CHAPITRE V
l/ÈCllANGE
A Torigine de loulc adaplatioii économique, nous l*avoas montré surabondamment, il y a une invention. Mais, sans la division du travail et rechange, qui lui servent d'auxiliaires merveilleux, rinvention, réduite à elle-même, ne pourrait pousser bien loin son œuvre d'harmonisation. Elle ne parviendrait à adapter les travaux deTindividu qu*à la salisfaction de ses propres besoins (à moins que ses produits ne fussent voh^s ou donnés), ce qui, d'une part, ne permetlrait qu*à un très petit nombre de besoins individuels d'être par elle satisfaits, à défaut d'une sufQsante économie de force et de temps ; d'autre part, elle ne servirait en rien à établir ou à étendre l'accord unilatéral ou réciproque des individus, TaJaptalion collective de leurs travaux à leurs besoins.
Nous avons déjà parlé de la division du travail, et nous en reparlerons encore en passant, à l'occasion de Vassociation dont elle est, avec réchange, la première ébauche spontanée... Mais ce sujet, au point de vue qui nous occupe, peut être regardé comme épuisé ' par les écrits des économistes, il est donc inutile d*y consacrer de longs développements. Occupons-nous plutôt de l'échange, et commençons par rechercher ses origines probables, en remontant aux premiers stades de la vie économique, tels qu'il nous est permis, non de les conjecturer, mais de les observer clairement sous nos yeux dans les cours de collège^ et, plus manifestement
(1) Voir, avant tout, Dûcher, Éludes iVhisloireet W économie poliiique.
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encore, dans les relations des navigateurs des trois derniers siècles avec les peuplades insulaires qu'ils ont découvertes. Beaucoup d autres documents peuvent être demandée» et Tout été par des érudits, à Tarchéologie historique ou préhistorique ; mais on peut contester leurs résultats fondés sur beaucoup de conjectures; tenons-nous-en ici aux deux sources d'informations que je viens d'indiquer.
La première ne nous retiendra guère. Il y aurait toute une enquête à faire dans les cours d*ccoles primaires ou des basses classes de collèges et de lycées, sur Tinitiation spontanée et graduelle des enfants à la vie sociale, sur les manifestations plus ou moins instinctives de sens politique, de sens esthétique, de sens économique, qui apparaissent dans leurs libres jeux. Je ne trouve pas que les psychologues de Tenfance, qui se sont le plus souvent circonscrits dans Tétude de Tenfant isolé ou en rapport avec ses parents et ses maîtres, se soient beaucoup préoccupés de Tintérét que présentent ses contacts avec ses camarades à ce point de vue. lj*in£er'psî/c/ioio(/{c infantile est encore un champ où il y a à moissonner.
En attendant que cette moisson soit faite, remarquons brièvement, au point de vue économique, que les petits marchés, les petits contrats des enfants entre eux, leurs cadeaux unilatéraux ou réciproques, leurs petits vols euxmêmes sont un apprentissage de la vie commerciale ; et que leurs petits essais de maçonnerie, de menuiserie, de serrurerie, leurs constructions de petites machines, sont un apprentissage de la vie industrielle. — Y a-t-il là rien qui rappelle les phases que, d'après les préhistoriens ^ l'évolution économique des sociétés aurait traversées à ses débuts ; de telle sorte que la sociologie infantile^ à cet égard, pourrait en être considérée comme la répétition abrégée? Ce serait là le pendant, en science sociale, de ce que la science des êtres vivants nous a appris sur la reproduction en miniature de Thistoire antique de l'espèce par les formes successives
de rembryon. Mais, pas plus qu'en biologie d'ailleurs, les faits, observés de près, ne confirment pleinement celte hypothèse; et tout ce qu*on peut dire, c'est que les notions économiques des enfants ne sont pas sans offrir quelques rapprochements, comme nous le verrons, avec celles des
sauvages.
Ce dont on naperçoit jamais la moindre trace, par exemple, dans les cours d'écoliers, c*est la phase de la propriété collective qu'on dit avoir été antérieure à la propriété individuelle. L'enfant le plus jeune fait preuve d'une dose extraordinaire de possessivité. Mais quand l'idée de construire ou de fabriquer quelque chose, par exemple, de bûtir une cabane ou un petit fort, djsvient commune à un groupe d'enfants, on assiste fréquemment parmi eux & un essai rudimentaire d'organisation du travail. Et leur penchant habituel alors est de se soumettre à l'un d'eux, reconnu unanimement pour le plus industrieux de la bande.
