L'INDUSTRIE MILITAIRE
Parmi les luttes des producteurs nationaux contre les producteurs étrangers d'articles similaires, il faut ranger, mais mettre à part en un relief singulier, le cas des industries ce. isacrées à la production d'armes, d'armures, d'engins militaires quelconques. C'est là un sujet très vaste, qu'il nous suffira d'effleurer.
Les produits de ces industries militaires ont ceci de spécial de répondre à des besoins essentiellement contradictoires entre eux, puisque leur objet est la mutuelle destruction. Ces produits ne sont destinés, le plus souvent, ni à être vendus ni à être échangés, car, en général, ils sont fabriqués par TÉtat même qui en a besoin, et, quoique cette fabrication soit une des formes les plus hautes de la grande industrie, elle a cela de commun avec l'industrie domestique, de ne point travailler pour le dehors, de n'être Tobjet d'aucun commerce véritable. Ces produits sont destinés à être consommés, comme les autres, soit lentement, par l'usure des armes proprement dites, arcs, fusils, canons, forteresses, navires, bateaux-torpilleurs, etc., analogvie à celle des outils de rindustrie civile; soit rapidement, par l'explosion des poudres et l'émission des projectiles, par Tenvoi d'une torpille à un bateau ennemi, etc., poudres, projectiles, torpilles qui sont aux armes à feu et aux torpilleurs ce que Tencre est à l'encrier, la planche à la varlope, le morceau de viande à la fourchette, le morceau de fer à la lime. La distinction entre l'arme et l'outil est confuse à l'origine, et ne se précise qu'au cours de révolution industrielle. La hache,
le couteau, la faulx, le marteau, etc., sont à la fois outils et armes; l'arc sert à chasser aussi bien qu'à guerroyer, comme le fusil aussi bien, à cela près que la chasse a cessé depuis longtemps d'être un travail industriel, elle est devenue un sport, tandis qu'elle a été au début la grande industrie alimentaire. Les archéologues sont embarrassés , en présence des débris de l'âge paléolithique et môme néolithique, pour distinguer si ces fragments de silex éclatés ou polis ont servi pour la nourriture et le vêtement ou pour la défense. Même de nos jours, il y a force ambiguïtés ; la dynamite sert aux ingénieurs autant et plus qu'aux artilleurs.
Si différentes qu'elles soient des industries civiles, les industries militaires offrent d'importantes similitudes avec celles-ci et exercent sur elles une importance considérable. Les forces principales successivement employées par Tindustrie militaire se déroulent dans le même ordre que pour rindustrie civile : forces humaines en tout temps, mais d'abord exclusivement humaines (pugilat), puis animales (chiens de guerre, lions apprivoisés, éléphants, chevaux)*, puis végétales (arcs, flèches), enfin physico-chimiques (substances explosibles). — Comme l'industrie civile, l'industrie militaire a dû chacune de ses transformations à des inventions d'abord individuelles et locales qui se sont propagées par émulation imitative. Il faut seulement remarquer que l'imitation de clan à clan, de cité à cité jadis, aujourd'hui de nation à nation, en fait d'armes et d'engins militaires quelconques, a toujours fonctionné bien plus vite et bien plus en grand qu'en fait d'industries privées. 11 s'agit là d'imitation brusque, délibérée, à distance, à toute distance : l'exemple du Japon contemporain en est la preuve. Combien
(1) La cavalerie avait jadis un emploi tout autre que maintenant. A Tépoque |)haraonique, grecque, romaine, la force musculaire des chevaux traînant des chars à faulx rendait précisément les mûmes services que nous rendent aujourd'hui les substances explosibles de nos armes à feu. La vitesse seule, et non la force, de ces quadrupèdes, est à présent appréciée dans les combats.
de sauvages africains ne connaissent de nous que nos fusils ! Parfois, bien rarement cependant, le côté militaire est le seul qu'un peuple emprunte à un autre peuple qu'il déteste et jalouse. L'émulation nationale en jeu dans ce genre d'imitation est de tout autre nature que la concurrence des productions civiles.
