‹ Psychologie économiqueChapitre 18 sur 31 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

LES Di:vi:LoiM»ii:ME.vrs de l'ima(;i.natio.\ économique

Après avoir montré les causes internes cl externes de l'invenlion el ses conséquences plus ou moins favorables à riiarmonie sociale, nous avons a compléter et illustrer ces considérations eu indiciuanl quelques-unes des pentes générales suivies par le génie industriel cl commercial dans son développement ou plutôt dans ses développements multiples. Si nous nous rappelons que le capital essentiel c'est l'invention, nous reconnaîtrons Timportance de ce sujet qui consiste à étudier les transformations du capital humain.

J'accorde volontiers à M. Gumplowicz — si souvent profond en dépit de ses paradoxes — que les nombreuses et dissemblables évolutions des sociétés primitives peuvent se diviser, grosso modo, en un petit nombre de classes différentes d'après leur poinl de départ, qui a dû être en effet très divers par suite de la diversité de leurs aptitudes natives combinées avec celles de leur habitat, du sol, du climat, de la flore et de la faune ambiante. D'après ce brillant écrivain, les sociétés primitives sont nées adonnées, les unes à la ctœiiieUe^ — d'autres h la prche — d'autres à la chasse — d*autres au vol. Chacune d'elles a évolué différemment. Les premières auraient passé de la cueillette à ragriculture, ce qui signiGe simplement à nos yeux que la proportion des inventions relatives à la domestication des piaules l'aurait emporté chez elles, dès le début de leur capitalisalion, sur la proportion des inventions relatives à la domesticité des animaux. — Les

LES DÉVELOPPEMENTS DE LUMÀ6INATI0N ÉCONOMIQUE f79

secondes sociétés auraient évolué de la pèche à la navigation, ce qui veut dire que, plus tôt chez elles que chez les précé* dentés, les inventions relatives a la captation de certaines forces physiques, courants des rivières, vents, l'auraient emporté sur les autres. — Les troisièmes auraient évolué de la chasse à Tart pastoral, ce qui veut dire que les inventions relatives à la domestication des animaux seraient restées non pas uniques mais dominantes chez elles. — Enfin, les dernières auraient évolué du vol à la guerre ; ce qui signifie, à nos yeux, que, chez ces dernières, non les moins progressistes, ni les moins hautes, les inventions qui consistent à combiner des inventions antérieures par Vassocialion des hommes en qui elles s'incarnent, autrement dit lart d'employer pour une même fin (la victoire d'abord, le luxe et le confort plus tard) toutes les ingérriosités humaines déjà connues, — auraient joué un rôle prépondérant.

Mais il y aurait Heu, à ce même point de vue, de subdiviser et de diversifier. Suivant la nature de la cueillette, c'est* à-dire des fruits que le sol produit spontanément, baies ou racines ici, dattes ailleurs, révolution a dû varier, et l'école de Le IMay, tout en exagérant Timporlance de ce problème sociologique , a rassemblé d'utiles matériaux pour le résoudre. La pèche aussi, suivant qu'elle est fluviale, lacustre ou maritime, et suivant qu'elle s'exerce dans un port ou dans un golfe méditerranéen, se développe différemment. 11 en est de même de la chasse. Enfin, le vol, qui comprend des pillages de troupeaux ou de récoltes, des razzias d'esclaves, des rapts de femmes, etc., prend un sens de développement différent suivant la nature dominante de ses objets habituels.

La classification de Gumplowicz porte d'ailleurs la marque du dogmatisme et du radicalisme de son auteur : absolue et tranchante, elle n admet pas do rapports entre les quatre compartiments où elle enferme le développement de l'humanité, divisé en cloisons étanches. Rien de plus contraire aux

faits observés. En outre, il y a ici une lacune raanifesle : où figurent dans ce lahicau les sociétés industrielles? Le développement de la phase induslrielle, d'où procède-t-il, dans cette théorie? 11 nie semble vraisemblable d'admettre que, dès les plus hauts temps, certaines tribus se sont distinguées — comme, de nos jours encore, certaines tribus sauvages — par leur ingéniosité technique, par leur habileté presque native à utiliser les forces mécaniques et même chimiques, aussi bien que vivantes et humaines, dans un but industriel, le feu pour la poterie et la môUiUurgie, la pesanteur pour la mnçonnerie, le travail de la fileuse et du tisserand pour la fabrication de la toile, etc.

Puis, il est clair que ces évolutions multiples sont, comme les rivières différentes d'une même vallée, convergentes vers une môme embouchure finale, qui est une grande nation quelconque, il n'est pas une grande nation dans laquelle ne viennent se confondre ces développements différents, plus ou moins harmonisés dans son sein, y compris le pillage même et la guerre. Toutefois, ces divers développements sont très inégalement répartis entre les grandes nations, et Ton peut encore distinguer celles où domine le caractère a^'/vV^)//', onmaritiniCy ou pastoral ^ ou industriel^ ou bclluiutnix — sans oublier que souvent celle où Tuu de ces caractères est le plus accentué à présent le présentait au moindre degré il y a quelques siècles ; par exemple l'Angleterre, si rurale, si peu manufacturière, si timide naviga- Irice au moyen âge.

