‹ Psychologie économique (tome 1)Chapitre 4 sur 23 · VII I · texte numérisé non relu

VII I

On peut formuler des considérations générales, — appelons-les des lois, si Ton tient à ce vocable un peu abusif, commode d'ailleurs comme tous les monosyllabes — à propos des diverses formes de l'adaptation, de la répétition, de l'opposition. La loi générale des trois formes de la répéti-1 tion, nous l'avons vu, c'est leur tendance commune, le plus souvent entravée, à la multiplication indéfinie. La même loi | d'agrandissement progressif s'applique nécessairement aux! trois formes de l'opposition et aux trois formes de l'adaptation puisque les oppositions et les adaptations, se mul-| liplient avec les répétitions dont elles sont les interfé-| rences-luttes ou les interférences-alliances. — L'opposi- 1 tion a donné lieu à une autre généralisation bien simple qui a eu un immense succès, bien supérieur, je crois, à son! mérite explicatif : toutes les formes de luttes, vivantes, sociales ou même physiques, aboutissent au triomphe du plus fort, qu'on appelle en biologie la survivance du plus apte. Cela est aussi vrai des concurrences de forces physiques ou d'affinités chimiques, que des concurrences d'espèces ou des concurrences de nations. Il suit de là une sélection tour à tour physique, vivante, sociale, qui possède, avant tout, une vertu essentiellement éliminalrice. épuratrice, nullement créatrice.

L'adaptation n'aurait- elle pas aussi ses lois générales ? Une tendance à Y accumulation croissante, malgré des substitutions et des destructions fréquentes, n'est-elle pas commune à ses trois formes, à. la combinaison chimique, qui va se compliquant depuis les corps réputés simples jusqu'aux

substances organiques, — à l'accouplement fécond, qui est un trésor sans cesse grossi de legs héréditaires depuis les monères jusqu'à l'homme, depuis le champignon jusqu'au mammifère le plus élevé, — à l'invention enfin, qui, formée d'un faisceau d'inventions antérieures, y greffe une idée nouvelle, destinée à servir de porte-greffe à son tour, et ainsi de suite, depuis l'invention préhistorique du levier ou de la roue jusqu'à celle des machines les plus perfectionnées de notre temps ? Chaque invention, en effet, ajoute quelque chose aux anciennes qu'elles synthétise encore plus qu'elle ne s'y substitue, de même que chaque espèce ou chaque race nouvelle, créée par une succession de petites innovations vitales dues à des mariages heureux, est une synthèse d'espèces et de races antérieures, — et de môme que les corps chimiques nouveaux sont des complications de corps chimiques antérieurs.

Non moins que ce principe d'accumulation, le principe d'irréversibilité, qui en dérive, me paraît s'appliquer à toutes les formes de l'adaptation. Nous n'apercevons pas de loi qui prédétermine l'apparition de toutes les inventions, ou de la plupart d'entre elles, à telle date plutôt qu'à telle autre, ici plutôt que là ; rien ne nous empêche de supposer que la boussole eût été découverte deux ou trois siècles plus tôt ou plus tard, et aussi bien l'Amérique, ou l'imprimerie, ou l'électricité. Mais, d'une invention quelconque, nous pouvons dire qu'elle ne pouvait naître avant telle autre qui Ta précédée et provoquée; et, dans une large mesure, nous savons, à n'en pouvoir douter, qu'il y a un enchaînement logique des découvertes et des inventions, c'est-à-dire un ordre irréversible de leur apparition. Or, non moins que la série des idées et des progrès humains, la série paléontologique des faunes et des flores successives, est conçue comme essentiellement irréversible 1 , et, aussi bien, la série astronomique

(1) Sans cela, comment comprendre que la série des phases embryonnaires répète, dans une certaine mesure, tordre de succession des espèces

ou géologique des formations chimiques. 11 n'est pas jusqu'aux transformations des forces physiques qui, d après la thermo-dynamique, ne soient lancées sur une pente impossible à remonter, par leur conversion finale en chaleur. Ainsi, par ces trois aspects à la fois, la vie universelle nous apparaît comme ayant un sens et une raison d'être.

Ce principe d'irréversibilité a une signification si haute qu'on pourrait être tenté d'exagérer sa portée. 11 convient de bien le circonscrire pour bien le comprendre. Car, nettement compris, il laisse encore très large la part de l'accident individuel, du génie et de l'initiative personnelle, dans les destinées sociales. L'irréversible est loin d'être une règle sans exception. Jl est des séries de découvertes qui peuvent être toujours conçues comme s'étant suivies dans un ordre précisément inverse. Telles sont les découvertes géographiques. Cependant elles ont aussi cela de particulier qu'elles se déduisent nécessairement les unes des autres, qu'on est porté fatalement de l'une d'elles je ne dis pas à une autre mais à à'autres, dans leur voisinage immédiat. Si donc un sociologue s'avisait de chercher une formule de l'évolution des découvertes géographiques, on peut être sûr qu'il perdrait son temps. En revanche, il est certain que. />ar n'importe quelle évolution de découvertes géographiques, suffisamment prolongées, on devait inévitablement aboutir au tracé définitif d'une carte du monde plus ou moins conforme dans ses principaux traits à celle qu'étudient nos écoliers. Par quelque point qu'on eût abordé en Amérique et commencé à explorer ses côtes, la série, quelle qu'elle eût été, des explorations poussées à bout aurait conduit les navigateurs de n'importe quelle nation ou de n'importe quelle race à la carte d'Amérique qui nous est connue. Tous les chemins,

antérieures? On ne peut s'expliquer le mystère de cette répétition, même abréviative, qu'en supposant que la suite paléontologique des espèces d'où procède celle de l'individu considéré est une suite logique avant tout, une sorte de déduction biologique, qui, comme telle, doit être recommencée ub ovo, en s 'abrégeant, à chaque nouvelle génération.

tous réversibles essentiellement, auraient conduit inévitablement à ce résultat. Et ce que je dis là, on peut le dire aussi bien des découvertes qui ont trait à Vanatomie, à la tristallographie^ et, en général, à toutes les sciences purement descriptives d'un tout nettement circonscrit, dont la forme seule importe.

