CHAPITRE VI
Toute solidarité sociale, et spécialement économique, si vaste que soit devenu son domaine à la longue, a son origine première dans un groupement corporel de personnes, dans une foule réunie par un but commun, d'abord individuel. L'association, sous celte forme primitive, est bien plus ancienne que réchange et la division du travail. On en découvre facilement les débris survivants dans les pays dits arriérés, dans les campagnes, partout oîi les hommes se rapprochent pour travailler en commun à une besogne très simple, la même pour tous, faucher, faner le foin, moissonner, égrener du maïs, etc. On ne peut pas dire qu'ils coopèrent puisque le résultat de TefTort de chacun est, en apparence, indépendant de celui des autres ; mais, en fait, chacun est stimulé par la vue de l'effort d'autrui, et cette mutuelle stimulation, qui rend leur travail rassemblé plus fructueux que leur travail dispersé, est précisément le but qu'ils poursuivent ensemble. Ce but, à présent, semble naître spontanément, par une sorte d'instinct du groupement sympathique, là ori ces réunions coutumières ont lieu; mais, si l'on remonte à leur source probable, on aboutit toujours à un rassemblement imposé ou maintenu par l'autorité d'un homme, pater familias^ chef de clan, seigneur féodal. Btïcher consacre des pages charmantes à décrire les restes de ces antiques communautés de travail. On rencontre partout, dit-il, chez les peuples à l'état de nature, des maisons de société publique . « Elles diffèrent suivant les
sexes ; la plus grande partie sert aux hommes non mariés et aux filles. On ne s'y réunit pas seulement pour travailler en commun; souvent on y dort, et toujours on y danse, on y joue, on y chante, on y rît, on y jase... Les chambres à filer de nos jeunes campagnardes nous offrent un petit mode analogue de communauté de travail. Chaque contrée de TAIlemagne avait ses chambres à filer dont les rf^glements fixes se transmettaient par tradition. Parfois on organisait un concours, mais en tout temps Témulalion était très vive. Dans la principauté de Nassau, on se sert d'un petit morceau de charbon pour dessiner une moustache à la fileuse endormie ; si elle laisse échapper sa quenouille et se dérouler le fil, un gars peut la lui enlever et elle doit la racheter par un baiser
Par des degrés insensibles on passe de cette accélération de travaux semblables par leur émulation réciproque à la convergence d'efforts semblables, puis d'efforts différents, vers une même œuvre qu'aucun d'eux ne pourrait accomplir isolément. — Yi' efforts semblables , et, en général, rythmiques, exécutés à Taide d'un chant ou d'un instrument de musique, quand d'antiques esclaves de TÉgypte se réunissent pour hisser un obélisque, ou des bateliers modernes pour pousser à l'eau un bateau réparé. Les marches et autres opérations militaires sont l'expression la plus complète et la plus grandiose de ce mode de convergence des effets. — efforts différents^ quand, par exemple, le forgeron et celui qui tire le soufflet, le cordier et le tourneur de roue, le rameur et le pilote, etc., collaborent ensemble. Ces groupes de collaborateurs différenciés sont, dans leur ensemble, beaucoup plus étroits que les groupes de coopérateurs similaires. Avec eux nous entrons dans la division du travail^ qui, utilisant la diversité naturelle des aptitudes,
(1) Il ajoute : « La chambre à filera disparu devant les transformations techniques de l'époque moderne, mais partout encore, dans les campagnes, durant les longues soirées d'hiver, les jéunes lilles se réunissent dans une maison amie ».
Tarde. — Psych. écon. II. — 25
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et la développant^ crée une association idéale, sans nul rapprochement corporel, entre les individus des divers métiers, compris d'abord dans les limites du village, puis dans celles du territoire urbain et enfin national. A mesure que la solidarité économique s'élargit ainsi, son cercle excède davantage celui des rassemblements de travailleurs. Dans le village d'autrefois, dans le fief, il y avait des jours où presque tous ceux qui étaient économiquement solidaires étaient rassemblés par une communauté de travail. Maintenant, les plus grandes foules rassemblées dans des ateliers ne sont jamais qu'une fraction très minime des populations serrées dans les liens d'invisibles associations à distance.
11 y a trois degrés de la division du travail : 1^ ce qu'un seul ouvrier accomplissait se répartit entre plusieurs ouvriers du même atelier, qui exécutent chacun des fragments différents d'une même œuvre ; 2"" ce qu'exécutait un seul atelier, domestique ou autre, se répartit entre plusieurs ateliers, les uns, par exemple, accomplissant tous les travaux de filature, les autres tous les travaux de tissage, mais les uns et les autres faisant partie du même Etat (tribu, cité, nation) ; 3' ce qui s'accomplissait dans une même nation se divise en plusieurs nations, les unes monopolisant l'extraction du fer et de la houille, par exemple, ou la préparation du coton, les autres employant cette matière première. — Ainsi, le domaine de la division du travail va s'élargissant, et, pareillement, celui de réchange, en attendant qu'ils soient absorbés, dans un avenir infiniment lointain, l'un par le progrès de l'association, l'autre par celui de la gratuité.
Pendant que la coopération indirecte des ouvriers distants les uns des autres ne cesse de grandir, la coopération directe des ouvriers rapprochés va en diminuant. C'est de plus en plus avec la machine qu'il surveille ou dirige, c'est de moins en moins avec d'autres travailleurs que le travailleur moderne coopère à une tâche élémentaire. Voyez la jeune femme qui dévide un écheveau de laine. Devant elle
r ' îif tiitmimiiiiiiiiiMMiÉiitiiiiiiiM
L'ASSOCrATION 387
son enfant tient Téchevean les bras écartés. Si elle a un rouet, le rouet remplace Tenfant. La manœuvre d'une trirème antique exigeait la collaboration de nombreux rameurs ; la manœuvre d'un navire à voiles d'égale dimension ne nécessitait qu'un nombre beaucoup moindre de mousses et de matelots ; enfin, un bateau à vapeur de volume égal est manœuvré par un équipage insignifiant. Pour le service d'une baliste ou d'une catapulte, il fallait apparemment plus de soldats qu'il ne faut de canonnîers pour le service du plus gros de nos canons. Le dépiquage du blé par le fléau ou par le rouleau suppose plus de bras réunis que la même opération accomplie par la batteuse mécanique. Au point de vue de notre inter-psychologie, cette transformation offre un grand intérêt. Car la collaboration directe et rapprochée^ la solidarité sentie, qui est remplacée par la collaboration indirecte et lointaine, par la solidarité inconsciente ou froidement comprise, constituait un lien dliomme à homme des plus énergiques et des plus répandus jusqu'à nos jours.
Mais, si cette harmonie de travaux difTérents qui unissaient si étroitement les petits patrons d autrefois à leurs apprentis diminue ou disparaît, Y unisson des travaux semblables exécutés dans un même lieu grandit toujours. Un grand atelier de nos jours rassemble un grand nombre d'ouvriers qui, collaborant séparément avec une machine, font tous le même travail, dans la même salle du moins, et rappellent ainsi les cJiambi^es à filer regrettées par Bûcher. Il se noue là des liens de camaraderie d'une autre nature, mais dont la force n'est pas douteuse. Par là on peut voir se vérifier l'idée que le vrai fondement de l'union sociale doit être plutôt cherché dans la similitude acquise des individus que dans les services qu'ils se rendent. Mais, à vrai dire, ils ne peuvent pas se rendre de plus grand service que de se rassembler pour se ressembler davantage et de fortifier leur sympathie naturelle en l'exerçant soit par le travail en commun, soit, encore mieux, par le plaisir et la con-
sommation en commun, deux choses connexes clans le groupe villageois de jadis comme dans la grande industrie moderne.
— Si grands que soient ses progrès, la division du travail reste toujours une association simplement implicite et imparfaite, et ne peut être regardée que comme une préparation nécessaire aux développements de Tassocialion proprement dite. Celle-ci crée entre ses membres une réciprocité d'aide à laquelle la division du travail n'atteint pas. Sans doute, entre les coopérateurs unis par elle^ il y a une réelle solidarité etj par exemple, les extracteurs de matières premières ont besoin des fabricants qui emploient ces matières, comme ceux-ci ont besoin de ceux-là; mais il y a cette différence que, pour une industrie spéciale qui extrait une matière première, il y a 10, 20, 100 industries spéciales qui l'emploient chacune à sa façon ; aussi toutes ont-elles besoin de la première, qui, elle, peut se passer de chacune d'elles séparément. La réciprocité est donc loin d'être pareille. Et ce n'est pas seulement l'extraction ou la préparation de matières premières qui jouit de ce privilège relatif; il y a la môme chose à dire du transporteur ou de Vinf armateur^ de l'industrie des transports ou de celle des postes et télégraphes par rapport aux innombrables industries qui les utilisent. Les industries privilégiées dont il s'agit sont des centres dont les autres sont les rayons. — On peut donc voir une application de la loi qui régit le passage de Tunilatdral au réciproque, dans la tendance qui pousse les sociétés contemporaines à passer de la phase de la division du travail dominante à celle ovi l'association dominera.
Quelles que soient les formes de l'association, ses avantages économiques sont évidents.
