‹ Psychologie économiqueChapitre 21 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

J'ai pris rechange à ses plus humbles débuts. Si j'avais la prétention de faire ici un cours d'embryologie économique, j'aurais à montrer maintenant comment, la sympathie lunnaine agii^sant toujours, pouï^sant les tribus à s'assimiler toujours davantage , a s'emprunter les unes aux autres leurs btisoins et leurs procédés de fabrication et de culture, les échanges de peuplade à peuplade sont devenus assez réguliers pour se localiser dans des endroits déclarés inviolables et privilégiés, propres à nourrir et fortifier la confiance mutuelle; commentàTéconomiedomestique des tribus a succédé l'économie déjà politique des cités, puis des États et des fédérations d'Etats civilisés^; comment, enfin, à mesure que le marché s'agrandissait ainsi, les prix devenaient à la fois plus uniformes et moins stables et se conformaient à des lois en môme temps plus précises cl plus générales. Mais tout cela est assez évident pour que je n'y insiste pas. A ce sujet seulement quelques remarques.

Suivant la notion que semble se faire BUcher des transformations économiques ^ les trois formes successives jusqu'ici connues de l'économie politique, économie doincstiqiie, économie urbaine^ économie Jialionale (en attendant Téconomie mondiale), tout en différant sous bien des rapports, tendraient cependant toutes à constituer un domaine ctos^ un marché de plus en plus étendu, toujours fermé. Mais, à cet égard, il est bon d'observer que le terme moyen ici diffère sensi-

(1) Le commerce inlennunicipaléitiXi au moyen ùj^^ece que le commerce interimlional est de uos jours. 11 donnail lieu à des trailês et à des difÛcultes analogues.

(t) Voir ses Éludes iVhisloire d'économie politique.

blemenl des deux termes extrêmes. Je vois bien que le groupe familial primitif — et aussi bien le groupe féodal du châtelain et de ses vassaux groupés autour de lui — aspire et parvient facilement h se suffire^ à n'avoir presque que des échanges intérieurs, à ne consommer presque que ce qui est produit dans l'intérieur du groupe. Je vois aussi que cela est encore pins facile à réaliser dans le grand groupe national, à moins que, comme TAngleterrc actuelle, il ne produise pas le blé qu'il lui faut ou toute autre denrée nécessaire. Une nation, en général, est assez vaste et assex ingénieuse pour trouver sur son territoire et dans son génie propre toutes les ressources que réclament les besoins des nationaux. Pour elle réchange avec le dehors n'est, normalemenl, qu'un objet de luxe, — de luxe nécessaire el csscntiellcnicnl social, il est vrai.

Mais le groupe urbain ne saurait jamais se passer, pour vivre, d'échanges conlinnels avec les ruraux environnants, dans un rayon très étendu, cl dans un rayon qui ne se laisse pas préciser facilement comme les limites de l'enclos familial ou de la ville et aussi bien du territoire national. El Bilcher a bien senti la difficulté qui nail de là. Une ville réduilc à ses propres ressources en aliments, en eaux, en matières premières, c'est une ville assiégée qui va être bientôt prise par la faim ou par la soif.

Aussi, comparez les proportions des échanges extérieurs et des échanges intérieurs dans une ville et dans une nation quelconque. La première, celle des échanges extérieurs, est toujours beaucoup plus grande dans une ville que dans une nation. Si énorme en apparence que soit notre commerce d'imporlation et d'e.xporlalion, en France, il n*est que peu de chose comparé à l'ensemble, non totalisé, de notre commerce intérieur.

Je sais bien que BQcher n*entend par le commerce extériûur d'une ville du moyen Age que celui qu'elle fait avec des marchands étrangers à sa banlieue, ililais, d^abord, cette

banlieue est difOcile à délimiler, il le reconnail. Rien ne permcUail, à l'entrée en ville, de reconnaître que le vendeur de blé ou de laine ou d'autres denrées et matières premières élait domicilié dans le territoire d'approvisionnement habituel de la ville. Puis, en réalité, le paysan de la banlieue môme était un forain, un étranger aux yeux de l'artisan. Entre les deux, comme le dit Bûcher, un fossé s'était creusé, toujours plus profond. Or, ce rapport d'échange qui s'établissait au moyen ûgc entre Tarlisan, vendeur de ses produits, et le paysan (ou le marchand exotique) vendeur de ses denrées et de ses matières premières, est précisément celui que nous voyogs se reproduire, très agrandi, dans Tcpoquo moderne, ère de l'w économie nationale », entre un pays imlustricl, tel (|nc rAnglotcrrc, qui vit de Tcxportalion de ses produits fabriqués, et les pays agricoles, tels que le sud de la Russie ou l'Ouest américain, qui lui fournissent le blé ou la viande. La différence est que la ville a bien plus besoin encore des pays environnants — ou éloignés — pour la nourrir, que rAiiglelcrrc ou la Belgique n'ont besoin des agriculteurs d'ontre-mer.

