CHAPITRE VI
Toulc solidarité sociale, cl spécialement économique, si vaste que soiTdevenu son domaine à la longue, a son origine première dans un groupement corporel de personnes, dans une foule réunie par un but commun, d'abord individuel. L'association, sous celle forme primitive, est bien plus ancienne que rechange cl la division du travail. On en découvre facilement les débris survivants dans les pays dits arriéré?, dans les campagnes, partout où les hommes se rapprochent pour travailler en commun à une besogne très simple, la même pour tous, faucher, faner le foin, moissonner, égrener du maïs, etc. On ne peut pas dire qu'ils coopèvvnt puisque le résultat de l'effort de chacun est, en apparence, indépendant de celui des autres ; mais, en fait, chacun est stimulé par la vue de reffort d'autrui, et cette mutuelle stimulation, qui rend leur travail rassemblé plus fructueux que leur travail dispersé, est précisément le but qu'ils poursuivent ensemble. Ce but, à présent, semble naître spontanément, par une sorte d'instinct du groupement sympathique, là où ces réunions coutumières ont Heu; mais, si l'on remonte à leur source probable, on aboutit toujours à un rassemblement imposé ou maintenu par l'autorité d'un homme, patcr familias^ chef de clan, seigneur féodal. Biicher consacre des pages charmantes à décrire les restes de ces antiques communautés de travail. On rencontre partout, dit-il, chez les peuples à l'état de nature, des maisons de sociale publique, « Elles diffèrent suivant les*
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sexes ; la plus grande partie sert aux hommes non mariés et aux filles. On ne s*y réunit pas seulement pour travailler en commun ; souvent on y dort, et toujours on y danse, on y joue, on y chante, on y rit, on y jase... Les chambres à filer de nos jeunes campagnardes nous offrent un petit mode analogue de communauté de travail. Chaque contrée de l'Allemagne avait ses chambres à filer dont les règlements fixes se transmettaient par tradition. Parfois on organisait un concours, mais en tout temps Témulation était très vive. Dans la principauté de Nassau, on se sert d'un petit morceau de charbon pour dessiner une moustache à la fileuse endormie ; si elle laisse échapper sa quenouille et se dérouler le fil, un gars peut la lui enlever et elle doit la racheter par un baiser*... »
Par des degrés insensibles on passe de celte accélération de travaux semblables par leur émulation réciproque à la convergence d'efforts semblables, puis d'efforts différents, vers une même œuvre qu'aucun d'eux ne pourrait accomplir isolément. — W efforts semblables, et, en général, rythmiques, exécutés \\ l'aide d'un chant ou d'un instrument de musique, quand d'antiques esclaves de l'Egypte se réunissent pour hisser un obélisque, ou des bateliers modernes pour pousser à l'eau un bateau réparé. Les marches et autres opérations militaires sont l'expression la plus complète et la plus grandiose de ce mode de convergence des effets. — \y efforts différents, quand, par exemple, le forgeron et celui qui tire le soufflet, le cordier et le tourneur de roue, le rameur et le pilote, etc., collaborent ensemble. Ces groupes de collaborateurs différenciés sont, dans leur ensemble, beaucoup plus étroits que les groupes de coopérateurs similaires. Avec eux nous entrons dans la division du travail^ qui, utilisant la diversité naturelle des aptitudes,
(1) n njoule : « La chambre ù filera disparu devant les transformations techniques de l'époque moderne, mais partout encore» dans les campagnes, durant les longues soirées d'hiver, les jeunes filles se réunissent dans une maison amie ».
Tarde. — Tsych. écon. H. — 25
cl la développant, crée une associalion idéale, sans nul rapprochement corporel, entre les individus des divers métiers, compris d'abord dans les limites du village, puis dans celles du territoire urbain et enGn national. A mesure que la solidarité économique s'élargit ainsi, son cercle excède davantage celui des rassemblements de travailleurs. Dans le village d'autrefois, dans le fief, il y avait des jours où presque Ions ceux qui étaient économiquement solidaires étaient rassemblés par une communauté de travail. Maintenant, les plus grandes foules rassemblées dans des ateliers ne sont jamais qu\ine fraclion très minime des populations serrées dans les liens d'invisibles associations à distance.
Il y a Irois degrés de la division du travail : 4** ce qu'un seul ouvrier accomplissait se répartit entre plusieurs ouvriers du môme atelier, qui exécutent chacun des fragments différents d'une même œuvre ; 2"' ce qu'exécutait un seul atelier, domesli(iue ou autre, se répartiteutre plusieurs îilcliers, les uns, par exemple, accomplissant tous les travaux de filature, les autres tous les travaux de tissage, mais les uns et les autres faisant partie du même État (tribu, cité, nation) ; 3** ce qui s'accomplissaitdans une même nation se divise en plusieurs nations, les unes monopolisant Texlraction du fer et de la houille, par exemple, ou la préparation du coton, les autres employant cette malière première. — Ainsi, le domaine de la division du travail va s'élargissant, et, pareillement, celui de réchange, en attendant qu'ils soient absorbés, dans un avenir infiniment lointain, l'un par le progrès de l'association, l'autre par celui de la gratuité.
Pendant que la coopération indirecte des ouvriers distants les uns des autres ne cesse de grandir» la coopération directe des ouvriers rapprochés va en diminuant. C'est de plus en plus avec la machine qu'il surveille ou dirige, c*est de moins en moins avec d'autres travailleurs que le travailleur moderne coopère à une tâche élémentaire. Voyez la jeune femme qui dévide un écheveau de laine. Devant elle
son enfant lient Técheveau les bras écartés. Si elle a un rouel, le rouet remplace l'enfant. La manœuvre d'irne trirème antique exigeait la collaboration de nombreux rameurs ; la manœuvre d'un navire à voiles d'égale dimension ne nécessitait qu'un nombre beaucoup moindre de mous?es et de matelots ; enfin, un bateau à vapeur de volume égal est manœuvré par un équipage insignifiant. Pour le service d'une baliste ou d'une catapulte, il fallait apparemment plus de soldats qu'il ne faut de canonniers pour le service du plus gros de nos canons. Le dépiquage du blé par le fléau ou par le rouleau suppose plus de bras réunis que la même opération accomplie par la batteuse mécanique. Au point de vue de notre inler-psychologie, cette transformation offre un grand intérêt. Car la collaboration dii-ecte et rapprochée, la solidarité sentie, qui est remplacée par la collaboration indirecte et lointaine, par la solidarité inconsciente ou froidement comprise, constituait un lien d*homme à homme des plus énergiques et des plus répandus jusqu'à nos jours. Mais, si cette harmonie de travaux différents qui unissaient si étroitement les petits patrons d'autrefois à leurs apprentis diminue ou disparaît, Vunisson des travaux semblables exécutés dans un même lieu grandit toujours. Un grand atelier de nos jours rassemble un grand nombre d'ouvriers qui, collaborant séparément avec une machine, font tons le même travail, dans la même salle du moins, et rappellent ainsi les chaynbres à filer regrettées par Bûcher. Il se noue là des liens de camaraderie d'une autre nature, mais dont la force n'est pas douteuse. Par là on peut voir se vérifier l'idée que le vrai fondement de l'union sociale doit être plutôt cherché dans la similitude acquise des individus que dans les services qu'ils se rendent. Mais, à vrai dire, ils ne peuvent pas se rendre de plus grand service que de se rassembler pour se ressembler davantage et de fortifier leur sympathie naturelle en l'exerçant soit par le travail en commun, soit, encore mieux, par le plaisir et la con-
388 LWDAPTATION ÉCONOMIQUE
sommalion en commun, deux choses connexes dans le groupe villageois de jadis comme dans la grande industrie moderne.
— Si grands que soient ses progrès, la division du travail rcsle toujours une association simplement implicite et imparfaite, et ne peut 6tre regardée que comme une préparation nécessaire aux développements de Tassociaiion- proprement dite. Celle-ci crée entre ses membres une réciprocité d'aide à laquelle la division du travail n*atleint pas. Sans doute, entre les coopérateurs unis par elle, il y a une réelle solidarité et, par exemple, les extracteurs de matières premières ont besoin des fabricants qui emploient ces matières, comme ceux-ci ont besoin de ceux-là; mais il y a cette différence que, pour une industrie spéciale qui extrait une matière première, il y a 10, 20, 100 industries spéciales qui remploient chacune à sa façon; aussi toutes ont-elles besoin de la première, qui, elle, peut se passer de chacune d'elles séparément. La réciprocité est donc loin d*ôtre pareille. Et ce n'est pas seulement l'extraction ou la préparation de matières premières qui jouit de ce privilège relatif; il y a la môme chose à dire du transporteur ou de Yinformaleur, de l'industrie des transports ou de celle des postes et télégraphes par rapport aux innombrables industries qui les utilisent. Les industries privilégiées dont il s*agit sont des centres dont les autres sont les rayons. — On peut donc voir une application de la loi qui régit le passage de l'unilatéral au réciproque, dans la tendance qui pousse les sociétés contemporaines à passer de la phase de la division du travail dominante à celle oîi l'association dominera.
Quelles que soient les formes de l'association, ses avantages économiques sont évidents.
L'irrigation de l'Egypte est un bon exemple de ce que
pcul pour le bien de tous Tassocialion des efforts humains. On y voit aussi le lien étroit de l'association et de l'invenlion, ou, pour mieux dire, que Tassocialion, pour être féconde, doit être une invention réalisée et mise en œuvre. A quel Pharaon, à quel grand prêtre d'Isis, à quel obscur fellah, remonte la première idée de Tirrigation de la plaine égyptienne par le système de digues perpendiculaires et parallèles au cours du Nil, d'où résultait, après la crue, une échelle de bassins superposés où des machines élévatoires puisaient Tcau pour Tarrosage des terres ? Et ces machines elles-mêmes, si ingénieuses en leur préhistorique simplicité, qui les a conçues et fabriquées le premier? Nous n'en savons rien. Mais nous sommes mieux renseignés sur les auteurs des machines à vapeur qui remplacent maintenant, dans une bonne moitié de TÉgypte, ces antiques appareils; et nous savons aussi que c'est Méhémet-AIi qui, au système des digues perpendiculaires et parallèles a commencé à substituer celui d'une canalisation perfectionnée. Ce nouveau procédé, repris et complété par les Anglais, a été une révolution économique pour la vallée des Pharaons. Grâce à lui, le cultivateur a, pendant plus longtemps, dans l'intervalle des crues, plus d'eau pour arroser ses terres ; et des terres qui n'étaient jamais arrosées le sont à présent. De la sorte, la culture du coton, notamment, s'est beaucoup développée. De 1888 à 1897, la récolte du coton a triplé. La récolte de la canne à sucre, à peu près dans le même laps de temps, a doublé. Ajoutons que la population de l'Egypte croit très vite par suite de cette fertilité croissante de son sol. Elle atteint 10 millions; elle n'était que de 2 millions environ en 1835'.
