CHAPITRE IV LA PROPRIÉTÉ
Après avoir traité de l'Invention, qui, avec son contraire et son complément, la critique, est la source psychologique de toutes les adaptations économiques, réalisées au dehors par l'échange, la division du travail et Tassociation sous toutes ses formes, il convient de parler maintenant d'une institution élémentaire, fondamentale, universelle, qui est la condition première et indispensable de Téchange, de la division du travail, de l'association : la propriété.
La question de la propriété, à notre point de vue, se présente sous deux aspects : la propriété peut être envisagée, d'abord, comme un moyen d adaptation négative de Thomme à riiomme, ou d'un groupe d'hommes à quelque autre groupe d'hommes, dont les volontés et les jugements cessent, grâce à elle, de s'opposer. Elle peut être considérée, en second lieu, comme un moyen d' adaptation positive de l'homme et de la terre, de Thomme et d'un capital, à la production des richesses.
Sous le premier rapport, ce qui importe, c'est la nette délimitation, c'est la forte sécurité des propriétés, des champs d'activité et de jouissance réservés aux divers individus ou aux divers groupes, pour qu'ils ne se heurtent point ou se heurtent le moins possible. Ce vœu social sera d'autant mieux rempli que la force publique sera plus complètement au service d'un système de droits mieux définis et plus unanimement admis auxquels se subordonneront
les désirs contraires. Sous le second rapport, ce qui importe, ce n'est point la limite des propriétés, mais la nature des choses apj)ropriées et la convenance de cette nature avec celle des personnes propriétaires, A cet égard, le vœu social ne se réalise que dans la mesure oii la terre et les capitaux se trouvent aux mains de ceux qui sont les plus aptes à les faire fructifier dans Tintérét général. Cette rencontre d'une personne avec Tinstrument de travail qui convient le mieux à ses aptitudes peut être due, parfois, assez rarement, à la conquête et à la spoliation du vaincu, bien plus rarement encore au jeu et à la spéculation, le plus fréquemment à la transmission héréditaire des biens ou à leur libre aliénation. Elle peut s'opérer aussi par voie de distribution administrative, de répartition par TÉtat, comme la nomination des fonctionnaires. Dans un cas comme dans Tautre, il y a appropriation^ car, dans aucun état social, fûtil le plus collectiviste qui puisse être^ il ne saurait être question d'abolir entièrement la propriété individuelle. Mais la question est de savoir si la transmission des propriétés des morts aux vivants, ou des vivants aux vivants, par la voie privée — toujours, d'ailleurs, conformément aux lois, — est plus ou moins propre que leur transmission par la voie publique et officielle, par décret, à obtenir le maximum d^adaptation négative et d'adaptation positive, c'est-à-dire à diminuer les conflits individuels résultant de ces mutations de biens, et à augmenter la production générale des richesses.
Encore n'est-ce là que le côté économique de la question de la propriété. Par son côté moral, politique, sentimental, elle est bien plus intéressante. Malgré tout, il faudrait songer à supprimer l'héritage, s'il était prouvé que la transmission héréditaire des biens va à rencontre de la double adaptation dont il s'agit. Mais en est-il ainsi ? Quand on songe, il est vrai, à tous les procès et à toutes les haines de famille provoqués par les successions et les partages, on se demande
si la paix sociale ne serait pas intéressée à ce que les biens des morts vinssent s'engloutir clans le trésor public comme les fleuves dans la mer, pour être ensuite attribués officiellement à de nouveaux usufruitiers, comme les emplois laissés vacants par le décès des titulaires. Jamais, en effet, la nomination aux fonctions publiques ne donne lieu à des débats judiciaires. Mais, en fait de conflits perturbateurs de la paix publique, il n'y a pas que les procès, et ce ne sont pas les plus graves. Le trouble causé par les litiges domestiques ne sort pas des limites de la famille ; le mécontentement causé par la nomination d'un candidat à un emploi parmi cent autres se répand bien plus loin et met plus de temps encore à se calmer. La plupart des révolutions naissent d'une accumulation de griefs pareils. Que serait-ce si aux compétitions déjà existantes, venait à s'ajouter la masse énorme des convoitises surexcitées dans tout le pays par cet immense butin annuel des biens des morts à distribuer?
Voilà pour l'adaptation négative. Quant à Tadaptation positive, y a-t-il lieu de penser que les fermiers ou usufruitiers nommés par TÉtat, par le ministre de l'agriculture, après dincroyables intrigues parlementaires, seraient de meilleurs agriculteurs que les fermiers ou propriétaires actuels, devenus tels par héritage ou par contrat ? Y a-t-il lieu de penser que les gérants d'entreprises industrielles ou commerciales quelconques, nommés par le ministre de l'industrie et du commerce, dirigeraient mieux les affaires que ne le font nos industriels et nos négociants actuels ? Assurément, rien n'est moins probable. En ce qui concerne l'hérilage des biens ruraux, il n'est pas douteux qu'il a eu pour effet de former une classe paysanne merveilleusement adaptée jusqu'ici à son genre de travail. C'est là un exemple typique des résultats qu'on peut attendre de l'hérédité professionnelle. La force vitale de l'hérédité est une des grandes forces de la nature que la société doit capter, s^assujettir et faire travailler à son profit. Par des lois intelligentes sur la transmission
des biens, mobiliers ou immobiliers, urbains ou ruraux, la société atteint ce buU quand elle le poursuit avec une conscience claire- Le malheur est que, loin d'être toujours dominée, comme elle le devrait, par cette grande préoccupation d'assurer l'adaptation positive et progressive dont il s'agit, la législation s'inspire souvent de principes contraires, tels que le souci ai-istocralique d'une hiérarchie sociale à maintenir par des lois de substitution et des majorats, par exemple, ou, à l'inverse, le souci démocratique de l'égalité. En iVngleterre, où la législation a toujours visé à perpétuer les effets de l'usurpation primitive du sol par les familles conquérantes qui se le sont divisé, une classe de paysans propriétaires, très prospère, était parvenue cependant à se former au xvi"" siècle : elle aurait pu faire envie aux pauvres manants français de la même époque. Mais, depuis le xv!!"" siècle, par suite de nouvelles mesures législatives, révolutionnaires, des actes de clôture, notamment, au xvui'' siècle, la grande propriété s'est peu à peu sustituée à la petite, qu'elle a expulsée. On suit les étapes de cette expulsion et de cette transformation sociale en comparant à diverses dates successives, depuis lors, dans une localité donnée, le nombre des propriétaires, qui a été en diminuant, et celui des fermiers, quia été en augmentant^. Il n'est pas surprenant que, dans ces conditions, la question de la nationalisation du sol soulève au-delà de la Manche plus d'agitation peut-être encore que celle de la socialisation du capital. Le livre fameux de Henry George a eu là-bas un retentissement dont il ne nous est venu qu'un faible écho. Il n'y a pas à nier les maux qu'il signale ; mais le remède proposé n'en créerait-il pas directement, et surtout par ses contrecoups indirects, de plus grands encore ? Une transformation profonde du droit de propriété, au point de vue des lois qui
(i) Voir dans le livre de M. Mélin sur le Socialisme eyi Ançflelerre (1807) un tableau statistique, p. 149, relatif à la paroisse d'Abbay Quarter (Cumberland).
règlent les successions et les testaments, s'impose à nos voisins. C'est tout ce qu'on peut et doit accorder aux partisans de George.
La préoccupation égalîtaire, dans les lois et dans les mœurs, a eu, en France, des effets beaucoup moins fâcheux: le morcellement excessif du sol entraîne moins d'abus sociaux que le landlordisme . Cependant Tégalîté des partages, en fait de biens ruraux, conduit à des inconvénients majeurs ; en fait d'usines, d'ateliers, de grandes maisons de commerce, elle est peut-être encore plus désastreuse. Pour y remédier, on a proposé la liberté testamentaire, qui laisserait au père de famille, meilleur juge des aptitudes de ses enfants que ne pourrait l'être l'État, le choix de son successeur. Le malheur est que les mœurs de certains pays, tels que le nôtre, sont devenues aussi opposées que la loi à l'inégalité des parts, entre cohéritiers. La loi nouvelle, dans un pareil état social, devrait donc au moins interdire de morceler les exploitations.
Le partage égal n'est inoffensif qu'en fait de capitaux. Quand le propriétaire d'un fonds ne le cultive pas lui-même ou du moins n'en surveille pas l'exploitation de près, la transmission de ce fonds à ses descendants se comprend moins, au point de vue dont nous parlons. Toutefois, même ici, l'hérédité légale n'a-t-elle pas pour effet de renforcer certaines aptitudes ? Les écrivains socialistes, tels que Kautsky, rendent hommage aux progrès agricoles dont la grande propriété héréditaire a été, en divers pays, Tinitiatrice. A la condition qu'elle soit l'exception et non la règle, son maintien se justifie par la loi de Técoulement des exemples de haut en bas. Sans l'exemple périlleux et fécond, donné par les grands propriétaires français, dans la lutte contre le phylloxéra, ce fléau terrible n'aurait pu être refoulé. Si l'État avait dû prendre cette initiative, il est à craindre qu'elle eût été moins heureuse, et infiniment plus coûteuse.
C'est pour la succession aux biens mobiliers que la sup-
pression de Théritag^e causerait le moins de maux, car il ne faut point d'aptitude spéciale, senible-t-il, pour dépenser un capital ou même pour le placer. Mais, précisément, c'est ici que la suppression de Théritage présenterait le plus de difficultés pratiques, et qu'il serait le plus facile de l'éluder. En fait, on aurait beau édicter toutes les lois possibles, les parents trouveraient bien moyen de faire passer aux mains de leurs enfants la majeure partie de leurs capitaux ; et ne serait-il pas scandaleux de voir la maison paternelle, le champ paternel, le corps terrestre d'uné famille rurale, passer à des étrangers, quand les billets de banque et les titres au porteur d'un millionnaire resteraient la propriété des siens? Ce serait un nouveau privilège, le plus criant et le plus incompréhensible de tous, conféré à la fortune mobilière. Ajoutons que, alors même qu'on pourrait aisément abolir l'héritage en fait de biens mobiliers, il y aurait des raisons spéciales, tirées de l'utilité générale, de n'y pas toucher. On peut supprimer la succession héréditaire aux biens-fonds sans détruire ou altérer notablement les biens-fonds euxmêmes. Ils seront plus mal soignés, voilà tout, par le x>ossesseur qui saura ne devoir pas les transmettre à sa famille. Mais, pour les capitaux, il en sera autrement. Sous prétexte de les répartir plus équitablement à la mort d'un homme, on les détruira, ou plutôt on les empêchera de naître de son vivant. Le détenteur d'un capital, s'il sait que ses enfants ne seront pas appelés à en jouir après lui, ne se gênera pas pour le dissiper. Ainsi il sera nécessaire de maintenir Tliéritage pour les capitaux mobiliers, si Ton ne veut pas les détruire. Mais comment maintenir celui-ci sans maintenir pareillement Théritage immobilier, qui, à d'autres égards, est infiniment plus respectable que le précédent?
Supprimez l'héritage, ce ne sera plus le hasard de la naissance, il est vrai, mais ce sera le caprice d'un vote populaire, ou le choix arbitraire d'un élu du peuple, qui conférera le privilège de jouir des biens fonciers ou des richesses
mobilières laissés vacants par la mort ou le déplacement de leur détenteur momentané. Est-il prouvé que ce vote ou ce décret de nomination sera plus équitable dans ses préférences que le hasard dans ses désignations aveugles ? Non, car Théritage à la longue s'accompagne d'une hérédité naturelle ou acquise des aptitudes, comme cela est manifeste pour la classe des paysans, comme cela n'est pas moins certain pour beaucoup d'autres groupes de professions.
