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CHAPITRE II

LES Vl\l\

(Théorie de la valeur-coi^t l .)

Entendue dans son acception la plus strictement économique, ridée de valeur comporte un sens individuel et un sens social^ distincts Tun de l'autre: et, dans chacun de ces sens, il faut distinguer deux aspects opposés et juxtaposés de cette idée, suivant qu'elle suppose une lutte ou une alliance de désirs et de jugements. La théorie des prix, c'est la théorie de la valeur comprise comme lutte de désirs et sacrifice des désirs moindres à un désir plus fort. Dans ce qui va suivre, nous nous placerons au seul point de vue de la valeur-prix, qui est, d'ailleurs, le sens usuel du mot valeur.

Même isolé de ses semblables, l'individu conçoit vaguement une sorte d'idée du prix des choses quand, hésitant entre deux biens qu'il ne peut poursuivre à la fois, il sacrifie l'un à l'autre : il sait alors ce que ce dernier lui coûte. S'il risque un danger, celui de périr en mer, pour satisfaire un désir, celui de tuer un phoque, ce phoque lui coûte ce risque, et cela signifie simplement qu'il désire encore plus tuer cet animal qu'il ne redoute la perspective d'être noyé. Un amateur d'art, dans un incendie, voit qu'il n'a pas le temps de sauver à la fois deux tableaux de maître, il emporte l'un et voue l'autre aux llammes. Le premier lui coûte le second, ce qui veut dire que le premier vctiit plus que le second à ses yeux. Supposez maintenant que les deux tableaux sont possédés par deux amateurs différents, et que chacun d'eux désire avoir les deux : si chacun d'eux désire

encore plus avoir celui de Tautre qu'il ne tient à garder le sien, il sacrifiera le sien, et, à ce prix^ acquerra l'autre. On passe ainsi, le plus naturellement du inonde, du sens individuel au sens social du mot prix, du prix psychologique au prix économique^ qui n'en est que la projection extérieure. Le prix économique n'est encore qu'en germe dans l'échange dont je parle; mais, quand les échanges se seront multipliés et que, par les mutuelles relations des co-échangistes, l'idée d'une monnaie aura pris naissance, la notion de prix, sans en avoir en rien changé de nature, se sera accentuée. Elle continuera à signifier toujours, au fond, concurrence et sacrifice de désirs, dans le cœur de chaque individu.

Mais soyons plus précis. L'hésilation de l'individu, précédant son sacrifice et sa décision, a lieu entre deux syllogismes pratiques qui s'affrontent en lui. Sans nous en apercevoir nous passons notre vie à faire des syllogismes non classés par les logiciens, dans le genre de celui-ci : « j'ai soif, or, je crois qu'il y a une source dans ce bois; donc, je dois aller vers ce bois » ; « je rêve la députation, or, je crois que ce journal peut m'empêcher d'être élu, donc, je dois ménager ce journaliste ». Ces syllogismes s'abrègent extrêmement, ils sont le plus souvent implicites : tantôt, c'est la majeure, — exprimant toujours un désir, un but, — qui est sous-entendue, parce qu'elle est habituelle et dominante, telle que le désir du paradis chez le bon musulman; tantôt on sous-enlend la mineure, — qui est une croyance — relative à un moyen d'atteindre le but. Une prémisse ne devient ainsi inconsciente ou subconscienle que si lé désir ou la croyance dont il s'agit est très intense : l'avare ne ^onge jamais à se dire qu'il aime l'argent, ni l'ambitieux le pouvoir; et, à la vue d'une source, un homme qui a soif ne se dit pas qu'elle est le moyen de se désaltérer. Cela est évident. Mais toujours, la conclusion qui résulte des prémisses, expresses ou implicites, est un devoir qui s'impose à la volonté avec une force proportionnée aux forces combinées

de celte croyance et de ce dosii% de ce jugement et de ce but^

Les conclusions des syllogismes pratiques qui se présentent à la fois étant, en général, de force très inégale, Thésitation n'est pas longue, d'ordinaire, entre les deux, et la plus puissante remporte. La plus puissante, soit parce qu'elle résulte du jugement le plus arrêté quoique du besoin le plus faible, soit parce qu'elle résulte du besoin le plus impérieux quoique du jugement le moins assuré. Entre deux marchandises différentes du même prix, que nous ne pouvons acheter à la fois, et qui se disputent notre volonté d'achat par deux conclusions contradictoires de syllogismes rapides : ce tu dois acheter cet article, tu dois acheter cet autre », l'article que nous achetons n'est pas toujours celui qui répond au désir le plus vif, c'est quelquefois celui qui, répondant au désir le moins prononcé ou le moins urgent, nous parait être de meilleure qualité.

Parmi ces innombrables clients qui encombrent le Louvre ou le Bon Marché^ il n'en est pas un, sauf peut-être cà et là quelque milliardaire, qui, avant d'acheter, n'ait eu lé cerveau confusément rempli par des chocs de syllogismes, par des duels logiques, analogues à ceux dont je viens de parler. L'achat-, pour chacun d'eux, a été le dénoûment d'un de ces duels. — Quand un prix est établi, — nous dirons tout à l'heure comment — le public se partage en deux catégories relativement à une marchandise offerte : ceux qui, au résultat de beaucoup de duels pareils, concluent au devoir de garder leur argent plutôt que de le donner en échange de cette marchandise, et ceux qui concluent à un devoir inverse.

(1) De là, comme je Tai dit ailleurs, la singulière puissance inhérente au devoir moral proprement dit. Il y a devoir moral quand la majeure du syllogisme pratic|ue étant un but constant et souverain de la conduite et la mineure étant une conviction profonde, on obéit aux deux sans y penser, ce fjui donne à la conclusion un air d'unpéralif cater/orirjue, un air absolu et non motivé.

Ces combats de désirs et de croyances en nous sont ce qu'il y a vraiment d'essentiel au fond de l'idée de valeur entendue au sens qui nous occupe. C'est à tort qu'on a voulu la fonder exclusivement sur le fait objectif de réchange. On dit « valeur d'échange », mais est-ce que, en dehors même de tout échange, il n'y a pas lieu à l'idée de valeur-prix? Est-ce que le barbare qui suppute les dangers à courir, les hommes à sacrifier probablement, pour conquérir tel château ou tel domaine, n'attribue pas à ce château, à ce domaine, une valeur de spoliation en quelque sorte, mesurée à ce que sa conquête lui coûtera? Et, si le régime communiste j)arvenait à s'installer parmi nous, estce que les bons de pain, les bons de viande, les bons de concert, etc., n'auraient pas une valeur de répartition ^ appréciée très inégalement? Ces bons auraient beau ne pouvoir s'échanger, par hypothèse, on n'en dirait pas moins, ou on n'en penserait pas moins, que tel bon de théâtre vaut deux, trois, quatre bons de trajet en chemin de fer sur telle ligne. — A travers toutes ces transformations sociales, de la spoliation à l'échange, de l'échange à la répartition communiste, l'idée de valeur, Tidée d'équivalence aurait conservé quelque chose de commun et de constant : c'est qu'elle signifierait toujours une comparaison entre des pesées intérieures de désirs et de croyances.

Notons que le fait de X équivalence ^ de Y égalité de valeur^ est rarement observé dans la conscience individuelle, o\\. l'inégalité des valeurs est le fait habituel : sans cela on passerait sa vie à hésiter, comme font les aliénés atteints de la folie du doute. Dans le monde social, au contraire, sur un marché, l'équivalence est la règle, toute chose est réputée valoir son prix, le poids d'argent contre lequel on l'échange, ni plus ni moins. Mais, en réalité, tous les acheteurs à ce prix ont acheté parce que l'article à leurs yeux valait plus que ce prix, et tous les vendeurs à ce môme prix ont vendu parce que ce prix à leurs yeux valait plus que cet article.

L'équivalence de TarLicle et du prix n'est que la compensalion en quelque sorte de ces inégalités contradictoires, grâce auxquelles chacun des deux contractants, et non pas seulement un seul, ont gagné en faisant l'affaire.

Notons aussi que la notion d'équivalence s'étend bien au delà du domaine économique. L'idéal de la justice jirimitive était le talion, équivalence des préjudices, et c'est une équivalence de préjudices encore que poursuit, au fond, inconsciemment, toute pénalité en tant qu'elle conserve quelque chose de vindicatif. Si l'on songe à la durée séculaire du régime des vendettas et à leur généralité dans le passé, si Ton songe aux 7^eprrsailles militaires ou révolutionnaires de tous les temps, peut-être s'apercevra-t-on que ces équivalences de préjudices ont eu une importance sociale plus grande encore que les équivalences de services.

Après ces préliminaires indispensables, abordons ^e problème capital de la théorie des prix. Ce problème est double : l"* un article ou un service étant donné, pourquoi, sur un même marché, a-t-il un prix égal pour tous ? 2"" pourquoi ce prix, s'il est stable, a-t-il pour effet de rendre le nombre des exemplaires offerts de cet article ou de ce service, égal au nombre des preneurs ? La première question, en général, est négligée, comme si rien n'était plus évident que la justice et la nécessité d'un même prix pour tout le monde. Cela est cependant si peu manifeste que, en fait, dans mille occasions, le prix des mêmes choses est inégal pour les diverses classes de consommateurs. Rien de plus juste que cette inégalité, quand on voit les chirurgiens, par exemple, faire payer la môme opération plus ou moins cher, suivant la fortune du malade. L'État procède de même, au fond, quand, par la proportionnalité de l'impôt à la fortune

présumée du contribuable, il nous vend si inégalement son même service de protection générale ^

Partout où subsiste l'habitude de marchander, le prix: est inégal pour les divers acheteurs, mais les inconvénients du marchandage vont croissant à mesure que les affaires se multiplient et exigent plus de célérité. On en arrive donc inévitablement, passé un certain niveau commercial, à Tusage du prix fixe, publiquement affiché par le vendeur. Concevrait-on que le vendeur publiât plusieurs prix fixes pour le même article, suivant les diverses classes de clients ? Non, et pourquoi? Parce que la vie urbaine, oii le prix fixe a pris naissance, est un perpétuel échange d'exemples, une comparaison incessante de nous avec autrui, qui noui rit et développe en chacun de nous le besoin d'être traité comme les autres, de ne pas payer plus cher que les autres. Nous avons fini ainsi par regarder comme la définition même de la justice cette égalité de traitement, quoique, au fond, il n'y ait rien de moins juste. Et nous sommes tout étonnés quand nous apprenons par M. de Foville que, en plein Paris, de nos jours, a pour les menus articles qu'on n'achète que de loin en loin, les exigences du vendeur arrivent à se proportionner uniquem'ent à Tétat de fortune de sa clientèle. Les mêmes balles d'enfants, les mêmes bâtons de cerceaux, qui coûtent un sou aux Buttes-Chauniont, en coûtent deux au Luxembourg et trois aux Champs-Elysées » . Cet auteur nous donne immédiatement la raison de cette étrangeté : c'est que, de la part du marchand de ces petits articles, Tardeur à les vendre le plus cher possible l'emporte de plus en plus sur le désir contraire de l'acheteur. Et,

(1) M, René de Kérallaln, critiquant la formule démocratique de Timpôt « chacun doit payer à proportion de ses facultés )> remarque non sans une apparence de raison : « On ne comprendrait pas que le boucher, le boulanger taxassent pour nous la viande ou le imin à proportion de notre fortune. A quel titre TEtat s'arroge-t-il ici le droit de se conduire autrement ? » En réalité, le boucher, le boulanger, quand ils le peuvent^ quand ils ont affaire à des étrangers, par exemjjle, ne se gênent pas pour imiter rÉtat.

