PARTIE PRÉLIMINAIRE
CHAEMTRE PREMIE
mentalement, avec ou sans réciprocité. Je dis d'abord que cette modification, quand elle est de nature à nouer ou à resserrer le lien social entre ces deux personnes est un rapport de modèle à copie. En effet, toutes ces actions d'esprit à esprit ne sont pas, il est vrai, des empreintes du sujet actif sur le sujet passif, des reflets du premier par le second. Souvent, le sujet modifié Test dans un sens diamétralement contraire à celui du sujet modifiant, il pense et il veut précisément l'opposé de ce qu'il voit penser et vouloir. Parfois même, bien rarement, l'influence qu'il subit a pour effet de lui suggérer un état mental qui n'est ni semblable ni contraire à l'état mental du sujet modifiant, mais qui est quelque chose de tout différent. Or, dans ce dernier cas, le sujet modifiant et le sujet modifié restent étrangers l'un à l'autre, après comme avant la modification. Quand un paysage suggère un sentiment à un paysagiste, quand un animal suggère une idée à un naturaliste, le paysage et le paysagiste, l'animal et le naturaliste, n'entrent pas en rapport social. Pourquoi? Parce que le lien social n'est pas seulement une action inler-mentale mais encore, et avant tout, un accord inler-mental né de cette action. Accord, cela signifie que l'un désire ce que l'autre désire, ou repousse ce que l'autre repousse, que l'un affirme ce que l'autre affirme ou nie ce que l'autre nie. La société, donc, en son essence intime, doit être définie une communion mentale ; ou mieux, car cette communion n'est jamais parfaite, un groupe de jugements et de desseins qui se contredisent ou se contrarient le moins possible, qui se confirment ou s'entr'aident le plus possible. La société est un système, un système qui diffère d'un système philosophique en ce que les états mentaux dont il se compose sont dispersés entre un grand nombre de cerveaux distincts, au lieu d'être ramassés dans le même cerveau. Mais cette différence, qui constitue toute celle de la logique sociale a la logique individuelle, seule étudiée par les logiciens, n'empêche pas les
règles de celle-ci de s'appliquer, en se transposant, moyennant quelques additions importantes, aux phénomènes de la vie sociale. La vie sociale, avec ses concurrences ou ses coalitions d'efforts, avec ses alliances ou ses luttes de partis et de peuples, est une grande et bruyante dialectique qui tend à résoudre un problème ardu, renaissant à chaque âge de ses solutions mômes, toujours incomplètes et provisoires, le problème d'un maximum de croyances et de désirs a équilibrer.
Partant de là, il est facile de comprendre que c'est seulement dans le cas où Faction du sujet modifiant sur le sujet modifié aboutit à refléter l'état mental du premier dans celui du second, que le lien social se trouve créé ou renforcé entre eux. L'harmonie sociale commence toujours par être un unisson et ne peut commencer que par là. Si l'image de l'état mental modifiant est non pas positive mais négative, il se peut que, indirectement, *par suite de la discussion ou de la guerre engagée, un accord social plus profond ou plus vaste finisse par résulter de là, mais, par son effet direct, cette contre-imitation est anti-sociale. On s'explique ainsi la fécondité du phénomène de l'imitation, qui est le rapport social élémentaire, et, de fait, le cas de beaucoup le plus fréquent de l'action inter-spirituelle. La contre-imilation est, en somme, exceptionnelle. Quant à l'hypothèse de deux esprits se suggérant l'un à l'autre des états tout à fait dissemblables sans être opposés, elle ne se réalise jamais, si ce n'est entre esprits déjà très civilisés, ultra-cultivés, au cours, par exemple, d'une conversation où, d'ailleurs, en parlant la môme langue et agitant un même fonds de pensées, accumulées par une commune éducation, ils se sont révélé l'un à l'autre infiniment plus de similitudes que de dissemblances, et n'ont pu se différencier que grâce à ces similitudes mômes.
A ce point de vue. nous avons à distinguer deux grandes espèces ou plutôt deux degrés principaux du lien social :
1° le lien le plus fort, celui qui naît, entre le sujet modifiant et le sujet modifié, de la similitude mentale produite par Faction de l'un sur l'autre, — action qui commence par être unilatérale et qui tend toujours à devenir réciproque. C'est le nœud qui lie les parents à l'enfant, le maître au disciple, le meneur au mené, le parleur à l'écouteur, et, en général, tous les gens habitués à vivre, à causer, à travailler ensemble. 2° Le lien, beaucoup plus faible, qui résulte, entre sujets ne se modifiant pas l'un l'autre, entre personnes ne causant pas Tune avec Tautre, ne s'écrivant pas, ne se lisant pas, de la similitude produite en chacun d'eux par l'empreinte qu'ils ont séparément subie d'un môme sujet actif. Cette dernière catégorie comprend la majorité des gens qui appartiennent au même milieu social. Sans se connaître entre eux, ils sont vigoureusement liés les uns aux autres par une multitude de fils invisibles, par ces innombrables manières de parler, de penser, de sentir, d'agir, qui leur sont communes parce qu'elles procèdent — si on les analyse chacun à part — des mêmes auteurs premiers, des mêmes inventeurs, découvreurs, initiateurs, anciens ou modernes, connus ou anonymes.
Comme on le voit, le rapport proportionnel de ces deux espèces de liens sociaux, du lien primaire et du lien dérivé, va changeant au profit du dernier, à mesure qu'une société se complique et s'étend ; mais le lien primaire n'en reste pas moins le plus important, puisque, sans Lui, l'autre ne saurait être. C'est donc à celui-ci qu'il faut nous attacher.
La première généralisation, bien réelle et bien positive, qui s'offre à nous ici, est la suivante. Un groupe d'esprits
en contact mental étant donné, si l'un d'eux conçoit une idée, une action nouvelle, ou paraissant telle, et que cette idée ou cette action se montre avec une apparence de vérité ou d'utilité supérieure 1 , elle se communiquera autour de lui, par reflet, à trois, quatre, dix personnes : et chacune d'elles, à son tour, la répandra autour de soi, et ainsi de suite, jusqu'à ce que les limites du groupe 2 soient atteintes. Telle sera, du moins, la tendance de cet exemple, arrêtée souvent par l'obstacle d'autres tendances contradictoires ; et cette tendance générale des inventions, des innovations, des initiatives individuelles, à se propager suivant une sorte de progression géométrique, a se déployer en ce que j'appelle un rayonnement imitatif, — c'est-à-dire en un éventail indéfiniment allongé de rayons rattachant chaque imitateur, par une chaîne d'intermédiaires, au foyer initial — me paraît jouer en sociologie un rôle égal à celui que joue, en histoire naturelle, la tendance de chaque animal ou de chaque plante, de chaque variété nouvelle de plante ou d'animal, a se propager suivant une progression géométrique, ou, pour remonter plus haut, la tendance de chaque ovule, de chaque cellule initiale, à une prolifération croissante... J'ajoute que, en physique, à ces deux grandes sortes d'expansions virtuelles ou actuelles correspond la force pareillement expansive qui pousse toute onde, toute vibration, tout mouvement
(1) Cette apparence d'utilité ou de vérité supérieure tient à la nature des besoins ou des idées déjà installés dans ces esprits et qui s'y sont répandus et enracinés eux-mêmes de la manière qui vient d'être dite. Entre cent exemples qui s'offrent, chaque individu choisit le plus logiquement ou téléologiquement d'accord avec ses idées ou ses besoins actuels.
(2) Pourquoi ce groupe a-t-il telles limites et non telles autres? J'accorde à M. Giddings que c'est parce que les individus qui en font partie ont seuls conscience d'être de la même espèce sociale, autrement dit ont un même esprit de corps. Mais c'est là une définition plutôt qu'une explication. Car pourquoi Vesprit de corps s'est-il formé dans telles limites et non en deçà ni au delà? N'est-ce pas parce que, en vertu des lois logiques et téléologiques indiquées dans la note précédente, le rayonnement moyen des exemples s'est arrêté là? — Noter la multiplicité des esprits de coi^ps (domestique, professionnel, national, politique, religieux, etc.) et leur entrelacement.
harmonieusement périodique de la matière pondérable ou de l'éther, à rayonner dans tous les sens où il peut se propager, sous forme de son, de lumière, de chaleur. L'atmosphère est toute vibrante de ces progressions enchevêtrées d'ondes sonores a partir d'une bouche qui a parlé, d'une aile qui a frémi, d'une eau qui tombe ; l'immensité du firmament est toute palpitante de ces épanchements lumineux qui, à partir de chaque étoile et de chaque point d'une étoile, se croisent et se compliquent en chaque point de l'éther. Il n'est pas une force physique qui ne se résolve ainsi en ondulations rayonnantes ou aspirantes au rayonnement. Gela est vrai de la force astronomique elle-même, de la gravitation ; car les mouvements elliptiques des planètes sont eux-mêmes comparables à d'immenses oncles, et, comme tels, on voit chacun d'eux non seulement se répéter sans fin par la gravitation indéfinie de la planète que Ton considère, mais encore se propager au dehors, parmi les astres du même système, sous la forme de ces perturbations périodiques qui sont l'image multipliée des mouvements périodiques de toutes les autres planètes par le mouvement périodique de chacune d'elles. Il n'est pas jusqu'aux forces chimiques qui, vraisemblablement, ne consistent en une circulation de mouvements enchaînés, plus ou moins complexes suivant la complexité de la molécule. Comment s'est formé, h l'origine, l'atome des substances réputées simples ? Nous l'ignorons ; mais, quand nous constatons avec stupeur, par le spectroscope, l'identité de ces atomes, d'hydrogène, d'oxygène, d'azote, etc., dans les astres de notre système et jusque dans les étoiles les plus éloignées, pouvons-nous admettre que ces myriades d'atomes homogènes, disséminées de la sorte dans le ciel infini, sont nés semblables? ne devons-nous pas conjecturer irrésistiblement que cette similitude, comme toute autre similitude actuelle, a été opérée jadis, en une phase pré-cosmique, pré-chimique, par une propagation expansive, maintenant épuisée.