Les objections soulevées contre le droit à l'héritage individuel pourraient aussi bien être tournées contre le droit à riiéritage national. N'est-ce pas pour des causes identiques au fond, pour des motifs de paix et de sécurité générales, que nous jugeons le sol du territoire français légitimement dévolu aux générations successives des familles françaises ? Et, si nous décidons que le fait d'être le fils de quelqu'un ne donne aucune préférence pour être investi de la possession de ses biens, est-ce que nous ne sommes pas contraints par la logique de décider aussi que le fait d'être Français ne constitue aucun titre sérieux à posséder indivisément le territoire de France, à l'exclusion des Allemands ou des Anglais? Si, individuellement, le droit à l'héritage est nié, il ne saurait sans contradiction être affirmé collectivement. Le caractère collectif de la propriété héritée ne change rien à la question.
Pendant que, prêtant l'oreille à des dissertations théoriques, intéressantes d'ailleurs et utiles à d'autres égards, le pays en arrive à se demander si la propriété individuelle ou familiale des Français sera respectée, il oublie trop que le grand danger pour un peuple toujours, même quand on parle le plus dlnternationalisme — pour un peuple même riche et fort et puissamment armé — est d'être dépossédé de la terre qu'il habite. Et Ton peut se demander, question que je crois des plus importantes, si, en nalionalisant la terre de France, par hypothèse, on aura amoindri ou accru les risques d'une nouvelle amputation de la patrie, consolidé ou
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affaibli le lien de la nation française à son sol. C'est par ce côte qu'il convient déjuger le collectivisme ; car, s'il devait avoir pour effet de rassurer le patriotisme, il rencontrerait bien moins de résistance à sa réalisation. Or, il ne me semble pas ([ue cette considération lui soit favorable. En devenant collective, est-ce que la propriété de la terre française ne serait pas plus menacée de quel(|u'une de ces expropriations violentes ou perfides, brutales ou dissimulées, à Tusage des États, ces cannibales collectifs, dans leurs rapports mutuels ? ✓
La propriété individuelle et héréditaire, en créant entre l'individu et le sol, ou plutôt entre la famille et le sol, un lien d'une vigueur incomparable, me paraît être le meilleur moyen de garantir et de perpétuer la propriété nationale du sol. C/est grâce à ce morcellement du sol qu'on y enfonce et qu'on y multiplie les racines de la race.
Je suppose le vœu des 'collectivistes réalisé. 11 ne peut pas l'être partout à la fois, bien entendu ; il aura déjà bien assez de peine à vaincre, dans un État donné, les résistances qui s'opposeront à son triomphe. Cet Etat deviendra l'objet soit de la réprobation soit de l'imitation de ses voisins. Admettons qu'il sera imité. Chacun des peuples de l'Europe, France, Angleterre, Allemagne, Suisse, Suède et Norvège, etc., aura ainsi nationalisé son sol. Allez-vous me dire que, aussitôt, ces nations vont s'embrasser, se confondre en une seule ? C'est infiniment peu vraisemblable. La suppression de Tinégalité des propriétés individuelles et familiales aura eu, en effet, pour conséquence de démasquer une injustice tout autrement profonde dont on ne souffrait ni ne s'apercevait auparavant : Tinégalité des propriétés nationales. « La propriété, c'est le vol » soit. Mais cela est pour le moins aussi vrai de la
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propriété collective que de la propriété privée. Si quelques domaines sont entrés par la violence ou la ruse dans les familles de leurs possesseurs^ on peut dire que tous, ou à peu près tous, les territoires nationaux ont été acquis les armes à la main, grâce à des abus de la force, à des usurpations odieuses et, qui plus est, historiquement connues, incontestables 5 tandis que les usurpations privées sont oubliées ou incertaines. Si donc la justice réclame le redressement des iniquités passées en fait de répartition des domaines privés, il convient, d'abord, de faire une seule masse de tous les territoires nationaux, en Europe et dans le monde entier, et de les répartir équitablement entre les peuples ; puis, le moment serait venu de distribuer avec la même équité aux individus de chaque peuple les parcelles de son domaine national. Ce ne serait pas une petite affaire. Mais la justice exige absolument cela.
Et c'est avoir une trop bonne idée de la nature humaine, c'est oublier Tégoïsme collectif et monstrueux inhérent à l'esprit de corps, que de se persuader que les peuples les plus favorisés par la nature et l'étendue de leur territoire renonceraient de leur plein gré à leurs avantages pour y faire participer leurs voisins relativement déshérités. On ne verra jamais cette nuit du 4 août des nations. Mais, quand la nation la plus peuplée s'apercevra que, par tète, elle ne possède que tant d'ares tandis que la moins peuplée, près d'elle, en possède le double ou le triple, elle songera à s'annexer celle-ci. Celle dont le territoire est le moins fertile ou le moins salubre ou le moins agréable convoitera les terres plus fertiles, plus salubres, plus riantes, qui Tavoisinent. Les 50 ou 60 millions d'Allemands auront beau devenir propriétaires par indivis du sol germanique, ils n'en souhaiteront pas moins, loin de là, de s'adjoindre la Hollande, et une partie de l'Autriche. A coup sûr, même gouvernée par des collectivistes, l'Angleterre ne cessera pas de convoiter les terres d'autrui, l'impérialisme ne ces-
sera même pas d'y grandir, et, si roccasion s'offre de faire valoir ses ce droits » sur Calais ou la Guyenne, il est à craindre que le plus marxiste des premiers ministres britanniques ne soit le plus prompt à la saisir. Loin d'être amortie par la réalisation du collectivisme, la soif de conquête collective serait peut-être redoublée, puisque chacun espérerait devenir co-propriétaire, pour sa petite part, du territoire à conquérir * .
Et, ce qu'il importe aussi de considérer, cette avidité grandissante aurait moins de scrupufe à se déchaîner. Telle expropriation, qui, si elle devait avoir pour victimes des propriétaires individuels, révolterait le sens moral des civilisés, leur paraîtra toute naturelle, ou beaucoup moins révoltante assurément, si elle n'atteint que des collectivités. On sait avec quel sans-gêne les États modernes, quand la fantaisie leur en vient, mettent la main sur les biens d'un groupe vivant en communauté. Par là on peut prévoir que, le jour ou un Etat collectiviste, sous un prétexte quelconque, s'annexerait un autre Etat collectiviste, il ne se gênerait pas beaucoup, sinon pour exproprier en masse tous les habitants, du moins pour les rançonner d'impôts asservissants qualifiés compensateurs, qui les forceraient à émigrer peu à peu. On tiendrait à la disposition des émigrants, cela va sans dire, de beaux vaisseaux destinés à les transporter en Afrique, dans quelque région malsaine qu'ils seraient chargés d'assainir et de préparer à la colonisation de la métropole. L'indignité, Tiniquilé, la cruauté des Etats les uns à l'égard des autres est incomparablement supérieure à celle dont ils font preuve à ïôgavd des individus ou dont
(1) Ne semble-t-il pas qu'il y ait im rapport inverse entre le respect de la propriété individuelle et relui de la propriété nationale ? Auf renient dit, peut-être y a-t-il à choisir entre la suppression ou rabaissement des murs de clôture de propriété entre individus, moyennant le relèvement ou le renforcement des murs de clôture de i3ropriété entre pénibles, — et à l'inverse, la sux^pression ou rabaissement de ceux-ci moyennant le relèvement ou le renforceujent de ceux-là. Les socialistes poursuivent le premier but, les économistes le second...
les individus font preuve dans leurs relations réciproques.
L'attachement au sol natal est un sentiment fondamental de la vie nationale. C'est par lui qu'un peuple civilisé, chez lequel la propriété terrienne est suffisamment divisée, vit content de son territoire, ne convoite pas trop le territoire du voisin, et aussi résiste avec vigueur aux tentatives d'envahissement de celui-ci. Sans la propriété individuelle et familiale, ce sentiment aurait-il pu naître? Sans elle, pourrait-il se perpétuer? Est-ce qu'un peuple, devenu collectiviste, opposerait à l'invasion étrangère, à l'expropriation conquérante ou insidieuse , la même énergie résistante qu'une nation de paysans, cultivateurs de leur petit patrimoine ? Et, autre question, implicitement contenue dans la précédente, est-ce qu'un peuple, en devenant collectiviste, ne deviendra pas parfois, du même coup, dégoûté de son sol? Est-ce qu'il ne s'avisera pas de remarquer, pour la première fois, les inconvénients de son climat, les défauts de sa situation géographique? On est toujours content de la maison qu'on habite, quand on est propriétaire; mais il est bien connu qu'un locataire, ou môme un usufruitier, au bout d'un temps très court, découvre toujours des imperfections capitales à son appartement , en premier lieu d'être trop étroit, et projette d'en changer. N'en sera-t-il pas de même quand, au lieu d'être propriétaire chacun d'un morceau de notre sol, nous n'en serons plus que fermiers? Il faut reconnaître que, si une nation se composait en grande majorité de prolétaires sans espoir de sortir du prolétariat, le patriotisme y serait en grand danger d'affaiblissement. Mais la majorité se compose partout de propriétaires, ou de prolétaires qui espèrent le devenir un jour, par succession ou par contrat. Le nombre est infime des déshérités qui sont dépourvus de cette espérance. Et elle suffit pour attacher au sol les candidats à la propriété. Ainsi, établir le collectivisme agricole, ce serait, qu'on le veuille ou non, fomenter la conflagration universelle, la mêlée des avidités
ationales impossibles à assouvir. Alors même qu'ion pariendrait à supprimer les nations, on n'aurait point suprimé les groupes humains, et, dans chacun d'eux, on n'empêcherait pas de naître et de croître un âpre désir de vaincre et de spolier un groupe étranger. — Admettons, cependant, que les progrès de la raison soient parvenus à faire évanouir la guerre, il est au moins une conséquence des plus graves qu'entraînerait la nationalisation du sol : c^est que, rattachement de l'homme^ à sa terre étant su[ primé, la rivalité des hommes en vue de la terre serait redoublée et produirait un déracinemenl général des plus redoutables au point de vue de Tharmonie et de la félicité générales.
Voici la terre française nationalisée, tous les propriétaires petits ou grands exproj^riés. Le sol reste, il est vrai, répaiti entre un certain nombre de domaines, comme maintenant, plus intelligemment que maintenant, je le veux bien, mais avec cette dilférence que, au lieu d'être exploités par des propriétaires, ils le sont par des fonctionnaires, fermiers ou régisseurs de TÉtat. Or, cette différence sera grande \ car ces gérants officiels, envoyés de TEst à l'Ouest, du Sud au Nord, comme le sont les régisseurs du Crédit foncier, ne seront groupés dans les villages ou les hameaux que comme le sont, dans les villes actuelles, les fonctionnaires. ^Ils fermeront des groupes instables et sans lien solide, sans nulle cohésion. 11 n'y aura donc bientôt, à la campagne même, aucune population fixe, ferme, stable, attachée au sol ances-
(I) Inutile de dire que la terre, dans ces conditions, sera infinhnent moins travaillée. Aussi ne piiis-je comprendre la thèse récente de M. Landry qui, dans son ouvrage ironiquement ïnVituXé V Utilité sociale de la propriété individuelle, préconise la nationalisation du sol au point de vue du rendement brut, n suffit d'avoir comparé le labeur acharné et amoureux du propriétaire-cultivateur au travail somnolent d'un fonctionnaire jour répondre à cette objection. Ejjictète nous dit quelque part : «Songe à tous les soins dégoûtants que, tout le long du jour, lu donnes à ton corps, parce qu'il est tien, et suppose ([u il te faille soigner de la sorte le corps d'autrui, de ton meilleur ami même... » Cette idée d'i^pictète m'est souvent revenue à la mémoire en regardant un paysan bûcher sa terre ingrate avec amour...
tral par de vieilles et indéracinables affeclions. Il n'y aura plus entre voisins ruraux aucun rapport d'amitié héréditaire, aucun échange traditionnel d'obligations et de services ; plus rien d'affectueux, de cordial, de durable. Ce sera la dernière glèbe de la population à tout jamais rompue, et la pulvérisation nationale complète. Alors la tendance de la population à se concentrer dans les villes deviendra torrentielle, irrésistible. Il faudra des lois oppressives pour forcer les gens à habiter la campagne, dépourvue, au point de vue social, de son principal attrait. Encore les lieux pittoresques et charmants trouveront-ils preneurs, mais les lieux tristes, mornes, que Ton ne peut aimer qu'à la condition d'y être né et d'y avoir des racines profondes dans le passé, seront repoussés de tous. On ne songe pas que la propriété individuelle est, avant tout, une digue contre le torrent de l'instabilité, un obstacle à la désertion des champs, à la dissolution de tous les liens du cœur entre les familles, h la destruction du patriotisme local.
