‹ Psychologie économique (tome 2)Chapitre 11 sur 22 · CHAPITRE PREMIER DIVISION DU SUJET · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER DIVISION DU SUJET

Nous sommes arrivés à la partie la plus ardue de noire travail, c'est-à-dire à celle oii doivent être résolues les difficultés de la vie économique. Dans les deux premières parties, nous avons exposé les données d'abord, puis les problèmes^ dont nous avons, dans la troisième, à chercher les solutions. Solutions toujours provisoires, disons-le tout d'abord : quelles qu'elles soient, elles ont toujours pour effet, en supprimant certaines oppositions, d'en susciter d'autres, plus larges, plus amples, ce qui n'en constitue pas moins un progrès quand, par cette transformation et cette amplification même, la lutte économique s'adoucit ou se raréfie. N'oublions pas que nos trois termes, répétition, opposition, adaptation, forment un cercle en train de tourner sans cesse, jusqu'à épuisement de vie sociale. Une fois formée, une adaptation nouvelle se développe en se répétant, et, par ses répétitions, s^'oppose à d'autres qui se sont répétées aussi, puis, par cette opposition même, ou directement, s'adapte à d'autres, harmonie d'un degré supérieur oii se résolvent les contradictions précédentes. C'est là une dialectique sociale qui peut rappeler les triades de Hegel, à cela près qu'elle n'exige nullement

Tarde. — Psych. écon. II. — 14

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la violation des lois de la logique ordinaire et suppose seulement la distinction de la logique individuelle et de la logique sociale. C'est, si l'on aime mieux, une suite de drames en trois actes, dont chacun consiste en une exposition^ un nœud et un dénoûment.

Jetons un premier coup d'œil général sur notre sujet. Il y a à distinguer, nous le savons, Tadaptation quantitative et l'adaptation qualitative de la production à la consommation. Les deux sont faciles au début de l'évolution économique. Alors le petit cordonnier, le petit menuisier, le petit tailleur ambulant, travaillent pour une clientèle qui leur est personnellement connue et savent sans le moindre doute ce qu'ils doivent produire, en quantité et en qualité. Une fois donnée l'invention des procédés que ces artisans mettent en œuvre, — car il faut toujours partir de là — rien de plus simple quand on travaille sur commande, que d'adapter le nombre et la diversité des procédés au nombre et à la diversité des besoins et des goûts. Le problème ne commence à se compliquer que lorsque le marché s'agrandit. Le producteur doit se décider d'après des inductions et des probabilités et deviner le nombre, les goûts, les besoins, de ses futurs acheteurs inconnus. Pour répondre à son embarras d'autres inventeurs ont dû imaginer des agences de publicité et d'information, des statistiques, et la nécessité des commerçants intermédiaires se fait sentir. Mais l'adaptation des produits aux besoins n'est pas la seule forme de l'adaptation économique. D'abord, elle en suppose une autre, très différente quoiqu'intimement liée à la première : à savoir, l'adaptation quantitative et qualitative du pi^odiicteia^ à la production, des services aux produits, en nombre et en qualité ; il s'agit de trouver le nombre voulu d'ouvriers suffisamment propres au travail qu'il y a à faire ; ce qui soulève, par ce côté, le problème de la population. Par l'hérédité des professions, par la réglementation de l'apprentissage, les anciennes corporations avaient essayé une solution, qui n'a rien perdu de

son importance, mais à laquelle il a fallu ajouter les bureaux de placement, les Bourses de commerce, et autres moyens ingénieux d'opérer la rencontre entre le travailleur et le travail auquel il est propre. — Enfin, pour que la production s'ajuste le mieux possible à la consommation, ne faut-il pas que chacun de ces termes s'harmonise le mieux possible avec lui-même, c'est-à-dire que les diverses espèces de production s'entravent le moins possible, s'enlr'aident le plus possible, convergent le mieux possible vers les mêmes fins nationales ; qu'il y ait, en un mot, la meilleure organisation de travail, spontanée ou consciente ; et que les diverses est)èces de besoins et de consommations se conforment, dans leur hiérarchie spontanée ou consciente, à une sorte de programme collectif de la conduite, du plan de vie générale aussi logique qu'il se peut *? Deux grands problèmes dont les sociétés, de tout temps, ont été tourmentées et qui ont reçu des solutions successives. En ce qui concerne le premier, nous avons eu la solution esclavagiste dans Tantiquité, la solution monastique et corporative au moyen âge, la solution libérale à l'époque contemporaine, en attendant la solution socialiste ou tout autre, dont la formule est cherchée. En ce qui concerne le second, c'est-à-dire l'organisation des besoins pour ainsi parler, nous avons eu les formes successives de la morale, qui consiste toujours à harmoniser les désirs les plus divers d'un même individu, ou, aussi bien, des individus différents, en les orientant vers la poursuite commune et constante d'un même idéal qui change d'âge en âge et de peuple à peuple : la domination, l'indépendance, la gloire, le plaisir, la richesse. Quand, dans ce dernier cas, tout est économique^ le but ainsi que les moyens, quand la richesse se sert de fin à elle-même, c'est l'absurdité même, un cercle vicieux. C'est cependant cette hypothèse qui est la plus chère aux fondateurs de Téconomie politique ; c^'est sur elle qu'ils ont fondé la conception de leur homo œconomiciis. En réalité, la domination despotique, Tindépendance stoïcienne, le salut chré-