Cette multiformité^ de constitution et d'évolution, des sociétés môme primitives , a l'avantage de nous faire apercevoir sous un aspect plus harmonieux, ou moins incohérent, qu'il ne semble de prime abord, leurs premiers contacts. Nous sommes surpris de constater, dès les temps préhistoriques, des traces manifestes de commerce et d'échange avec Tétranger, de troc international. C'est que, en réalité, en raison de la diversité môme de leurs occupations,

LES DÉVELOPPEMENTS DE L'IMAGINATION ÉCONOMIQUE S8i

les diverses tribus pouvaient se rendre de grands services et se servir de débouchés les unes aux aulres. Les Iroquois s'adonnaient à la culture des champs, les Hurons à la chasse, et, s'élant alliés, ils échangèrent leurs produits. A cela a dû servir Tagriculture naissante : elle a servi de débouché à la chasse ou à la pèche surabondante et aussi à Télevage des troupeaux. S'il était vrai, conformément à la formule d'évolution unique et rigide qui a eu cours, que la phase agricole eût succédé à la phase pastorale et à lâchasse ou à la pêche, l'agriculture, en apparaissant, aurait dû engager une lutte acharnée contre les habitudes, enracinées depuis des siècles, de la chasse, de la pèche, de Tart pastoral, et l'on ne comprendrait pas qu'elle fût parvenue à les expulser. Mais elle s'est présentée en alliée encore plus qu'en rivale, et a dû être à ce titre fort bien accueillie, comme l'industrie plus tard.

— Est-il nécessaire de dire que j'attache aux soi-disant lois dévolution formulées par Gumplowicz une importance toute relative? Elles sont toutes fondées sur de simples hypothèses. De quel droit affirmer que l'agriculture procède de la cueillette, la navigation de la pèche, l'art pastoral de la chasse, la guerre du vol? Aucun document historique ne nous permet de remonter ii l'origine de ces institutions; dès les temps les plus reculés où nous puissions atteindre, l'agriculture fleurit en Egypte et en Chine; l'art pastoral en Arabie; la navigation en Phénicie, la guerre partout. J'ajoute : l'insdustrie partout; car, dès Tùge de la pierre éclatée, on trouve des poteries, des racloirs et des aiguilles. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il n'y a pas trace d'agriculture avant Tàgc de la pierre polie. Mais d'où procède au juste l'agriculture? Nous n'en savons rien. Rien ne nous prouve que les Egyptiens ont été conduits par la cueillette directement, et non à travers une phase de chasse ou de pèche, à la culture des céréales; ni que les peuples pasteurs le sont devenus simplement parce qu'ils étaient auparavant de$

peuples chasseurs; ni que tous les peuples marins onl commencé nécessairement par être pécheurs.

Gumplowicz méconnaît ici le rôle essentiel de l*invention individuelle, dont Tapparition est toujours, jusqu'à un certain point, accidentelle, imprévue, impossible à prévoir, et dont les conséquences ont les contre-coups les plus inattendus bien au delà de leur berceau. Ce n*est pas la pèche qui suffit à susciter la navigation, et celle-ci, une fois née, ne se développe pas toute seule. Sa naissance et son développement dépendent de trouvailles heureuses, d'inventions relatives à la mélallurgie et au tissage, et, par suite, à Tart des constructions en bois et de la fabrication des voiles ; cela dépend, aussi bien, de découvertes astronomiques faites par des prêtres, non par des pécheurs, et de la découverte de la boussole, et de la découverte de la vapeur, etc.

Ce n'est pas à force de chasser qu'une tribu de chasseurs se transforme en tribu de pasteurs. On n'a vu nulle part s*acconiplir ce changement spontané. L'habitude du vol ne suffit pas non plus à donner le génie militaire et la victoire. Et une peuplade a beau, comme dans certaines îles de la Polynésie, avoir vécu pendant des siècles de fruits cueillis sans nulle peine à Tarbre à pain ou à larbre à beurre, cela ne lui donne point Tidée capitale et merveilleuse de semer pour récolter et d'abord d'épargner une partie des graines cueillies pour servir de semence — prévoyance si extraordinairement répugnante à des primitifs. Gela lui donnera encore moins l'idée, non moins merveilleuse, de labourer. Ne faudra-t-il pas nécessairement que ces deux idées successives éclosent dans quelques cerveaux mieux doués que les autres ou soient importées du dehors?

