CHAPITRE IV
LES CUISES
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A mesure que nous avançons dans Télude de l'opposition économique, les désaccords dont nous avons à nous occuper présentent une progression marquée d'intensité et d'importance. Après avoir parlé des débals tout intérieurs, tWrapsychologiques, d*où résultent les /^n'j:, nous avons étudié le phénomène tn/er*psychologique des luttes habituelles et normales, qui mettent aux prises, modérément, les individus avec les individus. Enfin nous allons traiter des conflits aigus, grèves et crises, anomalies exceptionnelles qui se produisent sous la forme de combats entre des masses d'individus, sciemment ou inconsciemment solidarisées d'intérêts les unes contre les autres. Commençons par les grèves.
Les grèves sont des phénomènes de marchandage collectif. ^i
Dans tout marchandage qui dure un peu, il y a des péripéties : l'une des parties fait semblant de ne plus vouloir 'j acheter, ou de ne plus vouloir vendre, ce qui est une grève en miniature. Ce qui fait pendant aux grèves, dans le domaine h de la consommation, n'est-ce pas, chez les consommateurs, le refus de consommer à certaines conditions, par exemple le boycottage de certains magasins ou le désabonnement à certains journaux dont le changement de politique est réprouvé par une partie de leurs lecteurs? Ces faits ont une importance presque égale aux chômages volontaires des ouvriers. Le protectionnisme poussé jusqu'au prohibitionnisme par l'exagération des tarifs douaniers, c'est la grève
obligatoire des consommateurs d*un pays à l'égard des produits d'un autre pays.
En réalité, ce n'est pas entre patrons et ouvriers qu'existe Tantagonisme le plus irréductible d'intérêts. Car si, pendant que les ouvriers s'entendent pour hausser le salaire, les patrons s'entendaient pour hausser le prix du produit, les exigences des premiers n'auraient rien dont les seconds eussent à souffrir. Il n*y a que les consommateurs qui en pâliraient. C'est entre les producteurs (patrons et ouvriers compris) et les consommateurs qu'est la discordance profonde d'intérêts et de vœux. San$ doute, elle est un peu tempérée par ce fait que les producteurs sont en même temps consommateurs. Mais les producteurs d'un article ne le consomment, en général, que faiblement, et sont surtout consommateurs des autres articles. Aussi, dans leur préoccupation de voir s'élever le prix de vente du produit qu'ils fabriquent, ont-ils inflniment peu à tenir compte du préjudice qui en résultera pour eux-mêmes quand ils le consommeront. Et ils ne songent pas, ils n'ont pas trop à songer, que, si tous les ouvriers et patrons de toutes les industries agissaient de même, ils auraient tous perdu d'une main ce qu'ils auraient gagné de l'autre. Un tel accord est bien peu probable. D'ailleurs, s'il semblait vouloir s'établir, il s'agirait de l'empêcher. Chaque catégorie de producteurs — ou chaque fédération de catégories coalisées — a intérêt à ce que les autres catégories, les autres fédérations ne l'imitent pas quand elle élève ses prix, c'est-à-dire ne forcent pas à leur tour les consommateurs de leurs articles à les payer plus cher.
Cela revient à dire que la lutte entre producteurs et consommateurs en suppose ou en amène forcément une autre» celle des catégories de producteurs les unes contre les autres» sans distinguer dans chacune d'elles les patrons et les ouvriers. Par exemple, la guerre existe entre les producteurs agricoles, usant de tous leurs pouvoirs électoraux pour faire hausser par des droits protecteurs le prix des denrées natio-
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nales, et les producteurs manufacturiers, désireux de lever les barrières douanières.
Et celle guerre-là ne peut se terminer que par le triomphe de l'un des deux intérêts et le sacrifice total de Tautre, ou bien par le consentement des deux à leur sacrifice partiel ; jamais par Timmolalion d'un tiers aux deux combattants demeurés intacts, comme peut se terminer — je ne dis pas comme se termine le plus souvent en fait — le conflit des patrons et des ouvriers dans la même branche de la production.
On voit cependant, à notre époque, des ouvriers et même des patrons s'associer avec des ouvriers et des patrons appartenant à des industries différentes et concurrentes. Aux États- Unis, par exemple, la fédération aynéricainc du Travail comprend un grand nombre de métiers distincts dont les ouvriers sont parvenus à s'unir en vue d'une action commune contre leurs patrons par la grève sympathique. Mais rien ne prouve mieux que ce fait le caractère politique et social, et non pas seulement économique, de ces opérations quasi militaires. D'ailleurs, le groupement /;ro/r?5sion/ic/ est, en Amérique comme en Angleterre, le fondement des Trades- Unions, M. Wright, dans son Évolution industrielle aux États-Unis^ montre que <c c'est là une base solide, si Ton en juge par l'expérience faite dans notre pays » (en Amérique). Si les ouvriers des professions les plus diverses se coalisent, ce n'est qu'en vue de la fameuse c< lutte des classes ». Quand une coalition pareille se produit, c'est toujours par l'initiative et la propagande entraînante des ouvriers d'un corps de métier en relief et particulièrement désigné pour cet apostolat, tel que celui des typographes, et c'est après beaucoup de résistances, vaincues une à une par beaucoup d'influences et de suggestions personnelles, que des congrès répétés aboutissent à cette alliance ofl*ensive et défensive.
On est surpris, soit dit en passant, de voir le rôle prépon-
déranl, presque égal à celui des typographes, qui a été joué aux Ëlals-Unis, dans cesefTorts lenlés pour laconcenlratioD des forces ouvrières, par les ouvriers cigariers. On comprend aisément la puissance des typographes, en songeant à celle delà Presse, dont ils disposent. Mais celle des cigariers? L*explication du l'ait esl bien simple et montre que je n*ai pas exagéré riraporlance de la conversation, comme agent des Iransfonnalions sociales. Les cigariers, en effet, ont un travail qui leur permet de causer beaucoup entre eux. u Dans les ateliers, dit M. Vigouroux *, ils se font vis-à-vis ; leurs doigts sont occupés, mais leur langue fonctionne d*autant plus volontiers que leur atlenlion n'est pas absorbée comme celle d'un tisseur, d'un lamineur, d'un scieur à la méca* nique. » Aussi fournissent-ils aux assemblées populaires beaucoup d'orateurs.
La lulle entre ouvriers et patrons, quand elle atteint ce paroxysme, se complique d'une autre lutte, non moins vive, ènlre les ouvriers syndiqués et les ouvriers non syndiqués. Dans celle-ci. Tanne employée est le boycottage des ouvriers dissidents, complété aux Etats-Unis par le labels marque de fabrique par laquelle les ouvriers syndiqués certifient que le produit ainsi estampillé sort de leurs mains et le recom* mandent par là au public qui leur est favorable, à Texclusion des produits similaires non revêtus de ce timbre d'origine. Les ouvriers cigariers, en particulier, sont parvenus à expulser de la circulation tous les cigares scab (c'est-à-dire tabou) qui ne portent pas leur label. Une Presse à leur service répand la persuasion que ces cigares, fabriqués par des immigrants chinois ou russes, sont dangereux pour la santé publique et propagateurs de maladies contagieuses.
Il y a, dans les grèves, à distinguer nettement deux sortes d'oppositions psychologiques d'où elles procèdent. D*abord, elles opposent les désirs des patrons qui veulent le maintien des salaires ou des heures de travail aux désirs
(i) Ctmcenlration dei fotxti ouvrièretf.
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des ouvriers qui veulent l'augmentation des salaires et la diminution de la durée du travail. Elles mettent aux prises, ensuite, la volonté des ouvriers qui ne veulent pas qu*on Ira* vaille avec celle des ouvriers qui veulent travailler. Mais ces contrariétés de désirs sont attisées par des contradictions de jugements qui les compliquent : les uns jugent juste, les autres injuste le salaire actuel. Si ces contrariétés et ces contradictions étaient toujours également intenses, la lutte serait sans fin. Mais, heureusement, il n*en est pas ainsi. Souvent, le désaccord des jugements, en dépit des professions de foi intransigeantes qu'on arbore, est moins profond que celui des volontés; et quand, par des négociations, on est parvenu à se faire entendre raison les uns aux autres, cela signifie que le conflit des désirs est résolu par raccord des jugements : ouvriers et patrons finissent, malgré leurs vœux contraires, par reconnaître qu'un certain salaire, fixé après débats, est légitime. — Il peut arriver aussi, à l'inverse, que le conflit persistant des jugements soit tranché par raccord survenu dans les désirs : patrons et ouvriers, malgré leur foi opposée en des droits contradictoires, s'aperçoivent qu'ils ont pareillement intérêt à reprendre le travail. — 11 importe de bien distinguer ces deux dénoûments différents du conflit : ce qui serait grave, ce serait que le second devint prédominant, comme il semble que ce soit le cas de nos jours. La paix sociale est bien mal assurée ^
quand elle ne repose que sur une harmonie passagère des intérêts, qui dissimule mais n'efl*ace pas Tantagonisme durable des principes.
Si l'intérêt était le seul grand moteur des actions humaines, on verrait les divers groupes d'ouvriers de la même industrie se faire la guerre au moins aussi souvent qu'ils la font <: à leurs patrons. Ce n'est pas seulement en temps de grève, c'est en tout temps qu'ouvriers et ouvriers similaires ont des intérêts divergents, quand des usines rivales se disputent une même clientèle. Quand les ouvriers d'une verrerie ou
d'une manufacture quelconque sont en même temps propriétaires, enracinés à leur pays par des liens anciens, ils ont un intérêt majeur au développement de l^établissement où ils travaillent et au déclin des élablissenients rivaux : par ce côté, comme nous Tavons dit plus haut, ils ont le même intérêt que leurs patrons. Pourquoi cependant ne voil-on jamais, de nos jours du moins, ces divergences d'intérêt provoquer des conflits entre fractions de la population ouvrière, sauf le cas oîi elles appartiennent à des nationalités différentes, comme, par exemple, les luttes sanglantes entre ouvriers français et ouvriers italiens dans les départements du midi de la France, ou entre ouvriers américains et coolies chinois aux États-Unis*? Pourquoi, au contraire, les grèves d'une usine ont-elles une tendance, de plus en plus accusée, à se généraliser, à se communiquer, par contagion à distance, aux usines rivales elles-mêmes, si bien qu'en Amérique les forces ouvrières sont, à chaque instant, susceptibles d'être mobilisées comme des armées sur toute l'étendue d'un vaste territoire? N'est-ce pas parce que l'esprit de classe, ou l'esprit de nationalité, l'emporte sur l'esprit de groupe d'atelier, ce dernier étant un agrégat superficiel et factice, tandis que la classe, ou la nation, est un agrégat naturel et solide, aux profondes attaches dans le cœur? Et n'est-ce pas aussi parce que les ouvriers sont unanimes à affirmer et revendiquer les mêmes droits, alors même qu'ils ont des intérêts partiellement ou passagèrement opposés ? Ce qui distingue éminemment les grèves de notre époque de toutes les grèves antérieures, c'est précisément cette prépondérance des principes sur les intérêts^ des croyances sur les désirs, parmi les causes qui les provoquent. — Les grèves, d'ailleurs, ne sont rien de particulier à notre siècle. Le passé les a î connues, et même le très haut passé. Dans leur ouvrage
^v sur le Trade-unionisme, Sydney et Béatrice Webb rap-
(t) Oa entre ouvriers syndiqués et non syndiqués, ou entre ouvriers gré* vistes et ouvriers qui veulent continuer ou reprendre le travail.
