CHAPITRE II
Dans notre théorie des prix^ c'est-à-dire de la valeur-coût, nous avons dit qu'il y avait un autre sens du mot valeur; et c'est le moment d'en parler, puisque sous cet aspect, qui est le meilleur et Tinverse psychologique du premier, la valeur des choses augmente avec le nombre et la variété des inventions. Si les économistes n'entendent guère la valeur suivant cette acception, parce qu'ils préfèrent le mot utilité, le langage courant lui fait sa large part. On dit couramment, et justement, que la valeur d'une idée s'accroît quand ses applications se multiplient; on dit de même que la valeur d'une machine augmente quand elle trouve de nouveaux emplois. Un député dira : « Cette profession do foi m'a valu toutes les voix de telle commune. » Ici valu ne veut pas dire coûtée mais précisément le contraire. On dira d'une jeune fille qui s'est mariée à la suite d'un bal : ce ce quadrille lui a valu son mariage. » Si ce bal, au contraire, avait eu pour effet de faire rompre son projet d'union, on dirait : « cette danse lui a coûté son mariage. » En somme, une chose vaut : l"" ce que coûte son acquisition, le sacrifice que son acquisition exige ; 2^ ce qu'elle permet d'acquérir par l'usage qu'on en fait ou qu'on peut en faire, le service qu'on obtient d'elle ou qu'on en attend. Toute chose a ainsi une valeur-coût et une v alexir -emploi ^ un prix et une utilité, et les deux, quoiqu'intimement liées, progressent d'un pas très inégal, souvent même en raison inverse Tune de
Fautre. C'est ce que Bastiat entendait dire quand il opposait l'utilité gratuite à Tutilito onéreuse. Il y a beaucoup de vérité dans ses aperçus à ce sujet. Si son optimisme en cela ne l'a pas abusé, c'est qu'ici le résultat qu'il proclame providentiel, à savoir le développement incessant de l'utilité gratuite aux dépens de Futilité onéreuse — ou de la valeur-emploi aux dépens de la valeur-coût — est l'effet nécessaire de la Logique, individuelle ou collective, qui travaille sans cesse à arranger et réarranger les multitudes d'idées et de besoins, de jugements et de desseins, de croyances et de désirs, juxtaposés pêle-mele dans la société ou dans chaque esprit, de manière à ce qu'ils se contredisent ou se contrarient de moins en moins et se confirment ou s'enlr'aident de plus en plus. A chaque degré nouveau de cette élaboration harmonisatrice, c'est-à-dire à chaque invention qui permet d'utiliser d'une nouvelle manière, soit en produisant, soit en consommant, un produit antérieur, Y emploi de ce produit augmente et son coût diminue; et cela signifie que sa valeur de production et sa valeur de consommation (deux aspects complémentaires de son emploi) varient pour ainsi dire en raison inverse de sa valeur d' échange. Ces trois sens de la valeur doivent être nettement distingués \
Les principaux procédés employés par la Logique sociale pour avancer dans la voie de l'harmonisation positive des intérêts sont, avons-nous dit, Y échange eiV association^ mais, avant tout, Y invention^ qui est à l'origine de tout nouvel échange comme de toute nouvelle association.
L'échange, il est vrai (dont la vente et l'achat ne sont qu'une espèce) suppose la concurrence des désirs et des jugements, le duel logique, dont la valeur-coût est le règlement. Mais l'échange n'en a pas moins pour effet de conclure l'alliance de deux désirs et de deux jugements, leur mutuelle
(1) Je me permets de renvoyer le lecteur pour compléter ce sujet à ma Logique sociale, p. 378-38:2.
assistance et leur confirmation réciproque. L'échange ainsi a deux faces opposées et juxtaposées. Quand un homme achète une paire de bottines dans un magasin, son achat a été précédé d'un conflit intérieur entre le désir de posséder ces chaussures et le regret de se déposséder du prix; et le marchand de son côté, a eu à opter, soit au moment môme de la vente, soit au moment de la fixation du prix., entre le désir de posséder le prix et le regret de se déposséder des bottines. Mais^ quand l'échange a eu lieu, c'est-à-dire quand, chez Tune des deux parties, le désir de posséder les bottines Ta emporté, et, chez l'autre, le désir de posséder le prix, ces deux désirs ont formé un accord logique des plus étroits, puisque chacun d'eux a trouvé dans Tautre un moyen de se satisfaire. D'autre part, en ce qui concerne les jugements impliqués dans cette opération, le client, avant d'acheter, a hésité entre ces deux propositions contradictoires : « ces bottines sont trop chères à ce prix, — ces bottines ne sont pas trop chères, » et la dernière a prévalu; et le marchand, avant de fixer le prix, est resté quelque temps indécis entre ces deux propositions non moins contradictoires : (c à ce prix, ces bottines sont trop bon marché — elles ne sont pas trop bon marché », et la dernière également a eu la préférence. On voit que les deux jugements qui Font emporté se confirment entre eux.
Un produit, après l'échange, ne vaut pas plus qu'avant réchange, au sens de valeur-coût. Loin de là, il vaut, en général, beaucoup moins, et, par le fait seul qu'une voiture, par exemple, a été vendue, même sans avoir servi, elle a perdu la moitié de sa valeur vénale. Mais, à Tinverse, un produit, après l'échange, vaut plus qu'avant, au sens de valeur-emploi ; il a passé, en se déplaçant, en des mains qui en feront un meilleur usage ^.
(1) Oa comprend très bien la peine que se donne Karl Marx pour tâcher de démontrer que l'échange n'ajoute aucune plus-vaKie aux marchandises échangées. Il suffît, en effet, de ce fait pour réduire à néant sa théorie de la valeur. Gomment, si un produit vaut seulement en raison de la
Le bénéfice social de l'échange, remarquons-le, au point de vue de l'harmonisation des intérêts et des pensées^ est d'autant plus grand que l'échange est plus équitable, que le prix réel s'est plus rapproché du juste prix. Si un fournisseur exploite le besoin personnel ou momentané que j'ai de sa marchandise pour me la faire payer deux ou trois fois plus qu'elle ne vaut pour la moyenne des gens, mon regret de l'argent dont je me déposséderai sera bien plus fort, et mon désir final d'acheter en sera amoindri. 11 est vrai que le désir de vendre sera augmenté chez le marchand, mais y aura-t-il compensation ? Non, et voici pourquoi. 11 résulte, comme on sait, d'un théorème de Laplace que, à fortune égale, le plaisir d'un gain ne saurait égaler le chagrin d'une perte équivalente. Cela est clair, s'il s'agit d'une grosse somme, de 20 000 francs par exemple gagnés ou perdus sur une fortune de 40 000 francs. Celui qui perd voit sa fortune réduite de moitié ; celui qui gagne voit la sienne grossie du tiers seulement. Or, au degré près, si petite que soit la somme, le môme phénomène se produit. Puis, toute diminution de ressources, en revenu ou en capital, est sentie comme la privation de jouissances connues, habituelles et chères, et toute augmentation, comme la perspective de plaisirs nouveaux, indéterminés et relativement indllférents puisqu'on s'en passait jusque-là. Par suite, il est faux de dire que, dans une catastrophe financière, l'enrichissement des uns fait compensation à la ruine des autres, et que l'intérêt général n'a pas à s'en inquiéter. Il n'est pas plus vrai de penser qu'il n'a rien à voir dans la répartition équitable ou léonine des avantages de l'échange dans les affaires de tout genre. La justice, en somme, est la grande voie séculaire de l'utilité sociale en progrès \
quantité de travail qu'il incarne, le déplacement de ce produit, son passage d'une main qui la désire moins à une main qui la désire plus, pourrait-il accroître sa valeur ?
(1) Le passage qui précède est emprunté à md^ Logique sociale.
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Il est désirable^ en outre, au point de vue de Tharmonisation croissante des désirs et des jugements économiques, du plus grand bien de tous, que le juste prix devienne un prix de plus en plus abaissé \ 11 en est ainsi pour deux raisons : premièrement, parce que cet abaissement rend l'article coté plus bas accessible à un plus grand nombre de bourses et multiplie d'autant les échanges, dont chacun est un bien social nouveau ; secondement, parce que dans le cœur de chacun de ceux qui, au prix ancien, auraient encore acheté, le prix nouveau a pour effet de rendre plus inégal encore le duel intérieur des désirs et des jugements et plus facile le sacrifice du désir ou du jugement vaincu. Sans doute, chez le vendeur, à Tinverse, le plaisir de vendre, à ce prix amoindri, s'est affaibli ; mais il s'est multiplié. Somme toute, il y a eu gain pour la société.
Après ces quelques mots sur la valeur-emploi^ essayons de formuler quelques considérations générales, si périlleux qu'il soit de généraliser ici, sur les conditions psychologiques ou extérieures de l'invention, sur ses différentes classes, sur ses principales conséquences sociales, et enfin sur la direction apparente de ses déroulements à travers des méandres infinis.
Sur les conditions physiologiques de l'invention, nous ne savons pas grand'chose de net, si ce n'est que ce travail de création cérébrale congestionne plus ou moins le cerveau. c< Pouls petit, contracté, la peau pale, froide, la tete bouil-
(i) M. Hector Denis, dans son IJistoive des prix, si fortement pensée et documentée, préconise la hausse des prix ; et il faut lui accorder qu'elle présente des avantages temporaires, notamment comme condition de la hausse des salaires. Mais celle-ci même ne saurait se poursuivre indéfiniment, et, si elle coïncide avec la hausse de tous les produits, à quoi sertelle ? 11 est désirable que, à salaire égal, le travailleur se procure une quantité croissante de produits, grâce à leur dépréciation croissante.
lante, les yeux brillants, injectés, égarés : telle est la description classique de cet état, d'après Ribot. 11 semble qu'il existe quelques rapports entre la fonction génératrice et rimagination créatrice. Si Ton admet, comme je suis tenté de le faire, que la génération est une sorte d'invention vitale, cette corrélation n'aura rien de surprenant. 11 est certain que, d'après les confidences de certains inventeurs, l'apogée de l'inventivité correspond chez eux, à l'âge du plus haut point de force sexuelle. De vingt-cinq à trente-cinq ans surgissent en eux les conceptions que le reste de leur vie développera, rectifiera, enluminera \ Mais celte règle, qui n'est jamais sans exception, s'applique surtout aux inventions esthétiques, et moins aux inventions industrielles qu'à toutes les autres. Eïi ce qui concerne ces dernières, la précocité de leurs auteurs est remarquable ainsi que le prolongement de leur fécondité jvisqu'à la vieillesse. Dès l'adolescence, dès l'enfance même, se révèlent leurs aptitudes spéciales par la construction de petites machines, d'une ingéniosité souvent frappante. 11 n'est pas de cour de collège qui ne possède son petit mécanicien en herbe, son ingénieur-né, constructeur d'instinct comme le castor.
La psychologie de Thomme d'imagination, en tout ordre d'idées, a été très bien tracée par Ribot et aussi, à un point de vue moins étendu, par Paulhan, qui insiste avant tout sur la logique et la téléologie propres de l'inventeur. Cela s'accorde, au fond, avec Tidée de Ribot, que Timaginatif n'est pas seulement un rêveur, mais un passionné, dont l'idée fixe s'alimente d'un sentiment fixe. 11 n'y a pas,
(1) Un inventeur, correspondant de Hibot, lui écrit : « Mon imagination a été la plus intense vers Tage de vingt-cinq à trente-cinq aus environ (j'ai actuellement quarante-trois ans). Après cette période, il semble que le reste de Texistence ne sert qu'à produire les conceptions moins iu) portantes, formant la suite naturelle des conceptions x)rincipales, nées pendant la période de jeunesse, w
(2) Essai su?^ Vhnaffiiiatlon créatrice (1900). — Paulhan, l^sycholoc/îe de rinveniion (1901). — Voir aussi : Séaiiles, Essai sin^ le génie dans l'art : Souriau. Théorie de l'invention^
d'après lui, d'invention qui n'implique un élément émotionnel, un désir, et il n'est pas d'émotion — peur ou colère, tristesse ou joie, haine ou amour, etc., — qui ne puisse être un ferment d'invention. Cette préoccupation tenace nous explique la distraction profonde du génie, sa « finalité interne » qui, lorsqu'elle se rencontre avec un « hasard extérieur » qui la favorise, suivant une bonne définition de M, Souriau, devient féconde. Voilà pourquoi, dans sa rêverie voisine de riiallucination, les images tendent à devenir les états forts et les sensations les ctats faibles^ à Tinverse de l'état normal. Cette tendance contre nature peut se réaliser plus ou moins; son terme dernier, c'est la folie, qui se trouve être ainsi, non pas la condition du génie, comme on l'a conjecturé à la légère, non pas même l'accompagnement habituel du génie, mais sa maladie accidentelle et sa chute dans l'excès qui l'anéantit. Il ne faut pas confondre non plus avec la mégalomanie de l'aliéné la foi en sa mission qui est nécessaire à l'inventeur pour le soutenir dans ses luttes, dans son dévouement à son idée.