L'irrigation de l'Egypte est un bon exemple de ce que
peut pour le bien de tous rassociatîon des efforts humains. On y voit aussi le lien étroit de l'association et de Tinvention 5 ou, pour mieux dire, que Tassocialion, pour être féconde, doit être une invention réalisée et mise en œuvre- A quel Pharaon, à quel grand prêtre d'Isis, à quel obscur fellah, remonte la première idée de Tirrîgation de la plaine égyptienne par le système de digues perpendiculaires et parallèles au cours du Nil, d'oîi résultait, après la crue, une échelle de bassins superposés oii des machines élévatoires puisaient l'eau pour l'arrosage des terres ? Ét ces machines elles-mêmes, si ingénieuses en leur préhistorique simplicité, qui les a conçues et fabriquées le premier ? Nous n'en savons rien. Mais nous sommes mieux renseignés sur les auteurs des machines à vapeur qui remplacent maintenant, dans une bonne moitié de l'Égypte, ces antiques appareils ; et nous savons aussi que c'est Méhémet-Ali qui, au système des digues perpendiculaires et parallèles a commencé à substituer celui d'une canalisation perfectionnée. Ce nouveau procédé, repris et complété par les Anglais, a été une révolution économique pour la vallée des Pharaons. Grâce à lui, le cultivateur a, pendant plus longtemps, dans l'intervalle des crues, plus d'eau pour arroser ses terres ; et des terres qui n'étaient jamais arrosées le sont à présent. De la sorte, la culture du coton, notamment, s'est beaucoup développée. De 1888 à 1897, la récolte du coton a triplé. La récolte de la canne à sucre, à peu près dans le môme laps de temps, a doublé. Ajoutons que la population de l'Égypte croit très vite par suite de cette fertilité croissante de son sol. Elle atteint 10 millions ; elle n'était que de 2 millions environ en 1833 ^
Si, au lieu de s'associer pour l'exécution d'un plan d'ensemble, les cultivateurs égyptiens, depuis les Pharaons, s'étaient disputé l'eau du Nil, ou n'avaient songé chacun qu'à sa terre, la récolte de chacun eût été moindre ou nulle,
(1) Revue d'Économie politique dejuiUet 1900, article de Jean Brunhes.
et certaines récoltes, par exemple celle du coton (qui exige une irrigalion permanente) eussent élé impossibles. En associant leurs efforts^ les hommes les ont adaptés à leur but commun. Et cette adaptation, comme cette association, a grandi à chaque perfectionnement des inventions anciennes. Les hommes s'associent, s'adaptent mutuellement les uns aux autres, d'autant plus qu'ils adaptent davantage la nature à eux, sans réciprocité.
Il y a des cas oîi la convergence des efforts n'empêche pas l'opposition des intérêts de se faire sentir : ce sont les années oîi la crue du INil est insuffisante, par exemple en 1900. Alors se pose le problème de savoir quelles parties du territoire seront sacrifiées à telles autres, quelles récoltes (de riz ou de maïs ?) seront sacrifiées à telles autres (de coton?) qui paraissent plus précieuses (à tort ou à raison). En établissant des barrages qui captent l'eau insuffisante, on la conserve pour les propriétaires d'amont, mais au préjudice des propriétaires d'aval. En prenant des mesures comme en a pris parfois l'administration anglaise, qui permettent de sauver la récolte de coton, mais qui perdent la récolte de riz, on réduit au minimum la perte de richesse, mais on élève au maximum les elîets désastreux de la disette. Le sacrifice inverse eût été certainement préférable. Mais ce n'est là qu'une parenthèse.
Nous voyons par l'exemple précédent qu'une co-assistance mutuelle, qui a commencé par être la soumission commune à un plan d'ensemble systématiquement imposé par l'autorité d'un Pharaon, s'est continuée par vitesse acquise et a pris un faux air de spontanéité. Cette évolution, — précisément inverse de celle qui serait, d'après tant d'écoles, le développement normal de l'industrie, assujettie, nous dit-on, à passer de la division du travail spontané et libre à la répartition obligatoire des taches par le pouvoir, — est loin d'être exceptionnelle. Dans la villa romaine, dans le domaine franc, il y avait une distribution autoritaire des
travaux entre les esclaves ou entre les serfs qui collaboraient à Tœuvre commune et qui constituaient ensemble un organisme fermé, se suffisant à lui-même. Et c'est de cette véritable association forcée que dérive, d'après Bilcher, la division du travail libre, soi-disant spontanée, telle qu'elle apparaît dans les villes du moyen âge \ « Quelles que soient, dit-il, les objections qu'on puisse faire valoir contre la théorie qui fait dériver la constitution uj*baine de la constitution de la cour domaniale, on ne peut cependant bien comprendre et bien expliquer l'organisation économique de la ville (du moyen âge) que si on la considère comme continuant l'organisation de la cour domaniale. Ce qui n'était ici que g-erme est devenu dans la ville organes et système d'organes; les éléments qui, dans l'économie domestique, étaient rassemblés en un tout informe, se sont rendus indépendants et autonomes. La division du travail qui, dans la cour domaniale, était imposée, est devenue en ville une répartition libre des branches de production entre paysans et bourgeois, et cette répartition a donné naissance dans la bourgeoisie à quantité de professions distinctes. » Remarquons, dans ce passage intéressant, la singularité apparente — nullement réelle à notre avis — d'un germe informe qui, en se formant et s'épanouissant, cesse d'être conscient et volontaire pour devenir quasi-inconscient et quasi instinctif. En réalité, c'est là non Texception, mais la règle : la volonté tombe dans l'habitude, la conscience dans l'inconscience, par le développement le plus naturel.
Puis, l'inverse se produit; et, après que le souvenir des anciennes coopérations réfléchies et autoritaires d'oii procèdent de nouvelles coopérations libres et plus amples a disparu, celles-ci suscitent de nouveaux plans systématiques d'association, tels que les corporations du moyen âge. Celles-ci sont-elles la réapparition et la métamorphose des anciens colLegia romains ? C'est possible ; mais là n'est pas
(1) Études ci histoire et créconomie politique, trad. franc. (1901).
la question ^ Ressuscilées ou réapparues, ou créées de toutes pièceSj peu imj)orle ; elles ont clé, au xi"" siècle, adaptées à des besoins nouveaux et marquent une nouvelle invasion, en pleine barbarie, de l'esprit de réglementation coordinatrice. Le besoin de réo;lemenler ainsi le commerce, le commerce inter-municipal, équivalent alors de notre commerce international, s'est fait sentir avant le besoin de réglementer de même le travail. Les gildes de commerce datent de la deuxième moitié du xi"" siècle ; trois quarts de siècle plus tard apparaissent, en Angleterre, les gildes de métier, leurs filles et leurs rivales (Asbley). En Allemagne,
(1) Cette question, peut-être la tranche-t-on trop aisément par la négative... « Quand Gallien se rendit triomphalement au Cax^itole.. . derrière les sénateurs, les chevaliers, les pontifes, venait le peuple... on voyait briller 500 lances à la hampe dorée et 100 bannières, appartenant aux diverses corporations^ flottaient au vent, au milieu ites étendards des temples et des ensei(]nes de toutes les léQion^, » (Levasseur.) Rien ne prouve mieux que ce mélanrje l'importance singulière des corporations industrielles sous TEmpire romain, vers la fin surtout. « En Gaule, les habitants d'Autun. voulant dignement recevoir Constantin, décorèrent les rues... et, sur le cliemin cpie devait suivre le prince, étalèrent les ba)inières, les ornements des covporaHo72s et les statues de tous les dieu.r. » Peut-on vraiment croire que des corporation aussi florissantes, aussi eyiraciy^ées que paraissent l'avoir été ces corporations impériales, aient disparu tout à fait après TEmpire, et qu'il n'y ait rien de commun entre elles et les corporations du moyen âge qui ont tant de traits communs avec elles, le même esprit religieux, la même solidarité fraternelle, le même goût de processions avec bannières entête parmi les statues sinon « des dieux », du moins de la Vierge et des Saints ? 11 faudrait, pour croii e cela, des raisons tout autrement sérieuses que le silence gardé par les chroniques sur ces corporations pendant jdIusieurs siècles d'ignorance, silence qui s'explique si bien... En tout cas, le souvenir de ces collèges a dû subsister et susciter leur résurrection sous des formes nouvelles. Ashley incline ci le penser; il lui semble possible que « la réglementation romaine (des colleyia) ait servi de modèle à l'organisation des esclaves artisans sur les terres des monastères et des grands seigneurs », et, dit-il, « c'est probablement, sur le continent, l'origine de quelques-unes des gildes de métier postérieures. » Remarquons que cela suffit pour que, l'exemple de ces gildes exceptionnelles se répandant, tout s'explique. — Blanqui estime que les corporations ont pris naissance dans les monastères. En tout cas, il y a un lien manifeste, signalé avec raison par Claudio Jannet, entre le mouvement social d'où est née l'exubérante floraison des corporations au xni^ siècle et celui d'où étaient nés auparavant les grands ordres religieux du même siècle. « L'unité morale, dit-il, rétablie dans la chrétienté après des troubles profonds, par l'action des confiéries dominicaines et franciscaines, favorise singulièrement le développement des corporations.» « Ab interiorib^is ad e.rferiora » les transformations profondes, d'ordre moral, religieux ou scientifique, précèdent les changements d'ordre économique.
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pareillement, les gîldes de commerce ont été en lutte avec les gildes de métier qui. nées à leur ombre, leur disputaient en grandissant le pouvoir municipal. Les premières gildes de métier qui ont pris force et vigueur ont été celles des « arts de la laine tisserands, foulons. Les articles relatifs aux vêtements sont, en effet, les premiers qui aient pu être, à raison de la facilité de les conserver longtemps et de les transporter au loin, Tobjet d'une demande considérable et dont la fabrication a pu, de bonne heure, compter sur un grand débouché. Les articles relatifs à Tameublement, plus lourds, de plus difficile transport, répondant à des besoins moins rapidement contagieux, ne sont venus qu'après. « Dans la première moitié du xn"" siècle, le système de la gilde a atteint son plus haut degré de puissance. Pendant les deux siècles suivants, cette forme d'organisation continue à être adoptée par toutes les industries. » Après quoi, elle se relâche, se dissout, et la première moitié du xix"" siècle à vu s'épanouir une ère de libre concurrence qui, quoique affectant les apparences d'une réaction contre le système réglementateur des corporations, n'en procède pas moiris. Enfin, de nos jours, les syndicats inaugurent une nouvelle phase. Et c'est ainsi que la liberté économique, ou plutôt Tanarchie économique, réputée harmonieuse et féconde, se montre à nous toujours comme une transition d'une organisation consciente et voulue à une autre organisation non moins voulue et non moins consciente.