Il y a dans toute cour de collège, un enfant, un adolescent, qui se dislingue des autres par son ingéniosité à construire de petites machines, — des machines de guerre le plus souvent, balistes ou catapultes des anciens, arbalètes, car c'est de ce côté que l'industrie de l'enfant, comme celle de l'homme primitif, s'est d'abord donné carrière. Cet écolier, né mécanicien, ne doit pas être confondu 'avec celui qui est né dicf de parti, qui fomente les révoltes. Ces deux espèces de supériorité s'opposent bien plus qu'elles ne s'allient. Et la supériorité industrielle, ce me semble, si mes souvenirs sont exacts, est beaucoup plus rare. Sur cent élèves, c'est à peine si Ton en trouve un industriellement inventif — et dont les inventions ne sont, au surplus, bien entendu, qu'un tour ingénieux d'imitations précoces et bien combinées.
Une chose manifeste, pour qui a observé les enfants, c'est que l'échange n'est nullement un fait primitif dans leurs rapports mutuels. En cela, ils ressemblent parfaitement aux
sauvages. L*enfanl que séduit la vue d'un objel en la possession de Tun de ses camarades, cherche d*abord à se le faire donner — ou à le voler par ruse ou à le prendre de force. U est né voleur, pillard, donateur — surtout donataire — mais il ne naît pas échangiste. Il le devient quand rexpéricncc lui a montré les inconvénienls du don ou du vol et quand il ne se sent ni assez fort pour prendre de force ni assez fin pour voler. C'est conforme à la loi d'après laquelle les relations unilatérales précèdent les relations réciproques. — Alors, le troc étant proposé, le marchandage commence ; et, si Ton doutait de Timportance du degré de désir dans la fixation du prix, on n'aurait qu'à assister à Tune quelconque de ces discussions d'écoliers qui échangent un couteau contre un porte-crayon. — L'échange coexiste avec la vente et .l'achat ; parce que, si l'argent manque aux écoliers, ils ne tardent guère à se faire une monnaie à leur usage, des billes par exemple. Mais il n'y a jamais de prix uniforme ni de prix fixe ; le même écolier vendra le même objet à des prix très inégaux suivant que l'acheteur lui sera plus ou moins sympathique. Le prix est toujours individuel et variable essentiellement. — Quand un objet brillant, rare, — inutile le plus souvent — est importé par un camarade dans sa cour, et qu'on s'attroupe autour de lui pour l'admirer, il faut voir de quels yeux on le regarde ; s'il fait envie à deux, à trois, bientôt à tous, on en offrira un prix fou. L'avivemcnt du désir par sa propagation même est ici un phénomène des plus visibles et des plus habituels.
On pourrait faire une infinité d'autres remarques, et bien plus intéressantes, sur ce même sujet. Mais j'ai hùte dépasser à une seconde source d'informations. Les récits de navigateurs qui, depuis Christophe Colomb, ont découvert de nouvelles terres, de nouvelles lies, sont précieux à notre
point de vue. Il y avait, entre les navigateurs civilisés et les indiens cuivrés ou noirs qui les voyaient pour la première lois, la plus jçrande inégalilé, la plus profonde dissemblance physiologique ou sociale qui puisse creuser un abime entre deux groupes humains. Langue, religion, mœurs, traits el couleur du visage, formes corporelles, tout les séparait par un fossé, en apparence, impossible à combler. On aurait pu s'attendre à ce que la sympathie naturelle de Thomme pour riiommc ne fut pas assez forle pour franchir ce fossé e t se l'aire jour en dépit de ces dissemblances qui empêchaient de se comprendre, et de celle inégalité qui semblait devoir empêcher de s'aimer. Mais, en fait, c'est seulement aux voyageurs européens qu'on est en droit de reprocher leur dureté de cœur à l'égard des malheureux indiens qu'ils trailaicnl en gibier; ceux-ci, parfois elfrayés de la supériorité des nouveaux venus, n'en étaient pas moins disposés, dès leur apparition, à leur témoigner une sympathie naïve, exprimée de la manière la plus touchante. D'où nous devons induire que, à plus forte raison, quand une tribu sauvage rencontrait pour la première fois une autre tribu, supérieure ou non, mais, en tout cas. beaucoup plus rapprochée d'elle que ne le sont les insulaires de nos navigateurs, ce premier conlact n"a pas pu èlro habituellement un choc belliqueux, comme on le suppose sans motif, et qu'il a été le plus souvent une occasion de félcs et de présents mutuels, un débouché nouveau offert au besoin de curiosité, d'amitié exotique, d'alliance joyeuse. Sur ces rencontres des tribus entre elles, où beaucoup d'érudits voient la véritable origine des phénomènes économiques, nés, disent-ils, do relations internationales, les récits de voy^iges accomplis dans les temps modernes, jettent un jour clair, pur de tout nuage d'hypothèse.