11 suit de là que c'est la vie urbaine qui a donné le goût, développé le besoin, enraciné Tliabilude du commerce extérieur. Par suite, toute nation où la vie urbaine est peu développée a plus de tendance et d'aptitude au protectionnisme qu'une nation très urbanisée. Par le développement de la vie rurale dans un pays, on le rend propre à se claquemurer économiquement dans ses fronlières. Par le développement de la vie urbaine on le met dans l'impossibilité de rester longtemps enfermé dans les langes protectionnistes. Donc, favoriser l'urbanisation des peuples en môme temps qu'on les pousse à se hérisser de remparts douaniers, c'est une anomalie, un paradoxe social impossible à soutenir jusqu'au bout. Aus.si ne faut-il pas s'étonner si les nations où le commerce extérieur a le plus d'importance relative — la Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne — sont celles où la proportion de

la popiilalion agricole est la moindre et où rémigralion des campagnes vers les villes est le plus rapide. Gel accroissemenl proportionnel du commerce extérieur et de la production nationale qui ralimenlecréeun étal d'équilibre des plus instables, mais en mùme temps élablil sur de plus larges fondements la solidarité internationale. Malgré tout, le commerce exléiienr. dans les Klals les plus avancés, reste toujours bien moindre, je le répète, que leur commerce inlérieiu*. (( M. Lcxis^ évalue à 20 milliards de marks la produclîon brûle annuelle de l'empire d'Allemagne; rcxporlalion annuelle est de 3 203 millions de marks; le rapport entre le commerce intérieur et le commerce exl^rieur estdonc comme r» Cî^t à 1. En France, la production annuelle est de 25 milliards de francs ; Texporlalion est de 3 3o0 millions ; le rapport est comme G 12 à l. M. GilTcro évalue h \ 200 millions do livr(»s sterling la production du noyaumeUui ; le total dos exporlalions en IS81 était de 208 millions de livres sterling ; le rapport est de 3 à l. » Ce rapport, en Belgique, descend à celui de 2 1/2 à 1. On voit que, à l'exception de quelques nations condanmécs à l'exportation de plus en plus vaste sous peine de mort, la plupart des peuples ont la faculté de se claquemurer dans leurs frontières sans courir le risque de se ruiner; et c'est une donnée importante du problème de la proteclion et du libre échange.

Mais ce qui s'oppose et s'opposera toujours davanlage à ce (|uc les nations usent de la possibilité de s'enfermer chez elles, c'est, outre le développement de la vie urbaine* (surtout dans les capitales, si promptes à s'enlre-copier et à s'entrc-échanger leurs prodiu'ts de peuple à peuple), le développement de la vie maritime, qui, plus encore que la vie urbaine, est essentiellement assimilatrice des hommes de tout pays. Ce prodigieux entrecroisement de navires sans

(l/Jcinpriintc celte cilulion à M. Hector Denis.

(•2> Kllc se ilcveloppera alors mùinc fine, comme nous l'espérons, la populolion «h's villes rclhiera vers les campn«:ne?. qui s'urbatiiserotii de plus ca plus, comme déjà elles commcnccnl à le faire.

nombre, qui esl partout Taccompagnement du progrès de la civilisation, qu^eslce autre chpse que la forme civilisée de la vie nomade? A mesure que diminuent les caravanes à travers des steppes et des déserts, les flottes et les flottilles se mulliplient sur les océans et les mers. Non seulement le commerce maritime est Tagent par excellence des assimilations sociales à grandes distances, mais encore il est à noter que les conditions de la vie maritime sont toujours beaucoup plus semblables que les conditions de la vie terrestre. Les distinctions des nationalités tendent, par suite, à s'émonsser, sinon à s'effacer, par l'extension de la navigation. Il esl certain qu'entre un matelot français et un matelot anglais la différence est bien moindre qu'entre un fermier anglais et im fermier français \

J'aurais encore une observation à faire pour montrer que, malgré la profondeur des changements sociaux dus à Télargisscment progressif de rechange, les traits caractéristiques de réchange primitif, décrits plus haut, persistent longtemps, très longtemps, et ont toujours une tendance à reparaître, parce qu'ils expriment le fond éternel du cœur, la sympathie de riiommc pour Thomme. Ce mélange intime des affaires et des plaisirs qui nous a frappés dans les trafics des sauvages, soit entre eux, soit avec les navigateurs européens, est loin d'être une confusion d'éléments hétérogènes que le progrès aurait pour effet de dissocier entièrement. On le retrouve dans les foires du moyen âge et des temps modernes, et jusque dans nos expositions universelles, ces foires immenses où il réapparaît extrêmement agrandi. A la foire Saint-Germain, sous l'ancien régime, les achats servaient d'occasion à toutes sortes de jeux et de divertissements. On y venait pour voir et marchander ; mais « on y