Les règlements des corporations du moyen âge avaient pour but d'adapter la production à la consommation dans des conditions de fixité réputées invariables de l'une et de l'autre, et dans les limites d'un marché bien circonscrit qu'on jugeait devoir rester de môme inextensible. On ne
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prévoyait pas^ on n'avait pas^ semblait-il, à prévoir, vu la rareté extrême des inventions industrielles alors, le renouvellement possible des conditions de la production ; et on ne prévoyait pas davantage ^ vu la domination incontestée de la morale chrétienne, le changement possible des besoins de la consommation. Aussi n'avait-on pas Tidée de remarquer que les règlements de corporation étaient contraires aux progrès de Tindustrie, en faisant obstacle à Tinitiative inventive des individus ; et cet inconvénient, qui nous parait majeur, eût passé pour insignifiant si on y avait pris garde. Il s'agissait tout simplement d'empêcher l'excès en quantité et le déficit en qualité de la production telle qu'elle existait relativement aux exigences actuelles, seules jugées légitimes, de la consommation. De là les longs apprentissages, le chef-d'œuvre, les servitudes minutieuses de la fabrication, les précautions infinies contre la fraude, les amendes infligées aux contrevenants. Tout cela répond parfaitement à la nécessité de l'adaptation qualitative dans ces conditions. Quant à Tadaptation quantitative, il y était pourvu par la limitation du nombre des apprentis, du nombre des maîtres, et de leur productivité. Dans les petites villes closes, dans ces étroits marchés, presque sans horizon extérieur , on redoutait avant tout la surproduction en fait d'objets fabriqués, et, en fait de denrées agricoles, le contraire, le déficit de production. Le monastère alors, économiquement clos et se suffisant à lui-même — comme la villa romaine, son premier modèle peut-être — était Tidéal sur lequel on dirait que cherchaient vaguement à se modeler toutes les villes, tous les bourgs, préoccupés de produire tout ce dont ils avaient besoin et de se passer du reste du monde ^
(1) De dégradant qu'il était dans Tautiquité classique presque tout entière et aussi dans la société civile du moyen âge, le travail devint sanctifiant dans les premiers grands ordres religieux. 11 était considéré comme un moyen de mortification et de purification aussi eftlcace que la prière, à laquelle il s'alliait dans les couvents d'après la règle de Saint-Benoist. La propagation de cette règle dans le haut moyen âge a quelque chose d'ana-
Si presque rien n'était libre, presque tout était public dans ces grandes ruches de verre. Pour garantir la bonne qualité des produits, les règlements exigent, en général^ que Tatelier soit exposé aux regards des passants, que le serrurier, le forgeron, le menuisier, etc., exécutent leur travail dans une pièce donnant sur la rue. Le travail de nuit, à raison des éclairages si défectueux de ces temps, est interdit pour les fabrications délicates. Le règlement des marchés veut aussi, nous dit Bûcher, a que les vendeurs d'un même produit exposent en vente Tun près de Tautre \ se faisant la concurrenQ.e au grand joui\ sous la surveillance des maîtres du marché et d'inspecteurs ». Cette concurrence au grand jour sous Toeil d'un inspecteur n'était pas une guerre, c'était, à vrai dire, un concours. Les concurrents ne devaient jamais oublier qu'ils avaient juré de vivie en bons confrères. Tous les statuts étaient édictés par le prince, qui réglait aussi le taux des prix et des salaires, car, jusqu'à la vulgarisation des idées de l'économie politique moderne, la fixation du taux des salaires et des prix,
logue à celle des corporations plus tard. On peut la considérer comme un des moyens, les plus réussis qui aient été tentés, (ï organisation du iravaii et di harmonisalion économique. — Par cette règle, par cette vie monastique, l'accord sYipérait entre le désir mystique du salut et les besoins pratiques qu'il fallait satisfaire : défricher la terre devenait un moyen de conquérir le ciel. Dans les couvents, tout conflit entre co-producteurs est apaisé. II n'y a pas de grèves, pas de chômage ; le patron c'est-à-dire le prieur, ne diflère en rien des ouvriers (des moines). D'autre part, les divers monastères d'un même ordre, tous voués aux mêmes métiers, aux mêmes travaux, ne se font point concurrence, ils sont moralement et économiquement associés dans une même œuvre sociale. Par leur exemjjle, les moines rehaussaient la condition des travailleurs et la considération attachée au travail. Ils répandirent des jugements plus adaptés aux besoins du temps. — Dans les monastères d'Orient, d'après saint Jérôme, régnait la division du travail : « J.es frères d'un même métier se réunissent dans une même maison sous l'autorité d'un préposé ; ceux qui tissent du lin sont ensemble ; ceux qui font des nattes forment un même groupe; les tailleurs, les charpentiers, les cordonniers sont à part. )) etc. — Cette organisation rationnelle du travail fut importée en Occident. Un monastère, du v« au x« siècle, était un phalanstère. Là point de propriété individuelle, même des objets mobiliers. — Jusqu'au xi« siècle les religieux lettrés et les illettrés étaient confondus; à jDartir de cette époque, ils se divisèrent en frères lais et religieux proprement dits.
(J j Voilà pourquoi, entre autres causes, les artisans de même catégorie se concentraient dans une mêjue rue qui portait leur nom.
des profits et des bénéfices^ faisait essentiellement partie des pouvoirs reconnus par tout le monde à TÉtat. C'est au gouvernement que s'adressent, dans leurs différends avec les patrons, les ouvriers français et les ouvriers anglais, et aussi bien, dans leurs démêlés avec les ouvriers, les patrons des deux nations. On ne concevait pas alors d'autre moyen d'accorder les intérêts contraires que Tapplication d'une loi existante ou la promulgation d'une loi nouvelle. Et de fait, là où Tantagonisme des intérêts, des prétentions du moins, est bien réel, oii il n'est possible de les concilier, de les adapter mutuellement à l'amiable, qu'aux dépens d'une autre partie de la population — par exemple, les prétentions rivales des patrons et des ouvriers moyennant l'élévation des prix des produits, au préjudice des consommateurs — dans des cas pareils, le seul moyen de mettre fin à Thoslilité des demandes contradictoires, n'est-ce pas de leur imposer d'autorité un bornage légal? Ainsi, jusqu'à la fin du xvni'' siècle, les salaires et la plupart des prix étaient conçus comme des taxes légales, à l'égal de Timpôt, ou comme les taxes municipales qui subsistent encore et en sont les derniers débris. Voilà pourquoi les coalitions d'ouvriers et les grèves étaient sévèrement punies : elles constituaient une rébellion. Dès que cette conception du salaire a disparu, il n'y a plus eu aucune raison valable, sous le régime individualiste du libéralisme économique, d'empêcher les ouvriers de se coaliser: et, jusqu'à ce que le travail soit de nouveau conçu comme une fonction publique, il en sera ainsi.
L'esprit des corporations était dirigé tout autant contre la cessation du travail et Tinsuffisance de la fabrication que contre l'excès de production. En cela aussi elles peuvent être comparées, sinon rattachées, aux collegia romains. Au deuxième siècle de notre ère, la grève des fonctionnaires et des producteurs apparut menaçante. Contre cette menace on n'imagina rien de mieux que ce de river les uns et les autres
à leurs fonctions et à leurs mcliers ^ ; et ce fut le système où entrèrent toutes les professions quand, au siècle suivant, Alexandre Sévère eut groupé en collèges tous les artisans et commerçants isolés- Comme le curiale devint inséparable de sa curie, le collegiatus le devint de son collège. » C'est une conséquence forcée de toute organisation gouvernementale du travail. Si le travail, sur une bien plus grande échelle que jadis, est de nouveau gouvernemenlalement organisé, il n'est pas douteux que le droit à la grève s'évanouira.
— Sur une plus grande échelle : c'est en effet par cette grande inégalité de module que les associations de l'avenir, en germe dans celles du présent, différeront de celles du passé. Le caractère des corporations, et aussi bien des confréries du moyen âge, était de ne pas étendre plus loin leur horizon que les remparts d'une même ville ^. Tous les associés étaient concitoyens. Mais dès le xv*" siècle, le besoin d'association inter-mitnicipale ^ sinon internationale, se faisait déjà sentir parmi les artisans eux-mêmes. Le compagnonnage^ la f ranc-maconnerie ^ confréries d'un genre tout nouveau, fondées à cette première aube des temps modernes, ont répondu tant bien que mal à ce nouveau besoin. Car « malgré les guerres et la misère, nous dit Levasseur, les hommes du xv^ siècle avaient les uns avec les autres des rapports plus fréquents que ceux du xii'' ». Fait remarquable, qui atteste l'expansion irrésistible et continue de l'action inter-mentale, du rayonnement réciproque des exemples, si l'on songe à tous les obstacles qui s'étaient accumulés, pendant la guerre de Cent ans, pour refouler ce penchant expansif, pour raréfier les communications entre les hommes :
(1) Documents relatifs à Vhistoire de V industrie et du commei^ce, en France, Fagniez (1898).