On remarquera, ici comme tout à l'heure, que, comme entrée en relation, on a d'ordinaire le don ou le vol; l'échange suit. Voici quelles furent les premières relations de Chris-
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tophe Colomb, le i 2 octobre i492, avec lès indigènes (TAmé^ rique» « Désirant leur inspirer de Tamilié pour nous et per* 3ua dé qu'ils seraient mieux disposés à embrasser notre sainte foi si nous usions de douceur..., je fis don à plusieurs d^entre eux de bonnets de couleur et de perles de verre qu'ils mirent à leur cou. Ils témoignèrent une véritable joie et ils se montrèrent si reconnaissants que nous en fûmes émerveillés. Quand nous fûmes sur les embarcations, ils vinrent à la nage vers nous pour nous oITrir des perroquets, des pelotes de fil de coton, des zagaies et beaucoup d^autres choses : en échange, nous leur donnâmes de petites perles de verre, des grelots et d'autres objets. Ils acceptaient tout ce que nous leurs présentions, de même qu'ils nous donnaient lout ce qu'ils avaient. »
Le lendemain, 13 octobre, les indigènes se familiarisent. La cupidité naît de part et d'autre. Colomb remarque qu'ils portent au nez un anneau d'or, et eux, de leur cùlô, se mettent à dérober ce qui leur plaît dans le navire et à se sauver h la nage « lorsqu'ils n'avaient rien h donner en échange ». Mais « i/s donnaient trrs vulonlirrs loul ce qnils avaient pour no^ moindres hayatelles ». On devine très bien par là l'état d'àme de ces bons sauvages. Incapables, à cause de Tétroilesse de leur esprit, d'avoir deux désirs à la fois, dès lors que le désir vif de posséder des verroteries leur vient, ils perdent instantanément lout désir de retenir les ustensiles les plus utiles, les objets les plus nécessaires qu'ils possèdent. Aussi donnent-ils « très volontiers », tout ce qu'ils ont d'indispensable pour acquérir le superflu qui leur manque. Cette impossibilité d'avoir plusieurs désirs à la fois a du jouer un grand rôle au début de l'évolution économique et n'a pas cessé d'être un facteur important de la détermination des prix. On n'explique qu'ainsi les prix extravagants où s'élèvent les objets à la mode aussi longtemps qu'ils ont le mérite de la nouveauté.
Ce qui est visible, dans tous les échanges des navigateurs
avec les sauvages c'est que les civilisés gagnent énormément au change. II a dû toujours en être ainsi. Par Pappal de la nouve auté, de Téclat superficiel, les marchands phéniciens exploitaient de même les populations simples des côtes de la Méditerranée. C'est toujours par des cadeaux faits aux indigènes qu'on les amorce, qu'on leur suggère d^apporler qiielque chose à leur tour. Ainsi procède Colomb. En approchant de 1 lie Saint-Ferdinand, il voit s'approcher une pirogue. Il fit servir au sauvage « du pain, du miel, de la boisson ». Le lendemain, « la conduite tenue à l'égard de l'indien avait porté ses fruits. Avant le jour, de grandes pirogues remplies dhabitants vinrent apporter de l'eau et beaucoup d'autres choses ». Colomb fit donner à ces indiens des perles isolées (de verre) ou enfilées par douzaines, de petits tambours de basque, et autres bagatelles.
Cependant, Colomb remarque que ces habitants de Saint- Ferdinand « paraissent plus habiles, plus rusés, car ils cherchent à tirer le meilleur parti possible de leurs échanges... » Déjà le marchandage apparaît.
Tout cela, remarquons-le, avant qu'on pût parler ensemble, car on ne se faisait comprendre que par signes,
— Les jours suivants, mômes faits. On apprivoise les indiens avec de petits cadeaux, ils en apportent en échange, et l'on entre dans la voie des petits marchés — toujours fort avantageux pour les européens.
D'autres fois, les indiens viennent d'eux-mêmes, en pirogue, au-devant des navires, pour proposer l'échange avec les objets qu'ils apportent, pelotes de coton, hamacs, fruits.
