CHAPITRE FINAL
Le sujet de la populalion occupe en économie politique, comme en polilique, comme en droit et en morale aussi bien, une place lout à fait à part. El, dans chacune de ces sciences, il demande à ôlre Irailô successivement sous les trois points de vue de la répétition, de l'opposition, de l'adaptation . J'aurais donc pu à la rigueur le rattacher aux deux livres qui précèdent de même qu'au dernier. Mais, à vrai (lire, il est préférable de le détacher des trois et de no lui consacrer qu'un court chapitre, puisque, après tout, abordée par ce côté, la psychologie économique est moins sociale que biologique.
La populalion lend h se multiplier par répétition héréditaire^ comme chaque forme du travail et delà richesse lend à se multiplier par répétition imilalive, et il importe de considérer d'abord les rapports que ces deux progressions, d'allure inégale, ont Tune avec l'autre. En second lieu, les rapports de deux populations inégales et inégalement croissantes ou décroissantes, s'imposent h l'attention non seulement de l'homme politique au point de vue des conflits belliqueux, mais encore de l'économiste au point de vue de la concurrence industrielle et commerciale entre les nations. Enfin, le taux numérique de la population n'est pas ce qu'il y a de plus important ; ses qualités distinclives, ses apti- . tudes plus ou moins marquées à l'exploitation des inventions industrielles régnantes et au succès dans le grand concours international, ont lieu de nous préoccuper encore davan** tage.
Tel esl, dans loutc sa complexilé, le problème de la populalion.
On en a cependant exagéré ou mal compris rimporlance, ù noire avis, quand on a vu dans la tendance ascendante ;' de la population « le moteur principal de révolution écono-
. mique » (Kovalesky) et même de l'évolution sociale tout
-^ entière (Cosle) '. Des deux séries de similitudes vitales etde
:! simililudes sociales qui sont liées Tune & Tautre, des deux
i progressions ou des deux tendances à la progression qui
1 font se multiplier les exemplaires d'un type vivant, d'une
>. race ou d'un ensemble de races, et les exemplaires d'une
espèce de richesse, ou aussi bien d'une forme d'expression verbale, d'un myllie ou d'un rite, etc.; de ces deux répétitions multipliantes, Tune par génération, l'autre par imitation, ce serait donc toujours la première qui pousserait ou entraînerait l'autre. Qu'il en soit ainsi le plus souvent, pas toujours, aux débuts de l'évolution sociale, c'est pos- ' sible : on peut supposer qu'alors le génie individuel, quand
V il éclùl, ne se décide à inventer, à inaugurer quelque nouvelle forme, plus productive, de chasse ou de domestication animale, que sous la pression de la nécessité, sous la poussée du flot humain débordant. Encore est-ce méconnaître l'importance de la libre inventivité par jeu, si manifeste dans l'exubérance linguistique des primitifs. Mais, à mesure que le faisceau des inventions se grossit, l'explication des inventions nouvelles doit être demandée bien plutôt aux inventions antérieures dont elles sont la combinaison ingénieuse, qu'aux difficultés croissantes de la vie qui en sont la cause occasionnelle. En outre, à aucune époque, il n'est vrai que le niveau de la civilisation soit subordonné au taux de la population ; l'inverse est manifeste... À toute époque, le taux que la popu-
V lation ne saurait dépasser est déterminé par le niveau de la
civilisation ; et la tendance de la population à croître est encouragée ou endiguée, stimulée ou paralysée, par l'étal
(1) Voii' la Sociologie de ce dcroter. Voir aussi Loria. Pt'oblèmeg.,,
économique et social, dû à un groupe d*învcnlions coordonnées. Nous ne reviendrons pas sur celle considéralion déji indiquée. 11 sufPil de rappeler que Tlrlande n'a commencé & voir crollre sa population qu'après la découverte de la pomme de lerre, el que la population de la Belgique n'esl devenue si dense qu'après la découverte de ses mines de charbon et rimportalion des inventions étrangères qui lui permettent de les exploiter.
Sans doute, en remontant jusqu'aux premiers inventeurs du régime pastoral ou 'du régime agricole el industriel, on voit que la nécessité de pourvoir aux besoins d'une population tendant à grandir au delà de ce que permettaient les ressources déjà connues a été pour eux Taiguillon utile de leur génie inventif. Il fallait cette poussée el celle menace de la faim, soit; mais il fallait aussi et surtout le génie individuel. Sans celui-ci, cette poussée menaçante a beau agir, nul progrès n'éclât. Elle a seulement, le plus souvent, pour effet, le détachement de bandes guerrières qui, essaimant au loin, vont piller, ravager, coloniser. Et, d'autre part, môme au sein de populations clairsemées, où ne se fait sentir nulle urgence de découvrir de nouveaux moyens de subsistance, on voit apparaître des inventions capitales, telles que celle de Watt (l'Angleterre d'alors était un des pays les moins peuplés), inventions prolifiques, s'il en fut, qui donnent un coup de fouet décisif à la population. Papin et Watt ont suscité des milliards d'hommes à l'existence. Mais, plus féconds encore, les premiers domeslicateurs d'animau.^ ou de plantes ont été les grands procréateurs de l'espèce humaine.
Le génie inventif tient de la sorte le « génie de l'espèce » sous sa dépendance. Il en fait ce qu'il veut. Car il ne Taiguillonne pas toujours, il l'arrête aussi parfois ou le force à rétrograder. Quand, dans une population très civilisée, déjà nombreuse, mais qui pourrait facilement s'accroître encore, comme dans la France actuelle, la natalité diminue peu à
ta
peu, cherchez bien, c'est toujours à des idées nouvelles, de pinson plus propagées, qu'est due celle régression. Le principe nouveau de régalilc démocratique, qui a pour conséquence pratique la copie des besoins d*en haut par les classes d'en bas, Tambilion généralisée de se hisser le plus haut possible sur le mùlde cocagne de l'avancement professionnel ou de la hiérarchie sociale, vainement niée de bouche, en s'allégeanl le plus possible de tous les impedimnila de famille : Icllc est, au fond, la principale cause de la dépopulation française V
Et la marche a<cendanlc de la population est si peu le motetir principal de Ivroluiion iconomiqut'y que celle-ci n'a jamais marché d'un pas plus rapide, par une accumulation merveilleuse de découvertes et de perfectionnements, que depuis le ralenlissemcnt de la natalité, et dans les p«iys on dans les provinces précisément où ce phénomène est le pins maniné. dan< l'est des Klals-Unis. dans le midi de lAni^lclerre et dans le nord de la France.