Si, au lieu de s'associer pour l'exécution d'un plan d'ensemble, les cultivateurs égypliens, depuis les Pharaons, s*étaient disputé l'eau du Nil, ou n'avaient songé chacun qu'à sa terre, la récolte de chacun eût été moindre ou nulle,
(1) Revue d'Économie politique de juillet 1900, arUcle de Jean Bninhes. ^
et certaines récoltes, par exemple celle du coton (qui exige une irrigation permanente) eussent été impossibles. En associant leurs eCTorts, les hommes les ont adaptés à leur but commun. £t celte adaptation, comme cette association, a grandi à chaque perfectionnement des inventions anciennes. Les hommes s^associent, s'adaptent mutuellement les uns aux autres, d'autant plus quMls adaptent davantage lu nature à eux, sans réciprocité.
Il y a des cas où la convergence des efforts n*empëcbe pas Topposition des intérêts de se faire sentir : ce sont les années où la crue du ISil est insuffisante, par exemple en 11)00. Alors se pose le problème de savoir quelles parties du territoire seront sacrifiées à telles autres, quelles récoltes (de riz ou de maïs?) seront sacriOées à telles autres (de coton?) qui paraissent plus précieuses (à tort ou à raison). En établissant des barrages qui captent Teau insuffisante, on la conserve pour les propriétaires d'amont, mais au préjudice des propriétaires d'aval. En prenant des mesures : comme en a pris parfois l'administration anglaise, qui per- \ mettent de sauver la récolte de coton, mais qui perdent la j récolte de riz, on réduit au minimum la perte de richesse, ' mais on élève au maximum les ell'ets désastreux de la i disette. Le sacrifice inverse eût été certainement préférable. ' Mais ce n'est Hi qu'une parenthèse.
Nous voyons par Texemple précédent qu'une co-assistance mutuelle, qui a commencé par être la soumission commune à un plan d'ensemble systématiquement imposé par Tautorité d'un Pharaon, s'est continuée par vitesse acquise et a j)ris un faux air de spontanéité. Cette évolution, — précisément inverse de celle qui serait, d'après tant d'écoles, le développement normal de l'industrie, assujettie, nous dit-on, à passer de la division du travail spontané et libre à la répartition obligatoire des t&ches par le pouvoir, — est loin d'être exceptiormelle. Dans la villa romaine, dans le domaine franc, il y avait une distribution autoritaire des
L'A-SSOCIATION SDl
travaux entre les esclaves ou entre les serfs qui collaboraient à Vœuvrc commune et qui constituaient ensemble un organisme fermé, se suffisant h lui-même. Et c'est de cetle véritable association forcée que dérive, d'après Blicher, la division du travail libre, soi-disant spontanée, telle qu'elle apparaît dans les villes du moyen âge ^ « Quelles que soient, dit-il, les objections qu'on puisse faire valoir contre la théorie qui fait dériver la constitution urbaine de la constitution de la cour domaniale, on ne peut cependant bien comprendre et bien expliquer l'organisation économique de la ville (du moyen ùgc) que si on la considère connue continuant Torganisation de la cour domaniale. Ce qui n'était ici que germe est devenu dans la ville organes et système d'organes; les éléments qui, dans l'économie domestique, étaient rassemblés en un tout informe, se sont rendus indépendants et autonomes. La division du travail qui, dans la cour domaniale, était imposée, est devenue en ville une répartition libre des branches de production entre paysans et bourgeois, et cette répartition a donné naissance dans la bourgeoisie à quantité de professions distinctes. » Remarquons, dans ce passage intéressant, la singularité apparente — nullement réelle à notre avis — d'un germe informe qui, en se formant et s'épanouissant, cesse d*étre conscient et volontaire pour devenir jgiiasi-inconscient et quasi instinctif. En réalité, c'est là non l'exception, mais la règle : la volonté tombe dans l'habitude, la conscience dans l'inconscience, par le développement le plus naturel.
Puis, l'inverse se produit ; et, après que le souvenir des anciennes coopérations réfléchies et autoritaires d'où procèdent de nouvelles coopérations libres et plus amples a disparu, celles-ci suscitent de nouveaux plans systématiques d'association, tels que les corporations du moyen âge. Celles-ci sont-elles la réapparition et la métamorphose des anciens collegia romains? C'est possible; mais là n'est pas
(1) Éludes (l'histoire et d*économie politique, trad. franc. (190J).
la question '. Ressuscilées ou réapparucs, ou créées de loules pièces, peu importe; elles ont été, au xi" siècle, adaptées à des besoins nouveaux et marquent une nouvelle invasion, en pleine barbarie, de Tcspril de réglementation coordinalricc. Le besoin de réglementer ainsi le commerce, lecommerce intcr-municipal, équivalent alors de notre commerce international, s est fait sentir avant le besoin de réglementer de m^me le travail. Les gildes de commerce datent de la deuxième moitié du xi** siècle; trois quarts de siècle plus tard apparaissent, en Angleterre, les gildes de métier, leurs filles et leurs rivales (Ashley). En Allemagne,
(1) Cette question, peut-être la Iranchc-t-on trop aisément par la négative... « Quand Gallien se rendit Irioniphalemenl auCapilolo... derrière let sénateurs, les clicvalicrs. les pontifes, \enuit le peuple... on voyait briller 500 lances à la hampe dorée et 100 bannières, appartenant aux «lirerses corporations^ flottaient au vent.au mitiru ittsêteutturds den Icuiples et det enseignes de toutes les IcQutiix. » (Lcvasscur.) Ilien ne prouve mieux que ce mêlnnue l'importance singulière des corporaticms industrielles sous l'Einpirc romain, vers la Un surtout. « Kn (jaule, les habitants d'Autuu. voulant dignement recevoir (lonslantin. décorèrent les rues... et. sur le chemin que devait suivre le prince, étalèrent les Imnnièreêf les ornetnents des corporations et tes statues de tous les dieur. u Peut-on vraiment croire que des corporation aussi florissantes, aussi enracinées que paraissent l'avoir été CCS corporations impériales, aient disparu tout û fait après l'Huipire, et quMl n'y ait rien de commun entre elles et les corporations du moyen &gc qui ont tant de traits communs avec elles, le même esprit religieux» la uu''nic solidarité fnilerucllc. le mr-me goût de processions avcr bannières entête parmi les statues sinon n des dieux », du moins de la Vierge et des Saints ? Il faudrait, pour croire cola, des raisons tout autrement sérieuses que le silence gardé par les chroniques .sur ces corporations pendant plusieurs siècles d'ignorance, silence qui s'explique si bien... En tout cas. le souvenir de ces collèges a dû subsister et susciter leur résurrection sous des formes nouvelles. Ashley incline à le penser; il lui semble possible que « la réglementation romaine {des colleuiu) ait servi de modèle à l'organisation (les esclaves arlisans sur les terres des monastères et des grands seigneurs u, et, dit-il. a c*est probablement, sur le continent, l'origine de quelques-unes des gildes de métier postérieures. » llemarquons que cela suffit pour que. l'exemple de ces gildes exceptionnelles se répandant, tout s'explique. — Blanqui estime que les corporations ont pris naissance dans les monastères. En tout cas. il y a un lien manifeste, signalé avec raison par Claudio Jannet. entre le mouvement social d'où est née l'exubérante Uoruison des corporations au xui* siècle et celui d'où étaient nés auparavant les grands ordres religieux du même siècle. « L^unité ^ inorale, dit-il. rétablie dans la chrétienté après des troubles profonds,
''. par l'action des confréries dominicaines et franciscaines, favorise singu-
lièrement le développement des corporations.» « Ab inlerionbus ad exteriora « les transformations profondes, d'ordre moral, religieux ou scientifique, précèdent les changements d'ordre économique.
pareillement, les gîldes de commerce ont été en lutte avec les gildcs de métier qui, nées à leur ombre, leur disputaient en grandissant le pouvoir municipal. Les premières gildes de métier qui ont pris force et vigueur ont été celles des « arts de la laine », tisserands, foulons. Les articles relatifs aux vêtements sont, en effel, les premiers qui aient pu être, à raison de la facilité de les conserver longtemps et de les transporter au loin, Tobjet d'une demande considérable et dont la fabrication a pu, de bonne heure, compter sur un grand débouché. Les articles relatifs à l'ameublement, plus lourds, de plus difficile transport, répondant à des besoins moins rapidement contagieux, ne sont venus qu'après. « Dans la première moitié du xiv* siècle, le système de la gilde a atteint son plus haut degré de puissance. Pendant les deux siècles suivants, celte forme d'organisation continue à être adoptée par toutes les industries. » Après quoi, elle se relâche, se dissout, et la première moitié du xix® siècle à vu s'épanouir une ère de libre concurrence qui, quoique affectant les apparences d'une réaction contre le système réglcmenlalcur des corporations, n'en procède pas moins. Enfin, de nos jours, les syndicats inaugurent une nouvelle phase. Et c'est ainsi que la liberté 1 économique, ou plutôt l'anarchie économique, réputée harmonieuse et féconde, se montre à nous toujours comme une transition d'une organisation consciente et voulue à une autre organisation non moins voulue et non moins consciente.