On peut se demander comment les premières tribus qui s'abordaient, ne parlant point la même langue et n'ayant point d'interprètes, pouvaient se comprendre et entrer en relations économiques. Un passage de Magellan peut présenter quelque intérêt à cet égard. Magellan est en Patagonie. « Deux mois s'écoulent avant que nous apercevions aucun des habitants du pays. Un jour que nous nous y attendions le
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moins, un homme de figure gigantesque se présenta à nous. Il était sur le sable, presque nu, et chantait el dansait en même temps en se jetant de la poussière sur la tôte. Le capitaine envoya ii terre un de nos matelots avec ordre de faire les même gestes, comme une marque d'amilié et de paix^ ce qui fut très bien compris. Et le géant se laissa paisiblement conduire dans une petite lie où le capitaine était descendu... » Il semble bien, en effet, que le premier langage des hommes n'a pu êlre que l'imitation des gestes des uns par les autres. Mais continuons.
« On donne à ce géant un petit miroir (qui lui fit peur), des grelots, un peigne, des verroteries. D'autres accoururent, et d'a])ord — prélude à l'échange, tel que nous le verrons ailleurs, au cap de Bonne -Espérance, par exemple — ils commencèrent aussitôt leur danse et leur c/ianty pendant lesquels ils levaient l'index vers le ciel, pour nous faire entendre qu'ils nous regardaient comme des êtres descendus d'en haut. Ils nous montraient en môme temps de la poudre blanche dans des marmites d'argile, et nous les présentèrent. »
Les jours suivants, autres échanges des présents... Mais, sous des démonstrations de confiance et d'amour, beaucoup de méfiance, des armes soigneusement cachées. — Et ce n'était pas à tort que ces pauvres sauvages se méfiaient des européens, qui, par ruse, s'emparèrent de deux d'entre eux pour les emmener.
On voit souvent, dans les récits des voyageurs, l'impossibilité où sont les sauvages, au moment de leurs premiers rapports avec d'autres peuples, de pratiquer tout d'abord l'échange des marchandises. Ils commencent par offrir des présents, ou bien par voler — ou bien ils volent les voyageurs mômes à qui ils viennent de faire des cadeaux, et qui viennent de leur en faire. En un mot, ces deux relations unilatérales, le don et le vol, entrent tout naturellement dans leur esprit ; mais cette relation réciproque, l'échange» est trop
Tahde. — P«ych. écon. II. — 23
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comiile\c pour y pénétrer avant un certain temps, et sans un certain ellort. — Pour preuve, entre mille, ce pasSfige du second voyaue de Tespagnol Mendana(!505). Dès qu'il est en vue do I une des lies Marquise:?, luie nuée de pirogues accourt vers ses navire?, moulées piir f|ualre cents individus tout nus. « Arrivé? an\ navires, i/.< o/f/lrrui des cocos, des espèces de noix, un cerlaiii niels resseinld.uU à de la pâte, de bonnes baiumes el de l'eau. On eu allira un par la main et on le lira «laus le vais>eau. Plus de quarante autres, encoura^'és par le bon accueil «|u'on lui faisait, inonlcnl à leur tour ; ils accep- U'fcnt il^'s ftn'scftts. Mais hienhU ils sp niimU à pil/er tout cp f/ffi sf rf'/tfo/t/rail sous Irur inain.., » l!u coud)al s'ensuivit. Même reuiaKpic chez Coock. Au\ Iles Ilawaï, il est fctc, accueilli à bras ouverts, avec des présents de toutes sortes. .Mais, ajuule-l-il. a le plaisir (|ne nous causait leur hinifaisaiicc el leur douceur fui néanmoins troublé souvent par leur di>pu<iiiou au vol, vice commun chez toutes les autres peuplades répandues sur ces mers ».
— Jamais on ne débute par rechange. Bougainville, en arrivant à Taïli, voit accourir des indigènes lui apportant un petit cochon et des bananes. II accepte, et offre à son tour des bonnels el des mouchoirs « et ces présents furent le gaue de notre alliance avec ce peuple ». Après quoi, on échange. « Ijicnlùt, plus de cent [ûroguesde grandeurs différentes, eiîvironnérenl les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de cocos, de bananes el d'autres fruits du pays. L'échange de ces fruits, délicieux pour nous, contre toutes sortes de bagatelles, se fil avec bonne foi, mais sans qu'aucun des insulaires voulût monter à bord. (Ce détail montre un reste de méfiance.)