16 r/OPPOSITION ÉCONOMIQUE

plus cet acheteur est riche^ moins il résiste à la perte inutile d'un ou deux sous. Il n'ea est pas moins vrai que M. de Foville a raison de dire : « Le commerce ainsi pratiqué n'est plus qu'une variété de Timpôt sur le revenu. »

L'évolution du prix, à cet égard, est fort nette. A l'origine, il est très divers d'un lieu à l'autre, mais, en chaque lieu, il est très stable d'un temps à un autre. A mesure qu'une société progresse, le prix va s' uniformisant mais il est loin d^ja^iéf se^stabilisant; il est de plus en plus uniforme et de moins en îi^jmns stable. « A New- York, dit M. Zolla, l'indicateur des cliemins de fer lait bien connaître Theure des départs d^e^t^rains, mais ne dit pas le prix des parcours. Les Gompai^nies^ aniéricaines 4'estent maîtresses de leurs tarifs et les chaTigent de temps en temps. »

Voilà pour la première question. Arrivons à la seconde. Il y a toujours une certaine marge, quelquefois énorme, entre le prix minimum auquel le marchand pourrait livrer sa marchandise sans désavantage et le prix maximum auquel les consommateurs se décideraient à la payer s'il le fallait. C'est cette marge qui sert de champ aux oscillations àxi prix. Pourquoi cette marge? Pourquoi ces oscillations? Quelle est la loi qui les régit?

Ce qui complique ce problème, c'est, d'une part, la diversité et l'inégalité proportionnelle des goûts et des opinions des individus, d'autre part l'inégalité de leurs fortunes. Mais supposons, pour simplifier, que « sur un de nos marchés, toutes les personnes désireuses d'acquérir un produit aient une fortune égale et que leur désir d'acquérir ce produit ait chez chacune d'elles la même intensité proportionnelle, relativement à celle de leurs autres désirs. Supposons aussi que leur confiance en la qualité de ce produit soit égale. 11 en résultera que chacune d'elles sera également disposée à payer, s'il le faut, la môme fraction maxima de son revenu, soit, par exemple, 100 francs au plus, pour satisfaire cette envie. Pourquoi? Parce que, entre tous les

LES VWW M

désirs divers dont la satisfaclioii pourrait ôlre obtenue au moyen de cette somme, le plus intense, mais de bien peu, est encore le dé^ir satisfait par le produit en question. Mais, si le pri\ était sensiblement plus fort, 110 francs par exemple, des désirs plus intenses entreraient en ligne et l'emporteraient sur celui-ci. Ce prix maximiun s'impose donc, par suite de la lutte interne qui a lieu ainsi dans le cœur de chaque acheteur intentionnel. Dés de vue de la fixation du prix, qu'importera personnes concurrentes, si du moins chacun suite que son intérêt, suivant le point de VU| nomistes ? Qu'il y en ait cent ou un million à le supposer en possession d'un monopole simplicité — sera averti, s'il connaît cette sitiT et pécuniaire, d'avoir à ne pas dépasser 100 franco fixation de son prix. Et il cotera 100 francs à coup sûr. Il produira plus ou moins suivant le nombre des acl^ prévus, mais le prix ne variera pas*. » ^'ns^''^^- La concurrence des acheteurs n'aurait Aoxx^^ 'iJatiSK^Êfitte

hypothèse, aucune influence sur le prix. Je m^ ïrômpe en aurait une, et très forte, dans le cas, si hdbituel danâvl^a^]';" vie civilisée, où chacun des acheteurs in tentfcpnnels serait renseigné plus ou moins sur le nombre des coiTo^^tileurs. à^\^^^^ Tachât. Il se produirait alors, en chacun d'eux, viii^-^V^^ ment de son désir par la contagion du désir d'autrui, phénomène d'autant plus intense que le nombre des compétiteurs serait plus grand et mieux connu et qu'ils seraient plus rapprochés les uns des autres, en contact physique ou social plus étroit. Quand les compétiteurs appartiennent à la même classe, qu'ils se connaissent bien et sont réunis dans la même salle d'un hôtel des ventes, on voit à quelle frénésie d'exaspération mutuelle leurs désirs peuvent monter dans le feit des enchèi^es. C'est là une considération inter-

(1) Les parties entre guillemets de cet alinéa sont empruntés à ma Logique sociale.

Tahde. — Psych. écon.

■ 18 L Oin^OSlTION ÉCONOMIQUE

■ p<ycJiolorjique qui vient s'ajouter aux considérations de' I tout à riieure, et il ne faut pas dire qu'elle s'y ajoute comme

■ un élément perturbateur et accidentel, car cette mutuelle !f surexcitation des désirs et des goûts semblables est un élément habituel et normal de la détermination des prix. Mais on voit qu'il importe de distinguer soigneusement ici ce qui relève de la psychologie individuelle et de la psychologie collective, deux éléments combinés suivant des proportions extrêmement variables. Quand le second, celui de la contagion réciproque des cerveaux, est presque nul, on peut dire, encore une fois, que le nombre des compétiteurs à Tachât — dans Thypothèse d'états d'anie semblables et de fortunes égales, d'oii nous sommes partis, — n'influe presque en rien sur le prix. 11 résulte alors, non d'une concurrence des acheteurs, mais d'une concurrence des goûts, des besoins, des désirs, des jugements, en chacun d'eux.

Mais sortons de nos deux hypothèses — quoique cependant on puisse utilement examiner la question de savoir si elles ne tendent pas à se réaliser de mieux en mieux par le nivellement des esprits et peut-être même, somm^ toute, des fortunes \ — et rentrons dans la réalité des faits. Voici un marché composé d'un public oîi se mêlent les besoins et les caprices les plus divers, oii se coudoient tous les degrés de la pauvreté et de la richesse. Le problème alors se compliquera, mais la cause psychologique n'en continuera pas moins à agir et restera la clef de la véritable solution. Admettons qu'il s'agit d'une marchandise dont la production n'est pas extensible à volonté, celle du vin, par exemple, à

(l) n y aurait à distinguer entre les époques et les pays (ï éruption inventive, où les immenses fortunes jaillissent, comme en Amérique, accentuant les inégalités, et les époques ou les pa^'s de prospérité purement laborieuse, adonnés au développement imitatif de grandes inventions du passé tombées dans le domaine commun. Ici, il y a nivellement croissant des fortunes, et aussi des âmes comme en Chine ; là Tinversc. (Voir i\ ce sujet Lo'jique suciate, p. 3()l-363.) Ce contraste rappelle celui des formations plutoniques et des stratifications sédimentaires en. géologie. Finalement, les forces niveleuscs semblent devoir Temi^orter.

LKS IMllX 19

fortiori celle (Uœuvres d'art ancien, de vieux ameublements, de vieilles reliures, et que le niarcliand (monopoleur, par hypothèse) se demande quel est le prix maximum auquel il peut coter cet article pour en écouler tous les exemplaires. Ce prix doit être tel que, s'il a 1000 exemplaires à vendre, par exemple, il se trouve lout ju>te, dans le public de son marché, 1000 personnes tenant plus à acquérir cet objet qu'à i^arder cette somme. Le prix devra varier considérablement suivant que les personnes du public les plus désireuses de posséder cet article (et les plus confiantes en sa qualité) sont en môme temps les moins riches, ou que les plus riches sont les plus désireuses aussi. Il est évident que dans la seconde hypothèse, le prix coté sera beaucoup plus élevé que dans la première.

Supposons que le nombre des consommateurs qui désirent posséder cet article soit de 1 million. Ce million se divise en deux échelles de population qu'on peut graduer : l"" suivant le degré d'intensité de leur désir (je laisse de côté, pour plus de simplicité, le degré de leur confiance dans la qualité de l'article) ; 2"" suivant le chilîre de leur fortune. On peut figurer, si Ton veut, ces deux échelles, à la manière des statisticiens, sous la forme de deux pyramides de la population — Tune composée de couches numériques superposées, dont la plus basse, la plus nombreuse, 4 ou 500 000 par exemple, est formée de ceux qui ont le moins de fortune, et la plus haute, la moins nombreuse, réduite à l'unité le plus souvent, comprend les gens les plus riches, — l'autre représentant ce public spécial divisé en couches analogues dont les deux extrêmes exprimeraient le nombre des acheteurs les plus désireux ou les moins désireux (avec tous les degrés intermédiaires, bien entendu, comme pour l'autre pyramide). Cela posé, il peut arriver trois cas, et non pas seulement les deux que je viens de prévoir tout à l'heure : 1" le degré du désir des consommateurs éventuels peut être en raison directe du chiffre de leur fortune ; 2"" il peut être

en raison inverse ; S"" il peut n'y avoir aucune corrélation, aucune relation ni inverse, ni directe, entre ces deux quantités. Ces trois cas mériteraient d'arrêler l'attention séparément, au point de vue d'une théorie complète des prix.

Le second est assez exceptionnel, et le deviendra d'autant plus que les sociétés se mélangeront davantage en se démocratisant : c'est seulement dans une nation dont les diverses classes sont séparées par des cloisons imperméables, qu'on voit le désir de certains articles circonscrit dans un cercle étroit de gens riches ou titrés, les classes inférieures n'osant pas prétendre à de telles consommations. Il n'en est pas moins vrai que, de tout temps, même au nôtre, il est des mets, des vêtements, des meubles à l'usage des classes les plus pauvres, et qui, par l'ciret de l'habitude, sont beaucoup plus recherchés là où la pauvreté est la plus grande. On est surpris, dans les enchères publiques des villages, de l'ardeur des personnes indigentes à se disputer certains meubles que leur goût préfère à tous autres et dont les personnes riches ne voudraient à aucun prix. Inutile d'ajouter que ces objets ont beau être utiles et même rares parfois, la combinaison de leur rareté avec leur utilité ne parvient jamais à en élever le prix: bien haut, pas plus que Tinutilité de certains articles de luxe, pour des causes précisément opposées, comme nous allons le voir, ne les empêche de se vendre à des prix exorbitants.

Le premier cas, celui où le degré du désir dont un article est l'objet se proportionne au chilfre de fortune de ceux qui en ont envie, se réalise à propos de toutes les consommations de luxe, et, par conséquent, tend à se multiplier dans les sociétés en train de s'enrichir, alors même que, en s'enrichissant, elles se démocratisent. Le désir de se distinguer des autres classes par la nature des consommations brillantes et coûteuses attend, naturellement, pour s'aviver, que les besoins d'un ordre plus impérieux soient satisfaits, et il est d'autant plus vif que ces besoins sont satisfaits plus compte-

lement, c'esl-à-dire qu'on a une plus large aisance. Or, par le fait même qu'il en esl ainsi, ce désir des objets coûteux et à la mode a pour elfet de les rendre plus coûteux encore. On s'explique de la sorte les prix extraordinaires de certains tableaux de maître, des tapisseries anciennes, des meubles anciens, des automobiles, des toilettes sorties de certains ateliers, les honoraires prodigieux de certains spécialistes qu'il e<t de mode de consulter, de certains acteurs ou chanteurs en renom qu'il est de mode d'entendre à chacune de leurs créations^ etc. Le haut prix du diaraanl est justiciable de la même explication : c'est certainement dans la classe la plus riche que le besoin d'acquérir cette pierre précieuse est le plus intense, par suite, non plus d'une mode, mais d'une coutume héréditaire, remarquablement tenace.

Quant au troisième cas prévu plus haut, — celui oii il n'y a aucun rapport, ni direct ni inverse, entre le degré du désir d'un article et le chiffre de fortune des candidats à Tachât — est-il très fréquent? Non, en toute rigueur, — pas plus, du reste, que ne le sont, au pied de la lettre, les deux autres cas. Il est certain que chaque élévation de notre fortune nous apporte des goûts nouveaux, des besoins nouveaux que nous n'éprouvions guère auparavant, et que, aux divers étages de la fortune correspondent des modes de consommation, en général, assez différents. Cependant le nombre croît des articles d'alimentation, ou de vestiaire, ou d'ameublement même, ou de plaisir, qui deviennent communs à toutes les classes, ou tendent à le devenir. Il y a donc une tendance de notre troisième cas à se généraliser, d'où résultera à la longue une atténuation de l'extravagance ou de l'avilissement de certains prix et aussi bien de certains salaires.