tien, le plaisir et le confort épicuriens, ont été des mobiles tout autrement efficaces de Tactivité. Ajoutons que le but commun des désirs intra-individuels ou inter-individuels, leur point de convergence, n'est jamais plus souverainement harmonisateur que lorsqu'il est situé dans le lointain, sinon dans l'imaginaire, comme la béatitude mystique ou Tidylle utopiqiie. La force de Tidéal socialiste est d'apparaître dans Téloignement du futur. Il en est ainsi, parce que les croyances dont Tobjet est inaccessible sont les seules qui ne puissent pas être démenties. Peu importe que, pour la même cause, elles ne puissent pas être démontrées : leur propagation leur tient lieu de démonstration. Avant tout, en effet, pour obtenir la paix sociale, il est essentiel qu'il existe une foi unanime et que l'accord des idées sur une même conception du vrai et du juste se superpose au désaccord des désirs, puisque toujours, quoi qu'on fasse, il subsistera entre ceux-ci des dissonances.

On peut dire, d'une manière très générale, que les conditions psychologiques de la paix sociale, de l'harmonisation des intérêts, changent profondément quand une société passe du règne exclusif de la coutume à Tinfluence dominante de la ynode (sauf à revenir à la coutume élargie). Aux temps de coutume exclusive, la paix sociale se fonde sur le respect et la résignation, le mépris de l'étranger, le culte des aïeux ; aux temps de mode dominante la paix sociale, sorte d'équilibre mobile, de stabilité dynamique, se fonde sur l'espérance et la joie, sur l'ambition, sur la fiction de l'égalité, sur Tavidité des exemples exotiques. L'erreur de Le Plny est de n'avoir pas fait cette distinction.

— Mais serrons de plus près et abordons par d'autres côtés le sujet qui nous occupe. Peut-être, pour Tembrasser dans toute sa complexité, conviendrait-il de prendre un à un

lous les problèmes poses par chacune des espèces d'opposition économique et de rechercher comment elles ont été résolues historiquement, ou théoriquement pourraient Têtre. Mais il est inutile de nous assujettir à Tordre même de cette énumération. Essayons plutôt une classification générale des principales solutions de ces problèmes, des institutions bien connues oîi s'incarne Tharmonie économique sous ses divers aspects.

Une première division qui s'impose ici, comme dans la partie précédente, c'est celle des adaptations m/m-individuelles et /;i/er-individuelles. Dans la théorie des prix, nous avons montré la bataille interne des désirs de divers articles et des jugements sur leur valeur comparée, et l'issue de ce conflit psychologique par le sacrifice des désirs non satisfaits et des jugements non écoutés au désir et au jugement triomphants. 11 reste à voir le phénomène inverse, c'est-àdire non plus la lutte mais l'alliance des divers désirs dans un même cœur, des diverses idées dans un même esprit, au point de vue économique ; d'oîi résulte Taccord des travaux et des besoins. Si nous considérons l'individu isolé, présocial, nous dirons qull s'harmonise avec lui-même lorsque la série de ses occupations concourt à satisfaire exactement et complètement la série de ses besoins, tous physiques, manger, boire, se garantir du froid, s'accoupler, qui concourent ensemble sans qu'il en ait conscience, à la conservation temporaire de son être et à la conservation indéfinie de son espèce. Son harmonie interne suppose donc une adaptation à la fois qualitative et quantitative de sa production individuelle à sa consommation individuelle. Tel aurait dû être conçu l'idéal du sage stoïcien, sorte de Robinson métaphysique.

Mais laissons là cette abstraction et revenons à l'homme vrai. Chez l'individu social, il suffit, pour qu'il y ait en lui harmonie économique, qu'il produise des choses quelconques, propres ou non à satisfaire ses désirs, mais ayant une valeur

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vénale qui lui permette de satisfaire par réchange tous les besoins qu'il a, et aussi ceux qu'il aura, ce qui suppose un excédent de revenu destiné à être épargné en vue de la maladie et de la vieillesse. Est-ce à dire que la série de ses actes puisse être aussi incohérente que possible, et de même la série de ses besoins, pourvu que la condition exigée soit remplie ? Non ^ car il faut aussi que ses actes productifs s'adaptent entre eux^ et que ses désirs •de consommation s'harmonisent aussi. Or, ses actions successives ne forment un accord, et pareillement ses besoins successifs, que si les premières convergent vers la réalisation d'une œuvre qui donnera satisfaction directe et indirecte à la passion-maîtresse exprimée par les seconds. Mais, la suggestion ambiante pouvant seule soulever Thomme au-dessus de luimême, cette passion-maîtresse ne saurait être que la poursuite d'un but collectif : agir sur les autres hommes ou les faire agir, les servir ou se faire servir par eux, le tout conformément à un plan qu'on a conçu (invention) en vertu de certaines découvertes faites par l'observation prolongée de la nature. (Par ses découvertes, l'individu adapte sa croyance à la nature ; par ses inventions, il adapte la nature, y compris la nature humaine, à son désir.)