Ceci ne s'applique pas aux associations du grand commerce, à certaines gildes renommées. Depuis l'Empire romain, dès le plus )iaut moyen âge, il y a toujours eu de grands commerçants, « héritiers des negol ia(o?'es romains, se livrant à des opérations étendues, internationales », les frisons, par exemple. (Fagniez, Docuirients pour servir à Vhist. de rindusl.).
roules non entretenues, ponts brisés., haines avivées, etc. Mais les mouvements de troupes, les grandes chevanchées, avaient brisé les clôtures de la vie sédentaire, forcé les gens de toute province à se rapprocher, et, quoique ce fût pour se battre, cela suffisait pour élargir la sphère de la sociabilité. Les barrières des classes aussi avaient été abaissées, par les défaites de la noblesse et Tainoindrissement de son prestige. Et le peuple, passant de Tadmiration à l'envie à son égard, s'était mis à imiter en tout les seigneurs, à aimer comme eux les beaux habits, les grands cortèges, les fêles d'apparat: « il ne lui suffisait plus de vivre libre sous la protection du métier, il vouhiit des distinctions, des armoiries, des titres. » Louis XI, pour flatter ce prurit d'imitation, ne pouvait rien imaginer de mieux que d'accorder, comme il le fit, aux chefs des corporations le droit de porter la dague et riiabit de guerre, de se mascarader en gentilshommes ^
Par cette double tendance à l'abaissement des barrières entre les classes d'une part, et, d'autre part entre les villes, les corporations ou confréries du xv"" siècle s'orientaient déjà dans la voie oîi nos associations contemporaines et futures ont ou auront à se lancer. Les nouvelles organisations de métier, dont tout le monde sentie besoin; sont destinées à différer des anciennes non seulement par leurs dimensions mais encore par leur nature. Les anciennes corporations n'étaient adaptées qu'à un régime social immuable et hié-
(1) A Texemplede la noblesse peut-être aussi, les classes populaires, pendant la guerre de Cent ans, malgré les horreurs de ce temps, s'étaient prises 'd'une fureur de fêtes et de plaisirs. (( A aucune époque, peut-être, dit Levasseur, depuis le commencement du moyen âge, la classe ouvrière n'avait imaginé plus d'occasions de se distraire. Elle menait probablement plus joyeuse vie qu'au xui^ siècle. » Après la peste noire surtout, les salaires avaient rapidement haussé, pendant que les vivres et les denrées diminuaient de prix j)ar suite de la puissance accrue de l'argent .
rarchisé, divisé en classes multiples, en nombreux rangs superposés ; elles n'étaient adaptées qu'à la vie municipale; elles n'étaient adaptées qu'à la petite industrie. Leur grand vice, en dépit de leurs vains essais d'élargissement, était, depuis le xvi^ siècle, de ne pouvoir s'assouplir aux conditions nouvelles d'un marché en train de s'agrandir très vite i comme la production industrielle, et d'une société en voie
de transformation non moins rapide. Il s'agit, en les ressuscitant, de les métamorphoser profondément pour les adapter à une société démocratique, à un marché national ou international toujours en train de croître, et à la grande industrie toujours progressiste. Tel est le problème redoutable, prodigieusement ardu, qui se pose aux sociétés modernes ; et toutes leurs créations contemporaines, en fait de syndicats, de sociétés commerciales, industrielles ou financières de tout genre, ne sont que des tentatives de solutions de ce problème, toutes provisoires, toutes plus ou moins approximatives. 11 s'agit, avant tout, de ne rien faire qui puisse amortir le libre élan du génie individuel, source de tout progrès ; mais en même temps il faut concilier, avec cette liberté des forts, la justice, la sécurité des faibles. L'évolution historique se passe ainsi toujours à résoudre des problèmes insolubles en toute rigueur, à concilier Tinconciliable, à faire des quadratures de cercle. Et l'on peut se demander si l'évolution de la nature tout entière, même physique, même astronomique, ne consisterait pas, en somme, à mesurer des incommensurables, à donner un faux air de précision mathématique à de simples approximations. De là peut-être cette mutabilité universelle, éternelle, qui semble attester une inquiétude inapaisable du fond des choses, continuellement déçu et insatisfait.
Si l'on passe en revue les formes d'association essayées à notre époque contemporaine, on verra qu'elles ont échoué ou réussi suivant qu'elles ont répondu ou non aux exigences en Question.
JL
On aurait pu croire que les sociétés pour la construction des maisons d'ouvriers à bon marché étaient destinées au plus bel avenir. Ne semble-t-il pas qu'elles répondent au besoin le plus urgent de l'ouvrier moderne ? Potir celui-ci la grande question n'est pas celle du pain ni môme de la boisson ; il gagne toujours bien assez pour s'alimenter ; mais c'est la question du logement. Majeure pour l'ouvrier urbain d'aujourd'hui, elle n'est secondaire que pour l'ouvrier rural. Toutefois ces sociétés, après une vogue passagère, ont été enrayées dans leur marche ; car, de moins en moins, l'ouvrier urbain de nos jours a intérêt à être propriétaire de sa maison. L'instabilité de sa vie. la nécessité de changer souvent de travail et de résidence, lui interdit ce luxe d'une maison à lui, si favorable d'ailleurs à la vie de famille.
Les agences de publicité, d'information et de réclame, ont eu un succès inouï et toujours croissant, parce que, servant à faire connaître aux grands industriels comme au public les nouvelles de tout pays, et à faire connaître en tout pays les produits de ces grands industriels, elles sont la condition nécessaire des élargissements du marché. Ces bureaux récepteurs et transmetteurs de dépêches, à chaque instant venues de partout et lancées partout, sont les pourvoyeurs de la Presse, et, par elle, satisfont la curiosité générale et sans cesse élargie du grand public en même temps que la curiosité générale et intéressée, sans cesse croissante aussi, des producteurs à l'égard des consommateurs, et de ceuxci à l'égard de ceux-là. Par la multiplicité et la précision toujours plus grandes de leurs renseignements, ils remédient à l'inconvénient majeur que présenterait sans eux l'extension d'une clientèle de moins en moins connue, de plus en plus éloignée de ses fournisseurs, à savoir l'incertitude relative au nombre et à la nature des besoins, ou aussi bien des produits. Ils rendent seuls possible, donc, rajustement des produits aux besoins malgré cet éloignement.
Une branche intéressante de ces sociétés de publicité.
ce sonl les bureaux de placement, qui se développent aussi très rapidement et qui aspirent à se centraliser. Les Bourses du travail ont la prétention, plus ou moins justifiée, de répondre à cette aspiration. Quoi qu'il en soit, le moyen âge n'avait nulle idée de ces institutions. Là où tous les producteurs et tous les consommateurs se connaissent personnellement, il n'est nullement besoin de ces moyens compliqués de faire rencontrer soit les produits (agences de publicité), soit les services (bureaux de placement) avec les besoins auxquels ils sont adaptés. Mais, dès que, en vue d'une clientèle de plus en plus vaste et inconnue, il a fallu recruter les ouvriers dans une région plus large, placer les ouvriers est devenu une fonction spéciale que la division du travail devait dégager. Les procédés employés pour produire celte adaptation nécessaire et fondamentale ont beaucoup varié. Il subsiste encore dans nos campagnes et môme dans nos villes beaucoup d'embauchages directs, seuls pratiqués jadis. D'une enquête faite par V Office du t?^avail en 1891 sur l'état actuel de rembauchage, il résulte que « le placement personnel » est encore très prépondérant, et que (( toutes les institutions de placement réunies ne donnent que des résultats secondaires auprès de ce mode qui est à la fois le plus simple et le plus usité ». Cet embauchage direct se pratique d'ailleurs d'après des formes réglées : les ouvriers disponibles, dans les villes, se rendent à tels endroits désignés, traditionnels, à tel carrefour, sur telle place (« la place de grève »), chez tel marchand de vins, lieux différents d'après les professions, et ouverts ou fermés suivant les cas. Un progrès notable consiste à se réunir sous des abris couverts et non sur la voie publique. « Dans ^ tous les chefs-lieux de canton des départements agricoles, les jours de marché, les jours de foire, pendant certains jours de fête, la Saint-Jean, la Toussaint, les domestiques de fermes, des deux sexes, les ouvriers des champs,
(1) Voir Le placement^ publication de \ Office du travail, 1803.
Tarde. — Psych. écon. II. — 26
les moissonneurs, se tiennent sur la place publique, à la disposition des cultivateurs qui traitent avec eux, de gré à gré. On donne à ces réunions d'ouvriers le nom di assemblées ou de loues. Les départements oii ces loues sont signalées comme les plus importantes sont : Charente, Eure, Eureet-Loir, Indre, Vienne, etc. Dans l'Eure, les hommes qui veulent se louer ont, à la main, une branche verte, et les femmes un bouquet. » Toujours, comme chez les sauvages, un air de plaisir et de joie donné aux afTaire^. Tout simple qu'il est, ce procédé d'embauchage est un grand progrès sur le procédé i)]us antique et plus simple encore qui consistait, pour l'ouvrier, à aller de porte en porte chercher un patron, ou, pour le patron, à aller d'ami en ami se renseigner sur l'existence d'un ouvrier qui lui convint.
Remarquons que le j)roblème du bon placement des ouvriers et des domestiques n'est pas sans analogie avec celui de l'association logique et féconde des idées. Comment une idée parvient-elle à se rencontrer avec une autre idée propre à la féconder ? Comment un ouvrier parvient-il à trouver une place oii il travaillera utilement ? Mêmes problèmes, l'un psychologique, l'autre social, parallèlement résolus. 11 n'y a en somme, que deux moyens principaux, avec des variantes nombreuses, d'aboutir à ce genre d'adaptation. Quand nous cherchons Renouvelles combinaisons d'idées, tantôt, devant un principe momentanément fixe, admis à titre d'hypothèse, nous faisons défiler, pour le vérifier, des processions de souvenirs — car l'esprit a- ses bureaux de placement d'idées qui sont ses mémoires spéciales — tantôt, à l'inverse, un fait précis, certain, nous frappant et nous arrêtant, nous faisons promener devant lui une série d'hypothèses pour rexpliquer. De môme, les personnes (ou aussi bien les choses) à placer, tantôt vont à la recherche des employeurs, qui restent chez eux, du public qui reste chez lui et les voit défiler; tantôt elles se réunissent quelque part oii le public défile devant elles et choisit celles qui lui plaisent. Les mar-
cliands ambulants, les voyageurs de commerce, les visites de bonnes cherchant des maîtres, les prospectus envoyés à domicile, sont des variétés du premier procédé ; les foires, les loties^ les grands magasins, les bureaux de placement, sont des variétés du second. On voit que les deux persistent mais en se transformant dans le sens d'une mobilisation plus rapide, plus facile et plus ample. En 1887, fut fondée, à Paris, la première Bourse de travail française. Elle était destinée à être aux bureaux de placement ce que les grands magasins sont aux petites boutiques. Depuis, l'exemple de Paris a été suivi par beaucoup de villes de France.