Les règlements des corporations du moyen ûge avaient pour but d'adapter la production à la consommation dans des conditions de fixité réputées invariables de l'une et de l'autre, et dans les limites d'un marché bien circonscrit qu'on jugeait devoir rester de même inextensible. On ne
prévoyait pas, on n'avait pas, semblait-il, à prévoir, vu la rareté extrême des inventions industrielles alors, le renouvellement possible des conditions de la production ; et on ne prévoyait pas davantage, vu la domination incontestée de la morale chrétienne, le changement possible des besoins de la consommation. Aussi n'avait-on pas Tidée de remarquer que les règlements de corporation étaient contraires aux progrès de l'industrie, en faisant obstacle à Tinitialive inventive des individus ; et cet inconvénient, qui nous parait majeur, eût passé pour insignifiant si on y avait pris garde. Il s'agissait tout simplement d'empêcher l'excès en quantité et le déficit en qual'Ué de la production telle qu'elle existait relativement aux exigences actuelles, seules jugées légitimes, de la consommation. De là les longs apprentissages, le chef-d'œuvre, les servitudes minutieuses de la fabrication, les précautions infinies contre la fraude, les amendes infligées aux contrevenants. Tout cela répond parfaitement à la nécessité de l'adaptation qualitative dans ces conditions. Quant à l'adaptation quantitative, il y était pourvu par la limitation du nombre des apprentis, du nombre des maîtres, et de leur productivité. Dans les petites villes closes, dans ces étroits marchés, presque sans horizon extérieur, on redoutait avant tout la surproduction en fait d'objets fabriqués, et, en fait de denrées agricoles, le contraire, le délicil de production. Le monastère alors, économiquement clos et se suffisant à lui-môme — comme la villa romaine, son premier modèle peut-être — était l'idéal sur lequel on dirait que cherchaient vaguement à se modeler toutes les villes, tous les bourgs, préoccupés de produire tout ce dont ils avaient besoin et de se passer du reste du monde \
(1) De dégradant qu'il était dans ranUquité classique presque toutenUére et aussi Juus la Si>ciété civile du moyeu ù^'e. le travail devint sanciifianl dans les premiers grands ordres religieux. Il était considéré coniuie un moyen de murtilication et de purilicalion aussi erUcace que la prière, à laquelle il s'alliait dans les couvents d'après la règle de Saiut-Ueneisl. La propagation de celte règle dans le haut moyen &gc a quelque chose d'aua-
Si presque rien n'élail libre, presque loul était public dans ces grandes ruches de verre. Pour garantir la bonne qualité des produits, les règlemenls exigent, en général, que l'atelier soit exposé aux regards des passants, que le serrurier» le forgeron, le menuisier, elc, exécutent leur travail dans une pièce donnant sur la rue. Le travail de nuit, à raison des éclairages si défectueux de ces temps, est interdit pour les fabrications délicates. Le règlement des marchés veut aussi, nous dit BUcher, « que les vendeurs d'un môme produit exposent en vente Tun près de l'autre *, se faisant la concurrence au f/rand jour^ sous la surveillance des maîtres du marché et d'inspecteurs ». Cette concurrence au grand jour sous Tœil d'un inspecteur n'était pas une guerre, c'était, à vrai dire, un concours. Les concurrents ne devaient jamais oublier qu ils avaient juré de vivre en bons confrères. Tous les statuts étaient édictés par le prince, qui réglait aussi le taux des prix et des salaires, car, jusqu'à la vulgarisation des idées de l'économie politique moderne, la fixation du taux des salaires et des prix,
lo^'uc à celle (les corporalions plus tard. On pciil la considérer comme un «lus moyens, les plus réussis ijui aient élé tentés, iï organisa lion du travail et ù'harnionisalion économique. — Par cette règle, par cette vie monastique, l'accord s'opérait entre le désjr mystique du salut et les besoins pratiques qu'il Tallait satisraire : défrVlier la terre devenait un moyen de conquérir le ciel. Dans les couvents, tout conflit entre co-producleurs ebt apaisé. Il n*y a pas de grèves, pas de chômage; le patron c'csl-â-dirc le prieur, ne diU'èrc en rien <les ouvriers (des moines). D'autre part, les divers monastères d'un même ordre, tous voués aux mêmes métiers, aux munies travaux, ne se font point concurrence, ils sont moralement et économiquement associés dans une môme œuvre sociale. Par leur exemple, les moines rehaussaient la condition des travailleurs et la considération attachée au travail. Ils répandirent des jif<;fmeN/9 plus adaptés aux besoins du temps. — Dans les monastères d'Orient, d'après saint Jérôme, régnait la division du travail : « Les frères d'un môme métier se réunissent dans une môme maison sous l'autorité d'un préposé ; ceux qui tissent du lin sont ensemble; ceux qui font des nattes forment un même groupe ; les tailleurs, les t-liarpentiers, les cordonniers sont à part. » etc. — Cette organisation rationnelle du travail fut importée en Occident. Un monastère, du v* au x« siècle, était un phalanstère. Là point de propriété individuelle, même des objets mobiliers. — Jusqu'au XI* siècle les religieux lettrés et les illettrés étaient confondus; à partir de cette époque, ils se divisèrent en /'mes lais et religieux proprement dits. (1) Voilà pourquoi, entre autres causes, les artisans de même catégorie se concentraient dans une môme rue qui portait leur nom.
des proGis el des bénéfices, faisait essenliellement parlie des pouvoirs reconnus par tout le monde à TÉlat. C'est au gouvernement que s'adressent» dans leurs dlQérends avec les patrons, les ouvriers français et les ouvriers anglais, el aussi bien, dans leurs démêlés avec les ouvriers, les patrons des deux nations. On ne concevait pas alors d'autre moyen d'accorder les intérêts contraires que l'application d'une loi existante ou la promulgation d'une loi nouvelle. Et de fait, là où Tantagonisme désintérêts, des prétentions du moins, est bien réel, où il n'est possible de les concilier, de les adapter mutuellement à Tamiable, qu*aux dépens d*une autre partie de la population — par exemple, les prétentions rivales des patrons et des ouvriers moyennant Télévation des prix des produits, au préjudice des consommateurs — dans des cas pareils, le seul moyen de mettre fin à l'hoslilité des demandes contradictoires, n'est-ce pas de leur imposer d'autorité un bornage légal? Ainsi, jusqu'à la fin du xMii' siècle, les salaires et la plupart des prix étaient conçus comme des taxes légales, à l'égal de l'impôt, ou comme les taxes municipales qui subsistent encore et en sont les derniers débris. Voilà pourquoi les coalitions d'ouvriers et les grèves étaient sévèrement punies : elles constituaient une rébellion. Dès que cette conception du salaire a disparu, il n'y a plus eu aucune raison valable, sous le régime individualiste du libéralisme économique, d'empêcher les ouvriers de se coaliser; et, jusqu'à ce que le travail soit de nouveau conçu comme une fonction publique, il en sera ainsi.
L'esprit des corporations était dirigé tout autant contre la cessation du travail et Tinsuffisance de la fabrication que contre l'excès de production. En cela aussi elles peuvent être comparées, sinon rattachées, aux collegia romains. Au deuxième siècle de notre ère, la grève des fonctionnaires et des producteurs apparut menaçante. Contre cette menace on n'imagina rien de mieux que « de river les uns et les autres
à leurs fondions el à leurs métiers * ; et ce fut le système où entrèrent toutes les professions quand, au siècle suivant, Alexandre Sévèje eut groupé en collèges tous les artisans et commerçants isolés. Comme le curiale devint inséparable de sa curie, le collegiatus le devint de son collège. » C'est une conséquence forcée de toute organisation gouvernementale du travail. Si le travail, sur une bien plus grande échelle que jadis, est de nouveau gouvcrnementalement organisé, il n'est pas douteux que le droit à la grève s'évanouira.
— Sur une plus grande échelle : c'est en effet' par celte grande inégalité de module que les associations de l'avenir, en germe dans celles du présent, différeront de celles du passé. Le caractère des corporations, el aussi bien des confréries du moyen Age, était de ne pas étendre plus loin leur horizon que les remparts d'une même ville *. Tous les associés étaient concitoyens. Mais dès le xv* siècle, le besoin d'association inlcr-miinicipale ^ sinon internalionale, se faisait déjà sentir parmi les artisans eux-mêmes. Le compagnonnagey la franc-maçonnerie^ confréries d'un genre tout nouveau, fondées à celle première aube des temps modernes, ont répondu tant bien que mal à ce nouveau besoin. Car (c malgré les guerres et la misère, nous dit Levasseur, les hommes du xv* siècle avaient les uns avec les autres des rapports plus fréquents que ceux du xn'' ». Fait remarquable, qui atteste l'expansion irrésistible et continue de l'action inter-mentale, du rayonnement réciproque des exemples, si l'on songe à tous les obstacles qui s'étaient accumulés, pendant la guerre de Cent ans, pour refouler ce penchant expansif, pour raréfier les communications entre les hommes:
(1) Documents relatifs à V histoire de Vindustne et du commerce, en France» Fagniez (1898).
(t) Ceci ne s*appUque pas aux associations du grand commerce, à certaines gildcs renommées. Depuis l'I^mpire romain, dès le plus haut moyen âge, il y a toujours eu de grands couiuicrçanls, « héritiers ûe*negoliatoret romains, se livrant a des opérations étendues, internationales », les frisons, par exemple. (Fagniez, Documents pour servir à V/tist, de VIndust.),
roules non entretenues, ponts brisés, haines avivées, etc. Mais les mouvements de troupes, les grandes chevauchées, avaient brisé les clôtures de la vie sédentaire, forcé les gens de toute province à se rapprocher, et, quoique ce fût pour se battre, cela suffisait pour élargir la sphère de la sociabilité. Les barrières des classes aussi avaient été abaissées, par les défaites de la noblesse et Tamoindrissemenl de son prestige. Et le peuple, passant do ladmiration à Tenvie à son égard, s*était mis à imiter en tout les seigneurs, à aimer comme eux les beaux habits, les grands cortèges, les fêtes d'apparat ; « il ne lui suffisait plus de vivre libre sous la protection du métier, il voulait des distinctions, des armoiries, des litres. » Louis XI, pour flatter ce prurit d'imitation, ne pouvait rien imaginer de mieux que d'accorder, comme il le fit, aux chefs des corporations le droit de porter la dague et Thabit de guerre, de se mascarader en gentilshommes ».
