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CHAPITRE V

A Torigine de toute adaptation économique, nous l'avons montré surabondamment, il y a une invention. Mais, sans la division du travail et Técliange, qui lui servent d'auxiliaires merveilleux, rinvention, réduite à elle-même, ne pourrait pousser bien loin son œuvre d'harmonisation. Elle ne parviendrait à adapter les travaux de Tindividu qu'à la satisfaction de ses propres besoins (à moins que ses produits ne fussent volés ou donnés), ce qui, d'une part, ne permettrait qu'à un très petit nombre de besoins individuels d'être par elle satisfaits, à défaut d'une suffisante économie de force et de temps ; d'autre part, elle ne servirait en rien à établir ou à étendre Taccord unilatéral ou réciproque des individus , l'adaptation collective de leurs trav^aux à leurs besoins.

Nous avons déjà parlé de la division du travail, et nous en reparlerons encore en passant, à l'occasion de Y association dont elle est, avec récliange, la première ébauche spontanée... Mais ce sujet, au point de vue qui nous occupe, peut être regardé comme épuisé ^ par les écrits des économistes, il est donc inutile d^ consacrer de longs développements. Occupons-nous plutôt de l'échange, et commençons par rechercher ses origines probables, en remontant aux premiers stades de la vie économique, tels qu'il nous est permis, non de les conjecturer, mais de les observer clairement sous nos yeux dans les cours de collège^ et, plus manifestement

(1) Voir, avant tout, Bilcher, Éludes cr/ilséoire et d'éco?iomie polUique.

encore, dans les relations des navigateurs des trois derniers siècles avec les peuplades insulaires qu'ils ont découvertes. Beaucoup d'autres documents peuvent être demandés, et l'ont été par des érudits, à Tarcliéologie historique ou préhistorique ; mais on peut contester leurs résultats fondés sur beaucoup de conjectures ; tenons-nous-en ici aux deux sources d'informations que je viens d'indiquer.

La première ne nous retiendra guère. Il y aurait toute une enquête à faire dans les cours d'écoles primaires ou des basses classes de collèges et de lycées, sur l'initiation spontanée et graduelle des enfants à la vie sociale, sur les manifestations plus ou moins instinctives de sens politique, de sens esthétique, de sens économique, qui apparaissent dans leurs libres jeux. Je ne trouve pas que les psychologues de l'enfance, qui se sont le plus souvent circonscrits dans Tétude de Tenfant isolé ou en rapport avec ses parents et ses maîtres, se soient beaucoup préoccupés de l'intérêt que présentent ses contacts avec ses camarades à ce point de vue. V/inter-psychologie infantile est encore un champ oîi il y a à moissonner.

En attendant que cette moisson soit faite, remarquons brièvement, au point de vue économique, que les petits marchés, les petits contrats des enfants entre eux, leurs cadeaux unilatéraux ou réciproques, leurs petits vols euxmêmes sont un apprentissage de la vie commerciale : et que leurs petits essais de maçonnerie, de menuiserie, de serrurerie, leurs constructions de petites machines, sont un apprentissage de la vie industrielle. — Y a-t-il là rien qui rappelle les phases que, d'après les préhistoriens^ l'évolution économique des sociétés aurait traversées à ses débuts ; de telle sorte que la sociologie infantile;, à cet égard, pourrait en être considérée comme la répétition abrégée? Ce serait là le pendant, en science sociale, de ce que la science des êtres vivants nous a appris sur la reproduction en miniature de l'histoire antique de l'espèce par les formes successives

de Tembryon. Mais, pas plus qu'en biologie d'ailleurs, les faits, observés de près, ne confirment pleinement cette hypothèse; et tout ce qu'on peut dire, c'est que les notions économiques des enfants ne sont pas sans offrir quelques rapprochements, comme nous le verrons, avec celles des sauvages.

Ce dont on n'aperçoit jamais la moindre trace, par exemple, dans les cours d'écoliers, c'est la phase de la propriété collective qu'on dit avoir été antérieure à la propriété individuelle. L'enfant le plus jeune fait preuve d'une dose extraordinaire de possessivité. Mais quand l'idée de construire ou de fabriquer quelque chose,^ par exemple, de bâtir une cabane ou un pelit fort, devient commune à un groupe d'enfants, on assiste fréquemment parmi eux a un essai rudimentaire d'organisation du travail. Et leur penchant habituel alors est de se soumettre à l'un d'eux, reconnu unanimement pour le plus industrieux de la bande.

Il y a dans toute cour de collège, un enfant, un adolescent, qui se dislingue des autres par son ingéniosité à construire de petites machines, — des machines de guerre le plus souvent, balistes ou catapultes des anciens, arbalètes, car c'est de ce côté que rinduslrie de l'enfant, comme celle de l'homme primitif, s'est d'abord donné carrière. Cet écolier, né mécanicien, ne doit pas être confondu avec celui qui est né clief de partie qui fomente les révoltes. Ces deux espèces de supériorité s'opposent bien plus qu'elles ne s'allient. Et la supériorité industrielle, ce me semble, si mes souvenirs sont exacts, est beaucoup plus rare. Sur cent élèves, c'est à peine si l'on en trouve un industriellement inventif — et dont les inventions ne sont, au surplus, bien entendu, qu'un tour ingénieux d'imitations précoces et bien combinées.

Une chose manifeste, pour qui a observé les enfants, c'est que l'échange n'est nullement un fait primitif dans leurs rapports mutuels. En cela, ils ressemblent parfaitement aux

sauvages. L'enfanL que séduit la vue d'un objet en la possession de l'un de ses camarades, cherche d'abord à se le faire donner — ou à le voler par ruse ou à le prendre de force. 11 est né voleur^ pillard, donateur — surtout donataire — mais il ne naît pas échangiste. Il le devient quand l'expérience lui a montré les inconvénients du don ou du vol et quand il ne se sent ni assez fort pour prendre de force ni assez fin pour voler. C'est conforme à la loi d'après laquelle les relations unilatérales précèdent les relations réciproques. — Alors, le troc étant proposé, le marchandage commence ; et, si Ton doutait de l'importance du degré de désir dans la fixation du prix, on n'aurait qu'à assister à Tune quelconque de ces discussions d'écoliers qui échangent un couteau contre un porte-crayon. — L'échange coexiste avec la vente et l'achat ; parce que, si l'argent manque aux écoliers, ils ne tardent guère à se faire une monnaie à leur usage, des billes par exemple. Mais il n'y a jamais de prix uniforme ni de prix fixe ; le même écolier vendra le même objet à des prix très inégaux suivant que l'acheteur lui sera plus ou moins sympathique. Le prix est toujours individuel et variable essentiellement. — Quand un objet brillant, rare, — inutile le plus souvent — est importé par un camarade dans sa cour, et qu'on s'attroupe autour de lui pour l'admirer, il faut voir de quels yeux on le regarde ; s'il fait envie à deux, à trois, bientôt à tous, on en offrira un prix fou. L'avivement du désir par sa propagation même est ici un phénomène des plus visibles et des plus habituels.

On pourrait faire une infinité d'autres remarques, et bien plus intéressantes, sur ce même sujet. Mais j'ai hâte dépasser à une seconde source d'informations. Les récits de navigateurs qui, depuis Christophe Colomb, ont découvert de nouvelles terres, de nouvelles îles, sont précieux à notre

point de vue. Il y avait, entre les navigateurs civilisés et les indiens cuivrés ou noirs qui les voyaient pour la première fois, la plus grande inégalité, la plus profonde dissemblance physiologique ou sociale qui puisse creuser un abîme entre deux groupes humains. Langue, religion, mœurs, traits et couleur du visage, formes corporelles, tout les séparait par un fossé, en apparence, impossible à combler. On aurait pu s^attendre a ce que la sympathie naturelle de Thomme pour riiomme ne fût pas assez forte pour franchir ce fossé et se faire jour en dépit de ces dissemblances qui empêchaient de se comprendre, et de cette inégalité qui semblait devoir empêcher de s'aimer. Mais, en fait, c'est seulement aux voyageurs européens qu'on est en droit de reprocher leur dureté de cœur à Tégard des malheureux indiens qu'ils traitaient en gibier ; ceux-ci, parfois efTrayés de la supériorité des nouveaux venus, n'en étaient pas moins disposés, dès leur apparition, à leur témoigner une sympathie naïve, exprimée de la manière la plus touchante. D où nous devons induire que, à ]:)1lis forte raison, quand une tribu sauvage rencontrait pour la première fois une autre tribu, supérieure ou non, mais, en tout cas, beaucoup plus rapprochée d'elle que ne le sont les insulaires de nos navigateurs, ce premier conlact n'a pas pu être habituellement un choc belliqueux, comme on le suppose sans motif, et qu'il a été le plus souvent une occasion de fêtes et de présents mutuels, un débouché nouveau offert au besoin de curiosité, d'amitié exotique, d'alliance joyeuse. Sur ces rencontres des tribus entre elles, où beaucoup d'érudils voient la véritable origine des phénomènes économiques, nés, disent-ils, de relations internationales, les récits de voyages accomplis dans les temps modernes, jettent un jour clair, pur de tout nuage d'hypothèse.

