CHAPITRE
Dans le chapitre précédent, nous avons étudié une lutte de désirs et de jugements tout interne, une concurrence purement psychologique, mais d'où, par la détermination des prix, découlaient les conséquences économiques les plus importantes. Cette lutte psycho-économique a embrassé à la fois le champ de la production, de la consommation et de la monnaie.
Arrivons maintenant aux luttes économiques externes, c'est-à-dire inter-psychologiques. Pour être sûr de n'omettre aucune partie de ce grand sujet, nous allons traiter successivement des conflits ou des désaccords : 1"^ de la production avec elle-même ; 2"" de la consommation avec elle-même ; 3° de la production avec la consommation ; 4"^ de la monnaie avec elle-même ; 5"" de la monnaie avec la production et la consommation. Et chacune de ces divisions demande à être subdivisée.
Les luttes de la production avec elle-même peuvent être divisées ainsi : 1'' Entre co-producteurs d'un môme atelier, d'une môme usine ; entre patrons et ouvriers notamment. L'arme habituelle de ces luttes, de la part des patrons, est la fermeture des ateliers, le chômage forcé ; de la part des ouvriers, la grève.
2^ Entre producteurs différents d'un même article, d'une même marchandise, d'abord dans une même nation. C'est le cas de la concurrence proprement dite. Les armes
employées dans cette lutte réputée féconde sont des plus variées, et souvent empoisonnées. L'abaissement du prix du produit n'est, en efFet, qu'un des moyens, — et non le plus sûr ni le plus fréquent, — que les producteurs mettent en œuvre pour triompher de leurs rivaux. Ils ont surtout confiance dans la réclame mensongère, dans la calomnie répandue contre les produits concurrents, dans l'art de faire souffler vers soi le vent de la mode, dans Tachât des journalistes et parfois des pouvoirs publics.
S"" Entre producteurs nationaux et étrangers d'un même produit. On lutte ici à coups de tarifs de douane, jusqu'à ce que de cette guerre douanière on passe de temps en temps, à la guerre véritable. C'est une grande erreur de ne s'occuper du protectionnisme qu'à propos de la concurrence, comme si celle-ci était la règle dont celui-là n'est que l'exception, ou comme si le concurrence était le phénomène positif dont le protectionnisme ne serait que le côté négatif^ le revers de la médaille. En réalité, la libre concurrence entre producteurs appartenant à des nations différentes n'a jamais été qu'un fait exceptionnel, et toujours précédé par la protection ou la prohibition, à laquelle elle s'oppose et qu'elle nie. La protection, la prohibition est, historiquement, le fait positif et primitif, dont le libre échange n'est que la négation subséquente. Toute évolution industrielle commence par le protectionnisme ou le prohibitionnisme familial, auquel succède le libre échange restreint et partiel, suivi d'un protectionnisme élargi, le protectionnisme municipal, d'oii Ton passe, à travers des traités de commerce de ville à ville, à un protectionnisme provincial, puis plus tard à un protectionnisme national, à un protectionnisme fédéral. Libre échange et protectionnisme alternent ainsi, en s'élargissant sans cesse Tun et l'autre, sans qu'on puisse prédire avec certitude quel sera le terme final, puisque le libre échange, idéal international sans cesse souriant, ne pourra se réaliser pleinement que si l'unité politique du monde
entier, sous forme fédéralive ou impériale, parvient à s'établir.
4^ Entre producteurs (nationaux ou étrangers) d'articles différents^ il existe aussi une lutte constante et profonde, mais inaperçue, tandis que tout le monde est frappé du fait inverse, à savoir les services mutuels que se rendent les producteurs d articles différents en se servant de débouché les uns aux autres. Oui, dans beaucoup de cas; mais, dans beaucoup de cas aussi, ils se font tort les uns aux autres. Car les divers produits industriels se disputent entre eux le désir de chaque individu, comme les diverses idées circulant dans l'air se disputent sa croyance. Ni la quantité de croyance, ni la quantité de désir ne sont indéfiniment extensibles.
Les luttes de la consommation avec elle-même sont de plusieurs sortes. Elles ont lieu : l"" Entre consommateurs nationaux dont les uns veulent se réserver la jouissance exclusive de certains articles, soit par égoïsme, soit par vanité: car il y a des monopoles de consommation, comme des monopoles de production. Et les premiers, en tout temps, même aux âges démocratiques, ne sont pas moins avidement recherchés que les seconds* L'arme de ces luttes est tantôt la loi somptuaire par laquelle une classe aristocratique interdit aux classes inférieures certains aliments, certains vêtements, certaines parures, et qui se survit, en temps démocratique, par rinterdiction de porter certains insignes, certaines décorations, sans y avoir droit; tantôt la cherté artificielle de certains produits, comme, par exemple, celle des automobiles, grâce à laquelle pendant quelques années, certains groupes riches ont cherché à se réserver le privilège de ce nouveau mode de locomotion. Quand il s'agit d'articles de première nécessité, du blé par exemple en temps de famine, la guerre intestine des consommateurs devient sauvage, et l'on sait à quels excès monstrueux elle peut conduire.
2'' Entre consommateurs nationaux et consommateurs étrangers. Bien longtemps avant de désirer l'exportation de ses produits et encore moins l'importation des produits exotiques, une nation commence par être fière de ce qu'elle consomme, comme en général de tout ce qui lui appartient, et par se persuader que nul article du dehors ne vaut les articles indi- j
gènes. Il lui semble que son blé, son vin, ses fruits, ses étoffes, à plus forte raison ses armes traditionnelles, sont autant de gloires nationales et qu'on ne saurait sans manquer au premier devoir du patriotisme y faire participer rétranger non naturalisé. De là des lois qui défendent la sortie d'abord de toutes sortes de marchandises, puis de quelquesunes seulement, des blés notamment et des armes.
S"" Non seulement les consommateurs (nationaux ou étrangers) d'un même produit, sont en conflit, latent ou manifeste, quand ce produit est en quantité limitée et inextensible, mais encore les consommateurs d'articles différents, même des articles les plus hétérogènes, se combattent souvent, et ont des intérêts contraires, par la même raison que les producteurs de ces articles, comme il a été indiqué plus haut, se nuisent fréquemment. Il est fâcheux, pour les consommateurs de maïs, de voir se développer la consommation du tabac, plante dont la culture se répand aux dépens de celle du maïs. Le développement des dépenses de luxe, en détournant les bras et les capitaux vers les industries correspondantes, peut faire renchérir les objets de première nécessité et nuire gravement à leurs consommateurs. 11 y a une foule de consommations en apparence sans nul lien entre elles, dont les unes impliquent contradiction de ce que les autres affirment ou poursuivent implicitement, ou leur apportent une confirmation implicite, en sorte que le développement des unes contrarie ou favorise le développement des autres.
Les luttes de la production avec la consommation sont plus intéressantes encore. Elles comprennent : l"" Les efforts
contraires et contradictoires des producteurs et des consommateurs (soit nationaux soit étrangers) qui cherchent à vendre le plus cher ou a acheter le meilleur marché possible. Dans ce grand conflit constant et universel, les producteurs ont pour arme l'accord clandestin, les trusts ; les consommateurs, quand ils ont conscience de leur force numérique, les lois de maximum, les taxes municipales, les tarifications et les réglementations légales.
2' Les désaccords entre la quantité (ou la qualité) des produits, et la quantité ou la nature des besoins. Celte discordance ou plutôt celte rupture d'accord, peut consister, en ce qui concerne la quantité, dans un excès ou dans un déficit de production. Dans un excès : cela peut tenir soit à une surproduction suscitée par une fièvre industrielle qui s'est
propagée, soit à un resserrement de la consommation. Dans
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un déficit : soit parce que la é^isommaUôn a dmiinue, soit
parce que la consommation s'est accrue. Et, parmi les causes
qui peuvent faire augmenter la consommation, il convient
de mettre à part l'accroissement rapide delà population.