Ce que Ton a le droit de supposer, c*est que l'habitude de vivre de fruits cueillis a eu pour effet de tourner Tesprit inventif plutôt du côté de la culture des plantes, — l'habitude de la chasse, de le diriger plutôt vers l'apprivoisement des animaux et leur reproduction, — l'habitude de la pèche,

LES Dl^VELOPPEMENTS DE L'IMAGINATION ÉCONOMIQUE 283

plulôl vers les constructions navales et les expéditions sur mer, — Thabitude du pillage, plutôt vers les armements et la tactique militaire. — C'est possible, c'est même probable. Mais ce qui ôte à cette considération une grande partie de sa portée, et la réduit à fort peu de chose, c'est cette observation que Ton peut faire & chaque pas dans l'histoire d'une branche quelconque de Tactivité humaine, — à savoir que les progrès les plus féconds y ont été déterminés par la survcnance inopinée d'inventions arrivées là par des chemins détournés et indirects, nées dans d'autres branches du travail, application de vérités théoriques qui ont d'abord servi à satisfaire une passion désintéressée du savoir, une curiosité philosophique d'esprit. Agriculture, navigation, industrie, ont été renouvelées de fond en comble sous nos yeux, par rinvention de la machine à vapeur, application de recherches faites sur l'élasticité des gaz ; et la découverte des explosifs, fruit des veilles d'alchimistes, n'a guère moins servi à l'industrie qu'à la guerre.

Nous ne savons si c'est parmi des chasseurs, des voleurs ou des pécheurs, qu'est née la découverte du bronze, l'observation féconde de la dureté produite par l'alliage en certaines proportions de deux métaux assez mous séparément; mais nous savons que cette découverte a révolutionné tous les genres de travaux pacifiques ou belliqueux qui s'opéraient auparavant par des outils ou des armes en pierre. Il en est de même, au degré près, de la découverte du fer. Avant les découvertes métallurgiques dont il s'agit, l'invention capitale de la charrue , si merveilleuse , même à ses plus humbles débuts, qu'elle a suscité chez tous les peuples l'apothéose de ses auteurs légendaires, était impossible. C'est cette idée géniale de faire remuer la terre profondément par un animal attelé à un soc, qui a fait franchir à l'agriculture son pas décisif, car, auparavant, elle n'était qu'un superficiel jardinage (abandonné partout aux femmes — d'où peut-être l'une des origines du matriarcat). Notez,

entre parenthèses, que le jardinage, après avoir été Valpha de ragricuUure, semble destiné à devenir son oméga^ dernier mot de la culture intense...

Il est donc nécessaire, quand on cherche à quelles lois obéit révolution sociale, en n'importe quel ordre de faits, de ne pas oublier qu'elle est dominée, avant tout, par une suile d'accidents heureux, qui, grâce au rayonnement imilalif et illimité de chacun d'eux, viennent s'insérer les uns sur les autres et font du progrès, non une pente douce el conlinue, mais une échelle aux échelons superposés et très inégaux. L'évolution sociale, en n'iniporle quel ordre de faits, je le répèle, a lieu de la sorte par voie d'i/wcT/fo/*.-? successives, et il n'est rien de plus général que celte première conslalalion. C'est pcul-ôlre la seule généralité absolument vraie, sans exception, qui puisse être formulée*.

— Mais hâtons-nous de dire que, sous le couvert de cette généralisation dominante, beaucoup d'autres, partielles et instructives aussi, se présentent à nous.

D'abord, le fait que le génie inventif de l'homme se tourne tantôt d'un côté tantôt d'un autre, aiguillé ou orienté dans

(1) Après avoir dû renoncer à la série rcglemenlairc tics trois phases chasseresse, pastorale et ugricole.jailiscri^'ccen loi invariable trévolutton, nous rabaltrons-nons au moins sur ceUe rornuile pins humble, que les sociétés ont partout passé d'un état nomade a un état sédentaire ? Ce minimum môme d'ordre de succession invariable nous est refusé. Il est démontré que les pasteurs nomades ont été précédés de pasteurs relativement sédentaires, établis dans des huttes . La hutte a précède ia tente, qui est un progrès sur elle. Kncore ceUe observation ne nous autorise-t-cllepasà.arûruier que partout l'état sédentaire a précédé l'état nomade. Nous voyous, en fait, ces deux états — dont la distinction. d*ailleurs, est d'une importance majeure en, sociologie — alterner plusieurs fois. L'état nomade ne tend-il pas, sous des Tonnes neuves et plus amples qui l'ont Iransligurc en le ressuscitant, à se répandre et se généraliser de nouveau dans nos sociétés ultra-civilisées? Kst-ce que l'invention de la navigation à vapeur n'a pas eu pour elfet de développer dans des proportions iuou'ies les pérégrinations ù travers les mers de ces nomades nouveaux qu'on appelle les marins? Est-ce que les Océans conquis de la sorte, mais collectivement appropriés, non individuellement, comme l'est le désert par les Touareg, ne sont pas un autre et plus

telle OU telle voie par les besoins les plus urgents d'une époque ou d*un pays, a une importance extrême. Le génie de l'invention a lui-môme quelque chose d'imilatif cl de moutonnier, et suit des courants de mode. Et, si capricieux que soient ses déplacements, il n'est pas impossible d'esquisser un certain ordre, généralement observé, de ses pérégrinations successives.