Cet erreur écartée, avons-nous aussi o combattre celle de Mallhus, sur l'accroissement de la population, toujours plus rapide, d'après lui, que celui des subsistances? M. Nitti, entre autres écrivains -, en a fait une réfutation décisive. « Quoique dit-il, les subsistances (dans la Grande-Bretagne) se soient accrues autant et plus que la population, l'augmentation de la natalité s'est arrêtée tout à coup et les naissances diminuent sans cesse. En 1878, dans l'Angleterre et le pays de Galles,
(1) Dans sa thèse intéressante sur les îdces égaliiaires (1899). M. Bougie attribue eu partie pour cause à la diirusion de ces idées la coucentraUon urbaine de la population. Il Kcrail encore plus vrai de dire que cette coodeusalion est due à celle diiïusiun. L*esprit égalilaire a certainemeiit beaucoup coulribué à favoriser Témigration des campagnes vers les villes — en môme temps qu'à entraver ou arrêter le progrès de la natalité. — M. Arsène Dumont. dont tous les travaux sont À lire sur cette question de la Population, dit très bien : «.C'est une vérité qu'on ne saurait trop redire, on a la natalité non de la classe sociale  laquelle on appartient mais de la «classe à laquelle on voudrait appartenir. i»(£88ai sur la natalité dans le canton de Condé-sur-Noireau, en Calvados. Journ, de la Société de itatist. de Paris, 1900.)
(i) Voir aussi Henry Georges.
les naissances avaienl été en proporlion de 36,5 par 1 000 habitants; en 1880, elles n'étaient déjà plus que de 34,2; et, cinq ans plus tard, en 1885, elles descendaient à 30,5. Le même phénomène s*est produit en Ecosse et en Irlunde... » d En France aussi la richesse nationale s*est beaucoup plus rapidement accrue que la population'. » En Amérique, de même. La population totale de l'Europe et des Etats-Unis, de 1873 à 1885, s'est accrue de 14 p. 100, taudis que, dans le môme intervalle de temps, la production totale du froment dans le monde s'est accrue de 22 p. 100 (Hector Denis).
Ce qu'il importe de remarquer ici, c'est que Malthus a été conduit à cetle erreur grossière, et beaucoup d*autres après lui, par l'obsession du point de vue objectif. S'il eût pris la peine de remarquer que les cellules cérébrales mènent le corps, y compris les organes de la génération, il eût compris que la clef du problème qui Tinquiétait était, avant tout, psychologique. A ce point de vue, on voit clairement que le désir de paternité est contenu ou refoulé par le désir du luxe ou du confort et que chaque nouveau besoin qui naît empêche de naître un enfant.
Courcelle-Seneuil, — qui mérite du reste un rang à part, et très élevé, parmi les économistes — développe une formule propre, d'après lui, à déterminer le lien constant el nécessaire qui existerait entre la production des richesses et le chiffre de la population dans un état social donné. « La somme des revenus annuels d'une société, divisée par la quantité de richesses dont la consommation est indispen- s sable à un individu pour vivre, donne le maximum possible de la population de cette société. Et cette population descend d'autant plus au-dessous de ce maximum qu'il y a plus de consommation au delà de ce qui est indispensable & un individu pour vivre. » C'est là « le chiffre nécessaire de population ». « Représentant par p le chiffre nécessaire de
(i) La population et le syitème social (trad. franc.)- Voir aussi M. Paul Leroy-Deaulieu à ce sujet, quHI a beaucoup contribué à élucider.
populalion, par /• la somme des revenus, par i la somme des inégalilcs (c'esl-à-dire ce qui, pour certains individus, plus ou moins nombreux, excède le minimum de coDSommalion) el par c le minimum de consommation individuelle, la formule économique de la populalion sera : ;; = ^ J ' . » De celle formule se dcduisenl des conséquences importanles. La populalion peul augmenter : I" par raccroissement des revenus; 2" par la diminution des inégalilcs; S"* par rabaissement du minimum de consommalion. »
A rinverse, ajouterons-nous, elle peul diminuer, soit, 1" par la diminution du revenu; soil, 2^ par Taccroissemenl des inégalités; soit, 3** par rélcvalion du minimum de consommalion, aulremcnl dit par la compliciition des besoins.
Mais, dans cette formule, lauteur à omis les influences les plus importantes, cl c'est daulant plus surprenant qu'il les indique ailleurs et qu'il en est souvent préoccupé, mais sans jamais les dégager assez nettement. Il pari, ici, d'une somme donner de revenus. Mais pourquoi cette somme, plutôt que Iclle autre? Il faudrait répondre. 11 part aussi d'une certaine somme A^invfjalUcs^ c'est-à-dire d'étalons de vie très inégaux qui s'imposent aux diverses couches de la populalion el qui conslituenl pour chacune d'elles le mmùnum effectif de consommation au-dessous duquel il ne vaut plus la peine de vivre ou du moins d'appeler des enfants à la vie. Mais pourquoi el comment ces conceptions si difTérentcs de la vie el des moyens d'existence indispensables se sontelles formées et s'enlreliennenl-elles si différentes, à côté les unes des autres? Enfîn, il pari d'un minimum de consommalion qui, à vrai dire, n'est que le minimum de ces tninima, le plus bas d'entre eux; el, à propos de celui-ci comme des autres, on doit se demander : Comment cl pourquoi s'impose-l-il et est-il différent d'un pays à l'autre, d'un temps à l'autre?
Courcelle-Seneuil à omis d'éclairer sa lanterne, et cependant il connaît bien l'une des lumières au moins sans les-
quelles le problème posé reste obscur : Tidée d'invenlion. C*est le groupe des inventions industrielles (ou politiques même) connues à un moment donné, qui, à ce moment, nous le savons, détermine le maximum possible de production et de population.
