‹ Psychologie économiqueChapitre 10 sur 31 · CONFLITS DE LA CONSOMMATION AVEC ELLE-MÊME · texte numérisé non relu

CONFLITS DE LA CONSOMMATION AVEC ELLE-MÊME

(1) Les famines du moyen &ge ont été souvent horribles, c Dans celle de 1030 àl03â. en France, on supplicia un homme qui en avait égorgé et dévoré 48 antres, d'après Sismondi... Même eu Toscane, les villes, à Texception de Florence, expulsaient ordinairement leurs pauvres en temps de disetU, d'après VUlani. » (Roscher.)

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Après les luttes de la production avec elle-même, les luttes de la consommation avec elle-môme ont lieu de nous occu^ per un instant.

Les motifs pour lesquels les consommateurs nationaux d*un même produit peuvent être en conflit sont de plusieurs sortes : tantôt, s'il s'agit surtout du blé, du riz ou autres denrées alimentaires, rinsuFBsance de la production met aux prises, les appétits rivaux et hostiles ; tantôt, s'il s'agit d'objets moins utiles ou de luxe, un caractère honorifique, une présomption de supériorité sociale sattache à la consommation de quelques-uns d'entre eux. Je n'insiste pas sur le premier cas : on sait assez à quelles horribles extrémités la faim déchaînée contre la faim, la soif contre la soif dans certains sièges célèbres, ont de tout temps porté les hommes, redevenus cannibales en dépit du plus haut degré de civilisation. Les famines périodiques de ^ ^.:

l'ancien régime, les grandes famines de Tlnde anglaise *, Z'

même de nos jours, sont des illustrations merveilleusement atroces de cette concurrence aigu6 des consommateurs -.-h

affamés. En tout temps, sous des formes infiniment plus douces, et à propos d'articles quelconques dont la production est inférieure aux besoins de ceux qui désirent et peuvent les acheter au prix actuel, les acheteurs éventuels se combattent, et leur combat fait hausser le prix. Quand, ce qui

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csl rare, celle limilalion élroile des produits est due à un calcul des producteurs qui croient avoir plus d'intérêt à les limiter pour en élever le prix qu'à les multiplier en l'abaissant, le conflit existe plutôt entre les producteurs d'une pari cl les consommateurs d'une autre, genre de lutte qui sera étudié plus loin, qu'entre les divers consommateurs. Mais le plus souvent ce sont des causes naturelles, des circonslances étrangères à la volonté réfléchie des industriels, qui rendent la production insuffisante ; et alors c'est seulement enlre les divers consommateurs que la lutte s'engage. Le second cas, relatif aux consommations vaniteuses, est plus intéressant. Dans une société divisée en castes, ou en classes superposées que sé|)areni des diaphragmes élanches, chaque groupe de la population a ses consommations spéciales et caracléristiques qui désignent et rappellent à chaque instant son rang clans la hiérarchie sociale. Il y a une façon noble et une façon roturière de se nourrir, de s'habiller, de se coiffer, de s'amuser, etc., et chacun des étages de la noblesse, chacune des subdivisions de la roture, se différencie des autres par ses particularités distinctives sous ces divers rapports. Or, aussi longtemps que la séparation entre ces comparlinients sociaux paraît à peu près infranchissable, le désir de les franchir, en réalité ou en apparence, par Timitalion des modes d'alimentation, de vêlement, d'amusement, propres aux compartiments supérieurs, est peu vif et peu répandu ; et il est inutile de dresser des barrières légales pour s'opposer aux progrès de cette sorte d'e.xosmose insignifiante. Il suffit de la peur du ridicule ou du scandale pour empocher l'inférieur d'imiter les usages du supérieur, ce qui aurait l'air d'une usurpation ou d'une mascarade grotesque. A présent encore, dans des coins de provinces « arriérées », une fille du peuple n'ose pas « porter chapeau », de crainte que ses amies ne se moquent d'elles. Le besoin des loissompiuaires ne commence à se faire sentir que lorsque la distinction des classes s'est atténuée au point d'éveiller chez le