Lliarmonie interne de l'individu avec lui-même et l'harmonie externe des individus entre eux sont donc intimement liées, puisque la première ne peut s'accomplir, dans Tindividu social, que moyennant un plan, petit ou grand, d'organisation sociale, plus ou moins partielle ou générale. 11 n'en est pas moins vrai que l'adaptation individuelle et l'adaptation sociale font deux, et que l'une peut progresser un certain temps pendant que l'autre décline. Pendant que les individus deviennent de plus en plus incohérents, accueillant pêle-mêle, au cours d'un âge prodigieusement inventif, les besoins les plus hétérogènes, et se livrant à tous les désordres, l'échange peut se développer beaucoup, ainsi que la division du travail. Il est à remarquer que, dans une civi-

lisatîon en progrès, la mutuelle assistance ou la convergence finale des besoins différents d'individus diflerents, Tharmonie sociale, précède Tharmonie individuelle, la mutuelle assistance* ou la convergence finale des besoins différents d'un même individu. Mais ce contraste ne peut se poursuivre indéfiniment. D'abord, à Torigine de tout travail maintenant divisé, collectif, nous trouvons un travail indivis, individuel, accompli par un môme travailleur, dont les actes successifs formaient ainsi ime harmonie individuelle avant de donner lieu, plus tard, à une harmonie sociale. Puis, le progrès dai able de la division du travail suppose des travailleurs qui ont trouvé leur assiette mentale et morale, et se sont fixés en une spécialité. Et le développement prolongé de réchange suppose des consommateurs sortis en majorité de la phase des caprices instables, pour goûter l'équilibre mobile d^'un enchaînement périodique de désirs alternativement renaissants, ce qui peut être regardé comme l'équivalent individuel de l'échange, de l'aide mutuelle des besoins dans une société.

On contestera peut-être ce qui vient d'être avancé plus haut, que toutes les collaborations, spontanées et inconscientes, appelées divisions du travail^ si complexes et si étendues qu'elles soient, procèdent d'un seul et même travail initial, suscité par une invention. Cette proposition n'en est pas moins certaine. C'est toujours dans le cerveau d'un individu que se présente tout d'abord, sous la forme d'une invention, l'adaptation à un but commun d'actes regardés jusque-là comme étrangers ou même contraires les uns aux autres; et ce n'est qu'ensuite que cette association d'idées s'extériorise et se déploie en une association d'hommes par

(1) GeUe mutuelle assistance de désirs enchaînés et périodiquement renaissants dans la journée d'un épicurien n'est elle-même, à y regarder de près, ([u'une convergence finale ; seulement, la fin ici est inconsciente, elle est la conseriation de la vie et de la personnalité. Il en est de môme de la mut uelle assistance, des désirs inter-iudi viducls par l'échange : elle dissimule leur convergence vers la lin nationale, vers la durée de la nation.

la division du travail. La solidarité des innombrables ouvriers métallurgistes, mécaniciens, ébénistes, terrassiers, etc. qui collaborent à la construction d'un chemin de fer n'est que la projection au dehors et le déploiement de la liaison étroite établie entre les idées de ces différents modes d'action par la conception première de la locomotive circulant sur rails. J'en dirai autant, bien entendu, de la solidarité des ouvriers qui construisent un télégraphe ou un téléphone, ou des fabricants et opérateurs quelconques qui concourent, sciemment ou à leur insu, à la production photographique. Ici comme partout, l'invention initiale a été considérablement grossie par des perfectionnements successivement greffés sur elle, autant d'inventions minuscules et auxiliaires, mais cela ne change rien à la vérité de notre proposition. Si ce n'est pas du seul cerveau de Guttemberg, c'est de lui et des quelques esprits d'inventeurs fécondés par lui, et aussi de ceux qui l'ont éveillé lui-même, qu'émane I hcirmonie intime d'intérêts entre les travailleurs sans nombre, papetiers, fou" deurs de caractères, imprimeurs, relieurs, libraires, unis par la collaboration au livre ou au journal, comme dans la gigantesque union américaine des typographes. Avant de s'opérer objectivement par la division du travail, la co-adaptalion des divers travaux nécessaires pour la fabrication d'un vêtement, d'un chapeau, d'un meuble, d'une maison, a dû s'opérer subjectivement dans l'esprit du premier qui a conçu ridée de fabriquer des produits de ce genre.

L'échange est Tharmonie externe des besoins divers, comme la division du travail est l'harmonie externe des divers travaux \ Dirai-je de Téchange ce que je viens de dire

(1) Ce sont-lâ deux procédés bien dissemblables et bien inégaux d'adaptation économique, L'échange, j'entends l'échange indirect, par l'intermédiaire de la monnaie, co-adapte tous les besoins les uns aux autres dans toute l'étendue d'un môme marché, tandis que la division du travail ne solidarise qu'une très minime fraction des travaux, et ces groupes disséminés restent étrangers les uns aux autres au point de vue de la production totale, aussi bien que les travaux demeurés indivis et inditférenciés.