Le prix ne s'élève pas, remarquons-le, en raison du nombre des gens qui c( ont envie » de posséder l'article, mais bien en raison de l'intensité de leur désir combiné avec le niveau de leurs ressources pécuniaires. Leur nombre ne joue

ici qu'un rôle indirect et secondaire, quand il a pour effet, assez habituellement, pas toujours, d'élargir Técart entre les fortunes les plus hautes et les plus basses, ou entre les désirs les plus intenses et les plus faibles. Si petit que soit un marché, quand Tinégalité des fortunes y est très grande, les objets de grand luxe y sont cotés très haut ; et, si vaste que soit un marché, dans un pays de démocratie rurale où les conditions se nivellent, Textravagance des prix exceptionnels s'y atténue. Si de vieux timbres-poste se payent 2 000, 3 000, 4 000 francs, cela prouve non pas qu'il y a une foule de philathélistes qui se les disputent, mais bien qu'il y a quelques philathélistes richissimes — peut-être deux seulement — qui auraient été embarrassés pour satisfaire avec la même somme, s'ils ne Tavaicnt pas dépensée ainsi, une fantaisie aussi chère ou plus chère à leur cœur que celle-ci, toute légère et frivole qu'elle est. Avant de se décider, Tamateur a vu défiler rapidement devant ses yeux l'image de ses diverses fantaisies à satisfaire, il les a pesées à son insu dans les balances ténues et invisibles de sa conscience, et il a trouvé que la velléité de posséder cette œuvre insignifiante, complément de sa collection, était encore la plus pesante ^. .

Mais serrons de plus près le problème que doit résoudre le négociant monopoleur dont nous avons parlé, quand il cherche un prix qui lui permette de vendre le plus cher possible tous les exemplaires, en nombre limité et momentanément inextensible, de sa marchandise. 11 se fait ou il doit se faire le raisonnement suivant (en tout cas, les choses s'opèrent à la longue comme s'il se faisait le raisonnement suivant) : J'ai 1 000 exemplaires à vendre; mon marché se

(1) Une jiartie de cet alinéa est emprunté à ma Logique sociale.

compose de cent mille personnes dont le revenu oscille entre deux mille francs et un million. Mais mon prix doit être unique, le même pour tous, riches ou pauvres, injustice flagrante imposée par Tétat de nos mœurs et la publicité de nos affaires. Que ne puis-je prendre chaque client riche à part, le tenir dans Tignorance complète du prix auquel son voisin moins riche aurait obtenu ce môme article, et lui imposer un prix spécial! Le prix le plus élevé qu'il consentirait à y mettre serait celui oii cesserait presque pour lui la supériorité du désir d'avoir mon article sur les désirs différents qu'il pourrait satisfaire avec cette somme et qu'il doit sacrifier. Il s'établirait en lui, au moment de l'achat, un concours de caprices ou de besoins parmi lesquels le caprice ou le besoin satisfait par mon article l'emporterait de bien peu. — Par malheur, mon prix doit être le même, et il doit être tel que, dans 1 000 cœurs sur 100 000, le concours dont je parle soit à l'avantage du désir particulier auquel ma marchandise répond. Cette lulte ne sera réellement vive que chez les plus pauvres ou les moins désireux de mon article, ou à la fois les moins désireux et les plus pauvres, parmi ces mille. Quant aux autres, plus ils seront riches et désireux (et confiants dans la qualité de Tarticle), moins les désirs (et les jugements) avec lesquels le désir (et le jugement) en question entrera en conflit lui opposeront de résistance. Pour eux, pas de difficulté ; que je cote l'article quelques francs de plus ou de moins, ils ne m'échapperont pas. Aussi n'ai-je à me préoccuper que des plus pauvres, des moins désireux (et des moins confiants) parmi les mille dont j'ai besoin. Ceux-ci sont sur la limite embarrassante. Chez eux^ le désir de mon article Temportera-t-il encore ou non en intensité sur ceux qu'ils pourraient satisfaire avec le prix, si j'augmente le prix de quelques francs ou de quelques centimes ^ ? Voilà la question... Mais la réponse, on le voit,

(i) Tout ce paragraphe est emprunté à ma Logique sociale.

24 L'OPPOSITION ÉCON'OMIQUE

devient très facile, car rhésîlation se trouve circonscrite entre un maximum et un minimum très rapprochés : et les titonnements du vendeur ne sauraient être bien longs.

Quoique cette manière de voir diffère profondément de celle mise à la mode en ces dernir^res années \ qui expliquele prix par ce qu'on a appelé Y utilité finale^ il y a cependant un point de commun entre les deux, c'est qu'elles s'attachent Tune et l'autre à la considération d'une limite. Cette théorie de l'utilité finale, qui a pour objet de faire naître le prix d'une combinaison originale des idées d'utilité el de rareté, consiste en ceci. Je laisse à M. Gide le soin de Texpliquer, avec sa lucidité luibituelle. « Prenons Texemple classique de Teau. Imaginons la quantité d'eau dont je puis disposer journellement distribuée en 5, 6, 10, 20 seaux rangés sur mon étagère. Le seau n"" 1 a pour moi une utilité maxima, car il doit servir à me désaltérer ; le seau n"" 2 en a une, grande aussi, quoique moindre, car il doit servir à mon pot-au-feu; le seau n"" 3, moindre, car il doit servira ma loilette. . . , etc. ; le seau n"" 0, à arroser le pavé de ma cuisine. Supposons que le iS^ seau soit le deri>îer et que, mon imits nr pouvant m fo^irnir davanlarje . je ne jjiiisse m^ en jirO' curer cV autre ; je dis qu'en ces cas chacun des seaux aura une certaine valeur, mais que celle valeur ne pourra être plus grande que celle du dernier. Pourquoi? Parce que c'est celui-là surtout dont la privation peut me toucher. Si, eu effet, le premier seau, celui qui devait servir à ma boisson, vient à être renversé par accident, vais-je crier miséricorde en disant que je suis condamné à mourir de soif?... Il est clair que je ne me priverai pas de boire pour cela; seulement je suis obligé de sacrifier pour le remplacer un autre seau. Lequel? Naturellement, celui qui ni est le moins utile ^ le seau n"" G. Voilà pourquoi celui-là détermine la valeur de

(l) Je dois faire remarquer que la théorie de la valeur exposée ci-dessus se trouve énoncée en ce qu'elle a d'essentiel, dans deux articles que j'ai publiés en septembre et octobre 1881, dans la Revue philosophique, sous le titre significatif de : La j^sychologie en économie politique.

LES PRIX 2o

tous les autres. » 11 ne s'agit ici que de la valeur individuelle : mais supposons que tous les individus en relation d'échange soient dans le même cas, qu'ils ne disposent aussi que de six seaux, le prix véritable de l'eau correspondra, dans ce cas, à Y utilité du sixième seaii^ c'est-à-dire à Vintensité du moindre besoin satisfait pour V eau par cJiacun d\'ux. — Mais cela ne nous dit pas quel sera le prix résultant de cette utilité finale . Le problème du prix reste irrésolu.

Tout le mérite de cette théorie, comme le reconnaît M. Gide, est d'affirmer que la valeur a son fondement dans le désir. C'est un pas vers la théorie psychique des prix, mais un pas bien insuffisant. — Cette analyse des divers degrés d'utilité afférents aux diverses parties d'un même produit nous indique, à la vérité, l'une des causes qui font varier le désir, mais ce n'est pas la seule, ni la plus importante, ni la plus constante. Elle n'agit pas toujours. Toutes les marchandises, toutes les choses utiles, ne sont pas, comme l'eau, décomposables en parties distinctes applicables à des besoins différents et inégaux, et, ajoutons, inégalement répandus dans le public. Essayez donc d'appliquer cette analyse aux articles répondant à un seul besoin, à telle machine, à tel outil très spécial; il faudra ici, pour comprendre le taux du prix et les variations du prix, avoir égard non utilité finale, dont il n'y^ a pas lieu de s'occuper ici, mais au plus ou moins de diffusion, dans le public, du besoin dont il s'agit, et au degré de fortune de ceux qui éprouvent ce besoin. Mais, même à l'égard des articles répondant à des besoins divers et inégaux, les considérations dont je parle s'imposeront toujours. — En deux mots, ce qu'il y a de juste, dans la théorie de l'utilité finale, c'est ce qu'elle emprunte à la psychologie ; et ce qu'elle a d'erroné ou d'incomplet provient de ce qu'elle cherche à s'appuyer surtout sur un fondement objectif, et aussi de ce qu'elle ne tient compte que de la psychologie individuelle, nullement de l'inter-psychologie. — Notons que le producteur, le vendeur, hésitant à fixer

son prix, ne connaît jamais avec cerlilude^ au début du moins, l'inégalité des désirs de son public, non plus que l'inégalité de fortune de ce public, et le rapport de ces deux inégalités. En fait, le négociant n'a que des données plus ou moins probables à ce sujet; il croit plus ou moins aux idées qu'il se fait là-dessus. Et son prix est d'autant plus fixe qu'il y croit davantage. Mais Texpérience rectifie bientôt ses erreurs premières^ et, par tâtonnements, il parvient à découvrir le prix définitif qui lui est le plus avantageux.

— Nous avons supposé que l'article mis en vente est en quantité limitée, momentanément inextensible. Supposons maintenant qu'il s'agit d'un article qui se prête à nue fabrication illimitée, comme à peu près tous les articles mis en vente dans les magasins de nouveautés. Le problème qui se pose ici, au commerçant, monopoleur toujours, se complique encore, parce qu'il renferme deux inconnues, fonctions d'ailleurs l'une de l'autre : quelle quantité dois-je produire et quel prix dois-je adopter pour réaliser le plus grand bénéfice? IPest évident — d'après la pyramide des fortunes dont nous avons parlé plus haut^ — que, à chaque accroissement de la quantité fabriquée, devra correspondre, si Ton veut que toute cette quantité soit vendue, un abaissement du prix, et que, pour j)Ouvoir hausser le prix, il faudra restreindre la quantité mise en vente. Reste à savoir si le prix devra s'abaisser plus vite ou moins vite, d'après les principes précédemment exposés, que ne s'accroîtra la quantité de marchandises à vendre. S'il doit s'abaisser plus vite, il y aura avantage à restreindre la fabrication ; dans le cas contraire, à Tétendre. Or, pourquoi serait-il nécessaire, par exemple, de diminuer le prix des deux tiers pour pouvoir vendre une quantité double ? N'est-ce pas parce que les couches moins fortunées du public auxquelles il faudrait descendre pour trouver les mille acheteurs nouveaux (en sus des mille déjà obtenus par un prix supérieur) se composent d'individus moins désireux de l'article (ou moins confiants),

en même temps qu'ils sont moins riches? On voit qu'on revient toujours à une pesée approximative et à une concurrence de désirs ou de jugements, à des chocs intérieurs de syllogismes implicites ou explicites. Il faut se représenter le cœur de chacun de nous, avec les désirs rivaux et tumultueux qui le remplissent, comme une chambre de députés dont chacun tire de son coté le budget de l'Etat, c'est-àdire ici la fortune disponible de l'individu. Ce sont les plus forts, /es i^liis persuasifs^ qui emportent la plus grosse part. Mais ils se font toujours obstacle les uns aux autres, chacun d'eux trouve opposition à sa propre demande de fonds dans les demandes concurrentes de ses collègues.

Dans ce qui précède, j'ai supposé un négociant qui exerce un monopole et fixe le prix sans avoir à s'inquiéter du prix fixé par des rivaux ; j'ai donc écarté l'hypothèse vraiment invraisemblable, quoique si chère aux économistes, où, tous les privilèges de situation et autres étant supprimés, la concurrence, entièrement libre, entre les producteurs, entre les commerçants, agirait sur les prix pour les abaisser. Mais, dans cette hypothèse môme, la théorie de la valeur ci-dessus indiquée serait-elle inapplicable en ce qu'elle a d'essentiel, et faut-il penser que l'abaissement du prix descendrait, comme l'a supposé Stuart Mill, jusqu'à une limite extrême marquée par le coût de fabrication ou à peu près? Non. D'abord, puisqu'on est en goût de suppositions, pourquoi n'en pas faire une dernière, et non la moins admissible, à savoir que les producteurs s'entendront dans leur intérêt commun pour se retenir tous ensemble sur la pente d'un abaissement aussi désastreux ^. Des accords pareils, sous le nom de trusts ou sous d'autres appellations, se produisent sur une échelle gigantesque en Amérique, et, ailleurs, sur une échelle moindre mais très vaste encore, pèsent d'un grand poids sur les prix de vente et les salaires. Alors

(1) Ce qui précède et une i)artie de ce qui sait est emprunté à ma Loyique sociale.