Par cette double tendance à rabaissement des bamères entre les classes d'une part, et, d'autre part entre les villes, les corporations ou confréries du xv* siècle s'orientaient déjà dans la voie où nos associations contemporaines et futures ont ou auront à se lancer. Les nouvelles organisations de métier, dont tout le monde sent le besoin, sont destinées à différer des anciennes non seulement par leurs dimensions mais encore par leur nature. Les anciennes corporations n'étaient adaptées qu'à un régime social immuable et hié-
(1) A l'exemple de la noblesse peut-être aussi, les classes populaires, pendant la guerre de Cent ans, maigre les horreurs de ce temps, s'étaient prises d'une Tureur de fôtcs et de plaisirs. « A aucune époque, peul-ôtre. dit Lcvasseur, depuis le commencement du moyen &ge, la classe ouvrière n'avait imaginé plus d'occasions de se distraire. Elle menait probablement plus joyeuse vie qu'au xni* siècle. » Après la peste noire surtout, les salaires avaient rapidement haussé, pendant que les vivres et les denrées diminuaient de prix par suite de la puissance accrue de l'argent.
rarchisé, divisé en classes mulliples, en nombreux rangs superposés; elles n'élaient adaptées qu'à la vie municipale; elles n'élaienl adaptées qu'à la petite industrie. Leur grand vice, en dépit de leurs vains essais d'élargissement, était, depuis le xvi^ siècle, de ne pouvoir s'assouplir aux conditions nouvelles d*un marché en train de s'agrandir très vite comme la production industrielle, et d'une société en voie de transformation non moins rapide. Il s'agit, en les ressuscitant, de les métamorphoser profondément pour les adapter à une société démocratique, à un marché national ou international toujours en train de croître, et à la grande industrie toujours progressiste. Tel est le problème redoutable, prodigieusement ardu, qui se pose aux sociétés modernes ; et toutes leurs créations contemporaines, en fait de syndicats, de sociétés commerciales, industrielles ou financières de tout genre, ne sont que des tentatives de solutions de ce problème, toutes provisoires, toutes plus ou moins approximatives. 11 s agit, avant tout, de ne rien faire qui puisse amortir le libre élan du génie individuel, source de tout progrès ; mais en môme temps il faut concilier, avec cette liberté des forts, la justice, la sécurité des faibles. L'évolution historique se passe ainsi toujours à résoudre des problèmes insolubles en toute rigueur, à concilier l'inconciliable, à faire des quadratures de cercle. Et Ton peut se demander si l'évolution de la nature tout entière, même physique, même astronomique, ne consisterait pas, en somme, à mesurer des incommensurables, à donner un faux air de précision mathématique à de simples approximations. De là peut-être cette mutabilité universelle, éternelle, qui semble attester une inquiétude inapuisable du fond des choses, continuellement déçu et insatisfait.
Si l'on passe en revue les formes d'association essayées à notre époque contemporaine, on verra qu'elles ont échoué ou réussi suivant qu'elles ont répondu ou non aux exigences en question.
On aurait pu croire que les sociétés pour la conslruction des maisons d'ouvriers à bon marché étaient destinées au plus bel avenir. Ne semble-t-il pas quelles répondent au besoin le plus urgent de l'ouvrier moderne? Pour celui-ci la grande question n*est pas celle du pain ni même de la boisson; il gagne toujours bien assez pour s*aUmenter; mais c'est la question du logement. Majeure pour l'ouvrier urbain d'aujourd'hui, elle n'est secondaire que pour l'ouvrier rural. Toutefois ces sociétés, après une vogue passagère, ont été enrayées dans leur marche ; car, de moins en moins, l'ouvrier urbain de nos jours a intérêt à être propriétaire de sa maison. L'instabilité de sa vie, la nécessité de changer souvent de travail et de résidence, lui interdit ce luxe d'une maison à lui, si favorable d'ailleurs h la vie de famille.
Les agences de publicité, d'information elde réclame, ont eu un succès inouï et toujours croissant, parce que, servant à faire connaître aux grands industriels comme au public les nouvelles de tout pays, et à faire connaître en tout pays les produits de ces grands industriels, elles sont la condition nécessaire des élargissements du marché. Ces bureaux récepteurs et transmetteurs de dépêches, à chaque instant venues de partout et lancées partout, sont les pourvoyeurs de la Presse, et, par elle, satisfont la curiosité générale et sans cesse élargie du grand public en même temps que la curiosité générale et intéressée, sans cesse croissante aussi, des producteurs à l'égard des consommateurs, et de ceuxci à l'égard de ceux-là. Par la multiplicité el la précision toujours plus 'grandes de leurs renseignements, ils remédient à l'inconvénient majeur que présenterait sans eux l'extension d'une clientèle de moins en moins connue, de plus en plus éloignée de ses fournisseurs, à savoir l'incertitude relative au nombre et à la nature des besoins, ou aussi bien des produits. Ils rendent seuls possible, donc, l'ajustement des produits aux besoins malgré cet éloignement.
Une branche intéressante de ces sociétés de publicité,
ce sonl les bureaux de placement, qui se développent aussi très rapidement et qui aspirent à se centraliser. Les Bourses du travail ont la prétention, plus ou moins justifiée, de répondre à cette aspiration. Quoi qu*il en soit, le moyen âge n*avait nulle idée de ces institutions. Là où tous les producteurs et tous les consommateurs se connaissent personnellement, il n'est nullement besoin de ces moyens compliqués de faire rencontrer soit les produits (agences de publicité), soit les services (bureaux de placement) avec les besoins auxquels ils sont adaptés. Mais, dès que, en vue d'une clientèle de plus en plus vaste et inconnue, il a fallu recruter les ouvriers dans une région plus large, placer les ouvriers est devenu une fonction spéciale que la division du travail devait dégager. Les procédés employés pour produire cette adaptation nécessaire et fondamentale ont beaucoup varié. Il subsiste encore dans nos campagnes et même dans nos villes beaucoup d'embauchages directs, seuls pratiqués jadis. D'une enquête faite par VOffice du travail en 1801 sur Tétat actuel de Tembauchage, il résulte que « le placement personnel » est encore très prépondérant, et que « toutes les institutions de placement réunies ne donnent que des résultats secondaires auprès de ce mode qui est à la fois le plus simple et le plus usité ». Cet embauchage direct se pratique d'ailleurs d'après des formes réglées : les ouvriers disponibles, dans les villes, se rendent à tels endroits désignés, traditionnels, à tel carrefour, sur telle place (« la place de grève »), chez tel marchand de vins, lieux différents d'après les professions, et ouverts ou fermés suivant les cas. Un progrès notable consiste à se réunir sous des abris couverts et non sur la voie publique. « Dans ' tous les chefs-lieux de canton des départements agricoles, les jours de marché, les jours de foire, pendant certains jours de fête, la Saint-Jean, la Toussaint, les domestiques de fermes, des deux sexes, les ouvriers des champs,
(1) Voir U placement, publication de VOffice du travail, 1893. Tarde. — Piych. écon. ' II. — 26
h 402 L'ADAPTATION ÉCONOMIQUE
'- les moissonneurs, se tiennent sur la place publique, à la dis-
r| position des cultivateurs qui traitent avec eux, de gré à gré.
V On donne à ces réunions d'ouvriers le nom d'assemblées ou
I de Zones. Les départements où ces loues sont signalées
comme les plus importantes sont : Charente, Eure, Eureet-Loir, Indre, Vienne, etc. Dans TËurc, les honunes qui veulent se louer ont, à la main, une branche verte, et les femmes un bouquet. » Toujours, comme chez les sauvages, un air de plaisir et de joie donné aux aflairei*. Tout simple qu'il est, ce procédé d*embauchage est un grand progrès sur le procédé plus antique et plus simple encore qui consistait, pour Touvrier, à aller de porte en porte chercher un patron, ou, pour le patron, à aller d'ami en ami se renseigner sur Texistencc d'un ouvrier qui lui convint.
Remarquons que le problème du bon placement des ouvriers et des domestiques n'est pas sans analogie avec celui de Tassociation logique et féconde des idées. Comment une idée parvient-elle à se rencontrer avec une autre idée propre h la féconder ? Comment un ouvrier parvient-il à trouver une place où il travaillera utilement? Mêmes problèmes, Tun psychologique, laulre social, parallèlement résolus. Il n'y a en somme, que deux moyens principaux, avec des variantes nombreuses, d'aboutir à ce genre d'adaptation. Quand nous cherchons de nouvelles combinaisons d'idées, tantôt, devant un principe momentanément fixe, admis à titre d*hypothèse, nous faisons défiler, pour le vérifier, des processions de souvenirs — car Tesprit a ses bureaux de placement d*idées qui sont ses mémoires spéciales — tantôt, & Tinverse, un fait précis, certain, nous frappant et nous arrêtant, nous faisons promener devant lui une série d'hypothèses pour Texpliquer. De même, les personnes (ou aussi bien les choses) à placer, tantôt vont à la recherche des employeurs, qui restent chez eux, du public qui reste chez lui et les voit défiler; tantôt elles se réunissent quelque part où le public défile devant elles et choisit celles qui lui plaisent. Les mar-
chands ambulanls, les voyageurs de commerce, les visiles de l)onnes cherchant des maîtres, les prospectus envoyés à domicile, sont des variétés du premier procédé ; les foires, les loues^ les grands magasins, les bureaux de placement, sont des variétés du second. On voit que les deux persistent mais en se transformant dans le sens d'une mobilisation plus rapide, plus facile et plus ample. En 1887, fut fondée, à Paris, la première Bourse de travail française. Elle était destinée à être aux bureaux de placement ce que les grands magasins sont aux petites boutiques. Depuis, l'exemple de Paris a été suivi par beaucoup de villes de France.