Mais en est-il de même des découvertes physiques, chimiques, biologiques, psychologiques ? Est-ce que, par n'importe quelle évolution de découvertes, nous serions arrivés ici à des corps de sciences semblablement constitués, à des théories pareilles? Plus se multiplient et se diversifient les découvertes géographiques, et plus leur aboutissement commun, la mappemonde, va s'identifiant. Pouvons-nous dire aussi bien que, plus les voies de la recherche scientifique sont variées, et plus les théories se fusionnent et s'unifient? Conjecturera-t-on que les réalités physico-chimiques, vivantes ou autres, sont, par rapport aux êtres sensibles et plus ou moins intelligents qui cherchent à les connaître et à les pénétrer, de l'amibe au cerveau humain, en passant par toute la gamme psychologique de l'animalité, ce que les continents et les mers sont par rapport aux diverses peuplades ou nations humaines qui se sont efforcées de les explorer ? Dirat-on que le point de départ des découvertes géographiques, pour chaque peuple qui entre dans la voie des explorations, à savoir le lieu où il se trouve quand ces ailes lui poussent, lui est imposé aussi nécessairement que Test, pour tout esprit animal ou humain, qui commence à ramasser des connaissances, le point de départ de ses petites ou grandes découvertes astronomiques, chimiques, botaniques, zoologiques?... A ce point de vue, la série des découvertes géographiques devient irréversible ; elle Test relativement à ce peuple et à son point de départ obligatoire ou réputé tel ; et cette irréversibilité ne diffère en rien d'essentiel de celle des découvertes physico-chimiques, vivantes ou autres, faites par un animal donné.

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Chacun des côtés intelligibles de l'univers, en effet, — la réalité astronomique, la réalité chimique, la réalité vitale, la réalité mentale, — peut être considéré comme un continent dont il s'agit pour l'esprit investigateur défaire l'exploration entière. Chaque esprit le touche par un point où il naît placé; ce point, ce sont les données immédiates de ses sens; et de ce point il part pour découvrir dans son voisinage le plus rapproché, puis un peu plus loin ; car il y a un voisinage logique et psychologique comme un voisinage géographique, et la série des découvertes quelconques est forcée de parcourir successivement ces degrés de proximité rationnelle ou locale. Le loi suprême de l'invention, comme celle de l'imitation, est d'aller ainsi de proche en proche. A la vérité, il ne suit pas de là que, ce point de départ des investigations scientifiques étant supposé commun à tous les peuples. L'itinéraire de leurs recherches dût être le même; car, d'un lieu donné, on peut rayonner dans une infinité de sens; et rien n'empêche d'admettre que, pendant longtemps, les sentiers ou les routes partis de ce même lieu, iront divergeant de plus en plus. Mais, si la comparaison employée est juste, ne faut-il pas concevoir aussi que, passé un certain maximum de divergence, ces chemins iront se confondant de plus en plus dans un même croquis définitif et total du vrai?

Eh bien non, cela n'est pas certain. Car, si Tordre de succession de nos découvertes géographiques, — ajoutons, si l'on veut, de nos découvertes anatomiques ou cristallographiques, ou d'autres semblables — n'a qu'une importance, après tout, secondaire, c'est que les continents terrestres sont limités ainsi que le nombre des pièces du squelette d'un animal ou le nombre des formes cristallines, et que leurs dimensions n'excèdent pas les forces exploratrices de l'homme. Sans cela, la connaissance, toujours fragmentaire, que l'homme pourrait acquérir des contours terrestres différerait grandement suivant le point d'où seraient partis

ses navigateurs. Or, il est fort possible que ces continents, ces océans, ces forêts vierges des faits chimiques, astronomiques, biologiques, sociaux môme, où notre curiosité anxieuse s'est jetée, soient illimités, c'est-à-dire que nulle série de découvertes n'y puisse être poussée à boat^ faute de bout. Le problème de Y infini réel se dresse ainsi devant nous; et, si on le résout par l'affirmative, cette solution entraine, on le voit, la relativité \ je ne dis pas la subjectivité^ de la science. Mais nous n'avons pas besoin de la résoudre; car il se peut aussi que, bien que ces étendues aient des limites, l'homme reste à jamais impuissant à les rencontrer, tant il y a de disproportion entre ces domaines grandioses et les pas minuscules de l'animalcule humain. Et, dans un cas comme dans l'autre, la différence du point de départ ou celle du chemin parcouru aura pour effet de changer profondément le résultat final, la science devenue inextensible et réputée définitive.

Il découle de là une conséquence digne d'attention. D'une part, rien ne prouve qu'un même point de départ s'imposait aux recherches des premiers chercheurs mathématiciens, astronomes, physiciens, naturalistes, embryonnaires. Et, de fait, dans le très petit nombre de cas où une science, telle que l'astronomie, nous laisse entrevoir des origines multiples, indépendantes les unes des autres, nous remarquons la dissemblance des données premières. La vérité est que, de très bonne heure, ces petites sources distinctes des futures sciences ou n'ont pas tardé à tarir, ou se sont promptement jetées, avec la source principale, chaldéoégvpto-hellénique, dans le grand fleuve du progrès moderne des sciences. Fleuve unique, par malheur, sans comparaison possible avec nulle autre évolution scientifique spontanément née et déroulée en quelque autre monde humain : nous ne sommes donc nullement autorisés à croire que, quelles qu'eussent été les voies et méthodes, les séries enchaînées et ramifiées des recherches scientifiques, elles auraient fina-