Lu procédure de l'échange est à noter... « H fallait entrer dans les pirogues ou montrer de loin les objets d'échange ; lorsfpion ciail d\iccord, on leur envoyait, au bout d*une corde, un panier ou un filet; ils y mettaient leurs effets et nous les nôtres, donnant ou recevant indifféremment avant
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que (T avoir reçu on donnée avec une bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. »
Les jours suivants, autres échanges. « Il s'ouvrit denou' velles branches de commerce, les insulaires apportèrent avec eux toutes sortes d'instruments pour la pèche, des herminettes de pierre, des étoiïes singulières, des coquilles, etc. lis demandèrent en échange du fer ci des pendants d'oreilles. » Du fer et des pendants d'oreilles : à rapprocher du pancm et circenses.
Peu à peu la confiance s'accroît avec les échanges. Les jolies femmes arrivent, les insulaires montent à bord des vaisseaux.
— Malgré la bonne foi dont les indigènes faisaient preuve dans les échanges, il ne se faisaient aucun scrupule de voler. « 11 n'y a pas, en Europe, de plus adroits filous que les gens de ce pays. » Mais ils ne se volaient pas entre eux. « Il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne ferme dans leurs maisons,
« Au vol /;;r.v, tout se passait de la manière la plus amiable... On nous invitait à entrer dans les maisons, on nous y donnait à manger... »
Exercer l'hospitalité et voler ses hôtes, donner et voler alternativement, voilà qui est bien primitif.. . Dans les villages, môme français, des provinces encore arriérées, combien de fois un propriétaire a-t-îl occasion de remarquer que ses proches voisins, avec qui il vit en très bonne intelligence, qui lui font des cadeaux à certaines occasions réglées par la coutume, sont précisément ceux qui maraudent dans ses champs, coupent ses bois, font paître leurs troupeaux dans ses prés !
— Quand, dès l'arrivée d'un navire, les indigènes proposent réchange sans commencer par offrir des présents, c'est qu'il s\igit de peuplades déjà habituées à frayer avec des européens ou d'autres peuples sur un grand continent, et qui, depuis longtemps, ont passé le stade des cadeaux réci-
proques. Chez les peuplades les plus sauv<igcs, si elles habi- Icnl un conlinenl cl non une Ile, Thabilude de rechange se développe vile ; aussi La Pcrouse a-l-il élé frappé de voir, dans rAniériquc russe, des tribus 1res prirailives animées d'un esprit niercanlilc. 11 signale la chose comme une élrangelê. «< Us nous proposaient, dit-il, en échange de notre for, du poisson, des peaux de loutre, etc. Ils avaient l'air, (/ noire fjrand (Uonnemcnt, d'être accoutumés au trafic, cl ils rai^aioul aussi bien leur marché que les plus habiles achclcurs d'Europe. »
k propos d'échange, il faut noter, chez les primitifs, le plaisir qu'ils ont à échanger leur nom avec celui d'une autre personne, connue témoignage et sceau damité. Quand Mcndana aborda à l'ilc Sainlc-lsabelle (xvf siècle), « un chef vint à nous, dit le nanalcur, accompagné d'autres indiens; il se nommait Tauriijui Biliban Ilarra, Il proposa au général, par amilié, de changer de nom, disant qu'il voulait s'appeler Alvaro de Meudana, et que le général se nommerait Tauriqui Biliban Ilarra. » Après quoi on fit de la musique, de part et d'autre. — .\ Santa-Cruz, dans le même voyage, même proposition faite par un autre chef indigène... Parmi des insulaires, « ayant la tête et les narines percées de fleurs rouges », un sauvage, plus distingué que les autres et paraissant leur commander, demande par signes « où était le chef des étrangers. Le général court à lui les bras ouvert. Alors Tindicndit qu'il s'appçlait Malopc, Notre général réplique qu'il s appelait Mcndatia. Aussitôt Tindien s'efforça de faire entendre qu'il fallait troquer les noms; qu'il s'appellerait Mendana et que le général s'appellerait Malope... 11 parut fort satisfait de cet
échange... »
Si l'on songe au pouvoir mystérieux que les mots et les noms possèdent aux yeux des primitifs, et qui subsiste quelque peu dans la magie de la poésie chez les civilisés euxmêmes, on rapprochera cet échange des noms de la fusion et de l'échange des sangs qui a pour effet, dans tant de peu-
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pladcs, de sceller les alliances et les adoptions. — L'échange des armes a le môme sens. Et il est possible que l'échange des armes et des noms ait favorise celui des marchandises.