pellent que» en 1490 avant Jésus-Christ» TEgypte a vu une sorte de grève étrangement semblable à une de celles de nos jours. Les briquetiers juifs s'étaient révoltés» à celte date reculée» contre les autorités pharaoniques qui leur avaient ordonné de fabriquer des briques sans paille» à peu près comme» de nos jours, en 1892, les fileurs de coton de Stalybridge se sont mis en grève parce qu*on leur donnait une matière défectueuse à travailler. — Chez les typographes lyonnais» au xv!"" siècle, « ces chômages concertés n'étaient pas chose rare» car on avait créé un mot pour les désigner* », le mot trie. Ces tries ont tous les caractères de nos grèves : les meneurs, dont parlent les documents, y échauffent les tôtcs ; les iriqueitrs « menacent les compagnons et apprentis qui ne veulent pas quitter l'ouvrage, de les expulser de la confrérie, et ils exécutent leurs menaces ». Ils les battent et les blessent, lis se donnent « une véritable organisation militaire »» prennent des bannières et enseignes comme signes de ralliement, désignent un capitaine, des lieutenants et chefs de bandes. A la force publique qui essaie vainement de réprimer leurs désordres, ils résistent ouvertement, ils rossent le guel. « Le procureur du roi les accuse d'avoir battu le prévôt et les sergents jusqu*à mutilation et effusion de sang. » — Les grévistes se plaignent de l'insuffisance des salaires» mais» avant tout» ils protestent contre la violation de leurs droits» et Ténoncé de leurs griefs» chose exceptionnelle sous l'ancien régime» est un exposé de principes. (Cette exception s'explique par Tinfluence de la Réforme» qui prit» à ses débuts» la couleur d'une révolution sociale.) <c C'est (déjà) un acte d'accusation contre le capitalisme; les patrons sont dénoncés comme des exploiteurs» s'engraissant de la sueur — le mot y est — de ceux qui les font vivre de leur travail. »
Des émeutes de ce genre ont troublé Lyon en 1519» en
(1) M. Hauser, Ouvrien du temps passée 1899 (Paris, F. Alcan). Lire tout le chapitre très intéressant, intitulé : Ihtoire cVune grève au XVI* siècle,
Taedi. — Psych. écon. II. — 10
1529, en 1530. L'une d'elles, en 1539, se prolongea pendant trois OU quatre mois et ne se termina que par un édit royaL Cette grève, où Ton sent Faction des passions religieuses et révolutionnaires de Tépoque, présente une liaison i^exnar* quable avec une grève parisienne de la même date. Le règle* ment de la grève parisienne a servi de modèle^ nous -dit M. Hauser, au trie lyonnais. — Dans Touvrage de M. Germain Martin sur la Grande Industrie en France sous Louis XV, je lis que des associations ouvrières ayant la grève pour objet ou pour instrument de combat contre les patrons s*étaient déjà formées au xviii* siècle. « Un arrêt de 1771 constate que les ouvriers des manufactures de papier du royaume s'étaient liés par une associalion générale au moyen de laquelle ilsarrètaient ou favorisaient à leur gré Texploitalion des papeteries et par là se rendaient maîtres du succès ou de la ruine des entrepreneurs. Lesdits ouvriers se sont fait entre eux des règlements dont ils maintiennent l'observation par des amendes prononcées tant contre les maîtres que contre les ouvriers. » Le boycottage des ouvriers est déjà pratiqué. Les ouvriers « prétendent avoir le droit d'introduire dans les maisons de leurs maîtres qui bon leur semble, sans sa permission et malgré sa défense... Les maîtres fabricants qui ont passé outre et pris le parti de former des ouvriers qui fussent plus dociles ont vu ceux de l'association qui sont employés dans les autres fabriques s'attrouper^ menacer^ injurier et attaquer les élèves qii ils formaient. » Ce fait arriva en Dauphiné, à Ambert, à Thiers, etc. — A Lyon, en 1737, émeutes successives, chansons homicides contre Vaucanson et autres. A Thiers, une sorte de syndicat patronal s'opposa à V Association ouvrière.
Mais une telle extension d'un mouvement ouvrier était chose tout à fait exceptionnelle alors. Si Ton cherche, en effet, entre les grèves d'autrefois et celles d'aujoArd'hui une différence objective bien caractérisée, on n'en trouvera qu'une : la facilité, Taptitude plus grande, de plus en plus
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marquée à présent, de ces phénomènes jadis locaux, à se généraliser, à s'intemalionaliser même. Pour la première fois depuis que le monde est monde, la possibilité de la grève générale nous apparaît, el inquiète de temps en temps les hommes d*Ëtat. C'est conforme à cette loi de répétition amplifiante que nous avons tant de fois signalée.
Cette différence entre les grèves d'aujourd'hui et les grèves d'autrefois est déjà énorme. Mais, si nous les considérons par leur côté subjectif, par toutes les tempêtes de passions et de revendications qu'elles soulèvent sous les crânes, la différence est bien plus profonde encore. La psychologie de l'ancien gréviste est celle d'un écolier tapageur et révolté qui casse les meubles de son dorloir, conspue le pion, le patron, mais reconnaît l'autorité du recteur, c'est-à-dire du roi, et courbe la tète, soumis ou résigné, sous la sentence royale. Après tout, entre son patron et lui, la distance sociale est faible, et la passion de Tégalilé n'est pas née en lui. Du chef d'atelier à ses ouvriers il y a infiniment moins loin que du seigneur à ses paysans aux mêmes époques. Et il en a été ainsi jusqu'à la Révolution française. « On a remarqué avec raison, dit Hanotaux^ que, dans les cahiers des États généraux de 1789, les plaintes des ouvriers sont moins nom^* breuses et moins pressantes que celles des paysans. » Â présent, c'est l'inverse. Aussi les grèves d'aujourd'hui sontelles bien moins comparables aux grèves d'ancien régime, qu'aux jacqueries du moyen ùge, par la fureur des haines qui s'y déploient, par l'amoncellement de griefs qui trouvent occasion d'y éclater, par Taudace des programmes affichés, par les ravages matériels parfois, incendie de chantiers ou destruction d^usines. Mais les grévistes actuels diffèrent profondément des Jacques anciens par les mobiles qui les poussent, par la foi socialiste qui les anime et qui prend toutes les allures d*une religion naissante. Do là l'intensité du prosélytisn^ qui s*y développe, des passions qui y nais
senl des con viciions ; de là Taclion puissante des apôlres qui fanatisent» Texaltalion réciproque qui va jusqu'au délire et à Thallucination collective, jusqu'à Théroïsme du dévouement OU au paroxysme du crime. Ces fausses jacqueries ont ainsi un faux air de croisade. Les femmes, plus fanatisées encore que les hommes, quand elles y participent, y deviennent facilement féroces et meurtrières. Aussi haï, plus haï encore que le patron ou Tingénieur de la mine, est le camarade non gréviste, comme Test un renégat par un croyant. On brise les outils de ce travailleur impie, on menace de lassassiner, comme l'ingénieur qu'on écharpe ; et ces crimes collectifs sont réputés de légitimes expiations.
L'action intermenlale se donne là carrière; et, comme partout où elle est surexcitée au delà d'un certain degré, elle se traduit par une sorle de fièvre collective qui a ses phases successives, qui grandit comme une onde, atteint son apogée et puis décroît. Dans les milieux politiques, l'obsession générale d'une aflaire produit les mêmes effets morbides, traverse les mêmes phases. Parfois cette maladie déborde des milieux où elle a pris naissance, exerce sa contagion au dehors. Dans la grande grève de Chicago, en 1894, qui a été, peut-être, le plus grave et le plus important des conflits ouvriers jusqu'à ce jour, le pays tout entier manifesta sa sympathie ou son hostilité. Elle Tavait partagé en deux, à peu près comme chez nous une a/faire qui fut un cauchemar national.
Cette grève vraiment historique mérite une mention spéciale. Elle est née, en mai 1894, à l'occasion d'une demande formulée par certains employés de la Pulman's Company^ tendant au rétablissement des salaires de Tannée précédente ^ D'après M. Wright, le refus opposé par cette compagnie de chemins de fer à celte prétention était assez justifié. Quoi qu'il en soit, une vaste association d'employés de chemins de fer, comprenant 150000 membres» prit fait et
(!) L'évolution industrielle aux États-Unis, par Wright, irad. (T, (1901).
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cause pour ce petit groupe d'ouvriers. Mais, par contre, la cause du directeur de la Compagnie fut chaudement embrassée par l'Association générale des représentants des principales compagnies de chemins de fer américains, la General managers Association, Les Compagnies représentées dans cette société employaient plus du quart de tous les employés de chemins de fer aux États-Unis. La lutte, qui dura plus de deux mois, fut terrible. Mais elle révéla un grand fait qui se dégage aussi des autres grèves dites historiques et qui a servi de leçon aux Etats-Unis : c'est que, si les adversaires se sont frappés de grands coups, s'ils ont détruit et gaspillé des sommes folles dans ce long échange de préjudices par représailles, ils ont fait ensemble plus de mal encore au public, spectateur à la fois et victime de leur bataille. « La suspension des transports à Chicago paralysa les affaires et fut une cause de ruine pour un grand nombre de gens dont Tindustrie, le commerce, les voyages et les approvisionnements indispensables dépendent d'un service régulier des transports à l'arrivée, au départ ou dans la traversée de Chicago. » Ajoutons que « tout ce qui accompagne inévitablement une grève importante fut mis en jeu à Chicago : émeutes, menaces, violences, meurtres, incendies, vols, crimes de toutes sortes furent commis. L'armée dut intervenir. Le total des forces réquisitionnées pendant la durée de la grève fut de 14186 soldats. » Ce qui frappa tout le monde, ce fut l'absolue insouciance des deux parties relativement aux intérêts du public, aux droits du public, sacrifiés avec le plus grand sans-géne pendant la mêlée. Là est recueil de la grève générale : elle donnera au public conscience de lopposition de ses intérêts et de ses droits avec les intérêts des coproducteurs qui se battent sur son dos, et par là le public sera conduit un jour à prendre les mesures nécessaires pour se faire respecter. D'autant mieux que d'autres grèves, plus récentes, donnent lieu de faire une remarque du même ordre, mais plus grave encore : à savoir.
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la parfaite indifférence des grévistes, et aussi bien de leurs adversaires, à l'égard des intérêts nationaux que leur lutte compromet au plus haut point.
La multiplication des grèves nous achemine donc inévitablement à une réglementation et à une restriction législative du droit de grève. A mesure que l'ouvrier sera plus généralement considéré comme remplissant une fonction sociale^ ainsi qu'il y prétend, il devra s'attendre à être traité comme un fo7\cnonnaire, et son patron aussi bien. Or, on est d'accord pour reconnaître qu'il ne saurait appartenir à tous les fonctionnaires et en tout temps de se mettre en grève et de rester en grève indéfiniment. Dire à la fois que le travail est une fonction publique et que le droit à la grève ost absolu et sans limites, n'est-ce pas tout h fait contradictoire et incohérent ? De ce que le travailleur est un fonctionnaire on déduit que l'État — comme jadis le roi — a le droit et le devoir de régler les questions des salaires et les conditions du travailleur. Mais du même principe ne doit-on pas déduire aussi que l'État a le droit et le devoir de réglementer les chômages et les grèves?
Parlons maintenant des crises, mot compréhensif qui embrasse à la fois les crises commerciales, les crises agricoles, les crises monétaires, et en général tous les troubles aigus et passagers, d'apparence morbide, dont la production et la consommation peuvent souffrir. Qu'est-ce que ces crises ? Quelles sont leurs causes ? Ces anomalies obéissentelles à des lois? Leur reproduction fréquente au cours de notre siècle est-elle un phénomène transitoire propre à caractériser l'ûge anarchique que nous traversons, ou y a-t-il lieu de croire à leur répétition indéfinie? Nous allons essayer de répondre à ces questions.
On dit une crise commerciale, comme on dit une crise
ministérielle^ une crise religieuse, une crise morale, une crise linguistique même. Qu'est-ce donc qu'il y a de commun entre ces perturbations d*ordre si différent pour qu'un même mot serve à les désigner? Je n*y vois rien de semblable, si ce n'est qu'au fond de ces troubles il y a toujours des attentes trompées, par suite soit d'une opposition de volontés ou de jugements en présence et en lutte, soit d'un obstacle opposé à des volontés ou d'un démenti infligé à des jugements par (les événements extérieurs. — Une mauvaise récolte, une épizootie, un tremblement de terre qui ruine tout un pays, et y détermine une crise agricole ou commerciale, est un démenti opposé par les faits physiques aux espérances, aux prévisions des agriculteurs ou des commerçants, ainsi qu'un obstacle opposé par les forces naturelles aux volontés humaines. — Un ministère tombe, d'une manière inattendue, sous les coups d*une coalition parlementaire : on dit qu'il y a crise, parce que Tattente de tout un parti, sinon du pays, qui croyait à la durée plus prolongée du ministère, a été contredite par un vote de méfiance, et parce que la volonté tenace des ministres de rester au pouvoir a été combattue et vaincue par la volonté contraire de leurs ennemis. Si tout le monde prévoyait la chute des ministres, l'on ne dit plus qu'il y a crise, ou, si on le dit par habitude, cela tient à ce que, le plus souvent, le renversement d'un cabinet est imprévu, au moment du moins où il a lieu.