28 L Ol»POSlTION ÉCONOMIQUE

s'établit un monopole collectir et nous retombons dans le cas précité, celui où le producteur unique fixe lui-même le prix de son produit conformément à la loi de son bénéfice maximum. Au lieu d'un seul producteur, il y en aura 4 0, 100, 1000, qui, associés, se demanderont ensemble jusqu'à quel point, vu le plus ou moins d'intensité et d'étendue des goûts du public et de ses manières de voir, vu aussi le niveau moyen des fortunes, Taccroissement du nombre de achats, obtenu par la diminution du prix de vente, procurerait une augmentation du bénéfice net. Et, de concert, ils arrêteront le prix à cette limite. Bien entendu, puisqu'il s'agit pour eux, avant tout, de lire dans le fond des cœurs et des esprits, ils se garderont bien de heurter de front les habitudes et les opinions courantes du public sur le a juste prix », en élevant trop haut leurs prétentions, au risque de soulever des protestations et de provoquer peut-être des mesures législatives. Aussi ne suis-je pas surpris de voir, dans le livre de M. Paul de Rouziers sur les Trusts américains, que, loin d'abuser de leur liberté d'action, les directeurs de ces grandes industries 'monopolisées Lâchent de plaire au public par la modération de leurs tarifs.

— Cette théorie des prix frappe par son évidence, si on essaie de l'appliquera l'outillage militaire. Le prix maximum auquel un stock de fusils, de cartouches, un vaisseau cuirassé, peuvent être vendus à un gouvernement, dépend : du besoin relatif, comparé à ses autres besoins simultanés, que ce gouvernement a de s'armer ; de la confiance plus ou moins grande qu'il a dans l'efficacité des armes qu'on lui offre; enfin des ressources de son budget ou de son crédit. Sans doute, s'il y a plusieurs États à la fois qui ont envie d'acheter ces armes, le vendeur aura chance de les vendre plus cher, mais seulement si, parmi les nouveaux États compétiteurs, il en est un qui a un plus grand besoin de ces armes, une plus grande confiance en elles et plus de ressources financières. D'un seul État, s'il est très riche et aux

prises avec un besoin très urgent, on obtiendra un prix plus avantageux que de trois ou quatre État concurrents mais moins riches et moins pressés par la nécessité d'armements immédiats \

Un mot seulement du cas, exceptionnel, je crois, oii la concurrence entièrement libre des producteurs se combattant à armes parfaitement égales, se réalise et a pour effet d'abaisser le prix. Jusqu'où descendra le prix ? Non pas jusqu'au coût de production, mais jusqu'au point oîi le bénéfice des producteurs serait moindre que les bénéfices qu'ils désireraient et eî^j)ércraient faire en se livrant à d'autres genres de fabrication, moyennant la vente de leurs marchandises actuelles. Il se peut, dans ce cas, qu'ils aient intérêt à fixer bien au-dessous môme du coût de production le prix de leur article actuel. Cela arrive tous les ans pour les grandes maisons qui veulent se débarrasser de leurs fonds de magasins, ou pour les commerçants malheureux qui liquident. Ceux-ci, forcés de vendre dans un délai déterminé et très bref, abaissent le prix peu à peu jusqu'à ce que la clientèle amorcée s'approche, le désir d'avoir l'article cessant d'être combattu en elle par des désirs plus forts.

C'est, en vérité, extrêmement simple, mais il me semble que, si Ton perd de vue ces idées si tangibles, on ne voit plus rien de clair dans ce sujet si complexe, tandis que, à leur lumière, tout s'explique et se débrouille sans peine.

(l) Faisons remarquer avissi combien, dans Vexeniple choisi, il est clair que la valeur a pour source [>reu)ière rinvention. Toute la valeur d'une arme ne provient-elle pas du cerveau de son inventeur ? Et ne suffit-il pas d'une invention jugée préférable, d'un simple perfectionnement, pour déprécier i^resque entièrement tous les modèles anciens, tous les anciens types de navire ou de fue^il par exemple ? Et si je dis presque, c'est parce que, après tout, l'invention récente ne fait jamais qu'amoindrir l'utilité des précédents et supprimer leur excellence ; et le bénéfice de celle-ci reste acquis au public qui, si les fabricants des allumettes chimiques voulaient les vendre trop cher, se remettrait au briquet. C'est là Texplication de la loi de substitution des besoins très heureusement formulée par M. Paul Leroy- Beaulieu.

sa

EsL-ce tout ? Non. H y a encore bien des cotés importants de la question doîit nous n'avons pas tenu compte. D'abord nous n^avons encore presque rien dit des phénomènes de contagion psychologique qui, intervenant dans les opérations de psychologie individuelle ci-dessus étudiées, ont pour effet de les aiguiller dans une voie qu'elles n^auraient pas prise d'elles-mêmes. Ces désirs et ces croyances que nous avons dit exister dans Tesprit des producteurs ou des consommateurs, et dont nous avons montré le rôle capital comme facteurs du prix, ne restent jamais en contact social inerte, sans agir sur les autres. Il s'opère, de vendeur a client et de client à vendeur, de consommateur à consommateur et de producteur à producteur, concurrents ou non, un continuel et invisible passage d'états d'àme, un échange de persuasions et d'excitations, parla conversation, par les journaux, par l'exemple, qui précède les échanges commerciaux, souvent les rehd seuls possibles, et contribue toujours à régler leurs conditions.

Le prix étant déterminé par des comparaisons de désirs et des jugements, tout ce qui influe sur ces états psychologiques des acheteurs ou des vendeurs éventuels doit être regardé comme facteur du prix. Or, qu'est-ce qui influe ainsi sur les désirs et les jugements, et, par suite, sur les décisions relatives à la conclusion des marchés? D'abord, nous le savons, la vue des objets, la lecture de certaines réclames, de certains prospectus, la connaissance de certains faits extérieurs, — qui agissent, non parce que extérieurs, mais parce que connus, toujours plus ou moins inexactement. — Et il y a aussi, ce qu'on oublie trop, des influences d'un autre ordre, plus subtiles et plus profondes, plus décisives souvent, des suggestions de personne à per-

sonne, soit, avant le marché, dans les entretiens familiers, soit, au moment du marché, entre les deux contractants. Ce dernier facteur du prix, essentiellement personnel, joue un rôle manifeste dans les transactions primitives; et, même de nos jours, il n'a pas cessé d'être visible autant qu'important toutes les fois que le prix ne naît pas fixe, c'est-à-dire ne sort pas tout fait de la volonté en apparence libre, — .en réalité soumise aussi à bien des influences personnelles ou autres — du commerçant. Voyez marchander ensemble un paysan et un marchand de moutons, un maquignon et un amateur de chevaux, ou Ijien un éditeur et un romancier célèbre en discussion sur ia vente d'un manuscrit, le patron d'une usine et le chef d'un syndicat d'ouvriers en grève cherchant à s'accorder sur un nouveau tarif d'heures de travail, etc. Ici, il n'est pas douteux que, toutes choses objectives restant les mômes, le résultat sera différent, parfois très différent, suivant la nature des personnes en présence. C'est par la même raison qu'un traité de paix ou un traité de commerce entre deux nations sera plus ou moins avantageux à chacune d'elles suivant qu'elle aura choisi pour la représenter tel ou tel diplomate. Un propriétaire sait bien que tel de ses domestiques ou de ses métayers excelle à faire de bons marchés, tandis que un autre, non moins intelligent cependant, n'en fait que de mauvais. Il est certain que le don d'être persuasif et convaincant, privilège très mystérieux dans ses sources, se fait sentir avec une force singulière dans les marchés de tout genre, non seulement sur les champs de foire mais dans nos grands magasins môme oii l'on sait récompenser comme il convient l'aptitude très inégale des employés à enjôler le clients

C'est par une série de marchandages^, de luttes entre des

(1) Cet action du commis sur les clients des grands magasins semble n'être pas im facteur du prix, puisqu'ici le prix est prédéterminé. Mais elle peut contribuer à son maintien, à sa stabilité, elle peut contribuer même à le faire hausser plus tard,

(2) Dans ce marchandage, le désir le plus intense, toutes choses égales

32 LOPPOSITION HCONOMIQUE

suggestions personnelles et inégales exercées entre acheteurs et vendeurs, que se forme en partie et s'établit le prix, là où il ne naît pas fixe (à la Bourse, par exemple) ; et j'ajoute que, là où il naît fixe, il n'est en partie que la consécration d'habitudes prises sous l'empire antérieur d'influences analogues, multiples et accumulées. Le taux du prix, le niveau où il se maintient, dépend donc beaucoup du fait accidentel que la supériorité suggestive aura appartenu, dans Yensemble des transactions, aux acheteurs plutôt qu'aux vendeurs ou à ceux-ci plutôt qu'à ceux-là. Accidentel ? pas toujours. N'y a-t-il pas souvent une raison, aperçue ou inaperçue, tirée du rang social, du degré de culture, de la race, qui prédispose toute une catégorie de contractants, dans ses rapports avec une autre, à posséder une persuasivité supérieure ? Et, dans ce cas, le prix qui s'établira ne sera-t-il pas nécessairement, inévitablement, préjudiciable à l'autre classe? — A regarder les choses ce de haut d'une manière superficielle et ontologique, on pourrait voir dans le prix des articles une autorité extérieure et impersonnelle, qui, supérieure aux individus, s'impose à eux et les contraint. Mais, en réalité, quancl on entre dans le détail précis et explicatif, on voit qu'il n'est point de prix qui n'ait été fixé par quelques volontés dominantes qui se sont emparées du marché. Il suffit d'un groupe de marchands de bestiaux entreprenants et roués qui traversent un pays pour y faire subitement hausser ou baisser sans cause extérieure le prix des bœufs ou des moutons; il suffit, à la Bourse, d'une élite de haussiers ou de baissiers pour décider du sort d'nne valeur. Les prix du blé, cotés à la Bourse de

d'ailleurs, aie plus de chance de remporter. De là le préjudice causé aux consommateurs par la prétendue « liberté «de la boulangerie ou de la boucherie. Notons à ce sujet une très juste remarque de Foville. Entre le boucher, et sa clientèle, le marchandage est possible, mais Tardeur est inégale des deux parts. « Songez que c'est son budget tout entier qui est en jeu- et que cela n'est qu'une partie du budget de Tautre. L'attaque, dans chaque cas particulier, sera donc plus ardente que la défense et nous finirons par capituler ».

Londres ou de New-York au résultat du conflit entre deux armées de spéculateurs à la hausse ou à la baisse, commandées par des chefs connus et inégalement influents, font la loi au monde entier. Et dès le début de révolution commerciale, il en a été ainsi. Les acheteurs et les vendeurs se sont toujours réglés — dans une région d'abord très circonscrite, puis de plus en plus étendue — sur un prix fixé par la pression prépondérante dè quelques gros marchands du voisinage.