Il y a lieu de penser que, chez les primitifs, l'étranger qui apprend la langue indigène pénètre par là, — en vertu du pouvoir mystérieux attaché aux mots comme aux noms — dans l'intimité de l'union sociale, bien plus avant que n'y pénètre chez nous un Anglais ou un Allemand qui parle le français. — Un mot du voyageur Pyrard de Laval qui, en iC02, échoua aux Maldives, et fut retenu longtemps en captivité auprès du roi de Tune de ces lies, jette une lumière sur ce- point, il avait appris la langue des insulaires. « J'ai remarqué, dit-il, qu'il n'y a rien qui m'ait tant servi et qui m'ait plus attiré la bienveillance des habitants, des seigneurs et des rois mêmes, que d'avoir appris leur langue, et que c'était l'occasion pour laquelle j'clais préféré à mes compagnons et plus chéri qu'eu.\. .. » On le traitait en compatriote, en frère. — Apprendre la langue d'une peuplade a dû être, dans les premières phases de l'humanité, un des procédés les plus sûrs de naturalisation. Il a dû être fréquemment employé quand il y a eu avantage à s'incorporer à une peuplade conquérante, et l'expansion de certaines langues hors des limites de la race originelle s'explique par là.
Dans certaines écoles, on a attribué aux primitifs une horreur native et générale des nouveautés, des innovations quelconques. Mais tous les voyages de découvertes donnent un démenti complet à cette affirmation. Jamais, lors des premières explorations et découvertes maritimes, — et avant que les insulaires eussent été avertis, par de terribles expériences, de la rapacité féroce des Européens, — jamais on ne voit se manifester, chez les sauvages, ce misonéisme qui serait, nous dit-on, leur caractère le plus frappant. Toujours on voit les indigènes accueillir avec curiosité, avec sympathie, le nouveau qui vient à eux sous la forme de Thomme blanc. Non seulement ils ne lui montrent aucune haine.
aucune anlipalhic, et ne le fuient pas, mais ils accourent vers lui, cl ne se lassent pas d'admirer les verroteries, les étoffes, les miroirs, les choses inconnues qui lui sont montrées. Leur passion de ces iwiiveaulès est telle qu'elle les pousse à se dépouiller de loul ce qu'ils ont de plus précieux et de plus indispensable, de leurs aliinenls, de leurs vêtements, de leurs armes même, pour acquérir quelques éclianlillons insiiinifianls de ces arliclcs e\oli(|ucs. Singulier misonnsme!
On peut dire que le philonéi^)ne des primitifs est leur trait le plus frai>pant et celui (|ui seul a permis aux Kuropcens d'entrer en relations avec eux — connue il leur a seul permis aussi d*enlrcr en relations les uns avec les aulrcs.
Ce n'est donc pas le désir des marchandises offertes par les navigaleurs (piil est malaisé de faire naître chez les insulaires ; mais c'est bien |)lul(M la croyance, la confiance, dans la siiicérilé des olVros et la lovaulé des offreurs. N'est-ce pas pour l'aire tomber la méfiance et inspirer confiance — condilion sinv (jud non de tout marché et première grande difficullé ^i vaincre — qu a pris naissance l'usage de faire précéder ou d'accompagner de danses, de chants, de réjouissances, toute transaction avec un étranger? En tout cas, cet usape est des plus répandus et des plus instructifs à notre point de vue.
En abordant dans une baie, près du cap de Bonne-Espérance, Vasco de Gama voit accourir des Boschimans ; il leur jette des grelots, et ces sauvages les prennent. « Non seulement ils reçurent ce qu'on leur lançait ainsi, mais ils vinrent prendre les objets des propres mains du capitanmor, ce qui nous émerveilla fort. » — C'est de la même manière, remarquons-le, que s'y prennent les habitués du Luxembourg ou des Tuileries pour apprivoiser des moinetiux. Us leur lancent des miettes de pain, que les pierrots viennent prendre jusque dans leur main, « ce qui les émerveille fort ». — Mais la différence est que, avec les oiseaux, les choses en restent là, la familiarité de ces petits amis deve-
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nanl seulement de plus en plus grande, tandis que les sauvages, après avoir reçu des présents, ne lardent pas à en offrir à leur tour aûn d'en recevoir d'autres encore. 11 y a là un besoin de reconnaissance (plus ou moins intéressée), de conlre-imilalion symétrique pour ainsi dire, qui se fait sentir dans les relations des oiseaux entre eux, des hommes entre eux, mais qui, dans les rapports de Thomme à l'oiseau ou de l'oiseau à l'homme, n'a pas lieu d'apparaître.