On remarquera, ici comme tout à Theure, que, comme entrée en relation, on a d'ordinaire le don ou le vol ; rechange suit. Voici quelles furent les premières relations de Chris-

tophe Colomb, le 12 octobre 1492, avec les indigènes d'Amérique. « Désirant leur inspirer de Tamitié pour nous et persua dé qu'ils seraient mieux disposés à embrasser noire sainte foi si nous usions de douceur... , je fis don à plusieurs d'entre eux de' bonnets de couleur et de perles de verre qu'ils mirent à leur cou. Ils témoignèrent une véritable joie et ils se montrèrent si reconnaissants que nous en fûmes émerveillés. Quand nous fûmes sur les embarcations, ils vinrent à la nage vers nous pour nous offrir des perroquets, des pelotes de fil de coton, des zagaies et beaucoup d'autres choses : en échange, nous leur donnâmes de petites perles de verre, des grelots et d'autres objets. Us acceptaient tout ce que nous leurs présentions, de môme qu'ils nous donnaient tout ce qu'ils avaient. »

Le lendemain, 13 octobre, les indigènes se familiarisent. La cupidité naît de part et d'autre. Colomb remarque qu'ils portent au nez un anneau d'or, et eux, de leur coté, se mettent à dérober ce qui leur plaît dans le navire et à se sauver à la nage « lorsqu'ils n'avaient rien à donner en échange ». Mais c( ils donnaient ti^ès volontiers tout ce qu^ils avaient pour nos inoiîidres bagatelles ». On devine très bien par là Tétat d'àme de ces bons sauvages. Incapables, à cause de Tétroitesse de leur esprit, d'avoir deux désirs à la fois, dès lors que le désir vif de posséder des verroteries leur vient, ils perdent instantanément tout désir de retenir les ustensiles les plus utiles, les objets les plus nécessaires qu'ils possèdent. Aussi donnent-ils ce très x^olontiers », tout ce qu'ils ont d'indispensable pour acquérir le superflu qui leur manque. Cette impossibilité d'avoir plusieurs désiis à la fois a dû jouer un grand rôle au début de l'évolution économique et n'a pas cessé d'être un facteur important de la détermination des prix. On n'explique qu'ainsi les prix extravagants oii s'élèvent les objets à la mode aussi longtemps qu'ils ont le mérite de la nouveauté.

Ce qui est visible, dans tous les échanges des navigateurs

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avec les sauvages c'est que les civilisés gagnent énormément cm c/iange. 11 a dû toujours en être ainsi. Par Tappàt de la nouve autéj de Téclal superficiel, les marchéinds jihénîciens exploitaient de môme les populations simples des côtes de la Méditerranée. C^est toujours par des cadeaux faits aux indigènes qu'on les amorce, qu'on leur suggère d'apporter quelque chose à leur tour. Ainsi procède Colomb. En approchant de Tile Saint- Ferdinand, il voit s'approcher une pirogue. 11 fit servir au sauvage a du pain, du miel, de la boisson ». Le lendemain, « la conduite tenue à l'égard de l'indien avait porté ses fruits. Avant le jour, de grandes pirogues remplies d'habitants vinrent apporter de l'eau et l)eaucoup d'autres choses ». Colomb fit donner à ces indiens des perles isolées (de verre) ou enfilées par douzaines, de petits tambours de basque, et autres bagatelles.

Cependant, Colomb remarque que ces habitants de Saînl- Ferdinand « paraissent plus habiles, plus rusés, car ils cherchent à tirer le meilleur parti possible de leurs échanges... » Déjà le marchandage apparaît.

Tout cela, remarquons - le , avant qu'on pût j^^'^^^^^ ensemble, car on ne se faisait comprendre que par signes .

— Les jours suivants, mêmes faits. On apprivoise les indiens avec de petits cadeaux, ils en apportent en échange, et l'on entre dans la x^oie des petits marchés — toujours fort ax^antageux pour les européens.

D'autres fois, les indiens xdennent d'eux-mêmes, eu pirogue, au-devant des navires, pour proposer l'échange avec les objets qu'ils apportent, pelotes de coton, hamacs, fruits.

On peut se demander comment les premières tribus qui s'abordaient, ne parlant point la même langue et n'ayant point d'interprètes, pouvaient se comprendre et entrer en relations économiques. Un passage de Magellan peut présenter quelque intérêt à cet égard. Magellan est en Patagonie. « Deux mois s'écoulent avant que nous apercevions aucun des habitants du pays. Un jour que nous nous y attendions le

moins, un homme de figure gigantesque se présenta à nous. II était sur le sable, presque nu, et chantait et dansait en môme temps en se jetant de la poussière sur la tcte. Le capitaine envoya à terre un de nos matelots avec ordre de faire les même gestes, comme une marque d'amitié et de paix^ ce qui fut très bien comj^ris. Et le géant se laissa paisiblement conduire dans une petite île oii le capitaine était descendu... » 11 semble bien, en effet, que le premier langage des hommes n'a pu elre que Timitation des gestes des uns par les autres. Mais continuons.

« On donne à ce géant un petit miroir (qui lui fit peur), des grelots, un peigne, des verroteries. D'autres accoururent, et d'abord — prélude à l'échange, tel que nous le verrons ailleurs, au cap de Bonne -Espérance, par exemple — ils commencèrent aussitôt leur danse et leur chcuil^ jjcndant lesquels ils levaient l'index vers le ciel, pour nous faire entendre qu'ils nous regardaient comme des êtres descendus d'en haut. Ils nous montraient en môme temps de la poudre blanche dans des marmites d'argile, et nous les présentèrent. »

Les jours suivants, autres échanges des présents... Mais, sous des démonstrations de confiance et d'amour, beaucoup de méfiance, des armes soigneusement cachées. — Et ce n'était pas à tort que ces pauvres sauvages se méfiaient des européens, qui, par ruse, s'emparèrent de deux d'entre eux pour les emmener.

On voit souvent, dans les récits des voyageurs, Timpossibilîté oiJL sont les sauvages, au moment de leurs premiers rapports avec d'autres peuples, de pratiquer tout d'abord l'échange des marchandises. Ils commencent par offrir des présents, ou bien par voler — ou bien ils volent les voyageurs mêmes à qui ils viennent de faire des cadeaux, et qui viennent de leur en faire. En un mot, ces deux relations unilatérales, le don et le vol, entrent tout naturellement dans leur esprit ; mais cette relation réciproque, l'échange, est trop

Tarde. — Psych. écon. II. — 23

complexe pour y pénétrer avant un certain temps, et sans un certain elTort. — Pour preuve, entre mille^ ce passage du second voyage de Tespagnol Mendana (1593). Dès qu'il est en vue de l'une des îles Marquises^ une nuée de pirogues accourt vers ses navires, montées par quatre cents individus tout nus. ce Arrivés aux navires, ils offrirent des cocos^ des espèces de noix, un certain mets ressemblant à de la pâte, de bonnes bananes etdeTeau. On en attira un par la main et on le tira dans le vaisseau. Plus de quarante autres, encouragés par le bon accueil qu'on lui faisait, montent à leur tour ; ils acceptèrent d^'s présents. Mais bientôt ils se introït à piller tout ce qui se rencontrait sous leur ynain... » Un combat s'ensuivit. Même remarque chez Coock. Aux îles Hawaï, il est fêté, accueilli à bras ouverts, avec des présents de toutes sortes. Mais, ajoute-t-il, ce le plaisir que nous causait leur bienfaisance et leur douceur fut néanmoins troublé souvent par leur disposition au vol^ vice commun chez toutes les autres peuplades répandues sur ces mers ».

— Jamais on ne débute par l'échange. Bougainville, en arrivant à Taïti, voit accourir des indigènes lui apportant un petit cochon et des bananes. Il accepte, et offre à son tour des bonnets et des mouchoirs « et ces présents furent le gage de notre alliance avec ce peuple ». Après quoi, on échange, ce Bientôt, plus de cent pirogues de grandeurs dif férentes, environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de cocos, de bananes et d'autres fruits du pays. L'échange de ces fruits, délicieux pour nous, contre toutes sortes de bagatelles, se fît avec bonne foi, mais sans qu'aucun des insulaires voulût monter à bord. (Ce détail montre un reste de méfiance.)

procédure de l'échange est à noter... ce 11 fallait entrer dans les pirogues ou montrer de loin les objets d'échange ; lorsqu'on était d'accord^ on leur envoyait, au bout d'une corde, un panier ou un filet; ils y mettaient leurs effets et nous les nôtres, donnant ou recevant indi ff éremnient avant

que d'avoir reçu ou donnée avec une bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. »

Les jours suivants, autres échanges, ce // s' ouvrit de nouvelles branches de commerce^ les insulaires apportèrent avec eux toutes sortes d'instruments pour la pêche, des herminettes de pierre, des étoffes singulières, des coquilles, etc. Ils demandèrent en échange du fer et des pendants d' oreilles. » Du fer et des pendants d'oreilles : à rapprocher du panem et air censé s.

Peu à peu la confiance s'accroît avec les échanges. Les jolies femmes arrivent, les insulaires montent à bord des vaisseaux.