On s'explique ainsi ce fait remarquable — digne, à coup sûr, d'hêtre signalé dans im traité sur la science économique — que l'industrie militaire, dans toutes ses branches, alimentation, vêtement, chaussure, voirie, ponts, etc., a toujours marché en tête de l'industrie civile et devancé ses progrès. Elle a donné, dans les arsenaux terrestres et maritimes, les premiers exemples de grands magasins de confections. Les premières provisions de bouche ont été des??^^//^^tioiis, des greniers d'intendance. Je lis dans Y Hîsloire delà civilisation russe^ par Milioukov, que la grande industrie a été importée artificiellement dans son pays par le gouvernement des tzars pour « répondre au besoin de draps pour l'armée ». Il en a été de même chez d'autres peuples. D'après Levasseur, les ateliers de fabrication pour le service des légions, sous l'Empire romain, avaient une grande importance, et l'organisation de ces ateliers a pu suggérer les collegia. La voirie militaire a été aussi l'initiatrice et l'instigatrice de la voirie civile. Les routes stratégiques des Romains ont été les premières grandes routes. Ce sont aussi des routes stratégiques que le Premier Consul a fait tracer tout d'abord sur le sol français, comme premier délinéament du réseau de notre carte routière. Les premières voitures ont dû être des chars de guerre. Les chemins de fer sont peut-être le seul grand progrès de la locomotion qui n'ait pas été militaire à l'origine ; et cela seul suffit à singulariser le xix^ siècle. Les ballons n'ont, jusqu'ici, servi qu'aux armées. Les premiers navires romains ont été construits tout exprès pour la seconde guerre punique. Partout la marine marchande a été précédée et non pas seulement
protégée par la marine de l'État. Curtius nous apprend, dans son llhtoire de la Grèce ^ que, chez les Athéniens^ les constructions navales furent grandement perfectionnées par « d'heureuses inventions » provoquées par Périclès en vue de la guerre. Le besoin d'avoir des trirèmes plus larges, plus spacieuses, afin de laisser plus de place aux hoplites, a suscité les progrès des chantiers maritimes S comme le besoin de grands rassemblements de fidèles dans les premières basiliques chrétiennes a fait imaginer la voûte à arêtes. Le service postal a été d'abord pratiqué par les besoins administratifs et militaires, en France, en Angleterre, en Russie, partout.
Depuis Archimède au moins, et probablement bien avant lui, le génie militaire a été pour le génie civil Toccasion de ses plus grands triomphes. En est-il de même pour l'architecture ? Non, ce semble, à première vue. Ici, ce n'est point Tarchitecture militaire qui semble avoir le pas sur Tarchitecture civile, c'est, plus souvent, l'architecture religieuse : temples, pyramides, mosquées, cathédrales, bien plus que les châteaux forts, paraissent avoir été TefTort suprême des architectes jusqu'à nous. Toutefois n'y a-t-il pas lieu de penser que les premiers murs, destinés aboucher sans doute les cavernes des troglodytes, ont dû être des remparts, de même que, vraisemblablement, le bronze et le fer leur ont servi d'arme avant de leur servir d'outil, ainsi que le silex ?
Notons encore que les premières épargnes ont été des trésors de guerre, que les spéculations des fournisseurs d'armées ont précédé partout les agiotages de Bourse, et que la science des finances est née de la stratégie.