Quelques jours après, un échange réglé s'établissait entre Vasco et les indigènes. « Le capitan-mor dit à ces gens de se séparer et de venir seulement un ou deux à la fois : le tout s'exécutait par signes. Et à ceux qui venaient, le commandant présentait des grelots, des bonnets écarlates, et eux nous offraient des bracelets d'ivoire qu'ils portaient au bras... »
Mais continuons. « Le samedi, arrivèrent environ 200 nègres tant grands que petits; ils amenaient une douzaine de lûtes de bétail, vaches et bœufs, accompagnés de quatre ou cinq moulons ; et, lorsque nous les aperçûmes, nous allumes à Tinslant à terre, et tout auasilôt ils commencèrent à faire résonner qxiatre on cinq flûtes; les uns jouaient haut, les autres bas, concertant à merveille pour des nègres. Ils dan^ serent aussi comme dansent les noirs. Et le capitan-mor ordonna de sonner des trompettes^ et nous dans nos chaloupes nous dansions; le capitan-mor dansant aussi après être revenu parmi nous \ Et, la fête achevée y nous fûmes à terre où nous avions déjà débarqué, et là nous achetâmes un bœuf noir pour trois bracelets,,, »
On voit là, avec évidence, apparaître la liaison d'idées, qui sera toujours si forte et si générale, entre fête et marché. Le mot foire est la combinaison rurale des deux. Les grands magasins de nos capitales ne sont-ils pas aussi une fôte des yeux, une réunion joyeuse de femmes et d'enfants,
(1) Mômes détails dans Cook : « Dès que les habitants (les Uawaicns) s'aperçurent qnc nous voulions mouiller dans la baie, ils vinrent vers nous; la foule était immense; ils témoignèrent leur joie par des chants et det cris, et ils (Ircnt toutes sortes de gestes bizarres et extravagants. »
aulanl qu'un lieu d'achats et de ventes? Préluder à un ^
échange de marchandises par la musique et la danse est une ,
idée tout û fait humaine, et les matelots en sont si peu surpris qu'ils se mettent aussi, spontanément, à sonner de la trompette et à danser.
Observons aussi que Tidée de jouer des instruments de musique pour se faire comprendre de gens dont on ne connaît pas la langue a dû venir naturellement à Tespril.
Rapprochons de ces musiques de flûtes nègres annonçant l'inlenliou de vendre et d'acheter, les flûtes de Pan de nos chevriers traversant un village, la corne de nos pillarots^ les cris et les airs variés^ caractéristiques, des marchands amhiilanliî, des revendeurs dans les rues de Paris (autrefois et mc^mc encore), etc.
Le lien entre Tidcc de marché et Tidée de combat, le peu de dislance qu'il y a, pour les primitifs — et même pour les civilisés — entre l'échange des marchandises et l'échanL'C dos coups, se montre aussi dans ce qui suit. « Le dimanche, il vint tout autant de monde, et ces gens avaient amené des femmes et des petits enfants ; mais les femmes restaient sur un monticule près de la mer. Ils amenaient nombre de bœufs et de vac/ics. Ils formèrent deux groupes le long de la mer; //> jouaient de /eurs instruments et ils dansaient^ comme ils avaient fait durant la journée du samedi. La coutu me de ces hommes est r/ue les jeunes gens restent dans le bois avec les armes (on voit par lu qu'ils ont l'habitude de regarder le commerce comme quelque chose de périlleux qui peut facilement dégénérer en guerre), et les plus ûgés venaient converser avec nous et portaient de courts butons à la main et des queues de renard Qxées à une gaule dont ils s'éventaient le visage. Et nous trouvant ainsi en conversation, le tout par signes, nous remarquâmes entre les arbres les jeunes gens accroupis, portant les armes à la main. » Alors Vasco lûte le terrain : il envoie un homme proposer réchîmLic d'un bœuf contre des bracelets. Les nègres pren-
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nent les bracelels, mais, au lieu de lui remettre le bœuf en échange, ils se mettent à se plaindre de ce que les matelots ont pris de Tcau... Pour mettre fin à ce commencement de querelle, le capitan-mor fait une petite démonstration militaire qui met en fuite nègres et botes.