En ce qui concerne la qualité, les désaccords peuvent consister soit dans l'abus des contrefaçons et des fabrications de pacotille qui trompent et dégoûtent un public soucieux d'aliments sains, de vêtements et d'ameublements solides, soit, à l'inverse, dans une recherche exagérée de Texcellence et de la solidité des produits, devenus (sous l'empire des règlements de corporation démodés) trop soignés et trop coûteux pour les goûls d'un public vulgaire ou pressé, qui préfère des articles de qualité médioci e mais fréquemment renouvelés à des articles de premier ordre mais inusables. C'est à ce double point de vue qu'il serait bon d'apprécier les réglementations corporatives du moyen âge et les législations modernes sur le travail industriel.
Ces désaccords entre produits et besoins sont en même temps, on le voit sans peine, des conflits entre producteurs et consommateurs. Les premiers, quand ils s'aperçoivent de
la surabondance de leur fabrication, emploient toutes sortes de mensonges pour la dissimuler, de même que la mauvaise qualité de leurs produits, et pour les écouler sans en abaisser le prix ; mais, bon gré malgré, ils doivent les offrir cl des prix de plus en plus bas, pendant que les consommateurs, découvrant la fraude, se font valoir. Ou bien, si Toffre est inférieure à la demande, les produits aux besoins^ les fabricants chercheront à exagérer la rareté des produits pour en élever le prix encore davantage. Au cours de ces combats de Bourses, il y a bien des morts et des blessés, bien des faillites et des ruines du coté des producteurs, et, du coté des consommateurs, bien des privations et des gênes, non moins douloureuses quoiqu'elles fassent moins de bruit.
11 y a cnGn à considérer les luttes de nature monétaire. D'abord, la monnaie peut être en lutte avec elle-même, l"* Dans chaque nation, Tunification monétaire, qui d'ailleurs est bien rarement complète, a toujours été précédée d'une longue période oîi des monnaies diverses, royales, seigneuriales, se disputaient le marché, et dont quelques-unes, à la longue, à raison de leur pureté plus grande, ou du prestige supérieur de l'autorité dont elles émanaient, ont fini par refouler les autres, par envahir leur domaine, jusqu'à ce qu'une refonte générale des monnaies ait consacré leur triomphe. Rien de plus important, au point de vue de la prospérité industrielle et commerciale, que les péripéties et le dénouement de cette concurrence inter-monétaire. — A ce conflit séculaire se rattache la grave question du bi-métaU lisme, qui en est la reprise agrandie et simplifiée. La monnaie d'or et la monnaie d'argent poursuivent leur duel avec un acharnement marqué longtemps après que la livre tour-^ nuis et la livre 2jarisis ont cessé de se combattre. Tantôt l'argent l'emporte comme au Mexique ; tantôt, et de plus en plus, l'or prévaut. Les coups décisifs, dans cette lutte, sont portés par les découvertes de mines qui font varier la
valeur relative des deux métaux, légalement fixée. Cette fixité est un mensonge conventionnel constamment contredit, et cette contradiction, qui est un état de conflit psychologique chronique, a pour effet, comme on sait, l'émigration de la bonne monnaie. L'altéralion des monnaies, pratiquée de temps à autre par les rois faux-monnayeurs de jadis, créait un mensonge conventionnel analogue, cause de perturbations encore plus redoutables.
2"^ Les luttes des diverses monnaies pour la domination du marché, après avoir pris fin dans chaque Etat, s'avivent d'État à État. Au point de civilisation oîi nous sommes parvenus, le franc, la livre sterling, le mark, le florin, etc.. se gênent réciproquement dans leurs mouvements circulatoires, et cherchent à gagner du terrain les uns sur les autres. La nécessité de changer de monnaie à chaque passage de frontière, et de se tenir au courant des variations continuelles du change, est devenue une entrave de plus en plus sentie, dont les peuples européens s'affranchissent par degrés moyennant des conventions internationales.
En second lieu, la monnaie peut être en désaccord avec les besoins de la production et de la consommation, auxquels elle doit répondre ; et ces troubles fonctionnels, appelés, quand ils deviennent aigus, crises financières, engendrent les conflits parfois les plus douloureux. Ils sont de deux sortes :
l"" Quand, par la découverte d'abondantes mines d'or ou d'argent, comme au xvi^ et au xvii"" siècles, la masse des métaux précieux en circulation sur tout un continent vient à s'accroître brusquement, ou quand, sur une moindre échelle, dans une nation victorieuse, le payement d'une énorme indemnité de guerre y produit les mêmes effets, le système de tous les prix est profondément bouleversé, et une lutte de tous les jours s'engage, sourde et tenace^ entre ceux qui ont intérêt à enrayer le mouvement ascendant des prix, parce que les prix anciens leur sont avan-
lageuxj et ceux qui ont intérêt à le favoriser. Combien ce marchandage a dû être général, prolongé et âpre, nous en pouvons juger parce fait que, la masse des métaux précieux ayant décuplé en Europe pendant la siècle qui a suivi la découverte de l'Amérique, la moyenne des prix a seulement quintuplé.
2"^ Plus courtes, mais beaucoup plus violentes sont les crises financières dues à une cause précisément contraire, au déficit brusque de monnaie sur un marché. Ce sont des anomalies presque périodiques dont nous nous occuperons plus loin.
3"" A ces discordances quantitatives entre la monnaie et les besoins de Téchange, entre Torgane et sa fonction, doivent s'ajouter les discordances qualitatives qui résultent " de ce que Tunité ou les unités monétaires sont mal choisies, — \^ franc par exemple est une unité trop basse, et surtout le centime.^ ce qui complique continuellement et inutilement les calculs — ou bien de ce que les pièces ont été mal frappées, mal composées.
Nous allons examiner, dans Tordre indiqué ci-dessus, les principales formes des luttes économiques que nous venons d'énumérer. Nous réservons pour un chapitre final Tensemble des conflits aigus nés de ces luttes. Nous allons d'abord étudier celles-ci en ce qu'elles ont d'habituel et pour ainsi dire de normal. Occupons-nous donc, en premier lieu, des luttes de la production avec elle-même, qui se subdivisent en : l"" luttes entre co-producteurs d'un même atelier, d'une même fabrique, c'est-à-dire entrepatrons et ouvriers ; 2"^ luttes entre producteurs d'un même article dans des ateliers différents, mais nationaux ; 3"^ entre producteurs similaires mais internationaux; 4'' entre producteurs d'articles hétérogènes.
La première de ces subdivisions n'a d'intérêt qu'en ce qui concerne les grèves^ qui, étant un conflit des plus aigus, seront examinées plus loin. Passons donc à la deuxième subdivision.