Une usine fabrique énormément, puis tout à coup s'arrête : il y a pléthore, elle ne peut plus écouler ses produits. Crise industrielle. Ici encore une attente, celle des fabricants, a été déçue, démentie par les faits. Et cette déception a pour effet de rendre très vive la concurrence des fabricants de produits similaires, la contrariété des désirs de ces producteurs rivaux, qui offrent à des prix de plus en plus bas leur stock de marchandises. Toute surproduction amène ainsi une crise ; et tout déficit de la production, à l'inverse, toute disette notamment, provoque une crise aussi»
152 L'OPPOSITION KCONOMIQUE
car il y a ici une altcnte trompée du consommateur, ce qui est encore plus grave.
Il peut y avoir contradiction de volontés ou de jugements sans qu'il y ait attente trompée. Dans ce cas, il y a crise chronique si Ton veut, mais non pas crise aiguô, crise proprement dite. Par exemple, on compte en ce moment, d'après M. Jules Domergue\ 300 millions d'hommes qui s'obstinent à ne vouloir payer ni être payes autrement qu'en or, et 82G millions d'hommes qui ne veulent ni payer ni être payés qu'en argent. C'est là un mal chronique, un dissentiment des plus fâcheux pour le développement du commerce international, et l'un des côtés les plus graves de la question du bimétallisme. Mais est-ce Hi une crise monétaire? Non, la vraie crise monclaire est une souiïrance momentanée duc à la raréfaction de la monnaie métallique, or ou argent, qui a élé drainée à Télranger par une période d'enfiévrement réciproque, d'entreprises chimériques, de surproduction et de surélévation inconsidérée des prix : alors, à l'écueil redoulable des échéances, des naufrages commerciaux se produisent, signal d'autres désastres, et des milliers de déceptions douloureuses succèdent aux visions d'Eldorado.
Appellerons-nous crises juridiques les conflits entre un droit ancien qui subsiste et un droit nouveau qui surgit, entre une ancienne et une nouvelle jurisprudence ? Oui, aussi longtemps que ce conflit n'est pas encore résolu et que l'ambiguïté des textes contradicloires fait naître de nombreux procès, dont la solution détruira les espérances, les confiances des plaideurs vaincus. Chaque fois qu'une innovation législative, ordonnance royale, édit impérial, décret, déchire le tissu d'un code ou d'une coutume élablie, il s'écoule un certain temps avant que la déchirure soit recousue, et c'est là vraiment un temps de crise. Combien de fois ces perturbations ont dû être subies à la fin du moyen âge, en France
(1) Révolttt. économique {\%00). M, Domcrgue^ étant bimétalUstc. est un peu porté ù e.\agérer le chitfro des populations attachées au uiélal blanc.
et en Allemagne, quand les légistes superposaient peu à peu le droit romain exhumé au droit coulumier! — Mais, quand il s*agit d*une lutte sourde et séculaire qui constitue presque toute révolution d'un droit, par exemple de la lutte entre le Jus quiritium et le droit prétorien, qui s'est prolongée pondant toute la République romaine, on peut hésiter à nommer crise un débat si prolongé. A vrai dire, c'est une série de petites crises séparées par des intervalles de jurisprudence momentanément assise et rassurante. De nos jours, le code civil ou le code pénal de iNapoIéon est traité par nos chambres de députés comme le Jus quivitium parle préteur de Rome, et les tribunaux civils ou correctionnels sont embarrassés pour accorder avec Tesprit autoritaire de ces codes rinspiration démocratique des dispositions nouvellement volées. Ils ne s'accordent pas plus entre eux pour l'interprétation de ces textes récents, par exemple pour l'application de la loi sur les accidents du travail ; et, dans la mesure où les décisions qu'ils rendent trompent des attentes qu'une jurisprudence mieux fixée eût empêché de naître, on peut dire qu'il y a crise juridique, crise de croissance d'ailleurs et de rénovation nécessaire. — Observons que les crises juridiques sont bien plus profondes à la fois et moins aiguës, plus longues et moins vives^ que les crises économiques.
Les crises politiques, dont les crises ministérielles ne sont qu'un incident, consistent en déplacements plus ou moins brusques du Pouvoir qui, passant d'un parti a un autre, d*une coterie à une autre coterie, transforme en cruels mécomptes une foule d'espoirs très chers, en apparence fondés. Les crises religieuses, tourment infernal de toute une génération partagée entre deux croyances qui se la disputent, conversion douloureuse d'un peuple à une nouvelle foi ou à une nouvelle incréduUté, ont aussi pour effet d'arracher à un grand nombre d'àmes les espérances dont elles vivaient, les illusions qui faisaient leur force ; et, si nous pouvions faire revivre les polythéistes pieux du temps de Constantin,
par exemple» ou les sectateurs d'Odin évangélisés par des moines irlandais, peut-être découvririons-nous que leur état d*&me lamentable à la disparition de leurs rêves héréditaires, quand il leur a fallu renoncer aux voluptés promises en cette vie ou en Tautre, à Vénus ou au Walhalla, sans parvenir encore à les remplacer pleinement par la foi au Christ, n'était pas sans analogie avec Tétat d*àme des milliers de familles modernes qu'une série de désastres financiers, au cours d*une grande crise commerciale, plonge dans la ruine et la détresse. Vues parleur côté psychologique, par cette angoisse pessimiste et désespérée qui leur est commune, toutes les crises, religieuses, politiques, économiques, sociales se confondent. — On appelle plus spécialement crises sociales les périodes révolutionnaires d'expropriation en masse, comme les cités antiques de la Grèce cl de la Grande-Grèce en ont tant traversées dans leurs convulsions historiques, et comme il n'est pas impossible que les sociétés modernes en traversent encore... Là aussi, là surtout, ce sont des milliers et des millions d attentes cruellement trompées qui s*e.\halent en plaintes et malédictions. Songez aux douleurs des bannis de Sybaris et de Crotone quand ils s*en allaient chassés de leurs belles demeures, de leurs champs fertiles, où ils étaient nés, où dormaient leurs aïeux.
Si les uns se lamentent et se désespèrent, je sais bien que d'autres se réjouissent ; je sais bien qu'il n*est pas de crise commerciale d'où ne jaillissent des fortunes subites, qu'il n'est pas de crise religieuse d'où n'éclosent des espérances et des illusions nouvelles, plus fortes souvent et plus fortifiantes que celles qu'elles remplacent; qu'il n'est pas de crise ministérielle dont un parti ne s'applaudisse; qu'il n'est pas de crise sociale où n'éclatent des transports de joie. Là où il y a beaucoup d'attentes trompées, il y a aussi beaucoup A attentes surpassées^ beaucoup d'heureuses surprises. Et, de fait, il est beaucoup de crises salutaires par leurs conséquences finales, par le renouvellement qu'elles ont
ponr dénouement. Maïs, prises à part, considérées au moment où elles ont lieu, sans égard à leurs suites — tantôt funestes, tantôt bienfaisantes — elles sont toujours accompagnées de plus de douleurs qu'elles n'apportent de joies, elles se soldent momentanément par un excédent de souffrance et de tristesse. On peut en donner pour raison cette pensée de Schopenhauer : « Demandez-vous, quand une bête en mange une autre toute vive, si le plaisir de la première égale en intensité la torture de la seconde. » Assuré ment non. Jamais, en moyenne, la satisfaction d*une classe, d'une secte, d'une fraction du pays, qui en dépouille et en ruine une autre, ne saurait être égale à la dure peine du parti dépouillé et réduit à la misère, à ce qui est la misère pour lui, étant données ses habitudes de vie antérieure. 11 en est ainsi en vertu d'une considération de Laplace souyent citée et qui est, au fond, une application anticipée faite par ce grand géomètre du principe de Weber sur le logarithme des sensations. Il en est du parti qui exproprie le parti contraire comme du joueur qui gagne au jeu, quand l'enjeu est toute la fortune des deux joueurs. Celui qui gagne voit doubler sa fortune, ce qui augmente un peu, mais ne double pas son bonheur, tandis que l'autre voit s*anéantir la sienne, ce qui, s'il était déjà gêné, fait bien plus que doubler sa gène. — Ce n'est donc pas sans raison que les crises sont redoutées, même si elles paraissent devoir être finalement utiles et fécondes.
Il faut bien distinguer, d'après ce que nous avons dit plus haut, deux sortes de crises : les unes où l'obstacle opposé aux volontés, le démenti opposé aux jugements, cause de laltenle trompée, provient de volontés ou de jugements contradictoires ; les autres où il provient de la résistance des choses, de circonstances que nul n'a voulues expressément quoiqu'elles puissent être la résultante de faits volontaires. Dans le premier cas, les crises sont l'effet de vraies guerres, de luttes intenses, de concurrences exaspérées ; dans
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le second cas, ce sont des chutes générales dans une sorte de fossé où tout le monde vient tomber. Cette distinction des crises-guerres et des crises-chutes est générale. Elle s'applique à la politique, à la religion, h la morale, comme au domaine économique. Il y a des cabinets, des gouvernements, qui succombent sous les coups d*un adversaire; il en est d'autres qui s'engloutissent comme d'eux-mêmes dans quelque catastrophe imprévue, dans un désastre national. Il est des religions qui meurent de mort violente, tuées et piétinées par une religion prosélytique qui se répand ; il en est d'autres qui sombrent dans quelque révolution des mœurs ou des idées provoquées par quelque grand commerce extérieur, par l'importation de découvertes scientifiques, par la révélation d'un monde étranger, sans nulle polémique antireligieuse, sans nul conflit avec une foi rivale. De même, il est des industries qui dépcM'issont ou qui périssent, des ateliers qui «^e ferment, des chantiers abandonnés, parce que des industries rivales et antagonistes ont apparu, que des ateliers nouveaux se sont ouverts, que des chantiers nouveaux sont pleins de vie et d'animation grandissante; et il est des industries qui tout à coup se mettent h languir, des fabriques qui congédient leurs ouvriers, sans nulle concurrence directe et meurtrière, sans que rien de nouveau soit venu leur porter ombrage, tout simplement parce qu'on s'aperçoit que les débouchés sur lesquels on comptait sont engorgés, et que l'or manque pour payer les traites.
La différence entre ces deux sortes de crises, c'est que les premières, les crises-guerres, peuvent être, et sont assez souvent fortifiantes, car elles se terminent par un triomphe, immédiatement accompagné d'un élan en avant, d'un accès d'entreprise et de fièvre ; mais les secondes, les criseschutes, n'aboutissent immédiatement qu'à une dépression de forces. A la guerre de deux cultes ou de deux systèmes de gouvernement, succède une recrudescence de foi religieuse ou d'ardeur politique ; à la lutte ardente de deux pro-
cédés industriels succède la prospérité du procédé décidémenl vainqueur; mais, quand la crise religieuse a pour cause le démenti des faits ou la résistance des choses, quand la crise politique a pour cause une catastrophe, un écueil historique où la barque gouvernementale est venue se heurlcr, quand la crise industrielle a pour cause Timpossibilitc de vendre aux prix acluels et de trouver des espèces métalliques pour les payements à Tétranger ; alors, ce n'est pas la surexcitation, c'est le découragement, le scepticisme, latonie, qui suit la fermentation critique, et c'est 1& un mal incontestable.
Si, par-dessous la cause immédiate de ces deux sortes de crises, on descend à leur cause profonde, on trouvera qu'elle diffère essentiellement. La cause profonde des crises-guerres, c'est une invention, un perfectionnement, une innovation qui vient d'éclore et qui, pour grandir, doit refouler quelque industrie fondée sur une invention ancienne. La cause profonde des crises-chutes, c'est, non pas une éruption inventive précisément, mais bien la fièvre d'imitation aiguë qui a sévi quelque temps ou môme très longtemps après l'apparition d'inventions, par exemple, en 1843 ou 1857, la crise produite par ï emballement public pour les entreprises hâtives et précipitées des chemins de fer. Dans les deux cas, c'est bien quelque inventeur, quelque initiateur qui est Tauteur premier du mal et du bien consécutif; mais, dans un cas, son initiative a agi comme telle, par son caractère de nouveauté, et quoiqu'elle commence seulement à être suivie ; dans le second cas, elle doit l'action qu'elle exerce à la passion entraînante, à la fureur contagieuse avec laquelle elle a été suivie et imitée, et non à sa singularité neuve et distinctive. Dans un cas, la crise s'explique par un phénomène de psychologie individuelle, l'invention, dans l'autre cas, par un phénomène de psychologie collective.