11 est certain, par exemple, que nous avons passé Tàgc où Tesprit d'innovation se tournait de préférence vers la domestication des aniniaux. Mais cet âge a existé, nous n'en saurions douter. Pendant de longs siècles de la préhistoire, il n'est pas douteux que le génie créateur, au lieu de viser surtout, comme eu des temps plus reculés encore, au perfectionnement du langage, au progrés des moyens d'expression, ou, comme à noire époque actuelle, au progrès des moyens de locomotion ou de confort, s'est donné pour point de mire la domestication et l'élevage des animaux». Et il faut que le déploiement du génie découvreur dans cet ordre particulier de problèmes ail été bien considérable, puisque — M. de Mortillet- en fait la remarque avec surprise, après Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire — l'homme, dès ces époques si lointaines « est arrivé à domestiquer toutes les espèces domeslicables dans la mesure de leur tempérament et de leur caractère ». En effet, comme le dit Geoffroy Saint-Hilaire, « aux animaux auxiliaires et alimentaires, antérieurement nourris dans nos fermes et dans nos basses-cours, pas un seul n'est venu s'a-

immense Sahara liquide où circulent des caravanes infiniment plus nombreuses que ceUes des grands chameliers africains ? Est-ce que la vie des riches cosinopoUtes qui vont promenant leur oisiveté vagabonde et luxueuse d'un bout du monde à Tautre n'est pas un retour à la vie errant^ des patriarches hébreux ? — Ainsi, la seule généralisation qui, ici. mérite ] le nom de loi, c'est l'importance prépondérante des inventions et leur/ rayonnement imitatif suivant certaines règles formulables.

(1) Et, auparavant, la chasse. Quand les Pcaux-Kouges, dit Dobertson « ont entrepris une chasse, ils sortent de cette indolence qui leur est naturelle ; ils développent des facultés d'esprit qui demeuraient presque toujours cachées, et deviennent actifs, constants, infatigables i». Là, ils montrent, une « fécondité d'invention » surprenante.

(2) Oriffines de la chasse, de lapccfie, etc. (1800).

jouter depuis trois siècles », c'csl-à-dire depuis la découverte de TAmérique ; et ceux qui, à celte époque, ont grossi le troupeau de rancien continent, tels que le dindon et le cochon d*Indc, étaient déjà, depuis longtemps, domestiqués \

en Amérique*. — C'est après 1 ugc paléolithique (de la pierre J

éclatée), dans l'âge néolithique (de la pierre polie) qu'ont eu lieu ces apprivoisements d'animaux, car, au temps du silex taillé, le chien môme n'était pus domestiqué. Mortillet conclut de là que « une fois entré dans cette voie, il (rhonmie) a dû faire des essais nombreux (de domestication) fréquemment répétés dans les circonstances et les milieux les plus divers » h peu près comme nous avons fait les essais de vélocipèdes et d'automobiles les plus variés avant de nous arrêter aux types définitifs — jirovisoiremcnt définitifs.

Mais cet épuisement complet d'une >y//n/' d'inventions par le génie inventif acharné à son exploitation, est rare et exceptionnel. Ce phénomène s'explique ici par la simplicité du problème et le facile rassemblement de toutes ses données, fournies par la faune d'une région. Encore faut-il observer que l'art pastoral n'est point réduit pour cela à Timmobilité, et c'est bien à la légère que M. Demôlins le condamne à ne comporter aucun progrès. Il écrit tranquillement : « ce travail simple, traditionnel et improgressif, donne naissance aux populations les plus simples, les plus traditionnelles et les plus improgressives. » Oui, jusqu'à ce que quelqu'un, parmi ces patres songe à ne plus seulement nourrir le bétail mais à créer, par le croisement et la sélection volontaire, de nouvelles races domestiques. L'élevage et le perfectionnement des races existantes, la création de nouvelles races de chevaux, de bœufs, de moutons, de volailles, sont aussi de Tari

' I ! Cependant Roscher estime que les Peaux-Rouges auraient pu apprivoiser le lûson. proche parent de noire bœuf, et qu'ils ne paraissent pas y avoir soiijLré. Mais pcul-ùlrc des idées supersUtieuses sont-elles rcxplicatiundo cette exception a la régie. Ajoutons que les Peaux-Rouges n'ont pas su non plus, ou n'ont pas voulu, apprivoiser le renne, qui est resté sauvage sur leur continent.

pastoral, et du plus élevé, à mettre au-dessus de Tagriculr ture la mieux outillée.

Il semble que le génie inventif ne se soit spécialisé tout à fait, pour un temps, dans la domestication des plantes, dans le progrès de Tagriculture, qu'après la période de sa monomanie pastorale. La aussi l'intensité de l'obsession générale se démontre par le fait que la presque totalité des plantes domesticables ont été domestiquées depuis bien des siècles déjà, du moins dans Timportante famille des graminées. Ce n est pas tant par la culture de nouvelles espèces végétales que par la variation ingénieuse des anciennes espèces cultivées, et par leur meilleure culture, que s'est opéré le progrès agricole.