Supposons d'abord une nation close, dans une lie par exemple, sans commerce avec les nations voisines. A chaque invention nouvelle qui permettra de mieux exploiter les ressources du sol au point de vue de Talimentalion, des vêtements, du chauffage, — quand, notamment, une plante nouvelle telle que la pomme de terre y aura été importée — le maximum de population que comportera à la rigueur cette île s'élèvera. Mais si, comme il arrive d'ordinaire, en même temps que ces inventions répondent à des besoins de première nécessité, des inventions nouvelles apparaissent qui font naître et propagent, par la facilité de les satisfaire, des besoins de seconde nécessité, des besoins voluptueux, des besoins de luxe, ne voit-on pas que ces derniers besoins vont entrer en lutte avec les premiers pour leur disputer une partie des ressources du sol et faire croître du tabac, par exemple, ou des fleurs, dans des terres qui pourraient produire du blé ? La question de savoir si, finalement, la population sera accrue ou sera diminuée par suite des inventions nouvelles, dépend donc du degré d'intensité et de généralité auquel parviendront les besoins de luxe, et de l'obstacle plus ou moins insurmontable qu'ils opposeront dans le cœur de la majorité des habitants au besoin de maternité ou de paternité. C'est une question, donc, de mesure des désirs antagonistes.
Cette même population insulaire, par suite de principes philosophiques découverts et propagés par quelque Jean- Jacques Rousseau indigène, ira se démocratisant. Est-ce que la diminution des inégalités de consommation jugée indispensable dans les diverses couches de la population aura nécessairement pour effet d'élever le maximum de popula-
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lion? Non, il se peut, au contraire, — cela découle môme des lois de rimilalion — que Tenvie imitalive des besoins d*en haut élève le minimum de consommation des couches les plus inférieures au niveau du minimum des couches supérieures, et non vice versa, II pourra donc s'ensuivre une tendance à rabaissement de la natalité.
Toutefois, cet abaissement de la nalalité, ce déclin de la population, par l'elTet des causes indiquées, pourra-l-ii se poursuivre indéfiniment? Non. Une chose que Courcelle- Seneuil n'a pas vue et qui me semble importante, c'est qu*il y a ici à marquer non pas un maximum seulement, mais un minimum de population, clans ufi, (Hai donné des invenlions et lies besoins^ et que, entre les deux, oscillent le flux et le reflux de la natalité. En effet, si, à mesure que les besoins de bien-cire, de luxe, d'art, d'amour-propre, se développent, la luUe entre eux el le besoin de yénéralion devient plus vive et finit par tourner à l'avantaye des premiers (d'où arrêt de la population parvenue à son maximum, puis décroissance); il vient un moment à Tinverse, où, à force de diminuer, la populalion tombe au-dessous du degré de densité indispensable à Tentrelien des industries de luxe el d'art (de locomolion d'abord, de communications mentales rapides), des industries de confort et de bien-être, dont le besoin s'est répandu cl enraciné; et alors, loin d'être combattu par ce besoin, le désir de génération est stimulé par eux. D'où reprise de la natalité.
Nous avons supposé un État clos, sans relations extérieures. Mais renversons ces barrières de douanes, qui, dans la réalité des choses, n'existent jamais aussi escarpées. Les Étals sont en perpétuelles relations de voisinage. Qu*arriverait-il si une nation civilisée dont la population viendrait à décroître ne sentait pas la stimulation du besoin de reproduction par les besoins mêmes de luxe et de bien-être qui lui ont fait obstacle autrefois? 11 arriverait que les populations voisines immigreraient peu à peu en elle, comme on fait déjà chez
nous, pour remplir les places vides àfi ses ateliers, de ses charniers et alimenter ses industries. D'une manière ou d'une autre, la déclin de la population serait arrêté.
Il y a donc un minimum comme un maximum de population inhérent à chaque état des connaissances , à chaque fais ^ ceau d'inventions et de découvertes civilisatrices.
Mais n'y u-t-il pas aussi, entre ce maximum et ce minimum» un point d'élection qui marque Y optimum de population» le point de prospérité maxima où bat son plein la fortune d'une nation?
La question est plus complexe qu'il ne semble d'après ces aperçus. Il ne s'agit pas seulement de savoir quel est le meilleur parti qu'une race donnée ^ sur tm territoire donnée peut tirer des ressources du sol; il s'agit, en somme, dans les grandes luttes de l'histoire, de savoir quelle est la race qui tirera le meilleur parti d'un sol donné; de là les guerres. Et, en prévision des guerres et des conquêtes, il s'agit pour chaque nation de savoir comment elle défendra son territoire, comment elle se défendra elle-même contre les prétentions d'une nation voisine ou lointaine qui se prétendra orgueilleusement plus aple qu'elle à exploiter les richesses de son sol natal...
Or, à chaque état des inventions militaires^ à chaque progrès de Tart militaire, correspond un minimum de popu/a^ lion nécessaire à la défense nationale (ce minimum s'est considérablement élevé depuis l'invention de la poudre et des armes à tir rapide et l'accroissement des États centralisés).
Remarquons que la défense et la conquête comportent un minimum de population, variable d'après Tétat de l'art mili-r taire, mais ne comportent pas de maximum. Plus les États sont peuplés, plus ils sont forts militairement.
Le minimum de population requis au point de vue de la force militaire peut être tantôt au-dessus, tantôt au-dessous du minimum de population exigé par le maintien du
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niveau de civilisalion. Dans un 1res grand Ëlat, il peul être au-dessous; dans un 1res pelil Èlalil est au-dessus. Un 1res grand Étal, tel que TEmpire romain, est donc exposé à voir sa population descendre plus bas que le minimum requis pour le mainlien de sa civilisation, car nulle préoccupation militaire ne lui interdit de s^arrèler avant cette limite dans la voie du dépeuplement. El, de fail, ce n est pas faute dliommes que l'Empire romain a été envahi par les Barbares : sa population eut élé bien suffisanle si elle eût conservé le goût des armes. — Quoi qu'il en soil, les deux viinima dont il s'agit ne coïncident pas, ce qui complique étrangement le problème de la population.
