CHAPITRE
L'IMAGINATION KGONOMIQUE
Dans noire théorie des prix, c'esl-à-dire de la valeiir-coûl, nous avons dit qu'il y avait un autre sens du mol valeur; el c*csl le mouïenl d'en parler, puis(|uc sous ceL aspect, qui est le meilleur et l'inverse psychologique du premier, la valeur des choses auguicnle avec le nouïbrc et la variété des inventions. Si les économistes n'entendent guère la valeur suivant cette acception, parce qu'ils préfèrent le mot utilité, le langage courant lui fait sa large part. On dit couramnicnl, et justement, que la valeur d'une idée s'accroît quand ses applications se multiplient; on dit de môme que la valeur d'une machine augmente quand elle trouve de nouveaux emplois. Un députe dira : « Cette profession de foi m'a valu toutes les voix de telle commune. » Ici valu ne veut pas dire coàléy mais précisément le contraire. On dira d'une jeune fille qui s*est mariée à la suite d'un bal : « ce quadrille lui a valu son mariage. » Si ce bal, au contraire, avait eu pour effet de faire rompre son projet d'union, on dirait : « cette danse lui a coiiic son mariage. » En somme, une chose vaut : 1"* ce que coûte son acquisition, le sacrifice que son acquisition exige ; 2° ce qu'elle permet d'acquérir par l'usage qu'on en fait ou qu'on peut en faire, le service qu'on obtient d'elle ou qu'on en attend. Toute chose a ainsi une valeur-coiU et une valeur-emploi y un prix et une utilité, et les deux, quoiqu'intimemenl liées, progressent d'un pas très inégal, souvent même en raison inverse Tune de
Taulre. C*est ce que Baslial entendait dire quand il opposait Tutilité gratuite & l'utilité onéreuse. Il y a beaucoup de vérité dans ses aperçus à ce sujet. Si son optimisme en cela ne Ta pas abusé, c'est qu'ici le résultat qu'il proclame providentiel, à savoir le développement incessant de Tutîlité gratuite aux dépens de l'utilité onéreuse — ou de la valeur-emploi aux dépens de la valeur-coût — est l'effet nécessaire de la Logique, individuelle ou collective, qui travaille sans cesse à arranger et réarranger les multitudes d'idées cl de besoins, de jngemcnls et de desseins, de croyances et de désirs, juxtaposés pôle-môle dans la société ou dans chaque espril, de manière li ce qu'ils se contredisent ou se contrarient de moins en moins et se conGrment ou s'enlr'aident de plus en plus. A chaque degré nouveau de celle élaboration harmonisatrice, c'est-à-dire à chaque invention qui permet d'utiliser d'une nouvelle manière, soit en produisant, soit en consommant, un produit antérieur, V emploi de ce produit augmente et son coôt diminue; et cela signifie que sa valeur de proHuclion et sa valeur de consomvialion (deux aspects complémentaires de son emploi) varient pour ainsi dire en raison inverse de sa valeur (Féchange, Ces trois sens de la valeur doivent être nettement distingués ^
Les principaux procédés employés par la Logique sociale pour avancer dans la voie de l'harmonisation positive des intérêts sont, avons-nous dit, V échange tiV association^ mais, avant tout, Vinvenlion^ qui est h l'origine de tout nouvel
échange co mme de toute nouvallejis&odatiQii.
L'échange, il est vrai (dont la vente et l'achat ne sont qu'une espèce) suppose la concurrence des désirs et des jugements, le duel logique, dont la valeur-coût est le règlement. Mais l'échange n'en a pas moins pour effet de conclure l'alliance de deux désirs et de deux jugements, leur mutuelle
(1) Je me permets de renvoyer le lecteur pour compléter ce sujet à ma Logique êocialt, p. 37S-383.
assistance et leur conGrraalion réciproque. L'échange ainsi a deux faces opposées et juxtaposées. Quand un homme achète une paire de bottines dans un magasin, son achat a été précédé d'un conflit intérieur entre le désir déposséder ces 'chaussures et le regret de se déposséder du prix; et le marchand de son côté, a eu à opter, soit au moment même de la vente, soit au moment de la fixation du prix, entre le désir de posséder le prix et le regret de se déposséder des bottines. Miiis, quand l'échange a eu lieu, c'est-à-dire quand, cliez Tune des deux parties, le désir de posséder les bottines l'a emporté, et, chez l'autre, le désir de posséder le prix, ces doux désirs ont formé un accord logique des plus étroits, puisque chacun d'eux a trouvé dans l'autre un moyen de se satisfaire. D'autre part, en ce qui concerne les jugements impliqués dans cette opération, le client, avant d'acheter, a hésité entre ces deux propositions contradictoires : « ces bottines sont trop chères à ce prix, — ces bottines ne sont pas trop chères, » et la dernière a prévalu; elle marchand, avant de fixer le prix, est resté quelque temps indécis entre ces deux propositions non moins contradictoires : « à ce prix, ces bottines sont trop bon marché — elles ne sont pas trop bon marché », et la dernière également a eu la préférence. On voit que les deux jugements qui l'ont emporté se confirment entre eux.
Un produit, après l'échange, ne vaut pas plus qu'avant l'échange, au sens de valeur-coût. Loin de là, il vaut, en général, beaucoup moins, et, par le fait seul qu'une voiture, par exemple, a été vendue, môme sans avoir servi, elle a perdu la moitié de sa valeur vénale. Mais, à l'inverse» un produit, après l'échange, vaut plus qu'avant, au sens de valeur-emploi ; il a passé, en se déplaçant, en des mains qui en feront un meilleur usage *.
(1) On comprend très bien la peine que se donne Karl Marx pour Ucher de démontrer «iiie l'échange n'ajoute aucune plus-value aux marchandises échangées. W surfit, en eiïet. de ce fait pour réduire à néant sa théorie de la valeur. Commcut, si un produit vaut seulement en raison de U
Le bénéfice social de l'échange, remarquons-le, au point de vue de Tharmonisalion des inlérêts et des pensées, est d'autant plus grand que l'échange est plus équitable, que le prix réel s'est plus rapproché du juste prix. Si un fournisseur exploite le besoin personnel ou momentané que j ai de sa marchandise pour me la faire payer deux ou trois fois plus qu'elle ne vaut pour la moyenne des gens, mon regret de Targent dont je me déposséderai sera bien plus fort, et mon désir final d'acheter en sera amoindri, il est vrai que le désir de vendre sera augmenté chez le marchand, mais y aura-t-il compensation? Non, et voici pourquoi. U résulte, comme on sait, d'un théorème de Laplace que, à fortune égale, le plaisir d'un gain ne saurait égaler le chagrin d'une perte équivalente. Cela est clair, s'il s'agit d'une grosse somme, de 20 000 francs par exemple gagnés ou perdus sur une fortune de 10 000 francs. Celui qui perd voit sa fortune réduite de moitié ; celui qui gagne voit la sienne grossie du tiers seulement. Or, au degré près, si petite que soit la somme, le môme phénomène se produit. Puis, toute diminution de ressources, eu revenu ou en capital, est sentie comme la privation de jouissances connues, habituelles et chères, et toute augmentation, comme la perspective de plaisirs nouveaux, indéterminés et relativement indilférents puisqu'on s'en passait jusque-là. Par suite, il est faux de dire que, dans une catastrophe financière, l'enrichissement des uns fait compensation h la ruine des autres, et que Tintérêt général n'a pas à s'en inquiéter. 11 n'est pas plus vrai de penser qu'il n'a rien à voir dans la répartition équitable ou léonine des avantages de l'échange dans les affaires de tout genre. La justice, en somme, est la grande voie séculaire de Tutililé sociale en progrès*.
quantité de travail qu'il incarne, le déplacement de ce produit, son passage d'une main qui la désire moins à une main qui la désire plus, pourrait-il accroître sa valeur?
(1) Le passage qui précède est emprunté à ma Logique sociale.
LJl L'ADAPT>TION KCONOMIQUE
11 est désirable, en outre, au point de vue de Tharmonisation croissante des désirs et des jugements économiques, du plus grand bien de tous, que le juste prix devienne un prix de plus en plus abaissé *. Il en est ainsi pour deux raisons : premiôremenl, parce que cet abaissement rend Tarticlc coté plus bas accessible à un plus grand nombre de bourses et multiplie d'autant les échanges, dont chacun est un bien social nouveau ; secondement, parce que dans le cœur de chacun de ceux qui, au prix ancien, auraient encore acheté, le prix nouveau a pour efTet de rendre plus inégal encore le duel intérieur des désirs et des jugements et plus fticilc le sacrifice du désir ou du jugement vaincu. Sans doute, chez le vendeur, à rinvcrse, le jïlaisirde vendre, à ce prix amoindri, s'est alfaibli ; mais il s'est multiplié. Somme toute, il y a eu gain pour la société.
Après ces quelques mots sur la valeur-emploi^ essayons de formuler quelques considérations générales, si périlleux qu'il soit de généraliser ici, sur les conditions psychologiques ou extérieures de l'invention, sur ses dilTérentes classes, sur ses principales conséquences sociales, et enGn sur la direction apparente de ses déroulements & travers des méandres infmis.
Sur les conditions physiologiques de l'invention, nous ne savons pas grand*chose de net, si ce n'est que ce travail de création cérébrale congestionne plus ou moins le cerveau. « Pouls petit, contracté, la peau pâle, froide, la léte bouil-
(1) M. Hector Denis, dans son llisioire des prix, ti forlemcnl pensée et documentée, préconise la hausse des prix; cl il faut lui accorder qu'eUe présente des avauta*:cs temporaires, notamment coniiuo condition de It hausse des salaires. Mais celle-ci niùmc ne saurait se poursuivre Indénnimcnt. et. si elle coïncide avec la hausse de tous les produits, à quoi sertelle ? Il est désirable que. à salaire égal, le travailleur se procure une quantité croissante de produits, gr&ce a leur dépréciation croissante.
lante, les yeux brillants, injectés, égarés : telle est la description classique » de cet état, d*après Ribot. Il semble qu'il existe quelques rapports entre la fonction génératrice et rimagination créatrice. Si Ton admet, comme je suis tenté de le faire, que la génération est une sorte d'invenlion vitale, cette corrélation n*aura rien de surprenant. 11 est certain que, d'après les confidences de certains inventeurs, lapogée de rinvenlivilé correspond chez eux, à Tûge du plus haut point de force sexuelle. De vingt-cinq à trente-cinq ans surgissent en eux les conceptions que le reste de leur vie développera, rcclifiera, enluminera*. Mais celte règle, qui n*est jamais sans exception, s'applique surtout aux irïvcnlions esthétiques, et moins aux inventions induslriclles qu'à toutes les autres. En ce qui concerne ces dernières, la précocité de leurs auteurs est remarquable ainsi que le prolongement de leur fécondité jusqu a la vieillesse. Dès Tadolcscence, dès Tenfancc môme, se révèlent leurs aptitudes spéciales par la construction do petites machines, d'une ingéniosité souvent frappanlc. Il n'est pas de cour de collège qui ne possède son petit mécanicien en herbe, son ingcnieur-né, constructeur d'inslinct comme le castor.