Quand le moi s'absorbe longtemps en un but, il est rare que le sous-7noi^ ce qu'on appelle abusivement l'inconscient, ne participe pas à cette obsession, ne conspire pas avec notre conscience, ne collabore pas à notre travail mental. Cette conspiration, cette collaboration d'une domesticité fidèle et cachée que nous portons en nous, c'est \ inspiration^ qui, toute mythologie écartée, ne demeure pas moins mystérieuse. Sans l'activité continuelle de cette ruche intérieure, de cette foule de petites consciences (peut-être) auxiliaires et servantes de la nôtre, il n'est pas, à vrai dire, un seul phénomène de la vie intellectuelle la plus ordinaire, une seule association d'idées renaissantes à propos, remémorées au moment voulu comme par un bibliothécaire invisible et infiniment diligent, qui puisse être expliquée. Mais il est des cas où ce secours que le moi reçoit du sous-moi nous saisit d'étonnement par son abondance ou par Timpor-
tance de ses résultats^ ou par la solulion soudaine qu'il apporte à des problèmes agités en vain pendant des jours et des mois, et les poètes, en cas pareil, se disent inspirés. Les savants et les ingénieurs auraient aussi bien le droit de le dire. — Et c'est là une des raisons pour lesquelles le travail de Tinventeur ne saurait être confondu avec le travail proprement dit, avec le travail du travailleur, oii il n'entre aucune collaboration notable de TinconscienL
Dans son énumération des diverses formes ou des diverses voies de rimaginalion poétique, artistique, mythologique, scientifique, morale, politique, économique, etc., qu'il étudie successivement, M. Piibot subdivise avec raison Yimafjination économique en deux branches : Timaginalion industrielle et rimaginalion commerciale. Nous y reviendrons. Je ne lui reprocherai que d'avoir omis dans son casier, d'ailleurs si substantiellement rempli, une case importante, Y imarjination linguistique^ source de l'invention verbale. N'a-t-elle pas dû être la première grande manifestation du génie humain? Elle est née, comme Tinvention mythique, de la logi(iue de l'analogie. Le besoin de personnification s'est fait jour, dans la parole, par la phrase oii tout sujet est conçu comme un moi, et, dans la pensée, par Yanimisme. Dans les littératures, les métaphores, les ce bonheurs d'expression », procèdent de cette môme logique analogique, et doivent compter parmi les inventions (à la fois esthétiques et pratiques) les plus réussies, les plus imitées qu'il y ait. Quelle prodigieuse dépense d'invention verbale suppose la création d'une langue, ou simplement d'un dialecte ! Et, si Ton songe à la diversité infinie, à la multiplicité innombrable des idiomes primitifs, dont le nombre n'a fait que décroître, on ne doutera pas que la parole ait été le premier exercice imaginatif de l'homme préhistorique, en réponse au plus urgent de ses besoins, celui de l'action inter-mentale. Dans une certaine mesure, en effet, les diverses espèces linguistique, mythologique, poétique, scientifique, indus-
trielle, etc., de rinciagînaLion, semblent avoir atteint Tune après l'autre, le point de leur floraison la plus éclatante, quoiqu'elles aient de tout temps coexisté, et cette série à certains égards est irréversible. Il en est ainsi au cours de la vie de Tindividu lui-même, quand, ce qui est assez fréquent, il change d'aptitude en passant d'un âge à l'autre. Ribot cite comme une exception extraordinaire l'exemple suivant. « Je peux citer, dit-il, le cas d'un savant connu qui a débuté par le goût des arts (surtout plastiques), a traversé rapidement la littérature, a consacré sa vie aux sciences biologiques oîi il s'est fait une réputation méritée, puis, sur le retour, s'est dégoûté totalement des recherches scientifiques pour revenir à la littérature et finalement aux arts qui l'ont repris tout entier. »
— Les conditions sociales de l'invention sont bien plus faciles à préciser que ses conditions industrielles. Et nous les avons souvent mises en lumière. C'est à ce point de vue, notamment, que bien des inégalités de classe et des injustices du sort reçoivent une certaine justification. Car il est des classes, comme des nations, bien plus inventives que d'autres, et dont la supériorité s'explique ainsi. L'invention étant fille du loisir et de l'étude, c'est dans les classes aisées, dans les professions libérales, qu'éclosent en général les idées destinées à révolutionner les métiers manuels, et à élever le niveau des classes populaires. C'est une erreur d'attribuer aux ouvriers une grande part dans l'invention des machines, ou du moins dans leur idée-mère. Notre Académie des sciences a beaucoup contribué à leur conception à la fois et à leur vulgarisation. Au xv!!!"" siècle, c'est elle que l'on consulte à propos de toute invention, et ses plus grands savants, tels que Réaumur, sont des inventeurs. Réaumu fît faire des progrès à la métallurgie, à la faïencerie, etc. Vaucauson, autre académicien, n'est connu que par son canard automatique ; il n'en a pas moins inventé les machines les plus utiles, qui ont fait progresser le tissage de
la soie. — La part des nations dans rinventivîlé n'est pas moins inégale que celle des classes, et s'explique aussi par des considérations plutôt sociales que biologiques, par des influences d'éducation plutôt que de race. Et les nations les plus inventives ne sont pas toujours celles qui profitent le plus de leurs bonnes idées. On le voit par les Expositions universelles, qui ont cela de particulier, qu'elles établissent entre les Etats une comparaison au point de vue de l'invention industrielle beaucoup plus qu'au point de vue de la prospérité industrielle, c'est-à-dire de la propagation imitative des inventions. Aussi le classement des nations, dans ces grands concours internationaux, est-il bien différent de celui que suggère la lecture des statistiques de l'industrie et du commerce.
L'influence du milieu social a été souvent exagérée et entendue en ce sens abusif que l'homme de génie est une simple résultante des masses, un êtr^ purement représentatif de son milieu. S'il en était ainsi, comme le remarque Ribot, il ne commencerait pas toujours par susciter dans son milieu tant d'oppositions. Mais c'est son milieu qui lui apporte tous les éléments dont son invention n'est que le croisement original. Prenez une machine quelconque, vous n'y trouverez que des machines plus simples, des ressorts et des forces qui, séparément, étaient connus et répandus avant elle. De ces inventions antérieures, propagées par l'exemple, et se rencontrant dans un cerveau spécial, la conception nouvelle est éclose. Toute invention, quelle qu'elle soit, théorique ou pratique, n'est qu'une combinaison d'imitations. Mais c'est la nature de cette combinaison qui reste à expliquer. D'abord, cette synthèse suppose une analyse préalable, une abstraction qui a dissocié les éléments des inventions anciennes et y a entrevu la possibilité de nouvelles associations. Et cette dissociation, comme cette association, s'opère par un besoin intense de finalité ou de logique, suivant qu'il s'agit dune invention pratique ou
théorique. Dans Tidée d'un nouveau type architectura], le type ogival par exemple, il n'y a que des figures déjà vulgarisées, mais leur rapprochement pour la première fois n'est pas une simple rencontre cérébrale ; cette rencontre a suscité ridée de leur adaptation commune à un but qui, pour la première fois, s'est trouvé réalisé de la sorte : ce but, en général préexistant, souvent très ancien, c'est, par exemple, dans le cas du style ogival, d'exprimer avec force certains élans ou certains frissons du cœur chrétien, des espérances et des terreurs caractéristiques. Tout concourt à cette fin dans l'architecture gothique, en môme temps qu'elle répond au besoin de rassembler des foules plus vastes autour de la chaire ou de l'autel. — L'invention du moulin à vent, ne contenait, elle aussi, que des éléments usités depuis des siècles : meules, force motrice des vents, tour, toiture mobile... L'ingéniosité a été de faire concourir ces choses à la réalisation meilleure dlun vœu bien antique : moudre la farine avec le moins de fatigue possible. Vues sous cet aspect, rassemblées ainsi, ces choses, qui paraissaient auparavant étrangères les unes aux autres, se présentent comme collaboratrices. — De même, quand Huyghens a eu Tidée de la théorie ondulatoire de la lumière, les phénomènes du rayonnement lumineux et ceux de la propagation des ondes sonores ou des rides formées par le vont à la surface d'un lac, ont été aperçus par lui comme des conséquences d'un même principe, des applications d'une même formule, après avoir passé jusque-là pour être sans rapports entre eux.
La conception inventive peut être, on le voit, utilitaire ou désintéressée, c'est-à-dire avoir pour objet un rapport de moyen à fin ou de conséquence à principe (d'espèce à genre) ; ce qui ne l'empêche pas, dans les deux cas, dans le premier aussi bien que dans le second, d'être un fait purement intellectuel, un raisonnement, j'ajoute un raisonnement déductif, provoqué, il est vrai, par un ferment de passion, de désir spécial, que cette conception satisfait, mais
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qui n'a rien de commun avec les désirs tout autres que cette conception, quand elle est de nature utilitaire^ est destinée à satisfaire. — Autre chose est la conception de l'invention industrielle, autre chose la volonté de la réaliser. Je remarque à ce propos la comparaison établie par M. Ribot, et aussi par M. Paulhan, entre Vinvention et la volition. ce L'imagination, dit le premier, est dans l'ordre intellectuel ce que la volonté est dans Tordre des mouvements. » L'imagination créatrice a ses avortements comparables aux impuissances du vouloir. Les rêveries sont l'équivalent des aboulies. L'imprévu est le caractère commun de l'invention et de la décision volontaire. A l'une comme à l'autre il est essentiel de ne pouvoir être prédites d'avance. Peut-être ces analogies, d'ailleurs frappantes, vont-elles prendre une autre signification si nous faisons observer que dans tout acte de volonté il y a, au fond, une invention petite ou grande, un plan plus ou moins nouveau (car, sans cela, il y aurait habitude et automatisme) dont il n'est que l'exécution. Tout acte de volonté est précédé d'un syllogisme téléologique qui a conclu à un devoir d'action. Or, est-ce qu'un syllogisme, un raisonnement quelconque, n'implique pas toujours une invention, et est-ce qu'une invention n'implique pas un syllogisme, implicite ou formulé? De deux prémisses rapprochées, qui sont deux propositions, affirmatives ou négatives, je déduis une troisième proposition qui exprime un nouveau devoir d' affirmation : voilà le syllogisme logique, scolastique, ordinaire. De deux prémisses rapprochées, dont Tune exprime une volition, un but, et dont l'autre exprime un moyen adapté à ce but, je déduis un devoir d'action qui consiste à mettre en œuvre ce moyen : voilà le syllogisme de finalité.