C'est la nalion (ou, dans chaque nation, la couche de populalion) la plus adaptée à l'exploitation des inventions régnantes, — militaires ou civilisatrices, — qui pullule le plus. De là, peu à peu, lexpauiiion coloniale ou conquérante de celle nalion et la prédominance interne de celte couche, prédominance qui a pour effet de modifier ce qu'on appelle la racc^ amalgame de races différentes. — Peut-on dire, à rinverse, que les invenlions, militaires ou civilisatrices, les plus adaptées à la mise en relief et en vigueur de la nation régnante, ou, dans chaque nalion, de la classe dominante, vont se mullipliant? Cela n'est vrai que dans une bien faible mesure; car les invenlions n'obéissent pas au conunandement, et le (jvnie souffle ou il ceul, poussé par une logique spéciale plutôt qu'appelé par les gouvernements.
Cet examen de la théorie de Courcelle-Seneuil vient de nous forcer à considérer le problème qui nous occupe sous les trois aspects qui nous sont familiers. C'est qu*en effet il est impossible de séparer ici les questions soulevées par la propagation humaine, de celles que soulève la lulte des nations ou ramélioration et la dégénérescence de leur race. Voici pourquoi. En vertu des considérations qui précèdent, il est clair que, à supposer môme les nations closes et séparées les unes des autres, par de grands espaces.
comme les astres dans le firmament, Taccumulation des inventions, par conséquent la complication des industries et des besoins dans chacune d'elles ou dans quelques-unes d'entre elles, ont pour effet inévitable d'élever sans cesse le minimum de population requis pour l'entretien du degré de bien-èlre accoutumé. Le besoin croissant que les hommes ont les uns des autres, par suite de la mutuelle contagion de leurs désirs, pousse au progrès de la population, c'est-à-dire, d*une part, à sa densité croissante et à l'organisation des villes, d'autre part à la multiplicalion des centres urbains et à l'extension de leur rayon d'influence. Il s'ensuit que, à force de grandir ainsi, les nations les plus murées finiront par se toucher et se heurter, par se battre ou se fondre ensemble. Aussi ne puis-je que souscrire à ces paroles de Nitli que « il n'est plus possible aujourd'hui (je dirai même jamais) de circonscrire le problème de la population dans les limites étroites d'une question purement nationale », car <c étant donné un système d'économie internationale (terme nécessaire, ajouterons-nous, de l'évolution économique), ce problème devient un problème universel ».
De là Textrème difficulté, la difficulté toujours grandissante, de la résoudre. Ni au point de vue du nombre, en effet, ni au point de vue de la qualité, le problème de la population ne se pose par rapport à la répétition et à l'adaptation économique, comme relativement à l'opposition économique et surtout militaire. — Karl Mario*, qui, comme tous les économistes, se place au premier point de vue seulement, a cherché à formuler les rapports entre la population et la production. Encore n'a-t-il égard qu'à la quantité. 11 a cherché quel est le chiffre normal de la population. « Normalement peuplés, dit-il, sont les pays dont les habitants rendraient moins bonne leur situation économique, soit en multipliant, soit en restreignant leur nombre. » Âllix, précisant ce point, dit que, d'après lui, « la population a atteint
(i) VOEuvre de Karl Marx, par Edgar Allix. 1898.
Tarde. — Pf ych. écon. IL — S8
un juste degré lorsque la masse des forces du travail qu'elle conlienl est en rapport normal avec la masse à peu près invariable des forces naturelles du pays.- » — H ne s'est pas aperçu que, si, parvenu à ce chiffre de popuktion, un pays a intérêt, au point de vue du maximum de produit et du minimum d'cfforl, h, s'y arrêter, il peut au contraire, au point de vue de la lutlc militaire et même industrielle avec d'autres pays, avoir un intérêt majeur à le dépasser. 11 ne s'est pas demandé non plus quelles sont les (ipniudrs que, par sélection naturelle ou sociale ou par éducation, /a mcillcurf adaplulun) do la population a l'emploi d*'s forces dtf pai/s doit développer. — Et il se serait demandé, en étudiant ce problème, si les aptitudes les plus propres à obleriir celte ulilisalion oplitna ne sont pas toujours celles qui favorisent le mieux le triomphe militaire, cl parlant f'rono//fi(/if(\ de la nalion dans son conflit possible avec les n.ilions iival(»s. \V\rn, donr, de plus complexe ni de plus anibiiiii que Ir ou plutôt /rs problèmes de la population, et rimpossibililé de les résoudre autrement qiuî par des à peu près et des cotes mal taillées, comme du reslc la plupart des questions sociales.
Le dé veloppement de la population, la concurrence économi- ([uc, — j'iijoulo, militaire, politique, linguistique, relii^ieuse, morale, eslhélique, — des populations, et ladaptalion dr la population à son idéal propre, ou des populations à leurs fins réciproques : ce sont là trois grands sujets de méditation inquiétants qu'un sociologue et un homme d'Ktat ne sauraient oublier ni désunir. Nous savons que ces trois lermes, répétition, opposition, adaptation, s'impliquent indéfiniment.
C'est parce qu'une race, une variété nationale, et historiquement formée, de Tespècc humaine, est adaptée à son genre de vie, à sa civilisation particulière, et a triomphé de races moins adaptées, qu'elle est prolifique et se répand au loin ; et c'est en se répandant qu'elle se heurte ou s'unil à d'autres variétés ethniques, en batailles sanglantes ou en
croisemenls féconds. De même, c'est parce qu'une forme de civilisation est adaptée aux besoins d'une ou de plusieurs races, et c'est parce qu'elle s'est substituée à des civilisations moins adaptées, qu'elle se propage ; et c'est en se propageant qu elle se heurte ou s'allie avec des civilisations différentes, ou ù la fois se heurte et s*allie, s'allie en se heurtant, avec elles, comme, par exemple, aux troisième et quatrième siècles de notre ère, les idées religieuses de la Judée avec les idées métaphysiques des Grecs à Alexandrie. — Tout ceci est vrai, non seulement des civilisulions prises dans leur ensemble, mais de chacun de leurs éléments, langue, religion, droit, industrie, morale et art, et aussi bien de chacune des notions, de chacune des inslitulions ou des types d'actions, qui constituent chacun de ces éléments.