La psychologie de l'homme d'imagination, en tout ordre d'idées, a été très bien tracée par Ribot', el aussi, à un point de vue moins étendu, par Paulhan, qui insiste avant lout sur la logique et la téléologie propres de l'inventeur. Cela s'accorde, au fond, avec l'idée de Ribot, que l'imagînatif n'est pas seulement un rêveur, mais un passionné, dont ridée fixe s'alimente d'un sentiment fixe. 11 n'y a pas.
(Il Un inventeur, correspondant de Itibot, lui écrit : « Mon imagination a été lu plus intense vers l'âge de vingt-cin(| à trente-cinq ans environ (j*ai actuellement rpiarantu-trois ans). Après cette période, il semble que le reste de l'existence ne sert qu'à produire Us conceptions moins importantes, formant la suite naturelle des conceptions principales, nées pendant la période de jeunesse, o
(â) Essai sur l'Imaginaiion créatrice 11900). — Paulhan. Psychologie de rinveitlion (lî)Ol). — Voir aussi : Su a'iWcs, Easai sur le génie dans Varl: Sou- Tiaa, Théorie de l'invention. /
d'après lui, d'invention qui n'implique un élément émotionnel, un désir, et il n'est pas d'cmolion — peur ou colère, tristesse ou joie, haine ou amour, etc., — qui ne puisse être un ferment d'invention. Cette préoccupation tenace nous explique la distraction profonde du génie, sa « finalité interne » qui, lorsqu'elle se renconlrc avec un « hasard extérieur » qui la favorise, suivant une bonne définition de M. Souriuu, devient féconde. Voilà pourquoi, dans sa rêverie voisine de l'hallucination, les images tendent à devenir les clats forts et les sensations les riais faibles^ à Tinverse de l'élat normal. Celte tendance conire nature peut se réaliser plus ou moins; son terme dernier, c'est la folie, qui se trouve être ainsi, non pas la coiulilion du génie, comme on l'a conjecturé à la Icgôrc. non pas même Taccompagneraent habiUiel du génie, mais sa maladie accidentelle et sa chute dans l'excès qui l'anéantit. Il ne faut |)as confondre non plus avec la mcgalouianie de raliéné la foi en sa mission qui est nécessaire à Tinvenleur pour le soutenir dans ses luttes, dans son dévouement à son idée.
Quand le moi s'absorbe longtemps en un but, il est rare que \c soiis-moi\ ce qu'on appelle abusivement Tinconscient, ne participe pas à cette obsession, ne conspire pas avec notre conscience, ne collabore pas à notre travail mental. Cette conspiration, celte collaboration d'une domesticité fidèle et cachée que nous portons en nous, c*cst Vinsphalion, qui, toute mythologie écartée, ne demeure pas moins mystérieuse. Sans l'activité continuelle de cette ruche intérieure, de cette foule de petites consciences (peut-être) auxiliaires et servantes de la nôtre, il n'est pas, à vrai dire, un seul phénomène de la vie intellectuelle la plus ordinaire, une seule association d'idées renaissantes à propos, remémorées au moment voulu comme par un bibliothécaire invisible et infiniment diligent, qui puisse être expliquée. Mais il est des cas où ce secours que le moi reçoit du sous-moi nous saisit d'étonnement par son abondance ou par Timpor-
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tance de ses résultats, ou par la solulion soudaine qu'il apporte à des problèmes agités en vain pendant des jours et des mois, et les poêles, en cas pareil, se disent inspi?*cs. Les savants et les ingénieurs auraient aussi bien le droit de le dire. — Et c'est là une des raisons pour lesquelles le travail de Tinventeur ne saurait être confondu avec le travail proprement dit, avec le travail du travailleur, où il n'entre aucune collaboration notable de TinçonsçienJ.
Dans son énumération des diverses formes ou des diverses voies de l'imagination poétique, artistique, mythologique, scientifique, morale, politique, économique, etc., qu'il étudie successivement, M. Ribol subdivise avec raison Vimagi)iaiion économique en deux branches : Tîmaginalion industrielle et rimagination commerciale. Nous y reviendrons. Je ne lui reprocherai que d*avoir omis dans son casier, d'ailleurs si substantiellement rempli, une case importante, Yimagination Ungiiistique^ source de l'invention verbale. N'a-t-elle pas dû être la première grande manifestation du génie humain? Elle est née, comme l'invention mythique, de la logique de l'analogie. Le besoin de personnification s'est fait jour, dans la parole, par la phrase où tout sujet est conçu comme un moi, et, dans la pensée, par l'ammisme. Dans les littératures, les métaphores, les « bonheurs d'expression », procèdent de cette même logique analogique, et doivent compter parmi les inventions (à la fois esthétiques et pratiques) les plus réussies, les plus imitées qu'il y ait. Quelle prodigieuse dépense d'invention verbale suppose la création d'une langue, ou simplement d'un dialecte ! Et, si l'on songe à la diversité infinie, à la multiplicité innombrable des idiomes primitifs, dont le nombre n'a fait que décroître, on ne doutera pas que la parole ail été le premier exercice imaginalif de l'homme préhistorique, en réponse au plus urgent de ses besoins, celui de l'action inter-mentale. Dans une certaine mesure, en effet, les diverses espèces linguistique, mythologique, poétique, scientifique, indus-
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trielle, elc, de Hmaginalion, semblent avoir alleînt Tune après l'autre, le point de leur floraison la plus éclatante, quoiqu'elles aient de tout lemps coexisté, et cette série à certains égards est irréversible. Il en est ainsi au cours de la vie de l'individu lui-même, quand, ce qui est assez fréquent, il change d'aptitude en passant d'un ûge à l'autre. Ribot cite comme une exception extraordinaire l'exemple suivant. <« Je peux citer, dit-il, le cas d'un savaTit connu qui a dêhulê par le goût des arls (surtout plastiques), a traversé rapidement la littérature, a consacré sa vie aux sciences . biologiques où il s'est fait une réputation méritée, puis, sur le retour, s'est déiioûté totalement des recherches scientifiqucs pour revenir à la lillcrature et finalement aux arts qui l'ont repris tout entier. »
— Le< conditions sociales de l'invention sont bien plus faciles à préciser que ses conditions industrielles. Et nous les avons souvent mises en hnniiîre. C'est à ce point de vue, nolammenl, que bien des inégalités de classe et des injustices (lu sort rc(;oivent ime certaine justification. Car il est des classes, comme des nations, bien plus inventives que d'autres, et dont la supériorité s'explique ainsi. L'invention étant fille du loisir et de l'étude, c'est dans les class^aai^ées, dans les professions libérales, qu'éclosent en général les idées destinées à révolutionner les métiers manuels, et à élever le niveau des classes populaires. C'est une erreur d'attribuer aux ouvriers une grande part dans l'invention des machines, ou du moins dans leur idée-mère. Notre Académie des sciences a beaucoup contribué à leur conception à la fois et à leur vul{:arisalion. Au xvui" siècle, c'est elle que l'on consulte à propos de toute invention, et ses plus grands savants, tels que Réaumur, sont des inventeurs. Réaumu fit faire des progrès à la métallurgie, à la faïencerie, elc. Vaucauson, autre académicien, n'est connu que par son canard automatique ; il n'en a pas moins inventé les machines les plus utiles, qui ont fait progresser le tissage de
la soie. — La part des nations dans TinvenLivilé n'est pas moins inégale que celle des classes, et s'explique aussi par des considérations plutôt sociales que biologiques, par des influences d'éducation plutôt que de race. Et les nations les plus inventives ne sont pas toujours celles qui profitent le plus de leurs bonnes idées. On le voit par les Expositions universelles, qui ont cela de particulier, qu'elles établissent entre les Etals une compaxaUon au point de vue de Tinvention industrielle beaucoup plus qu'au point de vue de la prospérité industrielle, c'est-à-dire do la propagation imitative des inventions. Aus<i le classement des nations, dans ces grands concours internationaux, est-il bien différent de celui que suggère la lecture des statistiques de l'industrie et du commerce.
L'influence du milieu social a été souvent exagérée et entendue en ce sens abusif que l'homme de génie est une simple résultante des masses, un être purement représentatif de son milieu. S'il en était ainsi, comme le remarque Ribot, il ne commencerait pas toujours par susciter dans son milieu tant d'oppositions. Mais c'est son milieu qui lui apporte tous les éléments dont son invention n'est que le croisement original. Prenez une machine quelconque, vous n'y trouverez que des machines plus simples, des ressorts et des forces qui, séparément, étaient connus et répandus avant elle. De ces inventions antérieures, propagées par l'exemple, et se rencontrant dans un cerveau spécial, la conception nouvelle est éclose. Toute invention, quelle qu'elle soit, théorique ou pratique, n'est qu'une combinaison d'imitations. Mais c'est la nature de cette combinaison qui reste à expliquer. D'abord, cette synthèse suppose une anahse préalable, une abstraction qui a dissocié les éléments des inventions anciennes et y a entrevu la possibilité de nouvelles asâpcialions. Et cette dissociation, comme cette association, s'opère par un besoin intense de finalité ou de logique, suivant qu'il s'agit d'une invention pratique ou
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théorique. Dans Tidée d'un nouveau type architectural, le type ogival par exemple, il n y a que des figures déjà vulgarisées, mais leur rapprochement pour la première fois n'esl pas une simple rencontre cérébrale; cette rencontre a suscité ridée de leur adaptation commune à un but qui, pour la première fois, s*est trouvé réalisé de la sorte : ce but, en général préexistant, souvent très ancien, c'est, par exemple, dans le cas du style ogival, d'exprimer avec force certains élans ou certains frissons du cœur chrétien, des espérances et des terreurs caractéristiques. Tout concourt à cette fin dans rarchiteclure gothique, en môme temps qu'elle répond au besoin de rassembler des foules plus vastes autour de la chaire ou de l'autel. — L'invention du moulin à vent, ne contenait, elle aussi, que des éléments usités depuis des siècles : meules, force moirice des vents, tour, toiture mobile... L'ingéniosité a été de faire concourir ces choses à la réalisation meilleure d'un vœu bien antique : moudre la farine avec le moins de fatigue possible. Vues sous cet aspect, rassemblées ainsi, ces choses, qui paraissaient auparavant étrangères les unes aux autres, se présentent comme collaboratrices. — De même, quand Huyghens a eu l'idée de la théorie ondulatoire de la lumière, les phénomènes du rayonnement lumineux et ceux de la propagation des ondes sonores ou des rides formées par le vent à la surface d'un lac, ont été aperçus par lui comme des conséquences d*un môme principe, des applications d'une môme formule, après avoir passé jusque-là pour être sans rapports entre eux.
