CONSOMMATEURS CONTRE PRODUCTEURS
Arrivons aux luUes les plus intércssanlcs pcut-élre, celles des producteurs avec les consommuleurs. Sous le nom de crises^ elles ont, quand elles sont arrivées à Télat aigu, arrêté Tattention des économistes et donné matière à de beaux travaux. Mais, présentées ainsi à pari, comme des anomalies passagères, détachées des luttes sourdes, constantes et universelles, auxquelles elles se rattachent, et qui sont Tétat normal, ou paraissent telles, les crises ne sauraient être pleinement comprises ni interprétées sainement. Les physiologistes savent bien que, pour avoir une idée exacte et complète des maladies, il faut les rattacher par un lien étroit à Tétat de santé. 11 n*en est pas moins vrai que la pathologie a droit à des traités spéciaux ; aussi consacrerons-nous plus loin un chapitre spécial aux crises, en confondant sous ce litre aussi bien les crises monétaires que les crises commerciales, indissolublement liées les unes aux autres. Pour le moment, nous ne voulons qu'indiquer brièvement le caractère général et permanent des oppositions économiques dont les crises sont des poussées intermittentes à Tétat aigu. Le désaccord d'intérêts qui existe toujours et partout entre producteurs et consommateurs d*un même article, les uns désirant vendre le plus cher et les autres acheter le moins cher possible, est un conflit d'abord tout individuel, exprimé en marchandages souvent très bruyants qui font toute l'animation des foires et des marchés. Ce désaccord est irrémédiable ou semble tel ; entre co-producteurs du même article, patrons et ouvriers, industriels et industriels, l'on finit tou-
126 L'OPPOSITION FÎCONOMIQUE
jours par s'accorder, mais sur le dos du consommaleur qui reçoit seul les coups des adversaires réconcilies. Par cet accord des co-producleurs, la lulle entre eux et le consommaleur tend à revêtir une forme collective cl à s'élever alors au paroxysme d'inlcnsité, tout à fait anormale, quoique souvent périodique, qui a fait l'objet de tant d'études savantes. Pour que la lutte d'individu à individu se transforme en une lulte de groupe à groupe, il est nécessaire que les intéressés prennent conscience du désaccord de leurs intérêts, et qu'ils aient les moyens de se concerter facilement. Celle facilité de communication et de coalition existe pour les pro- ; ducleurs bien longtemps avant d'exister au même degré pour 1 les consommateurs. Aussi voyons-nous de tout temps sous la forme de corporations, do syndicats, de trusts, etc., se produire des entreprises hardies tenlées par les industriels d'une région contre rcnsemble de leurs clients, el c'est pour réagir contre ces tentatives souvent réussies que les gouvernements ou les municipalités, se faisant spontanément les défenseurs des intérêts publics, édictent des lois telles que les lois de maximum ou les taxes municipales de la boulangerie, de la boucherie, etc.
Quand elles s'appliquent à un marché restreint, circonscril, fermé, ces mesures de protection des acheteurs contre les vendeurs atteignent d'ordinaire leur but. Les taxes municipales ont eu une efficacité difficile à contester. Il n'en est pas de même des lois de maximum, du moins en ce qui concerne les temps modernes. Il se peut que dans les Etats quasi municipaux de l'antiquité, à Athènes, cl peut-être même à Rome, elles aient eu une action puissante. Mais ni Texpérience qu'en a faite Philippe le Bel, ni celle, plus désastreuse encore, qu'en a tentée la Convention en 1"93, ne sont encourageantes. Les peines les plus fortes, l'amende de 300 à iOOO francs pour ceux qui vendraient au-dessus du prix maximum, la moil pour quiconque aurait enfoui des farines ou des grains, avaient beau être prononcées, les
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marchés ne s'approvisionnaient plus, le blé se cachait, la viande aussi, et les deurées quelconques; car, par un enchalncraeut logique, le maximum s tUail peu à peu étendu ;5
à tous les objets de première nécessité. Si bien que Legendrc proposa à la tribune de décréter « un carême civique ». On -
avait même été conduit à imposer un maximum aux objets ^
fcibriqués, et enfin, même, aux salaires. A présent, c'est plutôt un minimum des salaires qu'une assemblée démocratique serait disposée à voler.