On le voit, la population et le type social sont les deux termes d'une adaptation réciproque, mais la réciprocité est loin d'ôlre parfaite. Plus on remonte haut dans le passé, el plus le destin du type social parait subordonné à celui de la population à laquelle il s'aduplc bien plus qu'elle ne lui est adaptée; plus, à l'inverse, on descend du passé vers le présent et ravcnir, et plus le destin de la population, son débordement ou son tarissement, dépend du type social auquel il est nécessaire qu'elle s'adapte bien plus qu'il n'a besoin de s'adapter à elle. Né d'une race et pour une race, un type social se propage bien au delà d'elle, et s'impose à d'aulres races qui s'accommodent à lui comme elles peuvent ou disparaissent, pendant qu'il ne se plie et ne s'assouplit que très peu à leurs inclinations. — En somme, à l'origine, une race se fait son type social ; à la fiU; un type social se fait sa race ou ses races. C'est le triomphe graduel de l'esprit sur la vie.
La question de la population n'est donc pas une simple question de subsistance, comme le supposait Malthus, en simplifiant extraordinairement ce problème. Ou plutôt, pour qu'une population, en se répandant, trouve toujours des vivres en abondance, il faut d'abord qu'elle possède ou
qu'elle acquière lesapliludes requises parles nouvelles formes de produclioa des richesses. De là, comme il a été dit plus haut, la multiplication des Anglo-Saxons, plus propres que les nations néo-latines, par leur force et leur Gxilé d'attention, à la surveillance des machines. En second lieu, une population tant soit peu civilisée ne se propage jamais autant que le lui permettrait à la rigueur la quantité d'aliments dont elle dispose. 11 ne lui suffit plus de ne pas mourir de faim. Les exigences de confort et de prévoyance que son type social lui impose, à chaque époque, limitent sa propagation numérique. C'est non seulement à ses besoins présents de plus en plus nombreux et variés, mais à ses besoins futurs ou à ceux de sa postérité de mieux en mieux prévus qu'elle désire pourvoir.
Une série de statisticiens avaient, do Quctelet à Bcrtillon, à Bodio, à von Mayr, établi un lien entre les variations du prix des blés et celles des mariages. La hausse des blés s'accompagnait d'une diminution du nombre des mariages et vice versai Mais, voici que, depuis nombre d'années, le prix du blé a baissé plus que jamais, par suite des importations de froment américain, et cependant la inalrimonialilé xidi pas cessé de s'affaiblir aussi (sauf un léger relèvement, en France du moins, dans les deux ou trois dernières années). La raison de cette différence avec le passé, si l'on en croit M. Hector Denis, c'est qu'il s'agissait autrefois du prix du blé indigène et à présent du prix du blé exotique. L'observation a sa portée, en ce sens que la baisse du prix du blé indigène était un indice assez sûr de bonne récolte générale, de prospérité agricole dans le pays, tandis que, à présent, lebas prix du blé américain ne prouve pas le moins du monde que les agriculteurs de France ou d'Angleterre aient eu « une bonne année ». Mais il n'en est pas moins vrai que
(1) M. Hector Denis a fait aussi des recherches tendant à démontrer que. en Belgique, il y a un certain nombre d'années, le chiffre des mariages avait varié comme le prix du charbon de terre, montant et descendant avec ce prix...
c'esl là un échantillon des erreurs auxquelles les constatations de la statistique peuvent nous conduire quand on les généralise sans les avoir analysées dans leurs causes psychologiques.
La vraie influence qui agit sur la tendance au mariage» est Tcspérance plus ou moins vive en l'avenir, espérance influencée elle-même par toutes sortes d'apparences, trompeuses ou vraies, parmi lesquelles une bonne récolte joue un rôle important, mais de moins en moins important à mesure qu'on s'élève en civilisation. Par le progrès de l'ins- Iruclion, qui étend sa prévoyance dans l'espace et dans le temps, le dernier paysan même ne restreint plus à une seule année ses perspectives et ne se laisse ni abattre ni rassurer pleinement par une mauvaise ou une bonne récolle. Pour qu'une bonne récolte exalte si fort l'espoir d'un jeune cultivateur qu'il songe aussitôt à se marier, il faut qu'il soit resté bien enfant.
Une statistique, bien plus profonde que la précédente, a montré un rapport inverse des plus frappants, et conforme à ce qui vient d'être dit, entre le nombre des livrets de caisse d'épargne ou des polices d'assurance et celui des enfants par ménage, dans les divers départements français. Il s'ensuit que le développement de la prévoyance est contraire à celui de la natalité. Mais ce que la statistique ne dit pas et ce qu'il est nécessaire d'ajouter pour prévenir une erreur assez fréquente, c'est que la prévoyance dont il s'agit n'est pas purement égoïste. Ne confondons pas deux choses différentes que la statistique ici nous présente pèlemôme : la prévoyance de l'individu qui ne songe qu'à son bien-être futur, et la prévoyance du père de famille qui songe à assurer le bien-être de ses enfants, à l'assurer de plus en plus ou à le rendre de plus en plus grand. Tout n'esl pas blâmable dans les motifs de notre dépopulation : on a, en France, de moins en moins d'enfants, en grande partie parce qu'on aime de plus en plus ses enfants, qu'on
438 LADAPTxVTION KCONOMIQUK
se préoccupe loiijonrs davanlnge de lenr avenir. Une nalalilê co|»icuse, eu cerlains |»ays, révèle siinplemenl Têgoïsmc paternel, rimprê\oyance ineen^ible el aulorilairc du /y^///»/' faniilifui.