La conception inventive peut être, on le voit, utilitaire ou désintéressée, c'est-à-dire avoir pour objet un rapport de moyen à fin ou de conséquence à principe (d'espèce à genre) ; ce qui ne l'empêche pas, dans les deux cas, dans le premier aussi bien que dans le second, d'être un fait purement intellectuel, un raisonnement, j'ajoute un raisonnement déductif, provoqué, il est vrai, par un ferment de passion, de désir spécial, que cette conception satisfait» mais
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qui n'a rien de commun avec les désirs tout autres que cette conception, quand elle est de nature utilitaire, est destinée à satisfaire. — Autre chose est la conception de rinvention industrielle, autre chose la volonté de la réaliser. Je remarque à ce propos la comparaison établie par M. Ribot, et aussi par M. Paulhan, entre Vinvention et la volition. « L'imagination, dit le premier, est dans Tordre intellectuel ce que la volonté est dans Tordre des mouvements. » LMmagination créatrice a ses avorlements comparables aux impuissances du vouloir. Les rêveries sont Téquivalent des aboulies. L'imprévu est le caractère commun de Tinvention et de la décision volontaire. A Tune comme à l'autre il est essentiel de ne pouvoir être prédites d'avance. Peut-être ces analogies, d'ailleurs frappantes, vont-elles prendre une autre signification si nous faisons observer que dans tout acle de volonté il y a, au fond, une invention petite ou grande, un plan plus ou moins nouveau (car, sans cela, il y aurait habitude et automatisme) dont il n'est que Texécution. Tout acte de volonté est précédé d'un syllogisme téléologique qui a conclu à un devoir (faction. Or, est-ce qu'un syllogisme, un raisonnement quelconque, n'implique pas toujours une invention, et est-ce qu'une invention n'implique pas un syllogisme, implicite ou formulé? De deux prémisses rapprochées, qui sont deux propositions, affirmatives ou négatives, je déduis une troisième proposition qui exprime un nouveau devoir d* affirmation : voilà lo syllogii^me logique, scolastique, ordinaire. De deux prémisses rapprochées, dont Tune exprime une volition, un but, et dont Tautre exprime un moyen adapté à ce but, je déduis un devoir d'action qui consiste à mettre en œuvre ce moyen : voilà le syllogisme de finalité.
Je sais bien qu'il est de tradition dans les écoles que le syllogisme n'est pas un procédé de découverte, qu'il n'est qu'une méthode de vérification, tandis que les fameux canons de Tinduction seraient les seules et les véritables
Tarde. — Piych. écon. II. — iô
voies de rinvenlion. Mais c'esl préciséinenl le contraire qui nie paraît vrai*. Avant toutes recherches expérimentales, il faut d'abord une hypothèse, fondée sur une association de jugements d'où Ton a déduit, à titre de simple possibilité plus ou moins probable, une conclusion conjecturale. C*est ensuite pour faire hausser celte conjecture sur l'échelle des probabilités jusqu'à la certitude, ou, au contraire, pour la dépouiller de toute apparence de vérité, que les méthodes empiriques sont utiles. Elles servent à le vérifier. En syllogisant, à son insu le plus souvent, un Pasteur, un Helmholtz, un Lavoisier — qui commence par « soupçonner » l'exislence de Toxygc^ne avant delà rfi'mo/*/;rr expérimentalement — font acte d'invention. En expérimenlant, ils font des consfdis qui démontrent le caractère réel ou imaginaire de l'hypothèse inventée.
Ce caractère déduclif qui est essentiel à rinvention explique l'enchaînement des théorèmes ou des lois successivement formulés par une science et des outillages successifs d'une industrie. Mais, pour avoir été déduite, chacune de ces innovations n'en a pas moins été inattendue, impossible à prévoir, et en partie fortuite. Quand, dans une exposition rétrospective, on regarde la série des moyens de locomotion depuis le palanquin jusqu'aux locomotives les plus récentes, comme quand on regarde dans un muséum la
(1) M. Paiilliîin a Mcn vu qu'il exislo ilcs rapports cnlrc rinvonli(»n et le Mîsonneuieul, mais il ne les prcoisc pas et les «TMit plus supcriiciels peutt'ire <|u*iU ue sont. « Le «Icvcloppemenl «le l'invculiiMi rappelle ici. — ditil à propos lies prorodes At oouiposiliou propres à Sanlou et à Zola — i'encliaiueuienltlcslerniesilu syllo^'isuie. Aussi voyons-nous le raisouueuicnt signalé ooniuie prt»cr«lè d'invention par .M. Sardou, et la déihuiion Hre éiralcmcnt iuvoipié dans le cas de .M. Zola, u Et il ajoute que, d'après Binet, chez Sardou « le procédé de travail conserve toujours la uu'uic nature psychologique, c'est le rais(»nnemenl. C'est avec du raisonnement que Sardou ci>ndui( une pièce depuis le point de départ jusqu'à l'œuvre complète. )» A plus feule raison, ou avec plus de raison apparente, pouvonsnous dire (pie toute invention industrielle, mécanique, est syllo^istique.
série paléontologique des vertébrés, depuis les premiers rudiments de la marche, de la natation ou du vol jusqu'à leurs perfectionnements supérieurs, on est saisi d*une double impression ilelogitjue et de bizarrerie qui est tout le mystère de l'individualité vivante, toujours originale quoique toujours conclut', de ces deux prémisses rapprochées qui sont ses parents.
Môme au cours de Targumenlation d'un logicien impeccable, réclosion de chaque argument nouveau dans son esprit et soiis sa plume estunc trouvaille qui cause une surprime. Elle est duc à Tinsertion spontanée d'un souvenir sur un autre souvenir; en sorte que le déroulement de la dissertation la plus constamment orientée vers son idée-maltresse n'est jamais recliligne et suit un tracé pittoresque. Mais il est très rare qu'il n*y ait ainsi qu'une seule logique en œuvre dans un cerveau, et, à plus forte raison, dans une société, grand cerveau collectif et immensément compréhensif. Les déductions les plus diverses, les plus contradictoires entre elles, s'y avancent par zig-zags, se croisant, se déviant, se confondant parfois puis se séparant de nouveau. Les hypnotiseurs ont remarqué que, entre l'hypnose profonde et le réveil complet de quelques-uns de leurs sujets, il existe un état intermédiaire, une veille somnambuUque^y pendant laquelle ceux-ci restent suggestibles et accueillent péle-môle des suggestions contradictoires superposées en eux et accumulées. Il pourrait bien en ôlrc de la raison et de la liberté des gens plongés dans un milieu social intense où ils agissent profondément et à leur insu les uns sur les autres, comme des hypnotisés dont il s'agit. Même au xiii* siècle, à l'époque où le système calhorH|ue avait atteint sa perfection et sa pureté relatives, on est surpris de voir tout ce qu'il entrait d'éléments anlichrétiens, je ne dis pas seulement non-chrétiens, dans les mœurs, les lois, les institutions. La
(I) C'est l'expression dcDcIbœuf. V. à ce sujet la llevue philosophique de février I8S7.
eii L'ADAPTATION ECONOMIQUE
facililé avec laquelle une idée en désaccord avec rorlhodoxie se glissait dans les esprits esl assez remarquable. L'empereur Frédéric II, — le bras droit de rÊglise, après tout — recevait à sa table, ensemble, des évoques et des émirs, et souvent des ecclésiastiques en faisaient autant. Spencer a bien mis en lumière, dans son Introduction à la Science sociale, la contradiction entre cette « religion de la haine » et cette « religion de l'amour » qui coexistent depuis la naissance du christianisme en tout pays chrétien. Quand la logique sociale est chose si complexe et passe son temps à se comballrc cUe-môme à coups d'inventions différentes, la njcléc des inventeurs est, naturellement, pleine des péripéties les plus surprenantes.
Comme exemple de déductivilé capricieuse et logique à la fois, et les deux au plus haut degré, on peut citer la série des modes féminines, qui passe pour le domaine de la fantaisie pure. Comment sont inventés les nouveaux modèles qui, chaque année, sont mis à la mode par une élite d'élégantes et se propagent ensuite de Paris aux grandes villes, de cellesci aux petites villes et aux campagnes, dans toutes les couches sociales depuis les plus riches jusqu'aux plus pauvres, conformément à la loi générale des exemples? M. du Maroussem va nous rapprendre'. Cet auteur n'admet pas les peintures faites par certains journaux de « scènes d'inspiration » d'où jaillirait l'invention d'un nouveau type de vêtement, ou plutôt, remarquons-le, d'une nouvelle variante d'un type régnant. Car le but poursuivi, le problème auquel il s'agit de trouver une réponse, est toujours de satisfaire « cette double exigence, en apparence contradictoire, des élégantes: être mise comme personne et être mise comme tout le monde. » Il n'y a là nulle contradiction à vrai dire, ce n'est qu'une diffirulté qui consiste « à découvrir une idée originale dans le ton général de la mode (déjà régnante) ». Ce but étant donné, l'on voit que le problème posé esl susceptible
(I) Le vclemcnl à l*iuls, l. U.
de multiples solulions, qu'il s*agit de formuler, de déduire en quelque sorte, et entre lesquelles il Faudra choisir. D'abord, grandes lailleuses et grands couturiers font appel aux artistes. « Des dessinateurs et des dessinatrices appartenant aux classes libérales soumettent leurs fines aquarelles : ils ont fait descendre de leurs cadres les dogaresses du xv* siècle, les ligueuses du xvi* siècle, les marquises et les incroyables du xvni* siècle, afin de donner par elles à leurs arrièrcpetiles-filles une savante leçon de coquetterie. Puis lespremières (Talelicr ont dft créer la partie technique. » Autrement dil, les inventions sont nées non des tailleurs et tailleuses qui en profitent, mais d'artistes qui ont dâ, pour les concevoir, combiner, en vue du but que nous savons, des types de vêlements du passé avec le type actuellement admis. « Toujours, d'ailleurs, les créations se multiplient par l'imitation des créations voisines. Les plagiats constituent la coutume courante des ateliers rivaux. » Il y a, en effet, concours de modèles en projets, qui se disputent le cœur des élégantes. Ce concours public a lieu dans certaines réunions, telles qu'un grand mariage, le Grand- Prix de Longchamps. Le jury, c'est-à-dire un aréopage des plus frivoles, décide ce qu'il lui plaît, et sa décision est docilement acceptée par le monde entier.