Je sais bien qu'il est de tradition dans les écoles que le syllogisme n'est pas un procédé de découverte, qu'il n'est qu'une méthode de vérification, tandis que les fameux canons de l'induction seraient les seules et les véritables
Taude. — Ps^ch. écon. II. — 16
voies de rinvenlion. Mais c'est précisément le contraire qui me paraît vrai \ Avant toutes recherches expérimentales, il faut d'abord une hypothèse, fondée sur une association de jugements d'où l'on a déduit, à titre de simple possibilité plus ou moins probable, une conclusion conjecturale. C'est ensuite pour faire hausser cette conjecture sur l'échelle des probabilités jusqu'à la certitude, ou, au contraire, pour la dépouiller de toute apparence de vérité, que les méthodes empiriques sont utiles. Elles servent à le vérifier. En syllogisant, à son insu le plus souvent, un Pasteur, un Helmholtz, un Lavoisier — qui commence par « soupçonner » l'existence de l'oxygène avant delà démontrer expérimentalement — font acte d'invention. En expérimentant, ils font des constaU qui démontrent le caractère réel ou imaginaire de l'hypothèse inventée -
ÎII
■Ce caractère déductif qui est essentiel à l'invention explique l'enchaînement des théorèmes ou des lois successivement formulés par une science et des outillages successifs d'une industrie. Mais, pour avoir été déduite, chacune de ces innovations n'en a pas moins été inattendue, impossible à prévoir, et en partie fortuite. Quand, dans une exposition rétrospective, on regarde la série des moyens de locomotion depuis le palanquin jusqu'aux locomotives les plus récentes, comme quand on regarde dans un muséum la
(1^ M Paullum a bien vu qu'il existe des rapports entre rinvention et le raisonnement, mais il ne les précise pas et les croit plus superficiels peutare qu'ils ne sont. « Le développement de 1 invention rappelle ici ditil à nropos des procédés de composition propres a bardou et a Zola — enchainemenldes termes du syllogisme. Aussi voyons-nous le raisonnement li.malô comme procédé d invention par M. Sardou. et la déduction être éSîment invoqué dans le cas de M. Zola. » Et il ajoute que, d après Bmet, chez Sardou « le procédé de travail conserve toujours la même nature ^svchoîi" que, c'est le raisonnement. C'est avec du raisonnement que Sardou conduit une pièce depuis le point de départ jusqu'à l œuvre complète » A plus forte raison, ou avec plus de raison apparente, pouvonsnous dire que toute invention industrielle, mécanique, est syllogistique.
série paleontologîque des vertébrés, depuis les premiers rudiments de la marche, de la natation ou du vol jusqu'à leurs perfectionnements supérieurs, on est saisi d'une double impression de logique et de bizarrerie qui est tout le mystère de l'individualité vivante, toujours originale quoique toujours conclue de ces deux prémisses rapprochées qui sont ses parents-
Même au cours de Targumentation d'un logicien impeccable, l'éclosion de chaque argument nouveau dans son esprit et sous sa plume estune trouvaille qui cause une surprise. Elle est due à l'insertion spontanée d'un souvenir sur un autre souvenir; en sorte que le déroulement de la dissertation la plus constamment orientée vers son idée-maîtresse n'est jamais rectiligne et suit un tracé pittoresque. Mais il est très rare qu'il n'y ait ainsi qu'une seule logique en œuvre dans un cerveau, et, à plus forte raison, dans une société, grand cerveau collectif et immensément compréhensif. Les déductions les plus diverses, les plus contradictoires entre elles, s'y avancent par zig~zags, se croisant, se déviant, s<î confondant parfois puis se séparant de nouveau. Les hypnotiseurs ont remarque que, entre l'hypnose profonde et le réveil complet de quelques-uns de leurs sujets, il existe un état intermédiaire, une veille somnamhidique^^ pendant laquelle ceux-ci restent suggestibles et accueillent pele-mêl^ des suggestions contradictoires superposées en eux et accumulées. Il pourrait bien en être de la raison et de la liberté des gens plongés dans un milieu social intense oii ils agissent profondément et à leur insu les uns sur les autres, comme des hypnotisés dont il s'agit. Même au xiu'' siècle, à l'époque où le système catholique avait atteint sa perfection et sa pureté relatives, on est surpris de voir tout ce qu'il entrait d'éléments anlichrétiens, je ne dis pas seulement non-chrétiens, dans les mœurs, les lois, les institutions. La
(1) C'est Texpression de Delbœuf. V. à ce sujet la Revue philosophique de février J887.
facilité avec laquelle une idée en désaccord avec rorthodoxie se glissait dans les esprits est assez remarquable. L'empereur Frédéric 11, — le bras droit de rÉglisCj, après tout — recevait à sa table, ensemble, des évêques et des émirs, et souvent des ecclésiastiques en faisaient autant. Spencer a bien mis en lumière, dans son Introduction à la Science sociale^ la contradiction entre cette « religion de la haine » et cette « religion de Tamour qui coexistent depuis la naissance du christianisme en tout pays chrétien. Quand la logique sociale est chose si complexe et passe son temps à se combattre elle-même à coups d'inventions différentes, la mêlée des inventeurs est, naturellement, pleine des péripéties les plus surprenantes.
Comme exemple de déductivité capricieuse et logique à la fois, et les deux au plus haut degré, on peut citer la série des modes féminines, qui passe pour le domaine de la fantaisie pure. Comment sont inventés les nouveaux modèles qui, chaque année, sont mis à la mode par une élite d'élégantes et se propagent ensuite de Paris aux grandes villes, de cellesci aux petites villes et aux campagnes, dans toutes les couches sociales depuis les plus riches jusqu'aux plus pauvres, conformément à la loi générale des exemples ? M. du Maroussem va nous l'apprendre ^ Cet auteur n'admet pas les peintures faites par certains journaux de ce scènes d'inspiration » d'oîi jaillirait Tinvention d'un nouveau type de vêtement, ou plutôt, remarquons-le, d'une nouvelle variante d'un type régnant. Car le but poursuivi, le problème auquel il s'agit de trouver une réponse, est toujours de satisfaire ce cette double exigence, en apparence contradictoire, des élégantes : être mise comme personne et être mise comme tout le monde. » Il n'y a là nulle contradiction à vrai dire, ce n'est qu'une difficulté qui consiste « à découvrir une idée originale dans le ton général de la mode (déjà régnante) ». Ce but étant donné. Ton voit que le problème posé est susceptible
(1) Le vêlement à Paris y t. «II.
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de multiples solations, qu'il s'agit de formuler, de déduire en quelque sorte, et entre lesquelles il faudra choisir. D'abord, grandes lailleuses et grands couturiers font appel aux artistes. « Des dessinateurs et des dessinatrices appartenant aux classes libérales soumettent leurs fines aquarelles : ils ont fait descendre de leurs cadres les dogaresses du xv® siècle, les ligueuses duxvi'' siècle, les marquises et les incroyables du xYni"^ siècle, afin de donner par elles à leurs arrièrepetiles-filles une savante leçon de coquetterie. Puis Ics/^r^mières d'atelier ont dû créer la partie technique. » Autrement dil, les inventions sont nées non des tailleurs et tailleuses qui en profitent, mais d'artistes qui ont dû, pour les concevoir, combiner, en vue du but que nous savons, des types de vêtements du passé avec le type actuellement admis. « Toujours, d'ailleurs, les créations se multiplient par l'imitation des créations voisines. Les plagiats constituent la coutume courante des ateliers rivaux. » Il y a, en efî^et, concours de modèles en projets, qui se disputent le cœur des élégantes. Ce concours public a lieu dans certaines réunions, telles qu'un grand mariage, le Grand-Prix de Longchamps. Le jury, c'est-à-dire un aréopage des plus frivoles, décide ce qu'il lui plaît, et sa décision est docilement acceptée par le monde entier.
— L'importance du côté accidentel des irtventions a été si souvent méconnue, parce qu'on a cru à tort y voir la négation de leur caractère logiques qn^il importe d'y insister encore. Ce qu'il y a de fortuit dans Tinvention nous est
(1) Nous trouvons dans un passage de Bacon, — où il exagère le caractère accidentel des inventions, — la confusion d'idées signalée ici : «... Vous n'oseriez dire que Proniélhée dut à ses méditations la connaissance de la manière d'allumer du feu et qu'au moment où il frappait un caillou pour la première fois, il s'attendait à voir jaillir du feu; mais vous avouerez bien qu'il ne doit cette invention qu'au hasard..., et que c'est à la chèvre sauvage que nous devons celle des emplâtres, au rossignol celle des modulations de la musique, à la cigogne celle des lavements, à ce couv^ercle de marmite qui sauté en l'air celle de la poudre à canon ; en zen mot c'^est au hasard et à tout autre chose que ta dlatectique que nous avons obligation de toutes ces découvertes, »
2i:G L'ADAPTATK^N ÉCONOMIQUE
démontré d'abord par la dissemblance des industries observées chez les insulaires de FOcéanie, c'est-à-dire chez les sauvages qui ont eu le moins de relations mutuelles et ont le plus vécu sur un fonds d'inventions autochtones. Les lacunes de celles-ci sont parfois extraordinaires. Les Otahitiens que visita Wallis en 1767 étaient déjà en possession de certaines industries et même d'arts grossiers, comme sculpteurs et musiciens ; ils savaient faire le feu^ et avaient des recettes culinaires que le capitaine anglais jugeait exquises. Cependant ils ignoraient la poterie et ne connaissaient que des plats d'écorces ou des coupes de noix de coco. Bien mieux^ eux qui faisaient si bien le feu^ ils n'avaient aucune idée de Teau chaude, et la vue d'une marmite ou bouillait de Teau les comblait de stupéfaction. Ils n'avaient pour couteaux que des coquilles, pas même des silex. C'est que, livrée à elle-même, une tribu insulaire, si ingénieuse soit-elle, découvre fort peu de choses, un peu au hasard, et ne pousse jamais loin les conséquences, les plus naturelles en apparence, de ses bonnes idées. Aussi ce qu'une peuplade a découvert est rarement ce qu'une autre a trouvé dans Tile voisine ~. Si, au lieu d'être agglomérée en quelques grands continents, la terre émergée des mers était morcelée en myriades de petites îles, séparées par des mers de navigation dangereuse, il est infiniment probable : L'que, nulle part, dans cette Micronésie couvrant la mappemonde, la civilisation ne se serait développée ; 2' que ces innombrables embryons de culture humaine feraient un bariolage
(1) Cerlaiiics peuplades, quoique continentales, et ayant par suite plus de facilités pour connnuniquer avec d'autres, ignoraient le feu au xvni^^ siècle encore ; par exemple les Indiens à lo)ifjues oi^eUles de la (^uyane, comme nous rapprend une [Letli-es édifianles) de 1730. Ces sauvages étaient encore à Tàge de la pierre polie ou plutôt des cailloux aiguisés les uns contre les autres.
(2) La même remarque est applicîxble à des peuples déjà avancés en civilisation, quand, bien qu'assez rapprochés parfois, ils sont sans relations mutuelles. Par exemple, nous soujmes surpris d'apprendre que les Péruviens deslucas connaissaient la balance et que cependant les Aztèques l'ignoraient.
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incohérenL Seul le mutuel stimulant, seul le mutuel échange de ces découvertes spontanées a permis à quelques-uns de ces essais d'humanité de se civiliser, et à leur ensemble de s'harmoniser en se fusionnant.
Ce qu'il y a de capricieux et de fortuit dans la direction du génie inventif cessera d'étonner si Ton songe qu'il commence presque toujours par être au service d'un jeu ou sous la dépendance d'une idée religieuse ou superstitieuse. Beaucoup d'institutions économiques ont une origine reh'gieuse. Grant Allen ^ a cru, et il n'est pas le seul, découvrir dans le totémisme Texplication des premières pratiques agricoles. Partout on voit se confondre, au début des évolutions économiques, « les marchés avec les fêtes de TÉglise, les pèlerinages avec les voyages des marchands, les missions avec les travaux de colonisation, les trésors des temples avec l'office des banques, chez les païens et les musulmans comme chez les chrétiens », et, en remontant plus haut, le lien des deux ordres de phénomènes est encore bien plus intime. Par suite, de la nature des idées mythologiques, qui sont si bizarrement variables d'une peuplade à l'autre, dépend la nature des inventions accueillies. Elle dépend aussi de la manière dont on s'amuse. Galton explique la domestication des animaux comme une suite de Thabitude de l'homme de jouer avec eux. Et, à l'appui de cette idée, on peut remarquer avec Roscher que les Peaux-Rouges, qui auraient négligé, d'après lui, de domestiquer le bison et le renne, animaux utiles, savent fort bien apprivoiser des perroquets et des singes, aussi nombreux que les hommes dans beaucoup de leurs huttes. L'observation de Galton pourrait être généralisée dans une large mesure. L'évolution sociale commence et finit par des jeux et des fêtes. C'est en se jouant que l'homme a appris peu à peu tous ses modes de travail ; et le développement des industries les plus pénibles, les plus
(1) Voir Rivlsta di sociologia, sept.-oct., 1899, article de Salviolt sur gli asorili delV agricultura.
ingrates^ tend à rendre la vie plus joyeuse, à y remplir de plaisirs plus variés les loisirs plus longs. Le travail est une phase à traverser entre rinsouciance paresseuse des primitifs et la gaîlé vive des civilisés futurs.