Regardons en face, au point de vue de notre inter-psychologie, la queslion de savoir ce que valent ces liens sociaux héréditaires dont je viens de parler, ces rapports de voisinage séculaire, d'attachement commun à un même sol natal et local, qui sont liés intimement à la propriété individuelle. Il est certain que les liens sociaux de ce genre, tenaces et en petit nombre, empêchent de se former une foule d'autres relations sociales à la fois plus étendues et plus fragiles, qui diversifient et divertissent davantage Tesprit. Y a-t-il ou non compensation? Et est-ce h bon droit que, comme on le voit par Témigration des campagnes vers les villes, les individus les plus entreprenants donnent de plus en plus la préférence aux relations multiples et instables, diverses et changeantes, sur les liens étroits et plus forts? — Mais, d'abord, est-il vrai que ces liens et ces relations sont inconciliables, et que le dilemme s'impose? Est-ce que la facilité plus grande des communications ne
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doit pas avoir, peut-ôLre, pour conséquence finale de retenir d'autant mieux l'individu à son coin de terre natal qu'il s'envolera de là plus aisément dans le vaste monde pour y revenir avec plus de joie ? Est-ce que Thomme ultra-civilisé n'est pas destiné, par le concours de la haute culture, qui rend sédentaire, avec le progrès de la locomotion, à devenir en môme temps plus voyageur et plus stable, plus curieux de rUnivers entier et plus amoureux de son village? Voyage et vaga?jondage font deux. Le voy^eur a un domicile, le vagabond n'en a point.
Il n'y a pas de créature humaine plus heureuse, ni plus saine, qu'un paysan marié, père de famille, propriétaire d'un champ assez grand pour nourrir lui et les siens et lui permettre quelques économies. Le spectacle de ce bonheur est assez fréquent dans n'importe quelle campagne pour donner à tous les voisins Tespoir de le réaliser à leur tour. Et c'est ce bonheur, rare je le veux mais source unique de cet espoir si général, si propre à stimuler le travail et à colorer la vie et l'àme du cultivateur, que l'on veut détruire par la a nationalisation du sol ». Chimère pour chimère, mieux vaut l'illusion de la propriété, car c'en est une aussi, la bienfaisante erreur de croire que Von est propriétaire de quelque chose quand on n'est qu'un peu de matière organisée en voie de se dissoudre. De tous les divins mensonges de la vie, il n'en est pas, après l'amour, qui soit plus fécond : par là, il semble à l'individu abusé, mais rassuré, qu'il appuie sur la terre ferme son être fragile et le fait participer à sa solidité, à sa permanence. Un champ, une maison, cela est l'incarnation ou plutôt la pétrification apparente de la famille, cela donne à l'individu la perspective d'un horizon illimité dans le temps. Supprimez celte magie, le mur froid de la mort se montre à nu, à deux pas de nous.
Je sais bien que les États européens, du moins les États occidentaux, traversent en ce moment une crise agricole des plus douloureuses. L'ouvrage volumineux de Kautsky
tend à prouver que le métier d'agriculteur petit ou grand, mais surtout du petit, est en train de devenir la pire des professions, qui ne tardera pas à être désertée. Après Tavoir la, il est curieux de relire le long chapitre oîi Stuart Mill vante, avec une grande abondance de documents aussi, comme avant lui Sismondi, la félicité du paysan propriétaire. Tous deux sont spécieux, Mill et Kautsky. L'un avait ^ certainement raison à sa dcite, et il semble que l'autre,
Kautsky, n'ait pas tout à fait tort à la sienne. Que s'est-il donc passé dans Tintervalle des deux époques? Un grand fait, la concurrence des blés et des produits agricoles étrangers, extra-européens. Mais, après tout, ce n'est là qu'un mal passager, et est-ce un mal sans remède? A la culture extensive des terres neuves, les vieilles terres ne sauraientelles opposer avec succès la culture intensive, — derrière des barrières douanières, s'il le faut? Il est certain que les ravages du phylloxéra, qui nous a élé importé aussi crAmérique, ne sont rien comparés au désastre agricole produit par l'importation du blé américain, — bientôt peut-être du blé africain. Le phylloxéra est venu interrompre la plus belle période de prospérité vinicole qui fut jamais. Le blé américain est venu arrêter pareillement, mais pour bien plus longtemps encore, l'ère de la plus grande, de la plus florissante prospérité agricole, dont Mill a tracé un tableau qui n'a rien d'exagéré. Sans cet élargissement prodigieux du marché des blés, on peut dire que jamais l'idée ne serait venue de contester les bons efîets de l'appropriation privée du sol. Le rêve du collectivisme agraire est né d'une crise de Tagriculture qui, toute terrible et prolongée qu'elle est, ne doit pas être prise pour une donnée fondamentale du problème à résoudre. Si l'on met en regard les maux, les désastres ruraux prédits par Kautsky avec tant de force, comme un effet nécessaire du libre commerce international des cécéréales, et les bienfaits moraux, sociaux, inappréciables de la petite propriété, on n'hésitera pas à conclure qu'il
importe de se proléger efficacement, dans une certaine mesure au moins, contre la concurrence étrangère pour maintenir chez soi la classe indispensable des cultivateurs satisfaits-
Tout en reprochant à la propriété rurale sa misère actuelle, qu'ils exagèrent d'ailleurs, les collectivistes lui reprochent aussi d'accaparer indûment la r^enle du sol. C'est là le principal grief contre l'appropriation individuelle de la terre, celui qui a eu le plus de succès parmi les théoriciens, depuis la fameuse théorie de la rente de Ricardo- Karl Marx, il est vrai, avec sa grande sagacité, n'a pas pu ne pas voir l'analogie manifeste qui existe au fond entre les proGts d'établissements industiiels bénéficiant de certains avantages de situation, et la rente foncière. Mais, d'après lui et son disciple Kautsky, il y a des différences profondes entre ces deux sortes de privilèges, et elles seraient un argument juridique contre la propriété individuelle du sol spécialement, ajouté à tous ceux qui militent contre la propriété individuelle en général. — D'abord, l'avantage dont bénéficie l'industriel qui réalise des profits extraordinaires, est susceptible de s'étendre à d'autres, à des rivaux, à des envieux ce qui chercheront à organiser des exploitations dans les mêmes conditions de production », tandis que les avantages dus à la fertilité d'un sol ou à des particularités du climat, ne sont pas extensibles à volonté. En second lieu, le profit extraordinaire de l'industriel est un phénomène essentiellement passager, « tôt ou tard, les conditions de production les plus particulièrement avantageuses seront partout répandues », tandis que la fertilité supérieure d'un terrain est un phénomène essentiellement durable.
Aucune de ces différences ne résiste à l'examen. Voyons la première. Quand un établissement industriel estfavoiisé
par la proximité d'une gare, condition qui lui permet d'abaisser ses prix jusqu'à ce qu'il ait tué tous les établissements rivaux, est-ce qu'il est possible aux concurrents de s'approprier cet avantage, de le conquérir à volonté ? 11 en est de même quand le succès d'une usine tient au voisinage d'une belle chute d'eau, ou à l'extrême pureté des eaux qui donne à certaines papeteries de luxe un avantage marqué, ou à toute autre particularité d'ordre géographique ou climatérique^ Et même, quand il s'agit de qualités propres à la population d'un pays, d'aptitudes héréditairement transmises de génération en génération et d'où dépend la supériorité d'une fabrication de ce pays, est-ce qu'il est aisé, pour les industriels étrangers, d'importer chez eux ces conditions spéciales ? Alors même que cela serait possible a la rigueur, ne serait-ce pas, le plus souvent, impraticable? 11 n'est pas non plus de terrain si ingrat qu'on ne puisse rendre fertile à volonté moyennant des transports de terre, des drainages, des fumures intenses ; mais la question est de savoir si le jeu en vaut la chandelle. — Ensuite, si Ton se place au point de vue de la brièveté d'une vie humaine, est-ce que l'avantage, pour un établissement industriel, d être favorisé par la contiguité d'un chemin de fer ne peut pas être qualifié durable? Et qu'importe que cette voie ferrée doive durer moins, sans doute, que la fertilité d'une terre privilégiée ? C'est toujours une durée immense, pratiquement infinie. Et cette considération s'applic^ue mieux encore au voisinage d'une force physique ou d'une race bien douée. — Au surplus, ne dépend-il pas d'une découverte chimique, d'une invention mécanique, d'une nouvelle plante domestiquée ou
(1) La différence entre les privilèges industriels et agricoles est d'autant plus imaginaire, en effet, que. bien souvent, l'avantage inhérent à certains établissements industriels est lié aux caractères du sol ou du sous-sol. La métallurgie anglaise ne doit-elle pas sa supériorité au rapprochement des mines de charbon et de fer ? et cet avantage n'est-il ]>as aussi durable que celui des vignobles bordelais ? Appellerons-nous rente foncière ou sous-fonciève les profits extraordinaires que les métallurgistes anglais ont tirés de là ?
importée, de faire perdre à une terre son rang sur Téchelle de la production agricole ? Telle terre qui se vendait fort cher avant le phylloxéra parce que les cépages français y poussaient merveilleusement ne vaut plus rien maintenant parce que les cépages américains n'y peuvent vivre ^ . Les terres à blé de la Beauce ont perdu les trois quarts de leur valeur depuis que la concurrence des blés étrangers et la hausse des salaires ruraux ont réduit à si peu de chose le bénéfice net du producteur de froment. Que valent les champs propres à cultiver la garance depuis la découverte des substances chimiques colorantes? Est-ce que l'accroissement de la prospérité d'une ville voisine, ou, inversement, la diminution numérique et Tappauvrissement de sa population, ne font pas hausser ou baisser la valeur d'une propriété rurale? Ef, en Améiique surtout, peut-on appeler durable^ dans le premier cas. à notre époque, un avantage de situation qui a pour cause des changements si fréquents et, de nos jours, si ra[)ides ?
Le cas dont il s'agit, celui où un bien acheté très bon marché est, quelques années après, revendu avec un bénéfice énorme, sans nulle amélioration par le travail, simplement parce que, dans Tintervalle, une ville est née ou s'est développée énormément dans les environs, ce cas singulier et saisissant est une des objections dont on a tiré le plus grand parti contre le droit de propriété. Il est monstrueux, a-t-on dit, que, en se croisant les bras, un propriétaire voie tripler, décupler la valeur de sa terre, tout simplement à raison du peuplement de son pays. On n'a pas réfléchi que, en séparant
(1) xVussi ne puis-je comprendre le passage suivant de Kantsky : « Les moyens de production créés par le travail humain (les capitaux» s'usent physiquement et moralement; ils sont inoïcilenicn i usés par de nouvelles découceries. Ils cessent tôt ou tard d'exister ; il f^iut sans cesse les renouveler. Le sol au contraire est indestructible. » Comme s'il ne dépendait pas d'une découverte de faire perdre au sol la seule chose de lui qui intéresse le proï^riétaire et la société, — sa valeur!