La caractéristique du monde moderne, au point de vue C qui nous occupe, c'est sa préoccupation obsédante de capter / ^ les forces pbysico-cbimiques, agents de l'industrie nouvelle, ( transfigurée par eux. De ce côté s'est donné carrière le génie > inventif des trois derniers siècles, surtout du dix-neuvième, où riiallucination de cette- idée fixe a atteint son apogée. Le problème étant des plus difficiles, les données en étant très dispersées, et non rassemblées et h la portée de la main comme l'étaient les espèces animales ou végétales quand il s'agissait de résoudre le problème de la domestication la plus complète possible des animaux et des plantes, il est moins probable que le génie humain parvienne à épuiser cette nouvelle mine, môme en ce sens tout relatif où Ton peut dire, avec plus d'apparence du reste que de vérité, qu'il a épuisé les deux autres. Peul-ôtre viendra-t-il un moment où Ion ne découvrira plus aucune nouvelle force physique ou chimique vraiment utilisable, mais il restera, pendant un temps peut-être indéfini, à tirer un meilleur parti des forces connues.

Ainsi, bien que l'on rencontre, des les plus hauts temps, des potiers et des agriculteurs à côté de pasteurs et de pêcheurs, il y a lieu de penser, que le grand etfort collectif du génie

humain en vue de manier et de dompter les forces animales,

a précède d'abord sa grande conspiration en vue de dominer les forces végétales, et ensuite en vue de s'approprier les forces de la nature inanimée. On peut voir une confirmation de ce lent déplacement de Tesprit inventif dans celle règle générale, déjà indiquée plus haul, — non sans exception d'ailleurs, et peu digne du litre pompeux de /ot — que la plupart des industries ont traversé des phases successives dont la première a élé Tutilisalion de substances ou de forces d'origine animale (en particulier, d'origine humaine), la deuxième, de subslanccs ou de forces d'origine végétale ; la troisième, de substances ou de forces de nature inorganique. On s'éclaire avec de la graisse d'abord, puis avec de l'huile végétale, enfin avec le gaz ou Télec- Iricilé. On s'abrite d'abord sous des peaux de bêles cousues ensemble et formant tentes, puis dans des maisons de bois, enfin dans des maisons de pierre. On s'habille de fourrures d'abord, ou de tissus de laine, puis de tissus de chanvre ou de colon. On écrit sur du parchemin d'abord, puis sur des feuilles de végétaux, du papyrus, enfin sur du papier de plus en plus chargé de malières minérales. On se sert, pour écrire, de plumes d'oiseaux d'abord, ou de roseaux, plus lard de plumes de fer. On se pare d'abord de colliers de coquillages ou de plumages, puis de couronnes de fleurs dans les cheveux ou au sein ou à la boutonnière, enfin de bijoux d'or, de diamants ou d'autres pierres précieuses. On se nourrit de viandes animales (ou humaines) d'abord, puis d'aliments végétaux ; el, si nous en croyons M. Berthelot, un jour viendra où l'alimentation principale sera préparée directement par des chimistes avec de l'hydrogène, de l'oxygène, du carbone et de l'azote combinés dans des cornues, etc., elc. — Est-ce qu'on ne pourrait pas voir môme dans les métamorphoses de la médecine une application de cette sorte de règle? Nous voyons à présent la thérapeutique la plus en vogue consister en agents physiques, hydrothérapie,

LCS DÉVELOPPEMENTS DE LIMAGINÂTION ÉCONOMIQUE 289

éleclrolhérapic, cl en drogues minérales. Mais, il y a moins d*un siècle encore, les drogues végétales, les vertus des simples, étaient surtout en faveur. Or, en remontant plus haut encore, ne serait-il pas possible de découvrir une époque où les principaux médicaments étaient des vertus merveilleuses attribuées soit à labsorplion ou à Tattouchement de certaines substances animales', soit à la manducation de certaines parlies du corps humain (ce qui serait une des explications de Tantropophagie) ou au regard, au contact, à l'action suggestive d'un homme prestigieux?

Quoi qu'il en soit de cette hypolhôse vraisemblable, la règle assez générale dont il s'agit se comprend bien. Il est naturel que l'homme ait commencé par employer les instruments les plus proches de lui, les plus semblables à lui, et qu'il les ait remplacés peu à peu par des instruments de plus en plus difficiles à découvrir, il est vrai, mais de plus en plus maniables, dociles et infatigables*. Remplacés en partie seulement; car, k vrai dire, les nouveaux agents se sont bien plus ajoutés que substitués aux précédents. Les progrès de la machinofaclure ne se sont pas opérés aux dépens de Tagricullure ni de l'élevage des bestiaux. Les machines à vapeur n'ont nullement fait diminuer le nombre des chevaux de course ou de trait, ni des bœufs, ni des sacs de blé. Il n^est même pas exact de dire que l'esclavage ait été aboli dans les pays civilisés, et que les services qu'il rendait aient dis-

(1) Est-ce que certains totems n'auraient pas eu pour origine quelque superstition de ce genre ? Est-ce que les dents de certains animaux, ou leurs griffes, servant d'amulettes, ne seraient pas un vestige survivant de cette primitive et mystique pharmacopée ?