Si les sauvages étaient aussi misonéistes qu'on le croit, ils ne se communiqueraient pas les secrets industriels découverts dans chacune de leurs tribus, et alors la dissemblance de ces secrets, la bizarrerie de leur juxtaposition, fi'apperaient les observateurs. iMais, heureusement, Thorreur que les primitifs auraient pour les nouveautés est une légende apocryphe. Chez eux, la masse est, comme chez nous et plus que chez nous, à la fois prompte à s'engouer de Texotique et cependant routinière; mais Télite échappe souvent au joug de la coutume. Il y a toujours un novateur parmi les insulaires mêmes. Le plus souvent, c'est un chef, un aristocrate du pays, ou bien une reine, comme cette « princesse otahitienne » de quarante-cinq ans qui s'était éprise de Wallis. « Un des principaux de sa suite, ajoute ce grand navigateur, nous sembla plus disposé que le reste des Otahitiens à imiter nos manières : nos gens, dont il devint bientôt Tami, lui donnèrent le nom de Jonathan. On le revêtit d'un habit à l'anglaise qui lui allait très bien. Il voulait se servir d'un couteau et d'une fourchette, mais, quand il avait pris un morceau, entraîné par la force de l'habitude, il portait la main à sa bouche, et sa fourchette allait vers son oreille. » A plus forte raison les sauvages s'imitent-ils entre eux. De là cette similitude relative de leur état social, qui abuse les voyageurs et quelques sociologues sur ce qu'il y aurait à'instinctif ei de nécessaire dans leur développement.
Quand même il serait vrai, ce qui n'est pas, que d'une invention donnée, relativement simple, une seule autre, relativement complexe, peut se déduire, c'est-à-dire que les inventions se suivent comme les anneaux d'une chaîne unique, il n'en serait pas moins certain que ces anneaux se succèdent à des intervalles très variables, tantôt de quelques
jours ou de quelques mois, tantôt de plusieurs siècles; et cette différence, qui tient au hasard des circonstances, a des conséquences incalculables. Il était certainement plus facile de découvrir que l'aimant attire le fer, comme l'ont fait déjà les anciens, que de remarquer qu'il se dirige vers le pôle; et l'on comprend dès lors très bien que la première de ces deux découvertes ait été antérieure à la seconde ; mais il n'était nullement nécessaire pour cela qu'elles fussent séparées par plus d'un millier d'années. Or, supposons que cet intervalle eût été sensiblement plus long* ou plus court, et imaginez les déviations que le cours de l'histoire aurait subies. Si les Romains ou les Carthaginois avaient connu laboussole, il est probable qu'ils eussent découvert l'Amérique. Qu'on songe à l'effet produit par ce miraculeux voyage transatlantique opéré sous les Antonins ou sous les Sévères : quel réveil du monde endormi ! quel coup de fouet donné à l'activité languissante de ce temps-là, à l'esprit de conquête et d'entreprises de tout genre, au prosélytisme chrétien !
Et, puisqu'il s'agit de la plus grande découverte des temps modernes, achevons de montrer par cet exemple les effets durables, incessamment grossis, que peuvent avoir les contrecoups fortuits des événements. Eût-on pu deviner que la prise de Grenade par les troupes de Ferdinand et d'Isabelle aurait une influence directe et décisive sur la découverte du Nouveau-Monde ? Pourtant, rien de plus manifeste. En effet, Colomb, avant la prise de la ville des Maures, venait d'essuyer, de la part de ces deux souverains, un second et plus humiliant refus, qui l'avait profondément découragé. Rebuté par ses compatriotes génois, puis par le roi du Portugal, puis par le roi d'Angleterre, enfin, et deux fois de suite, par les monarques espagnols, il ne lui restait plus qu'à subir sa destinée. Mais Grenade est prise, et aussitôt les dispositions intimes de Ferdinand et d'Isabelle, d'Isabelle surtout, sont changées à son égard. Cette conquête les a mis en appétit d'expansion plus vaste, les a rendus plus confiants et plus
entreprenants. Ils accueillent les nouvelles ouvertures des protecteurs de Colomb, et, quelques mois après^ TAraérique était abordée par ses caravelles.
Toutes choses égales d'ailleurs, une invention devenue possible a d'autant plus de chance de se réaliser que le genre de problème dont elle est une des solutions éventuelles préoccupe davantage les esprits, et des esprits plus nombreux et plus éclairés. Mais, précisément, un besoin est stimulé, jusqu'à un certain degré du moins, par ce qui le satisfait, et le génie inventif se tourne d'autant plus vers un ordre de recherches, sous l'empire d'un besoin plus général et plus intense, que dans cette direction, il a été déjà fait plus d'inventions heureuses. Si donc celles-ci ont été en partie fortuites, la part du hasard ne peut qu'aller croissant dans les découvertes postérieures. Au xiv"^, au xv"" siècles, on voit naître, croître et se répandre Tavidité des découvertes géographiques et des annexions coloniales, secondée par la passion, fortifiée aussi et vulgarisée, duprosély tisme religieux au service de Tambition monarchique ou en lutte contre cette ambition. Cette avidité nait dès le moment où la découverte de la boussole (1302) rend possibles ses satisfactions. Elle se révèle d'abord chez des princes désireux de se signaler, des rois de Portugal d'abord. Jean V commence à faire explorer la côte occidentale d'Afrique, bien timidement, jusqu'au cap Boyador ; puis un coup de vent fit découvrir à un vaisseau portugais l'ile de Madère. Si petite que fût Tile, ce fut un encouragement donné à l'esprit d'aventure. On pousse alors plus loin l'exploration de la côte africaine, on découvre les îles du Cap-Vert et les Açores, et, à chaque découverte,, la soif des voyages redouble et se répand. Chez Jean II, cette passion devient une obsession. Sous son règne et par ses ordres eut lieu le long voyage de Barthélémy Diaz, qui attei-^ gnit le cap de Bonne-Espérance. C'est à l'exemple desprinces^ portugais que les souverains espagnols, anglais et français, favorisent à leur tour les longs voyages maritimes. En
vérité^ cette suite d'explorations réussies est si méthodique que la part de raceidentel semble s'y réduire à presque rien, mais, si l'on songe que, sans la découverte de la boussole, qui est toute fortuite, cette série ne se fût pas déroulée, parce que la fin visée par ce déroulement ne se fût pas imposée aux âmes, on est forcé de convenir que le lias ird a droit de revendiquer en grande partie la paternité de ces merveilleux progrès de la géographie.
Puis, ce qu'on trouve est si rarement ce qu'on cherchait! Et il y a si peu de ressemblance et de proportion entre le résultat net, objectif, du labeur d'une époque, et les mobiles profonds de ses acteurs ! Combien d'âmes humaines enchaînées bout à bout, se transmettant leurs désirs et leurs espérances, leurs passions caractéristiques, plus tard indéchiffrables, il a toujours fallu pour réaliser un grand événement humain ! Qui devinerait, d'après les résultats de la colonisation espagnole au xvi'' siècle, l'état d'âme incomparable de ses grands promoteurs ? En premier lieu, l'habitude de découvrir des choses merveilleuses, des plantes et des animaux étranges, des contrées inouïes, avait développé, chez les Espagnols de ce temps, une crédulité dont on peut donner la mesure par ce trait^. Gomme ils avaient ouï dire par des insulaires de Porto-llico que, dans l'île de Bimini, Tune des Lucayes, il y avait une fontaine de Jouvence, rendant la jeunesse aux vieillards, ils étaient persuadés du fait, et c'est leur foi en ce conte bleu qui les décida à conquérir tout ce groupe d'iles, à les parcourir minutieusement avec beaucoup de peine, toujours à la recherche de la fameuse source. Colomb lui-même ne croyait-il pas avoir découvert le siège
(1) La meiiie cause n'a-t-elle pas produit, sous de tout autres formes, uu effet analogue de notre temps ? Est-ce que la j)rodigieuse inventivité du XIX'' siècle n'a pas développé aussi chez nos contemporains, sous de faux airs de septicisme, une crédulité non moins extraordinaire dont témoignent, non seulement les progrès du spiritisme et la renaissance du mysticisme, mais encore, et i^lus généralement, l'accueil avide fait par les classes éclairées, ^Darles masses même, aux nouveautés quelconques, en fait de remèdes, de réformes législatives, d'expériences de vivisection sociale à, tenter sur la foi de quelques utopistes ?
du paradis terrestre? C'est absurde, soit, mais c'est parce que toutes les imaginations espagnoles, plus ou moins, étaient montées à ce ton que toutes les audaces espagnoles ont pu se déployer et ont conquis le monde.
L'enthousiasme qui s'est emparé alors de ce grand peuple et qui est devenu une des grandes forces historiques, immense torrent à présent tari, est une exaltation, unique dans l'histoire de passions combinées, dont la rencontre et la combinaison ne se reverront plus. L'impérialisme anglais d'à présent, cette fureur de coloniser le globe pour l'anglicaniser, il est vrai, mais surtout pour l'inonder de marchandises britanniques, n'a rien de commun avec cette ambition espagnole, tout autrement complexe et généreuse, oîi se mêlaient à hautes doses prosélytisme, soif d'aventures, mirage de l'or, crédulité imaginative, curiosité passionnée, héroïsme intempérant. Un concours de circonstances, un accident de Thistoire, est à la source de cette grandeur passagère, comme un autre concours d'accidents heureux a fait la grandeur plus durable de l'Angleterre.
Car il est des accidents qui ont des conséquences indéfinies, peut-être éternelles. Et comment peut-on supposer que l'accidentel exclut le rationnel quand on voit qu'à l'origine de toute habitude il y a un caprice, et à la base de toute loi naturelle une ce coUocation arbitraire des causes » comme dit Stuart Mill? L'air, comme la mer, est sillonné d'invisibles routes que suivent dans leurs migrations périodiques les oiseaux et les vaisseaux. Et beaucoup de ces voies ont un air de nécessité, de loi fondée sur la nature des choses, tant elles sont invariables malgré leurs tortuosités. Quand les oiseaux migrateurs traversent les continents, ils suivent les vallées des grands fleuves, tels que le Rhin ou le Rhône, au lieu d'aller tout droit. Et c'est aussi le long des vallées qu'ont passé les migrations humaines, que les premiers chemins, puis les routes royales, enfin les chemins de fer même, ont été tracés. Ainsi, les accidents géologiques qui jadis ont
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tracé le cours des eaux, qui ont si capricieusement dessiné, et si arbitrairement, dans une grande mesure au moins, leur ligne de partage, ont imposé pour loi le même arbitraire éternel, le môme désordre fixe, aux voyages des animaux et même des hommes. Les sociologues de certaines écoles devraient songer à cela quand ils font consister leur science uniquement à rechercher et à formuler de prétendues lois d'évolution qui assujettiraient les transformations sociales de tous les peuples, indépendamment de leurs emprunts mutuels, à suivre le même itinéraire, en quelque sorte réglé d'avance. En admettant même qu'ils mettent la main sur quelque formule de ce genre qui ne soit pas trop démentie par les faits, n'en serait-il pas de la régularité approximative de ces changements sociaux comme de celle des voyages dont je viens de parler; c'est-à-dire ne tiendrait-elle pas à de simples accidents qui auraient eu des conséquences permanentes ? Et, dans ce cas, pourrait-on voir là autre chose que des documents intéressants à interpréter, des faits complexes à expliquer, par l'application des lois véritables de la science des sociétés, lois qu'il convient de chercher ailleurs ?