Ce que j'admire, c'est, malgré tout, à quel point Thomme est naturellement confiant et crédule à Thomme, prompt à cesser de se méfier, alors môme qu'on lui donne ou qu on vient de lui donner les plus légitimes sujets de soupçon. Quand Jacques Cartier aborda au cap Espérance, dans le golfe Saint-Laurent, il commença par recevoir à coups de fusil les indigènes qui accouraient à lui avec un cmpretfsement amical dont il eut le tort de se méfier. Mais cela ne les empêcha pas de revenir à la moindre démonstration pacifique. 11 leur envoya des couteaux, des objets brillants. « Ce que voyant ils descendirent aussi à terre, portant des peaux, et ils commencèrent à trafiquer avec nous^ montrant une grande et merveilleuse allégresse d'avoir ces ferrements et autres choses, dansant toujours et faisant plusieurs cérémonies. »
Ce n'est pas que je veuille nier les cas, assez nombreux, où, sans provocation, les sauvages ont accueilli en ennemis les visiteurs européens. Mais Tacctueil cordial est la règle. Remarquons que, pour les sauvages comme pour les enfants, il n'y a guère de milieu entre les témoignages d'amitié expansive et les marques d'hostilité. Dans les récits de voyages, on voit toujours les vaisseaux abordés par des pirogues, soit, d'habitude, pleines de présents offerts par des insulaires chantant et dansant, soit, par exception, remplies de pierres et de cailloux, d'arcs et de flèches. C'est le milieu entre l'affection et la guerre, entre le don et le ro/, qui est difficile à tenir pour un primitif, et c*est à s*arréter dans ce milieu que la civilisation consislc, par le travail et l'échange, comme la culture de l'esprit consiste à s'empêcher d^aller précipitamment de l'affirmation absolue à la négation éner-
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giquc, OU vicp versa. Savoir douter, savoir évaluer, calculer, niodcrer ses clans, c'csl le miracle de la civilisation. La volonté est plus une rcsislcincc qu'un stimulant.
En résumé, il n'est rien donl la psychologie ait plus à s'occuper que de ce qui a trait à la vie économique des peuples sauvages ; et ce que nous apprennent à ccl égard les récils des voyageurs s'accorde sur des points importants pour nous avec ce que nous révèle l'observation des enfants ^Toupés el livrés à eux-nicnios dans la liberté de leurs jeux d'écoliers. Ici et l»i, ce n'est pas de l'égoïsmc que nous voyons découler les relations économiques, qui lissent la toile de la solidarité Inunaine et la prolongent à TinGni ; car régoï:ime ne saurait qu'isoler l'individu, le blottir en soi, le tenir en garde contre son prochain. Aussi, ce qui nous appnrail clairenioiil, c'est que l'échange provient d'une réciprorilé de jnésiMils, cCsl-ti-dire de rallruisme contagieux tl niuliiel. Ccri esl cunrniué par d'autres ordres de recherclies. l/lu)S[nlalilé donnée à Tétranger préci'de toujours le commerce avec lui, el riiospitalité réciproque a peul-ôlrc élé la forme la plus antique de l'échange. A coup sûr, elle a élé l'une de ses formes primitives el des plus fécondes. La vie économique, en souune, découle de la vie cordiale, feslivale ' el joyeuse, elle est le développement et renlrelacemenl des sympalhios, de tribu à tribu, d'étranger à étranger, autant, sinon plus, que de celles de parent à parent, de compatriote à compatriote. C'est la mutiler, c'est l'abaisser, c'est méconnaître son origine et sa nature
{!' Pciil-i'lrc csl-cc prcrisénicnl a ce carjirlérc voîiipluciix de rechange priiiiilif <|iril convieiil (r.iltribucr le iiicpris si universel de la profession l'oiiiincrcinle pnnni les sniivn^es cl les barbares, et longtemps môme parmi les riviiisrs. sanrde raies exceptions. Ccst que le commerce cxlérieiir. qni sonibie avoir précédé, comme proressiondisUncle. le commerce inlériciir. a commencé, avant toute division du travail, par ne servir fpi'à la cousonimatiou, et à la consonimation d'articles étrangers, propres non à snti^rniie des besoins exi.^tants Isnilisamment satisTaits par les produils indipMicsi mais à susciter des besoins nouveaux, jugés supertlus. pernicieux, iile^ilimcs. — Ke commerce ne s'est élevé en considération qu'à me>iireipie. par les progrès de la division du travail, il a servi davantage à la produotiou, et à la satisfaction des besoins fondamentaux.
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la plus essentielle, que de la faire consisler dans le déchaînement des avidités égoïstes, voire môme dans le confortable arrangement, — qui est toujours un équilibre instable — des intérêts bien entendus.