LA (:ONCLUiM:XCE
Xon moins intéressants que les conflits du patron et de ses ouvriers, co-producteurs d'un môme produit dans un même atelier ou une môme usine, sont les conflits des producteurs d'un môme article dans des ateliers ou des usines difTérents. C'est à cette lutte surtout qu'ont eu égard les économistes qui ont parié de la concurrence et vanté ses vertus magiques. On peut s'étonner, disons-le tout d'abord, d'entendre les mômes écrivains^ assez souvent, célébrer à la fois les louanges de la concurrence et celles de l'échange. L'échange est l'harmonie des producteurs d'articles dissemblables ; la concurrence est l'antagonisme des producteurs d'articles similaires. Louer en môme temps Tassociation et la guerre, — la guerre que l'on maudit d'ailleurs sous son esprit militaire, mais que l'on surfait, en revanche, sous ses formes industrielles, — n'est-ce pas quelque peu contradictoire ? Stuart Mill nous explique très bien pourquoi les économistes ont de tout temps fermé les yeux à certaines vérités et outré l'importance de leurs principes. A propos de la concurrence et de la coutume et de leur action sur la répartition des produits, il écrit: « Les économistes se sont accoutumés à donner une importance presque exclusive au premier de ces mobiles, à exagérer l'eifet de la concurrence et à tenir peu de compte de l'autre principe qui le combat... C'est ce qu'on peut jusqu'à un certain point concevoir si l'on considère que cest seulement grâce au pinncipe de la concurrence que r économie politique a quelque prétention au
Tarde. — Psych. écon. II. — 5
caractère scientifique. En tant que les rentes, les profils^ les salaires, les prix, sont déterminés par la concurrence, on peut leur assigner des lois. Supposez que la concurrence soit leur unique régulateur et Ton pourra poser des principes d'une généralité étendue et d'une exactitude scientifique qui les régiront. C est avec raison que V économiste pense que c est là son domaine propre. » Ainsi, Stuart Mill partage Terreur qu'il signale et qu'il prend pour une vérité évidente. Il n'a pas vu, non plus que les autres écrivains, que l'action de la coutume — et aussi des autres formes de Timitation — peut donner lieu, aussi bien et beaucoup mieux que l'action de la concurrence, à des « principes d'une généralité étendue et d'un exactitude scientifique. » Et c'est pour n'avoir pas vu cela que, comme tous ses collègues, il s'est opiniàtré à poursuivre un ancien sillon où il a fleuri bien plus d herbes folles que de blé...
Les économistes ont cru avoir suffisamment traité des effets de la coutume, quand ils en ont dit un mol, en passant, comme s'il s'agissait d'une simple jjertiirbatioîi des courbes soi-disant régulières tracées sous Tinfluence de la concurrence, c'est-à-dire de l'offre et de la demande. Mais ils ont oublié que les astronomes regardent les perturbations comme soumises elles-mêmes à des lois régulières, aussi régulières que les lois d'après lesquelles les ellipses planétaires sont produites, et que perturbations et ellipses sont des conséquences d'un même principe. L'économie politique ne sera constituée que le jour où on aura reconnu quelque chose d'analogue à ce qu^^ont vu les astronomes.
Si la concurrence est la loi suprême des prix, les prix déterminés par la concurrence sont toujours les seuls justes, et, quand la concurrence tend à ruiner une industrie par des prix décourageants, comme ceux de la soie en 1885, tout syndicat qui s'établit — comme il s'en est établi à cette époque entre une maison lyonnaise et des maisons italiennes *
(1) Voir Claudio Jannet, le Capital.
— doit être interdit. Cependant, ce sont les prix imposés par ce syndicat d'accaparement qui ont sauvé l'industrie de la soie. Cet exemple n'est i)as unique ; mais^ le serait-il, il suffirait à montrer le caractère tout empirique des vertus prêtées à la concurrence. En réalité, tout syndicat qui se forme tend à imposer un prix ou un salaire autre que celui que la libre concurrence établirait, et, dans une certaine mesure, il y parvient le plus souvent, on peut dire toujours* Donc, ou il faut proscrire tous les syndicats, ou il faut admettre que leur visée peut être légitime, que le prix obtenu par leur influence peut être plus juste et plus utile au bieii général que le prix résultant de la concurrence; et dès lors, c'est en dehors de celle-ci, on doit en convenir, qu'il faut chercher la pierre de touche du juste prix, du prix naturel et normal.
Disons franchement que les prix fixés par la concurrence sont toujours plus ou moins injustes, quelquefois d'une injustice criante, soit par excès, comme les honoraires de certains spécialistes ou de certains artistes môme, soit par défaut^ comme le salaire de beaucoup d'ouvriers et surtout de beaucoup d'ouvrières, de certains fonctionnaires aussi, comme le prix de vente de certains produits agricoles, et qu'il est nécessaire de rectifier ces erreurs, de réfréner ces exagérations dans un sens ou dans Tautre ^ La difficulté est de trouver un bon frein, qui ne fasse pas plus de mal que le mal combattu par lui. Reconnaissons que rétablissement des syndicats n'est qu'une solution provisoire. Tout syndicat de vendeurs tendant à susciter un syndicat d'acheteurs correspondant, tout syndicat de patrons ou d'ouvriers tendant à susciter un syndicat contraire d'ouvriers ou de patrons, la
(1) Carey a montré une différence importante entre la concurrence des produits et la concurrence des services. Si l'iiomme qui n'a que ses bras pour vivre et qui les otTre est en concurrence avec un autre qui les ollre aussi, il peut se trouver conduit à les oiîrir pour rien, c'est-à-dire à accepter la vie d'esclave, qui travaille gratis. En ce sens, Garey a raison de dire que « toute la question de la liberté et de Tesclavage pour riiomme est contenue dans celle delà concurrence... w
lulte cVinfluences entre syndicats fait renaître la concurrence, sous une forme seulement accentuée et amplifiée. Dira-t-on que les injustices produites par la concurrence primitive, que les syndicats ont étouffée, risquent ainsi de s'amplifier ellesmêmes par Teffet de cette transformation ? Et ajouterat-on qu'il n'y a nul moyen de sortir de là si ce n'est de recourir à l'intervention d'une autorité supérieure, celle de l'État, c'est-à-dire la force d'un parti politique triomphant? Nous verrons pourquoi cette conclusion n'est pas inévitable.
Les producteurs du môme article ne sont pas tous rivaux entre. eux : il n'y a de rivalité et d'antagonisme qu'entre ceux dont chacun pourrait sans trop de difficulté servir la clientèle des autres si ceux-ci venaient à cesser leur production. Or, ce groupe est toujours une simple fraction, en général minime — même aux époques de civilisation avancée — du chiffre total des producteurs similaires répandus sur tout le territoire social. En effet, 1"^ il est beaucoup d'industries qui, par leur nature, — maçonnerie, charpenterie, menuiserie, cordonnerie sur mesure, etc., — ne comportent qu'une production restreinte pour une clientèle circonscrite ; 2"" même dans les industries à champ plus ample, où l'emploi des machines est toujours possible, il ne l'est que dans une certaine mesure au delà de laquelle la surveillance de trop gigantesques ateliers excéderait la portée du regard d'un seul et même directeur ; ou bien il est des limites à la somme des capitaux qu'on peut effectivement réunir sur une place donnée pour étendre la production ; ou enfin, étant donné le régeau des voies ferrées et des voies maritimes, l'état des moyens de locomotion et de communication, de trafic international ou intra-national, il y a un rayon passé lequel le transport des marchandises fabriquées serait pratiquement impossible, soit à cause du prix, soit à cause du temps toujours limité dans lequel la consommation de ces articles est contenue. Par toutes ces raisons, on n'a jamais vu encore
ety — malgré V extension croissante du rayon dont il s' agit — on ne verra que dans un avenir assez loinlain, un producteur quelconque, à lui seuL à moins d'une coalition avec ses confrères, pouvoir prétendre avec chances sérieuses de succès à accaparer la fabrication de son produit sur toute la surface du globe terrestre.
Jusqu'ici, en somme, les producteurs d'un même article qui se font réellement obstacle sont en petit nombre, quoique en nombre grandissant ; ce sont ceux qui sont trop voisins les uns des autres pour ne pas se disputer une même clientèle. — Quant à ceux qui ne sont pas compris dans ce cercle de voisinage — cercle qui va s'élargissant toujours — et qui sont à une distance suffisante pour ne pas se gêner, distance variable d'après les idées, les mœurs, les inventions relatives à la locomotion, non seulement entre ceux-là il n'y a pas rivalité mutuelle, mais il y a une réelle et importante solidarité. Car, chacun d'eux est intéressé à ce que, hors de sa sphère propre de clientèle, il se crée d'autres ateliers, d'autres usines semblables, qui développent ou entretiennent le besoin et Thabitude de consommer l'article qu'il produit. Si, par malheur pour lui, ces collègues éloignés venaient à cesser leur fabrication, il arriverait fatalement ou probablement, que par suite de la contagion iniitative, la demande de cet article diminuerait, s'affaiblirait, dans la région même où rayonnent ces produits. Par exemple, sup- |)Osez que toutes les fabriques de soieries, sauf une seule, viennent à s'arrêter. La survivante triomphera d'abord, doublera, triplera sa picdLtlicn, scil ; mais bientôt, quoi qu'elle puisse faire, il lui sera impossible de combler le vide laissé par ses concurrentes, par ses collaboratrices aussi bien. Et enfin, le besoin d étoffes de soie s^étant perdu faute d'aliments dans beaucoup de pays et cette désuétude s'étant étendue de prociie en proche, il pourra très bien se faire que, au bout d'un certain nombre d'années, la fabrique unique, en dépit de son monopole, à raison même de son
monopole, produise moins de soieries qu'elle n'en produisait auparavant.