de types chimiques d'abord crées quelque part — nous n'avons pas à deviner comment — en une petite région limitée, et de là répandus de proche en proche ? A vrai dire, ce besoin d'expansion des types chimiques, qui s'est ainsi satisfait, en des âges insondables, par la formation des corps simples, il n'est pas mort, il n'est qu'endormi ou dissimulé ; et, à chaque combinaison nouvelle qui s'opère, dans les creusets de ia vie organique ou de nos laboratoires, il se réveille, il nous émerveille de ses avidités conquérantes. Car, lorsque deux volumes de gaz se combinent grâce au passage d'une étincelle électrique, qu'est-ce autre chose que la mutuelle conquête, la mutuelle assimilation, de chacun d'eux par l'autre, l'échange et Fentrelacement de leurs vibrations intimes qui se servent les uns aux autres de débouchés ? Peut-être, assurément môme, je m'exprime mal.; mais, en tout cas, ce qui me parait clair, c'est que toute combinaison chimique rend témoignage, elle aussi, pour sa part, à ce vœu de propagation de soi^ d'expansion rayonnante, qui est au Tond de tout être.
Si nous songeons aux différences si profondes qui séparent, à tous autres égards, le monde physique, y compris le monde astronomique et le monde chimique, du monde vivant, et celui-ci môme du monde social qui en est la surprenante continuation, nous serons frappés de voir tous ces mondes .hétérogènes présenter, sous les formes les plus diverses, cette môme expansivité essentielle, cette môme ambition propagatrice, et n'avoir, pour ainsi dire, rien de commun que ce caractère fondamental. Et, si nous nous demandons ce qu'il y a de commun aussi dans les formes sous lesquelles se manifeste ce môme vœu d'expansion universelle, nous devons être étonnés, — a moins que l'habitude ne nous aveugle — de constater qu'elles sont toutes des répétitions. Répétition, la série- des ondes lumineuses, électriques, sonores, ia gravitation des astres, le tourbillonnement intérieur des molécules. Piépétition , le tourbillon
vital, la nutrition, la respiration, la circulation, toutes les fonctions organiques, à commencer par la génération qui les comprend toutes- Répétition, le langage, la religion, le savoir, l'éducation, le travail, toutes les activités sociales, en un seul mot l'imitation.
Gomment se fait-il que la puissance mystérieuse qui meut l'Univers aime si fort à ressasser et rabâcher, qu'elle se complaise à ces éditions et rééditions infinies de ses propres œuvres, et ne soit jamais lasse de les reproduire? Nous croirions que c'est par indigence d'esprit et pauvreté d'invention, si, d'autre part, elle ne nous donnait tant de preuves de sa prodigieuse imagination par le spectacle de la vie universelle. Alors, ne serait-ce pas que son imagination s'alimente de ses réminiscences répétées, que ses répétitions sont la condition même de ses créations, ce que peut nous faire comprendre l'observation du monde social où il est visible que, sans une rencontre de rayons imitatifs différents dans un cerveau bien doué, il n'y a point d'invention ni de découverte? En tout cas, un autre rapprochement que nous apercevons facilement entre les mondes comparés par nous, c'est que les choses qui s'y répètent, mouvements périodiques, types vivants, inventions ou découvertes, sont des thèmes, c'est-à-dire des harmonies fécondes en harmonies nouvelles, des adaptations susceptibles de variations. Des adaptations qui se répètent pour se varier, des nouveautés qui se reproduisent pour se renouveler, tel est le spectacle que nous donne l'Univers envisagé sous tous ses aspects.
Quel est le rapport de ces trois termes, adaptation, répétition, variation? D'abord, remarquons qu'ils se réduisent à deux, aux deux premiers, la variation n'étant qu'une petite adaptation greffée sur la grande, et révélant la possibilité d une grande harmonie nouvelle si la voie nouvelle indiquée par elle était poussée à bout. Une variation n'est qu'une réadaptation. Par exemple, chaque variation individuelle d'un type humain est elle-même un type nouveau, et
il suffirait d'exagérer, en les équilibrant entre elles, les particularités par lesquelles chaque individu se caractérise pour donner naissance à une nouvelle race humaine. On peut en dire autant d'une hérésie religieuse, d'une innovation linguistique, politique, juridique. Il ne reste donc en présence que deux termes, l'adaptation et la répétition, qui, dans le monde social, s'appellent l'invention et l'imitation 1 .
Par suite, il y a, dans chacune des sciences qui ont trait aux divers mondes, aux différents étages de réalités superposées, deux problèmes bien distincts : 1° comment s'opèrent ou se sont opérées les adaptations répétées que cette science étudie, à savoir, les types chimiques, les systèmes stellaires, les ondes lumineuses ou sonores initiales, les espèces vivantes, les inventions de tout genre, en comprenant par ce mot toutes les innovations spirituelles ; 2° comment se propagent les répétitions de ces choses harmonieuses, et ce qui résulte de l'interférence de ces propagations.
Le premier de ces problèmes est d'un tout autre ordre, et à coup sûr tout autrement ardu, que le second. Et il est aisé de s'assurer que la plupart des sciences, même et surtout réputées les plus parfaites, telles que la chimie, l'ont éludé ou n'ont émis à ce sujet que des conjectures. Le terrain solide des savants, c'est la réponse au second problème. La réponse, si réponse il y a, au premier, c'est la partie aérienne et hypothétique de leurs traités. Il ne faut pas être plus exigeant pour les sociologues qu'on ne Test pour les chimistes ou les botanistes et déclarer qu'ils n'ont rien appris de scientifique quand ils ont cherché à démêler simplement les lois qui règlent l'expansion des exemples. Mais la vérité est que, comparée aux autres sciences en ce qui touche au premier des deux problèmes dont il s'agit, la
(1) J'ai parlé souvent et je reparlerai encore plus loin d'un troisième terme, V opposition, qui n'est qu'un moyen terme, un procédé d'adaptation, et non le seul. Il ne doit pas être mis sur le même rang que les deux autres.
science sociale révèle une supériorité indiscutable. Dans beaucoup de cas, nous sommes en mesure de suivre le mode d'élaboration d'une invention, d'analyser ses éléments, d'éclaircir sa synthèse dans le cerveau de son auteur final, tandis que jamais naturaliste n'a surpris sur le fait la production d'une nouvelle espèce. L'espoir môme qui avait lui d'expliquer leur genèse par la sélection naturelle, avec ou sans la sélection sexuelle, s'est dissipé. Le grand mérite de Darwin aura été de montrer la portée méconnue de la tendance des vivants à leur multiplication indéfinie, et de suivre les conséquences qui en découlent, telles que la concurrence vitale et le croisement des espèces. Son erreur, s'il m'est permis d'apprécier ce grand homme en m'autorisant d'autres grands naturalistes, me semble avoir été d'appuyer beaucoup plus sur la concurrence vitale, forme biologique de l'opposition, que sur le croisement et l'hybridité, formes biologiques de l'adaptation et de l'harmonie. Une fonction aussi importante que la production d'une nouvelle espèce ne saurait être une fonction continue et quotidienne, alors que la simple production d'un individu nouveau, la génération, est une fonction intermittente. Un phénomène exceptionnel \ et non pas un phénomène journalier, doit être à la base de cette nouveauté spécifique. Et, je suis de l'avis de Cournot, une hybridité féconde, par exception, est bien plus propre qu'une accumulation héréditaire de petites variations avantageuses, par concurrence et sélection, à expliquer la formation de nouveaux types vitaux. Encore faut-il reconnaître que l'on indique ainsi les conditions seulement du merveilleux phénomène, et non ses causes, qui restent le secret des ovules fécondés où il s'opère.