— Malgré la bonne foi dont les indigènes faisaient preuve dans les échanges, il ne se faisaient aucun scrupule de voler. « 11 n'y a pas, en Europe, de plus adroits filous que les gens de ce pays. » Mais ils ne se volaient pas entre eux. a 11 ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne ferme dans leurs maisons.

ce Au vol près j tout se passait de la manière la plus amiable... On nous invitait à entrer dans les maisons, on nous y donnait à manger... »

Exercer l'hospitalité et voler ses hôtes, donner et voler alternativement, voilà qui est bien primitif.. . Dans les villages, même français, des provinces encore arriérées, combien de fois un propriétaire a-t-il occasion de remarquer que ses proches voisins, avec qui il vit en très bonne intelligence, qui lui font des cadeaux à certaines occasions réglées par la coutume, sont précisément ceux qui maraudent dans ses champs, coupent ses bois, font paître leurs troupeaux dans ses prés !

— Quand, dès l'arrivée d'un navire, les indigènes proposent l'échange sans commencer par offrir des présents, c'est qu'il s'agit de peuplades déjà habituées à frayer avec des européens ou d'autres peuples sur un grand continent, et qui, depuis longtemps, ont passé le stade des cadeaux réci-

356 L'ADAPTATION KGOXO^f [QUE

proques. Chez les peuplades les plus sauvages, si elles habitent un continent et non une île, Thabitude de l'échange se développe vile : aussi La Péroiise a-t-il été frappé de voir, dans TAmérique russe, des tribus très primitives animées d'un esprit mercantile. Il signale la chose comme une étrangeté. « Ils nous proposaient, dit-il, en échange de notre fer, du poisson, des peaux de loutre, etc. Ils avaient l'air, à notre g^^aiid étoiinement^ d'être accoutumés au trafic, et ils faisaient aussi bien leur marché que les plus habiles acheteurs d'Europe. »

A propos d'échange, il faut noter, chez les primitifs, le plaisir qu'ils ont à échanger leur nom avec celui d'une autre personne, comme témoignage et sceau d'amité. Quand Mendana aborda à Tile Sainte-Isabelle (wi"" siècle), « un chef vint à nous, dit le narrateur, accompagné d'autres indiens ; il se nommait Tauriqui Biliban Harra. Il proposa au général, par amitié, de changer de nom, disant qu'il voulait s'appeler Alvaro de Mendana, et que le général se nommerait Tauriqui Biliban Ilarra. » Après quoi on fit de la musique, de part et d'autre. — A Santa-Gruz, dans le même voyage, même proposition faite par un autre chef indigène. . . Parmi des insulaires, (( ayant la tête et les narines percées de fleurs rouges » , un sauvage, plus distingué que les autres et paraissant leur commander, demande par signes ce oîi était le chef des étrangers. Le général court à lui les bras ouvert. xVIors Tindien dit qu'il s'appelait Malope. Notre général réplique qu'il s'appelait Mendana. Aussitôt l'indien s'efforça de faire entendre qu'il fallait troquer les noms ; qu'il s'appellerait Mendana et que le général s'appellerait Malope... Il parut fort satisfait de cet échange... »

Si Ton songe au pouvoir mystérieux que les mots et les noms possèdent aux yeux des primitifs, et qui subsiste quelque peu dans la magie de la poésie chez les civilisés euxmêmes, on rapprochera cet échange des noms de la fusion et de réchange des sangs qui a pour effet, dans tant de peu-

plades, de sceller les alliances et les adoptions. — L'échange des armes a le même sens. Et il est possible que Téchange des armes et des noms ait favorisé celui des marchandises.

Il y a lieu de penser que, chez les primitifs, l'étranger qui apprend la langue indigène pénètre par là, — en vertu du pouvoir mystérieux attaché aux mots comme aux noms — dans Tintimité de Tunion sociale^ bien plus avant que n'y pénètre chez nous un Anglais ou un Allemand qui parle le français. — Un mot du voyageur Pyrard de Laval qui, en 1602, échoua aux Maldives, et fut retenu longtemps en captivité auprès du roi de Tune de ces îles, jette une lumière sur ce point. Il avait appris la langue des insulaires. « J'ai remarqué, dit-il, qu'il n'y a rien qui m'ait tant servi et qui m'ait plus attiré la bienveillance des habitants, des seigneurs et des rois mêmes, que d'avoir appris leur langue, et que c'était l'occasion pour laquelle j'étais préféré à mes compagnons et plus chéri qu'eux... » On le traitait en compatriote, en frère. — Apprendre la langue d'une peuplade a dû être^ dans les premières phases de Thumanité, un des procédés les plus sûrs de naturalisation. Il a dû être fréquemment employé quand il y a eu avantage à s'incorporer à une peuplade conquérante, et l'expansion de certaines langues hors des limites de la race originelle s'explique par là.

Dans certaines écoles, on a attribué aux primitifs une horreur native et générale des nouveautés, des innovations quelconques. Mais tous les voyages de découvertes donnent un démenti complet à cette affirmation. Jamais, lors des premières explorations et découvertes maritimes, — et avant que les insulaires eussent été avertis, par de terribles expériences, de la rapacité féroce des Européens, — jamais on ne voit se manifester, chez les sauvages, ce ïiiisoaéisme qui serait, nous dit-on, leur caractère le plus frappant. Toujours on voit les indigènes accueillir avec curiosité, avec sympathie, le nouveau qui vient à eux sous la forme de Thomme blanc. Non seulement ils ne lui montrent aucune haine.

aucune antipathie, et ne le fuient pas, mais ils accourent vers lui, et ne se lassent pas d'admirer les verroteries, les étoffes, les miroirs, les choses inconnues qui lui sont montrées. Leur passion de ces nouveautés est telle qu'elle les pousse à se dépouiller de tout ce qu'ils ont de plus précieux et de plus indispensable, de leurs aliments, de leurs vêtements, de leurs armes même, pour acquérir quelques échantillons insignifiants de ces articles exotiques. Singulier iiiisonéisme l

On peut dire que le philonéisrne des primitifs est leur trait le plus frappant et celui qui seul a permis aux Européens d^'entrer en relations avec eux — comme il leur a seul permis aussi d'entrer en relations les uns avec les autres.

Ce n'est donc pas le désir des marchandises offertes par les navigateurs qu'il est malaisé de faire naître chez les insulaires ; mais c'est bien plutôt la croyance, la confiance, dans la sincérité des offres et la loyauté des offreurs. N'est-ce pas pour faire tomber la méfiance et inspirer confiance — condition sine qud non de tout marché et première grande difiicullé à vaincre — qu'a pris naissance l'usage de faire précéder ou d'accompagner de danses, de chants, de réjouissances, toute transaction avec un étranger ? En tout cas, cet usage est des plus répandus et des plus instructifs à notre point de vue.

En abordant dans une baie, près du cap de Bonne-Espérance, Vasco de Gama voit accourir des Boschinjans ; il leur jette des grelots, et ces sauvages les prennent. « Non seulement ils reçurent ce qu'on leur lançait ainsi, mais ils vinrent prendre les objets des propres mains du capitanmor, ce qui nous émerveilla fort. » — C'est de la même manière, remarquons-le, que s'y prennent les habitués du Luxembourg- ou des Tuileries pour apprivoiser des moineaux. Ils leur lancent des miettes de pain, que les pierrots viennent prendre jusque dans leur main, « ce qui les émerveille fort ». — iMais la différence est que, avec les oiseaux, les choses en restent là, la familiarité de ces petits amis deve-

nant seulement de plus en plus grande^ tandis que les sauvages, après avoir reçu des présents, ne tardent pas à en offrir à leur tour afin d'en recevoir d'autres encore. Il y a là un besoin de reconnaissance (plus ou moins intéressée), de co7itre-imitation symét^nque ^our mn'^i dire, qui se fait sentir dans les relations des oiseaux entre eux, des hommes entre eux, mais qui, dans les rapports de Thomme à l'oiseau ou de l'oiseau à Thomme, n^a pas lieu d'apparaître.

Quelques jours après, vm échange réglé s'établissait entre Vasco et les indigènes. « Le capitan-mor dit à ces gens de se séparer, et de venir seulement un ou deux à la fois : le tout s'exécutait par signes. Et à ceux qui venaient, le commandant présentait des grelots, des bonnets écarlates, et eux nous offraient des bracelets d'ivoire qu'ils portaient au bras..* »

Mais continuons. « Le samedi, arrivèrent environ 200 nègres tant grands que petits; ils amenaient une douzaine de têtes de bétail, vaches et bœufs, accompagnés de quatre ou cinq moutons ; et, lorsque nous les aperçûmes, nous allâmes à rinstant à terre, et ton/ aussitôt ils commencèrent à faire résonner quatre on cinq flûtes ; les uns jouaient haut, les autres bas, concertant à merveille pour des nègres. Ils dan-sèrent aussi comme dansent les noirs. Et le capitan-mor ordonna de sonner des trompettes^ et nous dans nos clialoupes nous dansions; le capitan-7nor dansant aussi après être revenu parmi nous \ Et, la fête achevée^ nous fûmes à terre où nous avions déjà débarqué, et là nous achetâmes un bœuf noir j^our trois bracelets... »

On voit là, avec évidence, apparaître la liaison d'idées, qui sera toujours si forte et si générale, entre fête et 7narcliê. Le mot foire est la combinaison rurale des deux. Les grands magasins de nos capitales ne sont-ils pas aussi une fête des yeux, une réunion joyeuse de femmes et d'enfants,

(1) Mêmes détails dans Gook : « Dès que les habitants (les Hawaiens) s'aperçurent que nous voulions mouiller dans la baie, ils vinrent vers nous ; la foule était immense ; ils témoignèrent leur joie par des chants et des cris, et ils firent toutes sortes de gestes bizarres et extravagants, w

aillant qu'un lieu d'achats et de ventes? Préluder à un échange de marchandises par la musique et la danse est une idée tout à fait humaine, et les matelots en sont si peu siu^pris qu'ils se mettent aussi, spontanément, à sonner de la trompette et à danser.