(2) C'est ce qui explique, aussi bien que la régie, les exceptions à la règle, et d'abord les cas, si fréquents, où il manque un terme à la série des trois termes. On a substitué aux moulins à bras les moulins à eau ou à vapeur ; où est ici le terme végéial ? On a passé des navires à rames aux navires à voile ou à vapeur ; idnn ? Dans le dernier exemple même il y a interversion : car, dans le remplacement de la navigation à voile par ta navigation à vapeur, on peut voir le contraire du remplacement des forces d'origine végétale par des forces d'origine physique ou chimique. En effet, le vent est une force physique, et le charbon, d'où procède la vapeur qui meut les navires modernes, procède d*anUques plantes.

Tarde. — Psych. écon. II. — 19

paru devant l'induslric nouvelle qui aurait fait des cours d'eau, de la vapeur, de Télectricité, les seuls et vrais esclaves de rhomme nioderne. En fail, Tesclavage s'est immensément généralisé, mais en se raulualisanl, et il n'est pas d'homme qui ne se serve des hommes qu'il sert, qui n'ait pour instruments de ses desseins les hommes dont il est Toutil vivant. Dans les « Essais sur l'histoire de la civilisation russe », par M. Milioukov. on voit que les divers territoires vierges successivement conquis et envahis par les moscovites, à partir de Moscou, centre et âme de cet immense pays, ont été exploilés dans un ordre à peu près invariahle, qui s'est répété jusqu'à nos jours et où Ton peut voir la reproduction abréviative de phases traversées par l'Europe occidentale clle-mi^me à des époques préhistoriques. « On comm«;nce, nous dit-il, par absorher les l'ichesses zoologiques, la population animale des forets et des eaux ; on s'en prend ensuite aux richesses botaniques et à celles du sol; puis, c'est le tour des richesses minérales du sous-sol. Dans l'Europe occidentale, on s'est attaqué à ces ressources naturelles et on les a môme épuisées en partie dans la préhistoire. En Russie, ce processus de la dévastation successive, caractérise toulc sa vie éconoini(|ue passée, et môme elle lui est propre jusqu'à nos jours. » Dans des chartes du xiV' siècle, des villages entiers sont appelés cas/oriens ou a/jicnileurs^ parce qu'ils s'occupaient exclusivement de faire la chasse aux castors ou de cueillir le miel des ruches sauvages des forôts. Les villages castoriens sont les plus anciens. Au xvu'' siècle, le nombre de ces villages diminue, et ceux de chasseurs ou de pécheurs se transforment en villages de laboureurs. « En résumé, on usait jadis des produits gratuits de la nature, que l'on épuisa d'abord au centre vers la fin du xv!** siècle ; et, plus on avance vers le sud ou l'ouest, plus ce môme mode d'exploitation est récent. Ce n'est qu'après la disparition de ces richesses zoologiques que la population passait définitivement à l'état agricole », com-

mençant par faire de l*agnciillure extcnsive el ne se résignanl que par force à cultiver pins lard intensivement.

En tout ceci, on voit que ce n'est pas toujours faute de connaître les procédés agricoles qu'une nation ou une peuplade se livre à la chasse ou a l'art pastoral pour tout travail productif; c'est tout simplement, dans les temps modernes du moins, parce que, en vertu de la loi du moindre effort, elle trouve plus de profits immédiats, dans un pays encore très giboyeux ou Irôs paoager, à chasser ou à paître qu'à labourer. Et nous pouvons supposer qu'il en acte souvent ainsi dans la préhistoire même. — Ainsi, il ne serait pas vrai de dire que l'apparition ou l'importation des inventions successives suflil à expliquer les transformations industrielles. Sans doute, la première condition pour faire de lagricullure, c'est que la charrue ait été imaginée; pour l'aire de l'agriculture plus intensive, que des plantes fourragères aient été importées, etc. Mais la charrue ou les plantes fourragères ont beau être connues, si on croit avoir un avantage à n'en pas faire usage, elles sont comme n'étant pas. il y aà dislini-ucr ici deux sortes d'évolution, qu'on peut comparer, si Ton veul, l'une à ce que les naturalistes appellent la ])htjtot/i''nht% l'autre à ce qu'ils nomment Vonlogénèse : en premier lieu, Tordre dans lequel se » sont, pour la première fois, succédé les divers genres de ' travaux, fort lentement, par suite de l'apparition des décou- . vertes venues à leur heure (ou venues plus tôt, mais sans ; succès alors); et, en second lieu, l'ordre dans lequel ils se succèdent de nouveau, bien plus rapidement cette fois, et / en supprimant bien des détours du premier chemin , en 1 vertu de circonstances qui replacent momentanément les . peuples colonisateurs ou conquérants dans les conditions | primordiales *.

(1) C'est ainsi, par exemple, que les colons civilisés reviennent & la phase de l'industrie d()U)csli(|ue. en rclro<,Tadaul mCaïc parfois jusqu'à l'indivision primitive des pâturages et des forôts.