Ce n'esî pas senlemeni Tespril de prévoyance qni csl con- Irnire à la nalalilé, v'vA aussi l'espril d'entreprise, qni senihh* cependant à première vue cire opposé au premier, mais, en l'ait, se développe <mi même temps (pie lui parmi Irs civilisés. I.e piourès de la civilisation, ciiose étranue, à mesure qu'il déploie res|)ril d'entreprise el d'audace sous sa forme poiilitpie, induslrielh». commerciale. ralropliic' sous sa Torme nalurclle et vilaie. Il y a là «touqiensation in un sens, mais non au point de vue de la «'onservation nalionale.
l/lir.mme d'I.lat patriote hlàme fortement ces calculs malthusiens des pères de famille trop tendres. Il a raisou. < ar le siilut de la pairie, de la civilisation nationale, à riieme de la i:ucrre, exi,i:c en temps de paix celte témérité d'imprévoyance qui multiplie les lionuues en vue de leur mutuelle extermination. S'il y a une surpopulation, le problème se résoud ainsi, par les combats, comme le problème de la surproduction industrielle se résout par les crises conunerciales. C'est à réaliser son vœu le plus profond, son vtru de diuée. qu'une population doil avant tout être adaptée, encore plus qu'à la satisfaction de ses besoins de confort et de luxe, el elle ne l'est qu'à la condition de se multiplier bien au delà de ce que la satisfaction de ses besoins de luxe et de confort lui permet. D'autre part, les aptitudes corporelles et mentales que requiert le triomphe dans la lutte belliqueuse ne sont pas celles qui sont exigées pour le succès dans la concurrence industrielle ou inlellecluelle. Quelquefois les unes nuisent aux autres. H faut donc opter, par suite ; opter entre des avantages et des qualités dissemblables, sans commune mesure. En fait, cette difBculté inextricable est tranchée par quelque cote mal taillée,
par un sacrifice partiel el toujours inégal des aptitudes diverses qui se contrarient; les chefs de famille en majorité, les chefs de nation, aiguillent' tantôt à droite, tantôt à gauche, suivant le vent de Topinion qui souffle, révolution de la race. Rien de plus aléatoire.
Si Ton ne considère que Tadaptation d'une population à ses fins économiques dans un Élat donné et pris à part, il suffit de la laisser faire et de la laisser passer pour ainsi dire. Par le taux changeant de sa natalité dans ses diverses classes, qui deviennent moins prolifiques là-où elles deviennent moins utiles, — et par les migrations de ses diverses
fractions à Tintéricur du pays, — elle finit par trouver d'ellemême la meilleure voie pour son meilleur emploi. Les populations s'adaptent en se mouvant, comme les richesses en s*échangeant. Mais cela est surtout vrai des migrations intérieures, comme l'a très bien montré Bûcher. Il y explique et y justifie de la sorte l'émigration actuelle des campagnes vers les villes, et, par «sa comparaison avec une émigration pareille qui a eu lieu au moyen âge ', en dégage la vraie raison d'ôlre. Au moyen âge se produit, non, comme de nos jours, une poussée générale vers quelques grandes villes, mais, dans la banlieue de chaque petite ville, — il n'y en avait ni ne pouvait y en avoir de grandes alors — un mouvement de la campagne environnante vers les métiers urbains qu'elle envahit ; jusqu'au moment oii, au xvi* siècle, « tous les métiers que pouvait faire vivre dans les villes l'étendue restreinte de leur débouché y furent représentés et pourvus du nombre suffisant de maîtres ». De nos jours, une économie nationale ayant succédé à cette économie urbaine^ les courants de la population sont moins nombreux et plus
(I) Sur les roouvemenU de la population, sur les immigrations et émi* grations comparées du présent et dupasse, en vue d'un ajustement meilleur de la populaUon à ses conditions d'existence, sur la question de savoir si la populaUon, en se civilisant, devient de plus en plus mobile (ce que nie Bûcher), il faut lire le chapitre Anal de ses Éludes d'histoire de Véconomiê politique.
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larges ; mais n'esl-il pas cerlain qu'ils s'arrêteront aussi, ({uand ils auront achevé l'œuvre d'adaptation économique qu'ils poursuivent? Toutefois, si rassurante qu'elle soit économiquement, cette perspective ne laisse pas d'être inquiétante politiquement, si Ton songe à la nécessité d'une forte proportion rurale de la population en vue des fatigues de la guerre. Mais il se trouve que le service militaire contribue pour sa forte part à accélérer l'émigration des champs vers les grands centres, qui est contraire aux fins militaires.
Si l'on essaie de se placer a un point de vue tout théorique, qui domine l'ensemble des populations du globe, si l'on se demande comment se poserait, pour un sociologue inlernalional, le problème de la population, il semble qu'il se simplifie en s'amplirianl de la sorte ou se prête à des solutions plus rationnelles. Il est clair que, à ce point de vue, nos trois termes, répétition, opposition, adaptation, sont loin de pouNuir être mis sur le même rang. Le second se présente comme devant être subordonné aux deux autres. L'idéal serait une humanité divisée en races, eu variétés ethniques, qui présenteraient un minimum d'opposition entre elles, et un maximum d'adaptation à leur type de civilisation.
Mais, précisément, c'est en essayant de résoudre le problème ainsi posé, qu'on voit se justifier Texistence des nations distinctes et la persistance de leur patriotisme en ce qu'il a de conservateur et de défensif. Si jamais une seule race parvenait à couvrir le globe, déluge nouveau dont nous menace la conquête anglo-saxonne, rien ne serait plus périlleux pour la paix du monde. Ce sont toujours les semblables qui s'opposent. Tant d'ambitions et d avidités similaires en contact ne tarderaient guère à entrer en conflit. Il importe donc à la pacification même de Tlnivers, pour qu'elle soit durable, que le refoulement des races vaincues par une race conquérante ne soit jamais complet, ni même la submersion des civilisations inférieures sous la civilisation triomphante.