Antre différence non moins étrange. Suivant Kautsky, la rente foncière tend à tandis que l'intérôt du capital tend à baisser. Allez dire cela
aux propriétaires de la Gironde, de la Beauce, d'un peu partout.
ainsi ce cas dii cas inverse, qui lui fait contre-poids, on montre le parti-pris le plus injuste. Si je vole la communauté quand je profite seul de la plus-value donnée à ma propriété par la rapide augmentation d'une ville voisine, est-ce que je ne pourrais pas dire aussi que je suis volé par la communauté quand cette population décroit, ce qui arrive fréquemment? S'il y a la renti*^ \\ ^ ^ aussi X anti-renLe^ pour ainsi dire, comme, c\ côté du profil, il y a la perte. Ce que j'accorde volontiers, cependant, c'est que, lorsque la plus-value en question dépasse un certain degré, qu^'elle devient, pas sa soudaineté et son importance un phénomène vraiment anormal et exceptionnel, et aussi bien quand une dépréciation brusque et profonde a lieu par suite de causes inverses, il conviendrait peut-être de soumettre à des tarifs spéciaux et compensateurs dans la première hypothèse, et d'indemniser en partie dans la seconde, le propriétaire trop heureux ou trop malheureux. Cela soit dit, sous la réserve d'une marge très large laissée aux chances et aux risques^ d'un liorizon suffisant ouvert aux espérances et aux entreprises individuelles.
En réalité, le bénéficiaire des rapides plus-values dont il vient d'être question a rarement joué à coup sûr, il s'est risqué, il a aventuré son argent; et c'est son audace^ chose utile à encourager, qui est récompensée ainsi. Ceux qui, en 1839, ont acheté 2o0 francs Taction de Suez, qui actuellement vaut plus de 3 530 francs, ont multiplié par 14 leur capital. Dira-t-on, comme on Ta dit parmi les économistes, que c'est là la juste récompense de la perspicacité dont ils ont fait preuve en prévoyant le succès de cette entreprise? La vérité est qu'ils n'ont rien prévu du tout, qu'ils ont joué tout simplement et gagné au jeu. Puis, alors même qu'ils auraient prévu, quel mérite y a-t-il à prévoir quand on est bien renseigné, par un privilège injuste en soi, ou en vertu d'un flair spécial et inné? La vérité est que, même en prévoyant le succès, on n'y a pas cru très fort, on a été loin d'en être sur, on s'est risqué, et c'est parce quon s'est risqué^ non
LA PROPRliyj 317
parce qu'on a prévu, qu'on mérite de garder son gain, jjuisqu'aussi bien on animait pu jje7^d7'e. — Si, en effet, un acheteur de ces actions avait été siJî\ absolument sÛ7\ que ce qu'il achetait 2rj0 francs en vaudrait bientôt 1 000, 2000, 3 000^ etc., il aurait dû, en bonne justice, faire participer son vendeur à ce bénéfice assuré, — à peu près par la môncie laîson qui a fait décider que Tinventeur d'un trésor partage ce trésor avec le propriétaire du terrain.
Observons qu'il n'y a ni plus ni moins de raison de justifier le gain énorme fait par l'acheteur d'actions de Suez à 230 francs que de justifier le bénéfice considérable, pareillement sans travail^ obtenu par l'acheteur de terres à bon marché qui, après son acquisition, acquièrent une plus-value prodigieuse i)ar suite soit de l'accroissement de la population, soit de Tenrichissement du pays, soit du passage d'un chemin de fer, soit de l'invention d'un procédé économique de culture.
On peut bien, pour essayer de démontrer que la propriété individuelle est une source d'injustices intarissable, déclarer injustes les bénéfices ainsi acquis sans peine par d'heureux spéculateurs à la bourse ou aux enchères publiques, qui se sont enrichis par des achats d'actions ou de terrains dans des quartiers neufs des grandes villes. Mais la question est de savoir ce qui arriverait si la propriété individuelle était supprimée. plus-vaUte des terrains disparaî trait-elle pour cela? Et, de même, le succès des entreprises industrielles dont les actions ont haussé de la sorte serait-il anéanti ? Non, — ou du moins ce n'est pas, certes, ce que les socialistes veulent dire (car, au fond, il se peut bien que, pour mieux répartir la plus-value, ils la détruisent ou l'amoindrissent ; mais laissons cela par hypothèse). Il y a lieu de penser que, dans un quartier devenu à la mode, où l'État constructeur, par hypothèse, ferait beaucoup bâtir, l'engouement croissant pour ces maisons nouvelles, joint à la population grandissante, ferait croître extrêmement la valeur de
ces habitations 5 et ferait considérer comme une grande faveur le privilège (car c'en serait un^ qu'on le veuille ou non) de les habiter.
Je sais bien qu'on élèverait leur loyer, en admettant que, la propriété individuelle des immeubles une fois supprimée, il y eût encore des revenus. Je sais bien aussi que, lorsqu'un domaine rural ou une usine verrait doubler ou tripler sa valeur à la suite d'une invention ou d'une heureuse circonstance quelconque, l'État collectiviste pourrait Taffermer deux ou trois fois plus cher... Et, de la sorte, je vois bien que le groupe entier des collectivistes profiterait de la totalité d'avantages à présent monopolisés par des particuliers.
Mais je vois aussi à cela des inconvénients majeurs. D'abord, au point de vue de ma psychologie collective, est-ce que le fractionnement de ces bénéfices totalisés, par portions égales, entre tous les collectivistes, sera senti par chacun d'eux de manière à leur procurer un accroissement de bonheur égal en intensité à Tinlensité des joies individuelles auquel il s'est substitué et aussi propre que la perspective de ces joies à activer la production des richesses, à stimuler l'inventivité, dans 1 intérêt de tous?
En second lieu, je vois aussi que, si le monopole individuel est détruit, il sera remplacé par un monopole collectif. Chaque collectivité, la commune par exemple, ou le canton, monopolisera à son profit exclusif les avantages naturels ou acquis, fortuits ou voulus, qui auront donné au domaine collectif une plus value. Il y aura ainsi des groupes privilégiés à la place des individus privilégiés. — Que si, pour faire disparaître cette inégalilé d'un module plus élevé, on fait fusionner les cantons dans la province, ou les provinces dans l'État, on aboutira toujours à des monopoles, seulement de plus en plus gigantesques, — à moins que, chose impossible, on ne parvienne à faire du globe entier un seul et même domaine de la collectivité humaine totalisée en une seule et môme nation.
— Or, en attendant que ce rêve^ visiblement chimérique, du collectivisme mondial se réalise, il est à remarquer que le collectivisme yniinicipal ou aussi bien le collectivisme jy^^ovincial ou aussi bien le collectivisme national (ce dernier déjà bien irréalisable) aurait le grave inconvénient de rendre impossible une autre sorte de collectivisme dont nous jouissons, qui se développe tous les jours davantage, et cela grâce à la propriété individuelle môme : le libre collectivisme international. Car, supposez que, au moment oîi M. de Lesseps a songé à percer Tisthme de Suez, la propriété française et anglaise eût été divisée en collectivités municipales; est-ce qu'il eût été possible d'obtenir de ces groupes Tadhésion à son idée, la souscription à ses actions? On ne voit pas comment pourrait fonctionner à la fois le collectivisme /o?irfe' sz^r des groiipeinents géographiques et le collectivisme fondé sur des groupements en vue d'une idée commune ^ indépendam' ment de toute co-habitalion, . , Une idée d'intérêt international ne pourrait plus se réaliser par des adhésions d'individus détachés de leurs groupes nationaux ou municipaux; il faudrait qu'elle obtînt Tadhésion de ces groupes eux-mêmes, chose bien plus ardue. Ne sait-on pas à quel point les foules, même parlementaires, sont moins intelligentes et moins hardies que les individus d'élite, à moins qu'elles ne soient plus follement extravagantes?
— Un nouvel écrivain socialiste, M. Landry % s'est elTorcé de démontrer qu'il est essentiel à la propriété individuelle de mettre l'intérêt individuel du propriétaire en conflit avec l'intérêt général. S'il en élait ainsi, si cette institution, en même temps qu'elle prévient les oppositions entre individus différents, en faisait naitre entre chacun d'eux et l'ensemble des autres, il faudrait convenir que son maintien si prolongé ne se conçoit guère. Mais tout ce qu'on nous démontre
(1) Dans son livre sur V utilité sociale de la propriété industrielle (Alcan, 1901;.
320 L\\DAPTATIO?i ÉCONOMIQUE
c'est qu'entre Tindividu et la colleclivilé il y a de fréquents désaccords de désirs et d'idées ; et la question est de savoir si c'est la division et l'hérédité des biens qu'il convient ici d'accuser. Ce n'est pas seulement à l'occasion de la propriété individuelle, c'est dans l'exercice des droits individuels quelconques, que l'intérêt individuel se trouve parfois, souvent même, en lutte avec l'intérêt collectif. Faut-il conclure de là à la suppression de tous les droits individuels? Non, mais à la réglementation de ces droits par l'État. Tous les codes civils sont pleins de dispositions qui interdisent telles ou telles manières de contracter obligation, parce qu'elles sont ou paraissent contraires au bien public. M. Landry s'étend beaucoup, après Cournot, sur V aménagement des forêts. C'est son exemple le plus frappant. Mais je ne vois pas pourquoi, à ce sujet, comme au chapitre des servitudes rurales, la loi n'interviendrait pas dans l'intérêt général. — Remarquons aussi que l'intérêt général se présente toujours sous la forme d'une volonté générale, c'està-dire d'une tendance gouvernementale, avec laquelle on le confond officiellement, quoiqu'il puisse en être fort distinct. Depuis la Révolution française^ la volonté générale en France, la législation française, s'oppose à ce que le père de famille fasse passer toute sa propriété foncière ou toute son industrie sur la tête d'un seul de ses enfants, et Ton croit que l'intérêt général réclame l'égalité du partage aussi grande que possible. Cependant, beaucoup de publicistes s'accordent à penser que rien n'est plus désastreux que cette égalité à divers points de vue. Ainsi, c'est, au fond, le conflit entre la volonté de l'individu et la volonté de la masse ou plutôt de la majorité, souvent d'une minorité influente, intrigante, oppressive, que M. Landry signale comme un des plus graves inconvénients attachés à la propriété privée. Et beaucoup penseront que le grand mérite, le mérite éminent de cette institution fondamentale est de permettre cette résistance fréquente de la volonté
individuelle à la volonté collective, d'être une forteresse oîi la personne humaine se retranche pour repousser les empiétements et les agressions du milieu social qui menace de rengloutir. Pour qui sait à quel point la collectivité est inférieure en întellig-ence et en moralité à Télite, souvent même à la moyenne des individus dont elle est formée, il n'est pas douteux que la suppression des conflits dont il s'agit, par la soumission forcée de Télite, dépouillée de son dernier bouclier, serait le signal d'un déclin profond de la civilisation. Toute la question est là, dans le problème de la psychologie des foules.
L'intérêt général, c'est toujours par des individus en avance sur leur temps, qu'il est d'abord aperçu ; et ils ne peuvent parvenir à faire prévaloir leur conception, qui commence par être unanimement combattue, que moyennant des moyens d'action fournis par la propriété individuelle soit d'eux-mêmes soit d'autrui. Supprimez celle-ci, les hommes supérieurs perdront les trois quarts de leur puissance de résistance et aussi de leur force de suggestion. Ce n'est pas que, toujours, ils soient propriétaires ; mais, quand ils ne le sont pas, il leur suffit de gagner à leur cause quelques grands propriétaires et capitalistes pour propager un mouvement en faveur de leurs idées. S'il leur fallait, sans capitaux propres, ou prêtés par des particuliers, exercer une action décisive sur les corps publics, ils n'y parviendraient presque jamais.