Dira-t-on que cette influence d'un prestige personne), d'une fascination spéciale et perturbatrice, sur la détermination des prix, va en dimiauant? Il semble, au contraire, qu'elle grandit avec les moyens d'action, presse, télégraphe, téléphone, que le progrès de la civilisation prête aux individus influents. Le boniment des charlatans de foire ne s'étend pas plus loin que le rayon de leur voix; celui des charlatans de Tannonce et de la réclame va chercher ses dupes dans une immense région. A la vérité, la véhicule le plus puissant des influences personnelles, la conversation, exerçait jadis, sous la forme des marchandages entre acheteur et vendeur et des causeries entre clients du même magasin, une action directe sur le prix, qui a été en s'afTaiblissant, du moins dans les transactions courantes. Dans un canton rural, c'est après discussions que le prix est fixé ; et, comme là tout le monde se connaît, les acheteurs ne tardent pas à s'informer les uns les autres du prix consenti par les divers marchands de la localité^ ; ce prix tend de la sorte à

(4) S'il est vrai que la conversation joue un rôle prépondérant dans la fixation des prix, on en aura la preuve en constatant que le domaine d'un même prix reste en général renfermé dans le domaine d'un même idiome, et que, passée la frontière de deux langues, le prix change plus ou moins. Toutes les conversations qui ont lieu en même temps dans la même langue, peuvent être considérées comme les mailles d'un même tissu, liées les unes aux autres solidement. Les divers tissus de conversation qui se juxtaposent ainsi en Europe ont bien aussi un lien entre eux, mais infiniment plus lâche ; quelques points de couture seulement. Sans les journaux, qui, échos internationaux les uns des autres, ensemencent des mêmes sujets de conversation, pour une bonne part, tout un continent ou le monde entier en dépit de la diversité des langues, les llssus dont je

Tarde. — Psych. éeon. II. — 3

s'uniformiser dans cette petite région. Mais, plus tard;, quand le commerçant s'adresse au public et non aux clients ul singulis, son prix^ publié par les annonces, naît fixe et nait uniforme. S'il ne naissait pas uniforme, d'ailleurs, ce n'est pas par la conversation qu'il le deviendrait, les clients d'un môme magasin ne se connaissant presque jamais. La conversation, donc, devient ainsi de plus en plus étrangère, par son action directe, à la fixation et à Tuniformité du prix. Mais il n'en est ainsi que dans les menus achats quotidiens ; dans les grandes affaires, d'où découlent les autres, Tiiifluence personnelle reprend ses droits. Et, même en ce qui concerne les prix courants, la conversation a une action indirecte qui va se développant. Si les hommes civilisés ne causaient pas entre eux, sur des sujets de plus en plus variés, et si le cercle des interlocuteurs possibles, de plus en plus divers, ne s'élargissait p:is |>eu à peu aux dépens de toutes les barrières des langues, des races, des classes, des États, on ne verrait pas les courants de mode se répandre, les mêmes goûts, les mômes désirs d'achat, se propager sur tout un continent et permettre à la grande industrie et au grand commerce de déployer leurs ailes. Le négociant ne pourrait s'adresser par la Presse à son public^ c'est-à-dire à une clientèle étendue ayant des besoins semblables, si ce public n'existait pas, et il n'existe que parce que certains caprices, d'abord individuels, sont parvenus à se communiquer d'individu à individu par l'exemple muet ou l'exemple verbal, par ce dernier surtout.

C'est surtout en contribuant à former, à préciser, à généraliser Tidéal àn juste prix que la conversation agit indirec-

parlo seraient absolument détachés les uns des autres et n'auraient rien de commun. Mais cette similitude partielle que la presse établit entre les conversations des div^erses lang-ues ne va pas jusqu'aux conversations d'ordre privé, d'où procèdent la plupart des prix. Ici la dilférence des idiomes crée un hiatus difticile à franchir.

temenlsur \^ prix réel des choses. Alimentée incessamment et attisée par les journaux, par les livres, par les théâtres, par la vie, elle donne naissance à l'opinion publique, qui oppose aux prix, aux salaires existants, les prix, les salaires qui devraient exister^ conformément à certains principes en vogue. Or, Fidée du juste prix, qui a plané de tout temps au-dessus des marchés, a toujours exercé sur le prix réel une puissance attractive qui tend à amoindrir Técart des deux. Cette attraction peut se comparer à celle du droit natierel sur le droit civil à Rome ; à cela près qu'elle s'est exercée aussi souvent dans un sens conservateur que dans un sens progressiste. Là où règne le respect filial ou superstitieux de la u sagesse antique >:> le prix ancien tend à paraître plus juste que le prix nouveau. De là Taclion, signalée par Stuart MilL, de la coutume sur le prix. Loin d'être perturbatrice^ comme elle Test aux yeux des économistes persuadés que le prix soi-disant déterminé par l'offre et la demande est seul normal, elle doit passer pour Tinfluence la plus légitime parmi des populations régies par un idéal archaïque et coutumier. Au moyen âge et jusqu'au xvi"" siècle, tout ce qui, en fait de prix ou de salaires, s'écartait des habitudes séculaires, était réputé arbitraire et injuste, et l'idéal consistait à revenir le plus possible au passé. Au contraire, à une époque comme la nôtre, éprise de nouveauté, le juste prix, c'est le prix de demain, celui où semble tendre la progression de certains tarifs ou la diminution de certains autres. Dans le premier cas, l'idée du juste prix agit donc comme un frein qui s'oppose aux changements ; dans le second cas, comme un aiguillon qui les accélère^.

(1) Dans la Bévue cT Économie politique d'avril 1899, je lis le résumé d'un article allemand su?" le mouvement des />r/^ au Japon. J/auteur est surpris de constater rfue « malgré Taccroissement de la richesse et Tétat stationnaire du stock monétaire, les prix tiaussent », tandis que, d'après les prindj^es classiques, ils devraient baisser. — Le critique de la Revue cV écono7nie politique^ répond, il est vrai que cela peut tenir à ce que « le Japon s'incorpore de plus en plus à l'économie mondiale... de sorte que la havtsse des prix s'expliquerait par le fait que le stock monétaire des autres

C'est surtout sur le prix des services, sur les salaires et honoraires de tout genre, que Tinflaence du juste prix sur le prix réel se fait sentir. Elle a eu certainement pour effet, dans notre société égalitaire, de faire baisser les gros traitements et hausser les petits. M. Paul Leroy-Beaulieu remarque très justement, que le salaire est plus variable d'un lieu à Tautre et plus fixe d'une époque à l'autre que le prix de n'importe quel article. Remarquons, en passant, la singulière importance de ce fait. Le marche des services, disons-nous, est toujours moins étendu et va s'élargissant moins vite que le marché des produits ; et il en est ainsi, d'abord, parce qu'il est bien plus facile aux marchandises de se déplacer qu'aux hommes de changer de domicile. Il y aura donc toujours plus d'inégalité entre les salaires des ouvriers des divers pays qu'entre les prix des marchandises. Par suite, les pays où les rémunérations quelconques sont le plus élevées, sont exposés à être inondés de produits étrangers, à moins que le plus haut prix du travail ne soit compensé par sa productivité plus grande ou que les barnations vient s'ajouter au stock monétaire national offert en échange des marchandises de son marché » (p. 765). Mais cette hypothèse est toute gratuite et contredite par les faits. La monnaie ein-opéenne ne concourt pas avec la monnaie japonaise pour Tachât des céréales japonaises : or, les céréales japonaises ont haussé de prix au Japon quoique la « culture se développe dans une proportion iuipor tante ». Une seule explication est possible : c'est que les Japonais, pour les prijc comme pour tout le reste, se sont mis à la mode européenne autant qu'ils ont pu. — Autre exemple. Je lis dans une publication de VOffice du Lravail que la suppression du droit d'entrée de 7 francs |)ré levée sur les blés étrangers importés en France n'a eu pour conséquence une diminution du prix du pain que dans quelques villes et au bout de quelques mois. Gouunent expliquer autrement que par le pouvoir de l'habitude, de la conformité à l'usage, aux précédents^ cette extraordinaire continuation de prix exagérés portant sur une denrée de première nécessité ?

L'ouvrier d'autrefois ne desirait habituellement que le salaire réglé par la coutume, le salaire uniforme et toujours le même. Ou du moins, il croyait que celui-ci était le juste prix, môme en en désirant un autre. W en était de même de son petit patron, dont le bénéfice n'était pas moins stationnaire et traditionnel. — A présent l'ouvrier 6/é.«?//'P le salaire le plus fort possible et considère que le juste prix est ce prix )naxiinum. — Et de qui a-t-il appris à concevoir ce désir et cette croyance ? 11 l'a appris en voyant son patron, son grand patron, désirer les bénéfices les plus grands possibles et se persuader qu'il y a droit.

rières de douanes n'arrêtent les marchandises extérieures aux frontières. Mais la première de ces deux exceptions ne saurait être que passagère : comment croire que la productivité supérieure du travail ira toujours croissant, en Angleterre ou en Amérique, autant que le prix de la journée d'ouvrier ? Il ne restera donc d'autre moyen de combattre l'invasion étrangère que la protection douanière — qui elle-même est de plus en plus repoussée par l'assimilation internationale. De là un problème des plus anxieux.

Mais demandons-nous quelle est l'explication du fait signalé par M. Leroy-Beaulieu. La raison en est, dit-il, que le travail « celte marchandise d'un caractère particulier », est influencé « non seulement par des motifs d'ordre économique » mais encore « par des motifs extra-économiques ». C'est reconnaître l'importance des notions et des conceptions idéales dans la formation des prix et la nécessité d'y avoir égard. — C'est reconnaître aussi la prédominance de l'esprit de coutume , même à notre époque de crise. Le môme auteur dit ailleurs : « Pour le travail et sa rémunération il faut souvent tenir compte d'un élément particulier important qui ne joue aucun rôle pour les autres marchandises : Télément moral ou éthique. » Il serait plus exact, je crois, de dire que cet élément joue un rôle plus grand dans la fixation des salaires que dans celle du prix des marchandises. D'ailleurs, comment nier l'action de ridée que chaque époque ou chaque pays se fait sur la justice en fait de prix? A quel genre de consommation la morale est-elle donc tout à fait étrangère, si l'on entend par morale la règle supérieure et profonde de la conduite en vertu des convictions et des passions majeures qui mènent la vie?Et5 si l'on fait abstraction de ces convictions et de ces passions dominantes, qui, sourdes ou conscientes, sont les forces sociales et individuelles par excellence, qu'explique-t-on en économie politique ?

Le trust qui a monopolisé l'industrie du pétrole en Amé-

rique. Standard OU Company ^ a fait baisser le prix des pétroles, avi lieu de le faire hausser. Pourquoi ? Est-ce la concurrence ici, — ce que les économistes appellent ainsi, c'est-à-dire la rivalité d'établissements différents — qui a eu ce résultat, si excellent pour le consommateur? Non, puisqu'il n'y avait plus de rivaux à redouter. Mais il y avait à craindre Vojjinion publique.^ animée contre les trusts, et qui aurait j ugé révoltante leur oppression ; et la menace de lois contre ces associations a été l'obstacle intérieur, V obstacle psychologique ^ qui. mieux que la concurrence extérieure, a eu cet heureux elïel. — Ainsi, c'est le pouvoir législatif, ici, qui tient en échec les monopoleurs. 11 n'est donc pas vrai que l'intervention des règlements lépi^latifs dans la fixation du prix ou dans la production industrielle soit inutile ou illégitime. Il n'est pas vrai que de soi-disant a lois naturelles » agissant providentiellement dans l'intérêt du public dispensent de faire des lois civiles et soient toujours préférables à celles-ci.

On a beau dire, avec J. B. Say, que « la valeur nalnreile d'un service est le prix auquel on pourrait l'obtenir s'il était livré à la plus entière concurrence », on ne peut méconnaître que le prix déterminé par les enchères publiques n'est nullement le prix le plus juste ni même toujours le plus avantageux pour le public. Si toutes les fonctions publiques étaient données aux enchères, beaucoup d'entre elles seraient gratuites ou ridiculement rémunérées, ce qui •en exclurait les gens sans fortune, souvent les plus dignes, et exposerait les titulaires à de dangereuses tentations.

Les économistes, en considérant comme le prix naturel ou normalXe prix auquel aboutit la concurrence la plus libre, la plus effrénée, ont cru éliminer de la sorte l'idée gênante du jtiste prix. Mais, en réalité, ils n'ont fait que justifier ainsi les prix réels précisément, les plus abusifs souvent, formés sous l'empire tyrannique du plus fort. Et le malheur est que cette manière de voir, qui est elle-même, au fond, un

manière inconsciente de concevoir le juste prix tout en Je niant, exerce, par là, une certaine action, non des moins regrettables 5 sur le prix réel. Quand tout le monde est persuadé, sur la foi d'anciens économistes, que le prix automatiquement déterminé par ce le libre jeu de l'offre et de la demande » est la justice même, il n'est pas douteux que cette croyance générale contribue à laisser s'établir sans protestation, voire même avec l'assentiment général, des prix exorbitants ou des prix infimes que la conscience publique eût repoussés en d'autres temps. Les honoraires de certains praticiens, les bénéfices de certains négociants, n'ont pu s'élever comme ils l'ont fait qu'à la faveur des théories économiques régnantes ; et, inversement, les salaires de certaines industries , — à une époque déjà éloignée de nous, en Angleterre notamment, entre 1830 et 18(>0. — se sont abaissés, par suite de la même cause, plus qu'ils ne seraient descendus sans la vulgarisation de ces idées. — De même, si tout le monde était convaitîcu, avec Karl Marx (première manière) que le juste prix des marchandises se mesure au nombre d'heures de travail employées à les fabriquer, on verrait les prix tendre à se rapprocher de cet idéal, tout contraire qu'il est aux tendances générales ^.