Si Tère des guerres peut se clore, comme il y a lieu de Tespérer, ce sera par la fédéralion de grandes nalionalités, non par l'empire d'une seule. L'impérialisme a pu être, il y a deux mille ans, le seul procédé possible de pacifier les peuples en les broyant. A présent il n'est plus que le masque transparent d'un monstrueux despotisme doublé d'une rapacité collective et gigantesque, pieuvre immense dont les tentacules ne manqueraient pas de se déchirer les unes les autres en se mullipliant à leur aise. Le patriotisme, donc, même en ses aberrations, mérite le respect des pacifiques, et ils doivent se garder par-dessus tout d'opposer leur cause à la sienne. Les patriotes qui, avec amour, prennent sous leur protection leurs originalités nationales, éléments nécessaires d'une harmonie internationale dans Tavenir, travaillent à la grande paix de demain et d'après-demain avec autant d'efficacité peut-être, non seulement que des diplomates assis dans un congrès de désarmement, mais môme que tous les trains de marchandises et tous les vaisseaux marchands qui tendent à assimiler les besoins des peuples, et que tous les livres ou tous les journaux qui tendent à ensemencer des mémos idées toutes les nations. Il y a un point où cesse d'agir la vertu pacificatrice de l'assimilation et où, en se prolongeant, elle deviendrait la source de nouveaux combats. Pour résister au torrent, fécond d'abord, dévastateur ensuite, de l'imitation de peuple à peuple, il est bon d'élever des digues qui ne Tempôchent jamais de couler, mais quelquefois de noyer désastreusement telles fleurs infiniment rares, d'un inestimable prix, que l'histoire a mis des siècles à faire éclore, un génie national. Et si la paix future était autre chose qu'une gerbe de ces fleurs, vaudrait-il la peine de la rêver? Mais, puisqu'il en est ainsi, on voit que nous nous sommes abusés si nous avons cru échapper, en posant le problème de la population sous une forme internationale, aux difficultés dont il se hérisse pour le patriote. Il faut toujours on revenir, fût-on le sociologue le plus cosmopolite, à le for-
4i2 L'ADAPTATION liCONOMIQUE
niuler en des termes quimellent aux prises le désir d'avoir une population assez nombreuse et assez aguerrie pour défendre la terre des aïeux, avec le désir d'avoir une population assez industrieuse et paisible et assez peu nombreuse pour jouir des bienfaits de la civilisation qu'elle doit à la l'ois à se? ancêtres et à ses contemporains. Comiuent sorlir de cel embarra!^. comment résoudre ce problème autremeiïl (juc pju* une prérérencc irrationnelle et un risque
couru?
Même abstraction faite des préoccupations belliqueuses, il n'est ])as facile de répondre à celte autre question : qu'est-ce ([ui vaid le mieux ^car la notion de ca/rur, ici encore, s'impose à nou>) : une po|)ulalion [ilus nombreuse mais moins lieureut^e, ou plus heureuse mais moins nombreuse? Le dilemme est entre la répélilion et l'adaptation au fond, car nomùrrKJ x^^ni dire rr/trl''. et hrurrui: veut (ÏWQadapic à son sort. — On pourra demander aussi bien : qu'est-ce qui vaut le mieux, en t'ait de po[)ulalion, le nombre ou l'aptitude au progrès, le nombre ouïe génie inventif?
M. Nitli émet ce théorème que « tout pays qui, dans la forme actuelle de sa constitution économique, est capable de faire subsister un nombre donné d'habitants, pourrait en nourrir un nombre beaucoup plus considérable si la forme de sa constitution venait à changer dans le sens d'une plus grande division de la richesse produite' ». — Cela semble
H) Ou m'excusera de rcuiarffiicr, à ce propos, que M. NUli, dans Touvrage d'où j "ex Irais celte citation [La population el le sffslème social. Irad. fr., Giard el Uriére, J8l)7i. rend rrcquemmcnl hommage à la « loi de limitation u. J'y trouve souvent cette ioi invoquée comme importante, comme irrésistible. — «< Il a Ole démontré, comme nous l'avons déjà vu. -~ dit-il ni>tamment — qu'une des lois les plus inéluctables de la société, une de cclks qui ont le plus contribué au progrès de la société, mais qui peut devenir aussi une cause de décadence, est la loi tle l'imilalion, » Deux pages plus loin, à propos du luxe des classes supérieures, il ajoute : a Naturellement, par relTct de cette terrible loi de l'imitation qu'aucune société ne parvient à éviter, le peuple ne peut se soustraire à rinthiencedc la conta^'ion. et, quand la richesse augmente, il sent beaucoup moins le besoin de participer aux biens idéaux de la civilisation et de la culture intellectuelle. que ccluid'imiter lesclasses riches dans leurs dépenses improductives et nuisibles, dans les dépenses qui llattent la vanité et ajoutent aux jouis-
probable, en effet, et c'est conforme à la formule de Courcelle-Seneuil ci-dessus discutée. Mais, cela fût-il démontré, s'ensuivrait-il nécessairement que le progrès indéfini dans la division de la richesse, dans le nivellement des fortunes, fût un avantage social? J admets que l'égalité parfaite des fortunes marque le point où aurait lieu le maximum numérique de population. Mais celui-ci coïnciderait-il avec l'apogée qualitative? Et cette médiocrité généralisée, si elle se prolongeait, ne ferait-elle pas perdre au nombre même sa seule raison d'être, à savoir Télite, la lleur supérieure de la population, sans laquelle on ne voit pas pourquoi la nature se mettrait en frais de tant de millions d'individus platement égaux ?
C'est qu'en effet, quand on étudie à fond ce sujet, on s'aperçoit de l'impossibilité de concilier logiquement, de classer hiérarchiquement ces trois points de vue, répétition, opposition, adaptation, si on ne les éclaire ensemble par une autre idée à laquelle les trois précédentes semblent suspendues et subordonnées , l'idée de variation. 11 semble qu'il s'agisse, avant tout, pour la grande œuvre qui s'élabore par le fonctionnement des procédés répétiteurs, belliqueux, harmonisants, de faire jaillir ainsi, à chaque instant, des diversités individuelles, des physionomies caractérisées, des singularités uniques, qui ne se répètent jamais, puisqu'elles sont uniques, qui ne s'opposent à rien, puisqu'elles sont dissemblables à tout, qui ne s'adaptent à rien, puisqu'elles sont l'utilité et l'indépendance mêmes, — linutilité qui
sances sensuelles. » Kt ailleurs... a Tout rafflaernent dans la sphère esthétique, ayant le luxe pour conséquence, et se propageant de haut en bas et de par ta loi de Vimitation dans tes sociétés démocratiques, détermine tou- m/Jv
jours un plus fort indiridualisme (p. 175), etc. — D'après un bref compte ' ;^*"^
rendu, que je viens de lire dans VAnnée sociologique (1901). d*un ouvrage \;:\K
de M. SduuQJler qui a récemment paru (c'est le premier volume de ton . /^ ^î
grand Traité d'Économie politique. Impatiemment attendu), je crois pouvoir me féliciter d'être en communauté d'idées avec lui aussi sur le point dont il s'agit, et, en général, sur la nécessité de remonter aux sources psychologiques des faits économiques. Je regrette que mon ignorance de l'allemand me prive du profit que j'aurais eu ceriainement à lire ce livre.