— En somme, les transformalions du capilal spirituel ont élé, avanl loul, des accroissemenls de ce capilal. Indiquons aussi qu'il a eu deux manières différentes de s'accrollre : i** l'apparilion de nouvelles inventions; 2® le rayonnement imitalif des anciennes. Pour chaque pays considéré à part, cette seconde cause équivaut à la première, car l'importation, pour la première fois, d'inventions qui n'y avaient pas encore pénétré, y accroît le capital spirituel tout comme si ces inventions y avaient spontanément apparu. Mais, pour rtiumanité civilisée prise dans son ensemble, les deux procédés d'accroissement dilTèrent profondément. Les deux sont solidaires et s'influencent réciproquement; mais le second, qui ne peut commencer à naître qu'après le début du premier, peut continuer à se développer après l'épuisement de celui-ci.

De là il résulte une conséquence manifeste, le plus constant, le plus certain et le plus important phénomène que nous présente l'histoire économique de l'humanité : c'est la tendance — entravée souvent, par des catastrophes belliqueuses, des invasions, des épidémies, des obstacles quelconques, mais toujours renaissante, et, & travers ses refoulements momentanés, finalement triomphante, — la tendance à un agrandissement incessant de la reproduction des richesses et du marché où elles se répandent. De là les étapes de l'économie domestique — de l'économie urbaine — de l'économie nationale — de l'économie continentale et mondiale enfin (où nous courons). La diffusion incessamment rayonnante des besoins similaires n'a pas pu ne pas élargir sans cesse, à travers les haies ou les murs des frontières, la clientèle de chaque industrie, et, par suite, la forcer à s'agrandir pour répondre à cet élargissement. De là les phases de la petite, de la grande, de la plus grande industrie. A chaque invention qui crée ou développe un nou-

LES DÉVELOPPEMENTS DE L'IMAGINATION ÉCONOMIQUE SQBt

veau besoin, cl*abord exceptionnel, puis de plus en plus répandu et généralisé, ce phénomène se répète, et de ces rayonnements entre-croisés de besoins multiples, suscitant (les industries grandissantes, se forme la dilatation totale, majestueuse et irrésistible, du monde économique.

A ce phénomène en correspond un autre : la tendance parallèle, d'une part, à Tagrandissement des concurrences, des oppositions économiques, qui ont lieu d'abord entre petites boutiques, puis entre grandes usines, puis entre grands trusts, — d'autre part à l'agrandissement des associations, qui tantôt, passagèrement, s'opposent ainsi les unes aux autres, tantôt s'allient et collaborent à la paix sociale en établissant leur dominalion souveraine et parfois bienfaisante.

Ce dernier aspect de l'évolution économique est le plus digne de notre attention. Le progrès dans l'association est, je crois, le terme final de l'évolution économique, le côté par lequel elle continuera toujours quand les progrès dans la production et l'échange y seront devenus impossibles et que la lutte entre les géants de ses oppositions agrandies démesurément y sera terminée par quelque victoire décisive.

Mais, est-ce seulement dans cet avenir éloigné que nous pouvons voir se poser d'urgence le problème dont il s'«ngit? En des termes moins absolus, il s'est posé de tout temps, partout où des obstacles quelconques, de nature politique, religieuse, linguistique, ou autre, ont arrêté par une limite momentanée la fécondité de l'esprit inventif et l'expansion d*un groupe d'inventions systématisées, d'un type de civilisation particulière, mûre et achevée, et ont forcé ce type à se replier sur lui-même pour s'harmoniser de mieux en mieux avec lui-même. L'empire romain en était là, depuis deux ou trois siècles, vivant sur un stock industriel et esthétique non renouvelé, avant que le christianisme eût commencé à s'y répandre et y eût apporté un nouveau fer-

ment. Aussi voit-on se multiplier à cette époque les colleyia^ associations — encore bien humbles — d'ouvriers de la même industrie. Au moyen âge, après une courte éruption du génie inventif ou une importation intermittente d'inventions exotiques, d*originc asiatique ou arabe, — en architecture, en verrerie, en draperie, etc. — le progrès industriel s'arrête, mais l'ère des corporations s'ouvre ; de toutes parts, pullulent et fleurissent d'harmonieuses confréries — souvent en lutte les unes avec les autres, il est vrai — dont chacune donne le spectacle d'une harmonie fraternelle. Et, de nos jours, le besoin d'association n'a pas attendu, pour se faire jour, l'épuisement du génie industriel. Il est manifeste cependant que, de tous les besoins nouveaux, il est maintenant le plus vif et le plus prompt à se répandre, et que les moyens de lui donner satisfaction deviennent de plus en plus la préoccupation dominante des esprits novateurs.

Cela signifie, à notre point de vue, que, après s'être tourné principalement, jadis vers la domestication des animaux puis des plantes, ensuite vers la captation des forces physiques, le génie inventif et novateur, sans d'ailleurs délaisser aucun de ses anciens domaines, tend à se diriger plus particulièrement vers les nouveaux modes d'association productrice, les meilleurs et les plus vastes.