— L'importance du côté accidentel des inventions a été si souvent méconnue, parce qu'on a cru à tort y voir la négation de leur caractère logique >, qu'il importe d'y insister encore. Ce qu'il y a de fortuit dans l'invention nous est
(1) Nous trouvons dans un passage de Bacon. — où il exagère le caractère accidentel des inventions.— la confusion dldées signalée ici : «... Vous n*oseriez dire que Prouiéthée dut à ses méditations la connaissance de la nnanière d'allumer du feu et qu'au moment où il frappait un caillou pour la première fois, il s'attendait À voir jaillir du feu; mais vous avoueres bien qu'il ne doit celte invention qu'au hasard..., et que c'est à la chèvre sauvage que nous devons celle des emplâtres, au rossignol celle des modulations de la musique. & la cigogne celle des lavements, à ce couvercle de marmite qui soute en l'air celle de la pondre a canon ; en un mol c'est au hasard et à tout autre chose que la dialectique que nous avons obligation de toutes ces découvertes. »
2i6 L'ADAPTATION ÉCONOMIQUE
démontré d'abord par la disscml)lancc des induslries observées chez les insulaires de l'Occanie, c'est-à-dire chez les sauvages qui ont eu le moins de relations mutuelles et ont le plus vécu sur un fonds d'inventions autochtones^ Les lacunes de cellcî^-ci sont parfois extraordinaires. Les Otahitiens que visita Wallis eu 1707 étaient déjà en possession de ccilaincs industries et même d'arts grossiers, comme sculpteurs et musiciens; ils savaient faire le feu* et avaient des recettes culinaires que le capitaine anglais jugeait exquises. Cependant ils ignoraient la polerie et ne connaissaienl que des plats d'écorces ou des coupes de noix de coco. Bien mieux, eux qui faisaient si bien le feu, ils n'avaient aucune idée de l'eau chaude, et la vue d'une marmile où bouillait de l'eau les comblait de stupéfaction. Us n'avaient pour couteaux que des coquilles, pas môme des silex. C'est que, livrée à elle-même, une tribu insulaire, si ingénieuse soit-elle. découvre fort peu de choses, un peu au hasard, et ne pousse jamais loin les conséquences, les plus naturelles en apparence, de ses bonnes idées. Aussi ce qu'une peuplade a découvert est rarement ce qu'une autre a trouvé dans l'île voisine-. Si, au lieu d'être agglomérée en quelques grands continents, la lerre émergée des mers était morcelée en myriades de petites lies, séparées par des mers de navigation dangereuse, il esl infiniment probable : i"qae, nulle part, dans cette Micronésic couvrant la mappemonde, la civilisation ne se serait développée ; 2° que ces innombrables embrvons de culture humaine feraient un bariolasre
(I) Ccrlaines peuplades, quoique continentales, et ayant par suite plus de facilités pour comuiuniquer avec «l'autrcs, {«(uoraicnt le feu au xvin« siècle encore ; pnr exemple les Indiens à Imrjuea oreiUcs de la lïuyane, comme nous rap[)rend une lettre (A^///r* eiiifiniifcs) de [l'.\0. Ces sauvajfcs étaient encore à Tàj^c de la pierre polie ou plutôt des cailloux aitjniscs les uns contre les tnifrcs.
(i) La uK'Uie remarque est applicable à des peuples déjà avancés en civilisation, (piand. bien qu'assez rapprochés parfois', ils sont sans relations mutuelles. Par exemple, nous sommes surpris d'ap{)rendre que les Péruviens des Incas connaissaient la balance et que cependant les Aztèques rignoraicut.
L*nf ÀGmXTION âCONDXIQUE li7
incohérenl. Seul le mutuel slimulant, seul le matoel échange de ces découvertes spontanées a permis à quelques-uns de ces essais d'humanité de se civiliser, et à Jènr ensemble de s'harmoniser en se fusionnant.
Ce qu'il y a de capricieux et de fortuit dans la direction du génie inventif cessera d'étonner si Ton songe qu'il commence presque toujours par être au service d'un jeu ou sous la dépendance d'une idée religieuse ou superstitieuse. Beaucoup d'institutions économiques ont une origine religieuse. Grant Allen ^ a cru, et il n'est pas le seul, découvrir dans le totémisme l'explication des premières pratiques agricoles. Partout on voit se confondre, au début des évolutions économiques, « les marchés avec les fêtes de l'Église, les pèlerinages avec les voyages des marchands, les missions avec les travaux de colonisation, les trésors des temples avec l'office des banques, chez les païens et les musulmans comme che;c les chi'étiens », et, en remontant plus haut, le lien des deux ordres de phénomènes est encore bien plus intime. Par suite, de la nature des idées mythologiques, qui sont si bizarrement variables d'une peuplade à l'autre, dépend la nature des inventions accueillies. Elle dépend aussi de la manière dont on s'amuse. Galton explique la domestication des animaux comme une suite de l'habitude de l'homme de jouer avec eux. Et, à l'appui de cette idée, on peut remarquer avec Roscher que les Peaux-Rouges, qui auraient négligé, d'après lui, de domestiquer le bison et le renne, animaux utiles, savent fort bien apprivoiser des perroquets et des singes, aussi nombreux que les hommes dans beau* coup de leurs huttes. L'observation de Galton pourrait être \ généralisée dans une large mesure. L'évolution sociale com- / mence et finit par des jeux et des fêtes. C'est en se jouanlx"^ que l'homme a appris peu à peu tous ses modes de travail.; et le développement des industries les plus pénibles, les pks
(I) Voir Rivista di sociologia» sept.-oct., 1899, article de Salvioli sur $li OMordi deW agricidtura.
248 L'ADAPTATION liCONOMIQUE
ingrates, tend à rendre la vie plus joyeuse, à y remplir de plaisirs plus variés les loisirs plus longs. Le Iravail est une phase à traverser entre Tinsouciancc paresseuse des primitifs et la gaîté vive des civilisés futurs.
Si les sauvages étaient aussi raisonéistes qu'on le croit, ils ne se communiqueraient pas les secrets induslriels découverts dans chacune de leurs tribus, et alors la dissemblance de ces secrets, la bizarrerie de leur juxtaposition, frapperaient les observateurs. Mais, heureusement, l'horreur que les primitifs auraient pour les nouveautés est une légende apocryphe. Chez eux, la masse est, comme chez nous et plus que chez nous, à la fois prompte à s*cngouer de l'exotique et cependant routinière; mais Télile échappe souvent au joug de la coutume, il y a toujours un novateur parmi les insulaires mômes. Le plus souvent, c/est un chef, un aristocrate du pays, ou bien une reine, comme cette « princesse otahitienne » de quarante-cinq ans qui s'était éprise de Wallis. « Un des principaux de sa suite, ajoute ce grand navigateur, nous sembla plus disposé que le reste des Olahîtiens à imiter nos manières : nos gens, dont il devint bientôt l'ami, lui donnèrent le nom de Jonathan. On le revêtit d'un habit à l'anglaise qui lui allait très bien. II voulait se servir d'un couteau et d'une fourchette, mais, quand il avait pris un morceau, entraîné par la force de l'habitude, il portait la main à sa bouche, et sa fourchette allait vers son oreille. » A plus forte raison les sauvages s'imitent-ils entre eux. De là cette similitude relative de leur état social, qui abuse les voyageurs et quelques sociologues sur ce qu'il y aurait d'inslincii/'ei de nécessaire dans leur développement.
Quand même il serait vrai, ce qui n'est pas, que d'une invention donnée, relativement simple, une seule autre, relativement complexe, peut se déduire, c'est-à-dire que les inventions se suivent comme les anneaux d'une chaîne unique, il n'en serait pas moins certain que ces anneaux se succèdent à des intervalles très variables, tantôt de quelques
jours OU de quelques mois, lantôl de plusieurs siècles; et celle différence, qui lienl au hasard des circonstances, a des conséquences incalculables. Il était certainement plus facile de découvrir que Taimant attire le fer, comme l'ont fait déjà les anciens, que de remarquer qu*il se dirige vers le pôle; et Ton comprend dès lors très bien que la première de ces deux découvertes lait été antérieure à la seconde ; mais il n^était nullement nécessaire pour cela qu'elles fussent séparées par plus d'un millier d'années. Or, supposons que cet intervalle eût été sensiblement plus long ou plus court, et imaginez les déviations que le cours de l'histoire aurait subies. Si les Romains ou les Carthaginois avaient connu la boussole, il est probable qu'ils eussent découvert l'Amérique. Qu'on songe à l'efTet produit par ce miraculeux voyage transatlantique opéré sous les Antonins ou sous les Sévères : quel réveil du monde endormi ! quel coup de fouet donné à l'ac* tivité languissante de ce lemps-là, h l'esprit de conquête et d'entreprises de tout genre, au prosélytisme chrétien !
Et, puisqu'il s agit de la plus grande découverte des temps modernes, achevons de montrer par cet exemple les effets durables, incessamment grossis, que peuvent avoir les contrecoups fortuits des événements. Eût-on pu deviner que la prise de Grenade par les troupes de Ferdinand et d'Isabelle aurait une influence directe et décisive sur la découverte du Nouveau-Monde ? Pourtant, rien de .plus manifeste. En effet, Colomb, avant la prise de la ville des Maures, venait d'essuyer, de la part de ces deux souverains, un second et plus humiliant refus, quil'avait profondément découragé. Rebuté par ses compatriotes génois, puis par le roi du Portugal, puis par le roi d'Angleterre, enfin, et deux fois de suite, par les monarques espagnols, il ne lui restait plus qu'à subir sa destinée. Mais Grenade est prise, et aussitôt les dispositions intimes de Ferdinand et d'Isabelle, d'Isabelle surtout, sont changées à son égard. Cette conquête les a mis en appétit d'expansion plus vaste, les a rendus plus confiants et plus
entreprenants. Ils accueillent les nouvelles ouvertures des protecteurs de Colomb, et, quelques mois après, TAroérique était abordée par ses caravelles.
Toutes choses égales d ailleurs, une invention devenue possible a d'autant plus de chance de se réaliser que le genre de problème dont elle est une des solutions éventuelles préoccupe davantage les esprits, et des esprits plus nombreux et plus éclairés. Mais, précisément, un besoin est stimulé, jusqu'à un certain degré du moins, par ce qui le satisfait, et le génie inventif se tourne d*autant plus vers un ordre de recherches, sous Tempire d*un besoin plus général et plus intense, que dans cette direction, il a été déjà fait plus d'inventions heureuses. Si donc celles-ci ont été en partie fortuites, la part du hasard ne peut qu'aller croissant dans les découvertes postérieures. Au xiv°, au xv*^ siècles, on voit naître, croître et se répandre l'avidité des découvertes géographiques et des annexions coloniales, secondée par Ja passion, fortifiée aussi et vulgarisée, du prosélytisme religieux au service de l'ambition monarchique ou en lutte contre celle ambition. Cette avidité naît dès le moment où la découverte de la boussole (1302) rend possibles ses satisfactions. Elle se révèle d'abord chez des princes désireux de se signaler, des rois de Portugal d'abord. Jean l*"" commence à faire explorer la côte occidentale d'Afrique, bien timidement, jusqu'au cap Boyador ; puis un coup de vent fil découvrir à un vaisseau portugais l'Ile de Madère. Si petite que fût l'Ile, ce fut un encouragement donné à l'esprit d aventure. On pousse alors plus loin l'exploration de la côte africaine, on découvre les lies du Cap-Vert et les Açores, et, à chaque découverte, la soif des voyages redouble et se répand. Chez Jean 11, cette passion devient une obsession. Sous son règne et par ses ordres cul lieu le long voyage de Barthélémy Diaz, qui atteignit le cap de Bonne-Espérance. C'est à l'exemple des princes portugais que les souverains espagnols, anglais et français., favorisent à leur tour ios longs voyages maritimes.
L'IMAGINATION ÉCONOMIQUE S6i
vérité, celle suite d'explorations réussies est si méthodique que la part de l'accidentel semble s'y réduire à presque rien, mais, si Ton songe que, sans la découverte de la boussole, qui est toute fortuite, cette série ne se (ût pas déroulée, parce que la fin visée par ce déroulement ne se fût pas imposée aux àmcs, on est forcé de convenir que le hasard a droit de revendiquer en grande partie la paternité de ces merveilleux progrès de la géographie.