Si l'on avait distingué ces deux sortes de crises, l'idée n'aurait jamais pu venir de professer que les crises en gêné-
rai sont périodiques, qu'elles sonl assujellies à se reproduire tons les dix ans par exemple, ce qui est d'ailleurs manifestement faux. Que les crises-chutes présentent une certaine périodicité, passe eacore ; nous en reparlerons plus loin; mais, quant aux crises-guerres, elles ne se reproduisent pas plus à des intervalles réglés que les découvertes du génie, dévolution d'une industrie quelconque consiste en une série d'inventions et d'innovations capitales séparées par les intervalles les plus inégaux, les plus capricieusement irréguliers, et dont chacune, à son apparition, a déterminé une fermenlalion belliqueuse et perturbatrice, puis rénovatrice, de celle industrie. Comptez ainsi toutes les idées de génie qui, depuis la torche de résine des temps primitifs, jusqu'au globe électrique de nos jours, ont révolutionné successivement rinduslrie de Téclairage, — ou toutes celles qui, depuis la domestication de l'âne ou du cheval jusqu'à la locomotive, ont révolutionné l'industrie des transports. Entre l'invention de la lampe grecque ou romaine à huile et Tinvenlion de la chandelle qui est venue lui faire concurrence, une vingtaine de siècles au moins se sont écoulés, tandis que de nos jours la bougie, la lampe Carcel, la lampe modérateur, l'éclairage au gaz, au pétrole, à Télectricité, se sont succédé avec une rapidité prodigieuse, très inégale d'ailleurs. L'industrie des transports donne lieu à une observation analogue : qu'est-ce qui aurait pu faire prévoir, avant son avènement, l'apparition et le succès de la vélocipôdie? Et môme, avant le perfectionnement du vélocipède primitif par la bicyclette à caoutchouc pneumatique, quel prophète eût été assez clairvoyant pour la prédire? 11 n'y a pas de loi qui règle la marche des créations de l'imagination humaine, et, par suite, il n'y a point de loi qui permette d'annoncer d'avance les conflils et les troubles suscités par ces créations.
Cette innovation, qui provoque une crise-guerre, n*est pas toujours une invention proprement dite; ce peut être,
ce qui revient au môme, la découverte d*un nouveau débouché, ou quelque initiative d'ingénieur, telle que le percement d'un isthme ou d'une montagne, ou quelque décret d'homme d'Etat, tel que le traité de Napoléon III avec l'Angleterre en 1860. La levée d'une digue protectionniste a pour efTct de mettre en état de guerre l'industrie nationale naguère protégée avec les industries étrangères dont elle était garantie jusque-là par celle muraille de Chine. La métallurgie française, après le trailé de commerce avec la Grande-Brclagne, a essayé un moment de lutter contre les fers anglais, et plusieurs de nos provinces sont encore couvertes des ruines causées par celle grande bataille qui a été une prompte défaite. 11 a suffi d'un perfectionnement de la navigation à vapeur, d'un abaissement des frais de transport maritime, pour faire batailler à distance, à la distance de milliers de lieues, à travers TAllantique, les agriculteurs du Far-West avec les producteurs de blé du continent; crise agricole, la plus terrible, la plus alarmante de toutes les guerres économiques dont l'histoire fasse mention.
Les luttes industrielles, autrefois, étaient reléguées au dernier plan des préoccupations publiques; les luttes militaires seules s'offraient en haut reUef au regard de tous. Mais à présent, l'intérêt et l'émotion du public 's'attachent aux unes autant qu'aux autres, et plus nous allons, plus s'avive l'attention passionnée que l'on prête aux conflits économiques, pendant que l'importance des batailles semble plutôt s'amoindrir. En tout cas, les guerres économiques vont se multipliant et s'étendanl à la fois pendant que les guerres militaires vont se raréfiant et qu'on s'efforce de plus en plus de les localiser, si Ton n'y parvient pas toujours.
Nous avons dit que la guerre industrielle, ou aussi bien commerciale, résulte d'une invention, d'une initiative nouvelle; nous devons ajouter que, au cours de la campagne engagée de la sorte, le génie inventif est stimulé à se déployer, mais, en général, d'une tout autre manière. Quel-
i60 L'OPPOSITION ÉCONOMIQUE
quefois, rcffort de la lulle fait découvrir de nouvelles inventions, dignes de se répandre elles-mêmes pour le plus grand profit de l'humanité. Mais, le plus souvent, ce sont des ruses de guerre, des habiletés de tacticiens, d'heureux mouvements stratégiques, inventions dont toute Tutilité consiste à n*6lre pas imitées au dehors, qui sortent du choc des esprits mutuellement fécondés.
Je viens de parler des crises qui cclosent des luttes internes de la production. Mais il y a encore, quoiqu'on n'en parle point, d autres crises graves, perturbatrices obscures du fond des âmes, qui sont suscitées par les luttes internes de la consommation. Celles-ci se produisent chaque fois que, à la voix d'un tribun ou d'un apôtre, doué à^ imagination morale^ pour employer Texpression de Ribot, une nouvelle poussée de désirs se répand dans le public et qu'un conflit s'engage entre des besoins anciens et des besoins nouveaux qui se traduisent par des formes différentes de la consommation. Pendant combien d'années le besoin nouveau de s'agenouiller dans une église, d'y prier sur le tombeau des martyrs, d'y entendre la messe ou un sermon, a-t-il lutté dans le cœur des premiers chrétiens avec le besoin ancien d aller au cirque ou d'écouter des vers récités dans une salle publique? Chacun de nous souffre quand, par suite d'une exigence nouvelle de son goût et de sa santé, un besoin nouveau vient rompre l'équilibre de son budget et le force à opter entre cette dépense et quelque autre de ses dépenses habituelles. Et, quand cette souffrance individuelle se généralise, quand toute une classe, celle des ouvriers, par exemple, sollicitée par des novateurs tantôt bienfaisants, tantôt funestes, éprouve le besoin d'être mieux logée, mieux nourrie, mieux vêtue, de lire des livres ou des journaux, d*allcr au théâtre, et ne peut satisfaire ces nouveaux désirs
qu'en renonçant à Talcool, au café, à d'anciennes habitude?, on peut bien appeler crise, et crise douloureuse, le conflit qui met tant de cœurs aux prises avec eux-mêmes, tragiquement parfois. Ces guerres intérieures de besoins concurrents qui s'enlrc-disputent le budget familial ou le budget personnel ont toujours pour cause, quand elles ont lieu à la fois dans un grand nombre d'ùmes, un apostolat, un prosélytisme politique ou religieux, une innovation morale suggérée par une nouvelle conception de Tunivers et de la vie, par des découvertes de la science ou des visions d'illuminé. Et il n'est rien qui doive autant inlcresscr réconomiste que ces crises psychologiques, car de leur issue dépend, avec la transformation des usages et des mœurs, le cours que la consommation va prendre et qui imposera à la production sa forme, sa direction et son niveau. La production, en effet, se règle sur la consommation, et la consommation se transforme au gré des principes de morale ambiante où s'exprime toule modification dans la manière de concevoir la nature des choses et le but de l'existence.
Mais ce ne sont pas seulement des inventions morales qui suscitent ces crises-guerres de la consommation; d autres fois, plus souvent même, ce sont des inventions mécaniques, des inventions quelconques, qui, en abaissant le prix de certains articles réputés de luxe jusque-là, font luire pour de nouvelles couches de la population la possibilité de les acquérir et peu à peu en répandent le besoin. Ces besoins nouveaux, se glissant dans le budget du ménage, y jettent le trouble ; d*où un état de gène et de fermentation qui se communique de proche en proche et atteint vite la proportion d'un véritable problème social. Il s'agit de savoir comment ce problème sera résolu, comment les besoins nouvellement importés, ces intrus du budget de l'ouvrier ou du paysan ou des classes lettrées, y prendront place définitive, y seront adoptés et accueillis par les besoins établis, soit moyennant un resserrement de ceux-ci, soit plutôt grâce à
Tards. — Piych. écoo. II. — 11
rexlension des revenus, à réiévalion des salaires, des honoraires, des bénéfices de tout genre.
La solulion est diCTérenle suivant qu'il s*agit d'une crise produite par des inventions morales ou par des invenlioDS mécaniques, par un renouvellement des principes ou par une transformation de Toulillage : dans le premier cas, la crise se termine par l'expulsion de quelque ancien besoin remplacé par un nouveau : par exemple, le luxe des grands repas de noces, des grands festins funéraires, d'une fastueuse hospitalité, propre aux primitifs, est remplacé par le confort habituel^ ou la recherche des toilettes somptueuses par le gotki des ameublements délicats, ou bien les sacrifices d'hécatombes aux dieux par l'érection de splendides cathédrales. Dans le second cas, il n'y a guère substitution, il y a plutôt addition de besoins, et Vr/a/on de vie^ le train de maison, s'élève plutôt qu'il ne change, tandis que, après les conversions religieuses ou politiques, il change plus qu'il ne s'élève.
Mais, dans les deux cas, on le voit, les crises-guerres de la consommation, comme celles de la production, sont filles de rinventioD.
Parlons maintenant des crises-chutes, leî^ seules, ou à peu près, dont les économistes se préoccupent. Celles-ci, avons-nous dit, sont Glles de l'imitation, ou plutôt d'une des maladies de l'imitation. Ceci cependant ne peut pas être admis sans explication ou sans réserve. Ces crises éclatent toutes les fois qu'une grande inégalité, un écart considérable, apparaît entre les produits et les besoins. Cet écart, nous le savons, peut tenir soit & l'insuffisance des produits relativement aux besoins, soit, au contraire, à leur excès. Mais les crises de surproduction, celles que notre &ge, par bonheur pour lui, connaît le mieux, sont aussi les seules, ou à peu près, dont l'économie politique ait à s'occuper.
LES dtESBS 1^
Car le phénomène: mrerse^ doat nos pères ont eu surtout à souffrir, et doni ki famine, épouvante du passé, est le type, a des causes qui n'ont rien d'économique. L'excès des besoins sur les produits, dans les années de famine ou de disette, provient d'une calanûté physique, d'une sécheresse prolongée, d'un tremiblement de terre qui a détruit toutes les habitations d'une région, etc.^ catastrophes d'ordre physique, non d'ordre social, comme un naufrage ou un incendie. 11 seiratt puéiril ici d'incriminer l'imitation qui a contribué à répondre le besoin de manger du pain plutôt que de? racines,, ou de s'abriter dans des maisons plutôt (|ue dans des grottes. Il n'en est pas de même si la production d*UD article ou d'un groupe d'articles est devenue insuf&sante parce que le besoin des consommations corresqpoiulanèes s*est répandu encore plus vite, par engouement passionné, que la fabrication n'a pu s'étendre» Ici la contagion imitative est vraiment la cause du mali, mais le cas est si rare, et le mal si passager, qu'il ne vaut pas la peine de s'en occuper. Ne parlons donc que des crises de surproduction.
Ces crises de surproduction sont dues à des entraînements imîtatifs qui sévissenl,^ non pas parmi les consommateurs principalement, mais surtout parmi les producteurs. Voyons, par exempl-e, comment Emile de Laveleye rend compte de la crise anglaise de 1810 qui prit naissance en A^leterre et passa la Manche ensuite. « L affranchissement des colxuties espagnoles et portugaises, dit-il, à la suite de rinrasion de l'Espagne par les armées françaises, semblait devoir ouvrir un marché illimité au commerce anglais; Celui-ci aussitôt inonda FAmérique du Sud de produits de tout genre. On alla jusqu'à envoyer une cargaison de patins à des pays qui ignoraient ce que c'est que la neige et la glace,, et la colonie de Sydney reçut asserde sel d'Epsom pour faire purger tous les habitants pendant cinquante ans une fois par semaine. » C'était du délire. Ei, entre paren-
thèses, on voit les exceptions que comporte cette merveilleuse harmonie providentielle, chantée par Bastiat, qui proportionnerait spontanément, par le laissez-passer, et ajusterait exactement toujours, les produits aux besoins. C'est aussi un bel exemple du mutuel échauffemenl des cervelles commerciales. Cette folie collective des fabricants anglais, dont chacun produisait plus parce qu'il voyait les autres produire davantage, a été la vraie cause de la crise de 1810*, et Tentreprise napoléonienne de cette année contre TEspagne n'en a été que Toccasion; car, sans cet emballement des producteurs britanniques, l'invasion du territoire espagnol n'aurait jamais eu cette conséquence.