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de la division du travail, c'est-à-dire qu'avant de s'harmoniser au dehors, dans hi société, les besoins diflerents ont dû s'harmoniser au-dedans de Tindividii? Oui, Lien longtemps avant qu'une société, une petite cité d'abord, présente des courants réguliers d'échanges, à des prix acceptés de tous et fixés par la coutume ou par la mode, les individus qui la composent, i^atres familias indépendants, clos dans leurs maisons et sans commerce entre eux, ont commencé par donner le spectacle d'un train de vie réglé, digne et noble, dont la dignité et la noblesse consistent précisément dans cette régularité d'habitudes quasi-religieuse, où tout conspire vers un même idéal traditionnel ou tout au moins vers une meine fin naturelle instinctivement poursuivie. C'est parce qu'on pouvait compter sur la renaissance périodique et la persistance durable de ces désirs enchaînés, aussi bien que sur leur similitude et leur uniformité d^in individu à un autre, que l'idée de travailler pour satisfaire quelqu'un de ces désirs chez autrui, avec l'espérance d'acquérir d'autrui la satisfaction personnelle de quelqu'autre désir, a pu naître chez un indigène entreprenant (peut-être à l'exemple d'un étranger) et donner lieu à un rudiment de commerce. Jamais parmi des hommes primitifs aussi capricieux, par hypothèse, aussi changeants de goûts et de besoins, aussi extravagants

Le nombre des travaux, non pas différenciés, mais nés différents, peut s'accroître dans un P'iys, par suite d'inventions créées, ou importées, sans que la division du travail s'y développe. Si on importe dans ce pays cent espèces nouvelles de plantes domestiques et de tleurs cultivées, c està-dire cent nouveaux modes de culture, différents les uns des autres^ le travail des horticulteurs et des agriculteurs y deviendra plus complexe mais non plus cohérent. Seulement, ces nouveaux produits s^ijouteront aux autres articles du marché, et Téchange y nouera des liens à la fois lUus compliqués et plus solides. — Si Tune de ces cultures, celle du pru- Jiier dWgen par exemple, prend une telle extension qu'il vaille la peine d'y affecter des ouvriers agricoles spécialisés, les uns adonnés au greffage, d'autres à la récolte des fruits, d'autres au séchage au four, etc., il y aura alors une nouvelle division du travail ; et il se pourra que cela serve au progrès de l'échange, comme lorsqu'un paysan remet à un boulanger de son voisinage, son collaborateur, un sac de blé contre un certain nombre de livres de pain ; mais, en somme, les co-producteurs ne seront pas plus ni autrement liés entre eux par la solidarité de leurs besoins qu'ils ne le sont avec les étrangers.

que le sont parfois les ultra-civilisés, le commerce n'aurait pris naissance ou n'aurait pu vivre.

11 est vrai que, plus tard, chaque idée nouvelle et chaque besoin nouveau qu'apporte une invention est une cause de trouble ou de fermentation pour le système mental et moral de rindividu, tandis qile tout produit nouveau jeté dans la circulation y consolide, nous l'avons vu, les liens de l'échange. Mais cette anticipation de l'harmonie externe sur riiarmonie interne n'est qu'apparente : et la première ne peut être vraie, solide et profonde qu'à partir du moment oîi l'idée nouvelle est entrée dans le système des croyances par l'élimination de celles qui la contredisent, et oi^i le besoin nouveau s'est classé et enraciné dans les habitudes.

Ainsi, qu'il s'agisse des travaux ou des besoins, ou aussi bien des deux, — car l'échange est l'adaptation des travaux aux besoins aussi bien que l'adaptation réciproque des besoins les uns aux autres — l'harmonie subjective, individuelle, est la cause et l'explication de l'harmonie objective, sociale. Et c'est, nous allons le voir, par un double procédé dJ invention et de critique^ double face de Télaboration logique, — par l'invention créatrice dans un cas, par la critique épuratrice dans l'autre cas — que l'harmonie interne est opérée. Ajoutons que la division du travail, suscitée par l'invention, et l'échange, issu de l'habitude formée par un classement critique des besoins et des idées, sont simplement les formes spontanées et libres de l'association humaine soit pour la production soit pour la consommation. Or, l'association ainsi ébauchée est toujours imparfaite et défectueuse, et, pour s'élever à ses formes accomplies, c'est-à-dire à l'association proprement dite, réfléchie, consciente, disciplinée, il faut une conception individuelle encore, un plan, un programme

tantôt plus génial et inventif que critique, tantôt plus critique et judicieux qu'inventif, auquel se conformera le groupement nouveau d'intérêts, d'esprits et do volontés. Cela est d'autant plus vrai qu'il s'agit d'un groupement plus vaste. Si donc la grandiose association rêvée par les collectivistes se réalisait jamais, elle aussi, elle surtout, serait sortie du cerveau d'un homme.