11 importe donc grandement d'avoir égard à la formation de l'idée du juste prix, puisqu'elle est un des facteurs

(1) A tort on m'objecterait que Tidée du juste prix est incompatible avec la notion toute subjective de la valeur des choses. Dans les pays, il est vrai, et aux époques où les prix ne changent presque pas, le prix de chaque chose, sa voleur devient une qualité qui lui est inhérente aux yeux de tous comme son volume ou son poids, quelque chose (ï'objeclif essentiellement. Aussi Ashley remarque-t-il que la valeur- aux yeux de saint Thomas d'Aquin, avait ce caractère : elle était chose « attachée à Tobjet, existante soi-même, qu'on le voulut ou non, dont on devait recon-

naître la réalité intrinsèque. » La doctrine du juste prix était toute pénétrée, en droit canon, de cette illusion réaliste. Mais est-ce à dire que, au point de vue, seul vrai, de la subjectivité de la valeur, la notion du juste prix perde tout fondement ? Non. C'est ainsi que Tidée d'une harmonie des couleurs ne perd rien de sa vérité parce qu'on a découvert que la couleur est chose purement subjective.

40 L OPPosrnoN économique

essentiels du prix réel. Pourquoi cette idée est-elle si obsédante ? Pourquoi esl--il impossible, quoi qu'on fasse, de réiiminer, soit en la proscrivant comme une chimère métaphysique, soit en la confondant avec la réalité du prix stable toujours, au fond, imposé par le fort et subi par le faible ? N''est-ce pas parce que le sentiment de la sympathie de rhomme pour Thomme naît des contacts mômes qui mettent en lutte Thomme avec l'homme, et s'alimente de tous les rapports de la vie sociale? Si les amours-propres et les orgueils s'affrontent, si les intérêts s'opposent, les sensibilités s'harmonisent, en se rapprochant ; et c'est par la conversation surtout, par la transfusion mutuelle des états d'âme, que ce rapprochement a lieu. De là cette habitude constante de se comparer entre eux, de se mirer mentalement les uns dans les autres, qui fait que les hommes sont à la longue possédés par l'idée que les avantages d'une affaire doivent être partagés également entre les parties contractantes. Ce partage égal des avantages, ou aussi bien des désavantages, est un optatif majeur que suggère nécessairement la vie de sympathie imilative. Le négociant ou l'industriel le plus égoïste, au moment oii il va imposer un prix ou un salaire inique à quelqu'un qui sera forcé d'y consentir, ne peut s'empêcher de songer à l'appréciation de sa conduite par un spectateur impartial. Or, le prix est regardé comme juste par un spectateur impartial lorsqu'à ses yeux les deux parties contractantes trouvent dans l'affaire, en échange d'un service égal ou d'une peine égale, un égal avantage, c'est-à-dire la satisfaction de désirs également intenses, quoique dissemblables, ou l'assurance inégale de satisfaire des désirs inégaux mais de telle manière qu'il y ait compensation entre l'assurance plus grande d'un désir moindre et l'assurance moindre d'un désir plus fort. Je ne prétends pas que le spectateur impartial ait conscience du calcul psychologique que je lui prête, mais il le fait sans s'en douter.

Comme exemple de la compensation dont il vient d'être question, citons le salaire de Touvrier comparé au bénéfice de son patron. L'ouvrier est certain de toucher son salaire hebdomadaire ou mensuel, le patron n'est pas sûr de toucher son bénéfice, simplement probable. Aussi serait-il injuste que le bénéfice espéi é de celui-ci ne fût pas supérieur au salaire assuré de celui-là; mais la distance entre les deux, pour que la Justice soit respectée, doit diminuer à mesure que l'espérance du patron se rapproche davantage de la certitude de l'ouvrier, et. quand le patron est à peu près aussi sûr de son bénéfice que l'ouvrier de son salaire, ce qui est le cas de beaucoup de petites industries rurales, la justice exige que ce salaire et ce bénéfice soient à peu près égaux, comme il arrive d'ordinaire. Inversement, à mesure que le bénéfice de l'entrepreneur devient moins certain, c'est-à-dire à mesure qu'on s'éloigne des conditions de la fabrication primitive et qu'on avance dans la voie de la grande, de la plus grande industrie, travaillant pour une clientèle de plus en plus vaste, de moins en moins personnellement connue et fidèlement attacliée, il est juste que l'écart aille en grandissant entre le bénéfice aléatoire visé par le patron et le salaire régulièrement touché par l'ouvrier. — Est-ce à dire que cette progression doive se poursuivre toujours? Non, car il est à remarquer que, passé une certaine limite, l'agrandissement du marché, au lieu d'augmenter l'incertitude du grand industriel, diminue son aléa, par le progrès des informations de tout genre, des statistiques, des nouvelles télégraphiques, des signes extérieurs qui finissent par ne plus laisser de doute, dans beaucoup de cas, sur l'étendue et l'intensité de la demande dans un marché donné, et, par suite, sur le chiffre du gain futur. S'il est vrai qu'il en soit ainsi et que le prolongement de notre évolution économique doive ramener les chefs des grandes industries monopolisées, des trusts américains ou autres, à cette quasi certitude du bénéfice attendu qui carac-

42 LOPPORITION ÉCONOMIQUE

térisaiL Tarlisan du moyen âge, la justice exigera que ces géants de la machinofacture cessent d'engloutir des gains exorbitants. Aussi devront-ils, pour ne pas révolter la conscience publique, mettre un frein volontaire et prudent à leurs appétits et se contenter — comme ils le font déjà en Amérique — d'un bénéfice raisonnable^ c'est-à-dire pas trop cyniquement léonin.

Bien entendu, il ne saurait être question d'abaisser jamais, sous prétexte de justice, le bénéfice du chef d'industrie de l'avenir au niveau du salaire de ses ouvriers, comme s'il s'agissait d'un forgeron de campagne qui travaille avec un apprenti. Nous savons, en effet, que le chef d'industrie moderne est souvent, en même temps qu'un surveillant de travaux et un capitaliste, une sorte d'inventeur. Comme surveillant, il peut n'avoir droit qu'à un salaire égal au salaire moyen de ses ouvriers; mais, comme capitaliste, il a droit à un prélèvement d'intérêt; et, comme inventeur — si du moins il peut être réputé tel à quelques égards — il peut légitimement prétendre à une rémunération tout à fait à part. Mais il faut reconnaître que, le plus souvent, il exploite les inventions d'autrui, et que la seule idée qui lui appartienne en propre, celle de les avoir importées ici ou là, dans telle ou telle condition, est assez simple, sinon assez facile à réaliser.

Quant à l'inventeur proprement dit, il est fort mal aisé de dire quel est le prix de son invention. C'est là un des points les plus délicats et les plus importants de la théorie de la valeur. — N'oublions pas qu'une invention n'est, après tout, qu^un entre-croisement d'imitations dilférentes qui se sont fécondées mutuellement dans un cerveau ; un inventeur a donc eu pour collaborateurs tous les auteurs des inventions élémentaires qu'il combine en une conception nouvelle, et, à vrai dire, tout le genre humain, immense taillis sans lequel ces baliveaux épars ne seraient pas sortis de terre. Par suite, l'homme de génie serait mal venu à prétendre

échanger le secret de sa découverte contre im prix égal au montant total des richesses que Texploitation de son idée vaudra à riiumanité, sa mère et sa collaboratrice.

A vrai dire, il est impossible de trouver un fondement objectif quelconque au prix d'une invention qui vient de naître. Que valait l'invention de Watt au moment où il Ta conçue ? Quel était son juste prix et quel était le prix maximvim qu'il en pouvait demander?

On ne peut répondre, évidemment, en se fondant sur le nombre d'heures de travail, — inconnu de Watt lui-même, d'ailleurs — que ce grand homme aurait employées à découvrir le principe de sa machine. On ne peut répondre davantage en se fondant sur Tétendae — encore conjecturale — des services que rendra cette idée, ni sur la durée — non moins problématique — de ces services. On ne peut trouv^er les éléments d'une réponse — car il en faut une — que dans Tétat d'âme de Tinventeur et celui des compétiteurs à l'achat de son invention . Le prix maximum qu'il pourra obtenir d'eux dépendra du degré de la foi qu'ils ont dans les bénéfices à tirer de l'invention offerte, combiné avec Tintensité du désir d'acquisition qu'ils éprouvent, et avec la fortune dont ils disposent. Mais ce prix maximum sera supérieur au juste prix, la demande de l'inventeur sera excessive et injuste si, par hasard, en son for intérieur, il a une foi beaucoup moindre dans le succès et Tutilité de son idée et un désir beaucoup moindre de la retenir en sa possession exclusive pour l'exploiter soi-même. Un spectateur impartial, pouvant, par hypothèse, lire dans les âmes des contractants, dira alors que l'inventeur a abusé de la situation. Le juste prix, ici manifestement, comme partout en réalité, n'est définissable qu'en termes psychologiques. Et il en est de même du prix réel, que l'idée du juste prix sert en partie à déterminer.

Il s'agit toujours, dans un cas comme dans l'autre, de mettre en balance des poids de désir et de croyance sem-

4i L'OPPOSITION ÉCONOMIQUE

blables ou différents, égaux ou inégaux. Seulement, il s'agit tantôt d'une comparaison à établir entre les désirs ou les croyances dissemblables d'un même individu , tantôt de comparer des désirs ou des croyances semblables d'individus différents. Quand un vendeur privilégié, ou un syndicat de vendeurs, gouverne le marché, et ne se laisse guider que par Tégoïsme pur, abstraction faite de tout sentiment sympathiquCj dans la fixation du prix, il se décide en vertu d'une pesée approximative des doses de croyance et de désir qu'il suppose exister à la fois dans le cœur de racheleur qui, vu sa fortune, se trouve sf/r la limite dont nous avons parlé plus haut, et il demande le prix le plus fort que ce dernier sera disposé à donner, c'est-à-dire un prix tel que le désir de retenir cette somme d'argent soit presque égal en lui au désir de posséder l'objet en vente. Mais, quand le spectateur impartial intervient, il juge cette demande abusive parce que, comparant, lui, les désirs et les croyances du vendeur avec les désirs et les croyances de Tacheteur, il regarde comme juste le prix qui donnerait une satisfaction égale aux deux.