Si les industries militaire des diverses nations s'opposent entre elles, ce n'est point à la manière des autres industries nationales, par la vente simultanée de leurs produits sur un même marché : nous savons qu'elles n'ont pas, en général,
(1) On voit que je èuis loin de nier d'une manière absolue reffîcacité de la lutte. II n'en est pas moins vrai que c'est en pleine paix que les inventions, même guerrières, ont été produites.
lO't L'OPPOSITION ÉCONOMIQUE
do prix vénal, de valeur-coût, mais seulement une valeia^emploi des plus appréciées, et qu'il n'est pas question pour elles de libre échange. Elles ne s'en font pas moins une concurrence continuelle de nation à nation ; et, pour mettre fin aux ruineuses prodigalités que cette concurrence entraîne en pleine paix, on n'a que la ressource de ces trusts spéciaux qu'on appelle les alliances politiques. La triple alliance, l'alliance franco-russe sont des trusts de ce genre. II est manifestement chimérique de penser que l'opposition des industries militaires puisse être résolue par le collectivisme. Ne sont-elles pas déjà nationalisées? Mais elles ont beau être le résultat d'une collaboration collective, et leurs produits ont beau être une propriété collective, leur hostilité essentielle n'en est pas amoindrie. Les trusts alliances^ dont la fédération n'est que la forme la plus haute, sont ici l'unique solution du problème.
Les industries militaires, a là différence des autres industries, s'opposent encore et surtout par la consommation qui est faite de leurs produits sur un champ de bataille. Celte consommation est d'une espèce à part : éminemment destructive, il serait faux, cependant, et injuste au plus haut degré, de la qualifier improductive. Loin de là; elle produit dans le camp vainqueur les biens réputés suprêmes : la puissance, la richesse, la gloire ; aux vaincus même elle procure une [)aix honorable. On peut donc dire qu'une théorie de la consommation économique n'est pas complète, qu'elle omet une de ses parties malheureusement les plus considérables, si elle néglige de s'appliquer aux services et aux produits spéciaux, manœuvres et projectiles, qui se consomment durant un^combat. Ce sont bien là, en effet, des consommations de forces et de substances, car le jet des flèches ou des balles, les coups d'épée ou de baïonnette, les fatigues d'un assaut, répondent à un besoin qui est ainsi satisfait, et à l'un des besoins les plus enracinés, les plus universels, celui d'attaque ou de défense, de
Li:S LUTTES lorj
domination ou de salut. El, non moins que la satisfaction de la soif ou de la faim après un long jeûne^ la satisfaction de ce besoin capital s'accompagne, pendant ou après la bataille, d'une joie intense, qui compte parmi les Ioniques principaux du cœur humain.
Mais, observons-le en passant, si marqué que soit le caractère de consommation dans les dépenses faites sur le champ de bataille, il faut, pour le reconnaître, définir la consommation en termes psychologiques, comme nous venons de le faire. Définie en termes objectifs, elle devient inapplicable à ces étranges manières de donner satisfaction à un besoin. Quand je consomme du pain, de Teau, des chaussures, de la chaleur, etc., j'ajoute à ma substance ou à mon énergie propre, des portions de substances ou d'énergie extérieure que je m'intériorise et m^approprie. Cette intégration est commune à toute consommation de la vie civile ; et, si l'on veut que ce soit là le trait distinctif de toute consommation, il est évident qu'un coup de baliste ou de canon n'en est pas une. Quand je dépense ainsi de la force musculaire et des cailloux, de la poudre et des boulets, je m'en dépouille, je m'en dépossède, j'en accrois l'avoir d'autrui par une sorte de donation violente et de présent fatal. — Certains peuples barbares ont connu la procédure bizarre qu'on appelle « jeûner contre quelqu'un ». En jeûnant à la porte de son débiteur, on le contraignait à payer, grâce à des idées supertitieuses. C'était là une non consommation destructive et productive en même temps, et, en cela, comparable aux consommations dont je parle.