lemcnt conduit en astronomie à la loi de Newton, en physique au principe de la conservation de l'énergie, et bien moins encore en biologie à la théorie de la sélection naturelle. On ne peut pas plus dire cela qu'on ne peut dire que toutes les évolutions religieuses, parties d'idées dissemblables suggérées par la diversité des climats, des races, des circonstances, ici du culte des ancêtres surtout, là du culte des astres, devaient aboutir fatalement à l'Evangile du Christ. D'autre part, il n'est pas douteux, quel que soit le caractère obligatoire ou non, du point de départ, qu'à chaque pas dans une direbtion. choisie entre mille de préférence à telle autre. Faction puissante d'une rencontre accidentelle, d'un génie ou d'un caprice indi\lduel, s'est fait sentir sur le cours du grand fleuve spirituel. Et nous avons lieu de penser, d'après les observations présentées plus haut, que cette influence n'a pas été toujours ni le plus souvent une perturbation passagère, bientôt effacée par la prépondérance d'influences majeures et d'ordre plus rationnel, mais qu'elle a été fréquemment décisive aux époques où le courant scientifique hésitait entre .deux versants, sur la ligne de partage de ses eaux. Quand, parmi les mille orientations que la curiosité savante pourrait choisir, il en est une qui a la chance d'être adoptée par un grand chercheur, tel qu'Ardumède, Newton, Lavoisier, Pasteur, la foule des disciples se précipite sur ses pas, et toutes les autres routes sont négligées. On avance donc dans le sens indiqué par lui, et plus loin surgit un nouveau pionnier célèbre qui, sans le premier, n'eût pas apparu. Ainsi, les suites d'une initiative individuelle — d'une grande idée, qui souvent peut être logée dans un fort petit homme — sont incalculables. El nous pouvons conclure hardiment que, si d'autres génies ou d'autres accidents, qui auraient pu naître et qui ne sont point nés, s'étaient produits, la science moderne serait toute différente de son état actuel; solide aussi mais à d'autres égards, et donnant aussi l'illusion d'une plénitude qui lui ferait défaut.

Mais, telle science, telle puissance militaire et industrielle, telle civilisation (toutes choses égales d'ailleurs). Par suite, on en saurait vraiment exagérer le rôle de l'accidentel ou de l'individuel en histoire, et c'est ce que des historiens très pénétrants commencent à démêler. Ceux mômes qui le nient ne s'aperçoivent pas du démenti qu'ils se donnent par l'admirable patience de leurs recherches érudites qui portent sur la biographie des grands acteurs historiques et sur les péripéties des grandes guerres. Si Ton interroge ces grands acteurs eux-mêmes, ils sont tous d'accord pour attribuer au « hasard » — lisez à la rencontre non prévue, impossible à prévoir, de lignes régulières de causes et d'effets — ce que des narrateurs phraséologues expliquent par des mots creux. Dans toutes ses conversations sur l'histoire de son temps, Napoléon à Sainte-Hélène fait jouer a l'accident individuel, je ne dis pas même au génie individuel, un rôle énorme, très supérieur à celui que les historiens les plus accidentalistes lui prêtent.

Ceci ne tend point à démontrer que l'évolution scientifique échappe à toute formule générale, à toute loi. Je n'ai point à examiner ici si la loi des trois états, d'Auguste Comte, se vérifie, ou si, dans leur ordre de maturité successive, les diverses sciences, des mathématiques à la sociologie, se conforment à la série formulée par lui. Ces deux généralisations abstraites peuvent être vraies sans que la vérité des considérations précédentes soit en rien atteinte. Et l'on peut formuler bien d'autres lois qui, tout en se conciliant pareillement avec la libre diversité des phénomènes, serrent de plus près la réalité des faits 1 . De ce nombre est

(1) « L'historien, dit en passant Mommsen, n'a pas à suivre dans les détails infinis de la vie individuelle le sillon laissé par les grands faits qu'il relate... » Par cette phrase incidente, le sagace historien a nettement distingué en quoi l'histoire, qui s'occupe, avant tout, des phénomènes sociaux considérés par leur côté individuel, accidentel, pittoresque, diffère de la sociologie, qui, elle, a pour tâche précisément, d'étudier les sillons négligés — ou dédaignés à tort — par elle et de rechercher les lois générales auxquelles ils sont soumis.

la loi d'irréversibilité relative dont je viens de parler. Elle n'est qu'un corollaire des règles de la logique, qui régissent souverainement le monde mental et inter-rnental, comme les principes de la mécanique le monde matériel. Mais, après tout, Tordre d'apparition des inventions, auquel s'applique cette loi, si important qu'il soit 1 , n'est pas ce qui importe le plus à considérer. L'essentiel est de savoir, une fois apparues dans un ordre quelconque, comment elles vont s'agencer et s'organiser, pour former un de ces grands agrégats systématiques et rationnels d'idées accidentelles, qui sont la charpente des sociétés : une grammaire, un Credo, un corps de lois, un corps de sciences, une constitution, une morale, un art.

Il y a ici à distinguer trois périodes : d'abord une période de chaos, où les inventions éparses, clairsemées, réponses fortuites à des besoins différents, ne se heurtent encore ni ne s'associent. Quand tout est à créer en faits de mots, en fait d'idées, en fait de coutumes et d'industries, les premiers inventeurs et initiateurs sont comme les premiers colons d'Amérique, peu exposés à se heurter dans leurs explorations d'une terre vierge. Mais cette période est assez courte, et bientôt commence la seconde période de crise génétique, de laborieuse organisation. Celle-ci s'opère, toujours et partout, par deux procédés opposés qui alternent et collaborent, le duel logique des idées qui impliquent contradiction de croyances, ou des œuvres qui impliquent contrariété de désirs; et l'accouplement logique des idées qui se confirment ou des œuvres qui s'entr'aident. Ces deux procédés d'élimination et de construction, d'épuration et de

(i) IL est très important en effet, pour le succès d'une invention ou d une découverte, de venir avant plutôt q\x s après telle autre, ou vice versa. Par exemple, telle découverte scientifique, — celle de la terre tournant autour du soleil, — qui, si elle était apparue (par hypothèse impossible] avant les idées religieuses fondées sur l'illusion anthropocentrique, les aurait empêchées de naître, ne suflit pas à les faire mourir parce qu'elle est venue après elles.