(1) DaDS ses Soles sur la Sori'èfje, M. Hugues Le Roux fait une remarque qui vient a l'appui de ce qui précède. « Si, dit-il. dans la vie des villes, les dilTérciices des natures norvégienne et suédoise se sont marquées jusqu'à une accentuation, des deux parts voulue, on peut dire, quand on parle du marin : le Scandinave, sans distinguer le montagnard de l'homme de la plaine. »

venait autant pour jouer, pour se battre, pour chercher des bonnes forUines. Les chambres situées au-dessus des loges servaient surtout à cela. Au rez-de-chaussée, les affaires ; au premier, les rendez-vous galants et le tripot*, m Les foires, — toujours si joyeuses que Kermesse dérive de là — sont une des manifestations les plus vivantes et les plus populaires de ladaptation économique, comme les kracks sont le phénomène le plus éclatant de Topposition économique, ou les batailles celui de Topposition politique. Elles sont, si Ton veut, des foules, quoiqu'il manque l'unité du but aux individus qui les composent ; mais elles sont plutôt des villes fiévreuses et passagères, des villes féeriques et périodiques. La vie urbaine s'élève là à son plus haut point d*inlensilé et d'éclat, et s'y éteint brusquement. Si Ton cherche leurs origines, on s'aperçoit qu'elles sont nées, comme la plupart des villes, à l'occasion d'un rassemblement de nature religieuse ou esthétique — pèlerinages, frairies, jeux solennels — encore plus que commerciale*. Mais, au fond de tous ces rassemblements, ce qui se révèle surtout, c'est l'attrait profond que la foule exerce sur l'individu, et encore plus peut-être sur le citadin constamment coudoyé par ses semblables dans les rues des grandes villes que sur le paysan isolé dans son existence monotone.

Mais revenons au commerce extérieur, qui nous conduit de nouveau, mais sous un autre point de vue, à la grave question du libre-échange. Jusqu'à une époque assez voisine de nous, quand un propriétaire avait sur son grand

(I) Fagniez, l'Économie sociale sous Henri IV,

(i) Quelqnerois, c'est parce que certains lieux déterminés, an moyen 4ge, ont été niïranchis de tous droits dncbat et de vente, partout ailleurs vcxaloircs, qu'on y est accouru avec empressement. Mais colle idée d'affranchir de tous droits un lieu spécial, de créer des /fVtix d'asile commerciaux pour ainsi dire, n'a pu venir qu'après que le besoin de ces rassemblements s'était spontanément manifesté depuis des siècles.

L'itCriANGE 363

bien à peu près tout ce qu*il lui fallait, on Irouvail naturel qu'il se proposai pour but de compléter ce caractère d'indépendance en ajoutant h ses cultures diverses les quelquesunes qui lui manquaient. Cet idéal arch<'iïque, de moins en moins justifié aujourd'hui, était fréquent et raisonnable autrefois. On peut dire que, après avoir été individuel et national à la fois, il tend h devenir simplement national, à se réfugier dans TÉtat. Pourquoi? Parce que les raisons qui poussaient raisonnablement les propriétaires féodaux h désirer l'indépendance économique dont il s'agit, existent encore, quoique s'affaiblissant chaque jour, pour les Étals. Remarquons, en efTcl, que, pour un Ktat, les échanges intérieurs, (le nationaux à nationaux, peuvent constituer et constituent le plus souvent ime collaboration à une œuvre commune de puissance et d'influence collectives, en môme temps qu'une mutualité d'assistance. C'est donc un svslème tout autrement cohérent et vigoureux que les échanges extérieurs, les achats et ventes avec l'étranger, lesquels ne sont jamais qu'une assistance réciproqïie sans nulle collaboration. Donc, en retenant dans son sein, par la protection douanière, des industries qui tendent à s'en échapper, et, à fortiori, en faisant germer dans son sein, grûce au môme procédé, des industries qui n'y existent pas encore, par suite en diversifiant et multipliant de la sorte ses échanges intérieurs aux dépens de ses échanges extérieurs simplifiés et raréfiés, un État fait œuvre systématique au plus haut point. II rend plus forte la cohésion des citoyens et n'affaiblit que leurs liens avec le dehors. Considération qui a son importance.

Quand de nouveaux produits sont importés dans un pays qui, jusque-lA, les ignorait, ils y font naître un espoir nonveau du consommateur, espoir (|ui éveille cl répand le besoin correspondant. Maintenant, si après avoir été fabriqués î\ l'étranger, les produits en question le sont sur le sol national, celte importation d'une nouvelle industrie crée un espoir et un besoin nouveaux de production. On

Tarde. — Psych. écon. II. —2^

r 370 L'ADAPTATION KCONOMIQUE

oublie généralement ce second côté de la question, qui n'est pas le moins important. En y ayant égard, on apprécie la reconnaissance que nous devons à Colbert, par exemple, pour avoir introduit l'industrie des soieries à Lyon et celle des glaces à Saint-Gobain.