Ce que je dis des producteurs d'un môme article peut s'appliquer aux consommateurs de ce même article. Eux aussi sont solidaires et mutuellement auxiliaires, plutôt que rivaux, quand c'est à des magasins différents qu'ils vont s'adresser. Chacun d'eux est intéressé à ce que le besoin de l'article qu'il veut acheter reste répandu dans le public, ne s'y affaiblisse pas, ne s'y restreigne pas, afin que la satisfaction de son propre besoin reste toujours possible et ne devienne pas plus difficile ni plus coûteux.
Mais revenons aux co-producteurs. Il résulte malheureusement de ce qui précède une conséquence inquiétante: c'est que les progrès de la civilisation, en étendant constamment pour chaque fabrique sa sphère d'action, a pour effet inévitable de faire croître la proportion des co-producteurs antagonistes aux dépens de la proportion des co-producteurs auxiliaires. Cependant, cet effet est en partie compensé par une autre conséquence, inévitable aussi: à mesure que les industries voisines voient s'étendre leur clientèle lointaine, elles se disputent moins vivement leur clientèle rapprochée, et finissent souvent par s'entendre, en dépit de leur rivalité à cet égard, de moins en moins sentie, pour exploiter de mieux en mieux le client extérieur. Quand une industrie ne comporte qu'un débouché local et restreint, — boulangerie, boucherie, etc., — les industriels qui l'exercent dans une même localité sont, d'ordinaire, à Tétat d'àpre concurrence. 11 n'en est pas de même quand elle a un grand débouché, national ou international. On voit alors se rassembler, se pelotonner dans une même région, des fabriques, des usines similaires, par exemple les papeteries dans la région d'Angoulême, les fabriques de colon aux environs de Manchester, ailleurs les forges, etc., et ces établissements sont, pourraiton dire, encore plus associés que rivaux, alors môme qu'ils ne sont pas syndiqués. Ils collaborent et s'entr'aident dans
une large mesure, ils se procurent tour à tour des ouvriers et travaillent ensemble à la conquête de nouveaux pays par rindustrie nationale. Il ne faut donc pas s'étonner si, dans la grande industrie, les semblables se rapprochent, et si, dans la petite industrie, ils se fuient. Les vrais rivaux des grands fabricants sont bien moins leurs voisins et confrères que les grands fabricants similaires des autres pays.
Mais c'est là qu'est le danger. Car, précisément parce qu'ils sont étrangers les uns aux autres, séparés par la nationalité, la religion, la race, les raor^urs, les concurrents ici deviennent facilement des ennemis et se traitent comme tels ; tandis que, chez les rivaux de la petite industrie locale, l'âpreté de la rivalité est adoucie par les rapports habituels de bon voisinage et de concitoyenneté. De là le fait redoutable que la concurrence des grands industriels, d'une nation à rautre,est devenue une nouvelle source de guerres, comme on Ta vu notamment par la guerre des États-Unis contre TEspagne, où une presse payée par des industriels intéressés à l'exploitation de Cuba a mis le feu aux poudres. Et tout semble présager que cette source grossira de plus en plus, pendant que diminueront peut-être, sans jamais tarir, les sources anciennes, jaillies des orgueils et des amourspropres nationaux et de causes politiques. On peut craindre qu'il n'y ait point compensation toujours.
Est-ce que le progrès de la civilisation tend à multiplier aussi entre les consommateurs d'un même article les causes d'antagonisme, et à restreindre le sentimentde la solidarité? Il faut distinguer. Plus les consommateurs sont nombreux, plus le prix s'abaisse ; et chacun d'eux est par suite, intéressé à ce que ses désirs soient partagés, à ce que ses besoins se répandent. Mais il n'en est ainsi que pour les produits dont la fabrication est illimitée et ne devient pas plus mal aisée en s'étendant. Quant aux marchandises dont la production est renfermée dans des limites qui peuvent, il est vrai, se dilater, mais moins vite et plus mal aisément que ne progresse la
consommalion correspondante, la hausse de leur prix est une suite évidente du nombre croissan t de leurs consommateurs ; et chacun d'eux a intérêt à ce que les autres soient moins nombreux. Or, les produits qui sont dans ce dernier cas sont d'un ordre particulièrement important : ce sont les objets d'alimentation d'une part, et. d'autre part, les objets de grand luxe. A l'égard de ces deux catégories si différentes d'articles, la civilisation n'a cessé d'étendre et d'aviver le sentiment de la rivalité, de Thostilité presque, entre leurs co-consommateurs. Jadis, le consommateur de blé ou de viande, en Normandie, ne pouvait voir un rival dans le consommateur de blé ou de viande en Provence, ou môme en Bourgogne. Mais, à présent que le sac de blé ou la bête à cornes peuvent être si facilement, et à si faible prix, transportés de Marseille à Rouen, les Normands, en temps de famine, verraient dans les Marseillais, aussi bien que dans les Parisiens ou les Picards, des obstacles à la satisfaction de leur faim. Heureusement, ce ne sont pas seulement les blés et les bestiaux d'une province éloignée, mais ceux encore d'Amérique ou d'une autre terre lointaine, qui peuvent être importés chez nous, et, comme il est bien improbable qu'un déficit de récoltes se produise à la fois sur tous les continents, cette extension du rayon de la concurrence entre consommateurs aura eu pour effet, finalement, de la rendre beaucoup moins âpre et d'écarter tout risque sérieux de famine. Mais il n'en est pas moins vrai que, un jour ou l'autre, cette chose invraisemblable peut arriver. Et, dans ce cas, les mangeurs de pain de chaque pays se sentiront pour adversaires, pour ennemis mortels, les mangeurs de pain du monde entier.
De là la gravité, la majesté des questions sociales à notre époque. Le rayon de l'envie et de la haine possibles, à partir de chaque cœur, s'est prodigieusement étendu, le nombre des personnes à envier et à détester éventuellement s'est augmenté dans des proportions fabuleuses. C'est d'autant plus redoutable que, à la différence de l'amour, amorti par
l'absence, la haine s'avive par Tabsence môme, par la distance et rignorance de son objet. Moins on se connaît, plus on peut se haïr, au moindre obstacle qu'on s'oppose. On a beau être gêné dans l'expansion de ses désirs par la rivalité d'un compatriote, d'un concitoyen, d'un collègue, on ne le haït pas, on ne sent naître Tanimosité contre lui qu'à la longue, à force de froissements et de gênes réciproques; et il faut des griefs accumulés pour qu'on arrive à se haïr jusqu'à s'armer les uns contre les autres; mais, s'il s'agit d'un étranger lointain, d'un Chinois, d'un Turc, d'un Africain, il suffit d'une contrariété légère d'intérêts pour que la guerre éclate. — On doit bien prendre garde à celte considération si l'on ne veut pas se faire d'illusion, cruellement déçue, sur la durée, sur la stabilité de Téquilibre de la Paix entre les nations modernes.