Darwin n'a point paru s'apercevoir que les variations individuelles qu'il postule, comme les données et les matériaux avec lesquels la sélection bâtirait de nouvelles espèces, sont elles-mêmes autant de petites créations, de petites réadaptations du type ancien, dont la genèse n'est guère
moins merveilleuse que celle d'un type nouveau, auquel chacune (Telles vise, et est du même ordre, au fond. En sorte que la genèse des innovations vitales est pour ainsi dire, postulée par cela même qui est censé l'expliquer. La croissance d'un embryon individuel n'est pas autre chose que la refonte du type spécifique par un ovule fécondé, — c'est-àdire par un ovule né d'un croisement, d'un mariage, — qui s'est approprié ce type et en a modifié solidairement toutes les parties en vertu d'une corrélation des plus intimes et des plus profondes, ou git le mystère de la création môme des espèces. Si nous nous laissons guider par l'analogie de la tendance h la progression géométrique des exemplaires de chaque espèce avec la tendance sociologique correspondante à Ja propagation croissante des exemples de chaque sorte, nous observerons que celle-ci elle-même a pour effet de produire d'innombrables croisements, des interférences de rayons imilatifs dans des cerveaux associés, et que c'est là. vraiment, la condition indispensable de l'éclosion d'inventions nouvelles, mais que, au fond, l'opération môme d'où naissent celles-ci se cache dans l'intimité du cerveau privilégié que nous nommons génial. N'y aurait-il pas au fond de chaque nouvelle espèce apparue — de môme que. à vrai dire, au fond de toute variation individuelle d'une espèce — quelque chose de comparable a un trait de génie ou d'ingéniosité ?
Ainsi, la réponse au premier des deux problèmes capitaux que nous avons distingués en toute science n'est pas plus avancée en biologie qu'en .sociologie. Elle l'est môme bien moins, car nous savons jusqu'à un certain point, par quelques auto-biographies d'inventeurs, comment leur idée s'est formée dans leur esprit, comment, par exemple, Newton a conçu l'attraction universelle, ou Denis Papin la possibilité d'utiliser la force motrice de la vapeur pour la navigation. M. Ribot, dans son remarquable essai sut Y Imagination créatrice, ainsi que M. Paulhan, dans son livre sur Y Invention ,
ont éclairci plusieurs points de ce sujet obscur. Mais le comment de la création du moindre type organique nous est profondément inconnu.
Quand, dans une exposition universelle rétrospective, nous voyons une suite de moyens de transports successivement apparus au cours des âges, depuis la chaise h porteur et le chariot jusqu'à la voiture suspendue, à la locomotive, à l'automobile, à la bicyclette, nous sommes comme le naturaliste qui, dans un musée, compare la série des vertébrés au cours des âges géologiques, depuis Tamphioxus jusqu'à l'homme. Mais il y a cette différence, que, dans le premier cas, nous pouvons dater exactement l'apparition de certains anneaux de la chaîne et préciser l'invention et l'inventeur d'où chacun d'eux procède, tandis que, dans le second cas, nous sommes réduits à de simples conjectures sur le mode de transformation d'une espèce dans l'autre.
Quant au second problème, qui a trait aux répétitions, il n'a pas moins été éclairci par le sociologue dans sa sphère, ou par chacun de ces sociologues partiels qu'on appelle linguistes, mythologues, économistes, juristes, moralistes, qu'il ne l'a été par les physiciens et les biologistes dans leurs domaines particuliers.
Ce n'est pas que ces savants, pas plus les sociologues partiels que les autres, aient eu conscience de ne s'occuper que de répétitions et de similitudes. Mais il n'en est pas moins vrai que, au fond de toutes les lois formulées par eux, on ne voit jamais que des rapports établis entre des groupes ou des amas de choses semblables, entre des éditions d'exemplaires naturels, telles ou telles ondes, telles ou telles cellules, telles ou telles formes d'action ou de pensée, qui se disputent la force et la vie, la vie corporelle et la vie mentale. La science idéale, le prototype scientifique universel auquel toutes les sciences concrètes aspirent à se conformer, les mathématiques, qu'est-ce sinon le développement et la combinaison des notions du nombre, de l'étendue
et de la durée, c'est-à-dire de l'unité répétée indéfiniment, répétition qui se nomme groupe ou total quand les unités répétées restent distinctes, quantité quand elles restent annexées et indistinctes? La quantité, c'est la possibilité d'une infinité de répétitions d'unités différentes. Et toutes les sciences, quelles qu'elles. soient, la sociologie même par la statistique, comme La biologie par ses instruments de laboratoire, s'élèvent en grade à chaque pas qu'elles font vers la formule de leurs lois en termes quantitatifs.
Maintenant, abandonnons, sans les oublier, ces vues générales, et renfermons-nous dans le domaine social. J'ai taché de montrer ailleurs, et je n'y reviendrai pas, quelles sont les diverses influences principales qui entravent ou favorisent la tendance à l'expansion imitative des exemples jugés bons, des idées jugées vraies; pourquoi ces jugements de vérité ou d'utilité sont prononcés dans tel milieu et non dans tel autre, et déterminent ici et non là le triomphe d'un modèle sur ses rivaux. Je ne rappellerai que pour mémoire la loi de la descente des exemples du supérieur à l'inférieur, tantôt des noblesses aux plèbes, tantôt des capitales aux petites villes et aux campagnes ; la loi de l'alternance de l'imitation-coutume, et de l'imitation-mode, etc. Sans entrer dans ce détail, d'ailleurs important, attachons-nous seulement, à présent, à la tendance expansive que nous avons signalée et aux conséquences qui s'ensuivent.
Il s'ensuit d'abord un grand fait, assez vague mais très intéressant, qu'il s'agit de mettre en lumière, et qui pourrait être désigné sous le nom d'a?npli/ication historique. Tous les domaines sociaux vont s'élargissant depuis les débuts d'une histoire jusqu'à son terme : le domaine linguis-
1 l PSYCHOLOGIE ÉCONOMIQUE
tique, d'abord réduit aune seule famille, puis étendu à une tribu, à une peuplade, à un Etat municipal, à un Empire ; le domaine religieux, qui, parti d'une petite secte, devient une immense Église ; le domaine politique, le domaine juridique, qui a traversé des phases analogues ; le domaine économique, le marché, qui, d'un étroit marché de village, est devenu par degrés international, interocéanique ; le domaine esthétique enfin, et le domaine moral. Si nous comparions, à diverses époques successives, par exemple du xu° siècle à nos jours les changements subis par la carte linguistique de l'Europe, ou aussi bien par sa carte religieuse, par sa carte politique, par sa carte juridique, par sa carte économique, nous constaterions entre toutes ces cartes cette ressemblance que toutes ont été se simplifiant, par la diminution graduelle du nombre des langues, des cultes, des formes politiques, des coutumes, des régimes industriels, juxtaposés et coexistants; ce qui signifie que les langues survivantes, les cultes, les droits, les industries survivantes, ont été simplifiant sans cesse. Ce que les cartes ne peuvent nous dire, c'est le verso inaperçu de ce phénomène, c'est-à-dire l'épanouissement des originalités individuelles, grâce à cette diffusion même des banalités triomphantes; car il est à noter que, par bien des côtés, par la floraison philosophique ou poétique des esprits, l'individualisme progresse à la faveur des progrès du communisme mental exprimés par les cartes en question. Nous laissons cela pour le moment.
Cet élargissement des domaines sociaux n'est pas dû essentiellement au progrès de la population, car il se continue môme quand la population est stationnaire ou rétrograde, comme dans les derniers siècles de l'empire romain. Il est à remarquer aussi que la marche de ces diverses expansions sociales n'est pas égale : mais ce serait une erreur de penser qu'il y en a toujours une. toujours la même, — par exemple l'expansion économique — qui devance les autres et les entraine. C'est tantôt l'une, tantôt l'autre, qui prend l'avance,
et il y a comme une sorte d'émulation de vitesse entre elles 1 . La comparaison de leur marche inégale peut donner lieu toutefois à des remarques générales. Quel est celui de ces mouvements progressifs qui est habituellement en tête des autres ? Est-ce le mouvement de la religion ou de la langue, de l'Etat ou du marché, qui ouvre aux autres la voie triomphale et les conduit à la conquête du monde? Ou bien y a-t-il, à chaque époque, et en chaque région, des causes particulières qui favorisent ici l'expansion de la langue d'abord, ailleurs celle de la religion, ou celle du marché ou celle des institutions politiques et juridiques ? Et quelles sont ces causes ? Questions dignes d'étude, mais que nous n'agiterons pas encore. Insistons, avant tout, sur la réalité des faits même que nous énonçons. Si Ton veut avoir la preuve manifeste que le champ social des anciens, même sous l'Empire romain, était beaucoup moins large et moins profond que le nôtre, il suffira de faire cette remarque bien simple : l'exotisme, le cosmopolitisme littéraire, ce caractère si remarquable de nos littératures contemporaines, et qui va s'accentuant depuis le xvin c siècle, était inconnu des Grecs et des Piomains. L'archaïsme, ce repli sur soi, leur était connu, non l'exotisme, je le répète. Jamais la moindre vel-
(1) Par exemple, il est visible que, dans les grands empires de TanUque Orient, le groupe politique déborde de beaucoup le groupe social (si Ton entend par social tout ce qui est économique, religieux, linguistique, etc., par opposition au côté politique). Il en a été de môme sous l'Empire romain, et même dans les temps modernes. L'Empire anglais, l'Empire russe sont des amalgames de nationalités. Mais, dans la Grèce antique, le groupe social dépassait extrêmement le groupe politique. Le monde hellénique s'étendait fort loin, et avançait toujours pendant que, — jusqu'à Alexandre — chaque cité grecque formait un Etat distinct. Pareillement en Gaule, avant Jules César, quel que fût le morcellement politique, il y avait une nation gauloise internationale pour ainsi dire, dont l'existence est attestée par les monnaies. Au iv° siècle, avant J.-C., date où commence en Gaule le monnayage, les types monétaires sont très variés, mais ils présentent dans leur variété une remarquable unité, comme le remarque M. Alexandre Bertrand dans sa lleliçjion des Gaulois. En Italie avant Rome, même phénomène. En Amérique aussi, les tribus iroquoises formaient une société beaucoup plus vaste que chacune d'elles. — A notre époque, la socialisation de l'Europe marche bien jîlus vite que son unification politique, et son morcellement politique ne se comprend plus.