M. Lexi?, professeur à Gœtlingcn, termine ainsi son inléressanlc élude sur X Historique dxt protectionnisme {Revue d'Écon. poL, janvier 189r») : « Si Ton embrasse d'un coup d'œil d'ensemble dans le dernier quart de siècle, le développement qu a pris la politique commerciale en général, on est frappé de voir que le système libre-échangiste ne s*esl, à Texccplion de l'Ani'Ielerre, nulle part établi, malgré de sérieuses tentatives de la part de plusieurs pays, el qu'au contraire les intérêts protectionnistes ont toujours repani avec plus de force et fini par remporter la victoire. Cela prouve incontestablement que la grande majorité des industriels el des propriélaires fonciers trouvent dans ces pays de plus grands avantages sous le régime protectionniste que sous la liberté commerciale. Car on ne peut admettre que ces classes aient pendant des siècles méconnu leurs propres inlcrôts. Jjintvrvt du capital commercial tend^ certes^ dans une direction opposre, mais ce n'est qu'en Angleterre que le commerce est parvenu à une assez grande prospérité pour exercer une action décisive en faveur du libre échange. Il n'y trouve pas de résistance de la part de Tindustriel qui n'a guère de concurrence à craindre... Quanta l'aristocratie foncière, elle n'ose plus faire opposition à un régime dont la grande masse des consommateurs sait si bien apprécier les bienfails. Mais on peut se demander si la classe ouvrière a le même intérêt' au libre échange dans les pays dont Tindustrie n'est pas encore en état de soutenir la concurrence étrangère, de sorte que la liberté commerciale pourrait y amener la ruine des entreprises existantes et jeter un grand nombre d'ouvriers dans la misère. »

11 ne faut pas s'étonner de ce retour à l'exclusivisme éco-

L'ECU AaNGE Wl

nomique, qui n*est qu*unc des formes du nalionalisme aigu dont nous traversons la dernière crise. Mais, pour juger ce phénomène, il convient de le comparer au protectionnisme provincial qui, sous Tancien régime, invoquait aussi des raisons non méprisables. Quand, jadis, les provinces où le blé abondait traitaient d'accapareurs, sinistre injure, les aclieleurs en gros qui cherchaient à transporter une partie des grains dans les provinces où régnait la disette, la résistance à ces achats et à ces transports était inspir&e non par l'ignorance et la stupidité, mais par un égoïsme collectif; el, si elle était contraire à Tinlérôt général du royaume, elle clail conforme à Tinlérél local cl momentané des régions favorisées par de bonnes récoltes. Sans le moindre doute, lorsque, à Angoulême, le froment se vendait 17 livres pendant qu'il se vendait 43 livres à Paris — je puise l'exemple dans ïurgot — les achats des marchands transporteurs avaient pour effet de faire hausser le prix à Angoulême; el les consommateurs angoumoisins, — ces consommateurs toujours si chers aux économistes — ne s'abusaient pas en jugeant qu'il clail de leur intérêt actuel de s'opposera celle augincnlalion de prix. 11 est donc inGnimenl probable que, si le royaume de France était resté décentralisé, morcelé en provinces autonomes, jamais la liberté interprovinciale du commerce des grains, pour le plus grand bien de tous les Français, ne serait parvenue à s'y établir d'une façon durable. Il a fallu arriver à des époques de centralisation et même de pouvoir personnel, sous Napoléon III, pour voir supprimer les dernières entraves aux libres transactions des marchands de blé, des « accapareurs » si honnis, destructeurs de la disette et de la famine.

11 se trouve que, dans les provinces riches en céréalc<<, l'intérôl des producteurs de blé, qui voulaient vendre aux provinces en proie à la disette, était d'accord avec Tintérét général. Au contraire, dans les provinces pauvres en grains, riûtérét des agriculteurs de ces régions, qui désiraient

vendre aux plus hauls prix, élail de repousser les négocianls du dehors. Mais, sans se soucier s'il favorisail ou conlrariail rinlcrôl des producteurs ici ou là, rinlérôl des consoramalcurs là ou ici, TËlal a dû abaisser les barrières de douanes entre les provinces, parce qu'avant tout son but élail dcvilcr le rclour des crises aliinenlaires, avec le cortège de maux funèbres qui s'ensuivent.

A présent, ce n'est plus du libre commerce intérieur des céréales cl des autres denrées qu'il s'agit, mais c'est de leur libre commerce extérieur, international. Et, pour des raisons diiïérentcs, mais encore plus fortes, TÊtat doit s'élever au-dessus de la question de savoir s'il favorise ici ou là la classe des consommateurs ou celle des producteurs. Doitil veiller, pour le salut général de la nation, a ce que la classe des producteurs de blé ne disparaisse pas ou ne s'amoindrisse pas au delà dune certaine mesure, réclamée soit par la possibilité d'un blocus alimentaire en cas de guerre générale, soit par les exigences du service militaire qui, en tout temps, requiert une forte proportion de population rurale, endurante et robuste? Voilà toute la question en ce qu'elle a d'essentiel.