En socialisant la terre et les capitaux, prétendez-vous ^ipprimer les conflits entre l'intérêt individuel et l'intérêt général ? Vous les étoufferez violemment, vous les apaiserez à la surface, mais au fond, leur désaccord sera plus douloureux et plus irrémédiable que jamais. L'intérêt de l'individu sera opprimé par celui d'une majorité ou d'une minorité au pouvoir ; à moins que ce ne soit le contraire, toute une nation se courbant sous la loi d'un despote populaire. Les propriétaires fonciers sont en opposition fréquente, je le
Tarde. — Psych. écon. II. — 21
322 L'ADAPTATION ÉGONOxMIQUE
veux, avec les vœux ou les inlérôts du public ; mais ces conflits existent parce que ces hommes sont égoïstes, non parce qu'ils sont propriétaires. Expropriez-les^ ils n'en garderaient pas moins tout leur égoïsme ; mais cet égoïsme s^exprimera autrement, par la gestion partiale et injuste des fonctions publiques dont ils seront chargés, eux ou les prolétaires pareillement. Comme il n'y aura plus moyen de s'enrichir que par Fexercice des fonctions publiques, la corruption s'y déploiera à un degré inouï \
— En somme, la propriété individuelle soit du sol^ soit des capitaux, comme Tinitiative individuelle, a fait ses preuves. Nous lui devons, rien qu'en notre siècle, la mise en valeur de tout un continent, le merveilleux essor de TAmérique. La propriété collective, Tinitiative collective, a-t-elle fait les siennes? Sur la même terre américaine, le médiocre ou lamentable résultat de tant d'expériences collectivistes répond assez clairement. Sous les Incas seulement, nous y avons vu le communisme fleurir; comme si la propriété indivise n'était adai)tée qu'aux conditions de sociétés encore à demi-barbares et était repoussée par les exigences de la civilisation progressive.
— rS'y eût-il à choisir qu'entre la propriété individuelle et la propriété nationale, le problème serait déjà passablement ardu. Mais, comme nous venons de le faire entendre, la nationalisation du sol et des autres moyens de production n'est pas le seul mode concevable de propriété colléelive. A la nationalisation peut se juxtaposer ou s'opposer la
(1) On peut relever encore dans le livre de M. Landry Tillusion de croire f[ue rÉlat collectiviste économiserait et capitaliserait bien plus que ne le font les individus sous le régime de la propriété privée. Quand on voit avec (pielle facilité l'État, actuellement, sacrifie les intérêts de l'avenir à ceux du jjrésent, grève son budget, emprunte toujours el n'amortit point, on est peu porté à penser que, devenu collectiviste, il change à ce point de nature.
miinicipalisatio)!^ qui serait bien moins impraticable , et qui a été à bon droit préconisée par Proudlion comme le seul moyen plus ou moins pratique de réaliser le collectivisme \ Doit-on nationaliser ou seulement municipaliser l'industrie aussi bien que l'agriculture, l'éclairage aussi bien que l'instruction, les services d'omnibus et de tramways aussi bien que les chemins de fer? On ne voit pas non plus pourquoi certains services seraient municipalisés plutôt que cantona- Usés ^ ni pourquoi on n'en provincialisei^ait pas certains autres. Enfin, la famille sera-t-elle, de tous les groupements humains, le seul qui sera oublié par le collectivisme, apparemment parce qu'il est le plus naturel de tous, et ne s'apercevra-t-on pas de la nécessité de domestiquer ^ de faniilialiser pour ainsi dire, beaucoup de productions? Tout cela complique singulièrement la question du collectivisme.
Je sais bien que le plus solide argument, après tout, et avant tout, en faveur du maintien de la propriété privée, c'est qu'elle existe, c'est qu'elle fonctionne depuis des siècles de siècles, c'est que toute notre société est fondée sur elle. Mais cet argument est loin d'être de mince valeur, comme on le suppose en raisonnant en l'air. La force des précédents est souvent telle qu'elle oppose un obstacle insurmontable à des transformations qui, quoique jugées utiles et dépendant de l'homme, ne pourront jamais être réalisées. Par exemple, quand le réseau des chemins de fer sera terminé, si, à ce moment, la fédération de l'Europe s'accomplit sous l'hégémonie de la Piussie ou de l'Allemagne — ou, pourquoi pas ? de la France — un ingénieur n'aura pas de peine à tracer un plan de reconstruction des chemins de fer plus rationnel, plus propre à Xiri^igation égale des marclian-
(1) Dans Tancien Pérou, le sol était municipalisé ; aussi nul n'avait le droit de changer de résidence. W faut s'attendre, si le sol est de nouveau municipalisé, à ce que des entraves du niêuie genre soient mises à la libre circulation des individus. Car, d'une part, la commune dont on fera partie aura besoin de garder les bras employés par elle; d'autre part, la commune où Ton voudra aller s'établir aura intérêt à ne pas grossir le nombre des bouches nourries par elle.
dises sur tout le continent, que le réseau existant. Cependant jamais, je pense, on ne songera à réaliser le programme de ce Freycinet de l'avenir, venu trop tard après les Freycinet du passé — qui, eux, n'ont été précédés par aucun Freycinet antérieur. — Exemple encore plus frappant : il ne serait pas difficile de concevoir une répartition géographique, sur le territoire de la France, des villes de 100000 âmes, de oOOUO, de 30 000, de 20 000, de 10 000, de 5 000..., plus régulière et plus rationnelle que celle qui existe, plus propre que celle-ci à tirer le meilleur parti possible de toutes les ressources agricoles, industrielles et sociales du pays. Mais, si bizarre et si défectueuse que soit la pittoresque distribution des villes et des bourgs, personne n'a Tidée de la critiquer et de proposer d'y substituer autre chose, — pas plus que de substituer à une langue réelle et vivante un idiome fabriqué de toutes pièces, un volapûck ou un espéranto, si admirablement conçu qu'il puisse être.
On ne devrait pas oublier cela quand on lait des rêves utopiques. La propriété individuelle, telle qu'elle s'est créée et développée historiquement, est une répartition du sol qui laisse infiniment à désirer, et il n'est nullement impossible — ni même malaisé — d'imaginer quelque chose de mieux. Mais ce serait une folie de faire table rase de cette institution pour la remplacer. Il faut tabler sur elle comme ou table sur l'existence des villes, c'est-à-dire l'utiliser en la réformant, de même qu'on voit s'agrandir telle ville ou se resserrer et dépérir telle autre, de manière à rapprocher dans une certaine mesure, dans une faible mesure, mais très importante cependant, le fait de V idéal .
— Aussi, la suppression de la propriété privée, qui vient d'être discutée dans ce qui précède, n'a-t-elle, à vrai dire, qu'un intérêt théorique; et tout ce qu'il y a d'éclairé dans
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le parti socialiste tend à la reléguer à Thorizon lointain, indéfiniment reculé, des préoccupations du parti. Une question bien plus pratique, et, au fond, bien plus intéressante, est de savoir dans quel sens la transformation du droit de propriété est possible et désirable, si Ton veut que cette antique et universelle institution progresse dans sa double voie d'adaptation positive. A ce point de vue, quelques mots sur ses transformations antérieures ne se seront pas inutiles pour révéler les forces qui sont en jeu dans son évolution actuelle.
Remarquons d'abord que le respect mutuel des propriétés, comme le respect mutuel des libertés, a été le fruit d'une longue élaboration du Droit ; il a été précédé du respect unilatéral de la propriété des forts par leurs voisins faibles. Cette première étape de la propriété divisée est caractérisée par l'isolement des propriétés (collectives ou individuelles) qui a été antérieur à leur juxtaposition et à leur bornage. Ce que nous dit Tacite des territoires des tribus germaines est vrai aussi bien, d'après lui-même, du domaine de chacune des familles qui les composaient, ce C'est l'honneur des tribus, nous dit-il, d'être environnées d'immenses déserts. » Chaque tribu puissante « regarde comme la meilleure preuve de sa valeur que ses voisins abandonnent leurs terres, et que nul n'ose s'arrêter près d'elle ». De là Thabitude d'interposer des ?na?^ches^ terrain neutre et mal délimité, inculte et indivis, entre les territoires, et aussi bien entre les domaines des familles. « Ils (les Germains) ne peuvent souffrir que leurs habitations se touchent ; ils demeurent séparés et à distance.. . Chacun entoure sa maison d'un espace vide. » Ce même espace vide séparait les primitives maisons romaines. Mêmes usages parmi les sauvages américains. — Mais, à mesure que le sentiment du droit d' autrui se répand, les propriétés, collectives ou individuelles, se rapprochent, se juxtaposent, et apprennent à se respecter réciproquement. Harmonie qui, quoique purement négative, est d'un prix
infini, si Ton songe à toutes les batailles que son acquisition a coûtées.
On peut dire qu'à toute époque la propriété présente une tendance à se préciser, à s'étendre, à se fortifier, et, en même temps, d'après la nature des choses appropriées, à s'individualiser ou à se socia/ise?^ dans la mesure voulue pour la meilleure exploitation des inventions productrices de la richesse, et pour le moins de heurts possible entre les individus composant le groupe social, famille, clan, cité, nation. Le droit de propriété, individuelle ou collective, des choses et des personnes, ne fait jamais que consacrer une jouissance des choses ou des personnes suggérée par une innovation individuelle. L'idée d'épargner la vie du vaincu pour jouir de son travail est à l'origine de l'esclavage, comme l'idée de conserver le gibier vivant au lieu de le tuer est à Torigine de Fart pastoral. A chaque nouvel animal qu'on apprivoise, à chaque nouvelle plante qu'on importe et qu'on cultive, la jouissance pastorale ou agricole de la terre devient plus étendue, plus compliquée, plus précise, et le droit de propriété foncière doit revêtir les mêmes caractères- La proportion de la propriété collective et de la propriété individuelle dépend aussi de la même cause souveraine : aussi longtemps que les forces animales ou les forces physiques ne sont pas captées par une série de découvertes, l'individu ne peut défricher la forêt pour la convertir en prairie ou en terre arable sans le concours de ses concitovens, de ses coassociés, et il est naturel alors que la propriété des terrains défrichés soit collective. Il en est autrement quand, peu àL\ peu, l'individu, appuyé sur les énergies de la nature, par suite des progrès de l'industrie, n'a plus besoin de la collaboration directe de ses semblables. Alors l'appropriation individuelle se développe. Mais, en même temps, apparaissent certaines formes d'appropriation sociale qui vont se développant aussi à côté de certaines autres qui disparaissent. Pendant que les terrains communaux des villes d'au-
trefoîs se morcellent et que le domaine privé, en tout pays qui se civilise, s'agrandit à leurs dépens, le domaine public consacré au fonctionnement des services publics qui se multi^ plient ne s'agrandit pas moins. Le besoin croissant de communications étend et complique le réseau des routes, des voies terrestres ou aquatiques de tout genre, qui, d^ibord propriété privée et assujettie h un péage comme les ponts, deviennent propriété collective de la commune, de la province ou de la nation. Le besoin croissant d'action collective, d'autre part, d'action par l'État, grossit sans cesse les budgets publics et les trésors publics, devenus, par Timpôt, une part plus considérable de la fortune générale. Or, c'est là une propriété nationale mobilière dont les collectivistes primitifs, les hommes des clans, n'avaient nulle idée.
Si, spécialement. Ton considère l'importance croissante, parmi les peuples civilisés, à peu près nulle parmi les peuples barbares, de la libre propriété des mers et des océans, indivise entre toutes les nations, on ne sera plus porté à énoncer cet axiome que la propriété collective a été en diminuant depuis les temps primitifs. A la propriété collective des forêts pendant la période chasseresse de rhumanité, des prairies pendant la période pastorale, des terres défrichées en commun pendant les débuts de la période agricole, s'est substituée maintenant et de plus en plus celle de TOcéan. Je dis de plus en plus, car, en réalité, avant les progrès de la navigation, la propriété de rOcéan, collective ou non, n'existait pas. La Méditerranée avant la découverte de la trirème, l'Atlantique avant Colomb, n'appartenaient ni collectivement ni individuellement à personne ; c'étaient d'immenses espaces inappropriables. Et chaque découverte, telle que celle de la boussole, de la marine à voiles, de la marine à vapeur, de Thélice, ou, aussi bien, celle du Nouveau-Monde, du Cap de Bonne-Espérance, de l'Australie, ou enfin, celle de la télégraphie sous-marine, a eu pour effet d'étendre considérablement cette co-pro-
priélé marilîme, de la rendre plus efficace et plus profonde. Les cables sous-marins sont assurément une forme de jouissance de la mer que nos aïeux n'imaginaient pas. Ajoutons que chaque nouvel article d'exportation et de fret, produit à la suite d'une invention industrielle^ donne une nouvelle sorte d'utilité aux voies maritimes, suscite de nouveaux bâtiments de transport.