Observons aussi que Tidée de jouer des instruments de musique pour se faire comprendre de gens dont on ne connaît pas la langue a dû venir naturellement à l'esprit.

Rapprochons de ces musiques de flûtes nègres annonçant l'intention de vendre et d'acheter, les flûtes de Pan de nos chevriers traversant un village, la corne de nos pillarots^ les cris et les airs variés^ caractéristiques, des marchands ambulants, des revendeurs dans les rues de Paris (autrefois et môme encore), etc.

Le lien enlnc l'idée de marché et l'idée de combat, le peu de distance qu'il y a, pour les primitifs — et même pour les civilisés — entre l'échange des marchandises et rechange des coups, se montre aussi dans ce qui suit. <c Le dimanche, il vint tout autant de monde, et ces gens avaient amené des femmes et des petits enfants ; mais les femmes restaient sur un monticule près de la mer. Ils amenaient nombre de bœufs et de vaches. Ils formèrent deux groupes le long de la mer; ils jouaient de leurs instruments et ils dansaient^ comme ils avaient fait durant la journée du samedi. La coutume de ces hommes est que les jeunes gens restent dans le bois avec les ar?nes (on voit par là qu'ils ont rhabitude de regarder le commerce comme quelque chose de périlleux qui peut facilement dégénérer en guerre), et les plus âgés venaient converser avec nous et portaient de courts bâtons à la main et des queues de renard fixées à une gaule dont ils s'éventaient le visage. Et nous trouvant ainsi en convei salion, le tout par signes, nous remarquâmes entre les arbres les jeunes gens accroupis, portant les armes à la main. » Alors Vasco tâte le terrain : il envoie un homme proposer réchange d'un bœuf contre des bracelets. Les nègres pren-

nent les bracelets^ mais, au lieu de lui remcltre le bœuf eu échange, ils se mettent à se plaindre de ce que les matelots ont pris de Teau... Pour meltie fin à ce commencement de querelle, le capitan-mor fait une petite démonstration militaire qui met en fuite nègres et betes.

Ce que j'admire, c'est, malgré tout, à quel point l'homme est naturellement confiant et crédule à l'homme, prompt à cesser de se méfier, alors même qu'on lui donne ou qu'on vient de lui donner les plus légitimes sujets de soupçon. Quand Jacques Cartier aborda au cap Espérance, dans le golfe Saint-Laurent, il commença par recevoir à coups de fusil les indigènes qui accouraient à lui avec un empressement amical dont il eut le tort de se méfier. Mais cela ne les empêcha pas de revenir à la moindre démonstration pacifique. Il leur envoya des couteaux, des objets brillants. c( Ce que voyant ils descendirent aussi à terre, portant des peaux, et ils commencèrent à Lrafiqner avec nous^ montrant une grande et merveilleuse allégresse d'avoir ces fer- Tcments et autres choses, dansant toujours et faisant plusieurs cérémonies. »

Ce n'est pas que je veuille nier les cas, assez nombreux, où, sans provocation, les sauvages ont accueilli en ennemis les visiteurs européens. Mais l'accueil cordial est la règle. Remarquons que, pour les sauvages comme pour les enfants, il n'y a guère de milieu entre les témoignages d'amitié expansive et les marques d'hostilité. Dans les récits de voyages, on voit toujours les vaisseaux cibordés par des pirogues, soit, d'habitude, pleines de présents offerts par des insulaires chantant et dansant, soit, par exception, remplies de pierres et de cailloux, d'arcs et de flèches. C'est le milieu entre l'affection et la guerre, entre le doix et le ro/, qui est difficile à tenir pour un primitif, et c'est à s'arrêter dans ce milieu que la civilisation consiste, par le travail et l'échange, comme la culture de l'esprit consiste à s'empêcher d'aller précipitamment de l'affirmation absolue à la négation éner-

giqvie, ou vice versâ. Savoir douter, savoir évaluer^ calculer, modérer ses élans, c'est le miracle de la civilisation. La volonté est plus une résistance qu'un stimulant.

En résumé, il n^est rien dont la psychologie ait plus à s'occuper que de ce qui a trait à la vie économique des peuples sauvages ; et ce que nous apprennent à cet égard les récits des voyageurs s'accorde sur des points imporlants pour nous avec ce que nous révèle l'observation des entants groupés et livrés à eux-mêmes dans la liberté de leurs jeux d'écoliers. Ici et là, ce n'est pas de Tégoïsme que nous voyons découler les relations économiques, qui tissent la toile de la solidarité humaine et la prolongent à TinGni : car Tégoïsme ne saurait qu'isoler Tindividu, le blottir en soi, le tenir en garde contre son prochain. Aussi, ce qui nous apparaît clairement, c'est que l'échange provient d'une réciprocité de présents, c'est-à-dire de raltruisme contagieux et mutuel. Ceci est confirmé par d'autres ordres de recherches. L'hospitalité donnée à Tétranger précède toujours le commerce avec lui, et Thospitalité réciproque a* peut-être été la forme la plus antique de l'échange. A coup sûr, elle a été Tune de ses formes primitives et des plus fécondes. La vie économique, en somme, découle de la vie cordiale, festivale ^ et joyeuse, elle est le développement et Tentrelacement des sympathies, de tribu à tribu, d'étranger à étranger, autant, sinon plus, que de celles de parent à parent, de compatriote à compatriote. C'est la mutiler, c'est l'abaisser, c'est méconnaître son origine et sa nature

(1) Peut-être est-ce précisément à ce caractère voluptueux de rechange primitif qu'il convient d'attribuer le mépris si universel de la profession commerciale parmi les sauvages et les barbares, et longtemps même parmi les civilisés, sauf de rares exceptions. C'est que le commerce extérieur. r[ui semble avoir précédé, comme profession distincte, le commerce intérieur, a commencé, avant toute division du travail, par ne servir qu'à la consonjmation, et à la consommation d'articles étrangers, propres non à satisfaire des besoins existants (suffisamment satisfaits par les produits indigènes) mais à susciter des besoins nouveaux, jugés superflus, pernicieux, illégitimes. — Le commerce ne s'est élevé en considération qu'à mesure que, par les progrès de la division du travail, il a servi davantage à la production, et à la satisfaction des besoins fondamentaux.

la plus essentielle, que de la faire consister dans le déchaînement des avidités égoïstes, voire même dans le confortable arrangement, — qui est toujours un équilibre instable — des intérêts bien entendus.

J'ai pris Téchange à ses plus humbles débuts. Si j'avais la prétention de faire ici un cours d'embryologie économique, j'aurais à montrer maintenant comment, la sympathie humaine agissant toujours, poussant les tribus à s'assimiler toujours davantage , à s'emprunter les unes aux autres leurs besoins et leurs procédés de fabrication et de culture, les échanges de peuplade à peuplade sont devenus assez réguliers pour se localiser dans des endroits déclarés inviolables et privilégiés, propres à nourrir et fortifier la confiance mutuelle ; comment à l'économie domestique des tribus a succédé l'économie déjà politique des cités, puis des États et des fédérations d'États civilisés ^ ; comment, enfin, à mesure que le marché s'agrandissait ainsi, les prix devenaient à la fois plus uniformes et moins stables et se conformaient à des lois en même temps plus précises et plus générales. Mais tout cela est assez évident pour que je n'y insiste pas. A ce sujet seulement quelques remarques.

Suivant la notion que semble se faire Blicher des transformations économiques -, les trois formes successives jusqu'ici connues de l'économie politique, économie domestique^ économie urbaine^ économie nationale (en attendant l'économie mondiale)^ tout en différant sous bien des rapports, tendraient cependant toutes à constituer un doinaine clos^ un marché de plus en plus étendu, toujours fermé. Mais, à cet égard, il est bon d'observer que le terme moyen ici diffère sensi-

(1) Le commerce inte7'municipal était au moyen âge ce que le commerce international est de nos jours. Il donnait lieu à des traités et à des difficultés analogues.

(2) Voir ses Éludes cVlùstolre cCéconornie politique.

blemenL des deux termes extrêmes. Je vois bien que le groupe familial primitif — et aussi bien le groupe féodal du châtelain et de ses vassaux groupés autour de lui — aspire et parvient facilement à se suffire^ à n'avoir presque que des échanges intérieurs, à ne consommer presque que ce qui est produit clans l'intérieur du groupe. Je vois aussi que cela est encore plus facile à réaliser dans le grand groupe national, à moins que, comme l'Angleterre actuelle, il ne produise pas le blé qu'il lui faut ou toute autre denrée nécessaire. Une nation, en général, est assez vaste et assez ingénieuse pour trouver sur son territoire et dans son génie propre toutes les ressources que réclament les besoins des nationaux. Pour elle Téchange avec le dehors n'est, noi^malement^ qu'un objet de luxe, — de luxe nécessaire et essentiellement social, il est vrai.