C'est assez parler du juste prix, dont les variations multicolores et rinfluence si étrangement inégale sur le prix réel nous entraîneraient trop loin. Il suffit d'avoir indiqué la clef d'explication qui s'applique à tous ces changements. Mais je ne puis terminer cette exposition de la théorie psychologique dos prix sans avoir fait toucher du doigt, par un exemple, encore une fois, l'impossibilité de rendre compte des prix réels par des considérations purement objectives. Nul ne peut nier Tinfluence des ventes à terme, à découvert, faites à la Bourse par des spéculateurs financiers, sur les prix de vente du commerce. C'est là un des grands facteurs du prix des céréales, aussi bien que du coton, des lainages, des

matières premières en général. Or^ ici, que signifie la loi de Toffre et de la demande, dans la mesure vague oîi elle s'applique ? Elle signifie que le prix des marchandises est déterminé non pas par les quantités réelles des marchandises offertes ou demandées, mais par leurs quantités supposées. Ce n'est point Tinsuffisance ou la surabondance réelle de la récolte du blé, dans une année et dans une région données, qui fait hausser ou baisser le prix du blé, c'est l'opinion répandue dans le pubHc, le plus souvent par des mensonges de Presse financière, et surtout par des manœuvres frauduleuses de Bourse, relativement à cet excès ou à ce déficit. 11 se vend dans les Bourses de commerce, souvent, en quelques semaines, sous forme de marchés à terme, des quantités de blé imaginaires six ou sept fois plus fortes que la quantité de blé réellement emmagasinée. Et cette quantité réelle est, pour ainsi dire, noyée dans le flot du blé chimérique qui contribue à la détermination de son prix. Le prix du blé réel est à la merci du blé imaginaire dont le prix est fixé, avant la venue même du blé réel, escompté d'avance suivant le miroitement de ses mille degrés de probabilité spécieuse ou fictive, par les spéculateurs des principales Bourses du monde. En général, s'il faut en croire des spécialistes ^ qui apportent force documents à Tappui de leur thèse (combattue fortement, il est vrai), la lutte des spéculateurs à la baisse et des spéculateurs à la hausse du prix, c'est-à-dire des vendeurs et des acheteurs à terme, tournerait à l'avantage des premiers, qui sont de grands capitalistes internationaux se solidarisant et se concertant facilement. Aussi, disent-ils, le prix du blé, du coton, de la laine, etc., de toutes les choses les plus nécessaires à la vie, est-il en

(1) Voir dans la Revue créconornie politique (1898) plusieurs articles intéressaats de Charles- Williams Smith sur la spéculation internationale sur les ma7*chanclisps sur les fonds publics, où l'auteur tend à prouver (et prouve par une surabondance de documents) que les marche's à teryne sur des marchandises imaginaires^ par exemple sur le blé, ont pour effet de faire baisser le prix au détriment des producteurs. En sens contraire, Paul de Rouziers, sur les Trusts américains [Les industries monopolisées^ 1898).

réalité déterminé, non par une prétendue loi naturelle qui fonctionnerait automatiquement comme les lois deTéquilibre des liquides, mais par la volonté prépotente d'une centaine de grands financiers qui imposent à des millions de producteurs de blé, de coton, de laine, etc., des prix souvent désastreux.

Les économistes, qui signalent ces dangereux effets de la spéculation de Bourse, ont Thabitude de la condamner (quand ils la condamnent) pour une assez mauvaise raison ; parce que, disent-ils, ces marchés à terme relatifs à des marchandises fictives ont pour eflet de fausser ou d'empêcher la détermination a normale » du prix des marchandises par le fonctionnement de la loi de Totfre et de la demande. Ils ne voient pas que, dans les cas de ventes à terme, Tinfluence de Tolfre et de la demande intervient encore, et que dans ce cas, comme dans tous les autres, même réputés normaux, il s'agit toujours de Tolfre ou de la demande qu'on croit existe?''^ et non de celle qui existe réellement.

Avant l'extension des marchés et Tinstitution des Bourses, il n'y avait pas de ventes à terme pour fixer tyranniquement le prix du blé. Mais est-ce que le prix du blé, sous l'ancien régime par exemple, était déterminé par Tinsuffisance ou la surabondance réelle du blé dans une région donnée, ou à une époque donnée ? Non. A cette époque, oîi Ton était fort mal renseigné, où l'on ne connaissait que les moissons de son village, on jugeait de l'abondance ou de la disette d'après la quantité de blé apportée sous la halle de la petite ville voisine. Il suffisait alors à quelques accapareurs (car il y avait alors des accapareurs, comme il y a aujourd'hui de grands banquiers joueurs de Bourse), de drainer les moissons d'une ou deux communes, ou d'emmagasiner leurs propres récoltes (c'est là le cas des grands propriétaires) pour créer l'apparence d'une disette toute artificielle, d'où n'en résultait pas moins, comme si elle eût été réelle, une hausse prodigieuse du prix du blé.

La différence entre ce passé et notre présent, est qu'alors la spéculation le plus souvent triomphante était à la hausse^ ruineuse pour le consommateur^ tandis qu'à présent ce sont, nous dit-on, les spéculateurs à la baisse qui ruinent les producteurs.

Notre explication du prix étant exposée, il nous sera facile de critiquer à sa lumière la* fameuse loi de V offre et de la demande qui a été regardée si long temps comme la clef d'or de la théorie de la valeur. Cette loi est une formule à la fois Vcigue et commode, — commode parce qu'elle est vague, et de là son immense succès — de la manière dont s'o[)èrent les variations des prix ; mais elle ne donne nullement la cause de ces variations. Par exemple, à la Bourse, on voit toujours que, quand une valeur est offerte par un plus grand nombre de vendeurs, elle baisse, que, quand elle est demandée par un plus grand nombre d'acheteurs, elle hausse; (sans qu'il y ait, d'ailleurs, la moindre proportionnalité entre l'augmentation de la demande ou de l'offre et le degré de la hausse ou de la baisse). Mais la question est de savoir pourquoi, aujourd'hui plutôt qu'hier, à 4 heures du soir plutôt qu à midi, le nombre des offreurs s'est trouvé accru ou celui des demandeurs ; et pourquoi, ce qui ne revient pas au même, le désir des uns ou des autres s'est augmenté jusqu'à tel ou tel point. C'est précisément à cette question que j'ai tâché de répondre.

Pourquoi, par exemple, pendant que l'ensemble des produits et d'abord le blé baissaient de prix sans interruption, de 1874 à 1887, le prix des bestiaux, des viandes importées même, du beurre, du lait, s'élevait-il ou se maintenait-il? Cependant le nombre des bêtes à cornes augmentait bien plus rapidement, certes, que la population. Si

donc le besoin de manger de la viande eût été le même qu'autrefois, la viande, beaucoup plus ofTerte, aurait dû s'avilir comme le blé. Mais l'accroissement du besoin de manger de la viande a fait contrepoids à Taugmentation de ToCfre. Et vous croyez m'avoir expliqué la hausse du prix de la viande en me disant que la demande de viande a augmenté ? Mais pourquoi ce besoin de manger de la viande s'est-il développé? V'oilà ce qu'il s'agit de savoir, car c'est là la vraie cause de cette exception à la baisse générale des prix de 1874 à 1887. En faisant cette recherche, on verrait facilement que les vrais « facteurs » de cette propagation des habitudes carnivores et, par suite, du prix de !a viande, sont des idées et des diffusions d'idées : l'idée, démontrée par des savants, que la viande contribue plus qu'une nourriture exclusivement végétale à fortifier les bras de l'ouvrier; l'idée que tous les hommes sont égaux, d'où le penchant redoublé à copier ses supérieurs, en mangeant de la viande comme eux, etc. ; 1 idée que l'ouvrier a droit à un certain confort, dont la nourriture animale, y compris le lait et le beurre, fait partie, etc. En d'autres termes, c'est parce que X étalon de vie s'est élevé que le prix de la viande a haussé.

L'offre, dans les deux sens indiqués, (nombre des offreurs ou intensité de leurs désirs), aura beau augmenter, si Ton ignore cette augmentation dans le public du marché (je ne dis pas à la Bourse, où cette ignorance est plus malaisée^), le prix n'en sera point diminué. Elle aura beau diminuer, si Ton ignore cette diminution, le prix n'en sera point accru. La demande, dans les deux sens en question, aura beau augmenter ou diminuer, si l'on ignore cette aug-

- (1) Encore y a-t-il des cas où, dans la même séance de Bourse, au même instant^ la môme valeur se vend à des prix très dilférents. Gela s'est vu à la Bourse de New-York, le ip mai 1901, au moment d'une crise provoquée parle duel de deux trusts. Les demandes d'achat se succédaient avec une telle rapidité que les agents de change n'avaient plus la possibilité d'établir une cote ; « et des valeurs se vendaient à 700 dollars dans un coin du hall, que dans un autre coin, à la môme minute précise, on pouvait avoir

pour 400 dollars... »

menlalion ou celte diminution, le prix ne variera point. C'est donc seulement en tant que comiues que les variations de l'offre et de la demande agissent sur les variations du prix. Mais elles sont le plus souvent très mal connues.^ assez souvent môme imaginaires. N'importe, c'est leur augmentation ou leur diminution crue^ imaginée, et non leur augmentalion ou leur diminution réelle, qui est efficace. Et en quel sens est-elle efficace ? Est-ce que le vendeur qui croit — sur la foi d'une nouvelle de Bourse ou de journal — que la demande d'un article ou sa possession a doublé va, immédiatement, être amené pour ainsi dire par force à exiger un prix deux fois plus fort de cet article ? Pas le moins du monde. D'abord, remarquons que, s'il est seul a avoir connaissance de cette augmentation de la demande, si les autres possesseurs de Tarticle et les acheteurs présumés l'ignorent encore^ personne ne consentira à lui payer ses marchandises un centime de [)lus. Il faut donc que son exigence trouve à s'appuyer sur la croyance, pareille à la sienne, des autres vendeurs et des acheteurs, croyance qui est très inégale, très faible chez les uns, très forte chez les autres, et qui porte sur une augmentation très exagérée chez les uns, très inférieure à la réalité chez les autres.

Dira-t-on que, du pêle-mêle de ces estimations si diverses, il se dégage une moijenne qui, fatalement, détermine le prix, comme un abaissement de la température détermine le niveau du mercure dans le thermomètre? C'est l'hypothèse la plus gratuite et la plus invraisemblable. L'observation, dans la mesure où Ton peut observer ces choses, montre que, dès la première information parvenue à l'un des vendeurs ou à Tun des acheteurs, il y a diffusion imitative de cette nouvelle et de la foi en elle parmi le public du marché (parmi le monde de la Bourse, par exeniple) et qu'avant peu il s'établit un même niveau de croyance à peu près unanime et à peu près égale momentanément, qui est, non pas la moyenne d'évaluations spontanément formées, mais la géné-

Tarde. — Psych. écoa. II. — 4

ralisalion d'une évaluation individuelle imposée par le prestige du nom 5 de lu fortune, de Tautorité personnelle, et d'ordinaire beaucoup plus optimiste ou beaucoup plus pessimiste que ne le serait la moyenne si la plupart des hommes étaient abandonnés aux inspirations de leur jugement individuel. Les entraînements de l'exemple les font dévier de ce point et s'arrêter bien au-dessus ou bien au-dessous.

Maintenant, \ ojJÎ?iio?i ^ s'étant fixée à un certain niveau relativement aux variations de ToCTre ou de la demande virtuelles ail prix aciuelj tout le monde sent que ce prix doit varier aussi. Pourquoi? Parce que la fonction du prix est précisément d'établir l'équation de ToCfre et de la demande réelles entendues au sens du nombre des choses effectivement offertes et du nombre des demandes effectives, c'està-dire des ventes et des achats ; car c'est le jorix qui i^ègle la haiiteii.r des deux. Dès lors, le problème qui se pose à tous, c'est, — puisqu'on croit que l'équilibre entre l'offre et la demande au prix actuel vient de se rompre — de le rétablir au plus tôt. Et comment le rétablit-on? En tâtonnant. Un vendeur prend Tinitiative de proposer un prix un peu différent du précédent, et ce prix a pour effet de faire varier l'offre et la demande ; mais, il est bien rare que, du premier coup, l'équilibre soit atteint : il faut, auparavant, traverser une petite crise d'oscillations du prix, comme il s'en voit à toutes les séances de Bourse un peu agitées.