Mais passons à d'autres institutions qui ont eu encore plus de succès. Si les agences de publicité répondent au besoin de certitude, que le progrès de Tincerlitude aiguise et développe , les sociétés d'assurances de tout genre , d'assurances-incendies, d'assurances- vie, d'assurances- accidents, les sociétés de secours mutuels, répondent au besoin de sécurité qui grandit avec l'instabilité des fortunes et des situations, créée par les révolutions économique de notre âge. Les mutualités notamment sont le contrepoids nécessaire et le correctif de notre inventivité rénovatrice, qui rend tout instable et précaire, pendant que la prévoyance se propage avec la civilisation. Aussi toutes ces sociétés progressent-elles merveilleusement. Si cette progression s'arrête un jour, c'est que l'assurance par l'État se sera substituée à ces sociétés libres. Pieste à savoir si, compensation faite de ce qu'on gagnera et de ce qu'on perdra à cette substitution, il y aura finalement avantage.
Les divers offices remplis de nos jours par ces associations distinctes étaient remplis à la fois, mais dans un cadre bien plus restreint, par chacune des corporations de jadis qui se sont, pour ainsi dire, épanouies de la sorte. Nous y trouvons aussi, et surtout, le germe d'associations d'un tout autre genre qui sont non moins florissantes. Nos syndicats, nos t rades-unions^ ont puissamment développé ce côté de la vie
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corporative par lequel se faisait sentir souvent aux ouvriers et aux petits patrons d'autrefois la divergence de leurs intérêts, malgré leur lien de confraternité. Là aussi il y a eu division de ce qui était indivis ^ : au lieu d'une seule corporation par métier, oii maître et ouvriers étaient confondus, nous avons, dans chaque profession, un syndicat ouvrier opposé au syndicat patronal, à l'exception de quelques syndicats industriels mixtes et des syndicats agricoles. Sous la forme du trust, très adaptée aux conditions de la grande industrie, comme les grands magasins le sont aux conditions du grand commerce, les syndicats patronaux sont en train de fleurir. Les syndicats ouvriers, qui les ont suscités, sont, comme eux, des armées levées pour la lutte des classes. Par cette lutte, il est vrai, s'affirme et s'accentue l'inégalité des classes subsistantes, mais s'exprime aussi le besoin de la supprimer; et, en attendant, la formation même de ces armées sociales, composées souvent de syndicats fédérés lors des grèves sympathiques ^ suppose la disparition des inégalités anciennes qui hiérarchisaient en rangs si différents les divers métiers séparés par des mépris ou des envies héréditaires, et qui formaient autant de classes distinctes et superposées -. Le nombre des classes proprement dites, en effet, a été en diminuant jiendant que celui des professions s'est augmenté ; comme si la classe, survivance de la caste qui, à l'origine, se justifiait par la nécessité de l'hérédité professionnelle pour le recrutement des métiers et la conservation de leurs procédés, avait perdu de plus en plus sa
(1) Nous pouvons remonter plus haut. Dans le clan primitif, comme dans la corporation du moyen âge, se trouvaient confondus bien des germes d'associations dilférentes qui se sont développées à part plus tard. Sur le clan, sujet très obscur, M. Kovalesky a publié une étude singulièrement instructive, à propos de V Organisation du clan dans le Daghestan, dans la Rivista italiana di sociologla (mai 1898). Le clan nous apparaît là comme ayant été une société de secours mutuels, analogue à nos sociétés de ce nom, à cela près que les liens du sang, réels ou fictifs, y engendrent des liens d'obligation réciproque.
(2) Le Compagîionyiage est le débris survivant et archaïque de cet ancien esprit inégalitaire des classes populaires.
raison d'être. L'idéal entrevu est celui d'une société ou il n'y aurait plus qu'une seule classe divisée en une multitude de métiers. Que la lutte des classes soit le meilleur chemin à suivre, et le plus sûi% pour aboutir à ce terme, voilà ce qui n'est nullement prouvé. Mais elle y vise, et c'est pourquoi les syndicats ouvriers se répandent, tandis que les syndicats industriels mixtes, qui visent à Taccord des classes et, par suite, reposent sur le maintien de leur distinction, ne font pas de progrès. II en est autrement en ce qui concerne les syndicats agricoles, qui sont essentiellement mixtes comme les anciennes corporations, et prospèrent pourtant. Maïs c'est que l'agriculture a été bien moins transformée que l'industrie par l'invention des machines, et la ferme nouvelle est restée bien plus semblable à Tancienne ferme que Tusine d'aujourd'hui à l'atelier d'autrefois. Il n'y a pas là, en France du moins et en Allemagne aussi, je ne dis pas en Angleterre, une classe qui détienne la terre et l'autre qui la travaille. L'agriculture s'industrialise, il est vrai, mais, grâce aux syndicats agricoles précisément, il est possible aux petits cultivateurs d'acquérir à bon compte les matières premières, les engrais, et même, en se cotisant, les machines, que requiert cette transformation ; et en cela le voisinage des grands ou des petits propriétaires aide plutôt qu'il n'entrave le paysan français ou allemands. Aussi les syndicats agricoles réussissent-ils d'une façon marquée, comme le remarque M. de Rocquigny, dans les pays de petite culture et dans la zone viticole ; (c les contrées de grande culture des céréales et d'élevage leur semblent moins propices. » En Angleterre, ils sont très peu nombreux, et sont des syndicats iï ouvrie^^s agricoles \
(l) Les sy ndicaLs ar/ricoles et leur œuvre, par le comte de Rocquigny (1900). Le nombz"e de ces S3 ndicats s'est élevé, par une progression interrompue, de o en 1884 à 2 133 en 1899, avec près de 500 000 membres dans cette dernière année. — H y a une grande fédération des syndicats agricoles, rViiioii des syndicats agricoles, annexe à la grande société des agriculteurs de France. — Les syndicats agricoles allemands sont aussi très florissants. Us peuvent, à la différence des nôtres, s'appuyer sur des fon-
Les sociétés coopératives de consommation ont eu la même puissance de propagation et de développement que les syndicats ouvriers. Leur but est le même : augmenter la force du parti ouvrier en élevant son bien-elre. Elles le poursuivent par des moyens diiïérents mais complémentaires : les syndicats, par l'augmentation des salaires; les coopératives, par la diminution des dépenses. Les coopératives, par l'abaissement du prix des articles, favorisent le déveloj:>pement de la consommation, et, par là, celui de la production. Au contraire, les coopératives de production ont échoué partout jusqu'ici, car elles sont très mal adaptées aux conditions de la grande industrie, comme le montre Bernstein. Un atelier, comme un régiment, exige une discipline d'autant plus rigoureuse qu'il est plus grand ; et l'ouvrier n'obéit pas mieux au chef regardé par lui comme son camarade, que le soldat à Tofficier qu'il a élu. Les sociétés coopératives agricoles réussissent fort bien, le succès est môme très remarquable en Allemagne % mais, quoique plusieurs d'entre elles puissent être qualifiées sociétés de production (laiteries, beurreries, raffineries), elles sont toujours, avant tout, des sociétés de commerce et de crédit, et c'est par ce côté qu'elles se propagent. Quant aux associations agricoles qui ont eu pour objet la culture en commun, leurs rares essais sont assez décourageants. Une tentative de ce genre a été faite en 1842, en Algérie, parle maréchal Bugeaud. Il fonda autour d'Alger trois villages avec des soldats. « Je soumis, dit-il, les colons au travail en commun ; cela était
déments avitres que strictement économiques. De là leur solidité remarquable. Gliez nous « la jurisprudence a condamné les membres d'un syndicat qui avaient cru pouvoir appuyer leur association sur des fondements tirés de la religion et de la morale ». — Notons le caractère complexe des syndicats agricoles, qui ont les buts les plus divers : achat des engrais, emploi des machines agricoles, reconstitution des vignobles, préservation des récoltes, élevage des bestiaux, production et vente du lait, du beurre, etc. Les éleveurs de la Charente obtiennent, nous dit-on, de leur lait, par rassocialion, le double de ce qu'ils obtenaient par la production individuelle.
(1) Voir à ce sujet Kautsky, Queslioii arjraive, p. 176 et s.
d'autant plus praticable que, jouissant des vivres et de la solde, ils devaient attacher moins d'importance au produit de leur peine. Ce produit devait former un fonds commun^ destiné, au bout de trois ans, à faire les frais de leur mariage et à procurer à tous uniformément le mobilier de la maison et de l'agriculture. Pendant la première année, i! y eut assez de zèle. Mais, après, relâchement complet. Ils 'comptaient les uns sur les autres pour le travail^ et les plus habituellement laborieux se mettaient au niveau des j)^^^^^seux. Ils prièrent Bugeaud de les désassocier. Dans les trois villages, le résultat fut le môme. C'est que, comme Kautsky est forcé d'en convenir lui-même, « le paysan est encore plus attaché à son lopin de terre que l'artisan à son échoppe. » D'autres essais pareils ont moins mal tourné. Kautsky s'étend av^ec complaisance sur l'association fondée en 1831 par sir Vandaleur sur sa propriété de Ralahine (Irlande). Elle réussit, dit-il, admirablement et ne dut sa ruine, au bout de trois ans, qu'à un accident malheureux. Remarquons qu'il s'agissait d'un petit nombre d'associés, une quarantaine d'ouvriers agricoles, et que ces phalanstères, comme le familistère de Guise, avaient été l'exécution d'une idée philanthropique, d'un programme individuel mûrement réfléchi. Il n'est pas douteux que, parmi les programmes de vie plus ou moins phalanstérienne, imaginés par des réformateurs psychologues, il s'en trouve de viables ; et, aussi longtemps que les exécuteurs de ces plans bien conçus, se conformeront docilement à la haute pensée de l'inventeur^ on constatera leur prospérité. Rien ne s'oppose non plus à ce que cet exemple soit imité et se répande de proche en proche. C'est ainsi que de la conception d'un saint Rruno, d'un saint Bernard, d'un saint François d'Assise, sont sortis des milliers de monastères oîi le communisme religieux a fleuri pendant des siècles. Mais, le jour oîi quelque vivant, initiateur à son tour, se fatigue d'être mené par un mort, et conçoit un autre plan qui se répand dans
ir
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son entourage, Tassocialion ébranlée commence à se dissoudre. Ce serait une grande illusion de se fonder sur la réussite plus ou moins durable^ ou même prolongée, de ces phalanstères monastiques ou autres dans le passé ou dans le présent, pour en induire la possibilité de renrégimentation collectiviste de toute une société. Car, précisément, les monastères ou autres groupes communistes n'ont pu se constituer et vivre que parce qu'ils trouvaient à se recruter dans une vaste société ambiante et non communiste, dont ils attiraient à eux les éléments les plus propres à la vie de communauté, les plus dociles et les plus crédules^. Le jour où ce triage ne serait plus possible, puisqu'on recruterait tout le monde, les révoltes individuelles se multiplieraient. Pour assurer universellement et d'une façon durable le régime collectiviste, il faudrait donc que, à partir d'un moment donné, l'humanité cessât brusquement d'être inventive et initiatrice et ne fût plus i\yx! imitatrice^ ou qu'elle se divisât, comme chez les Incas, en deux classes superposées : une élite d'initiateurs et une forte masse populaire entièrement dépourvue de forte originalité individuelle.