Cependant ce serait une erreur d'induire de ces tentatives avortées que tout essai législatit' d'imposer dans un grand pays des prix obligatoires au\ industriels et aux commerçants, doit être à jamais frappé d'impuissance. On en disait autant il y a quelques années encore, à l'inverse, des tentatives d'accaparement par lesquelles les producteurs /
s'efforcent de temps en temps de rançonner à leur gré les '^
consommateurs. Mais le succès prodigieux de certains trusts a opposé un démenti complet à ces pronostics*, avec celle atténuation importante toutefois que les accapareurs, loin de hausser abusivement les prix, se sont trouvés intéressés souvent à les abaisser plutôt, de peur de soulever l'opinion et de provoquer quelqu'une de ces armes législatives qu'on peut diriger contre eux et qu'ils savent bien, eux, n'être pas toutes vaines. — Mais c'est assez parler des trusts, dont il a ir
déjà été question plus haut, à propos de la lutte entre '.l
producteurs, à laquelle ils se rattachent aussi bien qu'à celle entre producteurs et consommateurs. j
La question du^rix des produits est toujours la grande ô
pomme de discorde entre producteurs et consommateurs. Mais c'est surtout quand il y a un désaccord criani, brus- '
M) Et ces sucrés ne sont pas une singuinritcde notre temps. Les trusts, les lipies entre grands industriels, apparaissent dès le xviii* siècle. En 1740, les faliricants de drap du Languedoc se coalisent pour obtenir la fourni turc exclusive des tiraps de la troupe. — Vers la nièuie époque, ou constate que « tous les dilTêrents entrepreneurs et propriétaires des mines du Lan- \
puedoc ont des conventions entre eu.x. suivant lesquelles ils vendent tour utour le charbon & un prix qu'ils ont fl.xê. » Eu 17G5, Tru»t à Lyon... etc.
quemenl senli, entre la quanlilé des produits et la somme des besoins à salisfaire, que ce conflit devient aigu, par suite de la baisse ou de la hausse énorme des prix qui en résulte. Ce désaccord, ou plutôt celte rupture soudaine d'accord, étant la principale cause des crises, surtout dans le cas de surproduction, nous nous réservons d'en parler plus loin. Mais il importe de noter ici l'origine toute psychologique des surproductions. Celles-ci sont ducs à la simple exagération d'une conlra* diction de croyances qui existe toujours, mais atténuée, dans la vie économique la plus normale. On ne s'aperçoit pas, en effet, que les espérances de vente et de gain qui animent lactivité des divers industriels d'une même catégorie, ou même de catégories différentes, et qui constituent, au fond, toute la valeur des capitaux de toutes sortes qu'ils emploient (ateliers, usines, fermes, outillage agricole, industriel, etc.), sont toujours plus ou moins contradictoires entre elles. Cela peut se dire, il est vrai, de lu valeur d'un produit aussi bien que de celle d'un capital; mais surtout de cette dernière. La valeur d'un produit consiste dans l'espoir de satisfaire par lui certains désirs, espoir qu'il suggère à ses acheteurs; et cet espoir est démenti implicitement par l'espoir pareil que suggèrent à d'autres fractions du public les produits rivaux. Mais, s'il y a ici contradiction de jugements, il n'y a pas contradiction de désirs, et les diverses parties du public qui s'adressent à des fournisseurs concurrents se juxtaposent sans se combattre. En outre, Vesperance qui fait acheter le produit, quand elle se fonde sur le souvenir de satisfactions déjà obtenues par un produit identique, approche dé la certitude. Mais la valeur d'une fabrique qu'on vient de fonder, d'une propriété rurale qu'on vient d'acquérir \ d'un capital
(1) MacLeod, ud des rares économistes psychologues, avait compris cette àine ps^'chologique de l'idée de valeur. « Quand un homme, dit- il. a fondé quelque part un commerce et. par sa réputation, créé une demande pour ses produits ou iK)ur ses services, l'espoir de la continuation de la demande et le droit de recevoir les profits à réaliser constituent une propriété indépendante et distincte, susceptible de vente et de transport.
quelconque, consiste dans Tespoir de reproduire certains produits et de les vendre avec avantage ; et cet espoir, qui n'est jamais certain, qui devient de moins en moins certain (jusqu'à une certaine phase de la civilisation), à mesure que Tinduslrie se développe, se heurte de deux manières à Tespoir à la fois contradictoire et contraire des producteurs rivaux. Ce ne sont pas seulement leurs jugements, ce sont leurs désirs qui s'opposent. L'avoué, par exemple, qui achète un tUre nu^ paie fort cher l'espérance de se tailler une clientèle aux dépens de celle de ses collègues ; et ceuxci ont payé encore plus cher Tcspérance de conserver ou d'accroître la leur; ce qui signifie que, par leurs prévision?, d'une part, et, de l'autre, par leurs intérêts et leurs eflorts, ils sont en lutte. Ce qui est vrai des ofiices d'avoués l'est aussi bien des usines, des ateliers, des fermes d'une région, en tant que ces sources de produits se disputent une clientèle qui n'est pas susceptible de s'étendre à leur gré, ou qui ne l'est que moyennant un abaissement du prix de vente, parfois au-dessous du prix de revient.