Mais passons à dautres institutions qui ont eu encore plus de succès. Si les agences de publicité répondent au besoin de certitude, que le progrès de Tincertitude aiguise et développe, les sociétés d'assurances de tout genre, d*assurances-incendies, d'assurances-vie, d'assurances-accidents, les sociétés de secours mutuels, répondent au besoin de sécurité qui grandit avec Tinstabilité des fortunes et des situations, créée par les révolutions économique de notre âge. Les mutualités notamment sont le contrepoids nécessaire et le correctif de notre inventivité rénovatrice, qui rend tout instable et précuire, pendant que la prévoyance se propage avec la civilisation. Aussi toutes ces sociétés progressent-elles merveilleusement. Si cette progression s'arrête un jour, c'est que l'assurance par l'État se sera substituée à ces sociétés libres. Ileste & savoir si, compensation faite de ce qu'on gagnera et de ce qu'on perdra à cette substitution, il y aura finalement avantage.
Les divers offices remplis de nos jours par ces associations distinctes élaicnt remplis à la fois, mais dans un cadre bien plus restreint, par chacune des corporations de jadis qui se sont, pour ainsi dire, épanouies de la sorte. Nous y trouvons aussi, et surtout, le germe d'associations d'un tout autre genre qui sont non moins florissantes. Nos syndicats, nos l rades-unions^ ont puissamment développé ce côté de la vie
40( L'ADAPTATION ÊGONOMfQCC
corporalive par lequel se faisait senlir souvenl aux ouvriers el aux pelils palrons d*aulrefois la divergence de leurs iolérèls, malgré leur lien de confralcmilé. Là aussi il y a eu division de ce qui était indivis' : au lieu d'une seule cor- ^
poralion par métier, où maître et ouvriers étaient confondus, ^
nous avons, dans chaque profession, un syndicat ouvrier opposé au syndicat patronal, à Tcxception de quelques syndicats industriels mixtes et des syndicats agricoles. Sous la forme du trust, très adaptée aux conditions de la grande |
industrie, comme les grands magasins le sont aux conditions du grand commerce, les syndicats patronaux sont en train de fleurir. Les syndicats ouvriers, qui les ont suscités, sont, comme eux, des armées levées pour la lutte des classes. Par cette lutte, il est vrai, s'affirme et s*accentue Tinégalité |
des classes subsistantes, mais s*exprime aussi le besoin de la su[iprimer; et, en attendant, la formation môme de ces armées sociales, composées souvent de syndicats fédérés lors des f/rcves sf/mpal/iif/ues, suppose la disparition des inégalités anciennes qui hiérarchisaient en rangs si difTérenls les divers métiers séparés par des mépris ou des envies héréditaires, et qui formaient autant de classes distinctes et superposées -. Le nombre des classes proprement diles, en ciïet, a été en diminuant pendant que celui des professions s'est augmenté ; comme si la classe, survivance de la caste qui, à Torîgine, se justifiait par la nécessité de l'hérédilé professionnelle pour le recrutement des métiers et la conservation de leurs procédés, avait perdu de plus en plus sa
(1) Nous pouvons remonter plus haut. Dans le clan primitif, comme daiu la corporation du moyen âge, se trouvaient conrondui bien des germes d'associaliuus dîirércntes f|ui se sont développées à part plus tard. Sur le clun. sujet très obscur, M. Kovalcsky a publié une étude slogulièrement instructive, â propos de l'Orr/anmition du clan tlans le Dagheslan, dans la lUvigta iialiana tfi xociolof/ia (mai iK08). Le clan nous apparaît là comme ayant été une société de secours mutuels, analogue à nos sociétés de ce nom. à cela prés que les liens du sang, réels ou fictifs, y engendrent des liens d'obligation réciproque.
(3) Le CompaffnonnuQe est le débris survivant et archaïque de cet ancien esprit iin'Qidituire des classes populaires.
raison d'être. L'idéal entrevu est celui d'une société où il n'y aurait plus qu'une seule classe divisée en une multitude de métiers. Que la lutte des classes soit le meilleur chemin à suivre, et le plus sûr, pour aboutir à ce terme, voilà ce qui n'est nullement prouvé. Mais elle y vise; et c'est pourquoi les syndicats ouvriers se répandent, tandis que les syndicats industriels mixtes, qui visent à l'accord des classes et, par suite, reposent sur le maintien de leur distinction, ne font pas de progrès. Il en est autrement en ce qui concerne les syndicats agricoles, qui sont essentiellement niixles comme les anciennes corporations, et prospèrent pourtant. Mais c'est que l'agriculture a été bien moins transformée que l'industrie par l'invention des machines, et la ferme nouvelle est restée bien plus semblable à l'ancienne ferme que l'usine d'aujourd'hui à l'atelier d'autrefois. Il n'y a pas là, en France du moins et en Allemagne aussi, je ne (lis pas en Angleterre, une classe qui détienne la terre et l'autre qui la travaille. L'agriculture s'industrialise, il est vrai, mais, grâce aux syndicats agricoles précisément, il est possible aux petits cultivateurs d'acquérir à bon compte les matières premières, les engrais, et môme, en se cotisant, les machines, que requiert cette transformation ; et en cela le voisinage des grands ou des petits propriétaires aide plutôt qu'il n'entrave le paysan français ou allemands. Aussi les syndicats agricoles réussissent-ils d'une façon marquée, comme le remarque M. de Rocquigny, dans les pays de petite culture et dans la zone vilicole ; <c les contrées de grande culture des céréales et d'élevage leur semblent moins propices. » En Angleterre, ils s.ont très peu nombreux, et sont des syndicats d'ouvriers agricoles *.
(1) Les syndicats af/ricoles et leur œuvre, par le coQile de llocquigny (19U0). Le nombre de ces syndicats s'csl élevé, par une progression interrompue, de 5 en 1884 à 2133 en 1899, avec près de 500 UOO membres dans cette dernière année. ~ U y a une grande fédération des syndicats agricoles. V Union des syndicats agricoles, annexe à la grande société des agriculteurs de France. — Les syndicats agricoles allemands sont aussi très llorissants. Ils peuvent, à la dilTérence des nôtres, s'appuyer sur des fon-
Les sociélés coopératives de consommation ont eu la même puissance de propagation et de développement que les syndicats ouvriers. Leur but est le même : augmenter la i
force du parti ouvrier en élevant son bien-être. Elles le poursuivent par des moyens diiïérents mais complémentaires : les syndicats, par Taugmentation des salaires; les coopératives, par la diminution des dépenses. Les coopératives, par l'abaissement du prix des articles, favorisent le développement de la consommation, et, par là, celui de la production. Au contraire, les coopératives de production ont échoué partout jusqu'ici, car elles sont très mal adaptées aux conditions de la grande industrie, comme le montre Bernstein. Un atelier, comme un régiment, exige une discipline d'autant plus rigoureuse qu'il est plus grand ; et l'ouvrier n'obéit pas mieux au chef regardé par lui comme son camarade, que le soldat à rofficier qu'il a élu. Les sociétés coopératives agricoles réussissent fort bien, le succès est môme très remarquable en Allemagne*, mais, quoique plusieurs d*entre elles puissent être qualiQées sociétés de production (laiteries, beurreries, raffineries), elles sont toujours, avant tout, des sociétés de commerce et de crédit, et c'est par ce côté qu'elles se propagent. Quant aux associations agricoles qui ont eu pour objet la culture en commun, leurs rares essais sont assez décourageants. Une tentative de ce genre a été faite en 1842, en Algérie, par le maréchal Bugeaud. Il fonda autour d'Alger trois villages avec des soldats. « Je soumis, dit-il, les colons au travail en commun ; cela était
denicnls autres que strictement écouomiques. De lù leur solidité remarquable. Chez, nous o la jurisprudence a condamné les membres d'un syn- ' dicatqui avaient cru pouvoir appuyer leur association sur des fondements tirés de la religion et de la morole ». — Notons le caractôrc complexe des syndicats agricoles, qui ont les buis les plus divers : achat des engrais, emploi des machines agricoles, reconstitution des vignobles, préservation des récoltes, élevage des bestiaux, production et vente du lait, du l>eurre, etc. t.es éleveurs de la Charente obtiennent, nous dit-on, de leur lait, par Tassocialion, le double de ce qu'ils obtenaient par la production individuelle.
(1) Voir à ce sujet Kautsky, Question agraire» p. 176 et i.
d'autant plus praticable que, jouissant des vivres et de la solde, ils devaient attacher moins d'importance au produit de leur peine. Ce produit devait former un fonds commun, destiné, au bout de trois ans, à faire les frais de leur mariage et à procurer à tous uniformément le mobilier de la maison et de Tagriculturc. Pendant la première année, il y eut assez de zèle. Mais, après, relâchement complet. Ils comptaient les ttns siu* les autres pour le ti^avail^ et les plus habituellement laborieux se mettaient au niveau des pares^ senx. Ils prièrent Bugeaud .de les désassocier. Dans les trois villages, le résultat fut le môme. C'est que, comme Kaulsky est forcé d'en convenir lui-même, « le paysan est encore plus attaché à son lopin de terre que l'artisan à son échoppe. » D'autres essais pareils ont moins mal tourné. Kautsky s'étend avec complaisance sur l'association fondée en 1831 par sir Vandalcur sur sa propriété de Ralahine (Irlande). Elle réussit, dit-il, admirablement et ne dut sa ruine, au bout de trois ans, qu'à un accident malheureux. Remarquons qu'il s'agissait d'un petit nombre d'associés, une quarantaine d'ouvriers agricoles, et que ces phalanstères, comme le familistère de Guise, avaient été l'exécution d'une idée philanthropique, d'un programme individuel mûrement réfléchi. Il n'est pas douteux que, parmi les programmes de vie plus ou moins phalanstérienne, imaginés par des réformateurs psychologues, il s'en trouve de viables ; et, aussi longtemps que les exécuteurs de ces plans bien conçus, se conformeront docilement à la haute pensée de l'inventeur, on constatera leur prospérité. Rien ne s'oppose non plus à ce que cet exemple soit imité et se répande de proche en proche. C'est ainsi que de la conception d*un saint Bruno, d'un saint Bernard, d'un saint François d'Assise, sont sortis des milliers de monastères où le communisme religieux a fleuri pendant des siècles. Mais, le jour où quelque vivant, initiateur & son tour, se fatigue d'être mené par un mort, et conçoit un autre plan qui se répand dans
408 L'ADAPTATION ECONOMlQUIi
/son entourage, Tassocialion ébranlée commence à se dissoudre. Ce serait une grande illusion de se fonder sur la réussite plus ou moins durable, ou même prolongée, de ces (
phalanstères monastiques ou autres dans le passé ou dans le présent, pour en induire la possibilité de renrégimenlalion collectiviste de toute une société. Car, précisément, les monastères ou autres groupes communistes n'ont pu se constituer et vivre que parce qu'ils trouvaient à se recruter dans une vaste société ambiante et non communiste, dont ils attiraient à eux les éléments les plus propres à la vie de communauté, les plus dociles et les plus crédules*. Le jour où ce triage ne serait plus possible, puisqu'on recruterait tout le monde, les révoltes individuelles se multiplieraient. Pour assurer universellement et d'une façon durable le régime colleclivisle, il faudrait donc que, à partir d'un moment donné, riiumanité cessât brusquement d'être inventive et inilialrice et ne fût plus i\\ximilalnce^ ou qu'elle se divisût, comme chez les Incas, en deux classes superposées : une élite d'initiateurs et une forte masse populaire entièrement dépourvue de forte originalité individuelle.