Puis, ce qu on trouve est si rarement ce qu'on cherchait ! Et il y a si peu de ressemblance et de proportion entre le résultat net, objectif, du labeur d'une époque, et les mobiles profonds de ses acteurs ! Combien d'àmes humaines enchal-| nées bout à bout, se transmettant leurs désirs et leurs espérances, leurs passions caractcrisliqucs, plus tard indéchiffrables, il a toujours fallu pour réaliser un grand événement humain! Qui devinerait, d'après les résultats de la colonisation espagnole au xvi"* siècle, Tétat d'âme incomparable de ses grands promoteurs ? En premier lieu, l'habitude de découvrir des choses merveilleuses, des plantes et des animaux étranges, des contrées inouïes, avait développé, chez les Espagnols de ce temps, une crédulité dontonpeutdonner la mesure par ce trait». Comme ils avaient ouï dire par des insulaires de Porto-Rico que, dans Tile de Bimini, Tune des Lucayes, il y avait une fontaine de Jouvence, rendant la jeunesse aux vieillards, ils étaient persuadés du fait, et c'est leur foi en ce conte bleu qui les décida & conquérir tout ce groupe d'Iles, à les parcourir minutieusement avec beaucoup de peine, toujours à la recherche de la fameuse source. Colomb lui-môme ne croyait-il pas avoir découvert le siège
(1) La uiênie cause n'a-t-ellc pas produit, sous de tout autres formes, un effet aoalogue do notre temps? l£st-ce que la prodigieuse iuventivitô du] xu* siècle n'a pas développé aussi chez nos contemporains, sous de faux^ airs de septicisuie, une crédulité non moins extraordinaire dont témoignent, non seulement les pntgrcs du spiritisme et la renaissance du mysticisme, mais encore, et plus généralement, l'accueil avide fait par les , classes éclairées, parles masses même, aux nouveautés quelconques, en fait * de remèdes, de réformes législatives, d'expériences de vivisection sociale i à tenter sur la foi de quelques utopistes ?
25i L'ADAPTATION ÉCONOMIQUE
du paradis terrestre? C'est absurde, soit, mais c'est parce que toutes les imaginations espagnoles, plus ou moins, étaient montées à ce ton que toutes les audaces espagnoles ont pu se déployer et ont conquis le monde.
L'enthousiasme qui s'est emparé alors de ce grand peuple et qui est devenu une des grandes forces historiques, immense torrent k présent tari, est une exaltation, unique dans Thistoire de passions combinées, dont la rencontre et la combinaison ne se reverront plus. L'impérialisme anglais d'à présent, cette fureur de coloniser le globe pour Tanglicaniser, il est vrai, mais surtout pour l'inonder de marchandises britanniques, n'a rien de commun avec cette ambition espagnole, tout autrement complexe et généreuse, où se mêlaient à hautes doses prosélytisme, soif d'aventures, mirage de l'or, crédulité Imaginative, curiosité passionnée, héroïsme intempérant. Un concours de circonstances, un accident de l'histoire, est à la source de cette grandeur passagère, comme un autre concours d'accidents heureux a fait la grandeur plus durable de l'Angleterre.
Car il est des accidents qui ont des conséquences indéfinies, peut-être éternelles. Et comment peut-on supposer que l'accidentel exclut le rationnel quand on voit qu'à l'origine de toute habitude il y a un caprice, et à la base de toute loi naturelle une « collocation arbitraire des causes » comme dit Stuart Mill? L'air, comme la mer, est sillonné d'invisibles routes que suivent dans leurs migrations périodiques les oiseaux et les vaisseaux. El beaucoup de ces voies ont un air de nécessité, de loi fondée sur la nature des choses, tant elles sont invariables malgré leurs tortuosités. Quand les oiseaux migrateurs traversent les continents, ils suivent les vallées des grands fleuves, tels que le Rhin ou le Rhône, au lieu d'aller tout droit. Et c'est aussi le long des vallées qu'ont passé les migrations humaines, que les premiers cheipins, puis les routes royales, enfin les chemins de fer même, ont été tracés. Ainsi, les accidents géologiques qui jadis ont
mi ,
L'IMAGINATION ÉCONOMIQUIS 253
tracé le cours des eaux, qui onl si capricieusement dessiné, et si arbitrairement, dans une grande mesure au moins, leur ligne de partage, ont imposé pour loi le même arbitraire élernel, le môme desordre fixe, aux voyages des animaux et même des hommes. Les sociologues de certaines écoles devraient songer à cela quand ils font consister leur science uniquement à rechercher et à formuler de prétejidue&Joîs d*évohitio n qui assujettiraient les transformations sociales de tous les peuples, indépendamment de leurs emprunts mutuels, à suivre le môme itinéraire, en quelque sorte réglé d'avance. En admettant môme qu'ils mettent la main sur quelque formule de ce genre qui ne soit pas trop démenlic par les faits, n'en serait-il pas de la régularité approximative de ces changements sociaux comme de celle des voyages dont je viens de parler; c'est-à-dire ne tiendrait-elle pas à de simples accidents qui auraient eu des conséquences permanentes ? Et, dans ce cas, pourrait-on voir là autre chose que des documents intércssanls à interpréter, des faits complexes à expliquer, par l'application des lois véritables de la science des sociétés, lois qu'il convient de chercher ailleurs?
— Après ces considérations sur les conditions internes et extérieures de l'invention en général, et sur son caractère à la fois rationnel et accidentel, déductif et imprévu, occuponsnous spécialement de l'invention économique. — Elle se divise vaguement en deux grandes classes, qui se mélangent sur leurs confins : 4® l'invention industrielle, qui consiste en transformations de matières premières par des travaux humains, ou des fonctionnements de machines de mieux en mieux adaptées à la fabrication de certains produits ; 2^ l'invention commerciale, qui consiste en déplacements des produits ainsi fabriqués, pour rendre de plus en plus facile leur ren-
i5l L'ADAPTATION ÉCONOMIQUE
contre avec les besoins individuels auxquels ils sont le mieux adaplês.
L'invenliou industrielle se subdivise : tantôt elle crée un produit nouveau; tantôt elle améliore simplement la production d'un ancien produit qu elle généralise en en abaissant le prix, ce qui équivaut à la création d'un nouveau produit à regard des classes où le produit ancien s'introduit pour la première fois. Il n'est pas nécessaire de distinguer entre la création de nouveaux produits et celle de nouveaux besoins; car chaque produit nouveau, alors môme qu'il semble n'ôtrc que la satisfaction d'un besoin ancien (une étolfe nouvelle, un nouveau mode d'éclairage, un nouveau niets, un nouveau jeu) enrichit le cœur humain d'un plaisir nouveau, objet d'une nouvelle direction du désir, c'est-à-dire d'un nouveau besoin. Et, s'il est surtout donné à l'artiste et au poète d'inaugurer des sensations supérieures, des combinaisons neuves et délicates de sentiments complexes, qui font do chacun de leurs chefs-d'œuvre une vraie « révélation », un sens ajouté à la sensibilité humaine, l'industriel participe h ce privilège, bien qu'à un moindre degré et à un étage inférieur de Tùme.
Le progrès économique, l'harmonisation économique, due à l'invention industrielle, consiste en ce que la satisfaction des besoins les plus urgents, les plus naturels, est rendue par elle de moins en moins inconciliable, pour un nombre croissant de personnes, avec celle de besoins de moins en moins urgents, do plus en plus artifidels, c'.estrà-dire.socUîiA et vraiment humains. Cet accord se réalise, grâce h la succession des inventions industrielles -r~ et surtout de celles qui ont trait aux machines, — ^non seulement, comme il vient d'être dit, par l'abaissement graduel des prix, mais encore par la diminution graduelle de la durée moyenne des travaux et l'accroissement des loisirs^ La productivité croissante du travail, aidé par les forces animales, végétales, mécaniquen, laisse au travailleur plus de temps pour satisfaire ses
L'IAfAOlNATlOX ÉCONOMIQUE 255
besoms deluxe, en même temps qu*îl a une proportion plus grande de son revenu ou de son salaire & leur consacrer. Ce n*est pas uniquement à obtenir un maximum d^eiïet avec un maximum d*effort que lend le progrès humain dans loules ses voies — dans la voie linguistique, juridique, religieuse, politique, aussi bien qu'économique, — c'est aussi, et avant tout, à obtenir un maximum d'effet avec une dépense de lemps minima. Le lemps, encore plus que la force, ôât^^ l'étoffe dont la vie est fiiile. On reluit la force perdue, on ne ressaisit pas le temps perdu. C'est donc une accumulation de petites économies de temps, en fuit de travaux et de locomotion, comme en fait de communication verbale, de rites, de fonnalités, de fonctions administratives, qui constitue le plus net duvprogrès humain.
En tant qu'elle abaisse le prix des objets de désir déjà existants, l'invention diminue momentanément Tintensité de la lutte entre les désirs de l'individu, sauf à Tavîvcr ensuite. Mais, en tant qu'elle crée un obj et nou veau de désir, elle complique cette lutte interne des désirs et la rend plus vive entre les désirs déjà en conflit. Cela est surtout vrai des innovations doctrinales qui, en répandant de nouvelles idées, suscitent des sentiments et des besoins nouveaux, des envies à demi impuissantes de copier les classes plus riches. — Mais, dans l'un et Tautre ciis, et mieux encore dans le second que dans le premier, Tinvention favorise riiarmonisation des désirs entre individus différents. Dans le second cas, un nouvel article d'échange, facilitant l'utilisation des anciens prodiiits, est jeté dans la circulation. El le premier cas, à cet ogard, se ramène au second : par l'abaissement des prix doses consommations antérieures, leconsommateur dispose d'un excédent de revenus avec lequel il achète des articles dont il se passait jusque-lù.
Ce n'est donc point par l'invention économique que s'harmonisent les désirs de chaque individu pris à part, ils S( compliquent au contraire et se combattent davantage, jusqu'à'
ce que Vinveniion morale^ au fur et à mesure qu'ils s'accroisscnl, apprenne à les enchaîner el à les hiérarchiser. Plus les habitudes d*un individu sont régulières cl orientées vers un but supérieur, et plus un objet quelconque par lui consommé vaiU^ dans le sens de valeur-emploi, si infime que soit sa valeur-coût. Et c*est ainsi que la morale, téléologie sociale, et esthétique individuelle à la fois de la conduite, complète Tactivitc économique. Quant à Tharmonisa-
V tion des désirs entre individus, c'est l'invention économique qui repère, puisqu'elle est la source à la fois de lu division du travail et de Téchangc, de lassociation productrice et de
i l'association consommatrice.