— Après ces considérations sur les conditions internes et extérieures de l'invention en général, et sur son caractère à la fois rationnel et accidentel, déductif et imprévu, occuponsnous spécialement de l'invention économique. — Elle se divise vaguement en deux grandes classes, qui se mélangent sur leurs confins : l"" l'invention industrielle, qui consiste en transformât ions de matières premières par des travaux humains, ou des fonctionnements de machines de mieux en mieux adaptées à la fabrication de certains produits ; 2"" Tinvention commerciale, qui consiste en (fJy^/a^^m^/i/s des produits ainsi fabriqués, pour rendre de plus en plus facile leur ren-
25i L^ADAPTATION ÉCONOMIQDE
contre avec les besoins individuels auxquels ils sont le mieux adaptés.
L'invention industrielle se subdivise : tantôt elle crée un produit nouveau; tantôt elle améliore simplement la production d'un ancien produit qu'elle généralise en en abaissant le prix, ce qui équivaut à la création d'un nouveau produit à l'égard des classes où le produit ancien s'introduit pour la première fois. Il n'est pas nécessaire de distinguer entre la création de nouveaux produits et celle de nouveaux besoins ; car chaque produit nouveau, alors même qu'il semble n'être que la satisfaction d'un besoiu ancien (une étoffe nouvelle, un nouveau mode d'éclairage, un nouveau mets, un nouveau jeu) enrichit le cœur humain d'un plaisir nouveau, objet d'une nouvelle direction du désir, c'ost-à-dire d'un nouveau besoin. Et, s'il est surtout donné à Tartiste et au poète d'inaugurer des sensations supérieures, des combinaisons neuves et délicates de sentiments complexes, qui font de chacun de leurs chefs-d'œuvre une vraie ce révélation », un sens ajouté à la sensibilité humaine, Tindustriel participe à ce privilège, bien qu'à un moindre degré et à un étage inférieur de l'àme.
Le progrès économique, l'harmonisation économique, due à l'invention industrielle, consiste en ce que la satisfaction des besoins les plus urgents, les plus naturels, est rendue par elle de moins en moins inconciliable, pour un nombre croissant de personnes, avec celle de besoins de moins en moins urgents, de plus en plus artificiels, c'est-à-dire sociaux et vraiment humains. Cet accord se réalise, giàce à la succession des inventions industrielles — et surtout de celles qui ont trait aux machines, — non seulement, comme il vient d'être dit, par rabaissement graduel des prix, mais encore par la diminution graduelle de la durée moyenne des travaux et raccroissement des loisirs. La productivité croissante du travail, aidé par les forces animales, végétales, mécaniques, laisse au travailleur plus de temps pour satisfaire ses
besoins deluxe, en même temps qu'il a une proportion plus grande de son revenu oa de son salaire à leur consacrer. Ce n'est pas uniquement à obtenir un maximum d'effet avec un maximum d'effort que tend le progrès livimain dans toutes ses voies — dans la voie linguistique, juridique, religieuse, politique, aussi bien qu'économique, — c'est aussi, et avant tout, à obtenir un maximum d'effet avec une dépense de temps ininima. Le temps, encore plus que la force, est Tétoffe dont la vie est faite. On refait la force perdue, on ne ressaisit pas le temps perdu. C'est donc une accumulation de petites économies de temps, en fait de travaux et de locornolion, comme en fait de communication verbale, de rites, de formalités, de fonctions administratives, qui constitue le plus net du progrès humain.
En tant qu'elle abaisse le prix des objets de désir déjà existants, l'invention diminue momentanément l'intensité de la lutte entre les désirs de l'individu, sauf à l'aviver ensuite. Mais, en tant qu'elle crée un objet nouveau de désir, elle complique cette lutte interne des désirs et la rend plus vive entre les désirs déjà en conflit. Cela est surtout vrai des innovations doctrinales qui, en répandant de nouvelles idées, suscitent des sentiments et des besoins nouveaux, des envies à demi impuissantes de copier les classes plus riches. — Mais, dans l'un et l'autre cas, et mieux encore dans le second que dans le premier, l'invention favorise riiarmonisation des désirs entre individus différents. Dans le second cas, un nouvel article d'échange, facilitant l'utilisation des anciens produits, est jeté dans la circulation. Et le premier cas, à cet égard, se ramène au second : par l'abaissement des prix de ses consommations antérieures, î'e consommateur dispose d^in excédent de revenus avec lequel il achète des articles dont il se passait jusque-là.
Ce n'est donc point par l'invention économique que s'iiarmonisent les désirs de chaque individu pris à part, ils se compliquent au contraire et se combattent davantage, jusqu'à
ce que Vinvention morale^ au fur et à mesure qu'ils s'accroissent, apprenne à les enchaîner et à les hiérarchiser. Plus les habitudes d'un individu sont régulières et orientées vers un but supérieur, et plus un objet quelconque par lui consommé vaut^ dans le sens de valeur-emploi, si infime que soit sa valeur-coûL. Et c'est ainsi que la morale, téléologîe sociale, et esthétique individuelle à la fois de la conduite, complète Tactivité économique. Quant à l'harmonisation des désirs entre individus, c'est Tinvention économique qui Topère, puisqu'elle est la source à la fois de la division du travail et de l'échange, de l'association productrice et de Tassociation consommatrice.
Cependant, en faisant servir de plus en plus l'homme par les êtres naturels ou les forces naturelles, et de moins en moins Thomme par l'homme, est-ce qu'elle ne tend pas, finalement, à isoler l'individu, ou du moins à le dissocier d'auLrui, à lui rendre de moins en moins nécessaire le secours de ses semblables? On peut imaginer, en effet, que, poussé à bout, le perfectionnement du machinisme conduise le machiniste, habillé, nourri, chauffé, éclairé, servi de toutes manières par des machines exclusivement, à se passer du monde entier, comme le sage idéal rêvé par les stoïciens, mais pour de tout autres raisons. Toutefois ce n'est là qu'un rêve ; et, fût-il réalisable, la dissociation de l'individu ne s'ensuivrait nullement. Si la socialisation des individus cessait de se fonder sur l'échange des produits, ce ne serait qu'à la condition de se fonder chaque jour davantage sur réchange des exemples; et c'est là l'essentiel, môme au point de vue de la formation et du déploiement de l'originalité individuelle, qui s'alimente d'exemples triés et croisés. D'ailleurs, la nature ne pourra jamais être asservie et adaptée à riiomme que moyennant la construction et la direction de machines par des spécialistes. Le travail musculaire de l'homme finira, il est vrai, même pour les constructions des machines, par être presque annihilé ; mais le travail ner-
veux et cérébral n'en deviendra que plus intense, plus comj)liqué et plus différencié. Il subsistera toujours deux grandes catégories de travaux : 1"' la direction humaine des forces animales, végétales, physico-chimiques ; 2"" la direction humaine des directeurs humains de ces forces. La dualité des métiers manuels et des carrières libérales subsistera donc, mais avec cette différence que, non moins que la direction des hommes, la direction des forces naturelles sera une dépense continue d'intelligence, un exercice spirituel. La force manuelle, dans les métiers dits manuels, ne jouera plus qu'un rôle tout à fait secondaire, analogue à Teffort musculaire nécessaire pour écrire dans les professions libérales.
Ce que Tinvention industrielle amoindrit sans cesse, c'est l'adaptation unilatérale de l'homme à riiomme par Tasservissement de l'un à l'autre. Jamais pourtant on ne parviendra à dompter chez l'homme fort le besoin de domination et d'inégalité à son profit. Mais il peul^ grâce à l'invention, trouver plus d'avantages à exercer ce besoin d'être servi en se faisant servir par des bêtes, des plantes, des forces physiques domestiquées, qu'en asservissant d'autres hommes. Et, à mesure que, par les progrès de la science, adaptation unilatérale de l'esprit humain à la nature, progresse l'industrie, adaptation unilatérale de la nature à la volonté de l'homme, on voit s'étendre et grandir, par réchange des exemples et des produits à la fois, par l'association sous mille formes, l'adaptation réciproque des hommes entre eux, des intelligences, des sensibilités, des volontés humaines entre elles.
Ce n'est point par le développement de l'industrie proprement dite, c'est bien plutôt par celui de l'agriculture, que l'industrie tend à s'affranchir de la solidarité sociale. On conçoit à la rigueur l'isolement farouche du cultivateur rural, entouré de ses animaux domestiques, de ses arbres fruitiers, de ses plantes cultivées, qui sont autant de machines à son service, répondant à tous ses besoins. Ces machines, il n'a
Tarde. — Ps^ch. écon. II. — 17
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pas eu besoin de les construire, et elles se dirigent presque toutes seules. C'est qu'en effet il est quelque peu abusif de confondre dans la même expression d'invention industrielle les progrès de ragricullure et ceux de l'industrie. L'importance des machines en agriculture sera toujours très limitée; le rôle principal y appartient à la vie des animaux ou des plantes, qui sont les agents mystérieux de la production ag-ricole. Quant aux créations de nouvelles variétés de planles ou d'animaux par l'élevage et la culture, elles diffèrent profondément des inventions proprement dites. Elles consistent à avoir stimulé V imagination de la vie plutôt qu'à avoir exercé l'imagination humaine. Pour bien comprendre ceci, remarquons que la terre est, non pas, comme le croyaient les physiocrates, la seule source, mais seulement le grand dépôt, avec Veatc et Vair, des forces physico-chimiques, véritables agents de la production des richesses, et que ces forces sont mises en œuvre pour être transformées en richesses, par : 1'' ces inventions obscures de la vie appelées espèces vivantes, végétales ou animales (y compris Thomme) ; 2'' les inventions de l'industrie, par la vertu desquelles se reproduisent en exemplaires innombrables, inépuisables, les divers types de vêtements, de meubles, etc., de même que les types vivants se répètent en générations sans fin. On s'explique donc sans peine que Tagriculture se soit développée avant l'industrie: il est naturel que l'homme ait su s'emparer de machines toutes faites avant de savoir en faire à son tour.
Ce n^est pas seulement par leur fécondité en reproductions indéfinies que les machines ressemblent aux espèces vivantes . C'est encore par le mode de leur fonctionnement, par cette série périodique de mouvements qui reviennent à leur point de départ pour recommencer de nouveau à tourner dans ce cycle. Par ce caractère rythmique, qui est si frappant quand on entre dans une fabrique, les machines, ces « contrefaçons d'êtres animés dit très bien Louis Bourdeau, rappellent les
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pulsations, les halètements, les spasmes des animaux, seulement avec une précision et une accentuation extraordinaires qui nous transportent en un a règne nouveau », en une faune fantastique affranchie de tout besoin de repos et de sommeil, insensible à la douleur comme à la pitié, infatigable. On a remarqué certains rapports entre révolution d^in art et l'évolution d'un être vivant ; mais, à cet égard aussi, rimagination industrielle ressemble à la vie et à l'art. Une sorte de loi des âges lui est applicable, ce L'invention mécanique et industrielle, dit Ribot, a. comme l'invention esthétique, ses périodes de préparation, d'apogée, de stagnation, celle des précurseurs, des grands inventeurs, des simples perfectionnements. » Il cite comme exemples les applications de la vapeur, depuis l'éolipyle de Hiéron jusqu'à Tépoque héroïque de Newcomen et de Watt, suivie des perfectionnements de leurs successeurs. C'est ainsi qu'un art grandit lentement jusqu'à son âge classique, auquel succède Tère prolongée des raffinements, comme l'être vivant va de l'enfance à la jeunesse et à la maturité, puis à la vieillesse.