Un point sur lequel il importe d'insister et qui vient d'être indiqué, c'est que loute association est sortie du cerveau d'un homme, et que chacune d'elles vaut ce que vaut l'idée de son fondateur. Si nous demandons comment se
(I) En corrigeant les épreuves de ce livre, je lit ces lignes de Gityaa (dans VJrrvlif/ion de l'avenir), (\u\ me frappciil par leur justesse : «Ce qui a rendu jusqu'ici le socialisme inipralicable et utopique. c'est qu*il a voulu s'appliquer û la société tout entière, non û tel ou tel petit groupe social... L'avenir des systèmes socialistes, c'est de s'adresser à de petits groupes, non û des masses confuses, de provoquer des associations très vnriêcs et multiples au sein du grand corps social. » Et ceci encore : « Le socialisme, soutenu aujourd'hui par les révoltés, aurait besoin, au contraire, pour sa réalisation (surtout pour sa durée) des gens les plus paisibles du monde, les plus conservateurs, les plus bourgeois ; il ne donnera jamais une saUsfaction suffisante û cet amour du risque qui est si foit dans cerlains cœurs...» C'est un « fonctionnarisme idéal u.
créent les sociétés de secours mutuels, on nous répondra : « Comme toutes les fondations, celles-ci sont Tœuvre d*hommcs d'initiative, qui décident quelques camarades... C'est surtout Texemple des sociétés voisines qui décide les promoteurs, et en môme temps ces sociétés Fournissent des modèles sur lesquels on se réglera. » (Ilubert-Valleroux.) Nous savons que les sociétés coopératives de consommation sont nées en 18i4 de la pensée de Robert Owen, comme les sociétés coopératives de production, en 183i, de la pensée de BQchcz. En Allemagne ont germé les sociétés de crédit mutuel. Celles-ci, pareillement, se fondent, nous dit-on, « par rimpuUion de dévoués missionnaires qui vont de place en place prôcber rutilité du crédit populaire, et par Tcxemple du voisin... L'exemple d'un propriétaire important, d'un notable du pays, fait beaucoup pour décider les adhésions. » Comment germe, mûril, se réalise Tidée d'une association nouvelle, nous le voyons clairement par l'exemple de Godin, le fondateur du familislère de Guisc^ qu'on pourrait comparer à Boucicaut, le fondateur du Bon Marché, Godin et Doucicaut ont été des inventeurs (V. sur Godin, Paulhan, Pst/ch. de finvcniion, p. 115 et s.} Dès l'enfance, Godin, Dis d'un ouvrier, se senl vue mission^ et rêve de remplir un rôle social. 11 était alors à l'école primaire. Après un tour de France et une série de petites inventions industrielles, son idée se trouva précisée. Il fit divers essais en vue d'établir des relations nouvelles et plus justes entre le capital et le travail,.. Après vingt années d'expérience, il formule les règles de l'association familistérienne qui a prospéré après lui, d'après lui, comme le Bon Marché après Boucicaut, d'après Boucicaut.
Ainsi ridée d'une association nouvelle à créer, ou même 4'une association connue à établir dans un nouveau milieu, a tous les caractères d'une invention ' et, l'âge où nous entrons
(1) L'idée (i*unc entreprise induslriclle à créer est une petite invention 4iui a consisté, comme toute invention, dans une hypothèse, réalisée pnr
rf."
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sera caractérisé par la direction du génie inventif dans cette voie large et féconde. Quand on voit Tingéniosilé de tant de chercheurs se tourner de ce côté, on ne doit pas déses- ( pérer de voir une solution favorable donnée un jour au problème posé par les coopératives de production et mal résolu jusqu'à présent par elles. Cet insuccès relatif, comparé au grand développement des coopératives de consommation, s'explique peul-élre par son rapprochement avec d'autres faits. J*ai noté ailleurs que les besoins de consommation de nouveaux articles se propagent dans un pays avant les ^.^esoins de production correspondants. Nous pouvons faire remarquer aussi que les besoins de consommation ont commencé à s'organiser avant les besoins de production. Par exemple, c'est pour répondre à des besoins de consommation que le prôt à intérêt a été d'abord imaginé et pratiqué ; et, comme le note M. Gide, à ce caractère habituel du prêt à intérêt au moyen ûge lient la défaveur, très justifiée, de l'Église à son égard. Le prôt à intérêt en vue de la production n'est venu que plus tard'. Peut-être n'est-il pas surprenant, d'après cela, que le problème de la consommation en commun, par mutuelle coopération, ait trouvé sa solution prati({ue cl définitive avant que le problème, tout autrement difficile, de la production en commun, par collaboration volontaire et égalitaire, sans soumission à nulle puiscette tentative. Tentative qui. si elle réusiit. analogue en cela à une hypothèse qui se vcrilie. enrichira son auteur; mais, dans le cas contraire, te ruinera. Toute entreprise est un jeu servi par un lt*avaiL Quand elle cesse d'être alt^atoire. elle commence à pouvoir être' régie par TÊtat et aussi bien à pouvoir être une association coopérative de production. Mais à quelles conditions cesse-t-eile d'être aléatoire? Là est tout i'aTeair de ce genre de société.
(1) « Ceux qui empruntaient, c'étaient, dans l'antiquité, les pauvres plébéiens pour acheter du pain ; au moyen âge les besoigncux pour s'équiper pour la croiriude. tous pour des consommations improductives. On empruntait autrefois pour vivr^; à présent, pour faire fortune. » De là une interversion des rôles. « Autrefois on pouvait se préoccuper de protéger les emprunteurs coutre la rapacité des prêteurs ; aujourd'hui il faudrait plutôt aviser à protéger les prêteurs contre l'exploitation des emprunteurs (spéculateurs, banquiers, lanceurs d'atTaires) dont rhistoirefloanciére de notre temps olTre de si scandaleux exemples. » (Gide.)
L'ASSOaATION 411
sance extérieure, ait rencontré la sienne. Il est dans Tordre qu'il en soit ainsi. Il est dans Tordre, aussi bien, que, après avoir eu un caractère de protection ou d'exploitation unilatérale, une association revête, en se développant, un caractère de mutualité. Les sociétés de secours mutuels ont été précédées de sociétés de bicnraisance ; les sociétés d'assurances mutuelles contre les accidents, pour la vie, ont été précédées de sociétés non mutuelles ayant le même objet. La loi du passage de Tunilatéral au réciproque peut porter à penser que les sociétés de collaboration productrice, encore aujourd'hui régies autoritairement, sont destinés à se mutualîser elles-mêmes.
Si nulle brutalité révolutionnaire au service d'une utopie ne vient interrompre le grand travail de fermentation qui remue à fond les peuples contemporains, il est permis d'augurer leur régénération complète et assez rapide par le seul développement spontané et prolongé des gerines d'association, anciens ou nouveaux, qui s'y répandent, qui s'y disputent paisiblement les hommes, et qui finiront par les enrôler tous sous les bannières multicolores de groupements infiniment variés.
Malgré leur extrême diversité, les associations peuvent être divisées en quatre catégories, qui répond3nt aux quatre branches, distinguées plus haut, de Topposition économique. En premier lieu, nous avons des sociétés de c^-production : ateliers, usines, corporations, syndicats, cartels et trusts, fédérations d'ateliers, coopératives de production, grandes compagnies de chemins de fer et de navigation, etc. En second lieu, des sociétés de CQzConsommation : ménages, communautés, phalanstères, coopératives de consommation, assurances aussi, etc. En troisième lieu, des sociétés dléchange, ou, plus généralement, d'adaptation de la production à la
consommation : magasins cl grands magasins, agences de publicité, bureaux de placement, etc.' Enfin, des sociétés de crédit, c'est-à-dire d'adaptation de la monnaie à sa fonction dV'change : maisons de change et de banque, monts-depiclé, crédit foncier, crédit industriel et commercial, bourses, etc.
Piir les corporations, il était remédié aux désaccords et aux luttes inlcrncs de la production. Les coopératives de production visent le môme but, sans l'atteindre encore. Les syndicats ouvriers ne le poursuivent pas, puisque la plupart sont inspirés par la fameuse « lutte des classes », mais ils TaUcignent sans le vouloir, à mesure qu'ils se développent, car ils rendent les grèves si désastreuses qu*on les évite à tout prix, par l'arbitrage, de même que les progrès du militarisme rendent la guerre impossible; et, d*aulre part, il est d'autant plus facile aux patrons de s'accorder avec les chefs des ouvriers que l'association de ceux-ci est plus nombreuse et mieux disciplinée. Les trades-unions anglaises en sont la preuve. — Quant aux concurrences des patrons entre eux, les sociétés d accaparement et de monopole, les cartels et trusts, n'y remédient que trop bien.