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plébéien r^ntnc de ce que jusque-là il aimirait^ et le désir général, intense, de copier, pour se l'approprier, ce qui fut ^ :;^>f^ longtemps le monopole exclusif du palriclen. Les classes inférieures croient s'égaler ainsi aux classes supérieures et proclamer bien haut cetle égaillé, quoique, par là, elles avouent implicilement la supériorité de celles-ci : conlradic- ) tion, vaguement senlie de tous, à la faveur de laquelle se mainlient el se prolonge longtemps, en pleine démocratie, le prestige des puissances abattues.

Parles lois sompluaires, les aristocraties, quand elles sont encore très puissantes, mais déjà ébranlées et enviées, essaient do lutter contre le flux d*imitatiqn jalouse qui monte lentement pour les submerger. Et Ton a trop dit que cet effort a toujours été impuissant. Certainement il n*a jamais fait que retarder Tégalisation des classes par leur assimilation ; jamais une digue, si haute fût-elle, n*a arrêté pour toujours le moindre torrent; et le fleuve des exemples, dans sa continuelle descente des montagnes aux vallées sociales, n'est pas un des courants les moins invincibles. Mais un retard d'un demi-siècle ou môme de quelques lustres suffit à combler les vœux des hommes politiques, dont la prévoyance est toujours, et nécessairement, à courte portée. Ne soyons donc pas trop enclins à tourner en ridicule les édits du passé qui prohibaient le port des vêtements de soie chez les roturiers ou telle autre dépense de luxe. Si mal exécutés qu'aient pu être ces règlements — et ils ne Tétaient peut-être pas plus mal que ceux de nos jours sur le port des décorations nationales ou étrangères — ils étaient une continuelle menace de poursuites possibles et entravaient sérieusement les progrès des consommations prohibées. Ils protégeaient le monopole de consommation des classes supérieures aussi efQcacement que nos droits de douane, si souvent éludés pourtant, protègent nos industries nationales.

Mais la phase des lois sompluaires n'a qu'un temps, et il vient un moment où; les frontières des classes continuant à

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s'effacer ou leurs remparts à s'abaisser, les lois ne sauraient plus sans contradiction les reconnaître inégales, car leur égalité de droit y est écrite en lettres d*or, bien longtemps avant que leur inégalité de fait ait disparu. Est-ce à dire que, à défaut des lois somptuaires, en cette nouvelle ère qui ya s'ouvrir, les anciennes classes dirigeantes aient renoncé à toute arme défensive contre les empiétements imitatifs du vulgaire? 11 est curieux de voir, en temps de démocratie, les déguisements multiples sous lesquels se dissimule, pour se perpétuer, le besoin de consommations distinctives, et aussi les procédés changeants par lesquels ce besoin parvient souvent à se satisfaire, à défendre au moins les débris de son monopole d'autrefois. Pour dérouter le parvenu snob qui cherche à copier en tout les usages d'un monde où il n'est pas né, le mondain a soin de changer souvent de modes et ses signes quasi maçonniques de reconnaissance, en sorte que son copiste est toujours en retard d'un an ou deux dans ses velléités de mimétisme. Ou bien, si le groupe qui veut se distinr/uer a le privilège de la très grande fortune, il se protège par l'élévation extravagante des prix qu'il offre à ses fournisseurs spéciaux pour se réserver à lui seul l'honneur de ces fournitures. Puis ce n'est plus par des différences bien visibles, bruyantes et criardes, que ses consommations spéciales se distinguent des consommations similaires à l'usage des autres classes, c'est par des nuances de qualité de plus en plus difficiles à apercevoir, et que ne remarquent plus les yeux grossiers de la foule égalilaire. Mêmes coupes, mômes couleurs d'étoffes, mêmes formes de voitures, ou peu s'en faut ; à peine une différence plus manifeste dans les coiffures, l'odieux chapeau à haute forme ici, là le chapeau mou ; nul uniforme de classe d'ailleurs, rien que des costumes professionnels, et encore réduits à leur minimum. Mais la fmesse du regard connaisseur qui cherche autour de soi les nuances différentielles et révélatrices s'aiguise et s'avive à mesure qu elles deviennent plus imperceptibles.