Ainsi, il n'est point d'harmonie sociale, et spécialement économique, qui n'ait été précédée et préparée par une harmonie psychologique, et à l'origine de toute association entre hommes nous trouvons une association entre les idées d'un homme. Arrêtons-nous un moment pour indiquer la signification philosophique de ce fait constaté. Il s'ensuit, évidemment, que la société n'est pas un organisme; mais s'ensuitil qu'elle ne soit pas une réalité distincte de ses membres ? Voilà une question qui réclame une réponse nette. Si l'idée de l'organisme social peut être défendue, ce n'est qu'en tant qu'elle est une expression, malheureuse il est vrai, àuréalisme social, c'est-à-dire de la société conçue comme un être réel et non pas seulement comme un certain nombre d'êtres réels. Or le meilleur appui de cette conception, ne serait-ce point la découverte des « lois naturelles » qui, indépendamment de toute volonté individuelle, conduiraient les individus, par des voies toutes tracées d'avance, à une organisation politique, morale, économique, de plus en plus parfaite? La doctrine du laisser-faire a donc les plus grandes affinités avec celle de la société-organisme, et les coups dirigés contre celle-ci atteignent l'autre par contre-coup. Si l'on avait des raisons de croire à l'harmonisation spontanée des sociétés, on en aurait par cela même de tenir une société pour un être réel, au môme titre qu'une plante ou un animal. Mais vraiment l'illusion de cette prédestination providentielle ne se dissipe-t-elle pas de plus en plus, même au point de vue économique ? Quant au point de vue politique, il suffît d'ouvrir les yeux pour voir les nations monter ou descendre,

se fortifier ou s'affaiblir, suivant qu'elles ont trouvé ou non, au moment voulu^ la main forte d'un homme d'État; et il n'est plus permis de croire à un se?is ùiné de la direction qui piloterait les peuples sans nul conducteur apparent.

Cependant, la renonciation à cette erreur longtemps séduisante doit-elle nous conduire à nier toute réalité propre du tout social, à le considérer comme un simple total, expression numérique des individus rassemblés ? Non. Si nous nous refusons à admettre des lois naturelles dans le sens indiqué, et aussi bien des formules d' évolution qui en sont la forme la plus récente, nous admettons en tout individu un besoin plus ou moins vif de coordination logique des idées, de coordination finale des actes, besoin qui s'avive par le rapprochement des individus, qui devient une tendance générale à une logique et à une finalité croissantes, en toute catégorie de faits sociaux, et finit par y faire partout de l'ordre avec du désordre, à y carder le chaos en monde. Cette manière de voir diffère de celle des harmonies providentielles ou des évolutions unilinéaires en ce que, au lieu d'assujettir le train social à suivre une seule voie, toujours la même, elle lui laisse bien plus libre jeu. Et par là, on est conduit non a nier la réalité sociale mais à la concevoir comme tout autrement vivante et vraie, tout autrement riche en manifestations et en itinéraires imprévus. Autre chose est une formule algébrique qui fournit des solutions à une foule de problèmes différents, autre chose est une équation arithmétique qui ne s'applique qu'à un problème et ne comporte qu'une solution. Je suis réaliste aussi, en ce sens que la société réalise seule à mes yeux, comme aux yeux de mes adversaires, des virtualités contenues dans les individus et qui ne sauraient être réalisées par chacun d'eux isolément; mais je dis que ces virtualités sont des idées et des volontés individuelles, je les place dans des cerveaux au lieu de ne les situer nulle part, si ce n'est dans des nuages ontologiques; et je dis que ces virtualités sont innombrables, iné-

puisables comme leur source spirituelle, au lieu de les limiter à un nombre strictement déterminé ou plutôt prédéterminé.

Cette explication donnée une fois pour toutes, revenons h notre sujet. Il y a une grande distinction qui s'offre à nous, plus générale encore que celle de l'adaptation quantitative el de l'adaptation qualitative dont il a été question plus haut : c'est celle de l'adaptation négative et de l'adaptation positive , La première n'est que la suppression d'une opposition, et ses degrés sont marqués par l'adoucissement graduel de la lutte entre les termes opposés, comme lorsque, par l'abaissement du prix d'un article, la résistance qu'il rencontre de la part des autres besoins qui se disputent notre revenu va s'affaiblissant. Quand l'utilité gratuite^ pour employer les formules de Bastiat, s'est substituée finalement à Yittiiilc onéreuse^ l'adaptation négative est consommée à cet égard. L'opposition peut d'ailleurs être supprimée par deux moyens différents : 1' par la séparation complète des termes opposés ; c'est ce que fait le Droit en délimitant nettement le domaine des activités individuelles; c'est aussi ce qu'on obtient dans les rapports internationaux par des barrières protectionnistes qui mettent fin à la concurrence de deux groupes d'industriels nationaux et étrangers; 2"" par la victoire définitive de l'un des termes sur l'autre ou sur les autres ; c'est le x:as d'un industriel triomphant qui monopolise une industriel

(l) Le problème posé par les oppositions rythmiques n'est susceptible que d'une solution : nne adaptation néffative wiilatérale. Mais celle-ci comporte deux formes. L'alternative périodique de la hausse et de la baisse des fonds publics, par exemple, peut se transforajer en : 1" la hausse seulement, mais de plus en |)lus ralentie et aboutissant à un plateau indéfini (quant à la hausse continue et indéfinie, elle est impossible) ; 2^ ou bien la baisse seuleuient, jusqu'à un certain bas-niveau au-dessous duquel elle ne descend pas et où elle se maintient. En fait, dans une foule de cas, Tune ou l'autre de ces deux solutions est réalisée. Toutes les nou-

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Mais de ces deux moyens d'empêcher deux termes d'être opposés, un seul consiste à les adapter négativement Tun à l'autre : c'est le premier. Quant au second, il consiste à supprimer Tun des deux termes et non à adapter Tun à l'autre.