consolidation, d'assainissement et de croissance, sont continuellement opérants dans la vie sociale, envisagée sous tous ses aspects. Enfin, quand cette période d'organisation est parvenue à constituer un système a peu près définitif et arrêté, une troisième période s'ouvre, indéfinie, de développement en richesse et en profondeur : c'est celle où, les grammaires étant à peu près fixées, les dictionnaires vont se grossissant; où, les principes du Droit étant a peu près assis, les actes législatifs se multiplient; où, les bases de la constitution étant posées, le pouvoir politique se déploie; où, un régime industriel, un mode d'organisation du travail, étant établi, la production se développe et remplit le marché •

On remarquera que cette division tripartite des phases traversées par les groupes d'inventions en voie de formation et de transformation, ou plutôt de concentration et d'expansion graduelles, concorde avec la division pareillement tripartite dans laquelle nous avons fait rentrer plus haut Thistoire générale de l'humanité. L'ère préhistorique où, avons-nous dit, les diverses sociétés embryonnaires étaient éparses sur le globe, séparées par des distances pratiquement infranchissables, correspond h la phase chaotique des inventions. L'ère historique des guerres et des alliances alternantes et entre-croisées qui nous acheminent péniblement vers la grande fédération finale, correspond à la phase des duels et des accouplements logiques entre inventions rapprochées qui vont s'organisant. Et l'ère future, qu'on peut appeler post-/tt\sto/*ir/ite, où, ne pouvant plus s'étendre en surface, la civilisation définitive travaillera à se perfectionner intérieurement, correspondra à la phase dernière des agrégats d'inventions qui, constitués, travaillent à leur enrichissement et à leur perfectionnement interne. Cette analogie n'a rien de surprenant; elle s'explique

(1) Voir à ce sujet Logique sociale, p. 192-204.

par ce même besoin, universel et fondamental, d'harmonisation logique et téléologique, qui, par des voies uniformes, s'ingénie en nous à accorder nos idées et nos vœux (d'abord sans lien, puis liés en conceptions, en plans, en inventions, enfin développés et perfectionnés) et s'évertue hors de nous, entre nous^ à systématiser les inventions des divers individus en institutions d'un certain ordre (grammaticales, religieuses, etc.), comme les institutions des divers ordres en nationalités et en Etats, comme les divers Etats et les diverses nationalités en une même civilisation.

La logique (y compris la téléologie) telle que je l'entends, la logique concrète et vivante, qui n'est pas une entité mais La satisfaction d'un sourd besoin de l'esprit, besoin précisé et fortifié par ses satisfactions mêmes, régit ainsi souverainement le monde mental et le monde social. Non seulement elle préside aux phénomènes psychologiques de l'association des images et des idées et de leur agrégation, mais encore elle domine tous les phénomènes sociologiques, c'està-dire les inventions et leurs imitations. Les lois de l'imitation comme les lois de l'invention relèvent d'elle.

Je ne voudrais pas quitter ce sujet sans formuler une autre constatation générale, propre à caractériser la nature de ces initiatives individuelles, de ces découvertes, de ces inventions, d'où nous disons que, socialement, tout découle. Ces nouveautés-là consistent toutes, au fond, dans un affranchissement partiel de l'individu qui, échappant pour un moment et sous un certain rapport à la suggestion ambiante de ses semblables, entre en rapport direct avec la Nature, avec l'immensité sauvage, divine, extra-sociale, et rapporte de cette fugitive vision soit une explication nouvelle, imaginaire ou positive, du monde, soit une force nouvelle exploitée et caplée, soit un charme nouveau, un beau nouveau. Car il y a des inventions esthétiques comme il en est de théoriques et de pratiques, de morales aussi, de philosophiques et d'industrielles. Chaque homme qui pense

par soi-même ou qui sent par soi-même — chose tout aussi rare — puise, en quelque sorte, dans le bassin profond et magique de la Nature une eau féconde dont il arrose autour de lui la société; et cette eau se répand, multipliée comme le pain de la légende évangélique, par les mille canaux de l'imitation. Artistes, savants, ingénieurs civils ou militaires, ne font ainsi qu'exploiter l'univers au profit de l'homme. Non moins, il est vrai, que le contact direct du monde extérieur, l'exotisme, le contact exceptionnel avec une société étrangère à la nôtre, est une source d'innovations réussies, d'importations utiles, parmi beaucoup d'emprunts malheureux ou désastreux. Mais, si l'on remonte h l'origine première de ces choses importées, on trouve toujours le contact immédiat, le dévisageaient hardi de la réalité naturelle, moyennant le soulèvement ou le déchirement momentané du tissu des mutuelles illusions sociales, du voile des influences inter-mentales. 11 faut toujours en revenir là.

Disons maintenant quelques mots d'une question importante, la classification des types sociaux, qui a été soulevée par un sociologue très distingué, ML Steinmetz. Mais d'abord il convient d'interpréter, à la lumière de nos considérations sur la logique sociale, la véritable nature de ces coïncidences si surprenantes et si nombreuses que l'observation révèle aux ethnographes entre des peuples ou des peuplades étrangers les uns aux autres et qui se ressemblent sous tant de rapports sans avoir pu s'imiter. Quoique dépourvues de précision et s'évanouissant souvent si on les regarde de près, ou, plus souvent encore, se laissant expliquer par des emprunts et des imitations cachées si Ton fait des fouilles dans leur passé % ces ressemblances sont certaines et tout

(1) M. Alexandre Bertrand, dans sa Religion du Gaulois, après avoir exposé la frappante similitude, chez beaucoup de peuples anciens et

