‹ Psychologie économiqueChapitre 17 sur 31 · K.} IL · texte numérisé non relu

K.} IL

L'IMAGINATION ÉCONOMIQUE TJt j

les digues qui conlenaient dans le bassin de la famille, de la province ou de la nation, la tendance constante àTexpan* sion des exemples. Les chemins de fer en particulier, et la navigation à vapeur, ont déchaîné des courants et des torrents d*imitation d'une puissance incomparable, et Thuma* nité est devenue un concours ou un combat général, très -^

passionné, des grands types de civilisation pour la domination du globe. Que, ravagés par ces déchaînements, en proie à ces perturbations, les Ëlats aient cherché à relever les dîgues j:am£ues, et à ralentir aussi le mouvement d'assimilation pour le rendre salutaire de dévastateur qu'il commence par être, cela s'explique sans peine et n'a nul besoin de s'excuser. Mais ralentir n'est pas refouler, et quand, à l'action d'une force continue, qui s'amasse et s'accumule sans fin, on n'oppose qu'une résistance intermittente et par accès, le résultat final ne peut laisser l'ombre d'un doute : les barrières protectionnistes seront submergées tôt ou tard par le déluge de l'exotisme envahissant, ou renversées à coups de canons par quelque armée non moins diluvienne au service de cette invasion dite pacifique.

On dit que les chemins de fer sont un agent de transformation des sociétés dans un sens égalitaire et démocratique. Pour bien juger de la vérité de cette idée courante, distinguons leurs effets sur les rapports des individus et sur les rapports des nations. Us démocr atisent les ind ividus, cela est vrai, par l'égalisation de leurs droits qui aboulira inévitablement à diminuer l'inégalité de leurs fortunes; mais ne peuton pas dire que jusqu'ici ils am^ocr£/is£n£.ka naliûns, et en vertu des mômes causes ? Pendant que, dans chaque nation, la multiplicité des voyages et la vulgarisation des produits, des idées de tout genre, tendent à niveler les classes tout en différenciant les professions, on ne s'aperçoit pas que des aristocraties nouvelles, d'apparence plus impersonnelle, mais non moins redoutables pour cela, surgissent du milieu des aristocraties anciennes qui s'affaissent. Les

Tarde. — Psych. écon. H. — iS

noblesses familiales ont élé remplacées , en premier lieu, par les noblesses urbaines, par les capitales devenues les pairicials de nos jours; mais ce n*est pas lout, parmi les nations, il en est quelques-unes qui s arrogent des droits innés à la suzeraineté cosmique, et par ces nobiesses nationales d'une envergure d*ambition et de prétention toute récente, on voit apparaître un avatar, sous forme collective, de Tesprit aristocratique prodigieusement agrandi, qui donne une terrible confirmation à la loi d'amplification historique.

Or, ces deux agrandissement successifs de l'orgueil nobiliaire, — dans chaque nation Torgueil nobiliaire d'une cité, et dans rhumanitc Torgueil nobiliaire d'une nation ou d'un petit nombre de nations — ont pour principales causes les inventions locomotrices, ces destructrices de l'orgueil nobiliaire de certaines familles. L'orgueil brit annique grandit, parle jingoïsmeet Timpcrialisme en progrès, îl mesure que Torgucil familial des lords anglais s'adoucit, ou s'efface; et ces deux effets sont dus à la prospérité de l'Angleterre par les grandes inventions du siècle, machinisme industriel et navigation à vapeur, qui ont travaillé à son profit, qui ont assis, fortifié, développé démesurément sa puissance coloniale, sa langue, ses institutions, son activité productrice. A présent, Torgueil gcrmauique se soulève aussi pendant que celui deshobereaux allemands se sent atteint dans les moelles par l'extension du suffrage. En d'autres termes, chez les nations triomphantes grâce aux transformations économiques encore plus que militaires du monde, le patriotisme se fait arrogant, insolent, présomptueux, et, chose stupéfiante, trouve une sorte de justification et de consécration de luimême dans l'abaissement autour de lui des patriotismes déclinants, qui sont en train de faire à cet orgueil national une cour d'humilités nationales, fondéeis sur l'illusion habituelle du vaincu, de se croire inférieur à son vainqueur.

Une aristocratie de nations, donc, de deux ou trois nations, victorieuses économiquement, sinon militairement, et qui