Malgré la similitude des exemplaires de chaque produit édités par les machines, malgré la similitude des besoins qu'elle suscite ainsi dans des individus différents, ce n'est pas l'assimilation des individus, c'est au contraire leur différenciation que le progrès industriel tend à opérer. Il ne pourrait vivre sans elle. Si tous les individus se ressemblaient parfaitement, s'ils avaient tous les mêmes besoins et les mêmes goûts en proportions égales, et ne différaient que par la nature de leurs occupations, par la spécialisation de leurs travaux, le nombre des métiers ne pourrait dépasser celui des besoins et des goûts d'un homme quelconque, pris au hasard. Or, si multiples que puissent être les désirs de consommation qui se reproduisent journellement ou annuellement chez un seul homme, il n'y aurait pas là de quoi alimenter beaucoup d'usines, de quoi garnir les vitrines de la moindre Exposition. Donc, les progrès de l'industrie et du
régime économique exigent non seulement la complication des désirs de chaque consommateur, mais encore la difTérenciation des consommateurs. Et il est manifeste que cette diversité individuelle et le progrès industriel sont en rapport de causalité réciproque. Comptez les besoins qui, à un moment donné, sont communs à tous les individus en relations économiques ; vous n'en trouverez que fort peu, ou pas. Car le besoin de manger est lui-même interrompu chez certains malades, ainsi que le besoin d'être velu, d'être chaufiFé, d'être abrité, Test chez certains excentriques. Mais comptez les besoins qui ne sont partagés que par une fraction minime de la nation, vous trouverez que leur nombre, leur nombre absolu et leur nombre proportionnel, va toujours croissant.
Sismondi reproche aux inventions industrielles ce qui est précisément, au point de vue de l'extension du champ social, leur plus louable efficacité. 11 montre, en efîet, que, tant qu'un marché reste clos en soi, toute augmentation de TefTet utile du travail par suite d'une invention équivaut à l'expulsion d'un certain nombre de travailleurs, qui, ne gagnant plus rien, appauvrissent d'autant la petite société en question, ce Aussi, dit-il, le bénéfice qu'on attend de la découverte d'un procédé économique se rapporte- t-il presque toujours au commerce étranger. » C'est certain. Le premier effet d'une invention industrielle, née quelque part, dans une région fermée, est de la forcer à s'ouvrir pour épancher une partie de ses produits au dehors, et, par suite, pour accueillir des produits extérieurs. Ce n'est qu'à cette condition que les bras devenus inutiles immédiatement après l'avènement d'une invention peuvent se réemployer ensuite. « Les fabricants de bas en Angleterre, avant l'invention du métier à bas, n'avaient pour consommateurs que des
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Anglais. Depuis celle invention jusqu'au moment où elle a été imitée hors de leur île, ils ont eu pour consommateurs lout le continent. Toute la souffrance est tombée alors sur les producteurs continentaux, toute la jouissance est demeurée aux Anglais : le nombre de leurs ouvriers, au lieu de diminuer, s'est augmenté, leurs gages se sont élevés, les profits des fabricants se sont accrus aussi. ». Sismondi ajoute, il est vrai : ce et la découverte a paru avoir pour résultat une aisance universelle, puisque tous ceux qui en souffraient étaient étrangers et vivaient à de grandes distances , tandis que tous ceux qu'elle enrichissait étaient rassemblés sous les yeux de Tinventeur. Chaque perfectionnement qu'on a apporté aux procédés de l'industrie a eu presque toujouis ce résultat : il a tué, à de grandes distances, d'anciens producteurs qu'on ne voyait pas et qui sont morts ignorés; il a enrichi, autour de l'inventeur, des producteurs nouveaux S), il ne faut pars nier la vérité de cette cruelle remarque. L'effet des inventions industrielles, en cela, n'est pas sans analogie avec celui des inventions militaires. Plus nous progressons, plus s'étend le rayon des distances auxquelles sont tués, à partir du producteur nouveau comme centre, les producteurs anciens qu'il rend superflus. Mais, tôt ou tard, ces morts ressuscitent par l'imitation de l'invention à l'étranger, et, compensation faite du mal que se sont faits ainsi les producteurs rivaux, il reste, comme bénéfice net, l'accroissement de la consommation qui est dû à l'abaissement du prix, et qui, à la fois, suit et stimule le développement de la production.
Ainsi, toute invention est favorable — dès son apparition — aux intérêts des consommateurs, et, si elle commence par
(1) Quand il n'en est pas ainsi, quand une invention nouvelle a pour effet de tuer non pas des concurrents étrangers et lointains, mais des rivaux compatriotes et rapprochés, elle a infiniment plus de peine à s'établir. Melon écrivait au xviii® siècle : « 11 a été proposé de procurer à une capitale de Teau abondamment par des machines faciles et peu coûteuses. Croirait-on que la principale objection, qui peut-être en a empêché l'exécution, a été la demande : que deviendront les porteurs d'eau ? »
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mettre en lutte les producteurs entre eux, soit les patrons avec leurs ouvriers expulsés par les machines nouvelles, soit les patrons avec d'autres patrons, cette opposition, qui s'adoucit toujours, se clmnge souvent en adaptation. Schultze- Gavernitz, dans son livre sur la Grande Industrie ^ montre à quel point les ouvriers du Lancashire se sont adaptés, par un assouplissement devenu héréditaire, à leurs machines à tisser.
Quand une invention industrielle vient d'être lancée, elle est monopolisée en droit ou en fait, par l'inventeur ou ses ayants-droit, j'entends les propriétaires des machines où elle s'incarne, les actionnaires des sociétés anonymes entre lesquels cette propriété se divise. Et il est juste, il est utile qu'il en soit ainsi; sans cela le génie inventif perdrait Tun de ses stimulants les plus actifs, et personne, au début, ne se risquerait à prendre sa cause en mains. Mais il importe que ce monopole ne s'éternise pas, et, de fait, plus tôt ou plus tard, toute invention finit par tomber dans le domaine commun. Dans une société bien réglée, il faudrait, d'une part, limiter la durée du monopole dont il s'agit, mais, d'autre part, en assurer, pendant tout ce temps, la jouissance aux intéressés. Il ne convient pas que ceux qui n'ont en rien participé ni à la conception de la découverte ni aux dépenses et aux risques de sa protection initiale, se croient le droit de s'en partager, dès l'origine, tout le bénéfice avec l'inventeur et ses protecteurs. Voilà, par exemple, une usine américaine, qui, pour une production égale aux besoins de sa clientèle, emploie 100 ouvriers. Survient une invention qui permet à l'usinier, ayant-droit de l'inventeur, de produire avec 80 ouvriers travaillant le même nombre d'heures, soit dix heures par jour, la même quantité de marchandises. Il renvoie donc 10 ouvriers. Est-ce là une solution qui s'impose? Non, il serait plus juste et plus humain de conserver 100 ouvriers en réduisant à huit heures par jour la durée de travail, ce qui reviendrait au même si
le salaire était réduit en même temps de deux dixièmes» Mais c'est contre cette réduction du salaire ^ en cas pareil 5 — et le cas est fréquent aux États-Unis, de nos jours — que les ouvriers américains protestent. Cette protestation est-elle fondée? Elle n'a que le tort d'être prématurée. Pour le moment, si elle était accueillie', elle aurait pour résultat d'accaparer au profit exclusif des ouvriers tout l'avantage de l'invention, à Texclusion du patron dont le bénéfice resterait le même, et des acheteurs de Tarticle dont le prix ne pourrait s'abaisser. Mais, finalement, une fois écoulée la période de temps nécessaire pour qu'une invention tombe dans le domaine commun, — et cette période de temps s'abrège de plus en plus en Amérique, en Europe même, par suite de Timitativité croissante — le vœu formé par les ouvriers d'0utre-3Ier ne peut pas ne pas s'accomplir. Au point de vue même ce Tintérêt des fabricants, il est désirable que la diminution de la durée du travail n'entraîne pas la diminution de la moyenne des salaires. Supposons, en effet, que, dans toutes les usines à la fois, la production ait été améliorée par des inventeurs, et que, dans chacune d'elles, le salaire des ouvriers restés aussi nombreux mais ne travaillant plus que huit heures au lieu de dix, ait été rogné des deux dixièmes. Qu'en résultera-t-il ? Que toute la masse des travailleurs du pays, c'est-à-dire la population àpeuprès tout entière, se trouvera avoir ses revenus diminués et n'aura qu'une somme moindre à consacrer aux achats de toute nature. Il faudra donc, de toute nécessité : ou que les usines restreignent leur production dans la pioportion de deux dixièmes: ou bien que, continuant à produire le même nombre d'articles, elles les vendent à un prix inférieur de deux dixièmes au prix antérieur. Le résultat final sera donc le même pour les fabricants que si toutes ces usines, dès le moment oîi elles avaient diminué la durée du travail, avaient maintenu le taux des salaires. Cela signifie que, en fin de compte, les inventions doivent
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falalemenl se socialise}' d'elles-mêmes; ce qui ne veut pas dire, d'ailleurs, qu'il so\ltoujou7's inutile, ni toujours injuste, de hâter par des moyens légaux leur socialisation. C'est une question d'opportunité, qui ne se prête à aucune généralisation téméraire.
Mais nous avons raisonné comme si les ouvriers donl le travail a été réduit de dix à huit heures ne faisaient rien des deux heures de loisir qui leur sont laissées. Ayons égard à l'emploi qu'ils feront de ces deux heures, et nous apercevrons mieux toute la fécondité sociale de l'invention. L'œuvre magique de la civilisation n'apparaît qu'à partir du moment où du travail plus productif nait le loisir, et, avec le loisir, le besoin croissant de vie sociale, de conversation, de discussion, de plaisirs et de fêtes. Que l'alcoolisme soit souvent, ça et là, la maladie de croissance de cette sociabilité en progrès, je l'accorde; mais ce mal est passager. Ce qui triomphera, à la fin, ce ne peut être que la vie de Tesprit. Toute cette fièvre intense de production qui suscite, de l'autre côté de TAtlantique, des milliers d'inventions chaque année parmi des millions de travailleurs acharnés, élabore, à son insu, une Amérique future, idéaliste, oii après une crise impérialiste et militariste peut-être, les délices sociales de l'art et de l'activité intellectuelle désintéressée seront goûtées par-dessus tout. Cette élaboration est inévitable; il ne se peut que tant d'inventions accumulées n'aboutissent pas à un prodigieux élargissement des loisirs humains, et que ces loisirs ne trouvent pas leur principal emploi dans les contacts et les échanges spirituels, dans le plaisir de s'instruire et de s'impressionner réciproquement, dans la culture intensive d'une sociabilité à la fois raffinée et saine.
Cet exemple des États-Unis montre bien, soit dit à ce propos, à quel point s'abusent ceux qui, méconnaissant la part capitale et prépondérante du génie inventif dans la prospérité des nations, font honneur aux guerres, aux troubles civils, aux agitations et oppositions de toutes sortes, dés
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bienfaits dus à rinvenlion. Parce que rimagination humaine fleurit sur les ruines mômes entassées par nos discordes^ on est parfois porté à croire que ce sont elles qui l'ont fait éclore et que, loin du bruit des armes, cette fleur du recueillement et de la méditation resterait stérile. Tout ce qu'il y a de vrai au fond de celte erreur profonde, c'est que, par une erreur précisément inverse, Spencer a eu tort d'établir entre, le militarisme et Tindustrialisme une antithèse aussi factice que prolongée. 11 suffit, pour la réfuter, de se rappeler Athènes et Florence, Venise aussi bien, trois Étals des plus batailleurs et en même temps des plus prospères industriellement et commercialement que le monde ait vus. Mais, si les perturbations sociales n'empêchent pas les inventions d'éclore pour contribuer à les apaiser, c'est une paradoxale banalité, un préjugé littéraire, d'attribuer aux perturbateurs le mérite des inventeurs. Je prends pour exemple la république florentine ^ Perrens constate que la période ou Florence a été agitée par des dissensions intestines et des guerres extérieures a été aussi l'ère de sa grande prospérité, et il est enclin à penser qu'elles en ont été la cause. Mais la vérité est que Florence a été riche et prospère malgré ses troubles, malgré son instabilité et sa prétendue liberté politique, aussi longtemps qu'elle a monopolisé, en fait, certaines inventions industrielles et certaines idées commerciales ou financières, imaginées ou exploitées par elle avant toute autre cité. Le môme historien nous apprend que la France achetait en grande quantité aux Florentins du moyen âge (c ces draps perfectionnés dont i/s
il) J'aurais pu prendre pour exemple aussi bien l'Ktat athénien. Car, longtemps après avoir cessé d'être belliqueuse en perdant sa liberté, Athènes, sous les Romains, eut un retour de prospérité commerciale merveilleuse, dit Lenormaut {Les Monfiaies) à partir du moment où ses vainf[ueurs lui abandonnèrent la souveraineté de File de Délos (167ansav. J.-C.) « Les Athéniens firent de Délosun port franc qui devint le centre principal de leur commerce, et, surtout pendant quatre-vingts ans, de la destruction de Corinthe à la guerre de Mithridate, fut comme le dit Feslus, le plus çirand marché du inonde. »
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avaient seuls le sec7^et >:> ; qu'un citoyen de celte ville avait découvert la teinture en pourpre par Torseille; que Tindustrie du drap et son trafic ce formaient un monopole concentré en un petit nombre de mains. » Il nous apprend encore que la découverte de la boussole est venue favoriser l'essor de ce grand commerce. Chance inouïe, en effet, pour un peuple négociant, que de s'approprier pour un temps, en l'utilisant Tun des premiers, ce merveilleux sens de la direction donné aux navires. Plus tard, quand cette invention, ainsi que bien d'autres, longtemps accaparées par les Florentins, se sont vulgarisées, il ne faut pas s'étonner si la prospérité de Florence décline, et on doit se garder d'imputer ce déclin à la pacification monarchique des xv"" et xvi^ siècles, — quelque jugement politique qu'on porte d'ailleurs sur les Médicis — surtout si l'on observe qu'à cette époque une découverte, capitale aussi, est venue retirer aux cités et aux régions méditerranéennes pour le transporter aux pays occidentaux, riverains de l'Océan, le privilège de la grande navigation, du grand négoce, des grandes richesses.