En 1823, éclata chez nos voisins encore, une autre crise. « Le souvenir'^ de cette grande convulsion économique, dit Laveleye, s*csl conservé en Angleterre comme celui des tremblements de terre de Lisbonne au Portugal et des éruptions du Vésuve à Naples. » Les romanciers en ont tiré parti. Elle fut précédée d'engouemenls fiévreux et épidémiques, comparables à celui de 1810. « Les entreprises les plus inconsidérées trouvaient des actionnaires confiants. On vit s'établir ainsi une société pour percer l'isthme de Panama (déjà!) dont on ne connaissait pas encore la configuration^ une autre pour pécher des perles sur les côtes de la Colombie, une autre pour convertir en beurre le lait des vaches des pampas de Buenos-Ayres. La confiance était sans bornes parce que tout le monde gagnait et que toutes les valeurs faisaient prime, précisément parce que la confiance montait.. » Nous avons vu cela en France aux beaux jours de Y Union générale. Quelques mois après, à la fin de i825, <c rinquiétude et la méfiance dégénéraient en panique ; Ton
(i) Remarquons, à ce propos, à quel poinl la solidarité économique des nations modernes s'aflirme, dés le commencement de ce siècle (et même bien avant), en dépit de leur hostilité militaire et politique. En 1810. la France et l'Angleterre étaient en guerre acharnée, et il semblait que tout mal de Tune dût être un bien pour Taulre. Cependant la crise de cette année, éclatée en Angleterre, se propagea aussitôt en France.
(2) Le marché monétaire.
se rua sur les banques, il y eut co que les Anglais appellent énergîquement un 7vm, un assaut général. » En décembre de cette même année, 70 banques anglaises suspendirent leurs payements.
La crise de 1847, qui troubla aussi la France, a été provoquée de même par une fièvre contagieuse de l'esprit public. On %'emballa pour les constructions de chemins de fer, et ce fut là la véritable cause des désastres financiers do cette époque, où la mauvaise récolte de 184G ne joue qu*nn rôle secondaire. Ce n'est pas Tinvenlion des chemins de fer qu'il faut accuser de cet emballement^ car elle était déjà ancienne à cette date; mais c'est l'état psychologique où, à Tégard de celte invention, quelques années de prospérité avaient mis le public. Les temps prospères surexcitent les visionnaires, les pseudo-inventeurs, les gens à projets fumeux, les utopistes. Tout retour de prospérité générale est lié à une recrudescence de la crédulité publique. Alors, de tous les dons psychologiques qui rendent un individu entraînant, le plus efficace est la puissance d'imagination, encore plus que l'orgueil et l'énergie du caractère. Les hommes qui émergent sont caractérisés par la disproportion énorme entre leur foi et les motifs de leur foi. L'intensité de leur vision leur tient lieu de preuve, de même que, lorsque leur vision se sera répandue dans des esprits incapables de la concevoir d'euxmêmes, son succès lui vaudra démonstration aux veux do ceux-ci. Les visionnaires croient tout ce qu'ils s'imaginent, parce qu'ils l'imaginent très fort, parce qu'ils le voient. Ce qui fait le grand musicien, c'est l'intensilé, la précision, la complexité de son audition intérieure, de sa mémoire acoustique, d'où le degré exceptionnel de son imagination musicale. Ce qui fait le grand peintre, c'est la vigueur, la fidélité, la richesse de sa mémoire et de son imagination visuelles. Et, par le fait qu'on a cette puissance d'imagination optique ou auditive, on possède le talent inné de la musique ou de la peinture. Pareillement, ce qui fait le grand
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révohiliaimaire, c'est la netteté, la force, 1* compréhension de sa conception idéale, d où procède son talent d^niralnement populaire ou même d'organisation. Appliquée kuK affaires, cette aptitude chimérique suscite des -sociélés anonymes, pullulantes, qui aboutissent à des catastrophes. Le succès d'affaires ainsi lancées est souvent ocwnpanifete à la propagation d'une secte religieuse qui conduit ses adeptes au martyr.
M. Clément Juglar a consacré aux crises qui nous occupent de consciencieuses et subti-les études. Ecoutons-le à son tour, « Les symptômes, dit-il, qui précèdent les crises sont les signes d'une grande prospérité. Nous signalei»0Tis : les entreprises et spéculations de tout genre; fe tiausse des prix de tous les produits, des terres, des maisons; la demande des ouvriers, la hausse des salaires; la baisse de rintérôl; la crédulité du public qui, à la "vue d'un premier succès, ne met plus rien en doute. Le goût du jeu, en présence d'une hausse continue, s'empare des imaginations avec le désir de devenir riche en peu de temps, comme dans une loterie. » N'est-ce pas là la peinture d'une maladie morale autant qu'économique ?
Le môme auteur remarque que les guerres, ni les révolutions, n'ont le plus souvent pour effet de provoquer une crise commerciale. « Ainsi, dit-il, au milieu des guerres de l'Empire, avec le blocus continental, la marche des affaires n'est pas interrompue; elle se développe quand même, en France et en Angleterre, malgré la lutte de leurs armées. » En 1855, il en a été de même. — Cela n a rien de suprenani à notre point de vue psychologique. Car une guerre et une révolution s'accompagnent d'un long accès d'enthousiasme, de confiance et d'ardeur, qui retentit jusque dans le monde des affaires. Il est vrai que la dépression des forces suit souvent la fièvre.
L'excès des produits sur les besoins peut résulter aussi bien d'un resserrement de la consommation «que d'une sur-
prodaclion. Mais, qnand la consommation se resserre par la diminution des revenus, ce phénomène, source de tant de privations et de douleurs cuisantes, frappe moins les yeux que la surabondance des marchandises étalées. En réalité, la diminution des revenus cause peut-être autant de faillites, de désastres industriels et commerciaux, que Taccroissement excessif de fa3M*tcalion. — il doit arriver bien rarement, s*il arrive jamais, que la surproduction caîa«ide avec la restriction volontaire de la consommation et que les deux causes opposées des crises dont il s'agit s*ajooteai Tune à lautre. Car les dispositions psychologiques, les « états d*âme »sonléminemmentcontagieux; et, à la même époque, dans une môme région, le même vent d'optimisme et d'illusion souriante qui fait exagérer l'activité des fabriques pousse â Texagération des dépenses. Mais la crise survient précisément parce que cette conGance téméraire, soit cbee les fabricants, soit chez les consommateurs, a été suivie d'un épuisement des ressources chez ceux-ci, et d une saturation des débouchés pour ceux-là,
La surproduction est donc, en général, contemporaine de la sur-cofisommahonj et à ces deux phénomènes succèdent deux phénomènes contraires, contemporains aussi, le ralentissement de la production et •celui de la consommation. Rien de plus tranché que le <^ontraste psychologique de ces périodes successives. La première est une poussée d'espérance et de joie, de foi et de force; la seconde est une dépression du cœur, une accumulation de privations et de gëiaes, de découragements et de tristes prévisixwis, de détresses et d'angoisses.
Ajoutons vite que, si la vie du consommateur se passe ainsi en dilatations •et contractions alternatives de ses (dépenses, la tendance à les dilater, en somme, finit par l'emporter, la joie triompbede la tristesse, l'espérance du désespoir, la confiance de la crainte. Aussi le irain de vie va-t-il s'élevant sans cesse, peu à peu, à travers ces oscillatioms.
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dans toutes les couches de la population, même les plus inférieures. On est bien plus prompt, en effet, à dépenser davantage quand le revenu s accroît qu'à dépenser moins quand il s'abaisse. De là ce fait qui a paru surprenant el qu'on a taxé de paradoxal, que la somme des épargnes augmente assez souvent aux époques de bas prix et de bas salaires et diminue dans les années où les revenus grandissent. Ce n'est pas dans les périodes de prospérité qu'on économise le plus. Comme la hausse des prix et des salaires et l'excès de la production sont dues à un môme vent d'optimisme aventureux, qui souffle sur tous les cœurs, les dépenses vont s'exagérant et l'on économise peu, ou relativement peu. Dans les périodes de baisse et d'inquiétude, au contraire, on devient économe parce qu'on devient craintif, et, avec dos revenus amoindris, on épargne davantage. « Il peut arriver, dit M. Juglar, que, dans les périodes de hausse, les bénéfices augmentent, par suite des économies qui l'emporteront sur la somme des profits de la période de baisse. »
Prospérité^ crise : que de joies variées, inouïes, que de désespoirs lancinants, contiennent ces simples mots, lus d'un œil si sec par un statisticien entre des colonnes de chiffres ! Si Ton ne pense qu'aux marchandises gâtées en magasin, non vendues dans des docks, c'est peu de chose qu'une crise, mais, vue du côté subjectif, quel spectacle de champ de bataille couvert de morts et de blessés ! Il faut rapprocher des statistiques commerciales ou industrielles qui nous peignent aux yeux les hausses ou les baisses des prix^ de la fabrication, des salaires, les graphiques du suicide et de la criminalité, et aussi de l'aliénation mentale.
M. Juglar' a montré le rapport entre les crises et les dépressions de la natalité légitime, dans tous les pays. En France, par exemple, après l'augmentation du nombre des mariages qui a suivi immédiatement la guerre de 1870-71,
(l) Voir le Journal de la Sociélé de ilalistique de Paris, JuUIet et septembre 189C.
sumenl une crise commerciale qui» de 1873 à 1877» s'accompagne d*un ralentissement des affaires, et, en même temps, d'une diminution numérique des mariages : de 21 000 ils descendent à 18 000. « Une nouvelle période de prospérité s'ouvre de nouveau et le chiffre des mariages se relève de 18000 à 21 400 en 1882 : le chiffre maximum de 1872 est dépassé! » Puis éclate la crise de 1882, et le nombre des mariages diminue. Il y a une similitude frappante, en somme, entre la courbe graphique des mariages et celle du bilan des grandes banques qui servent de thermomètre à la prospérité ou à la détresse générales. En Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Autriche, tout comme en France, nous retrouvons cette coïncidence remarquable. La grande nuptialité et la grande natalité de TAUemagne depuis ses victoires de 1870 s'expliquent en grande partie par sa grande prospérité industrielle et commerciale à partir de cette époque.
Avant d'aller plus loin, récapitulons brièvement ce que nous venons de dire. Une crise, avons-nous dit, est toujours une attente trompée, compensée, mais mal compensée pour le moment où elle règne, par une attente surpassée. Cette déception générale et profonde qui caractérise les crises économiques, comme toutes les autres, est due soit à une lutte de volontés et de jugements en conflit, soit à une résistance des faits. De là la distinction des crises-luttes et dès crises-chutes, qui s'applique soit aux crises de la production, soit aux crises de la consommation, soit aux crises monétaires dont nous n'avons encore rien dit. La production a ses crises-luttes, ses crises-guerres, sous la forme de concurrences aiguës entre producteurs similaires, entre corporations pareilles, entre trusts rivaux et gigantesques ; elle a ses crises-chutes, dans les cas de surproduction fié-
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vreuse qui tombe an précipice d'une consoTBination maaîfeslenient iiisuffisanl^, quoique celle-ci n'ail poînl dirainiié- La consommation a ses crises-luttes, toutes psycliologiq«e5, déchirements du cœur — et du budget — eotre«des besoias antagonistes; -et elle a ses crises-chutes quand, abusivement surexcitée, elle se heurle — ce qui est rare, sauf le cas de disette on 4e famine — à une production insuffisante. J'aurais pu ajouter-qu'il y a des crises-guerres causées par la lutte des producteurs et des consommateurs les uns contre les autres, quand, par des lois contre laccapareraent, par des lois de maximum, par des tarifs municipaux de la boulangerie ou de la boucherie, les consommateurs se coalisent en face des producteurs eux-mêmes coalisés. Et les agitations nées de ces luttes se distinguent profondément des crises-chutes occasionnées, comme il vient d'être dit, par Tin désaccord non voulu entre la consommation et la production. Nous avons montré que les crises-guerres ont pour cause première une éruption inventive plutôt qu'un engouement imilatif ; tandis que les crises-luttes s'expliquaient par un grand courant d'imitation plutôt que par un jaillissement d'inventions.