Tahde. — Paycîl. écon. I. — 4

à fait dignes d'attention. Mais Terreur serait de les regarder, avec des yeux de naturaliste égaré en science sociale, comme des manifestations d'un instinct humain analogue aux instincts des animaux, ou à ce qu'on désigne ainsi pour en masquer le mystère, alors qu'on a sous la main l'explication toute naturelle de ces faits par l'action d'une même logique qui, sollicitée, en des circonstances semblables, par des difficultés pareilles à surmonter et des ressources pareilles offertes pour en triompher, doit, dans beaucoup de cas, suggérer à l'esprit de différents initiateurs des solutions à peu près les mêmes 1 . Ce que c'est que l'instinct en vertu duquel toutes les fourmilières ou tous les essaims reproduisent, sans s'être jamais copiés, les mômes institutions quasi politiques et quasi industrielles, nous n'en savons rien. 11 se peut — c'est une idée comme une autre — que

modernes, des superstitions relatives aux vertus des plantes et aux remèdes bizarres qu'on peut, en extraire, fait cette remarque très juste. « Si nous n'avions affaire qu'à des plantes ou à des herbes vraiment salutaires, si la cueillette n'en avait pas été entourée jusqu'au moyen âge des prescriptions les plus bizarres, les plus absurdes, on pourrait croire à la polyyénésie, pour ainsi dire, de ces remèdes. Les pasteurs des divers pays auraient pu en découvrir isolément et à des dates diverses les propriétés curatives. Mais comment alors expliquer la croyance persistante, en Italie à la fois et en Gaule, à des qualités médicinales imaginaires, à des pratiques aussi folles qui ne peuvent relever que des formules magiques, œuvre des collèges de prêtres qui les auraient fixées à une époque où toute science se concentrait dans la magie. » Remarquons qu'il n'est pas nécessaire le moins du monde de recourir à des collèges de prêtres — plus ou moins problématiques — pour expliquer la propagation imitative des superstitions dont il s'agit d'Italie en Gaule ou de Gaule en Italie.

(I) Nillson, dans son livre sur les habitants primitifs de la Scandinavie (1808), attache beaucoup d'importance à des ressemblances frappantes de formes entre les pointes de flèches de la Terre de Feu et celles de la Suède, — et, en général, entre les outils ou armes de silex des peuplades séparées par les plus grands espaces de terre et de mer. Mais ces similitudes toutes spontanées qu'elles soient vraisemblablement, n'ont rien de surprenant. Elles sont imposées comme la solution unique d'un problème très simple dont les données, toutes les mûmes, sont à la fois sous la main des primitifs.

Mais les combinaisons ethniques de ces éléments similaires, se ressemblentelles aussi ? Est-ce que les langues se ressemblent — et les religions — et les mœurs — et est-ce que des mœurs semblables, des mots semblables, des idées semblables, se trouvent semblablement combinées? Voilà ce qu'il faudrait pour que l'existence d'un instinct social, analogue aux instincts des animaux, fût démontrée.

l'instinct ne soit, au fond, qu'une logique ou une téléologie vitale fixée par l'hérédité. Tout ce qu'on en sait de clair, c'est que bien rares sont les cas où, comme dans les deux cas cités. Tinstinct a suffi, sans l'aide de L'imitation des parents par les jeunes, à la reproduction exacte des phénomènes réputés instinctifs de l'espèce, tels que la nidification ou le chant des oiseaux. Ce qu'on sait aussi, c'est que, à mesure qu'on s'élève sur l'échelle zoologique et psychologique, la part de l'instinct, dans la formation de ces similitudes frappantes d'actions, va se resserrant, tandis que celle de l'exemple va s'élargissant. Chez l'homme, qui est au sommet de la hiérarchie, la première doit être réduite au minimum, et la seconde, par suite, au maximum. De telle sorte que, si, malgré tout, des coïncidences spontanées se produisent entre nations différentes, entre évolutions sociales indépendantes, cela ne peut tenir qu'à une nécessité ou à une suggestion de nature logique. C'est ainsi que les analogies de forme et de mouvement entre l'aile de l'oiseau et Télytre de l'insecte, entre le poisson et le cétacé, ne pouvant s'expliquer par une commune descendance héréditaire (comme les analogies de beaucoup de religions et de coutumes ne peuvent s'expliquer par une commune descendance imitative), sont attribuées en général à une sorte de nécessité logique qui a forcé la Nature vivante a se répéter spontanément. On ne dira pas ici, je pense, que la vie, au sens abstrait du mot, a obéi, elle aussi, à un iiisttrict, encore plus incompréhensible et inimaginable que celui de ses créatures.

Comme on le voit, les évolutionnistes qui, généralisant abusivement les coïncidences spontanées des institutions comparées, veulent couler les transformations historiques des différents peuples dans des formules rigides d'évolution, tendent sans le vouloir à faire de l'homme un animal inférieur, impérieusement gouverné par ses instincts.

Cela dit, nous sommes d'accord pour reconnaître avec

Steinmétz l'utilité de dresser un tableau, aussi complet que possible, des différents groupes de sociétés classées d'après, les similitudes ou les différences qu'on remarque entre elles. Mais, encore ici, nous avons à lutter contre l'obsession si répandue des comparaisons biologiques en sociologie. Steinmétz a beau être opposé à l'idée de la société] organisme, il n'en est pas moins fasciné malgré lui par les* classifications zoologiques et végétales, et persuadé qu'elles sont le modèle idéal, auquel il rêve, sans l'espérer, de conformer sa classification des types sociaux. Je crois que, si l'on veut se laisser guider par des exemples, il vaut mieux ici prendre pour guide celui des linguistes que celui des naturalistes. Les types sociaux — dont la langue n'est qu'un élément, fondamental il est vrai — sont quelque chose de tout autrement compliqué que les types linguistiques. Mais la classification générale de ceux-là doit reposer sur les mêmes fondements que la classification spéciale de ceux-ci. Or, avant tout, les linguistes ont été conduits à faire, entre les similitudes que présentent les langues différentes, une distinction au fond identique à celle que j'établis entre les similitudes par imitation et les similitudes par nécessité logique. Et, sans méconnaître l'importance de ces dernières dont la signification rationnelle ne leur a pas échappé, c'est sur les premières qu'ils se sont fondés pour diviser les langues en familles. Les langues d'une môme famille sont celles qui, par l'identité de leurs racines et de leurs procédés grammaticaux, attestent leur dérivation imilative d'une même souche initiale, c'est-à-dire d'un même modèle commun, répété des milliards de fois de bouche en bouche avec des variantes accumulées, avant de s'incarner à présent dans des copies souvent fort dissemblables. Cette descendance imilative d'un même modèle est, en effet, l'équivalent social de la parenté des individus vivants et des espècevivantes. On peut aussi bien distinguer des familles de religions, ou de gouvernements, ou de morales, ou de droits, ou

d'arts, et entendre par là les rayons imitatifs émanes d'un même foyer. Par exemple, les divers exemplaires du gouvernement parlementaire, belge, français, italien, allemand, etc., se rattachant imitativement au parlementarisme anglais, forment avec celui-ci une môme famille politique. Donc, pour classifier les types sociaux^ envisages dans l'ensemble des aspects de la vie sociale, il faut d'abord grouper les sociétés d'après leurs affinités d'origine imitative.