Notons aussi que, d'après Perrens, les progrès de Florence dans l arl de la laine ^ à sa plus belle phase, « sont dus principalement à l'ordre religieux des Umiliali », que « stimulée par l'exemple » Tindustrie laïque prospérait pareillement et que les religieux en question restaient étrangers à toutes les discordes civiles. Comment la prospérité de Florence serait-elle une suite de ses luttes de partis s'il est reconnu qu'un monastère paisible, en dehors de ses troubles, tient la tôle de la plus importante de ses industries et lui donne l'impulsion stimulante ? Nous avons des raisons de penser, au contraire, que ses agitations, soi-disant fécondes, ont beaucoup contribué a ralentir le mouvement ascendant
(1) Autres inventions ([ue les Florentins s'appropi ierent : je veux parler de celles, très antiques, qni faisaient le y^vï^s. et roriirinal ité de l'industrie orientale. Les Florentins, dans leurs voyag'es annuels à Pékin, avaient appris, notamment. « à imiter et même suipa^ser les orientaux dans la fabrication des étoffes de brocart d'or et d'argent ».
de sa richesse* Le même écrivain nous en fournit une preuve, sans y penser. A propos des banques dont les Florentins ont eu les premiers Tidée, il écrit : a Cette nouvelle source de luxe, oîi ils défiaient toute concurrence, leur parut d'autant plus précieuse que la concurrence s'établissait dans la fabrication. N'en ayant pu longtemps conserver secrets les procédés, ils voyaient leurs compatriotes bannis les porter ait loin. »
Ce qui précède a trait à Timagination industrielle mais s'applique presque aussi bien à Timagination commercialCc Aussi serons-nous plus bref en ce qui concerne cette dernière. Elle embrasse cependant un champ très étendu, où sont comprises : les inventions relatives aux moyens d'échange, monnaies, lettres de change, assignats, aux diverses institutions de commerce, aux spéculations commerciales; les inventions de moyens de transport; les découvertes géographiques des explorateurs négociants, etc. Occupons-nous seulement des progrès de la locomotion. D'abord, ils vont nous servir d'exemple excellent pour montrer les services mutuels que peuvent se rendre différentes inventions adaptées les uns aux autres. H est certain que, si les grandes inventions qui ont révolutionné la production industrielle au xix"" siècle n'avaient pas eu pour auxiliaires les grandes inventions locomotrices leurs contemporaines, qui ont ouvert à la production agrandie des débouchés proportionnés à son agrandissement, la révolution de l'industrie eût avorté infailliblement. Il n'est pas moins certain que les ailes prêtées au commerce par la facilité et le bon marché des transports auraient servi à transporter peu de choses si les transformations internes de l'industrie n'étaient venues à point pour les employer. — Autre coïncidence. C'est par une rencontre vraiment remarquable, et qu'on ne remarque pas,
tant elle paraît naturelle, que les inventions relatives à la locomotion marine et terrestre ont coïncidé avec celles qui facilitent la communication des idées entre les hommes^ télégraphie électrique terrestre et sous-marine, téléphone. Supposez que les premières eussent apparu sans les secondes : non seulement le service des chemins do fer, sans échange de renseignements télégraphiques entre les gares, eût été des plus défectueux et des plus périlleux , mais , pour une autre cause encore, le stimulant donné au besoin de voyage eût été bien moins efficace. Le lien social entre membres d'une môme famille, d'une même profession, sinon d\me même patrie, eût risqué de s'affaiblir au point de se rompre. Pendant des périodes assez longues, ils auraient perdu contact social entre eux. Mais, fort heureusement, les télégraphes ont servi en cela de correctif ou de complément aux chemins de fer, et, pendant que des distances de plus en plus grandes séparent les parents, les amis, les concitoyens, ils se sentent de plus en plus rapprochés moralement et cordialement. D'un bout à Tautre de l'Europe, deux frères se communiquent plus vite à présent les nouvelles de leur famille qu'ils ne Tauraient pu, il y a soixante-dix ans, à la distance de deux chefs-lieux de canton du môme arrondissement. Rien n'a plus contribué à développer la fiôvre de locomotion que cette facilité de communication idéale et instantanée, comme rien n'a tant contribué que les voyages à multiplier les communications télégraphiques et téléphoniques^.
Admirons aussi, une fois de plus, par Texemple des che-
(l) Jadis, — surtout si nous remontons à l'époque où le service des postes était lent, intermittent, peu sûr, — le voyageur qui partait était perdu pour les siens jusqu'à son retour ; il entrait à leurs yeux dans la nuit noire de Tabsence sans nouvelles rapides, de Tinconnu rempli d'angoisses. Nous avons peine à nous figurer l'état de cœur d'une mère et de son lils s'embrassant à l'heure des adieux dans des conditions pareilles. L'absent, alors, au bout de quelques mois, devenait facilement un mort, qui ressuscitait quehjuefois. Le titre du Code civil, sur V Absence, si complètement tombé en désuétude, nous peint sans le vouloir cette psychologie de nos. pères ou de nos grands-pères.
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mîns de fer, à quel point un besoin peut elre stimule par ses salisfaclions mêmes. C'est une erreur de croire que cette frénésie de voyage qui des classes les plus riches descend aux plus pauvres, des capitales aux villes de second ordre et aux campagnes.^ du Nord relativement civilisé au Midi relativement <c arriéré », soit un besoin inné de Tliomme. Avant d'être louché par la contagion de la fièvre locomotrice propre à notre temps, l'individu ne voyage que par force, il ne sait pas ce que c'est que voyager par plaisir; et, d'ailleurs, parmi nos populations les plus civilisées, le pi'urit de déplacement est, en grande partie, un des symptômes de l'universel déclassement, du mécontentement grandissant de la vie contemporaine. Même de nos jours, en e(Tet, c'est par force qu'on se déplace, poussé par un aiguillon plus ou moins douloureux, tel que la soif de l'avancement, la cupidité, rinquiétude, l'absence de toute atTcction profonde, le déracinement du sol natal, des amitiés héréditaires, le vagabondage moral. Aujourd'hui chacun ou chaque chose doit aller chercher de plu.s en plus loin ce qui lui est adapté : chaque marchandise son acheteur, chaque voyageur son emploi. Pourtant, il y aune part notable h faire aux voyages d'agrément, ou qualifiés tels, quoique beaucoup soient moins des plaisirs que des nécessités subies ou des obligations imposées, nécessités d'information, obligations de mode. Et cette part va toujours grandissant. Et cela doit paraître extraordinaire quand on sait le peu de goût que le primitif, l'homme naturel, quand il est heureux, a pour les voyages. M. Kovalesky ^ a très bien observé cela, dans a les profondes couches populaires ». « Voyez, dit-il, le paysan français. Il reste sa vie durant sur le lopin de terre dont il est propriétaire. Je connais dans la rivi(n^e de Nice des gens du peuple qui, vivant dans le voisinage direct de cette ville, ne se sont jamais déplacés pour la voir. 11 n'en est guère (le môme en Russie. Je puis citer l'exemple de provinces
\\) Voir son Récjime écononiUi uc de la Russie,
entières où, régulièrement, d'année en année, le tiers du village va chercher du travail à la distance de quelques centaines de kilomètres, et cela aux prix de sacrifices infinis et uniquement afin de pouvoir vivre et entretenir leurs familles. C'est pour moi le signe le plus manifeste de la grande misère qui commence à envahir nos campagnes. » C'est par force que les peuples pasteurs sont nomades; c'est par force que les peuples agriculteurs, tels que les paysans russes, le deviennent accidentellement; et^ si ce n'est pas uniquement par force, si c'est aussi par plaisir, que les peuples civilisés se font voyageurs et instables, on peut dire que, même chez ceux-ci, pour un voyage d'agrément, il y a cent voyages d'obligations, d'obligations réelles ou imaginaires^ que l'habitude de voyager a elle-même suscitées ou fortifiées en se répaudant.
Aussi ne puis-je croire que le besoin de locomotion — quoiqu'il compte parmi les besoins les plus élastiques, les plus extensibles, après celui d'instruction — soit destiné à progresser indéfiniment. Les besoins plus profonds et plus anciens du cœur, qu'il refoule en se développant, ceux de vie de famille, de maternité et de paternité, l'amour du sol natal, ne se laisseront pas toujours dominer par lui. La locomotion continuera à se transformer; car elle a évolué dans un sens assez précis et intéressant à noter : on a voyagé primitivement pour des motifs religieux (pèlerinages) puis militaires, puis commerciaux, puis industriels, et enfin par hygiène ou par curiosité. Surtout il importe de noter la différence entre les voyages collectifs d'autrefois , sous forme religieuse, militaire, ou commerciale — par exemple dans le commerce guerrier pratiqué par les Anglais dans rinde au aviii"" siècle — et les voyages individuels d'à présent qui se multiplient. La locomotion s'individualise. Mais, si elle doit continuer longtemps encore à changer de nature en ce double sens, il est peu vraisemblable qu'elle croisse beaucoup en fréquence et en longueur de trajet
moyen, ou plutôt qu'elle ne rétrograde pas un jour sous ce rapport, quand les individus déclassés peu à peu se reclasseront et, en redevenant contents de leur sort, redeviendront fidèles à leur sol. Il faut distinguer à cet égard entre le transport des voyageurs et le transport des marchandises : ce dernier ne peut que se développer sans cesse, pendant de longues années après que le premier se sera arrêté ou sera revenu en arrière. Et il se peut môme qu'il se développe à la faveur de cet arrêt ou de cette rétrogradation : car, en se déplaçant moins (bien entendu, dans une certaine mesure), les individus des divers peuples se différencieront davantage par leurs productions et leurs consornmations, industrielles ou intellectuelles, et donneront lieu de la sorte à un échange plus compliqué, plus varié, plus étendu, d'idées, d'œuvres d'art, de marchandises.
Mais c'est à d'autres considérations que nous devons nous attacher, car les progrès de la locomotion soulèvent de grands problèmes. A quelle action finale tendent ces progrès ? A riiarmonie plus large et plus profonde des intérêts, ou à leur lutte sur une plus grande échelle, ou à celle-là à travers celle-ci ? Est-ce qu'ils tendent à égaliser ou hiérarchiser les hommes et les peuples, et est-il certain que la démocratie ait à s'applaudir de leurs effets futurs, qu'il serait déjà possible d'entrevoir ?