En ce qui concerne la plupart des autres produits, moins fondamentaux, il n'est pas douteux (|ue, malgré la recrudescence du nationalisme mal entendu, les barrières douanières entre les nations dun mnne conlincnt^ sinon iVun même type de civilisation^ doivent aller s'abaissant. C'est une grande élroitesse et myopie d'esprit que de protester, au nom du patriotisme, contre toute entreprise, toute institution, toute loi, qui présente un caractère international. C'est ne pas voir que les États civilisés d'Europe sont à présent dans la situation où étaient les États allemands au moment du Zoilvcreiji. Toutes les formes de l'internationalisme, môme les plus détestables, à commencer par les tentatives gigantesques d'accaparement mondial^ témoignent de ce besoin immense de solidarité qui grandit parmi les

nations européennes. El, si ce besoin larde lanl à se réaliser, c'esl qu'en réalilé il y a ici anlinomie entre deux întérôts antagonistes, qui vont s'acccnluant et se combattant de plus en plus. Autant il est avantageux, en effet, pour un lital fort de n'avoir pour voisins que des États faibles, autant il est désavantageux pour une nation riche de n*avoir pour voisines que des nations pauvres. La richesse est intéressée à se propager dans ses alentours, tandis que la [)uissance militaire ou politique est intéressée h ne pas se propager autour d'elle. Par suite, la prédominance des préoccupations d'ordre économique est favorable à l'extension de Val truisme international^ pour ainsi parler, tandis (juc le point de vue politique, quand il devient obsédant, tend à renforcer Tégoïsme national.

Ce n'est pas à dire que le jour soit prochain, si jamais il arrive, où toutes les entraves au commerce de nalion à nation seront supprimées. 11 y aura toujours des traités de commerce et des jeux de tarif qui, comme les incidences des impôts, produiront souvent des effets inattendus, favorables ou défavorables, sans qu'il y ait lieu, pour cela, de renoncer à prévoir et à calculer en pareille matière, comme si l'absence de règlements quelconques était ici la règle suprême, et l'anarchie le salut. De mieux en mieux, les résultats d'un tarif peuvent être prévus, par suite de l'abondance et de l'exactitude croissantes des informations ; et aussi les résultats de la suppression de tout tarif. Le libre échange porte des fruits différents, en tel lieu ou en tel autre, à telle époque ou à telle autre. Ses bienfaits réels sont dus non pas à la liberté précisément, c'est-à-dire à la non-réglementation, — encore moins à la concurrence et à la lutte, car il peut y avoir libre échange sans libre concurrence, le monopole n'empêchant pas la liberté des achats et des ventes — mais bien à l'organisation spontanée du travail, qui s'opère par lui. Je dis spontanée, et non pas inconsciente ; je dirais plutôt mtdti'Conscicntc. C'est, en effet, consciemment, que

chacun des coéchangisles noue un central d*où il attend un avantage qu'il prévoit égal on supérieur ou inférieur à celui de son coéchangiste. Et Tharmonie totale résullant de tous les échanges qui ont lieu à la fois sur un même marché est composée de toutes ces harmonies partielles, séparément conçues et voulues par les contractants. Mais cette harmonie totale n'est composée que d'harmonies individuelles, d'avantages privés, voilà son défaut. Il s'agit de savoir si cette somme d'avantages particuliers, cette satisfaction donnée h une foule de pclits désirs individuels, s'accorde ou non avec le but général du pays, c'est-à-dire avec les volontés patrioliquement convergentes de ces mêmes individus, avec le système national de leurs activités politiques et sociales. Or, fréquemment, entre cette somme d'harmonies individuelles et ce système national, qui est une somme d'unissons individuels pour ainsi dire, il y a désaccord. Quand il y a accord, on s'en aperçoit à la prospérité politique autant qu'économique de la nalion qui en bénéGcie : exemple, l'Angleterre. Quand il y a désaccord, on en est averti par des symptômes tout contraires. En tout cas, les hommes d'État doivent constamment s'inquiéter de cette question. Ce qui importe, avant tout, ne l'oublions pas, 'ce n'est pas le libre échange industriel et commercial, c'est le libre échange scientifique, artistique, moral, lequel peut fort bien se concilier avec le protectionnisme économique. Il faut se garder de confondre avec le protectionnisme économique des nations modernes qui se hérissent de récifs douaniers pendant que, par les mille bVèches de leurs frontières, circulent librement les trains de voyageurs, les dépêches télégraphiques, les journaux, tous les courants de la pensée, le protectionnisme économique des peuples barbares ou demi-civilisés, essentiellement fondé sur leur protectionnisme moral et social, qui a aussi ses douanes : j'entends par là ce systématique et sincère dénigrement de l'étranger, ce parti pris de ne rien admirer d'exotique, qui est si remar-