Cependant, en faisant servir de plus en plus l'homme par les élres naturels ou les forces naturelles, et de moins en nioins l'homme par l'homme, est-ce qu'elle ne tend pas, luialemenL à isoler l'individu, ou du moins à le dissocier d'autrui, à lui rendre de moins en moins nécessaire le secours de ses semblables? On peut imaginer, en effet, que, poussé à bout, le perfectionnement du machinisme conduise le machiniste, habillé, nourri, chauffé, éclairé, servi de toutes manières par des machines exclusivement, & se passer du monde entier, comme le sage idéal rêvé par les stoïciens, mais pour de tout autres raisons. Toutefois ce n'est là qu'un rôve ; et, fût-il réalisable, la dissociation de l'individu
\ne s'ensuivrait nullement. Si la socialisation des individus cessait de se fonder sur l'échange des produits, ce ne serait qu*à la condition de se fonder chaque jour davantage sur
. réchange des exemples; et c'est là l'essentiel, môme au point de vue de la formation et du déploiement de l'originalité individuelle, qui s'alimente d'exemples triés el croisés. D'ailleurs, la nature ne pourra jamais être asservie el adaptée à l'homme que moyennant la construction el la direction de machines par des spécialistes. Le travail musculaire de l'homme finira, il est vrai, même pour les constructions des machines, par être presque annihilé ; mais le travail ner-
veu^ et cérébral n'en deviendra que plusinlense, plus compliqué et plus différencié. Il subsistera toujours deux grandes catégories de travaux : 1** la direction humaine des forces animales, végétales, physico-chimiques; 2* la direction humaine des directeurs humains de ces forces. La dualité des métiers manuels et des carrières libérales subsistera donc, mais avec cctlc différence que, non moins que la direction des hommes, la direction des forces naturelles sera une dépense continue] d'intelligence, un exercice spirituel. La force manuelle,* dans les métiers dits manuels, ne jouera plus qu'un rôiel tout ti fait secondaire, analogue ù Tcfforl musculaire néces- t saire pour écrire dans les professions libérales.
Ce que rinvenlîon industrielle amoindrit sans cesse, c'est l'adaptation unilatérale de Thomme à Thomme par Tasservîssement de l'un à Tautre. Jamais pourtant on ne parviendra à dompter chez l'homme fort le besoin de domination et d'inégalité à son profit. Mais il peut, grâce à l'invention, trouver plus d'avantages à exercer ce besoin d'être servi enj se faisant servir par des bêtes, des plantes, des forces! physiques domestiquées, qu'en asservissant d'autres hommes.' Et, à mesure que, par les progrès de la science, adaptation unilatérale de l'esprit humain à la nature, progresse l'industrie, adaptation unilatérale de la nature à la volonté de l'homme, on voit s'étendre et grandir, par l'échange des exemples et des produits à la fois, par l'association sous mille formes, l'adaptation réciproque des hommes entre eux, des intelligences, des sensibilités, des volontés humaines entre elles.
Ce n'est point par le développement de l'industrie proprement dite, c'est bien plutôt par celui de l'agriculture, que l'industrie tend à s'affranchir de la solidarité sociale. On conçoit à la rigueur l'isolement farouche du cultivateur rural, entouré de ses animaux domestiques, de ses arbres fruitiers, de ses plantes cultivées, qui sont autant de madiinfi&^-Sûn service, répondant à tous ses besoins. Ces machines, il n'a
Tarde. — Ptych. écon. II. — 17
pas eu besoin de les construire, et elles se dirigent presque toutes seules. C'est qu'en effet il est quelque peu abusif de confondre dans la mftme expression d'invention industrielle les progrès de lagricullure et ceux de l'industrie. L'innportance des machines en agriculture sera toujours très limitée; le rôle principal y appartient à la vie des animaux ou des plantes, qui sont les agents mystérieux de la production agricole. Quant aux créations de nouvelles variétés de plantes ou d'animaux par l'élevage et la culture, elles diffèrent profondément des inventions proprement dites. Elles consistent h avoir stimulé Vimaginalion de la vie plutôt qu'à avoir exercé l'imagination humaine. Pour bien comprendre ceci, remarquons que la terre est, non pas, comme le croyaient les physiocrates, la seule source, mais seulement le grand dépôt, avec Veau et 1'^///*. d(^s forces i)hysicOrchimiqucs, véritables agents de la production des richesses, et que ces forces sont mises en œuvre pour être transformées en richesses, par: P ces inventions obscures de la vie appelées espèces vivantes, végétales ou animales (y compris l'homme) ; 2** les inventions de l'industrie, parla vertu desquelles se reproduisent en exemplaires innombrables, inépuisables, les divers types de vêtements, de meubles, etc., de même que les types vivants se répètent en générations sans fin. On s'explique donc sans peine que l'agriculture se soit développée avant l'industrie: il est naturel que l'homme ait su s'emparer de machines toutes faites avant de savoir en faire à son tour.
Ce n'est pas seulement par leur fécondité en reproductions indéfinies que les machines ressemblent aux espèces vivantes. ^ C'est encore par le mode de leur fonctionnement, par celle série périodique de mouvements qui reviennent à leur poinl de départ pour recommencer de nouveau à tourner dans ce cycle. Par ce caractère rythmique, qui est si frappant quand on entre dans une fabrique, les machines, ces « contrefaçons d'êtres animés », dit très bien Louis Bourdeau, rappellent les
L'IMAQINATION ÉCONOMIQUE 259
pulsations, les halèlemenls, les spasmes des animaux, seu- ( leraent avec une précision et une accentuation extraordi- ; naires qui nous transportent en un « règne nouveau », en une fiiune fantastique affranchie de tout besoin de repos et de sommeil, insensible à la douleur comme à la pilié, infatigable. On a remarqué certains rapports entre l'évolution d'un art et révolution d*un être vivant; mais, à cet égard aussi, riraagination industrielle ressemble à la vie et à lart. Une . sorte de loi des âges lui est applicable. « L'invention mécanique et industrielle, dit Ribot, a, comme Tinvention esthétique, SCS périodes de préparation, d'apogée, de stagnation, celle des précurseurs, des grands inventeurs, des simples pcrfoclionncments. » 11 cite comme exemples les applications de la vapeur, depuis 1 eolipylc de Iliéron jusqu'à l'époque héroïque de iNcwcomen et de Watl, suivie des perfectionnements de leurs successeurs. C'est ainsi qu'un art grandit lentement Jusqu'à son âge classique, auquel succède l'ère prolongée des rafOneraenls, comme l'être vivant va de l'enfance à la jeunesse et à la maturité, puis à la vieillesse.
Malgré la similitude des exemplaires de chaque produit édités par les machines, malgré la similitude des besoins qu'elle suscite ainsi dans des individus différents, ce n'est \ pas l'assimilation des individus, c'est au contraire leur diffé- \ rencialion que le progrès industriel tend à opérer. 11 ne pourrait vivre sans elle. Si tous les individus se ressemblaient parfaitement, s'ils avaient tous les mômes besoins et les mômes goûts en proportions égales, et ne différaient que par la nature de leurs occupations, par la spécialisation de leurs travaux, le nombre des métiers ne pourrait dépasser celui des besoins et des goûts d'un homme quelconque, pris au hasard. Or, si multiples que puissent être les désirs de consommation qui se reproduisent journellement ou annuellement chez un seul homme, il n'y aurait pas là de quoi alimenter beaucoup d'usines, de quoi garnir les vitrines de la moindre Exposition. Donc, les progrès de l'industrie et du
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; régime économique exigent non seulement la complication des désirs de chaque consommateur, mais encore la différenciation des consommateurs. Et il est manifeste que cette diversité individuelle et le progrès industriel sont en rapport de causalité réciproque. Comptez les besoins qui, à un moment donné, sont communs h tous les individus en relations économiques ; vous n'en trouverez que fort peu, ou pas. Car le besoin de manger est lui-même interrompu cher certains malades, ainsi que le besoin d'être vôlu, d'être chauffé, d'être abrité, l'est chez certains excentriques. Maïs comptez les besoins qui ne sont partagés que par une fraclion minime de la nation, vous trouverez que leur nombre, leur nombre absolu et leur nombre proportionnel, va toujours croissant.
Sismondi reproche aux inventions industrielles ce qui est précisément, au point de vue de l'extension du champ social, leur plus louable efficacité. Il montre, en effet, que, tant qu'un marché reste clos en soi, toute augmentation de l'effet utile du travail par suite d'une invention équivaut à l'expulsion d'un certain nombre de travailleurs, qui, ne gagnant plus rien, appauvrissent d'autant la petite société en question. (( Aussi, dit-il, le bénéfice qu'où attend de la découverte d'un procédé économique se rapporte-t-il presque toujours au commerce étranger. » C'est certain. Le premier effet d'une invention industrielle, née quelque part, dans une région fermée, est de la forcer à s'ouvrir pour épancher une partie de ses produits au dehors, et, par suite, pour accueillir des produits extérieurs. Ce n'est qu'à cette condition que les bras devenus inutiles immédiatement après l'avènement d'une invention peuvent se réemployer ensuite. (( Les fabricants de bas en Angleterre, avant l'invention du métier à bas, n'avaient pour consommateurs que des
L'IMAGINATION KCONOMIQUE 2M
Anglais. Depuis celle invenlion jusqu'au moment où elle a été imitée hors de leur lie, ils ont eu pour consommateurs lout le continent. Toute la souffrance est tombée alors sur les producteurs conlinentaux, toute la jouissance est demeurée aux Anglais : le nombre de leurs ouvriers, au lieu de diminuer, s'est augmenté, leurs gages se sont élevés, les proGts des fabricants se sont accrus aussi. ». Sismondi ajoule, il est vrai : « et la découverte a paru avoir pour résultat une aisance universelle, puisque tous ceux qui en souffraient étaient étrangers et vivaient à de grandes dislances , tandis que tous ceux qu'elle enrichissait étaient rassemblés sous les yeux de Tinvenleur. Chaque perfectionnement qu'on a apporté aux procédés de l'industrie a eu presque toujours ce résultat : il a tué, à de grandes distances, d'anciens producteurs qu'on ne voyait pas et qui sont morts ignorés; il a enrichi, aulour de l'inventeur, des producteurs nouveaux S>. Il ne faut par nier la vérité de cette cruelle remarque. L'effet des inventions industrielles, en cela, n'est pas sans analogie avec celui des inventions militaires. Plus nous progressons, plus s'étend le rayon des distances auxquelles sont tués, à partir du producteur nouveau comme centre, les producteurs anciens qu'il rend superflus. Mais, tôt ou lard, ces morts ressuscitent par l'imilalion de l'invention à l'étranger, et, compcnsalion faile du mal que se sont faits ainsi les producteurs rivaux, il reste, comme bénéfice net, Taccroissement de la consommation qui est dû à rabaissement du prix, et qui, à la fois, suit et stimule le développement de la production.
Ainsi, toute invenlion est favorable — dès son apparition ; — aux intérêts des consommateurs, et, si elle commence par
(1) Quand il n'en est pas ainsi, quand une invention nouvelle a pour efîet de Iner non pas des concurrents étrangers et lointains, mais des rivaux compatriotes et rapprocliês. elle a infiniuicnt plus de peine à t*établir. Melon écrivait au xvui* siècle : « 11 a clc proposé de procurer à une capitale de l'eau abondamment par des machines faciles et peu coûteuses. Croirait-on que la principale objection, qui pcut-âlre en a empêché Texécutiou, a été la demande : que deviendront les porteurs d'eau ? »
X mettre en lutte les producteurs entre eux, soit les patrons • avec leurs ouvriers expulsés par les machines nouvelles, I soit les patrons avec d'autres patrons, cette opposition, qui s'adoucit toujours, se change souvent en adaptation. Schullze- Gavernitz, dans son livre sur la Grande IndustnCy montre à quel point les ouvriers du liancashire se sont adaptés, par un assouplissement devenu héréditaire, à leurs machines à tisser.