Mciis le groupe urbain ne saurait jamais se passer, pour vivre, d'échanges continuels avec les ruraux environnants, dans un rayon très étendu, et dans un rayon qui ne se laisse pas préciser facilement comme les limites de l'enclos familial ou de la ville et aussi bien du territoire national. Et Biicher a bien senti la difficulté qui naît de là. Une ville réduite à ses. propres ressources en aliments, en eaux, en matières premières, c'est une ville assiégée qui va être bientôt prise par la faim ou par la soif.

Aussi, comparez les proportions des échanges extérieurs et des échanges intérieurs dans une ville et dans une nation quelconque. La première, celle des échanges extérieurs, est toujours beaucoup plus grande dans une ville que dans une nation. Si énorme en apparence que soit notre commerce d'importation et d'exportation, en France, il n'est que peu de chose comparé à l'ensemble, non totalisé, de notre commerce intérieur.

Je sais bien que Bûcher n'entend par le commerce extérieur d'une ville du moyen âge que celui qu'elle fait avec des marchands étrangers à sa banlieue. Mais, d'abord, cette

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banlieue est difficile à délimiter, il le reconnaîl. Rien ne permettait, à l'entrée en ville, de reconnaître que le vendeur de blé ou de laine ou d'autres denrées et matières premières était domicilié dans le territoire d'approvisionnement habituel de la ville. Puis, en réalité, le paysan de la banlieue môme était im forain, un étranger aux yeux de l'artisan. Entre les deux, comme le dit Biicber, un fossé s'était creusé, toujours plus profond. Or, ce rapport d'échange qui s'établissait au moyen âge entre l'artisan, vendeur de ses produits, et le paysan (ou le marchand exotique) vendeur de ses denrées et de ses matières premières, est précisément celui que nous voyons se reproduire, très agrandi, dans Tépoque moderne, ère de l'cc économie nationale », entre un pays industriel, tel que l'Angleterre, qui vit de l'exportalion de ses produits fabriqués, et les pays agricoles, tels que le sud de la Russie ou l'Ouest américain, qui lui fournissent le blé ou la viande. La différence est que la ville a bien plus besoin encore des pays environnants — ou éloignés — pour la nourrir, que l'Angleterre ou la Belgique n'ont besoin des agriculteurs d'outre-mer.

Il suit de là que c'est la vie iirbai7ie qui a donné le goût, développé le besoin, enraciné l'habitude du commerce extérieur. Par suite, toute nation où la vie urbaine est peu développée a plus de tendance et d'aptitude au protectionnisme qu'une nation très urbanisée. Par le développement de la vie rurale dans un pays, on le rend propre à se claquemurer économiquement dans ses frontières. Par le développement de la vie urbaine on le met dans l'impossibilité de rester longtemps enfermé dans les langes protectionnistes. Donc, favoriser l'urbanisation des peuples en même temps qu'on les pousse à se hérisser de remparts douaniers, c'est une anomalie, un paradoxe social impossible à soutenir jusqu'au bout. Aussi ne faut-il pas s'étonner si les nations oîi le commerce extérieur a le plus d'importance relative — la Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne — sont celles où la proportion de

36G L^ADAPTxVTION ÉCONOMIQUE

la popiilalion agricole est la moindre et où remigration des campagnes vers les villes est le plus rapide. Cet accroissement proportionnel du commerce extérieur et de la production nationale qui Talimente crée un état d'équilibre des plus instables, mais en même temps établit sur de plus larges fondements la solidarité internationale. Malgré tout, le commerce extérieur, dans les États les plus avancés, reste toujours bien moindre, je le répète, que leur commerce intérieur, ce M. Lexis^ évalue à 20 milliards de marks la production brute annuelle de l'empire d'Allemagne; l'exportation annuelle est de 3 205 millions de marks; le rapport entre le commerce intérieur et le commerce extérieur est donc comme 5 est à 1. En France, la production annuelle est de 25 milliards de francs; Texportation est de 3 350 millions ; le rapport est comme 6 1/2 à 1. M. GiiTero évalue à 1 200 raillions de livres sterling la production du Royaume-Uni ; le total des exportations en 1884 était de 298 millions de livres sterling; le rapport est de 3 à 1 . » Ce rapport, en Belgique, descend à celui de 2 1/2 à 1. On voit que, à Texception de quelques nations condamnées à l'exportation de plus en plus vaste sous peine de mort, la plupart des peuples ont la facuUé de se claquemurer dans leurs frontières sans courir le risque de se ruiner ; et c'est une donnée importante du problème de la protection et du libre échange.

Mais ce qui s'oppose et s'opposera toujours davantage à ce que les nations usent de la possibilité de s^enfermer chez elles, c'est, outre le développement de la vie urbaine - (surtout dans les capitales, si promptes à s'entre-copier et à s'entre-échanger leurs produits de peuple à peuple), le développement de la vie maritime, qui, plus encore que la vie urbaine, est essentiellement assiniilatrice des hommes de tout pays. Ce prodigieux entrecroisement de navires sans

(Ij J'emprunte cette citation à M. Uector Denis.

(2) Elle se développera alors uieme que, comme nous Fespérons. la population des villes retïuera vers les campagnes, qui u7^banise?^ont de plus en plus, comme déjà elles commencent à le faire.

nombre, qui est partout raccompagnement du progrès de la civilisation, qu'est-ce autre chose que la forme civilisée de la vie nomade? A mesure que diminuent les caravanes à travers des steppes et des déserts, les flottes et les flottilles se multiplient sur les océans et les mers. Non seulement le commerce maritime est l'agent par excellence des assimilations sociales à grandes distances, mais encore il est à noter que les conditions de la vie maritime sont toujours beaucoup plus semblables que les conditions de la vie terrestre. Les distinctions des nationalités tendent, par suite, à s'émousser, sinon à s'effacer, par l'extension de la navigation. 11 est certain qu'entre un matelot français et un matelot anglais la différence est bien moindre qu'entre un fermier anglais et un fermier français ^

J'aurais encore une observation à faire pour montrer que, malgré la profondeur des changements sociaux dus à Télargissement progressif de Téchange, les traits caractéristiques de l'échange primitif, décrits plus haut, persistent longtemps, très longtemps, et ont toujours une tendance à reparaître, parce qu'ils expriment le fond éternel du cœur, la sympathie de l'homme pour l'homme. Ce mélange -intime des affaires et des plaisirs qui nous a frappés dans les trafics des sauvages, soit entre eux, soit avec les navigateurs européens, est loin d'être une confusion d'éléments hétérogènes que le progrès aurait pour effet de dissocier entièrement. On le retrouve dans les foires du moyen âge et des temps modernes, et jusque dans nos expositions universelles, ces foires immenses oîi il réapparaît extrêmement agrandi. A la foire Saint-Germain, sous l'ancien régime, les achats servaient d'occasion à toutes sortes de jeux et de divertissements. On y venait pour voir et marchander ; mais (( on y

(1) Dans ses Soles sur la Norvège, M. Uugues Le Roux fait une remarque qui vient à Tappui de ce qui précède. « Si, dit-il, dans la vie des villes, les différences des natures norvégienne et suédoise se sont marquées jusqu'à une accentuation, des deux parts voulue, on peut dire, quand on parle du marin: le Scandinave, sans distinguer le montagnard de rhomme de la plaine. »

venait autant pour jouer, pour se battre, pour chercher des bonnes fortunes. Les chambres situées au-dessus des loges servaient surtout à cela. Au rez-de-chaussée^ les affaires ; au premier, les rendez-vous galants et le tripota » Les foires, — toujours si joyeuses que Kermesse dérive de là — sont une des manifestations les plus vivantes et les plus populaires de l'adaptation économique, comme les kracks sont le phénomène le plus éclatant de l'opposition économique, ou les batailles celui de l'opposition politique. Elles sont, si Ton veut, des foules, quoiqu'il manque Tunité du but aux individus qui les composent ; mais elles sont plutôt des villes fiévreuses et passagères, des villes féeriques et périodiques. La vie urbaine s'élève là à son plus haut point d'intensité et d'éclat, et s'y éteint brusquement. Si Ton cherche leurs origines, on s'aperçoit qu'elles sont nées, comme la plupart des villes, à l'occasion d'un rassemblement de nature religieuse ou esthétique — pèlerinages, frairies, jeux solennels — encore plus que commerciale^. Mais, au fond de tous ces rassemblements, ce qui se révèle surtout, c'est l'attrait profond que la foule exerce sur Tindividu, et encore plus peut-être sur le citadin constamment coudoyé par ses semblables dans les rues des grandes villes que sur le paysan isolé dans son existence monotone.

Mais revenons au commerce extérieur, qui nous conduit de nouveau, mais sous un autre point de vue, à la grave question du libre-échange. Jusqu'à une époque assez voisine de nous, quand un propriétaire avait sur son grand

(1) Fagniez, V Économie sociale sous Henri IV.