Par Téchange qu'ils étendent au point de fondre, par degrés en un seul marché « mondial » tous les marchés régionaux et continentaux qu'ils agrandissent — par la division du travail qu'ils étendent aussi et compliquent entre les individus, et à laquelle ils superposent une division du travail, plus haute et infiniment plus large, entre les nations, — par l'unité de mesure et de monnaie que peu à peu ils établissent — par l'association qu'ils rendent possible et facile entre des individus séparés par les plus grandes dislances, à travers les frontières des Etats — il n'est pas douteux que ces grands progrès de la locomotion font œuvre
d'iiarmoniscilion économique dans des dimensions inconnues (lu passé. Mais il n'est pas douteux non plus qu'ils mettent en lutte les concurrents commerciaux et industriels, agricoles mômes, les personnes et les nations rivales^ à des distances de plus en plus inouïes; que, par eux, les agriculteurs des États-Unis et les paysans français se battent à mort, que partout à cause d'eux, pour défendre les industries nationales contre les traits meurtriers qui les assaillent de toutes parts 5 du fond des continents lointains, les États sont forcés de se hérisser de douanes et les patriotismes de se redresser contre l'invasion des mœurs, des idées, des produits exotiques. Et Ton peut se demander s'ils n'ont pas autant contribué a exaspérer ce nationalisme politique qu'à tisser au-dessus de lui un internationalisme social et, au-dessous de lui, un internationalisme financier, qui, par tout pays, sont en conflit aigu avec lui, troublant Tunivers de leurs discordes. Comment finiront ces oppositions grandioses, aussi gigantesques qne les adaptations qui les ont enfantées? Ce ne sont pas seulement les chemins de fer dits stratégiques — réseau guerrier sans cesse resserré — qui méritent ce nom; à vrai dire, tout est stratégique et belliqueux dans ces voies ferrées par lesquelles les nations se font la guerre, commerciale, industrielle, ou militaire, quand ce ne sont pas des compagnies rivales. Est-ce que, en présence de ce spectacle, il est permis de garder Tespoir que la fédération paciOque des nations sera grandement aidée, comme on Tavait cru, par cette cotte de mailles de rails qui revêt la planète?— Et, par suite, est-ce que, des immenses chocs qu'on peut prévoir entre adversaires géants, on ne doit pas s'attendre à voir jaillir quelque suprématie conquérante et oppressive, aussi fatale à la liberté qu'à Tégalité démocratique?
Pour répondre, faisons observer que le caractère le plus net, le plus important, de tous les progrès de la locomotion, et spécialement des derniers, si supérieurs à tous les autres réunis, consiste à avoir ébréché ou rompu tour à tour toutes
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les digues qui contenaient dans le bassin de la famille, de la province ou de la nation, la tendance constante àTexpansion des exemples. Les chemins de fer en particulier, et la navigation à vapeur, ont déchaîné des courants et des torrents d'imitation d'une puissance incomparable, et Thumanité est devenue un concours ou un combat général, très passionné, des grands types de civilisation pour la domination du globe. Que, ravagés par ces déchaînements, en proie à ces perturbations, les États aient cherché à relever les digues rompues, et à ralentir aussi le mouvement d'assimilation pour le rendre salutaire de dévastateur qu'il commence par être, cela s'explique sans peine et n'a nul besoin de s'excuser. Mais ralentir n'est pas refouler, et quand, à l'action d'une force continue, qui s'amasse et s'accumule sans fin, on n'oppose qu'une résistance intermittente et par accès, le résultat final ne peut laisser l'ombre d'un doute : les barrières protectionnistes seront submergées tôt ou tard par le déluge de Texotisme envahissant, ou renversées h coups de canons par quelque armée non moins diluvienne au service de cette invasion dite pacifique.
On dit que les chemins de fer sont un agent de transformation des sociétés dans un sens égalitaire et démocratique. Pour bien juger de la vérité de cette idée courante, distinguons leurs effets sur les rapports des individus et sur les rapports des nations. Ils démocratisent les individus, cela est vrai, par l'égalisation de leurs droits qui aboutira inévitablement à diminuer l'inégalité de leurs fortunes; mais ne peuton pas dire que jitsqit ici ils aristocratisent les nations, et en vertu des mômes causes ? Pendant que, dans chaque nation, la multiplicité des voyages et la vulgarisation des produits, des idées de tout genre, tendent à niveler les classes tout en difTérenciant les professions, on ne s'aperçoit pas que des aristocraties nouvelles, d'apparence plus impersonnelle, mais non moins redoutables pour cela, surgissent du milieu des aristocraties anciennes qui s'affaissent. Les
Tarde. — Psych. écon. II. — 18
noblesses familiales ont été remplacées , en premier lieu, par les noblesses urbaines, par les capitales devenues les patriciats de nos jours; mais ce n'est pas tout, parmi les nations, il en est quelques-unes qui s'arrogent des droits innés h la suzeraineté cosmique, et par ces iioblesses nationales d'une envergure d'ambition et de prétention toute récente, on voit apparaître un avatar, sous forme collective, de l'esprit aristocratique prodigieusement agrandi, qui donne une terrible confirmation à la loi d'amplification historique.
Or ces deux agrandissement successifs de l'orguei! nobiliaire, — dans chaque nation l'orgueil nobiliaire d'une cité, et dans l'humanité l'orgueil nobiliaire d'une nation ou d'un petit nombre de nations — ont pour principales causes les inventions locomotrices, ces destructrices de l'orgueil nobiliaire de certaines familles. L'orgueil britannique grandit, parle jingoïsme et Timpérialisme en progrès, à mesure que l'orgueil familial des lords anglais s'adoucit, ou s'efface; et ces deux effets sont dus à la prospérité de l'Angleterre par les grandes inventions du siècle, machinisme industriel et navigation à vapeur, qui ont travaillé à son profit, qui ont assis, fortifié, développé démesurément sa puissance coloniale, sa langue, ses institutions, son activité productrice. A présent, Torgueil germanique se soulève aussi pendant que celui deshobereaiix allemands se sent atteint dans les moelles par l'extension du suffrage. En d'autres termes, chez les nations triomphantes grâce aux transformations économiques encore plus que militaires du monde, le patriotisme se fait arrogant, insolent, présomptueux^ et, chose stupéfiante. trouve une sorte de justification et de consécration de luimême dans l'abaissement autour de lui des patriotismes déclinants, qui sont en train de faire à cet orgueil national une cour d'humilités nationales, fondées sur Tillusion habituelle du vaincu, de se croire inférieur à son vainqueur.
Une aristocratie de nations, donc, de deux ou trois nations, victorieuses économiquement, sinon militairement, et qui
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ont tous les caractères dislinctifs des aristocraties de tous les temps : très voyageuses, comme Tétaient les patriciens de Rome et nos gentilshommes d'ancien régime, — cosmopolites par suite, mais d'un cosmopolitisme ipliitol s upra-national qu'international, et qui se sent partout chez soi parce qu'il est persuade que le globe lui appartient, — créancières des autres peuples, comme Tétaient \es ]jat7'es conscin/jti àe> Rome à Tégard des plébéiens, — copiées en tout par les aulres peuples, qui se laissent imposer avec leur idiome et leurs produits leur admiration d'elles-mêmes, et qui, eux, à Tinverse, deviennent de plus en jilus sédentaires, dépendants, débiteurs humbles et pauvres : voilà, ce semble, le résultat le plus manifeste, jusqu'à ce jour, de nos progrès économiques. — Mais ce résultai ne doit ni nous surprendre ni nous faire mal augurer de l'avenir . Toute invention nouvelle, quand elle est accaparée par un individu, commence par lui donner une supériorité de richesse plus marquée sur les antres, sauf, ensuite, à rétablir peu à peu Tégalité entre eux, à un niveau plus élevé pour tous, quand Tinvention s'est vulgarisée. De l'exploitation unilatérale de certains individus par un seul on passe à leur exploitation réciproque. Cette loi du passage de l'unilatéral au réciproque, régit aussi les rapports internationaux. Tant qu'une nation exploite seule, ou à peu près seule, un faisceau d'inventions nouvelles, elle emploie l'univers d'abord sans réciprocité, puis avec une réciprocité croissante, quand les divers peuples qu'elle inonde de ses produits se sont enrichis à leur tour par l'importation de ses industries. L'Angleterre ne donnet-elle pas déjà les signes d'une nation aristocrate parvenue à son apogée et qui va décliner? Après avoir été monopolisées à la fois par quelques nations privilégiées, il est inévitable que les nombreuses inventions de l'industrie moderne, auxquelles les inventions locomotrices ouvrent des débouchés si imprévus, se divisent entre toutes les nations civilisées suivant leurs aptitudes diverses et complémentaires. Les
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progrès de la locomotion différencient donc économiquement les peuples tout en les assimulant moralement et intellectuellement. Et celte assimilation, combinée avec cette différenciation, qui les rend nécessaires les uns aux autres, tend finalement à diminuer leur inégalité économique, sinon politique, après une période plus ou moins prolongée d'inégalité grandissante.
Les chemins de fer commencent aussi par rendre plus inégale, sur les diverses parties d'un territoire, la répartition de la population qu'elles concentrent dans les villes et raréfient dans les campagnes. Mais on peut prédire à coup sûr que cette période de concentration, qui se prolonge encore, sera suivie d'un mouvement en sens inverse, par lequel la densité des populations urbaines diminuera et celle des populations rurales s'accroîtra. Déjà l'on remarque ce mouvement centrifuge qui se manifeste dans nos capitales et qui s'oppose au mouvement centripète antérieur. A Paris, les quartiers du centre tendent à se dépeupler au profit des quartiers suburbains et de la banlieue; il en est de même dans toutes les grandes villes, grâce aux tramways électriques et autres moyens rapides de transport. Est-ce que ce ne serait pas là rindice et Timage en miniature anticipée d'un mouvement centrifuge bien plus grandiose et plus important, qui serait rinverse de Témigration des campagnes vers les villes, c'est-à-dire Texode des villes vers les campagnes ? Qu'on le souhaite ou non, cette réaction est fatale, et, en vertu des mêmes causes, ne peut pas ne pas s'opérer un jour. Déjà, même dans le parti socialiste, on se préoccupe de la dépopulation rurale, ce En tant qu'homme de parti politique, dit BernsteinS 1^ socialiste constate avec satisfaction le dépeuplement des campagnes et rimmigration des ruraux dans les villes. Ils concentrent les masses ouvrières, sèment la révolte et hâtent Témancipation politique. Mais,
(1) Socialisme théorique et social-démocratie pratique , trad. fr. 1900 (p. 199).
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comme théoricien tant soit peu sérieux, le socialiste sera bien obligé de dire que ce dépeuplement finira à la longue par devenir néfaste... Supposons qu'une grande victoire de la démocratie ouvrière porte au pouvoir le parti socialiste. x\ en juger d'après les précédents, la première conséquence de cet événement serait de grossir encore le flot des envahisseurs des grandes villes, et il est quelque peu douteux que les armées industrielles pour V agriculture se laisseront alors plus bénévolement diriger vers les campagnes qu'elles ne le firent en 1848. » Bernstein semble croire ici que par la force seule on parviendra à repeupler les champs. Mais ne semble-t-il pas plutôt que, par suite du progrès môme des communications, et des transformations de l'agriculture, le séjour des champs, mieux pourvu de ressources intellectuelles, le travail des champs, moins fatigant et plus intéressant, deviendront propres à attirer ou à retenir ceux qu'à présent attirent plutôt les emplois de bureaucrates ou de commis de magasins, objet d'une compétition effrénée ? Pour le moment, il est bien certain que, dans chaque État, il s'opère une désagrégation de la population d'autant plus rapide que les moyens de communication sont plus développés; et, à partir de la capitale comme centre, on voit vaguement s'y dessiner une décomposition de la population en zones concentriques de moins en moins fines, cultivées, dépravées, riches et denses. Cela rappelle Y État isolé de Thiinen, avec ses zones concentriques de cultures différentes. Et, sur une échelle plus grande encore, on aperçoit un petit nombre de nations qui servent de centre aux autres dans une immense région, où la densité de population et le degré de culture se mesurent presque à l'éloignement de cette brillante élite. Mais ne voyons-nous pas aussi, par les émigrations coloniales, les Etats surpeuplés et surcultivés réagir contre cette tendance et nous faire espérer une ère future oîi, par Témancipation et la prospérité des colonies, émules de leurs métropoles, une tendance au nivellement international se fera jour?