41'! L'ADAPTATiON ÉCONOMIQUE
ulilise loul, à peu près comme le Dieu d'Aristote est Tîmmobile qui meul lout. Ces choses frappantes et fugaces que chaque instant emporte et que le suivant ne rapporte plus, ne sont-elles pas ce qui donne un sens à la marche du temps, à révolution sa signification ? Que serait une succession de phénomènes où cet élément ferait défaut, où manquerait cet imprévu nécessaire, cet accidentel essentiel? — Eh bien, pénétrons-nous de l'importance de cette réalité hors cadres cl hors ligne, et nous n'aurons pas de peine à comprendre la vraie solulion du problème qui nous occupe. La progression numérique des populations, leurs luttes, leurs alliances môme et leur prospérité laborieuse, ne sont un bien que dans la mesure où elles favorisent Téclosion d'individualités sinon plus tranchées, du moins plus profondes et plus délicates en môme temps. On ne saurait donc désirer que la population humaine aille toujours en augmentant, si pendant qu'elle b'accroît elle s'uniformise. Son arrêt, son recul numérique même, sont dans le vœu des choses si elle se dilTcrcncic en décroissant'. Un certain degré de richesse et d'inégalité dans la richesse, étant nécessaire pour mettre en relief les diversités individuelles, il ne faut pas que Taccroisscmenl d'une population marche plus vite que son enrichissement. Mais, un certain chiffre de population étant nécessaire pour l'épanouissement complet des originalités virtuelles d'une race, il ne faut pas non plus que son progrès en richesse et en bien-être la fasse descendre au-dessous de ce taux. Il est bon que la population soit adaptée à son climat et à sa civilisation, afin qu'elle reste féconde; mais il
(Il Biiiron prélciidnit r|iic la populution humaine, prise dans son cnscmlilc, n'aiignientail ni ne lUniinnait d'une cpriquc À une autre. Sur quoi Tondait il celle assertion, a dêTaut de statistiques ? Sur rien. Mais il est rcuian|uablo de vtiir ici se marquer celte prcfcrence a priori pour riuiiuobilité et le stationnement qui caractérise le xvii* siècle, auquel BulTon appartient encore par si majestueuse tournure d*csprit. Nous, a priori, nous sommes portes à admettre, au contraire, que la population du globe doit aller progressant toujours... Et notre croyance, au Tond, n'est pas plus justifiée que la sienne...
n*est pas bon que cet accord soit à ce point parfait d'exclure toute innovation. Il est bon enfin que l'esprit de la population soit adapté à l'Univers extérieur par cette sorte d adaptation supérieure qui se nomme Vérité ; mais il n'est pas bon que cet ajustement de la pensée aux choses aille jusqu'à tuer toule illusion, là où le mensonge de l'espérance, si c'en est un, est la condition de la paternité.
II s'agit, avant tout, de susciter dans le cœur de l'individu, pour le déterminer à devenir père et à sacrifier son bien-être à son rêve, son bonheur à son espoir, un vif amour pour quelque chose d'idéal. Quel sera ce puissant attrait? Je crains bien que la pensée de propager la langue française, les institutions françaises, la nationalité française, ne puisse jamais être, dans le cœur de la majorité des Français, un motif assez fort pour les décider à ce sacrifice. La France est un objet trop vaste pour que l'amour de la France, si énergique qu'il soit, suffise à rendre le Français prolifique. Chaque individu se dit que, en échange de ses privations, sa part contributive à la propagation du nom français moyennant une natalité abondante, sera une quantité infinitésimale. Aussi est-ce seulement le culte de la famille, le désir de perpétuer le foyer, qui, dans l'avenir le plus lointain comme dans le passé le plus antique, restera, en somme, le mobile vraiment approprié à l'accomplissement spontané du devoir suprême de procréation. A défaut de ce sentiment, un calcul, qui s'y joint d'ordinaire, peut le suppléer, aussi longtemps que subsiste dans la législation et les mœurs quelque chose de l'antique piété filiale. Gr&ce à la piété filiale érigée en maxime supérieure et consacrée en loi, chaque père sait qu'il sera payé, et au delà, du mal qu'il se donne, des privations qu'il s'impose pour ses enfants; et ceux-ci à leur tour, en se dévouant à leur postérité, feront un 'placement pareil. Telle est la principale forme du crédit et aussi bien de la réciprocité des services dans les sociétés primitives; elle se fonde sur une compensation de sacri-
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fices successifs, et non de services simultanés. La réciprocité (1 es services simultanés ne commence qu'à partir du moment où réchange et le commerce se développent par la division du travail. Cette forme économique de la réciprocité des services est propre aux sociétés avancées, et elle comporte des développcnîcnls sans lin que l'autre ne comporte pas. Aussi, à mesure que la' muluelle assislancc simultanée, l'échange dans respacc. va j:randissaul, la mutuelle assislance successive, l'échunge dans le temps, le prêt incertain et périlleux d'une génération à l'autre, recule incessaumicnl, et le devoir de piété filiale cesse d'être élevé si haut par les moralistes et les législateurs. Il doit donc venir fatalenienl ■ un niomenl, si Ton n'v prend uju'de, où les houuues, de plus en plus assurés de l'assislance de leurs contemporains, et de moins en moins de l'assistance de leurs enfants, auront de niuius en moins recours à cette dernière, qui êlail jadis la seule olfeile à leurs veux.
Alurs, (|uels mo\ens avisera la société, si elle veut vivre, de remédier à la pénurie des naissances'.* Organisera-t-on artificiellement la production des hommes après — ou peutêtre même avant — la production des richesses.* La maternité et la palernilé. comme tout travail, élant des fonctions puhli<|ucs dans la cilé couînuuiiste. il conviendra, sans nul doute, de suumellre Yrlriun/r Imniain.^ la viriciifturf^ au point de vue de la quantité et de la qualité, à des règli-menls rigoureux. Ce sera là une solulion du problème. l*eut-étrc s'apercevra-t-on cependant qu'il y en a une autre de possihle : ce serait de renforcer le lien familial, qui tend visiblement à se relâcher avec excès.