Il est à remarquer que ces rapports de similitude par imitation sont liés, en général, au rapport de voisinage géographique. Étudier les groupements géographiques des langues, des religions, des États, c'est étudier leur parenté sociale, qui se combine avec leur parenté physiologique pour former les nations fortes et vivaces, mais qui n'en est pas moins très distincte. La carte politique, — et aussi bien la carte linguistique, religieuse, juridique, etc., — n'offre tant d'intérêt que parce qu'elle implique une sorte de classification sociale- Les classifications sociales les plus claires, bien que les plus vagues à vrai dire, sont celles qui s'expriment en termes géographiques : peuples européens, peuples asiatiques, peuplades africaines, peuplades océaniennes. Mais les plus profondes sont celles qui s'expriment en termes religieux : la chrétienté) Yïstam, le monde bouddhique^ le monde brahmanique. La distinction des civilisations, c'està-dire des types sociaux les plus accentués, coïncide avec celle des religions, et persiste longtemps après que la foi religieuse s'est évanouie.

Quant aux similitudes non par imitation mais par contrainte logique — ou téléologique — qui existent entre divers peuples indépendants et sans relations connues ou vraisemblables les uns avec les autres, elles doivent aussi donner lieu non pas à une classification naturelle des types sociaux, des familles nationales, mais à une classification toute théorique des diverses sortes de solutions logiques, d'équilibre logique stable que comporte le problème de la vie sociale d'après la

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diversité des circonstances extérieures, climat, faune, flore, sol, el des races humaines. Ce serait là quelque chose de comparable a cette grammaire générale que rêvaient les idéologues du siècle dernier, et qui, reprise de nos jours avec plus de souci de la réalité des faits, pourrait exercer utilement la sagacité des chercheurs. — Les considérations géographiques, à ce nouveau point de vue, présenteraient encore un réel intérêt, mais tout autre, et, en somme, secondaire. 11 s'agirait de marquer, entre peuples séparés d'ailleurs par de grandes distances, et qui, — par hypothèse, hypothèse beaucoup trop facilement accueillie par beaucoup de savants — ne se sont rien emprunté les uns aux autres, les ressemblances géographiques qu'ils offrent à l'observateur, telles qu'une situation analogue dans une vallée, au bas d'une montagne, au bord d'une mer intérieure ou d'un grand lac, dans des plaines fertiles ou des steppes plus ou moins herbues, sous des latitudes tropicales, tempérées, septentrionales. L'école de la ce Science sociale », branche nouvelle (et branche gourmande) poussée sur le tronc des idées de Le Play, a rendu à nos études le grand service d'exploiter à fond cette mine de recherches ouverte par Montesquieu et de montrer clairement, par l'insuccès de ses recherches, l'insuffisance du principe qui lui sert de fondement. Que des ressources spontanées du sol habité par un groupe d'hommes dérive le type de famille, le type politique, juridique, moral, qui le distingue, c'est là une exagération évidente, ou plutôt une erreur des plus graves, qui a pour conséquence d'aveugler des esprits très pénétrants sur des vérités palpables. Elle est suffisamment réfutée par le fait que des peuples habitant un sol très dissemblable, mais voisins les uns des autres, se ressemblent beaucoup malgré la dissemblance de leur territoire, de leur faune, de leur flore, de leur climat, et que des peuples situés sur des territoires semblables, dans des conditions physiques et biologiques analogues, mais séparés par de grandes distances,

sont très différents en dépit de cette analogie de leurs habitais. On peut citer comme exemples du premier cas : la Suisse allemande et l'Allemagne, la Norvège et la Suède, les diverses provinces françaises. Visiblement, les ressources extérieures ne sont que Tune des données du problème social, à savoir les moyens mis à la disposition de l'homme ; l'autre donnée , ce sont les buts que l'homme poursuit. Encore faut-il observer que ces moyens ne sont réellement offerts que dans la mesure où, par des découvertes et des inventions successives, individuelles et accidentelles, les ressources du sol, virtualité pure et simple au début, sont mises en lumière et mises en œuvre : et que ces buts diffèrent ou changent, se modifient, se différencient, se compliquent, au gré non de la nature extérieure mais des inventeurs, des initiateurs, des meneurs quelconques qui, dans une large mesure, tracent au désir humain des lits capricieux. Un besoin organique n'est qu'un terrain de culture sur lequel les besoins sociaux, les mobiles économiques les plus divers et les plus changeants, peuvent éclore.

Les sociétés humaines doivent encore être classées à un autre point de vue, qu'il convient de ne pas confondre avec les précédents. Autre chose est le degré de dissemblance ou d'hétérogénéité des types sociaux, autre chose est leur hiérarchie. Deux peuples, quoique très dissemblables, quoique appartenant à des types de culture très différents, peuvent être placés au même rang' sur l'échelle hiérarchique ; et, inversement, deux peuples placés sur cette échelle à des degrés très inégaux, peuvent appartenir au même type de civilisation. Cette considération ne saurait être oubliée si l'on veut faire une classification vraiment naturelle des sociétés. Mais quel sera le fondement du classement hiérarchique dont il s'agit? Là est la grande difficulté. Rien de plus confus et de plus contradictoire que les vues émises à cet égard. Je me permets de penser qu'on jetterait quelque lueur dans ce chaos en se plaçant au point de vue de la

psychologie inter-cérébrale. On aurait, ce me semble, une excellente pierre de touche du niveau des sociétés en se réglant sur l'intensité comparée des actions inter-spirituelles qui s'échangent et s'enchevêtrent dans le sein de chacune d'elles, — sur la proportion relative de ces actions inter-spirituelles et des actions intercorporelles concomitantes, qui décroissent pendant que les autres grandissent quand une société s'^Iève^ — et, par suite, sur le degré d'exploitation des forces extérieures, animales, végétales, physico-chimiques, qui, à mesure qu'elle grandit, amoindrissent l'action inter-corporelle et compliquent l'action inter-spirituelle des hommes associés.