Le droit est le grand bornage des appétits et des intérêts rivaux, le grand procédé humain de Tharmonie négative, parce qu'il circonscrit le champ des activités, la proie des avidités, et dresse entre elles des barrières jugées presque unanimement inviolables. — On sait qu'il commence par être conçu comme un jyrivilège. — sorte de droit unilatéral par lequel un homme est défendu contre tous les autres sans que les autres le soient contre lui — avant d'être conçu comme une règle de justice^ sorte de privilège réciproque. — Qui dit droit dit 23rop?'iétà^ propriété de terres ou de récoltes, d'outillage ou de produits, de capitaux ou de revenus ; qui dit droit individuel dit proprfété individuelle de ces choses ou de quelques-unes de ces-choses. Le premier qui, rompant l'indivision du groupe primitif, famille ou village, a enclos un terrain d'une haie et se l'est approprié, a pu être un usurpateur, mais a été certainement un grand pacificateur sans le savoir. La garantie, d'abord unilatérale, dont il s'est entouré, et qui a tari déjà bien des sources de querelles antérieures entre lui et ses proches, a été imitée autour de lui, et, en se propageant, s'est mutualisée. En se morcelant, en efïet, la propriété des terres, et aussi des capitaux , devient une harmonie négative de moins en moins unilatérale, de plus en plus réciproque^ des intérêts rivaux. Il en est de la propriété comme du

vautés sociales commencent par des aUernatives de succès et de déclin, par des oscillations de hausse et de baisse de leur valeur, jusqu'au moment où décidément le penchant ascendant ou le penchant déclinant l'emporte et ne tarde pas à se fixer en une opinion définlLive. Bien entendu, ce définitif ne dure jamais qu'un temps, il vient toujours un moment où une nouvaulé nouvelle apjDarait qui expulse l'ancienne ou lui prête une valeur différente et modifie l'opinion sur son compte. Mais, tant que cette innovation imprévue n'apparaît j^as, le p/^î^r ?'esle fixe^ Vopinion resle inDnuable.

protectionnisme, cet autre procédé d'adaptation négative des intérêts nationaux et non plus individuels. Quand une nation se liérisse de douanes, c'est comme lorsqu'un chef de tribu s'enclôt d'une haie ou d'un mur. A mesure que son exemple est suivi, et il Test toujours, la protection ainsi produite d'unilatérale devient réciproque. Supprimer la propriété privée, ce serait donc rendre la contradiction, riiostilité des intérêts privés plus violente que jamais ; et il est surprenant de voir cette suppression préconisée par des ennemis de la concurrence. On se précipiterait, faute de barrières protectrices, vers la porte des jouissances indivises, c'est-à-dire à diviser. Aussi ne peut-il être sérieusement question de détruire toutes les formes de la propriété privée, mais seulement (juelques-unes d'entre elles, celle des biens fonciers, par exemple, ou des mines, ou des machines. Cela mérite d'être discuté ; d'autant mieux que ce qu'il y a d'harmonisant dans la propriété, c'est non pas le fait même de son établissement, mais la croyance générale en sa légitimité, d'où résulte le respect et la résignation qu^'elle impose aux déshérités. Dès que, chez le propriétaire ou le capitaliste, la foi en son droit vient à s'alïaiblir, ou, chez le prolétaire, la reconnaissance de ce droit, le pouvoir pacifiant de la propriété diminue, et les désirs contraires que cette foi unanime tenait enchaînés s'apprêtent à se jeter les uns sur les autres comme des dogues affamés. Cela signifie que les temps sont proches d'une transformation du principe de la propriété, mais nullement de sa destruclion.

Parlons maintenant de V adaptation positive. Il ne s'agit plus ici seulement d'empêcher deux croyances de se contredire, deux désirs de se contrarier; il s'agit encore de faire en sorte qu'ils se confirment ou qu'ils s'aident. Disons d'abord

qu'il y a entre les conditions de l'adaptation négative et celles de l'adaptation positive, enlve]cipaix sociale etla/orc^ sociale^ une opposition qu'il s'agit de résoudre. L'équilibre des intérêts et des droits ne saurait être stable et prolongé sans faire obstacle au progrès de la collaboration des activités, des ambitions, des espérances. équilibre et ce maximum des énergies sociales ne sauraient être poursuivis qu'alternativement. On ne peut combiner les énergies pour les féconder qu'en les mobilisant ; on ne peut les mobiliser qu'en ébranlant la stabilité de leur équilibre antérieur.