ont tous les caractères dislinctifs des arislocralies de tous les lemps : très voyageuses, comme Tétaient les patriciens de Rome et nos gentilshommes d'ancien régime, — cosmopolites par suite, mais d'un cosmopolitisme plutôt 5///>m-;m/ional qu'international, ej, qui se sent partout chez soi parce qu'il est persuadé que le globe lui appartient, — créancières des autres peuples, comme Tétaient les paires conscripii de Rome à Tégard des plébéiens, — copiées en tout par les autres peuples, qui se laissent imposer avec leur idiome et leurs produits leur adu^iralion d'elles-mêmes, et qui, eux, à Tinversc, deviennent de plus en plus sédentaires, dépendants, débiteurs humbles et pauvres : voilà, ce semble, le résultat le plus manifeste, jusqu'à ce jour, de nos progrès économiques. — Mais ce résultat ne doit ni nous surprendre ni nous faire mal augurer de Tavcnir. Toute invention nouvelle, quand elle est accaparée par un individu, commence par lui donner une supériorité de richesse plus marquée sur les antres, sauf, ensuite, à rétablir peu à peu Tégalité entre eux, à un niveau plus élevé pour tous, quand Tinvcnlion s'est vulgarisée. De Texploitation unilatérale de certains individus par un seul on passe à leur exploitation réciproque. Cette loi du passage de Tunilatéral au réciproque, régit aussi les rapports internationaux. Tant qu'une nation exploite seule, ou h peu près seule, un faisceau d'inventions nouvelles, elle emploie Tunivers d'abord sans réciprocité, puis avec une réciprocité croissante, quand les divers peuples qu'elle inonde de ses produits se sont enrichis à leur tour par Timporlation de ses industries. L'Angleterre ne donnet-elle pas déjà les signes d'une nation aristocrate parvenue à son apogée et qui va décliner? Après avoir été monopolisées à la fois par quelques nations privilégiées, il est inévitable que les nombreuses inventions de Tindustrie moderne, auxquelles les inventions locomotrices ouvrent des débouchés si imprévus, se divisent entre toutes les nations civilisées suivant leurs aptitudes diverses et complémentaires. Les

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progrès de lu locomotion différencienl doncéconomiquemenl les peuples loulen les assimularU moralement elintellecluel- Icmenl. Et celte assimilation, combinée avec cette différenciation, qui les rend nécessaires les uns aux autres, tend finalement à diminuer leur inégalité économique, sinon \ politique, après une période plus ou moins prolongée d'inégalité grandissanle.

Les chemins de fer commencent aussi par rendre plus inégale, sur les diverses parties d'un territoire, la répartition de la population qu'elles concentrent dans les villes et raréfient dans les campagnes. Mais on peut prédire à coup sûr que celte période de concentration, qui se prolonge encore, sera suivie d'un mouvement en sens inverse, par lequel la densité des populations urbaines diminuera et celle des populations rurales s'accroîtra. Déjà Ton remarque ce mouvement centrifuge qui se manifeste dans nos capitales et qui s'oppose au mouvement centripète antérieur. A Paris, les quartiers du centre tendent à se dépeupler au profit des quartiers suburbains et de la banlieue; il en est de même dans toutes les grandes villes, grûce aux tramways électriques et autres moyens rapides de transport. Est-ce que ce ne sérail pas là l'indice et l'image en miniature anticipée d'un mouvement centrifuge bien plus grandiose et plus important, qui serait l'inverse de Témigration des campagnes vers les villes, c'est-à-dire l'exode des villes vers les campagnes ? Qu'on le souhaite ou non, cette réaction est fatale, et, en vertu des mêmes causes, ne peut pas ne pas s'opérer un jour. Déjà, môme dans le parti socialiste, on se préoccupe de la dépopulation rurale. « En tant qu'homme de parti politique, dit Bernstein^ le socialiste constate avec satisfaction le dépeuplement des campagnes et l'immigration des ruraux dans les villes. Ils concentrent les masses ouvrières, sèment la révolte et hàlent l'émancipation politique. Mais,

(i) Socialisme théorique el social-démocratie pratique, Irad. fr. 1900 (p. 199).

corame Ihéorîcîcn tant soit peu sérieux, le socialiste sera bien obligé de dire que ce dépeuplement finira h la longue par devenir néfaste... Supposons qu'une grande victoire de la démocratie ouvrière porte au pouvoir le parti socialiste. A en juger d'après les précédents, la première conséquence de cet événement serait de grossir encore le flot des envahîs- S2urs des grandes villes, et il est quelque peu douteux que les armées industrielles pour C agriculture se laisseront alors plus bénévolement diriger vers les campagnes qu'elles ne le Grent en 1848. » Bernstcin semble croire ici que par la force seule on parviendra à repeupler les champs. Mais ne scmble-t-il pas plutôt que, par suite du progrès môme des communications, et des transformations de l'agriculture, le séjour des champs, mieux pourvu de ressources intellectuelles, le travail des champs, moins fatigant et plus intéressant, deviendront propres à attirer ou à retenir ceux qu'à présent attirent plutôt les emplois de bureaucrates ou de commis de magasins, objet d'une compétition effrénée? Pour le moment, il est bien certain que, dans chaque Etat, il s'opère une désagrégation de la population d'autant plus rapide que les moyens de communication sont plus développés; et, à partir de la capitale comme centre, on voit vaguement s'y dessiner une décomposition de la population en zones concentriques de moins en moins fines, cultivées, dépravées, riches et denses. Cela rappelle VÊtat isolé de Thiinen, avec ses zones^ concentriques de cultures différentes. El, sur une échelle plus grande encore, on aperçoit un petit nombre de nations qui servent de centre aux autres dans une immense région, où la densité de population et le degré de culture se mesurent presque à l'éloignement de cette brillante élite. Mais ne voyons-nous pas aussi, par les émigrations coloniales, les Etals surpeuplés et surcultivés réagir contre cette tendance et nous faire espérer une ère future où, par Témancipation et la prospérité des colonies, émules de leurs métropoles» une tendance au nivellement international se fera jour?

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