Les désaccords et les conflits internes de la consommation, quoique moins bruyants que ceux de la production, sont de nature plus profonde et de guérison plus malaisée. Quand la lutte à laquelle se livrent nos besoins divers dans notre cœur tient seulement a l'insuffisance de notre budget pour les satisfaire à la fois, les sociétés d*économie mutuelle, pour ainsi dire, le « ménage » d'abord, et aussi les sociétés coopératives de consommation, excellent à lapaiser. Biais, quand nos besoins se combattent en nous parce qu'ils se contredisent, parce qu'ils impliquent des conceptions opposées de l'ordre universel et de Tordre social, une moral e fondée sur des convictions solides peut seule rëUibUr
(I) Notons les VnioM pour Vexporlalîon (Rxporlvorcin) qui nctirisscnt en Ailemague.
en chacun de nous la paix intérieure, condition de Téquilibre économique dans la société. Et, comme il n'appartient, en général, qu'à une religion ou à une secte librement propagée, de former parmi les hommes une même croyance for.le, fondement d'une môme moralité durable, on peut dire que les églises^ les confessions religieuses ou quasi rcHgieuses de tout genre, y compris certaines écoles philosophiques, stoïciennes par exemple, doivent être inscrites en lôte des grands procédés d'adaptation économique*. Par leur réglementation et leur hiérarchisation générale des désirs, sous le joug des dogmes, aussi longtemps qu'elles régnent, elles préviennent tous les troubles possibles de la consommation, elles résolvent la question du luxe, et, en imposant de la sorte des bornes et des formes déterminées ù la production, elles obligent celle-ci à s'ajuster à celle-là. Les u harmonies économiques » du treizième siècle, très diflcrenles de celles que vantait Bastiat, reposaient, avant tout, sur la hiérarchie catholique desbesoins et des activités. Sous des formes nouvelles de moralité, appuyée sur une communion quasi religieuse des esprits en un certain nombre de vérités démontrées et inébranlables, l'humanité aspire à retrouver, élargi, son équilibre d'autrefois. ATombrede cette grande et souveraine association libre, ou même d'un certain nombre d'associations pareilles, d'églises philosophiques, paisiblement rivales, il ne serait pas difficile à des sociétés industrielles ou commerciales de répondre à la plupart des problèmes posés par l'opposition économique.
Disons un mot des sociétés de crédit, qui ont pour mission de prévenir ou de terminer les luttes de nature monétaire. Par les maisons de change s'adoucissent les chocs des diverses monnaies concurrentes sur un même marché. Il est mis fin à ces luttes par des conventions internationales,
(1) Les Sociétés de tempérance travnillcDt, en refoulant certains besoins désastreux tels que le besoin d alcool, à supprimer la lutte entre eux et les besoins vrais de la nature humaine. Mais leur action est bien faible, par malheur.
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par des associalions libres d'un groupe de peuples dans le genre de TUnion laline. La question du bi-mélallisme ne saurait élre tranchée qu ainsi. — Par les banques et les Bourses» on remédie soit à Texcës, soit à TinsufOsance de It monnaie en circulation. S*ii y a trop d argent, en apparence, dans un pays, c*est que Targent cherche des emplois el n en trouve pas ; les banques, qui sont les bureaux de placement des capitaux, lui procurent des emplois nombreux par le crédit qu'elles ouvrent aux négociants ou par Tachât de valeurs de lioursc. Inversement, les banques d'émission, en lançant de la monnaie de papier dans le torrent de la circulation, suppléent au déficit de la monnaie métallique.
Le Crédit et^t un sujet dont j'aurais pu parler au livre de la Répétition économique; car, comme la monnaie ^et le capital, donl il est en un sens Tcxtension, il sert à la reproduction active des richesses. J'aurais pu aussi traiter du crédit à propos de TOpposition, car, lorsque la confiance dont il est l'expression est démentie par les faits, il y a crise. Mais, quand les faits la confirment, ce qui est le cas habituel et normal, quand les dettes sont régulièrement payées à Téchéance, il n*est pas de cause plus puissante de prospérité et d'harmonie économique, d'adaptation des richesses épargnées ù leur fin sociale. Le crédit, c'est, en somme, purement et simplement, le prél^ qui, nous l'avons dit, est peut-être plus primitif que rechange. Dans le prêt, dans la vente à crédit, il entre toujours un aléa, un risque à courir, comme dans le jeu. Et cet élément d'intérêt grandit sans cesse. Il est curieux de voir ainsi, à la fin comme au commencement de l'évolution économique, Timporlance du rôle joué par le plaisir dans les affaires^ plaisir des chants et de la danse à Torigine, plaisir du risque et de la spéculation à présent. Il semble que ce soil, malgré ses dangers, une des sources nécessaires de Tbarmonie sociale.
D'après les rapports des consuls américains publiés il y a
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quelques années'» la proporlion des affaires à crédit par rapport aux affaires au comptant est remarquablement semblable dans les pays les plus dissemblables ; elle est comprise cnlre 70 et 90 p. 100 d'un boiîl à l'autre de Téchelle de la civilisation, Siam» Allemagne, Canada. 11 semblerait même, à ne pas décomposer les chiffres, que le crédit, non seulement ne grandit pas avec la civilisation et la richesse publique, mais est presque en raison inverse. En Hollande, la proportion, par exception, descend à 60 p. 100. Mais, ce qui est tout autrement significatif que cette constatation, le crédit, dans les pays pauvres, s'applique davantage aux achats de détail, de consommation, et moins aux achats en gros, en vue de la production. Dans les pays riches, on constate Tinverse. De plus en plus, ici, on paye tout comptant au détail, et même, pour la production, on paye comptant les matières premières, les salaires; mais, dans la sphère étroite où il se localise, c'est-à-dire dans les achats en gros, en vue de la revente, le crédit prend une grande extension, quoique la durée des délais accordés aille toujours se resserrant. Tel crédit qui ùlaitde six mois ou d'un an est tombé à trois mois à mesure que le progrès des communications a diminué le temps moralement nécessaire au détaillant pour débiter sa marchandise. En gros ou en détail les produits agricoles sont payés comptant. — La forme la plus importante que tend à revêtir le crédit dans les nations civilisées, ce sont les emprunts des Etats modernes. Si les emprunts de cet ordre figuraient dans les calculs précédents, ils en bouleverseraient les résultats ; et la vraie proportion des affaires à crédit apparaîtrait ce qu'elle est, c'est-à-dire énorme et toujours croissante. A la vérité, on ne voit point les États civilisés d'aujourd'hui retarder d'un ou deux ans la paye de leurs officiers et de leurs fonction-
(1) Voir dans le Journal des économistes de septembre 188G, un article très intéressant sur le crédit, extrait de The conlemporary Review, par John HaC.
naircs, comme cela se pratique dans les Étals barbares ou demi-civilisés, qui, d'ailleurs, n'ont pas d*aulres dettes que celles-là. Mais, si les nations modernes de l'Europe payent fort régulièrement leurs* fonctionnaires et leurs-soldals, elles i
ont des créanciers d*autre sorte qu'elles ne rembourseront j
jamais et dont elles augmentent sans cesse le nombre. L'Etat est devenu ainsi le grand banquier de la nation, recueillant toutes les épargnes cl les plaçant à son gré.
Ceci nous conduit à dire que, outre les formes libres de \
lassocialion, de Tadaptation économique, énumérées cidessus, il y a la forme ofûcielie et obligatoire, l'enrégimenlalion administrative. Celle-ci doit-elle finalement triompher? Et est-il bon qu'elle triomphe? Entièrement, non. Si son succès allait jusqu'à écraser les germes de l'association Hbre, les inilialivcs individuelles, source de tout progrès, ce serait la mort du genre humain. Mais on peut admettre que, à certains égards, TÈtat intervienne là ou l'association libre est impuissante. Par exemple, nous espérons qu'un jour, grâce à quel(|ue forme nouvelle d'association libre, les luttes internes de la production, grèves, concurrence, s'évanouiront ; mais les désaccords entre la production et la consommation subsisteront aussi aigus, plus aigus peut-être. Les coopératives de production pourront, tout aussi bien que les trusts, surproduire ou rançonner les consommateurs. Est-ce qu'il ne faudra pas, bon gré, mal gré, recourir à l'intervention de l'Ëtat réglementateur, sinon organisateur du travail ? Cette dure extrémité n'est repoussée avec tant d'horreur par les esprits éclairés que parce que, à juste titre, on se méfie de l'Etat, c'est-à-dire du mauvais recrutement de son personnel gouvernemental. C'est, au fond» le suffrage universel qui épouvante. Mais n*y a-t-il nul remède à cela ?
La position de la question montre le lien étroit qui rattache le problème économique au problème politique. Le premier ne pourra être tranché que lorsque le second aura reçu une réponse satisfaisante, c'est-à-dire lorsqu'on aura trouvé autre
chose, politiquement, que le suffrage soi-disant universel sous la direction d^une presse omnipotente et irresponsable. D'autre part, cette considération dit assez que la politique n'est point séparable de la morale. Sans une transformation profonde des sentiments moraux, nulle réorganisation durable des gouvernements n'est possible. Mais, avant tout, la règle de la conduite dérive de la nature des convictions. Le problème moral est intimement lié, nous le savons, au problème intellectuel, c'est-à-dire scientifique et religieux./ Avant que le problème moral, et, par suite, politique, et aussi bien économique, comporte une solution définitive, — momentanément définitive — il faut que les hommes se soient de nouveau accordés, spontanément, dans une fQi communc sur certains points capitaux. Un accord de convictions fortes et logiques par la science, devenue incontestée à certains égards, et non un équilibre d'opinions faibles et tolérantes par le septicisme ; un accord de passions fortes et concourantes à un idéal commun^ par la haute morale sociale, et non un équilibre de petits besoins et de petits échanges, par Tindustrialisme : voilà l'aspiration de l'évolution humaine.