Cela dit, remarquons que la loi du passage de l'unilatéral au réciproque s'applique à l'adaptation positive comme à Tautre, et d'une manière plus saisissable. L'esclavage, par exemple, est la première forme, unilatérale, de Tharmonie positive entre les travaux et les besoins, entre les travaux de l'esclave et les besoins du maître, sans réciprocité ; et c'est par degrés qu'on passe de cette forme, à travers des phases intermédiaires telles que le servage, ci la mutuelle assistance des travailleurs modernes. — La mutuelle assistance n'est d'ailleurs qu'une inconsciente, embryonnaire, imparfaite, de laquelle on s'élève, par degrés aussi, à la collaboration proprement dite, voulue, achevée et consciente. Le boulanger assiste le cordonnier et réciproquement; chacun d'eux a son besoin distinct, que l'autre satisfait; et, s'ils collaborent ensemble à la vie municipale ou à la vie nationale, ou à la société internationale môme, qui résulte de cet échange, ils ne s'en doutent guère ou ne s'en inquiètent pas. Mais, dans un monastère bénédictin du haut moyen âge, les moines boulangers et les moines cordonniers, et pareillement les moines tisserands, forgerons, menuisiers, maçons, avaient conscience d'être des collaborateurs à la même œuvre de défrichement, de conquête spirituelle et matérielle d'une contrée, de salut posthume. C'est la vertu de l'association proprement dite de transformer partout en collaboration manifeste l'assistance mutuelle ;

et, clans une nation bien unie, le patriotisme, même en temps de paix, et non pas seulement aux heures du péril commun, fait aussi ce miracle d'orienter en haut, vers une même fin supérieure, toutes les actions d'un grand pays, si dissemblables qu'elles puissent être.

Comment s'opère l'harmonisation soit négative, soit positive, dans le monde économique? Le grand agent de celte opération séculaire, nous Tavons dit, c'est l'Invention. Il ne lui suffit pas d'être l'unique source des adaptations positives, elle contribue aussi, pour une large part, aux adaptations négatives. Par exemple, en môme temps qu'elle fait s'harmoniser positivement, en les co- adaptant à un môme produit, des travaux auparavant étrangers les uns aux autres, elle établit un accord ne sa tif, par rabaissement du prix de ce produit, entre le besoin auquel il répond et d'autres besoins qui étaient auparavant inconciliables avec celui-ci pour un grand nombre de petites fortunes. D'autre part, elle fait surgir de nouvelles fortunes, qui accroissent le nombre des participants au bienfait de la propriété. — Cependant, à côté de rinvenlion, — à moins d'étendre le sens de ce mot jusqu'à y comprendre toute initiative, toute innovation individuelle — il y a place pour un autre agent, secondaire mais complémentaire, dans Télaboralion logique et téléologique de la société. On peut l'appeler, si l'on veut, la tique. L'invention est une synthèse ; la critique est une analyse de la raison raisonnante qui démêle les contradictions cachées des éléments de Tétat social à chaque époque, les met en relief, les fait sentir de proche en proche et propage ainsi un mécontentement, une irritation, une indignation, parfois une fureur révolutionnaire. Une révolution, quand elle éclate, est toujours la résultante d'une coalition d'esprits critiques qui ont exercé leur sagacité à démêler, à étaler, tout ce que les institutions de leur temps recèlent d'absurde, de contradictoire et de mensonger, de contraire à ridée que leur temps lui-môme se fait de la vérité et de la

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justice. Ils travaillent ainsi constammont à ébranler, pour l'épurer, la société oîi ils vivent et dont ils vivent, pendant que d'autres esprits plus recueillis et moins bruyants, des inventeurs, aperçoivent le secours que peuvent se prêter les intérêts les plus contraires, la confirmation que peuvent se fournir les idées les plus contradictoires-, et s'efforcent de consolider, de rapprocher du vrai et du juste, l'état social au milieu duquel le plus souvent ils s'isolent. Si dissemblables qu'ils soient, les inventeurs et les révolutionnaires n'en ont pas moins une passion commune pour la logique sociale, dont ils appellent le règne, et dont ils préparent, avec une très inégale efficacité, Tavènement.

Invention et Révolution : voilà donc en deux mots les deux sources de ces harmonies économiques que chantait Bastiat. Il serait curieux de comparer leur rôle dans l'œuvre du progrès humain accompli jusqu'à ce jour. Si les conséquences prolongées, indéfiniment croissantes, des grandes inventions, telles que l'écriture et l'imprimerie, la navigation à voiles et la navigation à vapeur, la boussole, la locomotive, le télégraphe, étaient mises en parallèle avec les effets, rapidement ou lentement décroissants, des plus grandes révolutions, voire même de la Révolution française, on serait stupéfait de l'ignorance et de l'ingratitude des hommes qui célèbrent par tant de fêtes commémoratives les grandes journées révolutionnaires, et n'ont jamais l'idée de fêter l'anniversaire des découvertes qui ont régénéré Thumanité. La subordination des révolutions aux inventions apparaîtra mieux si l'on observe que, sans celles-ci, celles-là n'auraient pas lieu ; qu'en effet les luttes de classes, dont les révolutions sont le dénouement, ont pour cause l'enrichissement et Télévation d'une classe par l'exploitation de nouvelles inventions industrielles qu'elle s'est appropriées et qui l'ont mise en conflit soit avec une classe supérieure, aristocratique, forte du monopole ancien d'inventions militaires et politiques, soit avec une classe inférieure, plé-