léité d'importer les littératures persanes, ou indiennes même, à plus forte raison germaniques et scythes, jamais le désir de s'en inspirer, de les imiter, de les utiliser, n'est venu à un ancien. Si les Romains ont romanisé les lettres grecques, on ne saurait voir là rien de comparable à l'importation du roman russe ou de la tragédie anglaise ou du ,conte norvégien dans notre littérature française. Le rapport du pO^fe |atip au poète grec était celui de disciple à maître, non'cle pVirTàr pair. Mais, à vrai dire, ce n'est là qu'un côté bien supérîiciël de la question.
Il sejaiV éminemment instructif de passer en revue tous * s ê£s. aspects *par lesquels les sociétés antiques se montrent à nous comme l'image réduite et anticipée, en quelque sorte, du monde moderne. Non seulement en politique, où celte similitude, au degré près, est apparente, mais par tous les côtés de la vie sociale, il est aisé d'observer dans le monde hellénique ou romain des phénomènes que notre civilisation européenne reproduit avec un vaste agrandissement. Il ne s'agit pas là toujours, ni le plus souvent, d'une reproduction imitative, car, si, par exemple, l'évolution du drame moderne depuis les mystères du moyen âge jusqu'à Racine reproduit en quelque manière, avec plus d'ampleur, l'évolution de la tragédie grecque depuis le char de Thespis jusqu'à Euripide, ce n'est pas le moins du monde parce que la seconde de ces évolutions s'est modelée sur la première, quoique Racine se soit inspiré d'Euripide. Aussi, comme toutes les similitudes sociales qui ne sont pas dues à l'imitation, et que le retour des circonstances analogues, sous l'action d'une logique identique, a provoquées, les similitudes dont il s'agit sont-elles en général extrêmement imprécises. Il ne faut pas non plus confondre avec le caractère amplifiant des vastes et vagues répétitions d'ensemble dont je parle, le caractère expansif des petites et précises répétitions de détail qui sont imitatives. Les choses qui se répètent par imitation (mots d'une langue, rites d'une religion,
actes de travail, etc.), se multiplient sans se grossir ; les choses qui se répètent spontanément d'un âge h un âge postérieur de la môme grande élaboration sociale (institutions gouvernementales, juridiques, professionnelles, etc.), se grossissent sans se multiplier toujours. Mais il n'en est moins vrai que, si les répetilions imitatives, à deux âges comparés, n'avaient pas fonctionné, c* aux lois de logique sociale qui les régissent, non imitatives n'auraient pas eu lieu, et que, présentent comme des amplifications, c'est autres ont une tendance, souvent satisfaite, à ï>f*
Non seulement entre les âges successifs d'un de civilisation, mais aussi entre deux cycles sociaux diffeF entre deux sociétés hétérogènes, on remarque un grand nombre de similitudes non imitatives. approximali vos. Or, de celles-ci pareillement on peut dire que, si ch^une de pe§ sociétés, séparément, ne s'était pas conformée aux lois îogi- m ques de l'imitation dans la production et reproduction continue de ses similitudes de détail, précises et multipliées, les ressemblances spontanées entre elles n'auraient pu se produire. — 11 est à noter que, entre sociétés hétérogènes, ces répétitions ne peuvent être conçues ni comme des a plifîcations ni comme des réductions ; tout çe qu'on peut dire c'est que d'une société à une autre, le module des choses spontanément répétées est très différent.
Parlons du côté économique de nos sociétés, puisque, aussi bien, c'est le sujet spécial de ce cours *. A propos du capital et du crédit, M. Paul Leroy-Beaulieu est conduit.
(1) Les banques sont nées en Grèce, ainsi que beaucoup d'autres institutions de crédit qui ont reparu, sans imitation, sur une plus grande échelle, à partir des temps modernes. Les mêmes opérations et spéculations commerciales spécialement maritimes (voy. Plaidoyers civils de Démosthène) auxquelles se livrent les Grecs se produisent dans nos Bourses de Londres, de Paris, de New-York. C'est là une répétition non imitative. Mais elle n'aurait pu avoir lieu, si en Grèce, et dans l'Europe moderne, séparément, les lois de l'imitation n'avaient fonctionné; et, si cette répétition est un agrandissement, c'est parce que les exemples se propagent cxpansivement.
T autos. — Psych. écon.
incidemment, ù confirmer cette vue. De deux passages de Démosthène où il est dit que « il y a deux genres de biens, la fortune et le crédit, ce dernier supérieur à l'autre ». et que « si Ton ignore que le crédit est le plus grand capital pour l'acquisition de la richesse, on est ignorant de tout », il déduit, ainsi que de beaucoup d'autres passages d'écrivains grecs, que la situation commerciale d'Athènes, attestée par ces fragments, présente la plus grande analogie avec la situation sociale du marché britannique si bien décrite par Bagehot, a cela près que le marché britannique est infiniment plus étendu. ^ pô\r+^J
Il dit encore que la tendance du capital à s'essorer et s'universaliser par le crédit n'est pas nouvelle. « Ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier que le crédit suit cette pente et obéit a cette loi d'expansion et d'universalisation. Les anciens Grecs, les précurseurs du monde moderne, l'avaient déjà éprouvée. Sauf les inventions mécaniques 1 , l'antique Grèce parait avoir peu différé, au point de vue du commerce, de l'Europe contemporaine : Ce sont les mêmes phénomènes /nais actuellement agrandis D'après Thucydide, Plutarque. Xénophon, Socrate, et surtout les plaidoyers de Démosthène. il a été possible aux érudits de démontrer qu'Athènes, dans ses beaux jours, fournissait les fonds de roulement du commerce aux habitants de toute la Méditerranée orientale ; de même, la monnaie d'Athènes était prédominante a Cyrène. dans la plus grande partie de la Sicile, en Ëtrurie \ » 11
(1) Exception plus apparente que réelle : l'invention de la trirème, tous les perfectionnements de la métallurgie, des métiers, cela ne compte-t-il pour rien? Ici aussi, c'est surtout une différence de degré qui sépare les civilisations antiques des nôtres. Nos inventions se sont substituées aux leurs en agrandissant singulièrement leur portée. Malgré tout, notre auteur exagère quand il ajoute que « l'antique Grèce paraît avoir peu t/i/feré » commercialement de l'Europe actuelle. Elle en différait beaucoup, et c'est seulement à travers bien des singularités et des originalités caractéristiques qu'on parvient à démêler les analogies signalées.
(2) C'est moi qui souligne.
(3) Traité d'économie polît \ 9 t. III. p. 391 et suiv.
ajoule : « Plus lard il en fut de même chez les Romains 1 : tous les âges eurent leur pays neufs où se déversaient non seulement les é migrants, c'est-à-dire les hommes en surabondance, mais aussi les capitaux superflus des vieux pays. La Méditerranée orientale, la mer Noire ou le Ponl- Euxin. r Afrique méditerranéenne, furent les pays neufs des Phéniciens et des Grecs ; l'Espagne, la Sicile, furent les pays neufs des Carthaginois : puis la Gaule jusqu'au Rhin, La Grande-Bretagne furent des contrées neuves pour les Romains 2 . Ces pays furent respectivement, pour les peuples commerçants d'alors, plus encore au point de vue de l'émigration des capitaux qu'à celui de l'émigration des hommes, ce qu'ont été à L'Europe l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud. l'Australie, en partie les Indes, et l'Afrique bientôt. Le mot de Cicéron , qu'il ne se payait pas un écu en Gaule dont il ne fût tenu écriture au forum, est, à ce sujet, singulièrement significatif. »
On voit que la découverte de V Amérique a eu simplement pour effet d'agrandir beaucoup le champ des pays neufs, le domaine de l'exploitation coloniale, des débouchés extérieurs, du rayonnement imita tif et ex pan si f dont les foyers de la civilisation, à toute époque, ont toujours besoin — et qui cependant, un jour, est destiné à leur manquer. — La différence du module de civilisation est énorme sans doute entre les lies Britanniques et les Etats-Unis, entre le Por-
(1) Et alors la répétition (vague) de ces phénomènes eut lieu sur une échelle déjà bien plus grande, mais moindre que de nos jours.