Dans un trop court passage sur a Thistoire de la concurrence » S M. Beauregard dit que la concurrence a commence par exister entre les groupes et s'est développée en se produisant entre les individus. Celte vue ne me semble pas juste : le clan primitif, qui esl, avec la famille, le plus ancien groupe connu, ne rivalisait en rien, au point de x ue économique, avec les clans voisins ; et, dans chaque clan, chaque maisonnée formait un phalanstère, se suffisant à luimême. Quand la concurrence est née, c'est entre les individus qui, par leur initiative vagabonde, se détachaient de ces groupes; et cet individualisme n'a été qu'une étape intermédiaire entre le collectivisme familial, d'oîi il procède, et le collectivisme corporatif, puis civique, oii il aboutit. Alors les corporations entrent en conflit, mais la rivalité entre elles a été bien faible d'abord, car, à l'époque oi^i elles sont nées, le rayon de la concurrence possible entre les producteurs d'un même article élait très borné, à cause de la difficulté des communications et des transports. C'était entre
(1) Nouveau dictionnaire di^conom . -pol. V« Concurrence,
74 L'OPPOSITION ËGON^OMIQUE
les marchands voyageurs, entre les aventuriers du négoce, qui franchissaient au prix de leur vie les fleuves et les monts hérissés de châteaux pillards, que la concurrence se faisait sentir avec force; c'est à ces premiers pionniers du commerce, puis de l'industrie individuelle, qu'est due, par degrés, la hrillante floraison de notre industrie moderne. Mais n'est-il pas visible que ce nouvel accès d'individualisme nous mène tout droit à une nouvelle et plus ample phase d'association oii la concurrence entre individus renaîtra, renaît déjà, sous la forme de trusts gigantesques qui guerroient à coups de tarifs, de syndicats unis et rangés en ordre de bataille qui entament des campagnes émouvantes, sur une ligne immense, où il y a des morts souvent, et surtout des blessés sans nombre... Ainsi, à l'inverse de l'évolution indiquée par la formule de M. Beauregard, je dirais plutôt que la concurrence va des individus aux groupes, et à des groupes de plus en plus vastes.
Soit individuelle, soit collective, d'ailleurs, la concurrence met toujours en présence deux volontés sciemment et délibérément antagonistes, la volonté de deux industriels rivaux ou la volonté de deux chefs de sociétés rivales qui travaillent par tous les moyens, licites ou môme illicites, à s'exterminer commercialement. Il y a là, dans cette guerre commerciale, dont les obus et les boulets s'entre-croisent continuellement au sein de la Paix la plus profonde en apparence, une extraordinaire dépense d'inventions qu'on ne remarque pas assez. Dans son bel Essai sur V Imagination créatrice^ M. Ilibot développe cette idée fort juste que l'imagination commerciale, dans ses procédés, ressemble à l'imagination militaire. Chez le grand négociant qui a l'idée d'une opération, qui la médite longtemps, qui, après Tavoir conçue et méditée, la modifie à chaque instant, d'après les informations télégraphiques et épistolaires reçues de ses nombreux correspondants, le commerce est ce une forme de la guerre ». Outre l'intuition initiale qui révèle l'affaire et
le moment opportuns, Timaginalion commerciale suppose un plan de campagne bien étudie dans les détails, pour l'attaque et pour la défense, un coup d'œil rapide et sûr à tous les moments de l'exécution pour modilier ce plan incessamment. »
Mais gardons-nous de nous méprendre sur la nature de ces inventions quasi militaires que la lutte industrielle ou commerciale fait jaillir de part et d'autre, comme le combat fait inventer les ruses de guerre. On aurait tort d'en conclure, avec TécoLe classique, que la concurrence est la mère du progrès industriel et commercial, la source abondante de la richesse. Ces inventions dont il s'agit, ces inventions nées de la bataille, ne doivent pas être confondues avec les inventions nées de la paix, du loisir, de la recherche désintéressée et amoureuse. Par celles-ci les sciences avancent, et, à la suite des sciences, les industries; par celles-là certains industriels s'enrichissent et d'autres sont ruinés, ce qui est bien ditférent^ Les grands progrès de l'armement et de la technique militaire sont-ils dus à la guerre? Non. Pendant vingt ans de guerre sous la Révolution et TEmpire, la balistique n'a pas fait un pas; et c'est pendant la longue paix qui a suivi 181S que s'est lentement préparée la transformation profonde des armes à feu, comme un simple corollaire des progrès de la chimie et de la métallurgie, dues à des recherches de laboratoire. Ce sont des savants et des ingénieurs qui, paisiblement, par le réseau des chemins de fer, par les télégraphes, les téléphones, les bicyclettes, Taérostation, ont révolutionné tout l'art de la guerre, de la guerre terrestre et de la guerre maritime. Dans une paix profonde ont été inventés les torpilleurs; dans une paix profonde se sont accumulées depuis trente ans les inventions
(1) Ajoutons que cette sorte d'imagination se réx3ète fort. D'après Claudio Jannet, les procédés plus ou moins abusifs employés par les groupements modernes de négociants, par les trusts ou kartcls, sont semblables à ceux que prati(iuaient les (juildes de marchands, au moyen âge, en Allemagne, en Angleterre, en France (p. 307).
7G L'OPPOSFTrON ÉCONOMIQUE
militaires les plus transformatrices que le monde ait vues, depuis l invention de la poudre à canon, née dans le creuset de tranquilles alchimistes. Il est vrai que les guerres de TEmpire ont provoqué l'éruption du génie de Napoléon; mais les idées géniales qui lui ont fait gagner des batailles sont, comme toutes les inventions de circonstance imaginées par les généraux ou les hommes d'État, d'une nature toute spéciale. Elles sont utiles à la condition de n'être pas imitées par les adversaires, tandis que les inventions fondamentales, qui constituent le trésor héréditaire et sans cesse grossi de l'humanité, sont destinées à être imitées et doivent leur fécondité à leur imitation même. Phis elles débordent, comme le Nil et le Niger, plus elles fertilisent.
Ce qui est vrai des luttes militaires Test aussi bien des luttes industrielles. Ce n'est pas elles qui ont fait découvrir la puissance de la vapeur, la conversion des forces physiques, le transport de l'électricité à distance, toutes les connaissances scientifiques dont les machines modernes ne sont qu'une application et im emploi. La plupart même de ces machines n'ont point été suscitées par la concurrence. La concurrence, par son action directe, n'a stimulé vraiment d'autre inventivité que celle de la réclame, ce Protée aux mille formes; et là, par exemple, il faut reconnaître qu'elle a eu une prodigieuse efficacité. Mais ces ingéniosités de la réclame, comme celles des politiques et des grands guerriers, ont ce caractère de perdre leur utilité à mesure qu'on les imite, parce qu'elles se neutralisent en s'imitant \
Ce n'est point seulement l'art de la réclame, c'est aussi, par malheur, l'art de la contrefaçon, de la falsification, du mensonge lucratif sous les déguisements les plus variés,
(1 j Les fuîisses slatlst iques sont uae variété perfectionnée, réservée à notre âge, du mensonge et du faux. — On fait de fausses statistiques de nos jours pour la môme raison qu'au moyen âge on faisait de fausses dccrélales. Ouand on ne croit qu'aux chiflres, il faut tromper à l'aide des chilfres, comme, lorsqu'on croyait à Tinfaillibilité du pape, il fallait tromper à 1 aide d'un document x)seudo-pontifical.