Or, quels sont les caractères propres du prix qui établit l'équation dont il s'agit? Là est le nœud du problème de la valeur-prix. J'ai essayé de le résoudre, en supposant, d'abord, pour le simplifier, que toutes les fortunes sont égales : il devient clair alors qu'on n'a plus à tenir compte que de l'iné-

(1) Est-il utile de dire que là où il n'y a pas ô'opi?iion publique, il n'y a point de valeur possible ? Quand la conversation fonctionne peu, quand il n'y a ni littérature ni art pour l'alimenter, il n'y a pas d'o^^inion publique à vrai dire. Donc, il y a des états sociaux dont la vio économique se passe de ridée de valeur. L'idée de valeur va s'accentiiant, se précisant, s'élargissant, avec le progrès de la civilisation.

galité des désirs et des croyances entre lesquels doit opter chaque acheteur ou chaque vendeur qui hésite à sacrifier certains désirs à certains autres, certains jugements à certains autres, dans l'impossibilité où il est, parles limites de sa fortune, de les satisfaire tous à la fois, de les formuler tous à la fois, et au même degré. Puis, revenant à la vérité des faits, à l'inégalité des fortunes, on complique de ce nouvel élément les données du problème à résoudre. La conclusion est celle-ci : le prix établissant l'équation voulue est celui qui correspond à la somme la plus forte que peuvent donner de l'article ou du service en question les fortunes les plus faibles parmi le groupe de tous ceux qui, à ce prix, préfèrent l'acquisition de cet article ou de ce service à la perte de l'argent qu'il coûte. Ce groupe est limité parle groupe de ceux qui préfèrent garder leur argent. C'est sur la limite de ces deux groupes que se rencontre le prix dont il s'agit, le prix qui est propre à établir l'équation demandée. Sui° cette frontière flottent ceux qui désirent presque autant garder leur argent que d'en faire cet emploi. Pour ceux-ci, et ils sont souvent très nombreux, il y a conilit mutuel, duel logique ou duel entre deux jugements contradictoires, entre

deux contraires désirs. C'est d'un grand nombre de ces combats intérieurs, de ces crises sourdes et cachées, que sort le prix, leur dénoûment.

Il y aune considération dont je n'ai rien dit jusqu'ici et qui mérite d'être notée : elle a trait à l influence toute logique qu'exerce sur le prix d'un article, dont les conditions d'offxe et de demande sont restées les mômes, le changement survenu dans le prix d'un autre article, sans nul rapport avec le premier, par suite d'une variation de l'offre ou de la demande résultant de causes psychologiques. Sur un môme marché,

o2 L'OPPOSITION ÉCONOMIQUE

rensemble des prix: forme système, et leur solidarité est parfois d'ordre exclusivement logique, quand elle n'est pas Teffet d'un entraînement irrationnel. Si Ton doutait de la nécessité de distinguer l'action économique des croyances et des jugements de celle des désirs, il suffirait de songera Textrême sensibilité des cotes de la Bourse, oii, dès qu'une valeur est atteinte par un événement inattendu, un grand nombre d'autres, sans nul lien de dépendance causale avec elle, baissent aussi. Mais voici un exemple plus tangible, qui nous fait remonteraux premières origines de l'échange. Quand le capitaine Wallis en 1767, après quelques escarmouches, fut parvenu à entrer en rapports d'échange avec les naturels d'O-tahiti, une sorte de prix ne tarda pas à s'établir. Pour un cochon de gi-osseur moyenne, qu'amenaient les 0-tahitiens, on leur donnait un nombre précis de petits clous de fer: c'était le tarif. Mais, quelques jours après, les matelots ayant répondu aux avances des jeunes o-tahitiennes, se trouvèrent conduits, par leur goût devenu très vif pour ces belles insulaires, à s'emparer de tout le fer qu'ils pouvaient dérober du navire, a Les clous qu'on avait apportés pour commercer n'étant pas toujours sous leurs mains, ils en arrachèrent de différentes parties du vaisseau, particulièrement ceux qui attachent les taquets d'amures si bien que leur galanterie devenait un véritable danger pour la conservation du navire. Or, ces clous étaient plus grands que les clous habituels ; à'olx il résulta que, à partir de ce moment les indigènes refusèrent de donner leurs porcs pour les petits clous dont ils s'étaient parfaitement contentés jusque-là. Ils se disaient paraît-il que, puisqu'un article de bien moindre valeur à leurs yeux, était coté un gros clou, à fortiori, et logiquement, un gros animal bon à manger ne pouvait être vendu moins cher. — ici, qu'on le remarque, le nombre des offreurs et le nombre des demandeurs sont restés les mêmes, et il n'y a pas de raison de croire que le désir de vendre, chez les uns, ou le désir d'achéter chez les autres, aient sensible-

ment varie, tout de suite après la mise en circulation des gros clous. Mais la croyance que la valeur d'un porc est égale à quelques petits clous a été remplacée, dans l'esprit des 0-tahitiens, par la croyance qu'elle est égale à quelques gros clous; c'est toute la diCFérence ; et cette substitution d'un jugement à un autre, qui s'explique elle-même par une opération logique, par un syllogisme implicite, a suffi à faire hausser le prix.

De plus en plus, nous le savons, le prix est fixé par le vendeur. Faut-il accorder à certains économistes que, en le fixant, le vendeur est déterminé ou doit être déterminé avant tout par le montant des frais de production? Nullement. Le vendeur se règle, ne craignons pas de le répéter, sur l'intensité du désir d'acquisition qu'il suppose, à certains signes, exister chez un nombre suffisant d'acheteurs éventuels, et sur le degré de fortune que ceux-ci lui paraissent posséder. Aussi, quand un article nouveau est mis à la mode dans un monde riche, le prix est-il extrêmement supérieur aux frais de production. Plus tard, quand ce qui était objet de luxe sera devenu, par cascades ou cascatelles d'imitation, article de première ou de seconde nécessité, le prix peu à peu s'abaissera. Mais s'abaissera-t-il, d'une manière permanente du moins, jusqu'à la limite du coût des frais ? Non. Rien de plus inégal que ce coût pour des producteurs différents, et cette prétendue limite est l'illimité même; à moins qu'on ne prétende, par hasard, qu'il s'agit du taux moyen des frais. Mais pourquoi serait-ce le taux moyen, variable lui-même, plutôt que le taux le plus bas ou le taux le plus élevé? Il semble que le taux le plus bas serait la seule limite vraiment infranchissable, et que, en effet, dans les moments de concurrence effrénée entre pro-

ducteurs de môme article, rabaissement du prix doit descendre jusque-là, mais temporairement^ jusqu'à ce que, tous les concurrents, sauf un seul, ayant succombé dans celte lutte meurtrière, le survivant relève bientôt ses prix. Mais quelle raison y a-l-il de réserver l'épithète de normal et de légitime, parmi ces prix changeants, au seul prix temporaire et passager, qui est égal au taux minimum des frais ? Il n'y en a pas. Il y en a d'autant moins que la concurrence des producteurs n'a rien de plus normal en soi, il s'en faut, que leur association. Or, quand ils s'associent, prennent-ils pour fondement du prix qu'ils imposent au public le coût de production? Non, ils se préoccupent, avant tout^ de scruter le cœur et la bourse du public, de la partie du public à laquelle ils s'adressent, et de rechercher, — pour chaque prix proposé entre eux, en discussion — quel est le nombre d'acheteurs qui, vu leur désir d'acquisition et leurs idées, combinés avec leur fortune, seront vraisemblablement disposés à accepter ce prix ? Il faut toujours en revenir là. Et l'État collectiviste lui-même serait obligé de faire des calculs pareils.

Bien que la théorie de la valeur des produits fondée sur la quantité de travail dépensée à les fabriquer soit surabondamment réfutée par tout ce qui précède, il n'est pas inutile de présenter encore quelques considérations à ce sujet. D'après un économiste italien, Tidée de valeur aurait subi l'évolution historique suivante : basée primitivement sur Futilité, elle irait se fondant de plus en plus sur la quantité de travail. Nous savons qu'il n'en est rien, que la valeur a toujours été causée par des désirs et des croyances qui ont changé d'âge en âge; que les mutations de désirs et de croyances, de besoins, sont fonction d'inventions et de découvertes successives ; et que jamais le degré diutilité crue d'un produit obtenu grâce à celles-ci, j'entends d'utilité relative et comparée â celle des autres produits à sacrifier pour Tacquérir, n'a cessé d'être le fondement du prix. On ne

tient compte, et on n'a jamais tenu compte, de la dose de travail fournie par l'ouvrier, dans Teslimation de la valeur des choses, que dans la mesure où la croyance au droit de l'ouvrier d'exiger cela, par suite de principes nouveaux émis par des penseurs, s'est généralisée et enracinée. Mais pourquoi serall-ce aux époques les plus avancées de révolution économique que cette croyance se répandrait et se fortifierait, justifiée en apparence ? C'est plutôt aux époques de barbarie. En effet, c'est seulement dans Thypothèse d'une industrie et d'une consommation routinières, immuables, non progressistes, que celte estimation de la valeur d'un produit d'après la quantité de travail employée à le faire peut avoir chance de s'accréditer. Si le prix du produit, dans cette hypothèse, devenait insuffisant pour payer le travail nécessaire à sa reproduction ultérieure — travail qui serait alors nécessairement égal au travail dépensé antérieurement pour le produire — on renoncerait à cette fabrication ; ou bien, si Ton voulait fabriquer de nouveau il faudrait bien relever le prix au niveau précédent. — Supposez, au contraire, une époque inventive et rénovatrice, oij, dans l'intervalle de quelques années, toute fabrication ait reçu des améliorations notables, c'est sur la quantité de travail ultérieure^ et non sur la quantité de travail antcrieiire^ que se réglerait le prix du produit, si du moins le besoin de ce mètre objectif se faisait sentir \

(1) Garey est à citer ici, parce que, tout en fondant comme Bastiat et comme Marx sa tliéorie delà valeur sur la quantité de travail, il a entrevu les diflicultées auxquelles elle se heurte. « Pour que la ([uantité de travail, dit-il, puisse devenir une mesure de la valeur, il faut qu'il existe un pouvoir égal de disposer des services de la nature c'est-à-dire qu'il n'y ait pas facilité plus grande pour Tun que pour Tautre des travailleurs d'utiliser ces forces, ou ffu^aucune invention nouvelle n'ait apparu, propre à donner à celui qui en dispose un avantage sur autrui pour Texploitation de ces forces. Autrement dit, Garey est forcé de convenir que la valeur des choses dépend, en j^cirtle au mouis , de l'accident du génie, de l'invention nouvelle et aussi bien des circonstances qui permettent de monopoliser une invention ancienne ou nouvelle. « Une liache fabri([uée il y a cinquante ans, d'une qualité égale à la meilleure fabriquée de nos jours, dit-il, et qui serait restée sans emploi, ne s'échangerait pas aujourd'hui contre une somme ériuivalente à la moitié de celle qu'on Teut jiayée au moment de sa fabrication... w

Mais la qualité du travail^ à ce point de vue, importe bien plus que sa quantité. Ou plutôt sa quantité n'a de sens que dans les limites d'une qualité déterminée. A propos de chaque espèce de travail considérée à part, on peut dire s'il y a augmentation ou diminution de travail. A cet égard, la notion de quantité de travail est fort nette. Mais elle s'obscurcit étrangement quand, rapprochant deux: ou plusieurs travaux d'espèces différentes, on leur cherche une commune mesure. Là est Técueil de la théorie que je combats. Il y a cependant une commune mesure, mais une seule, et elle est toute psychologique : c'est la quantité du désir satisfait par le produit du travail. Car nous savons que le désir reste essentiellement le même, quelle que soit l'hétérogénéité des objets désirés.

Voilà une objection grave, certes, contre la théorie du travail mesure de la valeur. Carey aboutit à cette formule : la valeur d'une chose, dit-il, est déterminée pcw le p?^ij: que caillerait sa reprodiiclion (au moment où elle a été fabriquée). « On peut aujourd'hui se procurer, en échange du travail d'un ouvrier habile pendant un seul jour, un exemplaire de la Bible mieux fabrirpié que celui qu'on eût obtenu il y a cinquante ans en échange du travail d'une semaine. La conséquence nécessaire de ce fait a été une diminution dans la valeur de tous les exemplaires de la Bible existant... » — Cependant il se fait lui-môme une objection : Quand il s'agit d'un article qui ne saurait être reproduit — un chef-d'œuvre du maitre mort, une œuvre artistique de premier ordre — comment sera déterminée la valeur ? n répond — il est forcé de répondre et sa réponse obligatoire est un acheminement vers notre théorie — : « Sa valeur n'a d'autre limite que les caprices de ceux qui désiraient posséder cet article ou qui possèdent le mo^en de le payer... » Il aurait dû dire : « sa valeur n'a d'autre liuiite que le désir le plus forl^ combiné avec le j ugement le plus favorable^ de ceux qui offrent de Tacheter, le tout combiné avec le taux de leur fortune,.. »

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