(2) La Germanie aussi pendant longtemps. — Un historien récent apu dire (Chélard, la Civilisation française dans le développement de l'Allemagne, livre fort intéressant) que, pour les rois français mérovingiens et carolingiens môme, l'Allemagne n'avait été « qu'une terre coloniale, une espèce iVinterland où ils implantaient leur pouvoir... en procédant exactement comme les puissances modernes dans leurs colonies, par voie d'expéditions armées, de missions religieuses et de traités de protectorat avec les chefs indigènes ». Tout cela a été repris par nous, en Asie et en Afrique, en Amérique, sur une plus grande échelle. D'après l'auteur, rien ne ressemble plus « au missionnaire qui aujourd'hui se fait massacrer en Chine ou au Soudan que les premiers apôtres de la] Germanie, saint Fridolin. saint Colomban, etc.. ».
tugal et le Brésil; elle le sera bientôt entre la vieille Europe | en général et tous les nouveaux mondes colonisés par elle, 1 Amérique, Australie, Asie, Afrique. Mais cette différence I n'est pas plus grande que celle qui existait, au vn° siècle 1 avant J.-C, entre les métropoles de la Grèce, de la petite I Grèce indigente et minuscule, et leurs riches et puissantes I colonies de l'Asie Mineure ou de l'Italie, « de la Grande- 1 Grèce », Sybaris, Grotone, Milet : de même qu'entre Tyr et I l'empire Carthaginois. L'activité, la grandeur, la civilisation relatives — au sens luxueux et financier du mot civilisation — de ces rejetons transplantés de l'Hellade, éclipsait autant Argos ou Athènes 1 que le développement des communications de tout genre, des entreprises industrielles et du commerce aux État-Unis l'emporte sur celui de l'Angleterre même.
M. Paul Leroy-Beaulieu fait cette remarque très juste : « Les pays neufs jouissent aujourd'hui de ce privilège d'avoir une nature inoccupée, vierge, et, en même temps, pour la mettre en œuvre, de disposer de capitaux qu'ils n'ont pas formés et qui leur viennent en abondance du vieux monde. » Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions, ces pays neufs, États-Unis ou Australie, nous éblouissent de leur luxe de civilisation parvenue, et ce serait naïvement qu'ils en feraient honneur à leur seul mérite. Mais ce n'est pas seulement aujourd'hui, c'est dans le passé aussi, que les pays neufs ont eu le privilège si bien remarqué par l'auteur cité. Et en passant, on peut voir là une explication plausible de cette marche de la civilisation dans le sens habituel du Sud-Est au Nord-Ouest — jusqu'à nos jours du moins, car, à présent, elle se déplace à la fois et déborde dans de multiples directions — qui a tant étonné les philosophes de l'histoire. Si l'on admet — ce qui est loin d'être admis par tout le monde, il est vrai — que la civilisation a commencé
(1) Voir à ce sujet le Parthcnon, par M. Boutmy.
à éclore au Midi et à TÉst, c'est h FOuest et au Nord que, de tout temps, se trouvaient les pays neufs, les pays privilégiés sous les deux rapports indiqués : virginité des ressources naturelles et affluence des capitaux formés dans les vieux pays. D'ailleurs, quand, par hasard, ces terres en friches étaient à l'Est et non à l Ouest, au Sud et non au Nord, il y avait exception à la prétendue loi de rotation géographique. C'est pourquoi les rives orientales, encore plus qu'occidentales, de la Méditerranée, ont été colonisées et civilisées par les Athéniens, comme, à présent, l'Australie et r Afrique le sont par nous.
Quoi qu'il en soit, le rapport des métropoles aux colonies, on le voit, peut être cité comme un exemple bien net — bien net parce qu'ici la similitude est due en partie à l'imitation — de la loi de répétition amplifiante qui nous occupe. Mais ce n'en est pas le meilleur. Car les civilisations coloniales, si elles agrandissent, en la répétant, la civilisation métropolitaine, en sont plutôt la vulgarisation superficielle, peu profonde et souvent peu durable, que la reprise perfectionnée. Sans doute, au point de vue extérieur, monumental et décoratif, les grandes villes commerçantes de la grande Grèce ou des côtes occidentales de l'Asie Mineure, dépassaient beaucoup la vieille Grèce : chez elles se trouvaient les temples les plus grands et les plus riches, mais non les plus vraiment beaux, pas le Parthénon. Et leur prospérité fut courte, pendant que les destins d'Athènes évoluaient toujours. Ceci soit dit sans oublier pourtant que Carthage, en répétant Tyr et l'agrandissant, lui a longtemps survécu. — Mais tout autre est la répétition, moins fidèle et plus profonde, d'une civilisation historique par d'autres civilisations historiques qui, à travers un temps de crise, de barbarie parfois, où se préparent les éléments d'une palingénésie sociale, la ressuscitent transfigurée. 11 y a alors amplification à la fois et transformation originale.
On peut se demander si l'intervalle de crises, de guerres,
de révolutions sanglantes, qui sépare ces floraisons successives de la sociabilité humaine, est un labour nécessaire à leur épanouissement. Est-ce que, sans la barbarie mérovingienne et la longue série de catastrophes qui ont suivi la chute ou plutôt les couches nocturnes de l'Empire romain, le phénomène inouï de la civilisation moderne aurait pu éclater ? Est-ce que, antérieurement, on aperçoit ou on entrevoit des intervalles analogues entre les éclosions civilisatrices qui ont apparu successivement ?
Ce point d'interrogation soulèverait de longues discussions. Mais quelles que puissent être les solutions données à ce problème, après tout, secondaire, il ne résulte pas moins déjà du point de vue développé dans ce qui précède, que, s'il est justifié par les faits, il fournit une réponse claire et satisfaisante à la grande question de la Destinée humaine. On conçoit alors qu'Auguste Comte ait eu raison de regarder l'évolution de Y humanité comme unique en somme. En effet, si les points de départ des évolutions des peuplés sont multiples et leurs sentiers divers, on voit que, nécessairement, par toutes les pentes de l'histoire, ces courants convergent vers une même embouchure finale après un certain nombre de confluents intermédiaires, puisque, à force de s'agrandir, le domaine d'une civilisation finalement triomphante doit arriver à couvrir le globe entier.
Ainsi se réalisera, inévitablement, en sociologie, le rêve astronomique d'un doux mystique 1 qui, déplorant le morcellement des astres, des terres habitées éparses dans le firmament, imaginait leur pelotonnement paradisiaque à la fin des temps. S'il n'en sera pas ainsi des astres, il en sera ainsi au
(1) Bien oublié à présent, le P. Gratry.
moins des cités humaines qu'une seule et môme civilisation fraternelle , aux variantes nombreuses, enveloppera dans une paix féconde.
<]eUe nécessité, d'ailleurs, ne permet pas de prédire d'avance quelle sera la nature de l'état final ; elle n'a trait qu'à la quantité, pour ainsi dire, non h la qualité de cet état. Il est inévitable, d'après les principes d'où nous sommes partis, que, parmi les diverses formes de civilisation qui aspirent toutes à se propager indéfiniment, il y en ait une qui devienne prépondérante et, en s'appropriant toutes les autres, assouplies et assujetties, s'universalise. Il ne Test pas que ce soit telle forme de civilisation plutôt que telle autre,
— la forme anglaise ou russe, par exemple, plutôt que la forme française ou allemande. La nécessité en question se concilie avec la libre et pittoresque diversité, avec L'indétermination essentielle qui fait Tintérêt poignant de l'histoire.
— Dira-t-on que. si un esprit d'une compréhension et d'une pénétration infinies pouvait connaître dans leur dernière intimité les phénomènes actuels, les êtres actuels, il y lirait Fînévi table avènement de tel dénoûment historique et non de tout autre, en sorte que l'imprévu, l'indéterminé, l'accidentel, serait entièrement banni de l'histoire ? Mais ce postulat est arbitraire. Si Ton y réfléchit, on sera stupéfait de-la facilité singulière avec laquelle on l'admet, quoiqu'il échappe à tout essai de démonstration et qu'il repose sur une hypothèse qu'on sait irréalisable, inconcevable, impliquant contradiction au fond, celle d'un cerveau infiniment intelligent. Sous cette évidence apparente, comme sous toutes les évidences a priori en général, il y a une tautologie cachée. Gela revient à dire que ce qui sera sera, proposition insignifiante.
Cependant, si nous ne pouvons prédire quelle sera finalement la civilisation prédominante, nous pouvons conjecturer de quelle manière probablement s'opérera l'unification finale. Il y a à tenir compte d'un facteur très important à
cet égard, quoique, à d'autres égards, son rôle ait été souvent exagéré, le facteur géographique. Et, avant tout, parmi les influences géographiques, il en est une à laquelle on n'a pas pris garde et qui me paraît destinée à jouer un rôle décisif dans le choix des moyens, belliqueux ou pacifiques, de parvenir à l'unité où le monde social aspire. Je veux parler de la forme même de l'habitat humain, delà sphéricité de la terre.