Les transformations de la propriété sont dans une dépendance étroite des progrès de la population. C'est^ à Torigine, la dissémination clairsemée des groupes humains^ l'isolement de chacun d'eux au milieu de l'animalité grondante, des fauves et des reptiles, qui a rendu nécessaire l'association des travaux pour l'appropriation du sol, d'où est résulté le caractère collectif de celle-ci \ Cette appropriation, d'autre part, n'a pu avoir les caractères de limitation stricte et de fixité indéfinie qu'elle a eus beaucoup plus tard. Elle n'a pu être que momentanée, le sol s'épuisant vite à raison de l'imperfection de la culture, et obligeant les co-propriétaires ou plutôt les co-usagers à porter plus loin leurs bras et leurs hoyaux rudimentaires. Lapossession, vu l'abondance de la « terre libre », était aussi étendue qu'on pouvait le désirer, et, vu l'absence de fumure, était forcément changeante. Elle était aussi instable qu'illimitée ^. Cette sorte d'appropriation collective par défrichement facultatif des forêts et déplacement indéfini des champs sans bornes, existe encore dans le nord de la Russie, près d'Arkhangel, là oïl la^ population est le jjlus éparse^ et en diverses autres régions caractérisées par la même dispersion des habitants.
(1) La bonne harmonie interne du clan primitif est due bien moins sans doute à Tindivision des terres et des femmes qu'à la cause de cette indivision, c'est-à-dire à l'association et à la convergence des efforts de lutte et de conquête collective. On comprend, par exemple, que les femmes étrangères obtenues par rapt collectif, à main armée, soient devenues indivises entre tous ceux ([ui les ont conquises de force.
(2) Cette conclusion vient naturellement à la lecture de la belle étude de M. Kovalesky sur YÉvolution de la propriété (Annales de l'Institut de sociologie, t. 2).
Elle nous explique à merveille le arva pei^ annos mutant et supei^est ager de Tacite, qui a donné lieu a lant de discussions. — Le mir et autres formes de propriété analogues, avec limites du sol collectif désormais fixées et répartition périodique de lots précis entre les copropriétaires, n'ont pu venir que longtemps après, quand, la population étant devenue plus dense, les défrichements se sont touchés et heurtés \
Mais n'oublions pas que, si les progrès de la population apparaissent ici comme la cause immédiate des transformations de la propriété, ils sont eux-mêmes subordonnés à la propagation des inventions agricoles et industrielles, notamment de celles qui ont trait à Talimentation. Sur un teriitoire donné ne peuvent vivre qu'un très petit nombre de chasseurs ou de pêcheurs. Quand la domestication de quelques animaux ou de quelques plantes vient diversifier et assurer leur nourriture, ce nombre croît très vite ; il ne cesse de grandir à chaque progrès de Tagriculture. Par l'introduction des plantes fourragères, les têtes de bestiaux se multiplient, et, grâce à des engrais plus abondants et meilleurs, le rendement du froment par hectare s'est, par exemple, accru en France, de 10 hectolitres en 1810 à près de 16 hectolitres en 181)5. Ce n'est pas Taugmentation numérique de la population qui a forcé Tagriculteur à substituer au système archaïque des trois assolements une culture plus intensive ; c'est rimportation des plantes fourragères, de la pomme de terre, de la rave (importation équivalente, là où elle a lieu,
(l) Dans les lettres de Bakounine à Herzen, il est question du mir en termes peu favorables et qui atteignent ]a propriété collective en général. Bakounine reproche àllerzen ses illusions à cet égard. « Pourquoi, lui demande~t-il, cette commune rurale russe, de laquelle vous espérez tant de prodiges dans Tavenir, n'a-t-elle pu produire, depuis dix siècles de son existence, que l'esclavage le plus abominable et le plus odieux, l'avilissement de la femme et rinconscionce ou x^l^itôt la dénégation absolue de ses droits et de son honneur, l'abomination de la pourritiu^e, l'assujettissement de rindividuau mir, et poids écrasant du }nirqui tue en ger)ne toute initiative individuelle, Tabsence complète de toute justice dans les décisions du mir ? »
à la découverte de ces plantes) qui a accru la productivité du sol et permis aux hommes de pulluler. Par là, en effet, un nombre toujours croissant d'individus parvient à vivre, et à vivre de mieux en mieux, sur un même sol. « Ce n'est qu'à un très haut degré de civilisation, dit Kautsky avec raison, que riiomme parvient à dominer la nature au point de pouvoir choisir sa nourriture conformément h ses besoins. Plus bas est son niveau et plus il doit se contenter de ce qu'il trouve, et, au lieu d'adapter sa nourriture à ses désirs, s'adapte lui-même à la nourriture dont il dispose. » C'est ainsi que, contrairement à ce qu'on voit affirmé partout, beaucoup de nègres africains se nourrissent de viande plus que de légumes, chose contraire à l'hygiène en leur climat tropical, et que beaucoup de tribus des régions polaires mangent plus de légumes que de viande. Mais, en se civilisant, le septentrional devient Carnivore et le méridional végétarien. Or, à l'origine de chacune de ces petites révolutions alimentaires, qui font peu de bruit et n'en ont pas moins beaucoup d'influence sur la qualité autant que sur la densité de la population, nous trouvons toujours une idée heureuse qui s'est propagée et dont la propagation a eu lieu toujours conformément à la loi générale de la descente des exemples. C'est des grandes propriétés qu'est descendue sur les petites, c'est des villes qu'est descendue sur les campagnes, la transformation contemporaine de l'agriculture, due aux progrès de la chimie, de la biologie, de la mécanique, à l'influence de la bactériologie, de toutes les découvertes de Pasteur, etc. ^.
Ainsi, de la série des idées civilisatrices découlent les accroissements de la population, qui forcent le droit de propriété à se modifier sous certains rapports dans le sens d'une précision, d'une complication et d'une individualisation
(1) Noter en passant, que Kautsky, qui parle beaucoup de son compatriote Liebîg et lui attribue le rôle prépondérant dans les progrès de l'agriculture contemporaine, ne prononce pas le nom de Pasteur à propos de bactériologie... Cet international est plus nationaliste qu'il ne croit.
croissantes, mais qui, en même temps, à d'autres égards, augmentent, compliquent, diversifient le domaine public, sans cesse agrandi })ar des impôts nouveaux ou par des expropriations pour cause d'utilité publique ; le tout afin d'adapter de mieux en mieux la propriété individuelle ou collective à ses fins sociales.
Remarquons que ce n'est pas seulement par le moyen de ses effets sur la population que l'invention agit sur les transformations de la propriété. Elle exerce sur elles aussi une action directe. Sous l'empire d'un individu plus imaginatif et plus persuasif que d'autres, les populations primitives se sont toujours formé les idées les plus bizarres et les plus diverses sur leurs rapports avec le sol qu'elles occupent. Ces idées, de nature religieuse surtout, leur font croire que leur prospérité est attachée à la propriété indéfinie, héréditaire, de tel rocher, de telle source, de telle forêt réputée sacrée, de la terre oii dorment leurs ancêtres. Ce lieu de la sépulture des morts a dû puissament contribuer, par les idées qu'il éveillait, à la formation précoce de la notion de propriété exclusive, de propriété familiale distincte de la propriété générale de la tribu.
Autre remarque. Si répandues qu'aient été les formes d'appropriation collective dont il a été question plus haut, peut-on les considérer comme ayant été universelles? Non, car rien n'indique que les conditions qui les ont rendues nécessaires aient existé partout dans le passé de tous les peuples. Si haut qu'on remonte en arrière, on voit toujours des lieux privilégiés, des cantons insulaires ou même continentaux, à l'abri des bêtes fauves et des incursions de tribus hostiles, et qui ont permis aux premiers occupants agricoles, dès le début, l'appropriation individuelle. A cet égard, Timportance de Télément géographique, explication en partie de la diversité des évolutions humaines, est considérable ; et le tort de l'école de Le Play est seulement de ravoir exagérée. Mais, certainement, les familles ou bandes
primitive?, en quête d'abris contre Tinvasion des grands carnassiers ou des tribus ennemies, ont du attacher un prix infini à la possession de la caverne oii ils ont souvent résisté avec succès à des coalitions hostiles. Le sentiment de la propriété de cette caverne a dû être singulièrement vif et profond chez ces troglodytes, et, par extension, a dû se répandre sur le sol immédiatement environnant. 11 n\i pas dû en être de même dans les pays plats ou tous les champs se ressemblent, au point de vue de la sécurité, ou plutôt de l'insécurité.
Encore une petite observation. Le grand reproche adressé par M, Loria et d'autres écrivains de la même école à la propriété privée est d'avoir fait disparaître la /^rr^ libre, La vérité est qu'il n'y a pas encore eu une seule époque oii, faute de terre inoccupée et disponible, les ailes du progrès aient été coupées. Ce n'est pas sous l'Empire romain, quand la terre manquait de bras. Ce n'est pas au moyen âge, où la moitié du sol était en friche, surtout après la grande peste et la guerre de Cent ans, et oîi, de tous côtés, les solitudes à repeupler appelaient les colons. Ce n'est pas de nos jours, oîi l'immense continent africain, sans parler des autres, s'offre aux Européens avides. On peut prévoir, il est vrai, le jour où une population exubérante et partout également quoique diversement civilisée, couvrant la terre entière après se l'être répartie individuellement, les nouveaux venus ne trouveront plus de place où reposer leur tête. Mais ce temps est loin, et, avant qu'il n'arrive, nous aurons le loisir de réfléchir à la solution des problèmes qui se poseront alors. Puis, il suffira d'une épidémie parmi ces populations si denses pour faire du vide et donner du large aux nouvelles générations. C'est toujours « le fonds qui manque le moins ». Mais l'on voudrait que la terre Libre. ^ au lieu d'être en Amérique ou en Afrique, lut au cœur des nations civilisées de l'Europe. En cela est l'utopie et la contradiction. Car, précisément parce que ces nations sont civili-
sées, elles ont dû s'approprier individuellement ou collectivement tout le sol qu'elles couvrent, et dès lors la terre n'y saurait plus être libre, autrement dit sauvage.
— Cela dit sur les transformations de la propriété dans le passé et sur les causes qui les ont produites, demandonsnous maintenant si, après avoir été jusqu'ici s'individualisant et se morcelant de plus en plus, au point de vue de la culture des terres et de l'exploitation industrielle des capitaux, sous l'action des inventions et découvertes civilisatrices, la propriété ne commencerait pas à révéler, par suite d'inventions et de découvertes récentes, d'événements contemporains, une tendance toute nouvelle et contraire. Demandons-nous, en d'autres termes, s'il y a des indices qui nous fassent augurer un mouvement prochain ou futur vers la socialisation de l'agriculture et de l'industrie, et non [)as seulement la continuation de ce que nous voyons, Textension des services i)ublics, guerre, police, justice, instruction, voirie, assistance, etc.
Quelques écrivains socialistes comme nous l'avons dit plus haut, dans notre chapitre sur la concurrence, ont mis les statistiques à la torture pour faire rentrer la propriété foncière elle-même sous la loi de la concentration capitaliste qui doit nous conduire inévitablement, d'après Marx, à la nationalisation du sol aussi bien que de tous les instruments de travail quelconque.