Quand une invention industrielle vient d'être lancée, elle est monopolisée en droit ou en fait, par l'inventeur ou ses ayants-droit, j'entends les propriétaires des machines où elle s'incarne, les actionnaires des sociétés anonymes entre lesquels cette propriété se divise. Et il est juste, il est utile qu'il en soit ainsi; sans cela le génie inventif perdrait l'un de SCS slinuilanls les plus actifs, et personne, au début, ne se rii^qnerait à prendre sa cause en mains. Mais il importe que ce monopole ne s'éternise pas, et. de fail, plus tôt ou plus tard, toute invention finit par tomber dans le domaine commun. Dans une sociélc bien réglée, il faudrait, d'une part, limiter la durée du monopole dont il s'agit, mais, d'antre part, en assurer, pendant tout ce temps, la jouissance aux intéressés. Il ne convient pas que ceux qui n'ont en rien participé ni à la conceplion de la découverte ni aux dépenses et aux risques de sa protection initiale, se croient le droit de s'en partager, dès l'origine, tout le bénéfice avec l'inventeur et ses protecteurs. Voilà, par exemple, une usine américaine, qui, pour une production égale aux besoins de sa clientèle, emploie 100 ouvriers. Survient une invention qui permet à l'usinier, ayant-droit de l'inventeur, de produire avec 80 ouvriers travaillant le même nombre d'heures, soit dix heures par jour, la même quantité de marchandises. Il renvoie donc 10 ouvriers. Est-ce là une solution qui s'impose? Non, il serait plus juste el plus humain de conserver 100 ouvriers en réduisant à huit heures par jour la durée de travail, ce qui reviendrait au même si
le salaire était réduit en même temps de deux dixièmes. Mais c'est contre cette réduction du salaire , en cas pareil, — et le cas est fréquent aux Étals-Unis, de nos jours — que les ouvriers américains protestent. Celte protestation est-elle fondée? Elle n'a que le tort d'être prématurée. Pour le moment, si elle était accueillie, elle aurait pour résultat d'accaparer au profit exclusif des ouvriers tout l'avantage de l'invention, à l'exclusion du patron dont le bénéfice resterait le môme, et des acheteurs de larticle dont le prix ne pourrait s'abaisser. Mais, finalement, une fois écoulée la période de temps nécessaire pour qu'une invention tombe dans le domaine commun, — et celle période de temps s'abrège de plus en plus en Amérique, en Europe môme, par suite de rirnilalivilc croissante — le vœu formé par lés ouvriers d'Outre-Mer ne peut pas ne pas s'accomplir. Au point de vue môme de l'intérôt des fabricants, il est désirable que la diminution de la durée du travail n'entraine pas la diminulion de la moyenne des salaires. Supposons, en effet, que, dans toutes les usines à la fois, la production ait clé améliorée par des inventeurs, et que, dans chacune d'elles, le salaire des ouvriers restés aussi nombreux mais ne travaillant plus que huit heures au lieu de dix, ail été rogné des deux dixièmes. Qu'en résulte ra-l-il ? Que toute la masse des travailleurs du pays, c'est-à-dire la population àpeuprès tout entière, se trouvera avoir ses revenus diminués et n'aura qu'une somme moindre à consacrer aux achats de toute nature. Il faudra donc, de toute nécessité : ou que les usines restreignent leur production dans la proportion de deux dixièmes; ou bien que, continuant à produire le môme nombre d'articles, elles les vendent à un prix inférieur de deux dixièmes au prix antérieur. Le résultat final sera donc le môme pour les fabricants que si toutes ces usines, dès le moment où elles avaient diminué la durée du travail, avaient maintenu le taux des salaires. Cela signifie que, en fin de compte, les inventions doivent
falaleraent se socialiser d'elles-mêmes; ce qui ne veut pas dire, d ailleurs, qu'il soillonjours inutile, ni toujours injuste, de hûler par des moyens légaux leur socialisation. C'est une question d'opportunité, qui ne se prête à aucune généralisation téméraire.
Mais nous avons raisonné comme si les ouvriers dont le travail a été réduit de dix à huit heures ne faisaient rien des deux heures de loisir qui leur sont laissées. Ayons égard à remploi qu'ils feront de ces deux heures, et nous apercevrons mieux toute la fécondité sociale de l'invention. L'œuvre magique de la civilisation n'apparaît qu'à partir du moment où du travail plus productif naît le loisir, et, avec le loisir, le besoin croissant de vie sociale, de conversation, de discussion, de plaisirs et de fêles. Que l'alcoolisme soit souvent, çà et Kt, la maladie de croissance de celte sociabilité en progrès, je l'accorde; mais ce mal est passager. Ce qui triomphera, à la fin, ce ne peut être que la vie jde l'esprit. Toute cette fièvre intense de production qui suscite, de l'autre côté de TAtlantique, des milliers d'inventions chaque année parmi des millions de travailleurs acharnés, élabore, à son insu, une Amérique future, idéaliste, où après une crise impérialiste et militariste peut-être, les délices sociales de l'art et de l'activité intellectuelle désintéressée seront goûtées par-dessus tout. Cette élaboration est inévitable; il ne se peut que tant d'inventions accumulées n'aboùïïssent pas ù un prodigieux élargissement des loisirs humains, et que ces loisirs ne trouvent pas leur principal emploi dans les contacts et les échanges spirituels, dans le plaisir de s*instruire et de s'impressionner réciproquement, dans la culture intensive d'une sociabilité i\ la fois raffinée et saine.
Cet exemple des États-Unis montre bien, soit dit à ce propos, & quel point s'abusent ceux qui, méconnaissant la part capitale et prépondérante du génie inventif dans la prospérité des nations, font honneur aux guerres, aux troubles civils, aux agitations et oppositions de toutes sortes, des
bienfaits dus à rinvention. Parce que rimaginalion humaine fleurit sur les ruines mêmes entassées par nos discordes, on est parfois porté à croire que ce sont elles qui l'ont fait éclore et que, loin du bruit des armes, cette fleur du recueillement et de la méditation resterait stérile. Tout ce qu'il y a de vrai au fond de celte erreur profonde, c'est que, par une erreur précisément inverse, Spencer a eu tort d'établir entre le militarisme et Tinduslrialisme une antithèse aussi factice que prolongée. 11 suffit, pour la réfuter, de se rappeler Athènes et Florence, Venise aussi bien, trois États des plus biUailleurs cl en môme temps des plus prospères indusiricllemcnt et commercialement que le monde ait vus. Mais, <i les perlurbalions sociales n'empochent pas les inventions d*éclore pour contribuer à les apaiser, c'est une paradoxale banahté, un préjugé liltéraire, d'attribuer aux perturbateurs le mérite des inventeurs. Je prends pour exemple la république florentine*. Perrens constate que la période où Florence a été agitée par des dissensions intestines el des guerres extérieures a été aussi l'ère de sa grande prospérité, et il est enclin à penser qu'elles en ont été la cause. Mais la vérité est que Florence a été riche et prospère ma lgré sc s^Lrflubles, malgré son instabilité el sa prétendue fîberlé politique, aussi longtemps qu'elle a monopolisé, en fait, certaines inventions industrielles et certaines idées commerciales ou financières, imaginées ou exploitées par elle avant toute autre cilé. Le môme historien nous apprend que la France achetait en grande quantité aux Florenlins du moyen Age « ces draps perfectionnés dont ils
(1) J'aurais pu prendre pour exemple aussi bien riUat athénien. Car, longtemps après avoir cesse il'ùlrc belliqueuse en perdant sa liberté, Athènes, sous les Honmins, eut un retour de prospérité commerciale merveilleiise. dit Lcnoruiant {Les Monnaivs) ù partir du moment où ses vainqueurs luiobandonnèrent la souvcmiueté de Pile de Délns (157 ansav. J.-C.) • Les Athéniens firent de Dclosun port franc qui devint le centre principal de leur commerce, et, surtout pendant quatre-vingts ans, du la destruction de Corinthe à la guerre de Mithridate, fut conune le dit Festus, le plus grand marché du monde. »
avaient scitis le secret »; qu'un citoyen de celle ville avait découvert la teinture en pourpre par lorseille; que Tindus- Iric du drap et son trafic « forraaienl un monopole concentré en un petit nombre de mains. » Il nous apprend encore que la découverte de la boussole est venue favoriser Tessor de ce grand coi\nucrcc. Chance inouïe, en effet, pour un peuple négociant, que de s'apiiroprier pour un temps, en l'uli lisant l'un des premiers, ce merveilleux setis de la direction donné aux navires. Plus lard, qnand cette invention, ainsi que bien d'autres, longtemps accaparées par les Florentins, se sont vulgarisées, il ne faul pas s'étonner si la prospérité de Florence décline, et on doit se garder d'imputer ce déclin à la pacilication monarchique des xv*" el wi** siècles, — quelque jugement politique qu'on porte d'ailleurs sur les Médicis — siu'tout si l'on observe ([u'à cette époque une découverle, capitale aussi, ci^t venue retirer au.\ cités el aux régions méditerranéennes pour le transporter aux pays occidentaux, riverains de l'Océan, le i)rivilôge de la grande navigation, du grand négoce, des grandes richesses.
Notons aussi que. d'après Perrens, les progrès de Florence dans rart de la laine, à sa plus belle phase, « sont dus principalement à Tordre religieux des Umiliati », que « stimulée par l'exemple » l'industrie laïque prospérait pareillement et que les religieux en question restaienl étrangers à toutes les discordes civiles. Comment la prospérité de Florence serait-elle une suite de ses luttes de partis s*il est reconnu qu'un monastère paisible, en dehors de ses troubles, tient la tète de la plus importante de ses industries et lui donne Timpulsion stimulante? Nous avons des raisons de penser, au contraire, que ses agitations, soi-disant fécondes, ont beaucoup contribué à ralentir le mouvement ascendant
(!) Autres inventions que les Florentins s'approprièrent : je veux parler de celles, très antiques, qui Taisaient le prix et roriginalilc île l'industrie orientale. Les KIoreutins. dans leurs voyages annuels à Pékin, avaient appris, notamment. « à imiter et môme surpasser les orientaux dans la fabrication des ctolTes de brocart d'or et d'argent i>.