Si la terre était une surface plane, comme le croyaient les anciens, et non une surface sphérique, les problèmes que soulève la tendance de l'imitation, en tout ordre des faits, à une progression indéfinie, se poseraient tout autrement et comporteraient d'autres solutions. Il y aurait des États périphériques, dont le rayonnement imitatif, soit en fait d'institutions politiques, soit en fait de besoins, de produits, de mœurs, d'arts, etc., ne pourrait s'étendre que dans un sens, non dans tous les sens, à cause des bornes de la terre, des infranchissables colonnes d'Hercule, tandis que les États du centre jouiraient du privilège de pouvoir rayonner imitativement dans tous les sens, à l'Ouest, à l'Est, au Sud, au Nord. La région centrale de la terre serait donc celle qui, inévitablement, à la longue, servirait de modèle à toutes les autres, et ferait prévaloir sa forme sociale, étendue de proche -on proche atout l'univers. Mais, la terre étant sphérique, aucun avantage naturel de ce genre n'appartient à aucun Etat, puisque aucun point de la surface d'une sphère ne peut être considéré comme central par rapport aux autres. Il y a d'autres avantages naturels, celui, par exemple, d'appartenir à une zone plus tempérée, moins voisine des pôles ou des tropiques, mais cet avantage est partagé par une foule d'Etats placés sous la môme latitude ; ils forment une longue ligne fort large, et non un point.
Dans l'hypothèse de la terre plane, le progrès des voies de transport aurait pour effet, non pas de niveler peu à peu les conditions géographiques de la mise en relation des divers peuples, mais au contraire d'accentuer de plus en plus
leurs inégalités essentielles. Le réseau des chemins de fer, au lieu d'être ou de devenir un tissu qui tend à être à peu près aussi serré partout, ou du moins à présenter des centres multiples, toujours nombreux, de ramifications, qui vont s'anastomosant, serait ou tendrait à devenir de plus en plus une immense toile d'araignée, ayant un centre unique, comme Test le réseau d'un seul Etat où tout converge vers la capitale.
Cette disposition géographique favoriserait, on le voit, le despotisme; et, quand l'unité politique du genre humain s'établirait, — car elle est toujours inévitable, à raison de la tendance au rayonnement progressif des exemples et, par suite, des pouvoirs, — cette unité ne pourrait se réaliser que sous la forme impériale. Mais la sphéricité de la terre favorise, au contraire, grandement, ou favorisera dans l'avenir dans un avenir déjà rapproché), l'unification sous forme fédérative. — h'Empife, remarquons-le, l'Empire, dont l'Empire romain a été le type le plus parfait, à jamais éblouissant dans la mémoire des hommes, suppose l'illusion de croire que la surface de la terre est plane, — comme elle l'était à peu près, en effet, dans cette faible portion de la planète, qui était « le monde connu des anciens ». L'Empire, c'est, essentiellement, une ville qui se croit et qui est crue 1er centre du monde, une urbs qui projette son image prodigieusement agrandie dans tout un orbs, dans un cercle dont Y urbs, est le centre. Les parties de cet orbs constituent une hiérarchie toute naturelle dont les degrés sont mesurés par leur éloignement ou leur voisinage de Y urbs.
Ce n'est pas que, même sur notre terre sphérique , la domination universelle d'un seul Etat ne puisse s'établir momentanément; et le rêve impérialiste des Anglais, en ce moment, n'a rien d'insensé. Les autres nations auraient tort de ne pas le prendre au sérieux. Mais, supposons cette ambition britannique réalisée, est-ce que cet exemple ne susciterait pas des tentatives d'imitation parmi les peuples
subjugués? Est-ce qu'il n'y aurait pas quelqu'une des capitales soumises à Londres qui éprouverait à son tour le besoin d'expansion rayonnante d'abord sous forme économique, puis sous forme politique, comme Byzance, Alexandrie, et d'autres villes de l'Asie Mineure ou de la Gaule ont pu rêver en secret sous l'Empire romain de rivaliser avec Rome en richesse d'abord, puis en pouvoirs? Seulement, ce rêve, chez celles-ci, a dû rester comprimé, par l'impossibilité manifeste de trouver à se développer autrement que du côté de Rome même, — car. de Vautre côt<>, du côté non encore romanisé, c'était, sinon la fin de la terre, du moins, ce qui revient à peu près au même, la fin du monde civilisé, la barbarie ou la demi-barbarie. Mais, dans le siècle où nous allons entrer, rien de pareil : les rivales de Londres pourraient donner carrière de tous côtés à leur besoin d'expansion, comme Londres elle-même, et, par suite, acquérir autant de richesse et de pouvoir.
On ne voit donc d'unité stable et de paix durable du genre humain dans l'avenir que moyennant une fédéra/ion de (juelqiics nations gigantesques.
La terre étant ronde, le trajet de la civilisation dans un sens quelconque, à force d'aller, finit toujours par revenir sur lui-même. Tous les rayons d'exemples finissent par s'y réfléchir. Sicile était plate, le déplacement delà civilisation serait son éloignement progressif et sans retour, de son point de départ, et rien n'y contraindrait l'imitation à revenir à sa source.
— Les conséquences économiques de la platitude terrestre seraient considérables. Par exemple, si, à un moment donné, une région se trouvait présenter des conditions exceptionnelles pour la production du blé à bon marché — comme, de nos jours, le sud de la Russie ou l'ouest des États-Unis ou bientôt la vallée de la Plata. ou plus tard celle du Niger — elle ne pourrait facilement inonder le monde de ses céréales, et provoquer une crise agricole intense qu'à la condition
d'être centrale et non pé?*ipâérigue. Périphérique, elle aurait, pour faire parvenir ses produits à la région diamétralement opposée, à supporter des frais de transport doubles de ceux qui incomberaient à une région centrale. — Il en serait de môme pour une industrie quelconque.
En somme, une terre plate conduirait à l'inégalité croissante entre les Etats et entre les hommes ; une terre ronde conduit a une égalité croissante. Par égalité, j'entends réciprocité* La loi du passage de V unilatéral au réciproque est grandement aidée dans son action par la sphéricité de la terre.
On peut concevoir ou imaginer une terre plate qui, sans avoir une surface infinie (chose inconcevable), aurait une surface prodigieusement étendue, extrêmement supérieure à la surface ronde de notre globe, c'est-à-dire telle qu'il serait pratiquement impossible d'en atteindre les limites. Ce serait comme si elle était infinie. Dans cette hypothèse, l'expansion rayonnante d'une civilisation quelconque ne saurait jamais dépasser un certain rayon, plus ou moins étendu, suivant l'état des moyens de locomotion et de communication, mais toujours fort petit eu égard à la quasi-immensité terrestre. Au delà de ce rayon, cT autres civilisations pourraient rayonner — contiguës parfois, d'autres fois distantes — ou plutôt d'abord très distantes, puis, à mesure que les moyens de communication se perfectionneraient dans chacune d'elles, de moins en moins distantes, et enfin quasi contiguës. De là des conflits fréquents, des conquêtes et des annexions ; mais conquêtes et annexions qui ne sauraient jamais constituer durablement un empire excédant le rayon-limite dont je viens de parler... Un Etat conquérant ne pourrait donc conquérir toujours quà la condition de se déplacer sans cesse , de perdre d'un côté (par l'impossibilité pratique d'y maintenir sa domination) ce qu'il gagnerait de l'autre..- Jamais donc, il n'y aurait de terme assignable à l'ère des guerres, et c'est alors qu'on serait en droit de regarder l'espoir d'une paix
finale, d'une paix romaine généralisée, étendue à la terre entière, comme une utopie. En effet, un Etat aurait beau s'étendre, il trouverait toujours des voisins, avec qui des causes de conflit ne manqueraient pas de naître... Mais, sur notre terre sphérique, et qui, en outre, n'est pas d'un volume disproportionné h nos moyens de locomotion et de communication mentale, on peut, sans chimère, espérer la fin des batailles, et assigner pour terme à l'ère belliqueuse le moment où une seule et même civilisation, susceptible de variations infinies, et fractionnée en nationalités diverses, mais alliées et solidaires, régnera sur le globe.
C'est donc, au point de vue soit de la justice, soit de la paix, une chose bienfaisante que la sphéricité de la terre ; et je ne serais pas loin d'y soupçonner une de ces grandioses harmonies naturelles spontanées dont la cause nous échappe, et qui nous émerveillent à la pensée que ces conditions favorables à la justice et à la paix ne sont pas particulières à notre humanité terrestre, mais qu'elles sont communes à toutes les humanités dispersées dans les innombrables planètes des mondes stellaires, à toutes les sociétés lancées comme la nôtre dans le fleuve épars, sanglant ou boueux, d'une évolution historique aux bras multiples, mais convergeant vers une embouchure profonde et paisible 1 .