Un point sur lequel il importe d'insister et qui vient d'être indiqué, c'est que toute association est sortie du cerveau d'un homme, et que chacune d'elles vaut ce que vaut l'idée de son fondateur. Si nous demandons comment se
(I) En corrigeant les épreuves de ce livre, je lis ces li^^nes de Guyan (dans VJrrcl'K l'ion de Vaveiii)'), (\\\\ me frappent par leur justesse : «Ce qui a rendu jusqu'ici le socialisme impraticable et utopique, c'est qu'il a voulu s'appliquer à la société tout entière, non à tel ou tel petit groupe social... L'avenir des systèmes socialistes, c'est de s'adresser à de j^etits groupes, non à des masses confuses, de provoquer des associations très variées et multii)les au sein du grand corps social. » Et ceci encore : a Le socialisme, soutenu aujourd'hui par les révoltés, aurait besoin, au contrnire, pour sa réalisation (surtout jjour sa durée) des gens les plus paisibles du monde, les plus conservateurs, les plus bourgeois ; il ne donnera jamais une satisfaction suffisante à cet amour du risque qui est si fort dans certains cœurs... C'est un « fonctionnarisme idéal ».
créent les sociétés de secours mutuels, on nous répondra : « Comme toutes les fondations, celles-ci sont l'œuvre d'hommes d'initiative, qui décident quelques camarades... C'est surtout l'exemple des sociétés voisines qui décide les promoteurs, et en même temps ces sociétés fournissent des modèles sur lesquels on se réglera. » (Hubert- Valteroux.) Nous savons que les sociétés coopératives de consommation sont nées en 1844 de la pensée de Robert Owen, comme les sociétés coopératives de production, en 1834, de la pensée de Bûchez. En Allemagne ont germé les sociétés de crédit mutuel. Celles-ci, pareillement, se fondent, nous dît-on, « par rîmpulsion de dévoués missionnaires qui vont de place en place prêcher Futilité du crédit populaire, et par l'exemple du voisin... L'exemple d'un propriétaire in]portant, d'un notable du pays, fait beaucoup pour décider les adhésions. » Comment germe, mûrit, se réalise Tidée d'une association nouvelle, nous le voyons clairement par l'exemple de Godin, le fondateur du familistère de Guise^ qu'on pourrait comparer à Boucicaut, le fondateur du Bo?i Mai^ché. Godin et Boucicaut ont été des inventeurs (V. sur Godin, Paulhan, Psych. de rinvention, p. 115 et s.) Dès l'enfance, Godin, fils d'un ouvrier, se sent une mission, et rêve de remplir un rôle social. Il était alors à l'école primaire. Après un tour de France et une série de petites inventions industrielles, son idée se trouva précisée. Il fit divers essais en vue d'établir des relations nouvelles et i^lus justes entre le capital et le travail... Après vingt années d'expérience, il formule les règles de l'association familistérienne qui a prospéré après lui, d'après lui^ comme le Bon Marché après Boucicaut, d'après Boucicaut.
Ainsi l'idée d'une association nouvelle à créer, ou même d'une association connue à établir dans un nouveau milieu, a tous les caractères d'une invention ^ et, l'âge oîi nous entrons
(1) L'idée (l'une entreprise industrielle à créer est une petite invention qui a consisté, comme toute invention, dans une JiypoLJiùse, réalisée p«3r
sera caractérisé par la direction du génie inventif dans cette voie large et féconde. Quand on voit l'ingéniosité de tant de chercheurs se tourner de ce côté^ on ne doit pas désespérer de voir une solution favorable donnée un jour au problème posé par les coopératives de production et mal résolu jusqu'à présent par elles. Cet insuccès relatif, comparé au grand développement des coopératives de consommation • s'explique peut-être par son rapprochement avec d'autres faits. J'ai noté ailleurs que les besoins de conso!umation de nouveaux articles se propagent dans un pays avant les besoins de production correspondants. Nous pouvons faire remarquer aussi que les besoins de consommation ont commencé il s'organiser avant les besoins de production. Par exemple, c'est pour répondre à des besoins de consommation que le prêt à intérêt a été d'abord imaginé et pratiqué ; et, comme le note M. Gide, à ce caractère habituel du prêt à intérêt au moyen âge tient la défaveur, très justifiée, de rÉglise à son égard. Le prêt à intérêt en vue de la production n'est venu que plus tard ^ Peut-être n'est-il pas surprenant, d'après cela, que le problème de la consommation en conmiun, par mutuelle coopération, ait trouvé sa solution pratique et définitive avant que le problème, tout autrement difficile, de la production en commun, par collaboration volontaire et égalitaire, sans soumission à nulle puiscette tentative. Tentative qui, si elle révisait, analogue en cela à une hypothèse qui se vérilie, enrichira son auteur; mais, dans le cas contraire, le ruinera. Toute entreprise est un. jeu servi par un travail. Quand elle cesse d'ôtre aléatoire, elle commence à pouvoir être régie par TÉtat et aussi bien à pouvoir être une association coopérative de production. Mais à quelles conditions cesse-t elle d'être aléatoire ? Là est tout l'avenir de ce genre de société.
(1) « Ceux qui empruntaient, c'étaient, dans Tantiquité, les pauvres plébéiens pour acheter du pain ; au moyen âge les besoigneux pour s'équiper pour la croisade, tous pour des consommations iiuproductives. Onempruntait autrefois pour vivre ; à présent, pour faire fortune. » !)e là une interversion des rôles. « Autrefois on pouvait se préoccuper de protéger les emprunteurs contre la rapacité des prêteurs ; aujourd'hui il faudrait plutôt aviser à protéger les prêteurs contre Fexploitation des emprunteurs (spéculateurs, banquiers, lanceurs d'atfaires) dont l'histoire financière de notre temps offre de si scandaleux exemples. » (Gide.)
sance extérieure, ait rencontré la sienne. Il est dans Tordre qu'il en soit ainsi. Il est dans Tordre, aussi bien, que, après avoir eu un caractère de protection ou d'exploitation unîlatérale^ une association revête, en se développant, un caractère de mutualité. Les sociétés de secours mutuels ont été précédées de sociétés de bienfaisance ; les sociétés d'assurances mutuelles contre les accidents, pour la vie, ont été précédées de sociétés non mutuelles ayant le même objet. La loi du passage de Tunilatéral au réciproque peut porter à penser que les sociétés de collaboration productrice, encore aujourd'hui régies autoritairement, sont destinés à se mutualiser elles-mêmes.
Si nulle brutalité révolutionnaire au service d'une utopie ne vient interrompre le grand travail de fermentation qui remue à fond les peuples contemporains, il est permis d'augurer leur régénération complète et assez rapide par le seul développement spontané et prolongé des germes d'association, anciens ou nouveaux, qui s'y répandent, qui s'y disputent paisiblement les hommes, et qui finiront par les enrôler tous sous les bannières multicolores de groupements infiniment variés.
Malgré leur extrême diversité, les associations peuvent être divisées en quatre catégories, qui répondent aux quatre branches, distinguées plus haut, de l'opposition économique. En premier lieu, nous avons des sociétés de co-production : ateliers, usines, corporations, syndicats, cartels et trusts, fédérations d'ateliers, coopératives de production^ grandes compagnies de chemins de fer et de navigation, etc. En second lieu, des sociétés de co-consommation : ménages, communautés, phalanstères, coopératives de consommation, assurances aussi, etc. En troisième lieu, des sociétés d'échange, ou, plus généralement, d'adaptation de la production à la
consommation : magasins et grands magasins, agences de publicité, bureau;^ de placement, etc. ^ Enfin, des sociétés de crédit, c'est-à-dire d'adaptation de la monnaie à sa fonction d'échange : maisons de change et de banque, monts-depiété, crédit foncier, crédit industriel et commercial, bourses, etc.
Par les corporations, il était remédié aux désaccords et aux luttes internes de la production. Les coopératives de production visent le même but, sans l'atteindre encore. Les syndicats ouvriers ne le poursuivent pas, puisque la plupart sont inspirés par la fameuse « lutte des classes », mais ils ralleignent sans le vouloir, à mesure qu'ils se développent, car ils rendent les grèves si désastreuses qu'on les évite à tout prix, par l'arbitrage, de même que les progrès du militarisme rendent la guerre impossible; et, d'autre part, il est d'autant plus facile aux patrons de s'accorder avec les chefs des ouvriers que l'association de ceux-ci est plus nombreuse et mieux disciplinée. Les trades-unions anglaises en sont la preuve. — Quant aux concurrences des patrons entre evix, les sociétés d'accaparement et de monopole, les cartels et trusts, n'y remédient que trop bien.