C'est donc à la valeur des capitaux, bien plus et tout autrement qu'à la valeur des produits, que la contradiction des espérances est inhérente. Et j'indiquerai, en passant, incidemment, la difficulté délicate qui naît de là quand on cherche à faire, comme l'ont essayé tant d'écrivains, un inventaire général de la fortune publique. Qu'on y fusse figurer côte à côte, en les additionnant ensemble, tous les produits et services annuels, concurrents ou non, rien de plus légitime. Mais convient-il d additionner les capitaux à la suite les uns des autres avec la valeur respective que leur prêtent des espérances qu'on sait doublement contradictoires entre elles et irréalisables à la fois? 11 est clair, d'après ce qui précède, que Ton fera beaucoup de doubles emplois, si l'on fait figurer avec le chiCTre de leur valeur vénale, où
Ce droit est reconnu par les tribunaux. » Ce n*est pas dans ce cas seulement, c'est partout et toujours que valeur et espoir ne font qu'un.
Tarde. — Psych. écon. 11.-9
^incarnent ces coniradiclions profondes de jugements et de colonies, les offices d'avoués, de notaires, d*huissiers, les ileliers, les fabriques, etc. C'est de toute évidence pareillenent, si Ton s'avise d'inscrire à Tactif de la richesse natio* lale le total des valeurs de Bourse possédées par les natiolaux : n'y a-t-il pas une contradiction et une contrariété nanifesles dans l'ascension simultanée, à la Bourse, des bnds de certains États, tçls que la Russie et l'Angleterre, |u'on sait antagonistes, sur le marché économique comme lans l'arène politique*? Pourtant, ce sérail se tromper que le soustraire en partie les unes des autres certaines valeurs, LU lieu de les additionner, ou de traiter les unes comme les valeurs positives, les autres comme des valeurs nulles lu plutôt négatives. Comme nulles, c'est impossible ; toutes ontredites qu'elles sont, les espérances les moins fondées îxistent réellement. Comme négatives, c'est encore plus aux ; car elles sont des forces de premier ordre, qui conourent, avec les espérances les plus justifiées, et non moins ifficacement parfois que celles-ci, ne serait-ce que par leur iction stimulante sur celles-ci, à la reproduction des rihesses. La somme des espérances nationales de reproducion et de bénéfice, exprimée par la valeur totale des capiaux nationaux, ne saurait donc, sans erreur, être diminuée le la somme des espérances de ce genre destinées à être iéçues. Il est heureux, au point de vue de l'accroissement énéral des richesses, que ces espérances se contredisent, t la suppression de ces contradictions n'est concevable que ar la renonciation à ce progrès économique sous un régime e production universelle par l'État.
Ce qui est f&cheux, sans contestation possible, c*est de oir, de temps à autre, sous l'empire de stimulants nou-
(1) n est encore plus clair qu*on ferait un double emploi raanireste, en ddltionnant. dans un inventaire général de la fortune de TEurope, la aleur de Toutillago militaire des diverses nations, dont chacune fonde iir le sien des espérances dont Fespérance de chaque autre est le démeaU ) plus complet
veaux, tels qu'une invention récente, les espérances contradictoires dont il s'agit s'aviver, s'exalter jusqu'au paroxysme, leur contradiction atteindre à la fureur, et l'intensité de la production sous toutes les formes s'exagérer au point d'uboulir tout à coup à l'avilissement des produits par l'encombrement des marchés. C'est qu'alors à la contradiction mutuelle des producteurs s'est ajoutée celle, bien plus grave, de Toffre des produits disproportionnée à leur demande. Je dis que celte disproportion est aussi une contradiction, car les offreurs croient pouvoir écouler toute leur marchandise à un certain prix et s'y efforcent, tandis que les demandeurs croient ou plutôt savent que ceux-ci ne pourront s'en défaire à ce prix et ils sont résolus à ne l'acheler qu'a un prix inférieur.