qui se déploie par Taclion de la concurrence. La camelote, la pacotille, les aliments frelatés, sont ses enfants naturels et légitimes. Quand un monopole s'est établi, — par TefTe t même de la concurrence, car le monopole nait de la concurrence aussi inévitablement que la conquête résulte de la guerre, — on est frappé de ses abus; mais on oublie les abus antérieurs dont les siens ne sont que la reproduction, le plus souvent atténuée et partielle. Je prends l'exemple le plus défavorable à ma thèse : les monnaies. Le monopole de battre monnaie a paru la source des altérations monétaires si justement reprochées à la monarchie française, surtout sous les Valois. Mais, quand tous les seigneurs battaient monnaie, il y avait autant de faux-monnayeurs que de seigneurs, et c'est comme moins impure et plus répandue que la monnaie royale a fini par s'établir au-dessus de toutes les autres, qu'elle a englouties. II est vrai que, lorsque le droit de monétiser a été monopolisé par le roi, il n'a pas tardé à en abuser; mais, en somme, ce monopole a été finalement utile, même au point de vue de la pureté des métaux, et l'unité qu'il nous a value est incontestablement préférable à l'incohérente diversité d'autrefois. Soyons certains que, si la monnaie était soumise, comme une marchandise quelconque, au régime de la libre concurrence, ce serait — comme le remarque, je crois, Fourier quelque part — le règne absolu de la fausse monnaie. Et, à ce propos, puisque, d'après les économistes classiques, la monnaie est une marchandise comme une autre, on ne voit pas pourquoi ils ne préconisent pas le laisser-faire en ce qui la concerne aussi. Ou bien, s'ils conviennent que la libre frappe aurait ses inconvénients et que le monopole de 1 État se justifie à cet égard, on ne voit pas pourquoi ils élèvent des objections radicales contre tout autre monopole industriel de l'État.
Nous venons de dire en passant que le fruit naturel de la lutte économique est le triomphe économique, le monopole,
OÙ elle aboutit fatalement après des péripéties plus ou moins prolongées. La distribution actuelle de la richesse aux États-Unis en est une preuve saisissante. Là on a vu la concurrence se donner libre carrière ; et^ pendant longtemps, les résultats étaient faits pour confirmer en apparence les prévisions des économistes. Une population nombreuse vivait dans une médiocrité universelle, sans indigence ni opulence. Mais, à présent^ depuis la guerre de Sécession, les choses ont bien changé ~. Les États-Unis donnent le spectacle, dit M. de Varigny, « d'une accumulation énorme de capitaux dans un petit nombre de mains, d'immenses fortunes à côté de grandes misères, conséquences inéluctables de la grande industrie, de la grande propriété, se substituant, par la force des choses, à une production res- Ireinle, à une aisance moyenne mais générale ». La démocratie américaine voit ainsi surgir de son sein des rois variés, aux royaumes entrelacés mais gigantesques, le roi du pétrole, le roi du fer, le roi du cuivre, etc. Elle voit des industries vitales, nécessaires, monopolisées par quelques hommes; et, chose plus étrange, elle n'a pas trop à se plcdndre jusqu'ici d'être exploitée par eux plutôt que par la foule des petits concurrents qu'ils ont écrasés. De môme que les grands magasins, les grandes usines Amendent à meilleur marché.
La concurrence entre les compagnies de chemins de fer, quand elle a lieu, ne peut se terminer que par leur accord, tant leur intérêt à s'accorder est manifeste. (V. Colson,
(1) Je dis fatalement, à raison même des progrès de Foutillage et de la fabrication, et de l'énormité des capitaux employés. Un grand industriel, de nos jours — ce qui eût semblé paradoxal autrefois — a parfois intérêt à produire à un prix qui est inférieur au prix de revient ; car iJ perd moins en fabriquant à perte qu'il ne x>erdrait en arrêtant sa production ou même en la ralentissant. L'un d'eux, américain, M. Carneggie, dit avoir connu des manufacturiers qui ont produit de la sorte pendant des mois ou des années — jusqu'au moment où un trust s'est formé entre eux, co)n)ne la seule solulidn possible de cette situation critique,
(2) Voir, à ce sujet, les Gi^andes fortunes aux États-Unis, par M. de Varigny (1888) et les l'rusts américains, par M. de Rouziers (i8'J9\
Transports et tarifs^ à ce sujet.) Cette question de la concurrence des chemins de fer s'est posée partout. Elle a reçu des solutions diverses. En France, a on peut dire que c'est avec l'approbation et môme les encouragements de Tadministration que l'accord s'est établi pour le partage amiable du trafic entre les divers réseaux. Aussi y a t-il eu, dans la création de notre réseau, fort peu de doubles emplois entraînant un gaspillage inutile de capitaux, et, si son développement a été parfois trop rapide, du moins est-il resté logique et rationnel. »
Nous n'avons rien à envier ici aux Américains ni aux Anglais. En Angleterre, après une période d'engouement, de 1845 à 1848, oîi des multitudes de concessions ont été accordées à des Compagnies, des fusions s'opérèrent entre celles-ci, qui se trouvèrent réduites à 8 ou 10, nombre à peu près égal à celui des 6 grandes compagnies françaises. Ces compagnies anglaises avaient des réseaux enchevêtrés. Après une guerre acharnée, pendant laquelle le public souflVait de rinégalité et de la variabilité la plus intolérable des tarifs, elles ont fini par s'accorder. Mais, comme il a fallu avoir des prix basés sur les capitaux incalculables engloutis dans tous ces tâtonnements, « les chemins de fer anglais sont les plus chers de 1 Europe », quoique les compagnies ne réalisent pas beaucoup de bénéfices.
« Aux États-Unis, une législation semblable à celle de l'Angleterre a amené une situation analogue, avec celte ditterence, qu'au lieu d'être arrivées à la période de la coalition, les Compagnies en sont encore aux tentatives d'entente » (c'est-à-dire qu'elles sont en retard sur les nôtres) (Colson écrivait en 1892; je crois qu'à présent la phase de coalition est plus avancée en Amérique), a Malr/ré la con-cii7*rence ^ les prix du transport des voyageurs sont restés plus élevés aux États-Unis qu'en France- » Pour les marchandises, c'est différent.
Les voies navigables font aux chemins de fer une concur-
80 L'OPPOSITION EGONOMIQUl^:
rence intéressante. Les fleuves et canaux sont le plus souvent battus dans cette lutte, parce que, contrairement à ce qu'on croit, le transport par eau (par eau douce) est plus cher, somme toute, que par les voies ferrées. Mais, en revanche, les chemins de fer sont partout battus par les bateaux marins. — Là aussi, il y a finalement coalition ou défaite complète, et monopole.
La libre concurrence des chemins de fer américains donne lieu à de grands abus qui sont un argument très fort en faveur soit des chemins de fer d'État soit de la surveillance par TEtat des grandes compagnies de chemins de fer. Les Compagnies américaines se prêtent à des manœuvres des trusts pour écraser les concurrents : elles abaissent leurs tarifs en faveur des industriels qu'elles protègent, qu'elles ont intérêt à protéger, et les élèvent contre les industriels rivaux. Sans ce concours des Compagnies de chemins de fer, les trusts seraient infiniment moins puissants.
Or, nous sommes choqués de voir ces inégalités de tarif. A vrai dire, pourquoi ces inégalités-là nous paraissent-elles injustes el insupportables, alors que le t'ait même de la construction d'une ligne ferrée ici plutôt que là, plus près ou plus loin de telle ou telle usine, constitue une inégalité non moins criante, non moins préjudiciable aux unes et utile aux autres?
Jusqu'ici, il est vrai, tous ces monopoles, aboutissements de la concurrence, ont été partiels et passagers. Aucun d'eux n'a pu s'exercer sur toute la surface du globe, aucun d'eux n'a pu se maintenir indéflniment. Mais cela tient à deux causes : d'une part, le progrès des moyens de transport et de communication n'est pas achevé, il se continue toujours, ne cessant d'abaisser les tarifs et de faire surgir, contre tout monopole momentané, des concurrents inattendus, venus de plus loin; d'autre part, l'ère des nationalités escarpées et closes n'est pas encore terminée, et nous n'avançons que
lentement dans la voie, soit de l'impérialismej soit de la fédéralion, deux embouchures entre lesquelles auront à opler les courants multiples de nos évolutions nationales dans leur marche progressive vers Tunion ou Tunité. Mais, quand cette union ou celte unité se dessinera par-dessus les nationalités estompées et adoucies, et quand le progrès des communications et des transports aura atteint son terme (en attendant quelque grande invention ultérieure peutêtre), des monopoles à la fois universels et durables seront possibles.