Les désaccords elles conflits internes de la consommation, quoique moins bruyants que ceux de la production; sont de nature plus profonde et de guérison plus malaisée. Quand la lutte à laquelle se livrent nos besoins divers dans notre cœur tient seulement à l'insuffisance de notre budget pour les satisfaire à la fois, les sociétés d'économie mutuelle, pour ainsi dire, le « ménage » d'abord, et aussi les sociétés coopératives de consommation, excellent à l'apaiser. Mais, quand nos besoins se combattent en nous parce qu'ils se contredisent, parce qu'ils impliquent des conceptions opposées de Tordre universel et de l'ordre social, une morale fondée sur des convictions solides peut seule rétablir
(1) Notons les Unions pour V exportation (Exportverein) e[ui fleurissent en Allemagne.
L^ASSOGIATION 413
en chacun de nous la paix intérieure, condition de l'équilibre économique dans la société. Et, comme il n'appartient, en général, qu'à une religion ou à une secte librement propagée, de former parmi les hommes une môme croyance forte, fondement d'une même moralité durable, on peut dire que les églises^ les confessions religieuses ou quasi religieuses de tout genre, y compris certaines écoles philosophiques, stoïciennes par exemple, doivent être inscrites en tête des grands procédés d'adaptation économique ^ Par leur réglementation et leur hiérarchisation générale des désirs, sous le joug des dogmes, aussi longtemps qu'elles régnent, elles préviennent tous les troubles possibles de la consommation, elles résolvent la question du luxe, et, en imposant de la sorte des bornes et des formes déterminées à la production, elles obligent celle-ci à s'ajuster à celle-là. Les « harmonies économiques » du treizième siècle, très diflerenles de celles que vantait Bastiat, reposaient, avant tout, sur la hiérarchie catholique des besoins et des activités. Sous des formes nouvelles de moralité, appuyée sur une communion quasi religieuse des esprits en un certain nombre de vérités démontrées et inébranlables, Thumanité aspire à retrouver, élargi, son équilibre d'autrefois. A l'ombre de cette grande et souveraine association libre, ou même d'un certain nombre d'associations pareilles, d'églises philosophiques, paisiblement rivales, il ne serait pas difficile à des sociétés industrielles ou commerciales de répondre à la plupart des problèmes posés par l'opposition économique.
Disons un mot des sociétés de crédit, qui ont pour mission de prévenir ou de terminer les luttes de nature monétaire. Par les maisons de change s^'adoucissent les chocs des diverses monnaies concurrentes sur un môme marché. Il est mis fin à ces luttes par des conventions internationales,
(1) Les Sociétés de tempérance travaillent, en refoulant certains besoins désastreux tels que le besoin d'alcool, à suppriuier la lutte entre eux et les besoins vrais de la nature humaine. Mais leur action est bien faible, par malheur.
par des associations libres d'un groupe de peuples dans le genre de TUnion latine. La question du bi-mctallisme ne saurait être tranchée qu'ainsi. — Par les banques et les Bourses, on remédie soit à Texcès, soit à Tinsuffisance de la monnaie en circulation- S'il y a trop d'argent, en apparence, dans un pays, c'est que l'argent cherche des emplois et n'en trouve pas ; les banques, qui sont les bureaux de placement des capitaux, lui procurent des emplois nombreux par le crédit qu'elles ouvrent aux négociants ou par Tachât de valeurs de Bourse. Inversement, les banques d'émission, en lançant de la monnaie de papier dans le torrent de la circulation, suppléent au déficit de la monnaie métallique.
Le Crédil e^st un sujet dont j'aurais pu parler au livre de la Répétition économique ; car, comme la monnaie et le capital, dont il est en un sens Tcxtension, il sert à la reproduction active des richesses. J'aurais pu aussi traiter du crédit à propos de l'Opposition, car, lorsque la confiance dont il est l'expression est démentie par les faits, il y a crise. Mais, quand les faits la confirment, ce qui est le cas habituel et normal, quand les dettes sont régulièrement payées à l'échéance, il n'est pas de cause plus puissante de prospérité et d'harmonie économique, d'adaptation des richesses épargnées à leur fin sociale. Le crédit, c'est, en somme, purement et simplement, le prêt^ qui, nous l'avons dit, est peut-être plus primitif que récliange . Dans le prêt, dans la vente à crédit, il entre toujours un aléa, un risque à courir , comme dans le jeu. Et cet élément d'intérêt grandit sans cesse. 11 est curieux de voir ainsi, à la fin comme au commencement de l'évolution économique, l'importance du rôle joué par le plaisir dans les affaires^ plaisir des chants et de la danse à l'origine, plaisir du risque et de la spéculation à présent. Il semble que ce soit, malgré ses dangers, une des sources nécessaires de l'harmonie sociale.
D'après les rapports des consuls américains publiés il y a
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quelques années \ la proportion des affaires à crédit par rapport aux alTaires au comptant est remarquablement semblable dans les pays les plus dissemblables ; elle est comprise entre 70 et 90 p. 100 d'un bout à l'autre de l'échelle de la civilisation, Siam, Allemagne, Canada. Il semblerait même, à ne pas décomposer les cliinVes, que le crédit, non seulement ne grandit pas avec la civilisation et la richesse publique, mais est presque en raison inverse. En Hollande, la proportion, par exception, descend à 60 p. 100. Mais, ce qui est tout autrement significatif que cette constatation, le crédit, dans les pays pauvres, s'applique davantage aux achats de détail, de consommation, et moins aux achats en gros, en vue de la production. Dans les pays riches, on constate l'inverse. De plus en plus, ici, on paye tout comptant au détail, et même, pour la production, on paye comptant les matières premières, les salaires; mais, dans la sphère étroite où il se localise, c'est-à-dire dans les achats en gros, en vue de la revente, le crédit prend une grande extension, quoique la durée des délais accordés aille toujours se resserrant. Tel crédit qui était de six mois ou d'un an est tombé à trois mois à mesure que le progrès des communications a diminué le temps moralement nécessaire au détaillant pour débiter sa marchandise. En gros ou en détail les produits agricoles sont payés comptant. — La forme la plus importante que tend à revêtir le crédit dans les nations civilisées, ce sont les emprunts des États modernes. Si les emprunts de cet ordre figuraient dans les calculs précédents, ils en bouleverseraient les résultats ; et la vraie proportion des affaires à crédit apparaîtrait ce qu'elle est, c'est-à-dire énorme et toujours croissante. A la vérité, on ne voit point les Etats civilisés d'aujourd'hui retarder d'un ou deux ans la paye de leurs officiers et de leurs fonction-
(1) Voir dans le Journal clf s économisl es de septembre 188G, un article très intéressant sur le crédit, extrait de TJie contemporary Review, par John Uaë-
naires, comme cela se pratique dans les États barbares ou demi-civilisés, qui, d'ailleurs, n'ont pas d'autres dettes que celles-là. Mais, si les nations modernes de l'Europe payent fort régulièrement leurs fonctionnaires et leurs soldats, elles ont des créanciers d'autre sorte qu'elles ne rembourseront jamais et dont elles augmentent sans cesse le nombre. L'Etat est devenu ainsi le grand banquier de la nation, recueillant toutes les épargnes et les plaçant à son gré.
Ceci nous conduit à dire que, outre les formes libres de Tassociation, de l'adaptation économique, énumérées cidessus, il y a la forme officielle et obligatoire, l'enrégimentation administrative. Celle-ci doit-elle finalement triompher ? Et est-il bon qu'elle triomphe? Entièrement, non. Si son succès allait jusqu'à écraser les germes de l'association libre, les initiatives individuelles, source de tout progrès, ce serait la mort du genre humain. Mais on peut admettre que, à certains égards, l'État intervienne là où l'association libre est impuissante. Par exemple, nous espérons qu'un jour, grâce à quelque forme nouvelle d'association libre, les luttes internes de la production, grèves, concurrence, s'évanouiront ; mais les désaccords entre la production et la consommation subsisteront aussi aigus, plus aigus peut-être. Les coopératives de production pourront, tout aussi bien que les trusts, surproduire ou rançonner les consommateurs. Est-ce qu'il ne faudra pas, bon gré, mal gré, recourir à Tintervention de l'État réglementateur, sinon organisateur du travail ? Cette dure extrémité n'est repoussée avec tant d'horreur par les esprits éclairés que parce que, à juste titre, on se méfie de l'Etat, c'est-à-dire du mauvais recrutement de son personnel gouvernemental. C'est, au fond, le suffrage universel qui épouvante. Mais n'y a-t-il nul remède à cela ?
La position de la question montre le lien étroit qui rattache le problème économique au problème politique. Le premier ne pourra être tranché que lorsque le second aura reçu une réponse satisfaisante, c'est-à-dire lorsqu'on aura trouvé autre
chose, politiquement, que le sufTrage soi-disant universel sous la direction d'une presse omnipotente et irresponsable. D'autre part, cette considération dit assez que la politique n'est point séparable de la morale. Sans une transformation profonde des sentiments moraux, nulle réorganisation durable des gouvernements n'est possible. Mais, avant tout, la règle de la conduite dérive de la nature des convictions. Le problème moral est intimement lié, nous le savons, au problème intellectuel, c'est-à-dire scientifique et religieux. Avant que le problème moral, et, par suite, politique, et aussi bien économique, comporte une solution définitive, — momentanément définitive — il faut que les hommes se soient de nouveau accordés, spontanément, dans une foi commune sur certains points capitaux. Un accord de convictions fortes et logiques par la science, devenue incontestée à certains égards, et non un équilibre d'opinions faibles et tolérantes par le septicisme ; un accord de passions fortes et concourantes à un idéal commun ^ par la haute morale sociale, et non un équilibre de petits besoins et de petits échanges, par Tindustrialisme : voilà l'aspiration de l'évolution humaine.