Mais il nous reste à dire, pour achever ee qui concerne les crises, que la monnaie, comme la production et la oo©sommation dont elle est le trait d'union, a ses crises-guerres et ses crises-chutes aussi, inséparables à vrai dire de toutes les autres, distinctes pourtant et dignes d'un examen spécial. D'une part, les guerres des haussiers et des baissiers, à la Course, à coup de nouvelles fausses ou vraies, de faits révélés ou inventés de toutes pièces, sont Téquivalent, «ur ce marché des valeurs, des guerres que se font, sur le hm*ché des produits, deux industries rivales. Le plus souvent, et ce phénomène est caractéristique de notre époque, une crise de Bourse, un krack, est déterminé par la sio^ lutte de deux grands banquiers, de deux grands rois «de la finance, de deux syndicats d'accaparemeRt. Telle «
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été la crise de VUnion générak, & la stsile <da combat de Bourse qui s'est livré entre elle et la banque Rotschild. Telle a été aussi la crise du 10 mai 1901 et des jours smvanls à New- York. VEvening News nous l'explique ainsi : « La crise tout entière provient de ce qu'un duel gigaiH tesque s'est engagé entre le groupe Gould et Rockeféller contre le groupe Vanderbilt et Morgan. Les Gould avaienl résolu, coûte que coûte, d acquérir le contrôle des chemins de fer du Pacifique Nord qui est actuellement entre ks mains des Vanderbilt. Ils voulaient prendre leur revandve sur les Vanderbilt qui avaient réussi à accaparer T Union Pacific. Les deux syndicats ennemis s'étaient mis en conséquence à acheter des actions du Pacifique Nord à n'importa quel prix. Ils avaient fini par acquérir plus que le stock disponible de titres, et, lorsqu'ils se mirent à exiger la livraison des titres, les cotes montèrcTit alors aux hauteurs fantastiques ou descendirent dans ks bas-fonds effroyables qu'on a vus hier (le 10 mai). » Il y eut là des ruines lamentables.
D'autre part, quand, par suite d'un afflux subit des métaux précieux, ils se déprécient, ou quand, à llnverse, ie drainage des espèces métalliques les rend insuffisantes pour répondre aux besoins de l'échange — c'est-à-dire aux besoins abstraits d'adapter des produits à des besoins concrets, — dans ces deux cas, dans le dernier surtout, auquel est spécialement affecté le nom de crise monétaire^ on peut v-oir l'équivalent de ce qui a lieu, quand il y a excès ou dcficît de production. — Je n'insiste pas sur le fait évident que, dans toutes ces différentes sortes de ôrises spéciales à la monnaie, le caractère essentiel est l'attente trompée, source féconde -eit abondante de douleurs.
Occupons-nous d'abord des crises du dernier genre, par déficit de monnaie; elles se rattachent intimement au sujet que nous venons de traiter tout à l'heure. L'excès de la production sur la consommation^ en etTet, n-e saurait jamais
i72 L'OPPOSITION ÉCONOMIQUE
suffire à expliquer les phénomènes des crises commerciales telles que noire siècle les voit si souvent éclater. Emile de Laveleye et M. Juglar font bien montré. Cet excès ne peut exister que dans un petit nombre d'industries à la fois. Or, un des traits habituels des crises, et celui qui s'accentue de plus en plus chez elles, est d'être une maladie qui s'étend à un grand nombre d'industries à la fois. « Tout pays, dit Laveleye. qui fera de grandes affaires avec peu d'argent et qui aura un vaste mouvement d'importalion et d'exportation, sera expose à ces perturbations économiques. C'est pourquoi nul n'en a plus souffert que l'Angleterre d'abord, l'Amérique ensuite. » « L'encombrement des produits soit dans les fabriques, soit dans les entrepôts, dit M. Juglar, n'est pas la seule cause des crises; ce sont surtout les différences de prix qui, même en l'absence de tout excès (de production), peuvent produire les mêmes effets. »
Les économistes ne s'accordent guère sur la cause des crises commerciales. Mais « il y a trois accidents qui sont reconnus comme formant le cortège de toutes les crises : l"" la hausse des prix qui les précède; 2^ le drainage des espèces métalliques; V la baisse des prix qui permet et facilite la liquidation^ ». Tant que la hausse des prix se prolonge, c'est la prospérité, c'est le vent de foi et de joie générale qui souffle toujours, et nous savons par quelles mutuelles stimulations d'entrainement imitatif, par quelle foule d'actions intermentales, s'entretient cette poussée unanime d'espérances destinées à être déçues, à la suite d'inventions qui les ont suscitées. Mais, un beau jour, les hauts prix cessent de pouvoir se soutenir. Pourquoi ? Parce que de hauts prix supposent abondance de monnaie, et la monnaie manque. Elle manque, pourquoi? Parce que les espèces métalliques ont été drainées à l'étranger. Là est recueil à redouter. Sous l'impulsion de la confiance ambiante, on a trop acheté de matières premières à l'étran-
(I) Clément Juglar, ouvrage cité.
ger, qui a fait crédit» et, à Téchéance, il faut payer, et payer non pas avec du papier de commerce ou môme des billets de banque, mais avec des espèces, seul gage international de la monnaie fiduciaire.
L'excès de confiance a fait à la fois Texcès de production et Tabus du crédit, qui n'est que la confiance financière. Et, avant même qu'on ait constaté l'insuffisance de la consommation aux prix élevés qui régnent, on s'est heurté à Tinsuffisance de la circulation métallique. Pas de crise monétaire possible, évidemment, dans les pays où il n'y a que des affaires au comptant. C'est pour la même raison qu'il n'y a pas de crise commerciale possible dans les pays et aux époques où Ton fabrique sur commande. « La richesse des nations, dit un économiste, peut se mesurer h. la violence des crises qu'elles éprouvent. » Il n'y en a pas en Russie, ni dans le midi de l'Espagne. Le remplacement de la fabrication sur commande, pour une clientèle connue et assurée^ par la fabrication à confection pour une clientèle incertaine, plus ou moins probable, de moins en moins sûre, a seul ouvert la porte aux crises de surproduction industrielle. Cela tient à ce que le rayon de la sphère des débouchés a été s'étendant sans cesse, et que, au fur et à mesure, a été diminuant sans cesse la certitude de l'écoulement total des produits, conune on est de moins en moins sûr, en empruntant, de pouvoir rendre à l'échéance à mesure qu'on est forcé d'emprunter davantage pour acheter une plus grande quantité de matières premières. Cela signifie que le progrès de> l'industrie et du commerce oblige à se risquer de plus en plus, à descendre toujours plus bas l'échelle des degrés de probabilités dont on doit se contenter en affaires, jusqu'au jour où, par l'association, les syndicats, les trusts, on s'efforce de la remonter.
C'est l'abus du crédit, du prêt, qui explique la hausse factice des prix. « Les prix s'élèvent, dit M. Juglar, en proportion du crédit, sans augmentation des métaux précieux sous
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forme de monnaie. La puissance de la monnaie et Tefflcaeité de ses services se manifestent non pas par sa quantité raaiô par la facilité et la rapidité de sa circulation. » Ce n'est pas rémission soi-disant exagérée des billets de banque qui provoque les crises, comme on l'a prétendu à tort^ « Cet excès d'émission seul n'aurait pu déterminer les crises commerciales, si le public n'avait précédé la Banque dans cette voie par le nombre de ses engagements sous forme d'effets de commerce, de lettres de change, pour les transformer par l'escompte en un instrument d'une circulation plus facile, plus étendue, à l'aide des virements,, des billets de banque et des espèces même, s*il en était besoin. »
La hausse des prix provient donc, encore une fois, des progrès du crédit. « Cette puissance d'achat contre une simple promesse augmente la demande des produits et, par conséquent, la hausse des prix, qui, portant d'abord sur quelques produits, ne tarde pas à s'étendre et à se généraliser; la prospérité règne dans tout le pays, tout le monde est plus riche. L'espoir de réaliser un profit par les achats à crédit^ en précipitant de nouvelles couches d'acheteurs dans la même voie, accroît encore la rapidité de la hausse, d'aatant plus que le crédit augmente avec l'augmentation des prix. » (Noter cette causalité réciproque.) Alors l'élévation des prix atteint un point tel que, dans le commerce en gros, c( les écbanges sont plus difficiles; de là des offres en assez grand nombre pour renverser l'équilibre instable du crédit. Les marchandises ne circulent plus, le papier ne trouve
(1) Rappelons h ce propos, que, dans un livre sur le Crédit et tes banques, Coqucliu aiioQué pour cause aux crises coninierviales cl financières le monopole des banques dV-uiission. Ou ne parle plus de celle application, d'ailleurs rigoureusement logique, du libéralisme écou(uiiique au sujet qui nous occupe. Le malheur est pour celle idée de Coquelin que. — comuie le fait remarquer Laveloyc — des trois grands pays commerciaux (il dirait quatre aujourd'hui, y compris l'Allemagne) celui qui a été le plus rava;:t' pur les crises, où elles ont étc les plus violentes, est celui ou règne la liberté d'émission des banques, et où les banques sont plus nombreuses que partout ailleurs, rAn^zlettrre ; taudis que le pays où règne le monopole le plus absolu de la banque d'Étal, la France, est celui où les crises soni les plus douces.
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ptos de cofupensatkm {»âle ; il s'aeeomfote dans Ibb porteieiûUes des baii<|nes^ ittsi pas pajrè à Fécbéance, a veconrs au ré^-escompte » et Feiicaisse métamqube- des baaiqv.es dhxirnue.
A ces signes on reconnall la crise imminente. Les affaires 9*arrèlenl^ on est obligé de lirrer eD baisse les produits achetés es hausse. « Toat crédit^ tonte cocitàance dbparatt : c'est un sauve- quî^pent général. Il ae s*agit plus d'affaires à terme» c*est da comptant que Ton réclame pour liquider. » Hais c( cet état aiga ne saurait persister plus de douze ft quinze jours », Puis, « le calme se rétablit^ le taux de Tes* compte redescend presque aussi vite qu'il était monté, la période de liquidation s'ouvre et dure plusieurs années ' i>.
Il y a donc trois phases successives dans le phénomène que nous étudions : 1*" l'exaltation progressive et rapide de la confiance générale, de la crédulibé publique deventue btentôt, par le mutuel exemple, une furie d'affaires ; 2^ la contraction brusque de la confiance, la panique ; 3^ la renaissance lente de la confiance. Et nous venons de voir que le soudain passage de la furie à la panique — comme dans une bataille — a été occasionné par la raréfaction de la monnaie métallique, parce qu'elle est, jusqu'ici (ne préjugeons point Tavenir) la seule monnaie inteinatioiiale. Remarquons en passant combien cette constatatiioo de fait, si souvent reproduite, démoutre Terreur de penser que la monnaie esl une marchandise comme une autre ^. Puisque la cause immédiate des crises est Texportation du numéraire, c'est quévidemmeut la monnaie n'e:3t pas une marchandise comme une autre, ou plutôt n'est pas une marchandise du tout ; car il n'est pas de marchandise dont l'exportation ait
(1) Les cilalions qui précèdent sont euxpruntées à l'ouvrage de M.Juglor» sur les Crises commerciales.
(2) Autant vaudrait dire que les mots sont des sons comme d*autre»; un mot est, avant tout, un signe, ce qui n'est point un son comme tel; s'il est signiGcalif. il est mot par ce côté, et d'autres sensations que les sons peuvent être signes.
élë préjudiciable au pays exportateur et y ait déterminé une crise. Aussi Michel Chevalier, qui sentait sans doute la force d'une telle objection, a-l-il toujours protesté, malgré Tévidence, contre Texplication des crises par l'émigration de Ter et de Targenl.