Terminons ces aperçus généraux par quelques mots sur une question qui nous était naturellement indiquée pour la fin : celle de savoir s'il y a une mort nécessaire des sociétés en vertu d'une loi des âges qui les assujettirait, comme les individus, à passer de la jeunesse à la maturité, puis de la maturité à la vieillesse, et enfin au fatal dénoûment de tout ce qui a vie. Le problème consiste à se demander non pas si toutes les sociétés finiront un jour, mais si, dès leur naissance, et en vertu même des causes qui les poussent à la vie, elles sont condamnées à périr dans un délai plus ou moins déterminé ; si, en un mot, il y a pour elles une mort naturelle et non pas seulement une mort violente. La réponse affirmative à cette question a été dictée à la plupart des sociologues soit par la conception .biologique du monde social, soit, en même temps, par l'obsession d'un besoin de symétrie qui fait opposer à la nécessité de l'évolution la nécessité d'une dissolution correspondante, opposition manifeste dans les Premiers principes de Spencer-

Dans la première moitié de ce siècle, c'est surtout en s'appuyant sur les sciences de la nature inorganique que Ton espérait pouvoir fonder la science des sociétés. Quételet voyait clans le monde social une sorte de système solaire, comme l'indique le titre de son principal ouvrage : « Le système social. » Cette môme préoccupation de comparaisons astronomiques se retrouve chez Carey. Chez Comte, les divisions de la sociologie sont empruntées à la mécanique (partie statique et partie dynamique) et il parle de « physique sociale » sauf à se corriger plus tard. Carey va môme jusqu'à imaginer une chimie sociale. Il dira que « les combinaisons dans la société sont soumises à la loi des proportions définies ». C'est la physique qui est le plus en faveur auprès des sociologues naissants, et, malgré, ça et là, des tendances marquées a regarder le groupe social comme une sorte d'organisme, le plus souvent il n'est question chez eux que de masse et de mouvement, « Tout acte d'association est un acte de mouvement, » dit Carey. ce Les lois générales du mouvement sont celles qui régissent le mouvement sociétaire. Tout progrès a lieu en raison directe de la substitution du mouvement continu au mouvement intermittent. »

Mais, encore une fois, la métaphore de la société-organisme allait progressant — au fur et à mesure des progrès de la biologie — et, chez les deux auteurs mômes que je viens de citer, elle apparaît nettement. Carey en a fait usage, chose étrange — car elle peut servir à toutes fins — pour faire sentir l'unité du genre humain, « De môme, dit-il, que l'organisme complexe du corps humain, par l'effet des dépendances et des sympathies de ses diverses parties, forme une unité dans son action, l'humanité entière, dans un sens aussi réel et aussi vrai, devient un seul homme et doit être traitée ainsi. » C'était l'idée courante — née d'une phrase de Pascal — à l'époque où Carey écrivait. Sous la plume de Comte, qui en a fait l'idée capi-

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taie de son système, elle devient la déification de l'humanité dont le culte est proposé à tous les hommes comme le seul digne de se substituer au christianisme. Ainsi, ce ne sont pas les nations qui, à cette époque, passaient pour de vrais organismes sociaux, c'était l'humanité considérée dans son ensemble. Remarquons en passant que ces deux manières d'entendre la conception biologique de la société sont inconciliables. Quoi qu'il en soit, Quételet a très bien vu que, si les sociétés sont assimilables a des individus vivants, les nations doivent avoir une durée moyenne comme les individus ont une vie moyenne. Cette durée moyenne, il l'a cherchée, en bon statisticien, dans son Système social (ch. iv). Et il se persuade même l'avoir trouvée. « Si maintenant, conclut-il, on compte 1580 années pour la durée de l'empire des Assyriens, 1663 pour les Egyptiens, 1522 pour les Juifs, 1410 pour les Grecs et 1129 pour les Romains, on trouvera que la durée moyenne de ces cinq empires, qui ont eu le plus de retentissement dans l'histoire, a été de 1461 ans. » Et il fait remarquer, « rapprochement assez singulier», ditil, que cette durée constitue exactement la période Sothiague ou le cycle caniculaire des Egyptiens. « C'est dans la durée de ce cycle, écrit-il, qu'était renfermée l'existence du Phénix. Cet oiseau en renaissant de ses cendres, formait l'emblème de la coïncidence qui se rétablissait entre les années des Egyptiens et celles des Indiens (?). »

Le malheur est pour ces belles imaginations statistiques, que la durée de la nation égyptienne, d'après les nouvelles découvertes des égyptologues, est infiniment supérieure à la durée indiquée plus haut — qu'on ne sait pourquoi Quételet a fixé à telle date plutôt qu'à telle autre la mort des nations dont il parle, leur naissance aussi bien 1 , — qu'on se

(l) Il y a bien d'autres objections à présenter contre l'idée de l'organisme social, et je les ai présentées ailleurs. En voici une saillante. Si les nations étaient des organismes, la plupart des Etats, même les plus civilisés, seraient des monstres doubles ou des monstres triples. L'Autriche

demande aussi pourquoi il exclut de sa liste et la Chine et le Japon et beaucoup d'autres nations qui, pour avoir eu moins de « retentissement dans l'histoire », n'ont pas eu moins de réalité que les plus notoires. Il dit plus loin, fort sagement, que « l'origine et la lin d'une ville ne sont pas marquées d'une manière précise comme les deux termes extrêmes qui limitent la vie humaine ». Mais cela est encore plus vrai des nations ; car, encore avons -nous quelques exemples de villes disparaissant en un jour et beaucoup d'exemples de villes bâties sur un plan, h une date assignable; mais l'histoire ne connaît pas de nation née ex abrupto et engloutie tout entière dans une catastrophe.