Le mérite du socialisme de notre époque aura été d'avoir une conscience forte et confuse de cette aspiration et de chercher à la réaliser. Mais il a le tort de croire que dans l'état présent des esprits et des cœurs, cette réalisation est possible. 11 anticipe sur un avenir encore éloigné. Le moment ne sera venu de résoudre les problèmes qu'il soulève prématurément, de songer sérieusement à une haute réglementation d'ensemble de, la production et de la consommation, que lorsque nous toucherons au seuil de la troisième et dernière phase de Thisloire humaine, telle que nous en avons plusieurs fois esquissé le tableau. Au point de
(1) Quelle est, dans ce concert passionnel qui sera la moralité future, la passion qui donnera le ton ? L'amour ou rauibition, le culte du plaisir ou la soif de gloire ? D'ajDrès la passion élue reine, tout le système de la conduite devra changer profondément.
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vue économique, notamment, cette histoire se décompose ainsi : Tère présente des innombrables petits marchés clos. — l'ère des marcliés ouverts, de moins en moins nombreux et de plus en plus vastes, — et Tère du marche'' unique et total, qualifié mondial. Tant que se poursuit la seconde, oii nous sommes compris et entraînés, les luttes économiques que soulève Textension des marchés ont beau grandir avec eux, les concurrences ont beau se dresser effrayantes entre adversaires gigantesques, il suffit d'un nouvel élargissement d'horizon, de débouché, d'un nouveau développement de Tactivité productrice, de Tavidilé consommatrice, pour rétablir un instant Tharmonie économique, toujours instable, qui va être de nouveau rompue. Et l'on en est venu à croire vaguement que cette solution passagère du problème, sans cesse renaissante par la poursuite d'un mirage de paix sociale toujours fuyante, pourra durer sans fin, c'est-à-dire que la population humaine ne cessera de croître, ni ses besoins de se multiplier, ni la mappemonde de lui offrir d'autres terres à coloniser. Faut-il donc rappeler que la terre n'est j)as infinie, et que notre civilisation est bien près de l'avoir envahie tout entière?
La fin du monde ^ cette grande épouvante du moyen âge, est destinée à redevenir bientôt, en un autre sens, une source d'angoisse. Si ce n'est plus dans le temps, c'est dans l'espace que ce monde terrestre se montre à nous comme inextensible ; et le déluge de l'humanité civilisée se heurte déjà à ses limites, à ses nouvelles colonnes d'Hercule, celles-là infranchissables. Qu'allons-nous devenir quand, bientôt, nous ne pourrons plus compter sur des débouchés extérieurs, africains, asiatiques, pour servir de palliatif ou de dérivatif à nos discordes, d'écoulement à nos marchandises, à nos instincts de cruauté, de pillage et de proie, à notre criminalité comme à notre natalité débordante ? Comment feronsnous pour rétablir, chez nous, une paix relative, qui a toujours eu pour condition, depuis si longtemps, notre pro-
jection conquérante hors de nous^ loin de nous? Ghercheronsnous^ au point de vue économique, à substituer au débouché extérieur un débouché intérieur plus ample en niultipliant encore les besoins et les inventions propres à les satifaire? Mais le cœur humain n'est pas inépuisable en désirs toujours nouveaux ; les mines de découvertes ne le sont pas davantage. Là aussi des bornes arrêteront un jour ou l'autre Télan du progrès économique ^ tel qu'il est compris depuis la marée montante de notre civilisation européenne. Or, s'il arrive, par hasard, que le génie inventif rencontre ainsi son terme, voie tarir toutes ses sources, en môme temps que l'humanité aura achevé, par la fédération ou l'impérialisme^ son évolution politique, quel va être le dernier refuge de l'esprit novateur et révolutionnaire? Une seule iseue lui restera, le champ des expérimentations sociales en grand, en vue de refondre l'humanité dans des moules tout neufs. Cette troisième période du monde humain sera certainement beaucoup plus intéressante pour la sociologue, sinon pour l'historien, que tout ce qui l'aura précédée. Alors commencera vraiment la prise de possession complète et systématique de la planète par l'homme et de l'homme par luimême. Le problème de la population devenue stationnaire se présentera sous son aspect qualitatif et non plus numérique. A la culture extensive succédera la culture intensive du genre humain. Il s'agira de procéder à un élevage humain conforme au but général et d'élaborer un plan grandiose de réorganisation sociale et d'exploitation planétaire. Mais laissons aux prophètes le soin de détailler ces grands changements.
Quoiqu'il en soit de ces conjectures lointaines, revenons au présent. La grande question qui se pose à nous actuellement est celle de savoir, non si l'esprit d'association ira se ' développant, ce qui n'est pas douteux, mais bien si l'association ira s'unifiant, s'uniformisant, se centralisant, comme le suppose le socialisme, ou si elle ira se diversifiant et se
compliquant dans une mulliplicalion de sociétés multicolores. C'est cette seconde voie qui me paraît devoir s'offrir au déploiement libre de l'association. Et je n'en puis citer un meilleur indice que le tableau de l'Allemagne actuelle, berceau du socialisme contemporain. Elle est couverte, elle se couvre chaque jour davantage, d'associations, à^Unions de tout genre, innombrables, inextricablement mêlées et touffues, qui font sa force expansive dans le monde. Par la discipline de ses armées, elle a conquis poliliquement l'Europe ; par renrégimentation spontanée, et tout autrement variée, de ses producteurs, elle conquiert industriellement l'Univers \
De tout temps, et partout, deux grands procédés se sont présentés aux peuples pour la conciliation de leurs intérêts opposés : leur convergence vers le futur ou leur convergence vers r extérieur . Le premier s'est déployé : P sous forme religieuse, en Egypte, où la préoccupation de la vie d'outre-tombe aplanissait bien des difficultés de la vie présente, et au moyen âge chrétien encore mieux ; 2*^ sous forme utopique, dans l'Europe moderne, où la perspective d'un avenir merveilleux, dans ce monde même, soutient les courages et empêche les discordes d'éclater dans les rangs des néophytes. Le second procédé s'est épanoui : P par la visée des conquêtes militaires, coloniales surtout ; 2'' par la visée des débouchés commerciaux. Or, on voit tous ces procédés à la fois, avec mille variantes, coopérer, dans l'Allemagne de nos jours, à l'adaptation économique. Le mouvement socialiste, à ce point de vue, y peut être considéré comme auxiliaire du militarisme qu'il complète en le combattant, et du christianisme aussi, et du capitalisme expansif, ambitieux comme lui".
(1) Voir à ce sujet une brochure de M. Pierre Glerget, professeur à l'Ecole de commerce de Loche (Suisse), intitulée les Méthodes d'expansion commercicde de V Allemagne, Lyon, 1901.
(2) n y a une classe de producteurs, les agriculteurs, qui, loin de se sentir rapprochés des autres par la préoccupation commune du débouché
Le spectacle que nous donne l'Allemagne à cet égard n'est certainement qu'une ébauche de ce qu'est appelé à réaliser le monde civilisé tout entier dans un avenir prochain. On verra ainsi^ à force de se multiplier et de se diversifier, Vassociation s'individualiser pour ainsi dire, en ce sens qu'il y aura poin^ chaque individu un certain entre-croisement d'associations différentes qui lui sera particulier, qui ne s'incarnera qu'en lui seul. La religion, qui est, avant tout, une grande association de croyants, ne pourra disparaître que le jour oii elle aura été remplacée par une multitude d'associations diverses et entrelacées. Ne rêver qu'une seule grande association, comme le colleclivisme, c'est ne souhaiter rien de bien nouveau, car les religions du passé, christianisme, islamisme, bouddhisme, ont réalisé ce reve infiniment mieux que ne le pourra faire aucune école socialiste. L'avenir n'est pas là, il est à la diversité harmonieuse, à la multiplicité solidaire d'associations, associées en quelque sorte entre elles. Et ce jour-là, sera-ce précisément « l'irréligion » qui prévaudra, suivant la prédiction de Guyau ? On se conforme bien plus à sa véritable pensée en disant que l'association religieuse, alors, de plus en plus diversifiée et morcelée, tendant à accentuer V individualisme religieux^ est destinée à prendre rang, finalement, et un rang éminent, parmi les autres formes d'associations qui enserreront l'individu, soutenu et non comprimé par elles.
Quand le tissu et l'entrelacement des associations multiples et diverses seront terminés, le faisceau national de ces unions individuelles constituera le système social le plus équilibré, le plus ingénieux à la fois et le plus simple dans sa complexité, qui aura paru depuis la dissolution du régime féodal. Celui-ci consistait en un tissu aussi, mais de petites
extérieur, se sentent toujours plus opposés aux autres. H en est de même en Angleterre, aux Etats-Unis, partout. Les agrariens forment un parti toujours plus distinct àe^ industriels . Ici se montre la nécessité de l'intervention de l'État pour trancher ce dififerend, autrement insoluble.
sociétés à deux^ de petites mailles à la fois très solides et très courtes^ dont chaque point n'élait lié quïi \m autre pointj son suzerain, lequel ne Tétait lui-même qu'à son propre seigneur, en remontant jusqu'au roi. Dans le régime associationnistes de l'avenir ^ il n'y aura plus d'hommages, plus de lien perpétuel et exclusif d'homme à homme, lien toujours plus unilatéral que réciproque; il y aura une solidarité très étendue et toujours mutuelle, embrassant un grand nombre d'individus à la fois. Jamais la glèbe humaine n'aura été embrassée et consolidée par tant de racines à la fois. Et les nations alors seront une réalité plus concrète et plus vivante que jamais. Pendant que les associations privées, en se multipliant et s'enchevêtrant, verront par là s'atténuer \ esprit de corps propre à chacune d'elles, cette grande association majeure, héréditaire et innée, la nation, qui les comprendra toutes toujours, ou presque toutes, verra s'accentuer son esprit de corps à elle, le patriotisme. L'intensité relative de celui-ci s'alimentera de l'afFaiblissement des autres, du moins dans les quelques grandes nationalités définitivement survivantes, et destinées à se fédérer.