Des considérations qui précèdent découlent une conception et une division nouvelles de l'histoire. L'histoire apparaîtra sous un jour tout autre, plus simple et plus intelligible, si
(1) Est-ce que les considérations ci-dessus ne nous conduiraient pas peut-être à penser, — à conjecturer — en songeant aux analogies entre les trois formes de la répétition et de Y expansion universelle — que Ves~ pace est un espace sphérique et non un espace plan — et que, en cela, les métagéomètres ont eu, à travers bien des obscurités, une intuition profonde?
l'on se pénètre de cette idée que tous les efforts de toutes les sociétés embryonnaires et arrêtées dans leur développement jusqu'à ce jour, tendaient inconsciemment au débordement d'une civilisation qui couvrît tout le globe. Ce but ne pouvait être atteint avant les grandes inventions de notre âge, relatives à la locomotion rapide et à la communication instantanée de la pensée. Or, ce but atteint, une nouvelle période de l'histoire humaine s'ouvrira, infiniment plus intéressante et sans doute plus régulière dans son déroulement que la précédente. Il ne s'agira plus seulement, ni surtout, de s'étendre, pour une variété de civilisation nouvellement apparue, pour un nouveau type qui surgira de l'ancien ; car cette extension sera relativement facile et aura vile atteint sa limite infranchissable, le tour complet de notre petit globe. Mais, cela fait, il s'agira pour ce type, et ce sera là sa tâche la plus difficile et la plus chère, de se développer logiquement, avec une pleine harmonie, d'empêcher la naissance des types hostiles et de susciter tous les perfectionnements d'accord avec son principe essentiel. Alors le rêve d'Auguste Comte, l'établissement d'une immense Eglise, non pas rigide et cristallisée comme il la voulait, mais plastique et extensible à l'infini, pourrait bien devenir réalisable jusqu'à un certain point. Ce qu'on peut dire, c'est qu'à une évolution toute de luttes et d'accidents successifs, de rencontres extérieures , aura succédé un développement interne.
Quand tout sera colonisé — car le globe n'est pas illimité, et déjà ses bornes sont touchées partout — il faudra bien par force que la fièvre coloniale s'arrête, épuisée, et que les nations civilisées cherchent un autre dérivatif de leur ambition, de leur besoin d'expansion économique ou politique. Qu'adviendra-t-il à ce moment? Jusqu'ici, — depuis trois siècles au moins, ou plutôt de tout temps, car, avant la découverte de l'Amérique et de l'Océanie, c'était l'ancien continent presque tout entier qui était à découvrir peu à peu
— les colonies, les terres neuves, ont servi d'exutoire et de purgation à nos humeurs malignes, autant que de refuge a nos indépendances, ou de mirage à nos chimères et de proie à nos ambitions. Que deviendrons-nous quand toute la férocité, toute l'avidité, tout le désordre, et aussi bien toute l'activité conquérante, toute la générosité remuante, que nous exportons en Afrique, en Extrême-Orient, dans l'Amérique du Sud, sera refoulée en nous et fermentera dans notre propre sein? Ce sont de grandes questions qu'il est déjà permis de poser.
Comme corollaire de ces vues, une division tripartite de l'évolution humaine s'offre à nous. Trois phases doivent être distinguées dans la vie de l'humanité :
En premier lieu, la phase préhistorique, d'une durée prodigieuse et incalculable, où les groupes sociaux étaient si petits et si épars, et, vu l'absence de moyens suffisants de communication, si éloignés les uns des autres, que leur distance, pratiquement infinie, comme celle des systèmes stellaires, équivalait à, leur isolement absolu. En second lieu, la phase intermédiaire, où nous entrons dés les premières heures de l'histoire, où nous nous débattons encore douloureusement, et dans laquelle les groupes humains, à force de grandir séparément, se sont touchés, se sont alliés ou heurtés, et, à travers des guerres d'abord de plus en plus fréquentes et meurtrières, puis de moins en moins fréquentes mais de plus en plus formidables, s'acheminent soit vers une immense fédération, soit vers un Empire gigantesque. En troisième lieu, la phase qui suivra le moment où, l'unité de domination politique, sous forme impériale ou fédérative, s'étant établie sur le globe entier, la guerre
— du moins la guerre extérieure — sera close à jamais, où il n'y aura plus de terres à explorer ni a coloniser, où. jusqu'au cercle polaire, jusqu'au cœur de l'Afrique, tout sera civilisé, pacifié, régi souverainement.
C'est à cette troisième phase que se poseront et se formu-
CONSlbÉRATIONS GÉNÉRALES ET LOIS SOCIALES 3d
leront avec une rigueur et une acuité toutes nouvelles les profonds problèmes sociaux, prématurément agités par les fractions les plus avancées des écoles socialistes. Les poussées successives du socialisme, dans le passé, et surtout dans noire siècle, se sont conformées à la loi de répétition amplifiante 4 . L'accès qui nous agite est certainement plus vaste et plus fort que celui de 1848 qui était aussi très supérieur en intensité à celui de 1830. 11 est à croire que bien plus majestueuse encore et entraînante sera la reprise du même effort intermittent de rénovation sociale dans l'ère future dont je parle. Aucun souci de politique extérieure ne venant détourner les esprits des questions de politique intérieure et de réorganisation sociale et empêcher de les creuser à fond, de les pousser à bout, — aucun dérivatif colonial ne s'offrant plus aux instincts féroces ou déprédateurs, aux aspirations inquiètes, — la conquête du pouvoir par un parti ou l'harmonie définitive et la fusion absolue des classes, seront le but fixe, le but obsédant et persécuteur des grands ambitieux. Alors aussi le problème de la population se posera dans de tout autres termes : non sous sa forme quantitative, mais sous sa forme qualitative. 11 ne s'agira plus d'accroître mais d'améliorer les races humaines.
Il faut bien prendre garde, quand on agite la question sociale, et en particulier les questions d'ordre économique, à ne pas oublier qu'elles comportent des réponses très différentes suivant qu'on a égard à la seconde ou à la troisième des trois phases que je viens de distinguer. Beaucoup de
(1) Bien d'autres poussées — celles du néo-catholicisme en fait de religiosité, celles du naturalisme ou du réalisme littéraire, celles de l'esprit d'entreprise en fait d'industrie ou de spéculation financière, etc. — se conforment à la môme loi. — Est-ce que cette loi n'embrasse pas et n'explique pas tous les faits qui servent d'appui apparent à une prétendue loi de retour aux formes anciennes, de symétrie des extrêmes, d'évolution en spirale, dont certains sociologues font état ? — Cette loi de répétition amplifiante ne fait point pendant en sociologie à la loi biologique de la répétition de la pkytocjenèse par ontogenèse. C'est plutôt l'inverse de cette dernière loi qui a trait à une répétition abrégée et non amplifiée. Et c'est pour le moins aussi bien démontré.
théories n'ont que le tort de se croire applicables à la seconde tandis qu'elles ne le seront qu'à la troisième, dans une certaine mesure, bien entendu.
Revenons en arrière pour reprendre quelques-unes des idées générales exposées plus haut et en mieux pénétrer le sens. Insistons un peu sur les rapports généraux de l'adaptation et de la répétition qui, dans le monde vivant et le monde physique même, ainsi que dans le monde social, nous apparaissent comme les deux grands faits capitaux. Partout, avons-nous dit, ce sont des harmonies qui se répètent; car une onde est vraiment une suite harmonieuse de mouvements, un équilibre mobile revenant sur soi, comme une phrase musicale ; et il en est de même, avec une complexité supérieure, d'un être vivant, onde très compliquée, pourrait-on dire, qui naît, grandit et décroît h l'instar d'une onde sonore ou liquide, et dont l'état adulte correspond à ce que les physiciens appellent le rentre de Tonde. Pareillement, un acte d'imitation quelconque, un mot ou une phrase qu'on prononce, une pratique religieuse qu'on accomplit, un travail qu'on exécute, une formalité juridique qu'on remplit, etc., est un tout qui a son commencement, son milieu et sa fin, et qui consiste en une série de changements agrégés et solidaires, gravitant autour d'un centre de gravité, la syllabe accentuée du mot ou le mot accentué de la phrase, l'acte essentiel dans la cérémonie rituelle, le point principal du travail ou de la procédure, etc.
Gomment se sont formées ces harmonies? 11 importe beaucoup de ne pas confondre ce problème avec celui de savoir comment elles se répètent; confusion que nous trouvons cachée au fond de l'idée darwinienne. On a fait justement observer à Darwin que la lutte pour la vie présuppose
l'association pour la vie, c'est-à-dire Y organisation que les répétitions mul tipliantes des organismes et les luttes qui s'ensuivent n'expliquent pas mais impliquent. C'est comme si en espérait expliquer par des chocs d'ondulations la formation des molécules chimiques qui ondulent, ou par des concurrences d'imitations la genèse des inventions imitées.
Ce n'est pas qu'il n'y ait à considérer ces luttes, ces chocs, ces concurrences, ces oppositions . Et, de fait, Y opposition est un fait général, moins général cependant que l'adaptation et la répétition et qui doit prendre place entre eux, audessous d'eux, en sa qualité de simple auxiliaire ou de simple intermédiaire, fréquemment nécessaire. Les harmonies qui se répètent, en effet, peuvent quelquefois, par exception, s'harmoniser entre elles directement, par le seul fait de leur rencontre, grâce a leurs répétitions multipliantes, et former ainsi des adaptations plus hautes ; mais, le plus souvent, elles s'opposent sous quelque rapport et, par là, à force de froissements et de mutuelles corrections, préparent le terrain pour les harmonisations supérieures. Ces heurts et ces froissements ont conditionné et provoqué cellesci, elles ne les ont pas causées. Partout, dans le monde vivant et social, dans le monde physique même, nous voyons des choses harmonieuses qui, en se multipliant, entrent en lutte les unes contre les autres, des adaptations qui s'opposent : microbes contre cellules, organismes contre organismes , corporations contre corporations , États contre Etats, molécules contre molécules, conflagration qui précède la combinaison chimique et qui parait être une multitude innombrable de chocs, etc. Et partout aussi, au résultat de cette crise, nous voyons des oppositions qui s'adaptent : phénomènes de commensalisme et d'acclimatation, fécondations, traités d'alliance, combinaisons chimiques. Le passage du militarisme à l'industrialisme peut être encore cité comme un exemple remarquable de la même transformation.