Voilà ce que l'école socialiste n'a point tort de mettre en lumière, mais ce qui, à vrai dire, ne me paraît point lui donner le droit de conclure que TEtat, finalement, TEtat (c mondial », mettra la main sur tous ces monopoles dont il sera la concentration et la consolidation supérieures. On peut concevoir une autre issue de l'évolution économique, surtout si l'évolution politique opte pour la forme fédéralive de préférence à la forme impérialiste.
La logique n'autorise pas non plus la même école à déduire de la transformation des petites industries morcelées en grandes industries centralisées, la nécessité d'une transformation analogue qui ferait passer l'agriculture du régime de la petite propriété à celui des Latifundia, D'abord, n'envisager la question de la propriété immobilière agricole, qu'au point de vue économique, disons que c'est en méconnaître la vraie importance, qui est, avant tout, d'ordre politique et d'ordre moral. Mais, même au point de vue restreint 011 l'on se place, oîi voit-on se manifester, en fait, la tendance qu'on imagine? M. Vandervelde a fait de vains efforts, en combinant ingénieusement les chiffres des statistiques belges, pour y apercevoir une diminution de la propriété paysanne. Il n'y a pas réussi. M. Karl Kautsky, dans son livre si touffu et si documenté sur la Question agraire (1900). oii il met en si haut relief la supériorité de la grande exploitation sur la petite, conclut, non pas que celle-ci se
Tarde. — Psych. écon. 6
transforme en celle-là, mais que le morcellement de la propriété se continue à côté d'une certaine concentration de la propriété qui s'opère, et qu'en somme on ne doit guère « compter sur une rapide absorption des petites propriétés par les grandes ». Y a-t-il lieu de s'en étonner? Nullement. Que la concurrence industrielle mène au monopole industriel, je le veux; mais oii est la concurrence agricole qui nous mènera au monopole agricole ? Les agriculteurs voisins se font-ils vraiment concurrence? Leur production est limitée par sa nature même, et il ne dépend pas de leur volonté de la doubler, de la tripler, pour la rendre très supérieure aux besoins de la consommation. Les cultivateurs d'une môme vallée, d'un môme plateau, sont des collaborateurs : s'ils étaient moins nombreux, ou s'ils travaillaient moins, quelques-uns des consommateurs habituels de leurs produits mourraient de faim ou souffriraient de grandes privations. — A la vérité, les agriculteurs américains ou russes font, en ce moment, une concurrence véritable et terrible à nos laboureurs français ou anglais ; mais c'est là un fait exceptionnel, anormal, que personne n'aura ridée de comparer à la rivalité de deux usines; c'est une vraie crise qui prendra fin soit par un changement radical et complet de culture soit de toute autre façon. En tout cas, pas plus que les agriculteurs français ou anglais entre eux, les agriculteurs américains entre eux ne se font concurrence; ils sont bien d'accord pour produire le plus de blé possible et en inonder le plus possible les vieux pays. Ce n'est pas du tout par la concurrence que se sont formés les latifundia du far-West^ c'est à raison de la non-valeur d'un sol vierge qui s'offrait à peu près pour rien aux premiers défricheurs. Quanta la concurrence que se font des groupes d'agriculteurs séparés par l'Atlantique, ce n'est pas celle-là qui peut favoriser l'extension des grandes propriétés. Les domaines qui résistent le mieux en France aux chocs venus d'Outre-mer, ce sont les petits champs des paysans à qui le
prix du blé importe assez peu puisqu'ils consomment celui qu'ils produisent. Quand l'agriculture met en lutte, par exception, les agriculteurs voisins les uns contre les autres, c'est qu'elle ^^^^ industrialise , et, à mesure qu'elle s'industrialise, en effet, par la culture des betteraves, par exemple, en vue de l'industrie sucrière, elle fait sentir aux propriétaires d'un môme pays une certaine rivalité. Mais des questions si graves ne sauraient être traitées en courant.
Revenons aux effets de la concurrence. Si nous avons refusé de lui reconnaître cette vertu créatrice de l'Invention, qui lui est attribuée à tort, accorderons-nous au moins qu'elle a une influence souveraine et toujours bienfaisante sur l'abaissement des prix? Nous ne l'accorderons pas sans beaucoup de réserves. C'est seulement dans les marchés en gros^ d'après Stuart Mill, que la concurrence exerce une action prépondérante sur la détermination des prix. « Mais, dit-il, le prix du détail, le prix payé par le consommateur réel, semble ne ressentir que très lentement et très imparfaitement l'effet de la concurrence; et, lorsque la concurrence existe, le plus souvent^ au lieu de faire baisser les prix^ elle ne fait que partager les profits résultant de V élévation des prix entre un plus grand nombre de marchands. » On s'explique ainsi pourquoi les boulangers se multiplient sans que le prix du pain s'abaisse, ou presque pas, pendant que l'offre du blé devient deux ou trois fois plus forte.
On voit que l'effet de la concurrence est très ambigu à cet égard. Or, pourquoi, dans certains cas, fait-elle réellement baisser les prix, et, dans d'autres cas, fait-elle simplement augmenter le nombre des bénéficiaires du prix existant? Pourquoi, quand il s'agit de professions libérales (médecins, avocats, etc.) oii les honoraires sont réglés par l'usage, la survenance de nouveaux médecins ou de nouveaux avocats fait-elle diminuer les bénéflces des anciens médecins ou avocats, mais ne diminue-t-elle en rien leurs tarifs habituels? Et pourquoi^ dans la plupart des professions
manuelles, en est-il de même ? L'action souveraine des jugements sur les prix est ici manifeste : on juge tel prix seul juste, seul honorable, et Ton s'y tient ferme.
Mais, même là où un abaissement du prix usuel n'est point jugé une injustice ou une inconvenance, le simple sentiment de Tintérêt commun suffit souvent pour empêcher la diminution du prix. Les nouveaux venus dans la profession sentent qu'ils ont plus d'intérêt à maintenir le prix qu'à l'abaisser pour faire pièce à leurs rivaux et prédécesseurs. L'abaissement du prix leur procurerait un avantage momentané mais au détriment de leur avantage futur. S'ils ont lieu d'espérer que, môme sans changer les prix, ils se feront leur place au soleil, ils se garderont bien d'y toucher. Ajoutons que les concurrents sont toujours et partout des collègues, et, comme tels, liés par un certain sentiment de confraternité. Si l'un d'eux est tenté d'abaisser le prix commun, il est retenu par la crainte d'être mal vu et tenu à l'écart par les autres. 11 a un double intérêt, sympathique et pécuniaire, à se conformer aux usages. Enfin les nouveaux arrivants d'un métier n'ont pas toujours, ni le plus souvent, besoin d'abaisser les prix pour offrir à une partie des consommateurs un réel avantage. En effet, il leur suffit d'être plus à portée de certains consommateurs, plus près d'eux ou en communication j)lus facile avec eux. La plupart des boulangers, des bouchers, des cordonniers, etc., qui s'établissent dans une locaHté, dans un quartier, y ont éLé en quelque sorte appelés par les besoins d'une clientèle toute trouvée, composée de tous ceux qui, au même prix, trouveront plus commode d'aller chez eux. C'est seulement, cas exceptionnel, lorsque le nouveau venu ne présente aucun avantage de ce genre à un nombre suffisant de consommateurs, qu'il lui arrive d'abaisser les prix pour amorcer le client, sauf à les relever ensuite. Et c'est ce que savent la plupart des consommateurs. Aussi se méfient-ils de ces appâts grossiers et ne se décident-ils jamais sans hésitation à
quitter des fournisseurs dont ils sont contents pour s'attacher à un nouveau commerçant qu'ils ne connaissent pas encore.