La vérité est que toutes les marchandises, avant Tinvention de la monnaie proprement dite, ont eu quelque chose de monétaire, chacune d'elles étant signe, jusqu'à un certain point, de toutes les autres. Mais les métaux dits précieux ont peu à peu monopolisé, comme je Tai dit, cette fonction monétaire et, par suite, démonétisé toutes les marchandises. Si cette fonction n'était point concentrée sur eux, elle serait, bien incommodément il est vrai, exercée par toutes les denrées ou tous les produits quelconques. Chaque article, par rechange, servirait à s'en procurer n'importe quel autre. Il arriverait souvent que, lorsqu'on se trouverait posséder un article désiré par autrui, on le lui céderait et Ton accepterait en retour un autre article sans en avoir nul besoin actuel ou prévu mais avec la pensée de s'en servir pour l'échanger à son tour quand on aurait quelque désir à satisfaire. Chaque produit, sans la monnaie, pourrait donc tenir lieu de monnaie à la rigueur, car il serait regardé comme une possibilité de jouissances indéterminée, indéfinie, en même temps qu'il continuerait à être un moyen direct de jouissance spéciale et précise. Mais de ces deux caractères, l'un d'être indirectement utile à tout, l'autre d'être directement utile à quelque chose de particulier, le premier a été accaparé, pour l'avantage et la commodité de tous, par l'or ou l'argent, et tous les autres produits en ont été dépouillés. Celte démonéùsalion de tous les produits, sauf les espèces métalliques, ne doit pas être perdue de vue si l'on veut comprendre les crises. C'est parce que l'habitude de faire fonctionner monétairemcnt tous les autres produits s'est tout à fait perdue, qu'on voit une nation, après une période de surproduction, regorger de marchandises en magasins, en
docks, toutes demandées par des besoins auxquels elles répondenly par des besoins même plus nombreux qu*elles, el, malgré cela, donner le spectacle d'une crise désastreuse pendant laquelle des maisons de concurrence tombent les unes sur les autres et des quantités de clioses utiles s'avarient dans des caves, le tout h défaut d'une circulation métallique suffisante. Ces métaux, ou, dans une région plus restreinte, leurs équivalents de papier, sont devenus les seuls entremetteurs reconnus entre les possesseurs des pro* duits et les consommateurs qui en ont besoin» et ces produits ne sauraient jamais aller d'eux-mêmes vers ces besoins ou ces besoins vers ces produits. Quoi qu'il y ait autant ou plus de besoins existants que de produits existants, c'est comme s'il y en avait beaucoup moins, et l'équation réelle entre la production et la consommation, sinon entre rolfrc et la demande, n'empêche pas l'équilibre économique d*ùlre rompu.
Cette importance capitale de la monnaie, ce rôle tout k fait à part qui la caractérise, se révèle clairement quand des gisements d'or ou d'argent sont découverts sur n importe quel point du globe. L'émotion en retentit jusqu'aux antipodes. Peut-être la Révolution française de 1848 a-t-elle échauffé moins de cervelles que la découverte des mines dor de Californie quia eu lieu cette même année'. Quand la baguette de Moïse fit jaillir une source dans le désert, ce dut être une grande joie pour les Hébreux altérés, mais une joie courte, caria soif de l'eau s'étanche vite. La soif de Tor est insatiable et elle grandit à mesure qu'elle se satisfait: aussi, quand une fontaine d'or se met à couler quelque part, on a toujours vu croître et s'étendre la frénésie des hommes avides d'y boire jusqu'à ce qu'elle fût épuisée, de plus en plus assoiffés à mesure qu'ils y boivent davantage et qu'ils
(I) Il faut lire dans Touvragc de M. de Varigny sur VOce'an pacifique, an chapitre sur San Francisco, l'histoire, palpilaote d'intérôt — et inèiuc d Vtualité, car elle rappellerai nos contemporains les mines d*or du Transvanl — de cette découverte et de ses suites.
Tardi. — Psych. écon. II. — 12
sonl plus nombreux à y accourir, cherchant vainement à s'y désaltérer. Après les grandes espérances religieuses d'oulretombe, après la foi vive au paradis de Mahomet ou au ciel chrétien, il n'est rien de tel pour surexciter les imaginations, pour enflammer les âmes, pour les lancer dans l'inconnu des aventures légendaires au risque du martyre,* que ces perspectives soudaines, éblouissantes, d'enrichissement. Rien de pareil n'éclate quand toute autre découverte ou invention se produit, même propre à révolutionner l'industrie et ù enrichir beaucoup de gens. Jamais Tinvenlion d'une machine, alors même qu'on prévoit qu'elle finira par susciter des fortunes colossales, bien plus colossales que n'en a jamais fait surgir une mine californienne ou transvaaiienne, jamais l'invention même de la machine à vapeur ou du transport de la force par Tclectricité, ou du télégraphe, ou du téléphone, n a frappé aussi fort les esprits, n'a ébranle aussi dangereusement les cerveaux les plus solides que la nouvelle d'un gisement aurifère, ou môme argentifère, découvert au fond d'une solitude américaine ou africaine. Psychologiquement, l'effet produit est beaucoup plus intense et de toute autre nature. La fièvre de production que détermine une machine nouvellement inventée n'a rien de commun avec le délire spécial, délire héroïque ou criminel des grandeurs, suivant les tempéraments, qui s'empare des aventuriers du monde entier sitôt que la pioche d'un mineur a heurté contre une pépite. Ceux d'entre eux qui émergent de la foule, qui subissent au plus haut degré l'action de cette fièvre, se reconnaissent à des traits communs et fortement marqués. Il y a chez tous du sang des Argonautes à la recherche de la toison d'or, du sang des Pizarre et des Cortez, un héroïsme de rapacité, un lyrisme de cupidité mystique, d'intrépidité féroce et farouche, qui fait mépriser les risques mortels, en vue de perspectives infinies. Conquistadores du xvi* siècle, émigrants européens de 1850 en Californie, de nos jours au Transvaal, se ressemblent par
LES CRISES 179 v^^
là'. G'esl qu'il s*agit de conquérir un talisman merveilleux, grâce auquel on passera brusquemenl de la pauvreté à l'opulence. Un pauvre enrichi du soir au lendemain, c'est comme un pùtre devenu roi. L'or n'est pas seulement la clé de tous les plaisirs, il est un grand pouvoir sur les hommes, le plus sûr, le plus incontesté, le plus international de tous les pouvoirs; il confère, accumulé en monceaux, une véritable royauté. Et cette puissance, comme toute autre, grise, et sa seule espérance est enivrante, et, comme Tnmbition de régner, démoralisante. Pour Tor, comme pour la couronne, tout est permis. Devant une telle vision, tous les préjuges anciens sont oubliés, toutes les racines sont rompues avec le passe, avec la terre natale, parfois avec riionnôtcté native aussi. L'avidité sublimée s'exalte en ambition, et des révcs de conquête territoriale, à'vnpéria/isme, éclosent tout naturellement de cette exaltation. L'cgoîsme incandescent devient despotisme.
« A la fin de l'année 1848, dit M. de Varigny, 6000 mineurs (en Californie) fouillaient avec acharnement les cours d'eau, les rivières, les sables, trouvant de l'or toujours et partout. La fièvre gagnait les États de l'Est; les récits les plus étranges, les nouvelles les plus fabuleuses enflammaient les imaginations; d'interminables caravanes d'émigrants quittaient le Missouri pour envahir la terre promise... On partait, sans hésitation, droit vers l'Ouest, s'oricntant sans boussole, abandonnant sans regrets champs et vieux parents, femmes et enfants en larmes, oubliant tout dans le prestigieux mirage d'une fortune qui dépassait tous les rêves. Combien de ces hardis émigrants sont morts de faim dans la rude traversée des Montagnes Rocheuses ! Combien ont succombé à la soif dans l'atroce désert du Colorado!... » Bientôt les États de l'ancien monde envoyèrent leurs cohues
(I) Quon lise, dam le livre de M. de Varigny. les aventures du comte de Raoussct-Uoulbou (p. 318-32G). C'est, sur une moindre échelle, Taudace inouïe d*un Cortex.
d*émigranls. San-Francisco offrait le spectacle de la Tour de Babel ; mais, au milieu de ce polyglotlisme, régnait une étrant^e unité, celle d'une passion identique, d*un but commun vers lequel tous les cœurs étaient tendus. Si contagieuse était celte folie que ceux qui prêchaient ou écrivaient contre elle en étaient saisis. Les journalistes font des articles véhéments contre Vauri sacra faînes; puis, un beau jour, ils jellenl leur plume et vont là-bas, eux aussi, « le pic d'une main, la carabine de laulre », faire cette pêche miraculeuse àTor, cette industrie guerrière, mi-exploration, mi-conqu6tc, irrésistible attrait. « Les ministres de TEvangile, nouveaux Cassandres, font retentir les églises de leurs anathèmes contre la soif de Tor ; puis ils s'embarquent — comme missionnaires — pour la Calirornie. »
Et quelle émigration ! En dix-huit mois, la population de la Californie s'élève de 1 TiOO à plus de 100 000 àmcs. Population extraordinaire, entièrement composée d'hommes, et d'hommes très jeunes. Pas de police, pas de lois. Les rixes et les meurtres se multiplient, jusqu*au jour où, spontanément, les honnêtes gens se coalisent pour établir un minimum d'ordre sous la menace du lynchage. On devrait être surpris de voir ainsi, peu à peu, de ce chaos monstrueux et tumultueux, sortir une grande et florissante cité, si l'on ne se rappelait que toutes ces âmes bouillonnantes étaient animées d'une même passion, et que là où existe l'unanimité sur un point important, les éléments les plus disparates d'ailleurs ne tardent pas à s'organiser.
Avec moins d'intensité, les découvertes de mines d'argent provoquent les mêmes phénomènes. En Californie encore, de 1861 à 1878, on en a découvert trois filons extraordinairement riches.
— Au point de vue de notre classification particulière des crises, comment qualifierons-nous les crises déterminées par les découvertes de gisements aurifères et argentifères ? Dirons-nous que ce sont des crises-guerres ou des crises-
chutes ? Nous dirons d'abord que ce n*est point du tout une crise, mais, au contraire, une ère de prospérité, qui est ouverte par des afflux de métal neuf. En haussant les salaires et les prix, elles sont un tonique du travail. Elles sont à rindustrie ce que l'enrichissement brusque du dictionnaire d*une hingue par Texhumation de vieux mots ou la mise en circulation de nouvelles formes est à la littérature. Cet afflux d'inventions verbales a une action plus large et plus vive, sinon aussi profonde, qu'une poussée d'idées nouvelles, d'imagination dramatique ou romancière, pour féconder l'ensemble du terrain littéraire. Et, de même, la découverte des raines d'or du Transvaal a stimulé récemment la production industrielle d'une tout autre manière que l'invention des automobiles.
Seulement, par réaction et aussi par le trouble qu'elles apportent dans la valeur relative des deux métaux précieux, ou dans l'estimation des fortunes anciennes, les découvertes métalliques ne tardent pas à faire naître un état critique ou de graves embarras. On peut considérer chaque découverte d'un métal comme faite au profit de l'autre et propre k favoriser cet autre dans la guerre qu'ils se font continuellement et qui a nom bi-métallisme. Au moment où l'or californien débordait en Europe, les économistes considéraient si bien la découverte des placers d'outre-atlanlique comme une défaite de l'or qu'ils prédisaient comme imminent et certain le triomphe de l'argent. Le monométallisme-argent leur paraissait s'imposer absolument. Peu de temps après les découvertes de mines d'argent donnaient un démenti complet à ces prophéties, si bien qu'à présent, en sens inverse, les prophètes annoncent la démonétisation complète du métal blanc. Cette concurrence des deux métaux, on le voit, se comporte comme celle de deux procédés rivaux dans une industrie quelconque, de deux procédés d'éclairage, par exemple, ou de chauffage ; et cette concurrence, comme toute autre, parait devoir aboutir fatalement à un monopole,
ce qui ne veut pas dire qu'on ne doive pas faire tout ce qu*on peut pour l'empôcher ou pour le relarder, quand il présente plus d'inconvénients que d'avantages pour la nation dont on a les intérêts à cœur.