Puisque nous avons distingué trois grands cercles con-
Tarde. — Psyrh. écon. I. — 3
centriques de réalité — qu'il serait facile, à la vérité, de subdiviser et aussi bien de synthétiser — à savoir le cercle physique, le cercle vivant et le cercle social (ces deux derniers bien plus étroitement liés entre eux qu'avec le premier), nous n'aurons pas de peine à remarquer en chacun d'eux une forme d'adaptation, une forme de répétition et une forme d'opposition, qui la caractérise et y prédomine Le type de l'adaptation physique, c'est la combinaison chimique, avec son équilibre interne de mouvements enchaînés dont l'équilibre mobile d'un système solaire n'est peut-être que l'amplification grandiose. Car la loi d'agrandissement semble applicable à la nature extérieure. Le type le plus parfait de l'adaptation vivante, n'est-ce pas la fécondation, l'accouplement fécond d'où résulte une nouvelle variété ou une nouvelle race viable? Et le type propre, élémentaire, de l'adaptation psycho-sociale, n'est-ce pas l'invention, j'entends l'invention viable, imitable, qui commence par lier les idées pour finir par lier les hommes ? Car. à l'origine de toute association entre les hommes, il y a une association entre des idées, qui l'a rendue possible ; et tout ce qui s'opère par collaboration maintenant a été dû d'abord à une conception et a une opération individuelle ; ce qu'on oublie quand on attribue au travail collectif, à la division et à l'association soi-disant spontanées des travaux, les merveilles créées par le génie individuel. Si des centaines d'ouvriers collaborent dans un môme atelier, c'est parce que la tâche qu'ils exécutent de concert, tissage, métallurgie, céramique, a été primitivement conçue dans son entier par un inventeur illustre ou obscur et repensée à nouveau par
(1) On peut commencer par le terme que Ton veut la série des trois termes énumérés. Ici je préfère commencer par Yactaptation suivie de la répétition et de l'opposition. C'est plus logique puisque la répétition et l'opposition supposent quelque chose qui puisse se répéter et s'opposer a soi, et ce quelque chose ne peut être qu'un agrégat, un adaptât (je demande pardon pour ce néologisme). Ailleurs, j'ai préféré, pour des raisons didactiques, débuter par la répétition . En réalité la suite de ces termes forme une chaîne sans fin et dont le commencement peut nous échapper.
l'entrepreneur. Et si des centaines d'ateliers collaborent, sans nulle direction d'ensemble, avec une apparence de spontanéité, aune même fabrication, par exemple à la fabrication d'une locomotive ou d'une étoffe de soie, c'est parce que la locomotive ou l'étoffe de soie a été inventée par quelqu'un.
La différence marquée entre les trois formes de l'harmonie universelle, que nous venons de rapprocher, c'est que les deux premières restent très mystérieuses pour nous tandis que la nature de la troisième est assez claire. Toutes les fois qu'il y a invention, cela signifie soit que des faits auparavant étrangers les uns aux autres ou paraissant tels (le mouvement de la lune et la chute d'une pomme, l'étincelle électrique et la foudre, etc.). ont été aperçus comme des conséquences d'un même principe, comme des confirmations d'une même proposition, c'est-à-dire comme des affirmations diverses de la même chose au fond, — soit que des procédés et des outils, jusque-là inutiles les uns aux autres (le rail, la roue, la machine à vapeur, — l'aiguille à coudre et la pédale, le courant électrique et l'écriture, etc.), ont été mis dans un rapport tel qu'ils se sont servis réciproquement de moyens en vue d'une même fin. c'est-à-dire qu'ils ont répondu au désir d'une même chose. 11 nous apparaît clairement ici que l'accord social, l'harmonie sociale, consiste, au fond, en un faisceau de jugements qui affirment la môme idée, ou d'actions qui impliquent la poursuite d'un même but. — Mais qu'est-ce que l'accord harmonieux de mouvements invisibles, produit par la combinaison chimique ? Est-il sûr que ce soit une gravitation commune autour d'un même centre ? Et n'est-ce que cela? Et rharmonie des fonctions organiques, née de l'ovule fécondé, savonsnous mieux ce qu'elle est? Convergence vers une même fin? ou vers des fins multiples et associées ? ou concordance d'une autre sorte, peut-être, que nous aurions tort de confondre avec la finalité, et qui différerait de celle-ci comme une
théorie diffère d'une machine? Rien de plus conjectural.!] 11 y a aussi trois formes de la Répétition universelle, que ! j'ai distinguées depuis longtemps. La forme physique estjl la plus répandue, c'est l'ondulation qui, de ses rayonne-|i ments sphériques et entre-croisés, remplit l'immense éther;ï pendant que de ses rayonnements plus entravés et polarisés"? ou de ses séries linéaires elle pénètre les corps jusque dansll les profondeurs de leurs intimités. La force vivante est lalE génération, qui, de ses populations grandissantes et concur-1 rentes d'animaux et de plantes, couvre le sol, l'air et les i mers. La forme sociale est l'imitation. — Sur les analogies* et les différences de ces trois formes typiques, je renvoie i aux ouvrages où j'en ai parlé. Mais je me permets de rappeler combien leur comparaison est propre à nous éclairer sur l'impérieux et irrésistible besoin qui pousse La nature à se répéter, à multiplier, pour en exprimer le riche contenu virtuel, les exemplaires de ses œuvres. Les procédés répé titeurs qu'elle a employés nous stupéfieraient d'admiration s* nous prenions la peine de regarder ce que nous ne cessons de voir. Que les multiples mouvements périodiques d'une même planète et jusqu'aux moindres perturbations où se réflètent en elle les mouvements périodiques de toutes les autres du même système, se mêlent sans se confondre et se répètent sans se lasser ni s'effacer ; qu'une vibration sonore de l'air, avec ses moindres dentelures particulières, se répète indé- : liniment sans se déformer, qu'elle soit portée de la bouche parlante à l'oreille écoutante à travers le fil téléphonique, par une série encore plus extraordinaire de vibrations électriques reproduites exactement avec leurs infinitésimales et innombrables particularités, cela est déjà bien merveilleux. Mais ce n'est rien auprès du miracle de l'hérédité vivante qui, des milliers et des millions de fois, pendant des siècles de siècles, avec une inconcevable fidélité, reproduit dans leurs détails les plus délicats itinéraires si compliqués de l'évolution embryonnaire, les caractères et les fonctions d'une espèce ;
qui cache dans un ovule, dans un atome d'ovule pour ainsi dire, le cliché de ces reproductions, et l'y perpétue endormi à travers plusieurs générations successives jusqu'au jour dïm réveil inopiné. Et tout aussi prodigieux est le phénomène de l'imitation, mémoire sociale, qui, comme la mémoire, imitation interne, dont elle est l'agrandissement énorme, ressuscite et multiplie ce que l'hérédité elle-même est impuissante à reproduire, des états intimes, des idées et des volontés : rimitation qui fait la permanence séculaire des coutumes et des mœurs, des langues et des religions, Tidentité des racines verbales passées de bouche en bouche, des rites sacramentels, passés de fidèle à fidèle ! — De la première à la seconde, de la seconde à la troisième, de ces trois formes de la répétition, on la voit croître à la fois en compréhension et en pénétration, en exactitude et en liberté. La génération est nue ondulation plus compliquée et plus profonde dont les ondes sont détachées; l'imitation est une génération sans nul contact, une fécondation à distance, qui dissémine les germes d'idées et d'actions bien plus loin encore que les germes vivants, et permet au modèle mort, après les plus longues durées d'enfouissement, de susciter encore des exemplaires de lui-même, agissants, animés, capables de révolutionner le monde.
11 y a enfin des formes d'oppositions spéciales à chaque sphère de la réalité. La forme la plus nette de l'opposition physique est le choc, la rencontre de deux mouvements diamétralement contraires, sur la même ligne droite. La forme la plus aiguë de l'opposition vivante est le meuntre y dans le sens le plus général du mot, qui comprend rétouffement d'une plante par une autre, ou la manducation d'une plante par un animal aussi bien que le duel mortel de deux bêtes. La forme la plus violente de l'opposition sociale est la guerre, qui, en apparence, n'est qu'un duel animal agrandi, mais qui, au fond, en diffère beaucoup par la nature et la conscience précise de sa cause interne : la contradic-
tion des jugements ou la contrariété des desseins en présence.