Ne peut-il pas arriver, n'arrive-t-il pas quelquefois, que, loin d'avoir pour effet un abaissement des prix, la concurrence des offreurs, des vendeurs, provoque leur élévation? Ce cas peut se produire toutes les fois que les vendeurs sont syndiqués ou associés par des liens assez intimes pour leur permettre de sentir clairement leur véritable intérêt et de se le faire sentir les uns aux autres. Or, si un nouveau venu vient s'ajouter à leur groupe — un nouveau boulanger, par exemple, ajouté au nombre des boulangers d'une ville — et que le prix habituel soit maintenu, le résultat sera que les anciens boulangers, à ce prix, gagneront moins. La concurrence aura produit, même sans abaissement de leurs prix, un amoindrissement de leurs bénéfices. Comment faire pour éviter cet inconvénient? Il n'y en a qu'un, c'est de s'entendre, et, d'un commun accord, d'élever un peu le prix de manière à ce que la même clientèle, répartie sur un plus grand nombre de commerçants, donne à chacun des anciens un bénéfice égal à celui d'autrefois. N'est-ce pas pour cela, au fond, — en vertu d'une sorte d'accord inconscient et spontané — que les honoraires des médecins, des avocats, et d'autres professions, se sont élevés à mesure que le nombre des médecins, des avocats, etc., augmentait très vite? Et ne semble-t-il pas qu'ici les prix, les honoraires aient été non pas en raison inverse mais plutôt en raison directe de l'offre croissante, la demande étant d'ailleurs demeurée à peu près la même?
Est-ce que — phénomène corrélatif et complémentaire du précédent — il n'arrive pas aussi bien que Taugmentation survenue du nombre des demandeurs, des acheteurs, ait pour effet non pas d'élever mais au contraire d'abaisser le prix ? Quand la clientèle d'un négociant est en voie d'accroissement, il a souvent intérêt, pour accélérer la vitesse de cette
progression, à diminuer ses prix, ce que celte progression môme d'ailleurs, lui rend possible et de plus en plus aisé. C'est l'explication du fait, signalé avec étonnement par certains observateurs, que, dans les industries monopolisées d'Améri(|ue, les prix se sont abaissés au lieu de s'élever.
— En résumé, la concurrence est loin d'avoir mérité les hymnes enlliousiastes entonnés en son honneur par des générations d'économistes. Les vertus magiques qu'on lui a prêtées sont celles de deux grandes facultés mentales qui ont souvent travaillé pour elle, dans l'ombre, mais plus souvent encore sans elle : Tlmaginalion créatrice, source des inventions, et rintelligence calculatrice, qui répand, exploite, utilise les inventions et en tire le meilleur parti. Par son action indirecte, en tant qu'elle a stimulé ces deux lorces, la lutte économique a servi au développement de l'industrie; elle a puissamment aidé l'initiative individuelle — que les économistes ont eu le grand mérite, le mérite immense et inoubliable, d'avoir préconisée; — mais, par son action directe, immédiate, elle n'a été féconde qu'en réclames et en falsifications, en déploiement multiforme du mensonge. — Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur ma pensée : je ne conteste pas, somme toute, son utilité. Elle a le mérite, comme toute lutte, politique, religieuse, esthétique, de tendre tous les ressorts de l'être individuel vers un but clair et précis qui élève cm plus haut point de finalité l'organisme vivant; qui apaise momentanément tous ses troubles, toutes ses oppositions intérieures, et, grâce à cet état d'harmonie parfaite, le rend créateur. L'elTort qu'elle suscite est précisément le contraire d'elle-même, c'est-à-dire un acte d'association organique, de collaboration corporelle et cérébrale intense, sans nulle discordance intérieure. Et c'est cet effort qui est fécond et rénovateur. Et c'est une erreur profonde, injurieuse pour l'humanité, pour l'ordre universel, de penser que la lutte, la contradiction, l'obstacle réciproque, la mutuelle destruction partielle ou totale, soit l'unique ou le principal sti-
mulant de refTort producteur. Cette erreur^ sans doute, n'est pas propre aux économistes, ils Tout empruntée aux naturalistes qui ont été séduits longtemps, magistralement il est vrai, par Tidée paradoxale de voir dans la bataille continuelle des vivants la cause fondamentale des progrès de la vie, dans le meurtre généralisé des individus la création même des espèces. Et, certes, il est bon que ce paradoxe ait été poussé à bout par le génie d'un Darwin, puisque, à présent, il reste établi que la sélection naturelle, excellent agent d'élimination épuratrice, ne crée rien et postule ce qu'elle prétend expliquer, les rénovations vivantes, sous la forme des variations individuelles, et que le secret de ces créations de la vie se cache à nos yeux dans la profondeur de Tovule fécondé au lieu de consister dans le choc extérieur d'organismes qui se combattent. Pareillement, il est bon que la même apologie de la guerre et des combats, la môme tentative d'expliquer par la concurrence les merveilles du génie humain, se soit produite en économie politique; car sa stérilité définitive a permis de mieux voir ce que le prestige belliqueux de l'idée d'opposition nous masquait : le rôle capital de Tinvention, née de recherches prolongées dans la solitude^ le recueillement et la paix. Le plus grand effort, en effet, et le plus fructueux, n'est pas celui que provoque la lutte, c'est celui que suscite une curiosité vive, une foi ardente, une grande idée entrevue et poursuivie à travers les ténèbres. Le vrai professeur d'Énergie, ce n'est point un soldat ni un capitaine, c'est un Archimède, un Newton, un Pasteur, un Lavoisier, un Kant, un Auguste Comte.
On me pardonnera de revenir avec insistance à la charge de l'erreur que je combats. Elle n'est point seulement propre à fausser l'esprit, mais à pervertir le cœur. Elle consiste à croire, au fond, que, derrière la toile où se tissent les événements humains, il y a une sorte d'ironie méphistophélique, déconcertante, qui s'amuse à faire naître le bien du mal et le mal du bien, à douer de fécondité salutaire la haine meur-
trière, rexaspéralion et le conflit belliqueux des égoïsmes et des rapacités, et à rendre stériles ou nuisibles Tamour, la foi, le désintéressement, l'abnégation. Désolante doctrine dont il y aurait à déplorer la vérité, tout en renseignant, si elle était vraie, mais qui, démontrée fausse, doit être extirpée radicalement, parce qu'elle est un encouragement au mal vanté par elle, et qu'elle paralyse les élans généreux frappés par elle d'impuissance. Ne voit-on pas ce que la propagation graduelle de la théorie de la concurrence vitale et de la sélection a déchaîné de convoitises féroces entre les nations et entre les classes? Il a fallu une société saturée du droit de la force, bien ou mal déduit de ces hypothèses, pour rendre possible cette somme énorme d'attentats contre le faible ou le vaincu que, sous le nom de politique coloniale ou de lutte des classes, nos hommes d'Etat européens déjà pratiquent ou nos théoriciens justifient d'avance.
Tout ce qu'il y a de mieux à dire en faveur de cette relation anarchique et irrationnelle qu'on appelle la guerre, non pas pour la vanter, mais pour Texcuser, c'est qu'elle est une triste nécessité, une voie douloureuse qu'il faut suivre avant d'atteindre, par la victoire et la conquête, à son terme inévitable. Ce qu'il y a d'utile et d'avantageux, ce n'est pas la lutte, c'est, grâce au traité de paix où elle aboutit un jour ou l'autre, une pacification passagère, puis l'agrandissement de la lutte ultérieure. Car, plus la lutte s'agrandit, plus elle se rapproche de son dénoûment final : l'accord durable et universel.