Le mérite du socialisme de notre époque aura été d*avoir une conscience forte et confuse de cette aspiration et de chercher à la réaliser. Mais il a le tort de croire que dans Tétat présent des esprits et des cœurs, cette réalisation est possible. 11 anticipe sur un avenir encore éloigné. Le moment ne sera venu de résoudre les problèmes qu'il soulève prématurément, de songer sérieusement h une haute réglementation d'ensemble de la production et de la consommation, que lorsque nous toucherons au seuil de la troisième et dernière phase de l'histoire humaine, telle que nous en avons plusieurs fois esquissé le tableau. Au point de
(1) Quelle est, dans ce concert passionnel qui sera la moralité future» la passion qui donnera le ton? L'amour ou l'ambition, le culte du plaisir ou ia soif de gloire ? D'après la passion élue reine, tout le système de la conduite devra changer profondément.
Tarde. — Psych. écon. II. — 27
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vue économique,, nolamment, celte histoire se décompose ainsi : Tère présente des innombrables petits marchés clos, — Tère des marchés ouverts, de moins en moins nombreux et de plus en plus vastes, — et Tère du ma rche unique et tolal, qualifié mondial. Tant que se poursuit la seconde, i
où nous sommes compris et entraînés, les luttes économiques que soulève Textensiou des marchés ont beau grandir avec eux, les concurrences ont beau se dresser effrayantes entre ,
adversaires gigantesques, il suffit d'un nouvel élargissement i
d'horizon, de débouché, d*un nouveau développement de raclivité productrice, de Tavidilé consommatrice, pour rétablir un instant Tharmonic économique, toujours instable, qui va être de nouveau rompue. Et Ton en est venu à croire vaguement que celle solulion passagère du problème, sans cesse renaissante par la poursuite d'un mirage de paix sociale toujours fuyante, pourra durer sans fin, c'est-à-dire que la \ population humaine ne cessera de croître, ni ses besoins l de se multiplier, ni la mappemonde de lui offrir d'autres i terres à coloniser. Faut-il donc rappeler que la terre n'est inas infinie, et que notre civilisation est bien près de Tavoir ^envahie tout enlière?
La /in du monde^ cette grande épouvante du moyen âge, est destinée à redevenir bienlôl, en un autre sens, une source d'angoisse. Si ce n'est plus dans le temps, c'est dans l'espace que ce monde terrestre se montre à nous comme inextensible ; et le déluge de l'humanité civiHsée se heurte déjà à ses limites, à ses nouvelles colonnes d'Hercule, celles-là infranchissables. Qu'allons-uous devenir quand, bientôt, nous ne pourrons plus compter sur des débouchés extérieurs, africains, asiatiques, pour servir de palliatif ou de dérivatif à nos discordes, d'écoulement à nos marchandises, à nos instincts de cruauté, de pillage et de proie, & notre criminalité comme à noire nalalilé débordante ? Comment feronsnous pour rétablir, chez nous, une paix relative, qui a toujours eu pour condition, depuis si longtemps, notre pro-
jeclion conquérante hors de nous, loin de nous? Chercheronsnous» au poinl de A'ue économique, à subsliluer au débouché extérieur un débouché^intérieur plus ample en multipliant encore les besoins et les inventions propres à les satifaire? Mais le cœur humain n*est pas inépuisable en désirs toujours nouveaux ; les mines de découvertes ne le sont pas davantage. Là aussi des.boriies-arréteront un jour ou Tautre Télan du progrès économique, tel qu'il est compris depuis la marée montante de notre civilisation européenne. Or, s'il arrive, par hasard, que le génie inventif rencontre ainsi son terme, voie tarir toutes ses sources, en même temps que rhumanitc aura achevé, par la fédération ou l'impérialisme, son évolution politique, quel va être le dernier refuge de Tesprit novateur et révolutionnaire? Une seule issue lui restera, le champ des expérimentations sociales en grand, en vue de refondre Thumanité dans des moules tout neufs. Cette troisième période du monde humain sera certainement beaucoup plus intéressante pour lu sociologue, sinon pour Thistorien, que tout ce qui Taura précédée. Alors commencera vraiment la prise de possession complète et systématique de la planète par l'homme et de l'homme par lui- j même. Le problème de la population devenue stationnaire se présentera sous son aspect qualitatif et non plus numérique. Â la culture extensive succédera la cultur^^^tensive du genre humain. Il s'agira de procéder à un élevage humain conforme au but général et d'élaborer un plan grandiose de réorganisation sociale et d'exploitation planétaire. Mais laissons aux prophètes le soin de détailler ces grands changements.
Quoiqu'il en soit de ces conjectures lointaines, revenons au présent. La grande question qui se pose à nous actuellement est celle de savoir, non si l'esprit d'association ira se développant, ce qui n'est pas douteux, mais bien si Tassor ciation ira s'uniûant, s'uniformisant, se centralisant, comme le suppose le socialisme, ou si elle ira se diversifiant et se
compliquant dans une muUiplicalion de sociétés multicolores. C'est cette seconde voie qui me parait devoir s'offrir au déploiement libre de l'association. Et je n'en puis citer un meilleur indice que le tableau de l'Allemagne actuelle» berceau du socialisme contemporain. Elle est couverte, elle se couvre chaque jour davantage, d'associations, d'Unions de tout genre, innombrables, inextricablement mêlées et touffues, qui font sa force expansîve dans le monde. Par la discipline de ses armées, elle a conquis politiquement l'Europe ; par Tenrégimentation spontanée, et tout autrement variée, de ses producteurs, elle conquiert industriellement rUnivers *.
De tout temps, et partout, deux grands procédés se sont présentés aux peuples pour la conciliation de leurs intérêts opposés : leur convergence vers le futur ou leur convergence vcr>i rextdrieur. Le premier s'est déployé : 1* sous forme religieuse, en Lgyple, où la préoccupation de la vie d*oulre-tombe aplanissait bien des difficultés de la vie présente, et au moyen &ge chrétien encore mieux; 2^ sous forme utopique, dans l'Europe moderne, ou la perspective d'un avenir merveilleux, dans ce monde même, soutient les courages et empêche les discordes d'éclater dans les rangs des néophytes. Le second procédé s'est épanoui : 1^ par It visée des conquêtes militaires, coloniales surtout ; 2"* par la visée des débouchés commerciaux. Or, on voit tous ces procédés à la fois, avec mille variantes, coopérer, dans TAllemagne de nos jours, à l'adaptation économique. Le mouvement socialiste, à ce point de vue, y peut être considéré comme auxiliaire du militarisme qu'il complète en le combattant, et du christianisme aussi, et du capitalisme expansif, ambitieux comme lui*.
(t) Voir à ce sujet une brochure de M. Pierre Clerget, professeur à l'Ecole de commerce de Loche (Suisse), intitulée les Méthodes Wexpansion commerciale de V Allemagne^ Lyon, 1001.
(â) 11 y a une classe de producteurs, les agriculteurs, qui, loin de sa sentir rapprochés des autres par la préoccupaUon commune du débouché
Le speclaclc que nous donne TÂlIemagne à cel égard n^esl cerlainement qu'une ébauche de ce qu'est appelé à réaliser le monde civilisé tout entier dans un avenir prochain. On verra ainsi, à force de se multiplier et de se diversifier, Y association s'individualiser pour ainsi dire, en ce sens qu'il y aura pour chaque individu un certain entre-croisement d'associations différentes qui lui sera particulier, qui ne s'incarnera qu'en lui seul. La religion, qui esl, avant tout, une grande association de croyants, ne pourra disparaître que le jour où elle aura été remplacée par une multitude d*associations diverses et entrelacées. Ne rêver qu'une seule grande association, comme le colleclivisme, c'est ne souhaiter rien de bien nouveau, car les religions du passé, christianisme, islamisme, bouddhisme, ont réalisé ce rôve infiniment mieux que ne le pourra faire aucune école socialiste. L'avenir n'esl pas là, il est à la diversité harmonieuse, à la multiplicité solidaire d'associations, associées en quelque sorte entre elles. Et ce jour-là, sera-ce précisément « l'irréligion » qui prévaudra, suivant la prédiction de Guyau ? On se conforme bien plus à sa véritable pensée en disant que l'association religieuse, alors, de plus en plus diversifiée et morcelée, tendant à accentuer Y individualisme religieux^ est destinée à prendre rang, finalement, et un rang éminent, parmi les autres formes d'associations qui enserreront l'individu, soutenu et non comprimé par elles.
Quand le tissu et l'entrelacement des associations multiples et diverses seront terminés, le faisceau national de ces unions individuelles constituera le système social le plus équilibré, le plus ingénieux à la fois et le plus simple dans sa complexité, qui aura paru depuis la dissolution du régime féodal. Celui-ci consistait en un tissu aussi, mais de petites
extérieur, se sentent, toujours plus opposés aux autres. Il en est de même en Angleterre, aux États-Unis, partout. Los ngmriena forment un parti toujours plus distinct des t/i</ii«/rie/«. Ici se montre la nécessité de Tintervention de l'État pour trancher ce diiïérend, autrement insoluble.
rv
sociélës à deux, de peliles mailles à la fois très solides et ■£ 1res courtes, donl chaque point n'était Jié qu*à un autre
point, son suzerain, lequel ne Tétait lui-même qu'à son propre seigneur, en remontant jusqu'au roi. Dans le régime associalionnisles de l'avenir, il n'y aura plus d*hommages, plus de lien perpétuel et exclusif d'homme à homme, lien K toujours plus unilatéral que réciproque; il ^j^aura. une soli-
darité très étendue et toujours mutuelle, embrassant un grand nombre d individus à la fois. Jamais la glèbe humaine n*aura élé embrassée et consolidée par tant de racines à la fois. Et les nations alors seront une réalité plus concrète et plus vivante que jamais. Pendant que les associations privées, en se multipliant et s'enchevétrant, verront par là s'atténuer ïcsprit de corps propre à chacune d'elles, cette grande association majeure, héréditaire et innée, la nation, qui les comprendra toutes toujours, ou presque toutes, verra s'accentuer son esprit de corps à elle, le patriotisme. L'intensité relative de celui-ci s'alimentera de raffaiblissemenl des autres, du moins dans les quelques grandes nationalités définitivement survivantes, et destinées à se fédérer.