Voici comment Kautsky parvient à concilier avec le morcellement croissant ou stationnaire du sol, le dogme marxiste <le la concentration graduelle de la propriété, ce qui facilitera Texproprialion générale. A ses yeux, quand un agriculteur emprunte sur hypothèque, son créancier hypothécaire devient le véritable propriétaire foncier de sa terre, car ce créancier (p. 129) ce est \(t propriélaire de la renie foneicre^
et, par suite, le véritable propriétaire du sol ». L'agriculteur, paysan le plus souvent, n'est plus que (c propriétaire nominal ». Si Ton accorde ces prémisses — à la vérité erronées, évidemment fausses — on n'a pas de peine à montrer que, puisque le chiffre des dettes hypothécaires augmente partout rapidement, et que, partout aussi, aux prêts hypothécaires des petits capitalistes, se substituent les prêts hypothécaires de grandes associations centralisées, — notamment en Allemagne — ce phénomène équivaut à une concentration de la propriété foncière (p. 132) •
Mais, alors même qu'il en serait ainsi, qu'est-ce que cela prouverait? Et en quoi cette transformation serait-elle de nature à faciliter la grande expropriation rêvée? Est-ce que les Sociétés de crédit qui contralisent le prêt hypothécaire ne sont pas formées d'actionnaires? Est-ce que le nombre de ces actionnaires ne va pas croissant à mesure que le prêt hypothécaire se développe ? Il s'ensuit donc, si une créance sur hypothèque équivaut à une propriété immobilière, que le nombre des propriétaires va grandissant sous une forme nouvelle et susceptible^ elle^ d'une extension indéfinie^ à la différence de la forme directe de propriété immobilière qui ne saurait dépasser certaines limites de morcellement et de multiplication. En tout cas, ce qui est certain, c'est que le nombre de ceux qui sont intéressés à ce que la nationalisation du sol n'ait pas lieu ne cesse de grandir.
D'ailleurs, il est clair que l'intérêt payé au créancier hypothécaire ne saurait être, en moyenne, (\\x inférieur à la rente foncière. Sans cela, verrait-on progresser le nombre des prêts hypothécaires? On nous apprend que, en Prusse, V Institution de crédit de la noblesse de la marche électorale et de la nouvelle marche a expédié des cédules hypothécaires pour une valeur qui a passé de 38 millions de marks en ISoo, à 189 millions en 1805. Peut-on croire que, si les gentilshommes campagnards de ce pays, après les premières expériences faites de ces prêts, avaient compris qu'ils se
ruinaient, ils auraient persisté à emprunter de plus belle? Il est à noter que cet accroissement si rapide des dettes hypothécaires a coïncidé en Prusse avec une ère de prospérité exceptionnelle de ragriculture^ — car l'amélioration merveilleuse de Toutillage agricole, le nombre rapidement croissant des machines agricoles, en sont la suite — et il est surtout accentué dans les années de belles récoltes. Ce développement du crédit rural révèle les progrès de Tutilisalion des forces mécaniques, chimiques, végétales, animales, c'est-à-dire de l'adaptation de la terre à Thomme. En môme temps on peut y voir le progrès des secours mutuels que se prêtent Tagriculture et l'industrie, celle-ci confiant à celle-là les capitaux dont elle a besoin, celle-là offrant à celle-ci un emploi sûr et avantageux pour les capitaux dont elle cherche le placement.
En réalité, il reste très douteux que le nombre des paysans qui vivent uniquement du travail agricole, comme propriétaires-cultivateurs, aille en décroissant. Ce nombre n'a jamais été aussi grand qu'on le pense : car, jusqu'à nous, les petits métiers de tisserand, de forgeron, de menuisier, etc., donnaient un appoint indispensable aux revenus proprement agricoles des cultivateurs. La transformation de l'industrie a eu pour effet la disparition fréquente de ces petits métiers, et, par suite, la vente des petites propriétés qui ne peuvent plus faire vivre leurs maîtres, devenus émigrants et ouvriers des villes. Notons aussi que, pour cultiver une région donnée, à productivité égale, il faut de moins en moins de cultivateurs, par suite de la vulgarisalion des machines. Pour ne parler que des batteuses mécaniques, leur nombre s'est élevé, en France, de 100 000 environ en 1862 à 234 000 en 1892, et, en Allemagne, de 73 000 en 1882 à 299 000 en 1893. Le dépeuplement des campagnes tient à cela surtout, d'après certains agronomes. D'autre part la grande propriété va-t-elle s'étendant? Rien de moins prouvé ; et, quand même elle s'étendrait un peu.
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quelle significalion aurait ce mouvement^ bientôt peut-être suivi d'un mouvement opposé ? Ce qu'il y a de plus important à considérer ici, c'est que la grande projyriété change de nature. La propriété jadis féodale, celle des gentilshommes grands chasseurs oisifs, se vend et se morcelle chaque jour; ou bien elle est achetée par des industriels retirés des affaires qui s'occupent avec une activité intelligente et novatrice de la surveillance de leurs terres et y pratiquent la grande culture. Ainsi, par en bas comme par en haut, la propriété se transforme; elle devient de plus en plus adaptée à sa fin sociale. Elle est de plus en plus conçue et sentie, par les propriétaires eux-mêmes, comme une fonction sociale remplie par quelques-uns dans l'intérêt de tous, et non comme l'exercice du droit d'user et d'abuser de la chose. >Iais se concentre-t-elle ? Les statistiques ne disent rien de net à cet égard. — Aussi Karl Marx, découragé, a-t-il laissé échapper Taveu suivant : « L'agriculture doit passer mdéfiniment de la concentration à Téniiettement et inversement tant que subsistera l'organisation de la société bourgeoise. » L'obsession de l'idée de balancement rythmique se voit ici. Mais que devient l'idée maîtresse du marxisme?
Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'une grande fermentalion s'opère dans les campagnes, et qu'on doit s'attendre <\ de grands changements dans la population agricole ; mais dans quel sens ? « Le paysan se prolétarise », dit Kautsky. Cela n'est pas exact, et traduit mal sa propre pensée. Les paysans, il est vrai, depuis que les petits métiers disparaissent des campagnes, écrasés par la grande industrie, s'emploient plus souvent qu'autrefois comme ouvriers industriels, miniers par exemple, quand, dans leur voisinage, une usine, une fabrique est installée, et leur travail agricole devient là peu à peu Taccessoire de leur travail industriel, plus lucratif. Le paysan dans ces conditions, devient ouvrier et s'urbanise ; mais, hors de ces conditions, que fait-il? Là oii, pour compléter ses ressources, les grandes propriétés
LA PROPRIIlTÉ 337
ne suffisent pas à roccupcr par des journées de travail agricole bien rémunérées, il émigré soit définitivement, aux colonies, pour y continuer sous de nouvelles formes et dans de plus amples dimensions sa vie de paysan, soit passagèrement et avec esprit de retour, comme ouvrier de passage. Devenu nomade et touriste, comme tout le monde, il prend le chemin de fer et va chercher du travail agricole là oii il sait, par les journaux, que les bras manquent. Et il voyage en bande d'ordinaire comme les oiseaux migrateurs. Par exemple, au temps des vendanges, des paysans du Périgord noir vont en Gironde, et reviennent ensuite. En Bavière, entre les pays de blé et les pays de houblon il y a échange d'ouvriers agricoles, (( les pays de houblon envoient leurs ouvriers pour la moisson et réciproquement ».
Parfois, il est vrai, ces bandes ne se limitent pas au travail rural et louent leurs services, en passant, à des usiniers mais pour une saison seulement ; et ils reviennent toujours au pays natal, consacrer à la meilleure culture de leur lopin de terre, de plus en plus cher, le fruit de leurs travaux nomades.
En se mobilisant de la sorte, le paysan ne se prolétarise pas le moins du monde, il ne ^''industrialise même pas, mais il est certain qu il se d^'paysannise ^ car sa psychologie en est toute révolutionnée. Les nouvelles sensations, les nouvelles idées qu'il acquiert lui donnent un besoin de variété intellectuelle dont il ne sentait pas le manque jusquelà ; il sent l'ennui de l'isolement à présent, il lui faut des distractions, il s'efforce de mépriser toutes les superstitions et les préjugés de son village, dont il est encore imbu. Il se prépare enfin, par une transformation lente et dangereuse de son état d'àme, à Tétat d'âme nouveau qui sera celui du paysan futur, du paysan éclairé, lettré peut-être, qui comptera des intellectuels et des artistes dans ses rangs.
11 est fort possible, donc, que le paysan disparaisse un jour, — l'ouvrier aussi bien, a Une culture scolaire supérieure, dit Kautsky, et le contentement de la vie de paysan
Tarde — Psych. écon. II. — 22
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ne sont pas compatibles. » Si cela est vrai, n'est-il pas plus vrai encore qu'une culture scolaire élevée rend l'ouvrier mécontent de son sort — à moins qu'il ne embourr/eoise ? Et est-ce que Tavenir nous réserverait, par hasard, cette surprise d'un embourgeoisement universel des ouvriers et des paysans? 11 est à remarquer que la vie paysanne peut s'améliorer beaucoup, atteindre à un assez grand confort, sans cesser d'être paysanne, sans devenir bourgeoise. 11 n'en est pas ainsi, au même degré, de la vie ouvrière. Celle-ci n'a jamais su jusqu'ici s'élever sans s'embourgeoiser.
Kautsky n'a pas de peine à montrer la supériorité de la grande culture sur la petite, au point de vue du rendement net (au point de vue du rendement brut, c'est autre chose). 11 montre Téconomie faite sur les frais généraux, en bâtisses, en clôtures : « pour entourer 50 terrains de 20 ares chacun, il faudra 7 fois autant de palissades et de travail que pour entourer un seul terrain de 10 hectares en outils aratoires, en semences mêmes, etc. Il insiste surtout sur cette considération que la grande culture permet seule « la division du travail entre les travailleurs nomades et les travailleurs intellectuels »; c'est là, dit-il, son grand avantage. Car une exploitation agricole ne vaut la peine d'une direction scientifique incarnée dans un « agronome » qu'autant qu'elle dépasse une certaine étendue, — variable d'ailleurs d'après Tespèce de culture. En moyenne, il faut qu'un bien dépasse, dit-il, ime centaine d'hectares pour occuper complètement un spécialiste en Allemagne.
Mais ce que Kautsky ne dit pas, c'est que, si un minimum d'étendue est exigé pour que la culture donne un maximum de rendement, un maximum cV étendue )ie Vest pas moins. L'agrandissement des propriétés, poussé au delà d'un certain degré, est aussi contraire que leur morcellement excessif à leur meilleure exploitation. Voilà, sans doute, pourquoi aux Etats-Unis, l'étendue moyenne des fermes a diminué depuis 1850. De dix ans en dix ans, la diminution est gradurfle :
de 203 acres en 1830 à 134 en 1880. — Et, remarquons-le, la même considération est applicable à Tindustrie. Poussé au delà d'un certain degré, Tagrandissement d'une exploitation industrielle donne lieu à des abus, à des gaspillages, à des négligences qui rappellent les administrations d'un Etat, et, au lieu du maximum d'effet pour un minimum d'effort, on a un minimum d'effet pour un maximum d'effort, tout comme dans la toute petite industrie.
Cela veut dire que les collectivistes ne sont nullement autorisés à voir dans le remplacement graduel de la petite industrie par la grande, — et dans la supériorité à certains égards de la grande culture sur la petite culture, — une raison de croire à la nécessité, à l'imminence de la nationalisation de l'industrie et de la nationalisation du soL II y a tout lieu de croire, au contraire, que, par cet agrandissement démesuré et gigantesque qui résulterait de la nationalisation, 1 industrie et la culture retourneraient peu à peu à Timproductivité relative de leurs débuts.
— Il y a, à chaque époque et en chaque région, un degré de grandeur auquel correspond, pour Tagriculture ou pour Tindiistrie, le maximum de production combiné avec le minimum de travail, — et ce degré, éminemment variable, dépend de la nature des inventions régnantes. Une invention nouvelle modifie toujours ce degré soit en plus, soit en moins. Par exemple, le transport de la force à domicile par Télectricité peut avoir pour effet de faire renaître les petits métiers, redevenus plus productifs que les grands ateliers, dans beaucoup de cas, quoique, en général, les inventions nouvelles modifient en plus ce degré. 11 y a aussi, à toute époque, uu certain degré de grandeur territoriale auquel correspond le maximum de pouvoir politique d'un chef d'Etat. En deçà et au delà, son pouvoir est affaibli. Et les variations de ce degré dépendent aussi des inventions, surtout de celles qui sont relatives aux communications^ au transport de l'action intermentale. — Mais ce degré de grandeur territoriale est, en
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ce qui concerce le pouvoir politique^ très supérieur à celui auquel correspond le maximum de production industrielle ou agricole. De là Timpossibilité ou le danger de nationaliser l'industrie et surtout Tagriculture.