quablc chez certains peuples primilifs et qui d'ailleurs n'empêche, pas des crises fréquentes d'engouement pour les choses du dehors. Quelle force a dû avoir, chez les Hébreux, par exemple, cette insensibilité voulue aux exemples étrangers, cette cécité systématique pour Téclat étranger» pendant leur longue captivité en Egypte et à Babylone ! Ne faut-il pas aussi qu^elle soit énergique au plus haut degré chez les Arabes d'Algérie et chez les derniers Peaux-Rouges des Etals-Unis ! En analysant ce qui se passe dans ces sociétés closes, on voit qu'entre le fait de Timitation des parents et le jugement porté sur leur supériorité il y a causalité réciproque. L'enfant, le jeune citoyen, a commencé par imiter ses pùrc et mère, ses anciens, parce qu'il a senti leur force supérieure à la sienne, leur savoir supérieur au sien ; puis il a jugé ses parents et ses concitoyens, sa famille et sa cité, supérieurs à tout le reste de la terre, parce qu'il a pris riiabitude de les imiter. Or, quand, pour la première fois, par une fissure au rempart d'airain de l'orgueil barbare, le flot des exemples exlt»ricurs commence à pénétrer, il se produit un rajeunissement subit, une fécondation! qui rappelle rélargissement soudain de l'esprit évadé du préjugé dogmatique ou le déchirement de l'cgoïsme par l'amour. C'est ce bénéfice de la civilisation que les peuples modernes ne veulent pas perdre. Aussi n'estil en rien menacé par les guerres de tarif douanier qu'ils se livrent de temps en temps et qui n'entravent nullement l'assimilation sociale, la communion spirituelle vers laquelle ils tendent. Quand même ils n'échangeraient plus aucun produit, ils ne laisseraient pas d'échanger encore toutes leurs inventions productrices, et, tout on restant même chez eux, de s'entre-visiter idéalement : libre échange social qui, du reste, doit tôt ou tard entraîner à sa suite, finalement, le libre échange économique.

Cela dit sur la queslion du libre échange ou plulfrl de l'échange de .nation à nation, demandons-nous ce quest réchange en général, quelle est sa vraie place parmi tous les modes de répartition et d*adaptation de la richesse, et s'il y a une formule générale de la vie économique à cet égard, analogue ou non à la fornmle générale de la vie politique ou de la vie juridique.

Nous savons que rechange suppose la propriété individuelle. N'est échangeable que ce qui est appropriable. Or, les choses appropriées ne peuvent progresser dans la voie de leur adaptation aux désirs humains qu*en changeant de main. Mais rechange, nous le savons aussi, n*est pas le seul mode de déplacement des propriétés. Les richesses une fois produites, celles des morts se répartissent entre les vivants en vertu des lois de succession ou des testaments, ce qui ne présente aucun des caractères de rechange. Celles des vivants se répartissent entre eux : 1* par la conquête ou le vol ; 2*" par la donation, toujours plus ou moins volontaire, y compris le don obligatoire, l'impôt; 3* par réchange, y compris la vente, le louage, le prêt, tous les contrats onéreux. Dans une société en progrès ces trois catégories de distribution des richesses, les deux premières aussi bien que la troisième, se développent ou se transforment, et il n'est pas sûr que la troisième soit toujours ou doive toujours être celle qui est appelée au plus grand développement. En ce qui concerne la première, qu'on songe, non seulement aux vols proprement dits dont le nombre a triplé en France depuis cinquante ans, mais surtout aux trusts, aux monopoles abusifs, aux extorsions des compagnies puissantes ou des associations tyranniques, aux tricheries des jeux de Bourse. La deuxième augmente aussi partout où la population s*accroU, la vie d'un père de famille

L^ÉCIIANGE ^T7

n*élanl qu'une série continuelle de donations faites à ses enfants.

Les économistes» quand ils parlent de la distribution des richesses après avoir traité de leur production» semblent se représenter une masse énorme et unique de richesses qui, venant d*6tre produite à Télat indivis, demande h être distribuée et répartie entre les consommateurs. Ce point de vue implicite et persistant est évidemment faux ; car la richesse nait distribuée et répartie toujours d*une certaine façon, souvent elle se consomme sur place là où elle a été produite, et, quand il en est autrement, Topération intermédiaire entre sa production et sa consommation doit s'appeler une redistribution. 11 en est ainsi même dans le cas où le trésor public répartit entre les fonctionnaires et employés de rÉlat à tous les degrés les sommes dont il dispose, et qui sont un grand bassin formé par les millions de petites sources coulant de la bourse des contribuables. De même, une compagnie de chemins de fer répartit entre ses employés, ses obligataires et ses actionnaires, les sommes qu'elle recueille aux guichets des gares et qui proviennent de la poche des voyageurs.

Dans ces deux cas — qui rentrent dans ce que Courcelle- Seneuil appelle la distribution des richesses par Tautorité — il y a eu d'abord production-distribution des richesses nées sous forme multiple et divisée, puis concentration de ces richesses, enfin rcdistnbution de ces richesses.

Ici, comme dans révolution * du pouvoir, on passe d'une division de la richesse relativement fortuite et incohérente, à travers une concentration transitoire, à une division relati voment harmonieuse et rationnelle de la richesse ; — rationnelle en ce sens que la quantité des appointements est censée se proportionner toujours, et se proportionne souvent, à l'importance des services rendus.

La différence avec le cas où raiilorilé n'intervient pas —

(I) Je inc permets «le renvoyer k mes Tmnx forma liomt du Pouvoir.

au moins directement et explicitement — c'est que : ou bien la richesse se consomme là où elle est née, en sorte que sa division native reste sa division Hnale S ou bien sa division native se transforme, par l'échange prive\ par le commerce, sans nulle concentration préalable, en une autre forme de division beaucoup plus rationnelle, puisque, eu s*échangeant, les produits se déplacent dans le sens de leur plus grande ulililc.