béîenne, où le rayonnement imitatif du confort ou du luxe de la bourgeoisie a suscité le besoin de participer à l'appropriation des inventions qui l'ont élevée et enrichie. Par le fait même qu'elle est une nouvelle harmonie d'intérêts qu'elle groupe ensemble, une invention crée des antagonismes nouveaux entre ce groupe et quelques-uns des groupes déjà formés, comme toute affirmation nouvelle apporte avec elle de nouvelles négations ; et Ton dit parfois qu'elle tend ainsi à révolutionner Tétat social. Mais cela n'est pas tout à fait exact ; car les oppositions nouvelles nées des inventions appellent d'autres inventions, plus complexes, qui les résoudront souvent en adaptations positives et dispenseront des crises révolutionnaires, harmonisations simplement négatives. On ne saurait voir, en général, dans les transformations législatives, oîi les révolutions viennent aboutir et se faire consacrer, que des opérations purement critiques de la dialectique sociale, des plantations de nouvelles bornes entre des activités naguère opposées, maintenant juxtaposées, mais nullement alliées. Toute révolution, en somme, tend et aboutit à une transformation et le plus souvent à un simple déplacement de la propriété, à une expropriation légale. J'aurais donc pu écrire plus haut : invention et législatioix^ aussi bien que : invention et révolution ; et cette antithèse aurait eu à peu près le même sens. Les législateurs, même ceux dont on vante le plus le génie, n'inventent guère rien de durable. La plupart de leurs idées les plus géniales, comparables à celles d'un général pendant la bataille, sont des manœuvres de tactique parlementaire, des inventions auxiliaires et passagères, destinées à ne pas être imitées, — à la différence des inventions véritables dont la destination essentielle est l'imitation qui les déploie et les perpétue. Une révolution qui serait vraiment créatrice d'un ordre nouveau, et non pas seulement éliminatrice d'un désordre ancien, une révolution et une législation qui feraient l'harmonie profonde et générale des

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inlérêts, non rîmmolalion des uns aux autres, seraient dans ]e monde une extraordinaire nouveauté.

Remontons à la source psychologique de la distinction développée ci-dessus. Il est, parmi les individus isolés, sauvages^ qui vivent à part de la société, deux sortes d'esprits bien distincts : les esprits avisés, ingénieux, habiles à tirer parti, on toute occasion, de ce qu'ils ont sous la main pour obtenir le maximum d'effet avec le minimum d'effort; et les esprits judicieux, classificateurs, rangeurs, qui bouleversent tout parfois pour tout réarranger. Ces deux natures d'esprit prédominent tour à tour, côte à côte, dans une société, et, suivant que les initiateurs inventifs ou les initiateurs critiques y donnent le ton, on y remarque une exaltation ou une équilibration des forces sociales, un élan vers la prospérité et le progrès ou un effort vers la jnstice. Progrès social et justice sociale s'entravent souvent dans leur marche alternative, de môme qu'on voit, dans un môme individu, Tingéniosité rarement unie à Tesprit d'ordre et la fécondité artistique à la moralité sévère. L'idée de moralité ne ditîère de l'idée de justice qu'en ce que la première présente de préférence sous Taspect individuel, et la seconde sous Taspect social, la réalisation d'un accord négatif entre des désirs concurrents et limitrophes. Et, pareillement, Tingéniosité ne diffère du génie qu'en ce que les inventions minuscules nées de la première meurent le plus souvent dans l'individu qui est leur berceau, tandis que la seconde donne naissance d'ordinaire à des inventions qui se répandent au dehors et, en se généralisant, se socialisent.

Il résulte de ce qui précède que l'invention est Tagent initial et demeure toujours l'agent principal de l'adaptation économique, c'est-à-dire de ce qu'on appelle en un terme mal défini l'évolution économique. Nous allons donc commencer par examiner ce grand et obscur sujet. Nous parlerons ensuite de l'adaptation négative, où l'invention ne joue qu'un rôle indirect (le premier rôle appartenant ici aux

révolatîons), et qui se résume dans h\ p?'opriélc ^ aux formes et aux transformations sans nombre. Après quoi, nous passerons aux divers degrés et aux formes variées de Tassociation, qui est, avons-nous dit, l'image agrandie et extériorisée de l'invention, et nous examinerons successivement : d'abord les formes unilatérales de l'association des travaux (esclavage, servage) et des besoins (usage primitif des présents ou des pillages) ; puis les formes réciproques, qu'il est bon de subdiviser : l"" associations spontanées de production (division du travail) et association spontanée de consommalion (échange) ; 2"" associations réfléchies, proprement dites \ soit de production (grande industrie, trusts), soit de consommation (mutualités, coopératives) . Les associations monétaires, financières, auront lieu aussi de nous arrêter.

Un dernier mot. Toute Téconomie politique d'Adam Smith et de son école est fondée sur le postulat de l'accord spontané des égoïsmes : de là les harmonies économiques de Bastiat. La question est de savoir si les égoïsmes s'harmonisent d'eux-mêmes ou artificiellement. Cette question est tranchée dans un sens opposé à celui de Smith pour quiconque a embrassé dans son ensemble l'opposition économique, qui nous a montré l'hostilité si fréquente, et si souvent essentielle, radicale, des intérêts. 11 s'ensuit que Tharnionisation des intérêts ne peut être obtenue que moyennant des artifices. Ces artifices sont les inventions.

(1) Les associations proprement dites dérivent directement de Tinvention, car elles se conforment à un plan individuel, qui a dû être imaginé par quelqu'un ; les associations spontanées, n'en dériv ent qu'indirectement par le fractionnement entre plusieurs hommes de diverses opérations exécutées d abord ou conçues par un seul.

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