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H y a une catégorie de lois somptuaires donl nous n'avons rien dit» ce sont celles qui» dans les républiques antiques, à Athènes» à Rome» étaient édictées dans Tinlérèt des classes populaires offusquées du luxe des grands. Ces restrictions législatives imposées aux dépenses funéraires» à la magnificence des festins ou des fêtes privées» avaient pour but de contraindre les riches à un train de vie qui ne s'éloign&t pas trop de celui des pauvres. De nos jours des mesures pareilles» loin d*avoir pour conséquence une diminution de l'inégalité entre les classes, auraient cet effet anti-démocratique d'accrottre la supériorité des grandes fortunes en forçant les riches à épargner toujours davantage. C'est qu'aujourd'hui le riche n'a que l'embarras du choix entre les placements faciles et fructueux» sinon toujours sûrs» de son épargne, dans le pays même ou au dehors; tandis que» dans l'antiquité» il ne pouvait faire d'autre usage de ses revenus» du revenu de ses terres à peu près exclusivement, que de les dépenser pour lui ou pour le public. Moins il dépensait» donc» pour sa consommation personnelle, et plus il était obligé de dépenser pour ses concitoyens» en fêles publiques, en jeux, en libéralités aux temples» en achats de navires de guerre. Les lois somptuaires des républiques anciennes étaient» par suite» beaucoup moins absurdes et inefficaces» mais» en revanche» elles étaient bien plus oppressives encore» que les économistes ne l'ont pensé ; elles avaient pour le peuple un double avantage : Tavantage moral d'humilier l'orgueil des patriciens, et l'avantage matériel de jouir de leurs revenus à leur place. A présent, nos démocraties, il est vrai, ne votent plus de lois pareilles ; mais» par d'autres mesures, telles que l'impôt progressif, elles poursuivent et atteindront le même but. D'une part, elles entraveront ainsi les consommations de luxe des riches; d'autre part, elles confisqueront l'épargne qu'ils auraient pu faire moyennant celte privation si elle avait été volontaire.

Entre nationaux et étrangers, el, aussi bien, jadis, entre

nationaux de diverses provinces claquemurées dans leurs douanes parliculières, la lullc des consommateurs d'un môme produit se présente sous d'autres aspects. Ici, ce n*esl pas la vanité nationale ou provinciale qui est en jeu, dans nos temps modernes du moins, mais c'esl la peur de manquer du nécessaire à un moment donné. De là les lois prohibitives de la vente des grains, ou de la laine, ou du fer, etc., hors du territoire de la nation ou de la province, et les peines terribles qui sanctionnent ces interdictions*. Quelquefois, si ce n'est la vanité, c'est au moins une fierté ou une piété nationale assez louable qui a dicté ces mesures légales ; comme, par exemple, lorsque la Grèce ou l'Egypte actuelles interdisent l'exportation des œuvres d'art exhumées par les fouilles des archéologues. Le monopole collectif de la possession de ces débris au profit des musées grecs ou égyptiens, se justifie sans peinç, et le libre échange appliqué à ces poteries ou à ces marbres aurait aux yeux des générations nouvelles, héritières d'un glorieux passé, un air d'impiété filiale.

Je ne m'occuperai pas des luttes entre consommateurs de produits différents. Il a déjà été question de ce sujet à propos du conflit entre producteurs de produits diiïérents: ces deux aspects d'un même phénomène sont inséparables.

(1) Il a été rendu en France, de 1304 à 1689. 31 ordonnances ou lettres patentes perinetiant ou interdisant Tcxportation du blé de province à province. Le commerce avec l'élranger n'a commencé à être autorité, et encore à titre exceptionnel et provisoire, qu'en loUi.

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