Chacun de nous, à vrai dire, — et non pas seulement rÉlal ou les grandes compagnies — est à la fois centralisateur et distributeur de richesses. Les sources de notre petite bourse sont multiples et varices comme le sont nos dépenses. El, si Ton compare, dans un budget de père de famille quelconque — ou même de célibataire — la diversité des iïources du revenu à la diversité des dépenses, on s'apercevra facilement que la première est bien plus incohérente et fortuite, bien moins justifiable et explicable que la seconde. Il y a une vérilable hiérarchie systématique de nos dépenses, correspondante à celle de nos besoins organiques ou sociaux ; de là, dans tous les budgets de famille appartenant à la même classe, la même proportion à peu près des divers articles de dépenses en nombre à peu près égal : on en a pu faire un tableau générique. Au contraire, la proportion des diverses sources de revenu est extrêmement variable et leur nombre très inégal.

Comme les sources de la richesse, les sources du pouvoir sont multiples et diverses, et, pas plus pour le pouvoir que pour la richesse, il n'est permis de séparer la production de la répartition comme si celle-là précédait celle-ci. Chacun de nous, père de famille, patron, mari, — et non pas seulement chaque fonctioimaire, chaque homme d*Ëtat — a son pouvoir, comme chacun de nous a sa bourse. Et

(1) Parce que sa division native se trouve être rationnelle (car le paysan qui produit prccisémeni le blé, le chanvre, le bois, nécessaires à sonaliiDcntalion. à ses vêlements, à sa maison, réalise ainsi, iuimédiateiuenft. l'adaptation du produit au besoin).

le pouvoir de chacun de nous comme sa bourse, se forme, se grossit incessamment ou se renouvelle, par des apports variés. Le pouvoir 'centralisé, par exemple, sur la tète d'un écrivain marié et père de famille, provient de ses enfants, de sa femme, de ses lecteurs qui, au fur et à mesure qu'ils se multiplient et qu'ils le prennent plus au sérieux, augmentent son influence spirituelle, etc. Un député possède une source de pouvoir qui n'est que la concentration sur sa tète de tous les votes de ses électeurs, c'est-à-dire de tous les espoirs que ses électeurs fondent sur lui, de tous les vœux qu'ils déposent en lui. Un président de la République p/ebisciUf, comme Louis-Napoléon en 1851, concentre dans ses mains tous les pouvoirs de souveraineté politique disséminés, avant son élection, entre ses 7 ou 8 millions d'électeurs ; puis il les dissémine sous une autre forme entre tous les fonctionnaires qu'il emploie à ses fins.

11 en est du pouvoir momentané et concentré sur la tète de chaque citoyen, homme privé ou homme public, comme de son budget, domestique ou national. C'est un tuyau d'arrosage où l'eau entre par mille fissures éparscs et sans lien et d'oïl elle sort par mille petits trous régulièrement percés, en pluie féconde et bien répartie.

Mais, dans la redistribution du pouvoir, qu'est-ce qui est analogue au rôle joué par Véchange ? ou n'y a-t-il rien de pareil ?

Pour le pouvoir comme pour la richesse, mettons à part les cas où il est consommé là mrme où il est produit : c'est le cas du paysan qui se nourrit de ses produits, c'est le cas du père de famille sauvage qui, tenant son pouvoir de ses enfants (car leur obéissance et leur crédulité spontanées sont les sources productives de son pouvoir) l'exerce, le consomme, en se faisant obéir et croire par ses enfants mêmes. — Mais, pour peu que le pouvoir soit étendu et s'élève au-dessus du pouvoir domestique, il ne peut s'exercer qu'en se déléguant, au moins en partie. Et alors il convient de

distinguer, d'une pari, les sources du pouvoir (obéissance spontanée et traditionnelle des millions de sujets au monarque héréditaire, — ou élection des présidents — ou des dcpulés), d'autre part les canaux d'écoulement du pouvoir (c'est-à-dire des délégués, fonctionnaires royaux ou républicains, n'importe). Or, quand il y a délégation du pouvoir, répartition systématique et délibérée du pouvoir, n*y a-t-il pas un véritable échange? Après réflexion, on s'apercevra qu'il n'en est rien, et que l'échange est un fait étranger k la vie politique.

Il est très rare que deux dépositaires de pouvoirs distincts échangent leurs pouvoirs l'un contre Taulre : or, c'est le seul cas où on puisse voir l'équivalent du troc. Et jamais ce pseudo-échange ne s'accomplit que grâce au bon vouloir de l'autorité supérieure, de telle sorte que, .même dans ce cas, il y a dvlvgation implicite de cette autorité. Délégation^ qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire (lonaiion et non échange. Sans doute une donation est souvent faite sous condition, mais jamais on n'a eu Tidée de la considérer à cause de cela comme un échange. Un legs conditionnel est-il un échange? non. D'ailleurs, combien de fois la nomination à un emploi ofGciel qui donne un grand p:)nvoir, la nomination d'un général élevé au rang de commandant de corps d'armée, ou d'avocat général élevé au rang de procureur général, est-elle une donation pure et simple, sans nulle renonciation aux pouvoirs que le titulaire possédait auparavant et qui ne font que s'accroître !