Cependant, comme la moyenne des exploitations agricoles^ dans les États civilisés, est bien loin d'atteindre le minimum d'étendue où commence la possibilité du rendement net maximum, on peut prévoir que, malgré la persistance actuelle du morcellement du sol, les petites propriétés, un jour ou Tautre, deviendront moins nombreuses et Télendue moyenne des propriétés subsistantes se trouvera accru. En cela l'agriculture suivra de loin^ avec sa lenteur caractéristique^ Texemple qui lui a été donné par l'industrie, oii les petits métiers, après avoir longtemps résisté aux assauts des grandes fabriques, ont fini par céder. — Mais l'erreur, suggérée par ce fait, ou plutôt par cette prévision, est de penser que cette tendance (non encore dessinée) à un certain agrandissement des domaines se poursuivra indéfiniment. En tout cas, répétons que la prévision dont il s'agit est loin, jusqu'ici, d'être confirmée par la statistique. En Allemagne, il n'y a de progrès marqué que pour le nombre des exploitations d'étendue moyenne, de 5 à 20 hectares, non pour celui des grandes. En France, ce sont les grandes et les petites qui ont augmenté numériquement. En Angleterre, comme en Allemagne, il n'y a d'augmentation que pour les domaines moyens.
On pourrait donner, dès maintenant, des raisons de penser que l'agrandissement moyen des domaines, si, comme je le crois, il se produit, rencontrera des bornes assez proches. Kautsky n'ignore pas^ car Tlilinen le lui a appris, que les inconvénients attachés à la distance des terres du siège de leur exploitation finissent vite par l'emporter sur les avantages inhérents à leur extension, et que, par suite, celle-ci ne saurait être indéfiniment désirable. Bien mieux, il sait que, plus la culture devient intensive, c'est-à-dire scienli-
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fique, et plus s'amoîndi'iL rélendue maxima qu'une propriété ne peut dépasser sans que les profits du propriétaire en soient diminués. « Une propriété, nous dit-il , doit être d'autant plus petite qu'elle est exploitée d'une manière plus intensive avec un capital donné. » Concluez : plus nous progressons, plus nous tendons à nous éloigner, en somme, de la concentration des [)ropriétés, acheminement prétendu inévitable vers la nalionalisalion du sol.
La persistance de la petite propriété peut s'expliquer encore par bien d'autres considérations, et Kautsky en signale un que je ne fais aucune difficulté de lui accorder. Il reconnaît, en effet, qu'il ne voit nulle part la moindre trace d'une tendance des ménages^ des maisonnées.^ à la centralisation : ce nulle pari, dit-il, le grand nombre des petits ménages ne tend à céder la place à un nombre r.estreint de grands ». 11 eût été plus exact de dire que, au contraire, on constate une tendance manifeste des grands ménages patriarcaux d'autrefois à se disloquer en petits ménages indépendants : 'constatation peu eiicourageante, soit dit en passant, pour le reve phalanstérien. Ainsi, le ménage a une tendance a opposée à celle de l'industrie » qui va se centralisant. Pourquoi cela? Car enfm les avantages économiques de la centralisation sont les mêmes pour le ménage que pour l'industrie. N'est-ce pas parce que le besoin de liberté et d'indépendance grandit sous l'action môme des causes qui poussent l'industrie a se développer et à se centraliser? N'est-ce pas aussi parce que Tindividu tient d'autant plus à être indépendant et libre dans son ménage à soi qu'il est plus discipliné et plus assujetti dans son métier? Quoi qu'il en soit, j'accorde à Kautsky que cette propension du groupe domestique à se resserrer plutôt qu'à s'élargir contribue à maintenir la petite propriété, puisque l'exploitation agricole fait partie intégrante et nécessaire du ménage paysan.
Il se peut enfin, — et Kautsky le reconnaît — que le
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progrès démocratique des sociétés modernes contribue à retarder la disparition des petits métiers devant les grandes fabriques, et aussi bien le refoulement de la petite propriété et de la petite culture par la grande propriété et la grande culture. Là où règne la souveraineté du nombre, il faut s'attendre à ce que les nombreux artisans menacés par une invention nouvelle se liguent contre elle et l'expulsent même, au préjudice de consommateurs plus nombreux encore, il est vrai, mais, en général, ignorants ou insoucieux de l'intérêt qu'ils auraient à prendre parti pour l'inventeur contre les protecteurs intéressés de la routine, ce Plus la lutte des classes passe à 1 état aigu, dit Kautsky, plus la démocratie socialiste devient menaçante^ et plus les gouvernements sont disposés à faciliter aux petites exploitations, devenues économiquement superflues, une existence plus ou moins parasitaire aux dépens de la société. » Avouons que les gouvernements populaires, contre lesquels cette remarque peut paraître un rude argument, ont lieu d'être fort embarrassés par le problème qui se pose à eux. Entre un agrandissement moyen des ateliers et des exploitations agricoles, qui donneraient une augmentation de richesse, moyennant beaucoup de souffrances, et un rapetissement moyen qui donnerait une augmentation de bonheur ou une diminution de douleur avec moins de richesse, que choisir raisonnablement? Faute de commune mesure, on ne peut se décider que d'après le vent de l'opinion.
— Le livre de Kautsky sur la question agraire a pour but de montrer que V agriculture doit aller s' industrialisant . A vrai dire, cela signifie simplement que l'agriculture est sortie enfin, elle aussi, comme l'a fait dej^uis longtemps l'industrie avant elle, de la phase des marchés locaux et fermés et qu'elle entre à son tour dans Tère du marché mondial. D'ailleurs, c'est plutôt au début de l'évolution économique que l'on voit l'agriculture et l'industrie étroitement unies, mais l'une aussi embryonnaire que l'autre. Alors le
cultivateur est en même temps tisserand, forgeron, menuisier, vannier, cordonnier, etc. ; et, de même, Tartisan des villes anciennes est aussi propriétaire d'un jardin, d'un lopin de terre qu'il cultive dans Tintervalle des travaux de son métier. C'est que ni Tagriculture alors ni l'industrie, pas plus celle-ci que celle-là, n'exigent un grand et coûteux outillage, et ne travaillent pour une clientèle lointaine, imposante, indéfinie. Mais, à présent, les conditions du travail sont changées; et, comme ce changement s'est produit plus tôt pour l'industrie que pour ragriculture, on a vu les petits métiers émîgrer des champs et le paysan devenir peu à peu un pur agriculteur. Or, dans l'agriculture aussi, commence à se faire sentir, avec le besoin de débouchés extérieurs de plus en plus étendus, la nécessité de machines coûteuses et de méthodes nouvelles^ Elle se transforme, c'est clair ; et il est clair aussi que, pour répondre aux éxigences de cette évolution, un remaniement de la législation sur la propriété foncière s'imposera sans tarder. Dans quel sens? Il semble que le succès des syndicats agricoles indique nettement la voie dans laquelle il est permis d'attendre la solution pratique des problèmes qui se dressent devant le travailleur des champs. 11 s'agit de savoir comment pourront se combiner avec les avantages sociaux de la petite ou de la moyenne propriété les avantages économiques de la grande culture. L'association agricole commence déjà à répondre à cette demande ; et sa réponse est telle qu'elle dispense d'invoquer des procédés plus radicaux. Il n'en est pas moins vrai que le droit d'expropriation pour cause d'utilité publique est destiné à s'étendre beaucoup encore,
(1) Il y a longtemps que TagricuHare, en ce sens, s'industrialise, c'est-àdire se spécialise, et, en se spécialisant, ^'adapte de mieux en mieux au client et au sol, — c'est-à-dire à sa taeilleare productivité.., a Si Ton compare, dit Uitier {Revue décon. polit., juin i9J[) une carte de la France agricole de la fin du xviiio siècle à une carte de la France actuelle, on constate immédiatement que les zones des plantes cultivées tendent de plus en plus à représenter les zones naturelles du climat et du sol. Si Ton suppose lea cultures indiquées par des teintes, ce qui frappe tout d'abord c'est une moindre dispersion des taches. »
ainsi que la liste des servitudes rurales et urbaines de la propriété bàlie ou non balie. On en viendra môme, je Tespère, à prendre des mesures légales qui forceront les propriétaires à respecter les beautés pittoresques du sol, à ne pas enlaidir le paysage, propriété visuelle, collective au plus haut degré.
La plus grande difficulté peut-être consiste dans la transformation psychologique du paysan, qui est requise par cette transformation économique et qui ne s'^accomplira pas en un jour. Le paysan, type formé et consolidé au cours d'une hérédité séculaire, est caractérisé par la rareté à la fois et l'intensité des actions inter-mentales, par le monoïdéisme silencieux et tenace, par une sorte de sobriété cérébrale, pour ainsi dire, qui se contente d'un minimum d'idées profondément ruminées, par l'extrême docilité aux exemples domestiques et ancestraux et la très faible sensibilité aux exemples extérieurs. Est-ce que ces traits de la psychologie paysanne sont destinés à s'eCTacer ? D'une part, on peut faire observer qu'ils tendent plutôt à s'accentuer chez ceux qui restent aux champs : car, à mesure que se poursuit l'émigration des garçons les plus intelligents et des filles les plus belles, la densité à la fois et la qualité de la population rurale diminuant, l'action inter-mentale s'y raréfie ; et la disparition des métiers y rend plus profonde encore la monotonie de la vie. En sorte que, si rien ne vient arracher le paysan à son isolement, à son silence, à son misonéisme croissant, il va bientôt devenir un être tout à fait à part, inassimilable, étranger au reste de la nation. Mais d'autre part, quand on songe aux progrès de l'instruction dans les campagnes, à la diffasion des livres, à la fréquence plus grande des voyages, et surtout aux adoucissements graduels du travail agricole qui, suppléé par les machines, devient de moins en moins une simple dépense de forces musculaires, de plus en plus une occupation très intéressante de l'esprit, on ne peut se défendre d'espérer, dans un avenir assez prochain, un mouvement de
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décentralisation intellectuelle dont la campagne bénéficiera. Déjà la charrue à vapeur est jugée trop lourdCj trop arriérée. La charrue électrique ^ plus légère , la remplacera. La force perdue des chutes d'eau peut s\Uiliser ainsi. Quand les cascades, ou la marée, ou les vents laboureront a la place des bœufs, il faudra des mains plus fines pour tenir ht charrue.
Ce problème des transformations nécessaires du paysan, qu'il s'agit d'affiner sans le dénaturer, s'imposera bientôt aux socialistes eux-mêmes \ Malgré les services que la campagne rend à la ville et qui sont réciproques, il existe un antagonisme croissant, en somme, entre la ville et la campagne, qui se disputent la population, le pouvoir, le bienêtre et le luxe. Gomment se résoudra cet antagonisme? Sera-ce par l'assimilation des citadins aux ruraux? Non assurément; ce ne peut être, à Tinverse, que par Turbanisatîon des ruraux, dans une certaine mesure au moins. Car il ne faut point oublier que Tagriculture aura beau s'industrialiser, elle restera toujours ragriculture, c'est-à-dire une production assujettie, par sa collaboration avec la pluie et le beau temps, à des conditions spéciales qui lui imposent une lenteur et un aléa caractéristiques. L'agriculteur ne pourra donc jamais s'urbaniser tout à fait et il serait fâcheux que ce fût possible. L'adaptation de Thomme à la terre et de la terre à l'homme exige, avant tout, une qualité, bien plus développée chez Thomme des champs que chez l'homme des villes, la patience, la résignation, c'est-à-dire l'adaptation de riiomme à son destin. C'est le fond de l'àme paysanne, qu'il importera toujours de conserver.
(1) Noter ce passage de Kautsky : « La démocratie socialiste, au comiiiencenient, se soucia peu du paysan. C'est g u elle n^esl pas une démocratie au sens bourgeois du mot, une bienfaitrice de tout le inonde, cherchant à donner satisfaction aux intérêts de toutes les classes, si opposés qu'ils pviissent être les uns aux autres ; elle est un parti de latte de classe. »