Or, qu'est-ce qu'une nouvelle association de producteurs, un nouveau genre ou une nouvelle variété de collaboration? C'est une invention aussi, mais une invention qui consiste à en combiner d'autres en ajoutant à leur précédente utilité une utilité nouvelle ou plus grande. 11 est vrai qu'une invention quelconque peut être définie aussi une synthèse d'inventions antérieures, et il n'en est pas une qui ne soit de la sorte de l'invention élevée à la deuxième, à la troisième, à la quatrième puissance. Mais, au point de vue de la production des richesses, il importe beaucoup de distinguer le cas où cette synthèse est une fusion apparente de plusieurs

invenlions qui semblent se conrondre en une invehlion nouvelle, el le cas où, conservant leur indtvidualilé visiblement distincte, elles se fédérèrent sous la forme d*nne associalion entre travailleurs différents. 11 importe d^élucider ce point.

Remarquons que toute besogne, soit qu'elle s'accomplisse par le fait d*un individu isolé, soit qu'elle s'opère par la collaboration de plusieurs individus indépendants mais solidaires, consiste en une série ou une simultanéité d'opérations intellectuelles, manuelles ou mécaniques, distinctes les unes des autres, et qui ont eu, dans un passé récent ou ancien, parfois dans le haut, très haut passé, des inventeurs distincts, célèbres ou inconnus. Cela est aussi vrai dans le premier cas, celui du travailleur unique, que dans le second cas, celui des collaborateurs multiples. Quand la cuisinière, dans un de nos bourgs arriérés, blute la farine reçue du moulin, la mêle dans Tcau du pétrin, la pétrit, dépose le levain dans la pâte, et porte la pûte levée au four, il y a là une suite de travaux dilTérents qui supposent autant d*invenlions géniales : l'idée de séparer le son de la farine, l'idée de fabriquer un blutoir avec son cylindre, son lainis, sa manivelle, Tidée de gâcher la farine dans Teau, l'idée d'uliliser la levure pour la paniGcation, Tidée de faire cuire la pâte, l'invenlion du feu, etc.

Ce que la cuisinière ici fait toute seule, plusieurs travailleurs différents le font ensemble quand ce qu'on appelle la division du travail, c'est-à-dire l'union des travaux, a fait des progrès. Cela ne veut pas dire d'ailleurs que la distinction des invenlions devienne plus réelle et plus certaine ; elle devient simplement plus visible quand la tâche complexe de la cuisinière d'autrefois se divise et se répartit entre

(i) Autre exemple. Le valelde ferme va prendre àlagraugc deux bœufs, les atltilie au jouj,^ à la charrue, et laboure son champ. Cela impli(|ue bien des idées prodigieusement ingénieuses à l'origine: la domestication du taureau, sa castration, l'idée d'eusemeuccr des céréales, la découverte de la fertilité plus grande des terres remuées, Tinventiou de la charrue, etc.

les divers ouvriers employés dans les minoleries et les boulangeries contemporaines . Citons encore un autre exemple : la fabricalion des tissus. Cette opération totale que la femme antique, fileuse et tisserande, accomplissait seule dans son gynécée, se décompose maintenant, se divise et se subdivise entre des travailleurs appartenant à divers métiers indépendants (éleveurs de moutons, cardeurs, fileurs, tisseurs, — producteurs de chanvre, rouisseurs, etc.), et qui sont unis entre eux soit librement soit par leur obéis.sance commune à une môme direction dans un grand atelier. Il est clair que la division des tâches entre divers travailleurs n'est que l'image agrandie de la succession des lâches accomplies par le travailleur unique d'autrefois. Mais il est non moins manifeste que, au point de vue de la célérité, du bas prix et de l'abondance des produits, cela ne revient pas au même, et que le passage de l'un de ces modes de production à Tautre constitue un progrès immense, dû & l'association.

Remarquons que les inventions élémentaires groupées dans une invention complexe, telle que la fabrication du pain ou le tissage de la laine, ont apparu sans lien apparent entre elles : par exemple, pour la panification, Tidée d'ensemencer et de cultiver les céréales, la découverte des effets du levain, la découverte du feu, Tidée de la cuisson des aliments, etc. ; pour le lissage de la laine, l'idée de domestiquer le mouton et de le tondre, l'idée de tresser (d'abord des joncs ou des filaments végétaux), la découverte des colorants, etc. Aussi l'idée de grouper harmonieusement ces inventions élémentaires en une action commune qui les emploie à une même On par une série logique d'opérations, en dépit de leur ordre chronologique et accidentel d'apparition, mérite-t-elle aussi le nom d'invention. Synthétiser des inventions, c'est une invention encore, au môme titre que synthétiser des découvertes de savants en une théorie philosophique est une découverte aussi. Mais, s*il en est

ainsi, si c'est à un inventeur toujours que revient Thonneur de la finalité qui préside à une succession d*opérations accomplies par un même travailleur, à plus forte raison devonsnous assimiler à un inventeur l'homme qui, en organisant un alelier, a le premier fait converger vers un même but des travaux opérés par des travailleurs différents.

^"■ft

Page 1