11 y a échange de droits comme de richesses. Le contrat de vente ou de fermage, ou toute autre convention, n'est qu'un échange de droits. Tout échange de richesse, au fond, implique un échange de droits. Et c'est par des échanges de droits qu'on exerce ses droits, comme c'est par des échanges de richesses qu'on utilise ses richesses, sauf le cas où on les consomme immédiatement, analogue au cas où l'on use directement de son droit de propriétaire ou de

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fermier en labourant sa terre, en taillant sa vigne. Mais ce n*esl jamais par des échanges de pouvoir que Ton exerce son pouvoir. Par exemple, quand le capitaine donne un ordre et que le soldat obéit, où est rechange de pouvoirs ici?

Si Ton cherche en quoi Texercice du pouvoir diffère de Texercice du droit ou de la dépense de la richesse, on verra qu*au fond, dans le cas ou le chef militaire ou civil commande et où le subordonné obéit, le subordonné et le chef poursuivent ou sont censés poursuivre le mfime but, patriotique ou social. C'est en vue de ce but commun aux deux que le commandement de Tun et Tobéissance de l'autre peuvent être dits co-adaplés. Mais, quand on passe un contrat de vente avec quelqu'un, chacun des contractants a son but distinct^ et il y a deux adaptations différentes entrclacées dans le même acte complet : Tadaplalion de l'achat fait par B à la fin de A vendeur; et ladaplalion de la vente par A à la fin de B acheteur.

En somme, la vie tkonomifjue — et aussi bien juridique — est une simple assistance mutuelle, tandis que la vie politique est une collaboration. En cela celle-ci est supérieure aux deux autres (qui n'en font qu'une). Mais la loi qui régit leur fonctionnement est la même, nous l'avons vu. Systole et diastole, appel et refoulement, concentration et distribution, voilà les deux termes successifs et alternatifs de Topposition rythmique qui, continuellement, fait la vie et l'adaptation économique , aussi bien que politique. On appelle à soi, de divers côtes, une certaine source de pouvoirs, de droits, de richesses S qu'on centralise momentané-

(1) Ucinarqiions. en passant, le caractère éminemment individualiste de l'idée de droit, si on la compare aux deux antres. On conçoit le droit comme existant ciicz un individu pur la conviction même qu'il a de le posséder, alors mùuie que les autres hommes, ses concitoyens, refuseraient de le reconnaître. En tout cas. on ne juge pas que la reconnaissance d'un droit par les autres hommes le constitue essentiellement. Au contraire, on juge que le pouvoir d*un homme consiste essentiellement dans la disposition des autres hommes à lui obéir, et que la richesse consiste essentiellement dans la valeur que d'autres hommes attribuent à tes biens.

ment et qui, par la dépense ou Tcxercice qu'on en fait, se ramifie harmonieusement.

Dans une cerlaine mesure, par suite du socialisme d*Ëtai et du grossissement des budgets dÉlat, Ton est en train de passer d'une répartition irrégulière et libre des richesses à leur répartition réglée et systématique moyennant leur concentration momentanée dans le trésor public. Celte transformation, louable ou non, tend certainement à s'accentuer encore; mais il n'est pas nécessaire de supposer, pour qu'elle alleigne son apogée, que l'idéal du collectivisme se réalise. Il suffit d'admettre que, à côté de l'administration publique, grandissent aussi, et môme plus vite encore, des admiuislralions privées, telles que nos compagnies de chemins de fer ou d'assurances, nos grandes usines, nos syndicats, en sorle qu'un moment viendrait où il n'y aurait plus que des foncLionnaircs, soit officiels, soit pseudo-officiels, les ouvriers eux-mêmes élant investis de fonctions jugées sociales cl àappoinlemenls fixés par des autorités reconnues de lous. Le travailleur libre, déballant librement ses prix, deviendrail alors un oiseau rare, une curiosité phénoménale, comme le propriélaire d'alleu en pleine féodalité.

En Icriuinanl, n'oublions pas de remarquer que l'Échange est un simple moyen terme, — à la vérité très prolongé — dans l'évolution économique envisagée de ses phases initiales à ses phases finales et conjecturées. Il tend à se rendre inulile et fait chaque jour un pas vers sa propre destruction, vers un état futur où prédominera la donation, d'où il est éclos. Le progrès de l'adaptation économique, en effet, consiste à faire travailler de plus en plus les morls et les forces physiques au profit des vivants, pour dispenser finalement ceux-ci de travailler les uns pour les autre. Si les idées des morts et les forces physiques captées grâce à elles, suffisaient à satisfaire tous les besoins des vivants, devenus les directeurs, à peine occupés, de ces forces, de l'emploi de ces idées, tous les produits seraient gratuits,

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et il n*y aurait plus d'échange. La proportion des biens gratuits va donc en grandissant à chaque progrès de la civilisation. Mais si la gratuité universalisée — idéal bien lointain — vient jamais à supprimer rechange, cela ne veut pas dire qu'elle supprimera l'association — dont nous allons parler maintenant. Loin de là, c'est seulement gr&ce à l'association universalisée elle-même qu'elle pourrait se réaliser.

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