(2) Quelquefois, c'est parce que certains lieux déterminés, au moyen âge, ont été affranchis de tous droits d'achat et de vente, partout ailleurs vcxatoires, qu'on y est accouru avec empressement. Mais cette idée d'affranchir de tous droits un lieu spécial, de créer des lieux cV asile commerciaux pour ainsi dire, n'a pu venir qu'après que le besoin de ces rassemblements s'était spontanément manifesté depuis des siècles.

bien à peu près tout ce qu'il lui fallait, on trouvait naturel qu'il se proposât pour but de compléter ce caractère d'indépendance en ajoutant à ses cultures diverses les quelquesunes qui lui manquaient. Cet idéal archaïque, de moins en moins justifié aujourd'hui, était fréquent et raisonnable autrefois. On peut dire que, après avoir été individuel et national à la fois, il tend à devenir simplement national, à se réfugier dans l'État. Pourquoi? Parce que les raisons qui poussaient raisonnablement les propriétaires féodaux à désirer l'indépendance économique dont il s'agit, existent encore, quoique s'affaiblissant chaque jour, pour les États. Piemarquons, en etîet, que, pour un État, les échanges intérieurs, de nationaux à nationaux, peuvent constituer et constituent le plus souvent une collaboration à une œuvre commune de puissance et d'influence collectives, en même temps qu'une mutualité d'assistance. C'est donc un système tout autrement cohérent et vigoureux que les échanges extérieurs, les achats et ventes avec l'étranger, lesquels ne sont jamais qu'une assistance réciproque sans nulle collaboration. Donc, en retenant dans son sein, par la protection douanière, des industries qui tendent à s'en échapper, et, à fortiori, en faisant germer dans son sein, grâce au môme procédé, des industries qui n'y existent pas encore, par suite en diversifiant et multipliant de la sorte ses échanges intérieurs aux dépens de ses échanges extérieurs simplifiés et i*aréfiés, un État fait œuvre systématique au plus haut point. Il rend plus forte la cohésion des citoyens et n'affaiblit que leurs liens avec le dehors. Considération qui a son importance.

Quand de nouveaux produits sont importés dans un pays qui, jusque-là, les ignorait, ils y font naître un espoir nonveait du consommateur, espoir qui éveille et répand le besoin correspondant. Maintenant, si après avoir été fabriqués à l'étranger, les produits en question le sont sur le sol national, cette importation d'une nouvelle industrie crée un espoir et un besoin nouveaux de pi^oduction. On

Tarde. — Psych. écon. II. —

oublie généralement ce second côté de la question, qui n'est pas le moins important. En y ayant égard, on apprécie la reconnaissance que nous devons à Colbert, par exemple, pour avoir introduit l'industrie des soieries à Lyon et celle des glaces à Saint-Gobain.

M. Lexis, professeur à Gœtlingen, termine ainsi son intéressante étude sur X Historique du protec tionnisme {Revue cVÈcon. />o/., janvier 1896) : « Si Ton embrasse d'un coup d'œil d'ensemble dans le dernier quart de siècle, le développement qu'a pris la politique commerciale en général, on est frappé de voir que le système libre-échangiste ne s'est, à l'exception de TAngleterre, nulle part établi, malgré de sérieuses tentatives de la part de plusieurs pays, et qu'au contraire les intérêts protectionnistes ont toujours reparu avec plus de force et fini par remporter la victoire. Cela prouve incontestablement que la grande majorité des industriels et des propriétaires fonciers trouvent dans ces pays de plus grands avantages sous le régime protectionniste que sous la liberté commerciale. Car on ne peut admettre que ces classes aient pendant des siècles méconnu leurs propres intérêts. 1^^ intérêt du capital coynmercial tend^ certes, dans line direction opposée, mais ce n'est qu'en Angleterre que le commerce est parvenu à une assez grande prospérité pour exercer une action décisive en faveur du libre échange. 11 n'y trouve pas de résistance de la part de l'industriel qui n'a guère de concurrence à craindre... Quant à l'aristocratie foncière, elle n'ose plus faire opposition à un régime dont la grande masse des consommateurs sait si bien apprécier les bienfaits. Mais on peut se demander si la classe ouvrière a le même intérêt au libre échange dans les pays dont l'industrie n'est pas encore en état de soutenir la concurrence étrangère, de sorte que la liberté commerciale pourrait y amener la ruine des entreprises existantes et jeter un grand nombre d'ouvriers dans la misère. »

Il ne faut pas s'étonner de ce retour à l'exclusivisme éco-

nomique, qui n'est qu'une des formes du nationalisme aigu dont nous traversons la dernière crise. Mais, pour juger ce phénomène, il convient de le comparer au pî^otectionnisme pi'ovincial qui, sous Tancien régime, invoquait aussi des raisons non méprisables. Quand, jadis, les provinces oîi le blé abondait traitaient d'accapareurs, sinistre injure, les acheteurs en gros qui cherchaient à transporter une partie des grains dans les provinces où régnait la disette, la résistance à ces achats et à ces transports était inspirée non par rignorance et la stuj^idité, mais par un égoïsme collectif; et, si elle était contraire à Tintéret général du royaume, elle était conforme à Tintéret local et momentané des régions favorisées par de bonnes récoltes. Sans le moindre doute, lorsque, à Angoulême, le froment se vendait 17 livres pendant qu'il se vendait 4o livres à Paris — je puise l'exemple dans Turgot — les achats des marchands transporteurs avaien t pour effet de faire hausser le prix à Angoulême ; et les consommateurs angoumoisins, — ces consommateurs toujours si chers aux économistes — ne s'abusaient pas en jugeant qu'il était de leur intérêt actuel de s'opposer à cette augmentation de prix. Il est donc infiniment probable que, si le royaume de France était resté décentralisé, morcelé en provinces autonomes, jamais la liberté interprovinciale du commerce des grains, pour le plus grand bien de tous les Français, ne serait parvenue à s'y établir d'une façon durable. Il a fallu arriver à des époques de centralisation et même de pouvoir personnel, sous Napoléon III, pour voir supprimer les dernières entraves aux libres transactions des marchands de blé, des « accapareurs » si honnis, destructeurs de la disette et de la famine.

Il se trouve que, dans les provinces riches en céréales, Tintérôt des producteurs de blé, qui voulaient vendre aux provinces en proie à la disette, était d'accord avec l'intérêt général. Au contraire, dans les provinces pauvres en grains, l'intérêt des agriculteurs de ces régions , qui désiraient

vendre aux plus hauts prix, était de repousser les négociants du dehors. Mais, sans se soucier s'il favorisait ou contrariait l'intérêt des producteurs ici ou là, l'intérêt des consommateurs là ou ici, rÉtat a dû abaisser les barrières de douanes entre les provinces, parce qu'avant tout son but était d'éviter le retour des crises alimentaires, avec le cortège de maux funèbres qui s'ensuivent.

A présent, ce n'est plus du libre commerce intérieur des céréales et des autres denrées qu'il s'agit, mais c'est de leur libre commerce extérieur, international. Et, pour des raisons différentes, mais encore plus fortes, l'État doit s'élever au-dessus de la question de savoir s'il favorise ici ou là la classe des consommateurs ou celle des producteurs. Doitil veiller, pour le salut général de la nation, à ce que la classe des producteurs de blé ne disparaisse pas ou ne s'amoindrisse pas au delà d'une certaine mesure, réclamée soit par la possibilité d'un blocus alimentaire en cas de guerre générale, soit par les exigences du service militaire qui, en tout temps, requiert une forte proportion de population rurale, endurante et robuste ? Voilà toute la question en ce qu'elle a d'essentiel.

En ce qui concerne la plupart des autres produits, moins fondamentaux, il n'est pas douteux que, malgré la recrudescence du nationalisme mal entendu, les barrières douanières entre les nations tViin même continent^ sinon d^un même type de civilisation^ doivent aller s'abaissant. C'est une grande étroitesse et myopie d'esprit que de protester, au nom du patriotisme, contre toute entreprise, toute institution, toute loi, qui présente un caractère international. C'est ne pas voir que les États civilisés d'Europe sont à présent dans la situation oîi étaient les États allemands au moment du Zollverein. Toutes les formes de Tinternationalisme, môme les plus détestables, à commencer par les tentatives gigantesques d'accaparement mondial^ témoignent de ce besoin immense de solidarité qui grandit parmi les

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nations européennes. Et, si ce besoin tarde tant à se réaliser, c'est qu'en réalité il y a ici antinomie entre deux intérêts antagonistes, qui vont s'accentuant et se combattant de plus en plus. Autant il est avantageux, en effet, pour un b^tat fort de n'avoir pour voisins que des États faibles, autant il est désavantageux pour une nation riche de n'avoir pour voisines que des nations pauvres. La richesse est intéressée à se propager dans ses alentours, tandis que la puissance militaire ou politique est intéressée à ne pas se propager autour d'elle. Par suite, la prédominance des préoccupations d'ordre économique est favorable à l'extension de X altruisme international^ pour ainsi parler, tandis que le point de vue politique, quand il devient obsédant, tend à renforcer Tégoïsme national.