1 A notre avis, il est fort possible que toute société soit destinée à finir comme, peut-être % tout système stellaire ou toute harmonie physique aussi bien que tout organisme ; mais la preuve que cette fin. si fin il y a, ne doit pas être confondue avec une ??io/*/ et traitée comme telle, c'est qu'elle est matière à discussion et à controverse, tandis que le caractère le plus indiscutable d'un individu vivant est d'être mortel. 11 y a quelques raisons, en effet, mais tout à fait étrangères aux métaphores organiques, de penser que toute évolution sociale, en se prolongeant indéfiniment, court non pas dans un délai à peu près fixe, niais dans un délai prodigieusement variable, à son déclin lent, graduel, sans nulle chute brusque comparable au dernier soupir d'un mourant. La première chose, èn sociologie, pour savoir si la nécessité de ce déclin continu existe est de rechercher si, vraiment, il existe une tendance naturelle de la population à

monstre triple, avec ses trois nationalités, ses trois corps confondus eu une seule tête ; l'Angleterre, monstre double, avec son Irlande soudée de force ; monstre quadruple et quintuple, avec son Empire colonial, si hétérogène); la Prusse, monstre double aussi, avec ses provinces polonaises...

Mais la vérité est que les soudures sociales sont chose autrement naturelle et facile que les soudures animales ou même végétales ; et cela seul suffit à, montrer Tinanité de la métaphore de l'organisme social.

croître d'abord, puis à décroître. Est-ce que les mêmes causes, le progrès delà prévoyance, de l'égoïsme, des besoins qui, pendant une certaine période, au début des peuples, sur une terre neuve à peupler, provoquent la progression ascendante de la population, ne sont pas les mêmes qui, plus tard, une fois certaines limites de densité franchies, déterminent sa diminution par degré? A priori, c'est vraisemblable; et Ton peut citer à l'appui de cette vue l'Empire romain, voire même les nations de l'Europe moderne, y compris les États-Unis d'Amérique, où le ralentissement du progrès de la natalité, sinon son déclin, accompagne l'urbanisation et la civilisation grandissantes. Mais, en sens contraire, on peut objecter la Chine où la population continue à surabonder, même dans les provinces où elle est le plus dense.

A un point de vue plus proprement social, une société peut être regardée comme déclinante quand, malgré l'état stationnaire ou même progressif de sa population, elle présente un abaissement graduel du niveau de sa civilisation. Cette phase d'abaissement continu est-elle nécessaire? Si nous nous permettions aussi des arguments d'analogie, la comparaison des trois principales formes de la répétition universelle, sur laquelle nous nous sommes étendus plus haut, serait de nature à nous suggérer une réponse pessimiste. Ne vient-il pas toujours un moment où les sources de l'énergie ondulatoire, qui sont les contacts physiques ou chimiques, les chocs et les combustions, — où les sources de l'énergie générativé ou régéiiôrative (nutritive), qui sont les fécondations et les croisements, — où les sources de l'énergie imitative, qui sont les inventions et initiatives individuelles de tout genre, tarissent définitivement? Or, en vertu d'une nécessité inhérente à leur essence même, est-ce que ces trois formes de l'énergie, quand elles cessent d'être renouvelées, ne doivent pas s'affaiblir par degrés ? Il paraît en être ainsi de l'énergie vibratoire, soit que l'ondulation

propagée reste contenue dans le sein d'une molécule ou se développe en un sens purement linéaire (par exemple, dans un fil électrique), soit qu'elle se déploie librement en tous sens comme la lumière et la chaleur rayonnantes. Si, dans une pile électrique, l'action chimique s'arrête, le courant s'arrête aussitôt, et, tout le long du fil, on constate, à partir de sa source, son affaiblissement progressif, dû au frottement inévitable- Si le soleil cessait de brûler, son rayon- Élément, pendant quelques siècles encore, continuerait à s'épandre dans L'immensité, mais, toujours pour la même cause, il finirait par s'arrêter, à des distances incommensurables d'ailleurs. — 11 en est de même, à coup sûr, de l'énergie vitale, générative ou régénérative, à partir du moment où la fécondation a cessé, soit que cette énergie reste enfermée dans le même organisme (nutrition), soit qu'elle s'extériorise par bourgeonnement ou par enfantement sans fécondation préalable. Enfin, n'en est-il pas de même de l'énergie imitalive, de la vitalité sociale des peuples, dès que leur génie inventif s'éteint, soit qu'elle se concentre sur le territoire national, soit qu'elle se dépense au dehors en essais de colonies lointaines? Delà, pourrait-on conclure, la nécessité égale de ces trois grands phénomènes : l'équilibre final de température, ou, en général, de force physique, par le refroidissement et le repos universels, la mort des êtres vivants, et l'épuisement des civilisations.

Ce sont là des analogies spécieuses, qui méritent, je crois, d'être discutées. Sans entrer dans cette discussion, pour le moment, je ferai observer que, même dans le monde vivant, la nécessité de la mort, de la mort naturelle et non violente, n'embrasse pas, d'après Weissman, la totalité des individus vivants et qu'elle ne parait pas s'appliquer du tout aux espèces vivantes. 11 est des espèces qui ont traversé, sans périr, plusieurs âges géologiques, et tout semble montrer que, aussi longtemps que persistent les conditions extérieures au milieu desquelles une espèce animale ou

végétale est née, a crû, s'est fortifiée, elle se perpétue indéfiniment sans présenter des (races de dégénérescence spontanée. Rien ne démontre non plus la nécessité d'une dislocation finale du système solaire (je ne dis pas de l'extinction du foyer solaire), et les astronomes d'après Laplace ont longtemps dogmatisé sa stabilité éternelle. On ne voit pas, a priori pourquoi une société civilisée ne jouirait pas du même privilège.

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