de sa richesse. Le même écrivain nous en fournit une preuve, sans y penser. A propos des banques dont les Florentins ont eu les premiers Tidée, il écrit : « Celte nouvelle source de luxe, où ils défiaient toute concurrence, leur parut crantant plus précieuse que la concurrence s'établissait dans la fabrication. N'en ayant pu longtemps conserver secrets les procédés, ils voyaient leurs compatriotes bannis les porter au loin, »
Ce qui précède a Irait a Timagination industrielle mais s'applique presque aussi bien à l'imagination commerciale. Aussi serons-nous plus bref en ce qui concerne cette dernière. Elle embrasse cependant un champ très étendu, où sont comprises : les inventions relatives aux moyens d'échange, monnaies, lettres de change, assignats, aux diverses institutions de commerce, aux spéculations commerciales; les inventions de moyens de transport; les découvertes géographiques des explorateurs négociants, etc. Occupons-nous seulement des progrès de la locomotion. D'abord, ils vont nous servir d'exemple excellent pour montrer les servic es mujue ls que peuvent se rendre différentes inventions adaptées les uns aux autres. Il est certain que, si les grandes inventions qui ont révolutionné la production industrielle au XIX* siècle n'avaient pas eu pour auxiliaires les grandes inventions locomotrices leurs contemporaines, qui ont ouvert à la production agrandie des débouchés proportionnés à son agrandissement, la révolution de l'industrie eût avorté infailliblement. Il n'est pas moins certain que les ailes prêtées au commerce par la facilité et le bon marché des transports auraient servi à transporter peu de choses si les transformations internes deTindustrie n'étaient venues à point pour les employer. — Autre coïncidence. C'est par uoe rencontre vraiment remarquable, et qu'on ne remarque pas,
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Uni elle parait naturelle, que les inventions relatives à Ki locomotion marine et terrestre ont coïncidé avec celles qui facilitent la communication des idées entre les hommes, télégraphie électrique terrestre et sous-marine, téléphone. Supposez que les premières eussent apparu sans les secondes : non seulement le service des chemins de fer, sans échange de renseignements télégraphiques entre les gares, eût été des plus défectueux et des plus périlleux , mais , pour une autre cause encore, le stimulant donné au besoin de voyage eût été bien moins efficace. Le lien social entre membres dune même famille, d'une môme profession, sinon d'une même patrie, eût risqué de s'affaiblir au point de se rompre. Pendant des périodes assez longues, ils auraient perdu contact social entre eux. Mais, fort heureu- .^ement, les télégraphes ont servi en cela de correctif ou de complément aux chemins de fer, et, pendant que des distances de plus en plus grandes séparent les parents, les amis, les concitoyens, ils se sentent de plus en plus rapprochés moralement et cordialement. D'un bout à l'autre de l'Europe, deux frères se communiquent plus vite à présent les nouvelles de leur famille qu'ils ne l'auraient pu, il y a soixante-dix ans, à la distance de deux chefs-lieux de canton du même arrondissement. Rien n'a plus coniribué à développer la fièvre de locomotion que cette facilité de communication idéale et instantanée, comme rien n'a tant contribué que les voyages à multiplier les communications télégraphiques et téléphoniques'.
Admirons aussi, une fois de plus, par l'exemple des che-
(I) Jadis. — surtout si nous remontons à l'époque où le service des postes était lent, intermittent, peu sûr, — le voyageur «lui partait était perdu pour les siens jusqu'à sou retour; il entrait À leurs yeux dans la nuit noire de l'absence sans nouvelles rapides, de l'inconnu rempli d'angoisses. Nous avons peine à nous figurer l'état de cœur d'une mère et de son lils s'embrassanl à l'heure des adieux dans des conditions pareilles. L'absent alors, au bout de quebiues mois, devenait facilement un mort, qui ressuscitait (luclquefoiâ. Le titre du Code civil, sur VAùsence^ si complètement tombé en désuétude, nous peint sans le vouloir cette psychologie de nos pères ou de nos grands-pères.
mins de fer, à quel point un bes oin peut èire s timulé par sea
salisfaclîons. mêmes. C'est une erreur de croTrïrqiïé cette frénésie de voyage qui des classes les plus riches descend aux plus pauvres, des capitales aux villes de second ordre et aux campagnes, du Nord relativement civilisé au Midi relativement « arriéré », soit un besoinjnné de Thomme. Avant d'être touché par la contagion de la fièvre locomotrice propre à notre temps, l'individu ne voyage que par force, il ne sait pas ce que c'est que voyager par plaisir; et, d'ailleurs, parmi nos populations les plus civilisées, le prurit de déplacement est, en grande partie, un des symptômes de l'universel déclassement, du mécontentement grandissant de la vie contemporaine. Même de nos jours, en eiïQt, c'est par force qu'on se déplace, poussé par un aiguillon plus ou moins douloureux, tel que la soif de l'avancement, la cupidité, l'inquiétude, l'absence de toute affection profonde, le déracinement du sol natal, des amitiés héréditaires, le vagabondage moral. Aujourd'hui chacun ou chaque chose doit aller chercher de plus en plus loin ce qui lui est adapté : chaque marchandise son acheteur, chaque voyageur son emploi. Pourtant, il y a une part notable à faire aux voyages d'agrément, ou qualifiés tels, quoique beaucoup soient moins des plaisirs que des nécessités subies ou des obligations imposées, nécessités d'information, obligations de mode. Et cette part va toujours grandissant. Et cela doit paraître extraordinaire quand on sait le peu de goût que le \ primitif, l'homme naturel, quand il est heureux, a pour les voyages. M. Kovalesky * a très bien observé cela, dans « les profondes couches populaires ». « Voyez, dit-il, le paysan français. 11 reste sa vie durant sur le lopin de terre dont il est propriétaire. Je connais dans la rivière de Nice des gens du peuple qui, vivant dans le voisinage direct de cette ville, ne se sont jamais déplacés pour la voir. 11 n'en est guère fie même en Russie. Je puis citer l'exemple de provinces
(1) Voir son Régime économique de la Russie,
enlières où, régniièremeni, d'année en année, le tiers du village va chercher du travail à la dislance de quelques centaines de kilomètres, et cela aux prix de sacriGces inOnis et uniquement afin de pouvoir vivre et entretenir leurs familles. C'est pour moi le signe le plus manifesle de la grande misère qui commence à envahir nos campîignes. » C'est par force que les peuples pasteurs sont nomades; c'est par force que les peuples agriculteurs, tels que les paysans russes, le deviennent accidenlellement; et, si ce n'est pas uni(|uemenl par force, si c'esl aussi par plaisir, que les peuples civilisés se font voyageurs et instables, on peut dire que, môme chez ceux-ci. pour un voyage d'agrément, il y a cent voyages d'obligulions, d'obligations réelles ou imaginaires, (|ue riiabiUule de voyaqcr a elle-même suscitées ou fortifii'i'.s en se répandanl.
Aussi ne puis-jc croire que le besoin de locomotion — quoiqu'il compte parmi les besoins les plus élastiques, les jplus exlensibles, après celui d*in>lruclion — soit destiné à . progresser indéfiniment. Les besoins plus profonds et plus anciens du cœur, quil refoule en se développant, ceux de vie de famille, de malernilé et de paternité, l'amour du sol nalal, ne se laisseront pas toujours dominer par lui. La locomolion continuera à se transformer; car elle a évolué dans un sens assez précis et intéressant à noter : on a voyagé primitivement pour des motifs religieux (pèlerinages) puis militaires, puis commerciaux, puis industriels, et enlîn par hygiène ou par curiosité. Surtout il importe de noter la diOércnce entre les voyages collectifs d'autrefois , sous forme religieuse, militaire, ou commerciale — par exemple dans le commerce guerrier pratiqué par les Anglais dans l'Inde au \s\\f siècle — et les voyages individuels d'à présent qui se multiplient. La locomotion s'individualise. .Mais, si elle doit continuer longtemps encore à changer de nature en ce double sens, il est peu vraisemblable qu'elle croisse beaucoup en fréquence et en longueur de trajet
moyen, ou plutôt qu'elle ne rétrograde pas un jour sous *-^
ce rapport, quand les individus déclassés peu à peu se rec lasse ront et, en redevenant contents de leur sort, redeviendront fidèles & leur sol. 11 faut distinguer à cet égard entre le transport des voyageurs et le transport des marchandises : ce dernier ne peut que se développer sans cesse, ^^ pendant de longues années après que le premier se sera arrêté ou sera revenu en arrière. Et il se peut môme qu'il se développe à la faveur de cet arrêt ou de cette rétrogra- / dation : car, en se déplaçant moins (bien entendu, dans une \^ certaine mesure), les individus des divers peuples se différencieront davantage par leurs productions et leurs consom- | malions, industrielles ou intellecluelles, et donneront lieu ; de la sorte à un échange plus compliqué, plus varié, plus • étendu, d'idées, d'œuvres d'art, de marchandises.
Mais c'est à d'autres considérations que nous devons nous :.^
attacher, car les progrès de la locomotion soulèvent de grands problèmes. A quelle action flnale tendent ces progrès ? A l'harmonie plus large et plus profonde des intérêts, ou à :i
leur lutte sur une plus grande échelle, ou à celle-là h travers J
celle-ci? Est-ce qu'ils tendent à égaliser ou hiérarchiser les . *j
hommes et les peuples, et est-il certain que la démocratie . ;'
ait à s applaudir de leurs eCTets futurs, qu'il serait déjà pos- . ;
sible d'entrevoir?
Par l'échange qu'ils étendent au point de fondre par degrés en un seul marché « mondial » tous les marchés
régionaux et continentaux qu'ils agrandissent — par la divi- '^
sîon du travail qu'ils étendent aussi et compliquent entre ;^
les individus, et à laquelle ils superposent une division du '
travail, plus haute et infîniment plus large, entre les nations, ',}
— par Tunilé de mesure et de monnaie que peu à peu ils :[i
établissent — par l'association qu'ils rendent possible et i
facile entre des individus séparés par les plus grandes distances, à travers les frontières des Etats — il n'est pas douteux que ces grands progrès de la locomotion font œuvre
d'harm onisation éco nognque dans des dimensions inconnues du passé. Mais il n*est pas douteux non plus qu*ils mettent en luUe- les concurrents commerciaux et industriels, agricoles mêmes, les personnes et les nations rivales, à des dislances de plus en plus inouïes; que, par eux, les agriculteurs des Étals-Unis et les paysans français se battent à mort, que partout à cause d*cux, pour défendre les industries nationales contre les traits meurtriers qui les assaillent de toutes parts, du fond des continents lointains, les Étals sont forcés de se hérisser de douanes et les patriotismes de se redresser contre l'invasion des mœurs, des idées, des produits exotiques. Et Ton peut se demander s'ils n'ont pas autant contribué à exaspérer ce nationalisme politique qu'à tisser au-dessus de lui un internationalisme social et, au-dessous de lui, un internationalisme financier, qui, par tout pays, sont en conflit aigu avec lui, troublant l'univers de leurs discordes. Comment finiront ces oppositions grandioses, aussi gigantesques que les adaptations qui les ont enfantées? Ce ne sont pas seulement les chemins de fer dits stratégiques — réseau guerrier sans cesse resserré — qui méritent ce nom; à vrai dire, tout est stratégique et belliqueux dans ces voies ferrées par lesquelles les nations se font la guerre, commerciale, industrielle, ou militaire, quand ce ne sont pas des compagnies rivales. Est-ce que, en présence de ce spectacle, il est permis de garder l'espoir que la fédération pacifique des nations sera grandement aidée, comme on Tavait cru, par cette cotte de mailles de rails qui revêt la planète? — Et, par suite, est-ce que, des immenses chocs qu'on peut prévoir entre adversaires géants, on ne doit pas s'attendre à voir jaillir quelque suprématie conquérante et oppressive, aussi fatale à la liberté qu'à l'égalité démocratique? Pour répondre, faisons observer que le caractère le plus net, le plus important, de tous les progrès de la locomotion, et spécialement des derniers, si supérieurs à tous les autres réunis, consiste à avoir ébréché ou rompu tour à tour toutes