Ce n'est pas à dire que le jour soit prochain, si jamais il arrive, où toutes les entraves au commerce de nation à nation seront supprimées. Il y aura toujours des traités de commerce et des jeux de tarif qui, comme les incidences des impôts, produiront souvent des effets inattendus, favorables ou défavorables, sans qu'il y ait lieu, pour cela, de renoncer à prévoir et à calculer en pareille matière, comme si l'absence de règlements quelconques était ici la règle suprême, et l'anarchie le salut. De mieux en mieux, les résultats d'un tarif peuvent être prévus, par suite de Tabondance et de l'exactitude croissantes des informations ; et aussi les résultats de la suppression de tout tarif. Le libre échange porte des fruits différents, en tel lieu ou en tel autre, à telle époque ou à telle autre. Ses bienfaits réels sont dus non pas à la liberté précisément, c'est-à-dire à la non-réglementation, — encore moins à la concurrence et à la lutte, car il peut y avoir libre échange sans libre concurrence, le monopole n'empêchant pas la liberté des achats et des ventes — mais bien à l'organisation spontanée du travail, qui s'opère par lui. Je dis spontanée, et non pas inconsciente ; je dirais [jlutot midti-conscientc. C'est, en effet, consciemment, que

chacun des coéchangistes noue un contrat d'où il attend un avantage qu'il prévoit égal ou supérieur ou inférieur à celui de son coéchangiste. Et Tharraonie totale résultant de tous les échanges qui ont lieu à la fois sur un môme marché est composée de toutes ces harmonies partielles, séparément conçues et voulues par les contractants. Mais cette harmonie totale n'est composée que d'harmonies individuelles, d'avantages privés, voilà son défaut. Il s'agit de savoir si cette somme d'avantages particuliers, cette satisfaction donnée à une foule de petits désirs individuels, s'accorde ou non avec le but général du pays, c'est-à-dire avec les volontés patriotiquement convergentes de ces mêmes individus, avec le système national de leurs activités politiques et sociales. Or, fréquemment, entre cette somme d'harmonies individuelles et ce système national, qui est une somme d'unissons individuels pour ainsi dire, il y a désaccord. Quand il y a accord, on s'en aperçoit à la prospérité politique autant qu'économique de la nation qui en bénéficie : exemple, TAngleterre. Quand il y a désaccord, on en est averti par des symptômes tout contraires. En tout cas, les hommes d'Etat doivent constamment s'inquiéter de cette question.

Ce qui importe, avant tout, ne l'oublions pas, ce n'est pas le libre échange industriel et commercial, c'est le libre échange scientifique, artistique, moral, lequel peut fort bien se concilier avec le protectionnisme économique. 11 faut se garder de confondre avec le protectionnisme économique des nations modernes qui se hérissent de récifs douaniers pendant que, par les mille brèches de leurs frontières, circulent librement les trains de voyageurs, les dépêches télégraphiques, les journaux, tous les courants de la pensée, le protectionnisme économique des peuples barbares ou demi-civilisés, essentiellement fondé sur leur protectionnisme moral et social, qui a aussi ses douanes : j'entends par là ce systématique et sincère dénigrement de Tétranger, ce parti pris de ne rien admirer d'exotique, qui est si remar-

qiiable chez certains peuples primitifs et qui d'ailleurs n'empêche pas des crises fréquentes d'engouement pour les choses du dehors. Quelle force a dû avoir, chez les Hébreux, par exemple, cette insensibilité voulue aux. exemples étrangers, cette cécité systématique pour l'éclat étranger, pendant leur longue captivité en Egypte et à Babylone ! Ne faut-il pas aussi qu'elle soit énergique au plus haut degré chez les Arabes d'Algérie et chez les derniers Peaux-Rouges des États-Unis ! En analysant ce qui se passe dans ces sociétés closes, on voit qu'entre le fait de l'imitation des parents et le jugement porté sur leur supériorité il y a causalité réciproque. L'enfant, le jeune citoyen, a commencé par imiter ses pùre et mère, ses anciens, parce qu'il a senti leur force supérieure à la sienne, leur savoir supérieur au sien ; puis il a jugé ses parents et ses concitoyens, sa famille et sa cité, supérieurs à tout le reste de la terre, parce qu'il a pris l'habitude de les imiter. Or, quand, pour la première fois, par une fissure au rempart d'airain de l'orgueil barbare, le flot des exemples extérieurs commence à pénétrer, il se produit un rajeunissement subit, une fécondaliom qui rappelle l'élargissement soudain de l'esprit évadé du pi éjugé dogmatique ou le déchirement de l'égoïsme par l'amour. C'est ce bénéfice de la civilisation que les peuples modernes ne veulent pas perdre. Aussi n'est-il en rien menacé par les guerres de tarif douanier qu'ils se livrent de temps en temps et qui n'entravent nullement l'assimilation sociale, la communion spirituelle vers laquelle ils tendent. Quand môme ils n'échangeraient plus aucun produit, ils ne laisseraient pas d'échanger encore toutes leurs inventions productrices, et, tout en restant même chez eux, de s'entre-visiter idéalement : libre échange social qui, du reste, doit tôt ou tard entraîner à sa suite, finalement, le libre échange économique.

Cela dit sur la question du libre échange ou plutôt de réchange de nation à nation, demandons-nous ce qu'est réchange en général, quelle est sa vraie place parmi tous les modes de répartition et d'adaptation de la richesse , et s'il y a une formule générale de la vie économique à cet égard, analogue ou non à la formule générale de la vie politique ou de la vie juridique.

Nous savons que Téchange suppose la propriété individuelle. iS'est échangeable que ce qui est appropriable. Or, les choses appropriées ne peuvent progresser dans la voie de leur adaptation aux désirs humains qu'en changeant de main. Mais l'échange, nous le savons aussi, n'est pas le seul mode de déplacement des propriétés. Les richesses une fois produites, celles des morts se répartissent entre les vivants en vertu des lois de succession ou des testaments, ce qui ne présente aucun des caractères de l'échange. Celles des vivants se répartissent entre eux : l"" par la conquête ou le vol ; 2' par la donation, toujours plus ou moins volontaire, y compris le don obligatoire, l'impôt; 3' par réchange, y compris la vente, le louage, le prêt, tous les contrats onéreux. Dans une société en progrès ces trois catégories de distribution des richesses, les deux premières aussi bien que la troisième, se développent ou se transforment, et il n'est pas sûr que la troisième soit toujours ou doive toujours être celle qui est appelée au plus grand développement. En ce qui concerne la première, qu'on songe, non seulement aux vols proprement dits dont le nombre a triplé en France depuis cinquante ans, mais surtout aux trusts, aux monopoles abusifs, aux extorsions des compagnies puissantes ou des associations tyranniques, aux tricheries des jeux de Bourse. La deuxième augmente aussi partout où la population s'accroît, la vie d'un père de famille

L J'CÏI ANGE

n'étant qn'nne série conlinnelle de donations faites à ses enfants.

Les économistes^ quand ils parlent de la distribution des richesses après avoir traité de leur production, semblent se représenter une masse énorme et unique de richesses qui, venant d'être produite à l'état indivis, demande à être distribuée et répartie entre les consommateurs. Ce point de vue implicite et persistant est évidemment faux ; car la richesse naît distribuée et répartie toujours d'une certaine façon, souvent elle se consomme sur place là où elle a été produite, et, quand il en est autrement, Topéralion intermédiaire entre sa production et sa consommation doit s'appeler une redit^tribution. Il en est ainsi même dans le cas où le trésor public répartit entre les fonctionnaires et employés de l'État à tous les degrés les sommes dont il dispose, et qui sont un grand bassin formé par les millions de petites sources coulant de la bourse des contribuables. De même, une compagnie de chemins de fer répartit entre ses employés, ses obligataires et ses actionnaires, les sommes qu'elle recueille aux guichets des gares et qui proviennent de la poche des voyageurs.

Dans ces deux cas — qui rentrent dans ce que Courcelle- Seneuil appelle la distribution des richesses par l'autorité — il y a eu d'abord production-distribution des richesses nées sous forme multiple et divisée, puis concentration de ces richesses, enfin redis Iribittion de ces richesses.

Ici, comme dans révolution^ du pouvoir, on passe d'une division de la richesse relativement fortuite et incohérente, à travers une concentration transitoire, à une division relativement harmonieuse et rationnelle de la richesse ; — rationnelle en ce sens que la quantité des appointements est censée se proportionner toujours, et se proportionne souvent, à l'importance des services rendus.

ï.a différence avec le cas où l'auloi-ité n'intervient pas —

(!) Je me permets de renvoyer à mes T rdnsformalions du Pouvo'n'.

au moins directement et explicitement — c'est que : ou bien la richesse se consomme là où elle est née^ en sorte que sa division native reste sa division finale ^ ou bien sa division native se transforme, par l'échange privée par le commerce, sans nulle concentration préalable, en une autre forme de division beaucoup plus rationnelle, puisque, en s'échangeant, les produits se déplacent dans le sens de leur plus grande utilité.

Chacun de nous, à vrai dire, — et non pas seulement l'Etat ou les g-randes compagnies — est à la fois centralisateur et distributeur de richesses. Les sources de notre petite bourse sont multiples et variées comme le sont nos dépenses. Et, si Ton compare, dans un budget de père de famille quelconque — ou môme de célibataire — la diversité des sources du revenu à la diversité des dépenses, on s'apercevra facilement que la première est bien plus incohérente et fortuite, bien moins justiiiable et explicable que la seconde. Il y a une vérilable hiérarchie systématique de nos dépenses , correspondante à celle de nos besoins organiques ou sociaux ; de là, dans tous les budgets de famille appartenant à la même classe, la même proportion à peu près des divers articles de dépenses en nombre à peu près égal : on en a pu faire un tableau générique. Au contraire, la proportion des diverses sources de revenu est extrêmement variable et leur nombre très inégal.