Ainsi, dans les rapports des deux métaux précieux, la découverte d'une mine de l'un deux s'accompagne, peu de temps après, d'une crise-lutte qui peut avoir des suites désastreuses. Quant aux rapports de l'ensemble de la circulalion monétaire, les deux mélaux réunis, avec l'ensemble de la production et de la consommation, un gisement découvert d'or ou d'argent esl loin, avons-nous dit, de les troubler; il ne fait, tout d'abord, que les surexciter. Les 4 milliards de francs d'or qui, de 18i8 à I8:>G, oui été extraits des mines calirornicnnes, et qui sont venus inonder l'Europe, ont élé la pluie fécondante d'une moisson de prospérités. Mais la crise de 1857 est sortie de là. Elle est née d'une rencontre de cette découverte de mines avec l'extraordinaire engouement suscité à la même époque par l'extension du réseau des chemins de fer. Cette découverte vint à point pour renforcer cet engouement et le pousser à outrance. Aussi est-ce surtout en Amérique, où elle eut lieu, que se déployèrent d'abord les conséquences, momentanément fâcheuses, bientôt merveilleuses, de cette union féconde. En 1836, les États-Unis, dit Laveleye « avaient déjà construit 24 000 milles de chemins de fer et îiOOOO de télégraphes, trois fois autant que l'Angleterre et six fois autant que la France. » Nolons que, sans la guerre de Crimée vraisemblablement, la France et l'Angleterre auraient suivi de plus près ou de moins loin la grande République de l'Amérique du Nord dans cette voie de progrès. — Après avoir fait explosion en Amérique, la crise de 1857 passa l'Atlantique « comme un cyclone » et ravagea successivement l'Angleterre, la France, l'Allemagne. Ce fut la première à s'étendre dans le monde entier. Le contre-coup s'en fit ressentir à Java et au Brésil.
LES GRISES m
C'est que la surproduction de Tor ou de Targent a pour effet leur surconsommation plus rapide encore, en ce sens qu'elle multiplie les échanges, seule manière de consommer la monnaie. Consommation singulière, du reste, qui est leur conservation indéfinie et non leur destruction^ sauf leur très lente usure. En cela les métaux précieux différent de tous autres produits. Pour réprendre ma comparaison de tout à rheure, un apport de mots nouveaux ou une exhumation de mots anciens est un gain durable de la langue, car les roots ne s'usent qu*à la longue, par le frottement, comme les monnaies, et sont destinés par nature à servir toujours, tandis que des idées dramatiques ou littéraires sont assez promplement détruites par Tusage qu'on en fait et le succès qu'elles ont. Quoi qu'il en soit, les pièces neuves de mon' naie ont beau s'entasser sur les anciennes et grossir leur masse, ce grossissement ne laisse pas d'être insuffisant bientôt pour répondre aux besoins d'une activité commerciale encore plus vile accrue ; et il équivaut tout à coup, momentanément, à une véritable raréfaction de l'or. Car tout est relatif. Ainsi se produisent les cri^^es-cluUes commerciales qui ont la cause monétaire que nous indiquons.
On voit, par la longue énumération des diverses sortes de crises que nous venons de parcourir, à combien d'accidents variés est sujet le cours de la vie économique, et à quel point serait chimérique la prétention d'assurer tout le monde contre tous les risques industriels ou commerciaux. Imaginet-on des sociétés d'assurances contre l'insolvabilité des banquiers ou contre l'insolvabilité de leurs débiteurs? 11 faudrait, pour cela, commencer par assurer les industriels contre le succès de leurs concurrents, autant dire contre l'éventualité d'inventions nouvelles préjudiciables aux anciennes.
On doit cependant se préoccuper de chercher des remèdes aux crises, et j'ajouterai môme aux concurrences qui sont des crises lentes et chroniques, salutaires souvent. Sans insister sur ce sujet, qui se rapporte à la troisième partie de ce cours, indiquons déjà en quelques mots, de quelle manière on remédie à ces perturbations. Cette manière diffère suivant qu'il est question d'une crise-lutte ou d'une crise-chute. Le ^enl procédé pratique, découvert un jour par hasard *, contre les crises-chutes, contre les crises commerciales, compliquées de crises monétaires, est Télévation du taux de Tescompte, qui, employée à temps, les enraye ou les arrête. Par ce frein du crédit, on empêche la surproduction de se précipiter dans l'eiïondrement des prix et des salaires, et le crédit de s'y engouffrer.
Quant aux crises-guerres, on les prévient ou on les termine >oit en interposant entre les combattants industriels, s'ils sont de nationalité différente, la barrière infranchissable de droits protecteurs qui sont des cuirasses merveilleuses, soit, s'ils sont compatriotes, en supprimant au contraire Tintervalle qui les sépare et les associant ensemble. Le protectionnisme dans un cas, l'association dans l'autre, aboutissent par deux voies opposées au même but, la un de la guerre. Souvent même ces deux moyens de paciGcation se présentent comme étroitement liés, en ce sens que le premier favorise le second et lui permet de se réaliser. C'est du jour où une grande nation, telle que les États-Unis, a hérissé de murailles protectrices son marché contre la concurrence extérieure, que les syndicats et les trusts deviennent possibles entre les concurrents nationaux, de rivaux devenus solidaires et coalisés, ce qui permet aux producteurs des articles pro-
<1; D*après M. Juglar, c'est vers le milieu de ce siècle que cette décou- Mi'tc fortuite a eu lieu à Londres. Uue crise couunençuit quand la Banque «le Londres, par hasard, se trouva élever son escompte, et Ton s'aperçut que. il cette uouvclle, un vaisseau chargé d*or à destination du continent lit décharger sa marchandise métallique et renonça à ce transport, devenu jtuiiH intérêt. On comprit la significalion de ce fait.
iégés de bénéficier de la lolalilé des droits au préjudice fréquent des consommateurs.
En fait, c*est habituellement pour mettre fin à des conflits et à des crises, que les syndicats, les fédérations, les associations sous mille formes, se nouent. Telle a été, par exemple, en 1883, la fédération des brodeurs suisses'. Son but, d*aprës ses statuts, est de « porter remède à la surproduction, d*obtenir des prix rémunérateurs, de relever Tindustrie de la broderie ». D'ailleurs, si elle a mis fin à Tàpre concurrence des brodeurs fédérés, c'a été pour la remplacer par une lutte plus âpre encore entre les brodeurs fédérés d'une part, et, d'autre part, les brodeurs non fédérés. Quand on entre dans cette voie, on est forcé d'aller jusqu'au bout, à l'association de tous les rivaux.
Les chemins de fer illustrent brillamment cette vérité, que la lutte économique est un simple moyen d'arriver à l'accord final, qu'elle y tend toujours et y aboutit le plus souvent, qu'elle n'a d'autre utilité incontestable que ce terme dernier, et qu'il vaudrait mieux, dans tous les cas où la chose est possible, que Tunilé de direction, au lieu d'être laborieusement et douloureusement produite par une longue guerre, eût été constituée dès le début. Partout où les voies ferrées sont nées sous un régime de libre concurrence, aux États-Unis par exemple, cette rivalité désastreuse n a pas tardé à se terminer par une fusion des compagnies rivales ou Técrasement de la plupart d'entre elles par l'une d'elles triomphante; et ce triomphe ou celte fédération, obtenus par un prodigieux gaspillage de capitaux, ont donné finalement, pour l'intérêt général, des résultats bien inférieurs à ceux des chemins de fer construits par l'État ou par des compagnies concessionnaires de l'État pour l'exploitation de quasi monopoles régionaux. Le réseau des chemins de fer exécuté sur un plan d'ensemble a fini par coûter beaucoup moins et par valoir beaucoup mieux, à tous égards, ce Sou-
(i) Voir Génart, Les $yndicaU ouvriers.
vent (dit Génarl, ouvrage cîlé), les lignes établies en concurrence commencent par se faire une guerre acharnée, et le public en bénéficie un instant, mais la baisse (des tarifs) n*cst jamais durable, et la lulte se termine toujours par un accord. La constatation en a clé faite partout : en Angleterre, en Amérique surtout : ici rallernance de la concurrence et du syndicat a toujours amené de violentes perturbations : sous celle influence le prix du transport par tonne a varié, entre New- York et Chicago, de 5 à 51 dollars^ — entre New-York et Saint-Louis, de 7 à 46 dollars^ — et le Erié Raiiway a réclamé tantôt S, tantôt S7 dollar. »
Un autre remède à la guerre industrielle, remède souvent pire que le mal, est V accaparement^ qui n'est pas toujours une variété de la coalilion, puisqu'il peut être le fait d'un seul. On avait csiiérc à torl que, par l'cxlcusion graduelle des marchés, raccaparemcnt deviendrait à la longue impossible. On n'avait pas réfléchi que les causes mêmes qui font grandir les marchés, à savoir la facilité des communications, rélenilue et la rapidité des informations, donnent de plus grandes facilités el de plus grands moyens d'actions aux accapareurs. A Tépoque où les marchés étaient infinimenl nombreux, exlrêmement étroits et très clos, on pouvait sans beaucoup de peine, dans l'étendue restreinte de chacun d'eux, s'emparer de tous les produits d'un certain genre, le blé, le vin, la laine. Mais, en revanche, on n'eût pu alors concevoir même la pensée d'étendre à toute une province, à tout un État, a fortiori au monde entier, cette mainmise générale. A présenl, au contraire, l'accaparement dans une petite région, dans un des marchés fermés et exigus d'autreTois, dans une petite ville et sa banlieue, n*est plus possible, parce que de toutes parts, si on l'essayait, afOueraient les produits rivaux ; on ne peul accaparer qu'à la condition d'accaparer en grand, et il devient de moins en moins difficile d'accaparer en grand et en très grand *
(1) D*aprës des économistes très compétents, la Société des métaux^ qui
r.ivv*^''^f*ît:
Certes, raccaparement mondial n'est pas cliose encore très pratique, quoique nous approchions de cet étrange idéal, mais, dans les limites d'un État, d'un immense État même, rien de plus aisé aujourd'hui, dans certain cas, que d'èlre accapareur, si cet Elal, par des tarifs de douane, met obstacle & l'importation des produits du dehors offerts à des prix moins élevés. Dans l'étendue de l'État protégé de la sorte par des droits douaniers, il devient de plus en plus malaisé, h mesure que l'accaparement devient de plus en plus vaste, de faire surgir une maison rivale; celle-ci aurait besoin, pour lutter efflcacement, d'être organisée sur un aussi grand pied et de disposer de capitaux aussi considérables. Peu prudents seraient les capitalistes qui se risqueraient dans de telles entreprises.
— Il nous reste, en finissant, à indiquer, la question capitale qui s'élève relativement aux crises : celle de savoir si, par l'élargissement progressif du marché, elles vont et elles iront s'atténuant de plus en plus tout en s'agrandissant*, ou si, au contraire, comme le prédit Karl Marx, contredit en cela, il est vrai, par quelques-uns de ses disciples
finit si tragiquement en 1882 par le suicide de Denfert-Rocbereau, aurait réussi probablement, si ce syndicat n'avait pas voulu porter trop baut le prix des cuivres accaparés par lui. Mais, comme le dit très bien Cl. Jannet, « la sagesse, cbez des pareils spéculateurs, est la cbose qu'on peut bumainement le moins attendre de leur part. Au vertige des millions s'ajoutent les entraînements de la vie privée surexcitée par ces succès d'argent, et les enivrements d'orgueil entretenus pnr les parasites et les flatteurs... élément psychologique qu'il ne faut jamais perdre de vue dans les alTaires... »
(1) Aux XIII» et XIV» siècles, si l'on en juge parle produit (en impôts royaux) des foires fie Champttfjne, qui a été enrcgi.strc de 1275 à 1320, « il se produisait en hausse et eu baisse des variations beaucoup plus considérables que celles qu'acccuse en 45 années du xix* siècle le produit total des douanes Trançaises, malgré nos révolutions, nos guerres et nos changements de tarif, u 11 devait donc y avoir alors des crises aiguës, encore plus douloureuses que les nôtres. Le produit en question a varié de 1300 (en 1275) à 7U0 (en 1288) ; et il a baissé de 1375 (en 12%) ù 7G0, à 300. à 2ô0 (en 1298. 1310 et 1320). Seulement, ces crises de jadis n'atteignent qu'un cercle restreint de gens, les négociants en gros. Tort rares alors. L'immense majorité des industriels, travaillant sur commande, ne risquaient jamais de se trouver pris dans Tengrenage d'une crise.
m6me, noIammentparBernslein, elles deviendront à la fois de plus en plus vastes et de plus en plus aiguës. Si insoluble en toute rigueur que puisse paraître ce problème, il y a des raisons d'incliner vers la solution optimiste, et de penser que, au fur ei à mesure de l'agrandissement des marchés, les crises iront s'atténuant par leur amplification même.
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