Comme les sources de la richesse, les sources du pouvoir sont multiples et diverses, et, pas plus pour le pouvoir que pour la richesse, il n'est permis de séparer la production de la répartition comme si celle-là précédait celle-ci. Chacun de nous, père de famille, patron, mari, — et non pas seulement chaque fonctionnaire, chaque homme d'État — a son pouvoir, comme chacun de nous a sa bourse. Et

(1) Parce que sa division native se'trouve être rationnelle (car le paysan qui produit précisément le blé, le chanvre, le bois, nécessaires à son alimentation, à ses vêtements, à sa maison, réalise ainsi, immédiatement, l'adaptation du produit au besoin].

le pouvoir de chacun de nous comme sa bourse, se forme, se grossitincessammentou se renouvelle, par desapporls variés. Le pouvoir centralisé, par exemple, sur la tôle d'un écrivain marié et père de famille, provient de ses enfants, de sa femme, de ses lecteu7\s qui, au fur et à mesure qu'ils se multiplient et qu'ils le prennent plus au sérieux, augmentent son influence spirituelle, etc- Un député possède une source de pouvoir qui n'est que la concentration sur sa tête de tous les votes de ses électeurs, c'est-à-dire de tous les espoirs que ses électeurs fondent sur lui, de tous les vœux qu'ils déposent en lui. Un président de la République plé-biscite^ comme Louis-Napoléon en 1831, concentre dans ses mains tous les pouvoirs de souveraineté politique disséminés, avant son élection, entre ses 7 ou 8 millions d'électeurs ; puis il les dissémine sous une autre forme entre tous les fonctionnaires qu'il emploie à ses fins.

11 en est du pouvoir momentané et concentré sur la tête de chaque citoyen, homme privé ou homme public, comme de son budget, domestique ou national. C'est un tuyau d'arrosage oii l'eau entre par mille fissures éparses et sans lien et d'oii elle sort par mille petits trous régulièrement percés, en pluie féconde et bien répartie.

Mais, dans la redist7nbiitio7i du pouvoir, qu'est-ce qui est analogue au rôle joué par Vêchanrje ? ou n'y a-t-il rien de pareil ?

Pour le pouvoir comme pour la richesse, mettons a part les cas ou il est consommé là même où il est j^roduit : c'est le cas du paysan qui se nourrit de ses produits, c'est le cas du père de famille sauvage qui, tenant son pouvoir de ses enfants (car leur obéissance et leur crédulité spontanées sont les sources productives de son pouvoir) l'exerce, le consomme, en se faisant obéir et croire par ses enfants mômes. — Mais, pour peu que le pouvoir soit étendu et s'élève au-dessus du pouvoir domestique, il ne peut s'exercer qu'en se déléguant, au moins en partie. Et alors il convient de

distinguer^ d'une part, les sources du pouvoir (obéissance spontanée et traditionnelle des millions de sujets au monarque héréditaire, — ou élection des présidents — ou des députés), d'autre part les canaux d'écoulement du pouvoir (c'est-à-dire des délégués, fonctionnaires royaux ou républicains, n'importe). Or, quand il y a délégation du pouvoir, répartition systématique et délibérée du pouvoir, n'y a-t-il pas un véritable échange? Après réflexion, on s'apercevra qu'il n'en est rien, et que Téchange est un fait étranger à la vie politique.

Il est très rare que deux dépositaires de pouvoirs distincts échangent leurs pouvoirs l'un contre Tautre : or, c'est le seul cas où on puisse voir l'équivalent du troc. Et jamais ce pseudo-échange ne s'accomplit que grâce au bon vouloir de l'autorité supérieure, de telle sorte que, même dans ce cas, il y a drlrgation implicite de cette autorité. Délégation^ qu'est-ce qne cela veut dire ? Cela veut dire donation et non échange. Sans doute une donation est souvent faite sous condition, mais jamais on n'a eu Tidée de la considérer à cause de cela comme un échange. Un legs conditionnel est-il un échange? non. D'ailleurs, combien de fois la nomination à un emploi officiel qui donne un grand pouvoir, la nomination d'un général élevé au rang de commandant de corps d'armée, ou d'avopat général élevé au rang de procureur général, est-elle une donation pure et simple, sans nulle renonciation aux pouvoirs que le titulaire possédait auparavant et qui ne font que s'accroître !

Il y a échange de droits comme de 7^ichesses. Le contrat de vente ou de fermage, ou toute autre convention, n'est qu'un échange de droits. Tout échange de richesse, au fond, implique un échange de droits. Et c'est par des échanges de droits qu'on exerce ses droits, comme c'est par des échanges de richesses qu'on utilise ses richesses, sauf le cas où on les consomme immédiatement, analogue au cas où l'on use directement de son droit de propriétaire ou de

L ÉCHANGE :m

fermier en labourant sa terre, en taillant sa vigne. Mais ce n'est jamais par des échanges de pouvoir que Von exerce son pouvoir. Par exemple, quand le capitaine donne un ordre et que le soldat obéit, oii est récliange de pouvoirs ici?

Si l'on cherche en quoi l'exercice du pouvoir dilTère de Texercice du droit ou de la dépense de la richesse, on verra qu'au fond, dans le cas ou le chef militaire ou civil commande et oîi le subordonné obéit, le subordonné et le chef poursuivent ou sont censés poursuivre le même but, patriotique ou social- C'est en vue de ce but commun aux deux que le commandement de Tun et l'obéissance de Tautre peuvent être dits co~adaptés. Mais, quand on passe un contrat de vente avec quelqu'un, c/iacun des contractants a son but distinct^ et il y a deux adaptations dilTérentes entrelacées dans le même acte complet : l'adaptation de l'achat fait par B à la iin de A vendeur ; et l'adaptation de la vente par A à la lin de B acheteur.

En somme, la vie économique — et aussi bien juridique — est une simple assistance mutuelle, tandis que la vie politique est une collaboration . En cela celle-ci est supérieure aux deux autres (qui n'en font qu'une). Mais la loi qui régit leur fonctionnement est la môme, nous l'avons vu. Systole et diastole^ appel et refoulement, concentration et distribution, voilà les deux termes successifs et alternatifs de l'opposition rythmique qui, continuellement, fait la vie et l'adaptation économique , aussi bien que politique. On appelle à soi, de divers côtés, une certaine source de pouvoirs, de droits, de richesses S qu'on centralise momentané-

(1) Remarquons, en p<assant, le caractère éminemment individualiste de ridée de droite si on la compare aux deux autres. On conçoit le droit comme existant chez un individu par la conviction même qn'il a de le posséder, alors même que les autres hommes, ses concitoyens, refuseraient de le reconnaître. En tout cas, on ne jnge pas que la reconnaissance d'un droit par les autres hommes le constitue essentiellement. Au contraire, on juge que le pouvoir d'un homme consiste essentiellement dans la disposition des autres hommes à lui obéir, et que la richesse consiste essentiellement dans la valeur que d'autres hommes attribuent à ses biens.

ment et qui, par la dépense ou rexercice qu'on en fait, se ramifie harmonieusement.

Dans une certaine mesure^ par suite du socialisme d'État et du grossissement des budgets d'État^ Ton est en train de passer d'une répartition irrégulière et libre des richesses à leur répartition réglée et systématique moyennant leur concentration momentanée dans le trésor public. Cette transformation, louable ou non, tend certainement à s'accentuer encore ; mais il n'est pas nécessaire de supposer, pour qu'elle atteigne son apogée, que l'idéal du collectivisme se réalise. 11 suffit d'admettre que, à côté de l'administration publique, grandissent aussi, et même plus vite encore, des administrations privées, telles que nos compagnies de chemins de fer ou d'assurances, nos grandes usines, nos syndicats, en sorte qu'un moment viendrait oii il n'y aurait plus que des fonctionnaires, soit officiels, soit pseudo-officiels, les ouvriers euK-mêmes étant investis de fonctions jugées sociales et à appointements fixés par des autorités reconnues de tous. Le travailleur libre, débattant librement ses prix, deviendrait alors un oiseau rare, une curiosité phénoménale, comme le propriétaire d'alleu en pleine féodalité.

En terminant, n'oublions pas de remarquer que rÉchange est un simple moyen terme, — à la vérité très prolongé — dans l'évolution économique envisagée de ses phases initiales h ses phases finales et conjecturées. Il tend à se rendre inutile et fait chaque jour un pas vers sa propre destruction, vers un état futur oii prédominera la donation, d'où il est éclos. Le progrès de l'adaptation économique, en effet, consiste à faire travailler de plus en plus les morts et les forces physiques au profit des vivants, pour dispenser finalement ceux-ci de travailler les uns pour les autre. Si les idées des morts et les forces physiques captées grâce à elles, suffisaient à satisfaire tous les besoins des vivants, devenus les directeurs, à peine occupés, de ces forces, de l'emploi de ces idées, tous les produits seraient gratuits,

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et il n'y aurait plus d'échange. La proportion des biens gratuits va donc en grandissant à chaque progrès de la civilisation. Mais si la gratuité universalisée — idéal bien lointain — vient jamais à supprimer l'échange, cela ne veut pas dire qu'elle supprimera Tassociation — dont nous allons parler maintenant. Loin de là, c'est seulement grâce à l'association universalisée elle-même qu'elle pourrait se réaliser.

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