Remarquons aussi que les dépenses de ce genre peuvent se compliquer beaucoup sans cesser d'être des consommalions nécessaires . Ce n'est pas par luxe, mais par nécessité, qu'on a passé de l'arc et des flèches aux canons Krupp et aux balles coniques. Le taux du nécessaire en fait de consommations pareilles, comme pour toutes les autres, mais bien plus visiblement encore que pour celles-ci, s'élève ton-
jours. Quand le bateau-torpilleur sous-marin sera reconnu pratique^ il faudra nécessairement que toutes les marines civilisées Tadoptent, si cher qu'il puisse être. Ce sera là une dépense de première nécessité^ comme Tétait pour un Iroquois la confection d'un arc et de flèches empoisonnées. 11 n'y a, en eflet, aucun caractère objectif qui permette de reconnaître où commence le luxe en fait de dépenses militaires. La ditTérence consiste uniquement dans le mobile qui les inspire : quand elles tendent à la défense, au salut national, elles sont indispensables, si ruineuses qu'elles puissent paraître ; quand elles sont provoquées par une simple mégalomanie nationale, par un prurit de conquête ou de gloire, elles peuvent être jugées de luxe. Il en est de même pour toutes les autres dépenses : leur caractère luxueux apparaît quand il ne s'agit plus, pour elles, de maintenir l'être physique ou social de 1 individu dans son intégrité, mais de l'étendre, de le gonfler par la gloriole qu'on attend d'elles.
Les produits de l'industrie militaire ont encore cela de particulier que leur emploi importe beaucoup plus que leur possession, et qu'il est plus difOcile de s'en bien servir que de les fabriquer ou de les acquérir. Le travail^ tout belliqueux, nécessité par la consommation intelligente de ces produits, est, chez le général comme chez le soldat, une industrie militaire tout autre que celle dont il vient d'être parlé : on la nomme l'art de la guerre. Cette production militaire d'un ordre plus élevé est comparable elle-même aux productions civiles. Par exemple, de même que, après l'invention de la machine à vapeur, la substitution de la grande industrie à la petite a eu pour effet de rendre l'ouvrier non propriétaire de son outillage, possédé par des capitalistes ; pareillement, par suite de l'invention de la poudre, la grande guerre, succédant aux petites guerres, a eu pour conséquence que le soldat ou le capitaine moderne, à la différence des routiers du moyen âge et de leurs chefs,
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a le maniement d'armes perfeclîonnces et coûteuses, de machines de guerre formidables, de cuirassés géants , qui ne lui appartiennent pas. I/équivalent du capitalisme industriel nous est présenté de la sorte par le militarisme moderne. Et je ne sais s'il se trouve un ennemi du capital assez acharné pour déplorer qu'il en soit ainsi, ou si, au contraire, un collectiviste y verra un exemple, bon à suivre, de la nationalisation de ToutiHage. Mais il serait facile de répondre au premier que la facilité donnée aux condoltièri et aux soldats du moyen âge d'avoir un outillage militaire à eux était Vun des plus graves dangers d'alors ; et au second que, le caractère essentiel de la production militaire étant, par définition, d'être nationale, la nationalisation du capital qu'elle emploie se justifie par des raisons tout à fait spéciales. Ajoutons que, dans le nouveau sens dont il s'agit, comme dans le sens précédent, l'industrie militaire a donné le ton à l'industrie civile. La grande (juerre^ avec son enrégimentation disciplinée et centralisée, a été de beaucoup antérieure à la (jrande industrie avec ses vastes ateliers bien organisés.
On serait grandement embarrassé si Ton essayait d'appli- ([uer les théories soit des économistes soit des socialistes à la répartition des fruits du travail militaire entre les travailleurs, c'est-à-dire entre les soldats ou officiers de tous grades, y compris le général en chef. Je ne vois pas la lumière que jetterait sur cette question la loi de TotTre et de la demande ou le principe du droit de l'ouvrier au produit intégral de son travail. I.a difficulté réellement insoluble provient d'abord de ce que le produit principal de ce travail collectif d'une armée est lui-même indivis et indivisible : c'est un accroissement général de foi patriotique, d'influence et de puissance nationale : et il en est de ce résultat comme de beaucoup d'œuvres industrielles, telles que la construction d'un pont ou d'un monument, qu'il est impossible de
répartir — dont il est non moins impossible de répartir la valeur en argent, toujours incertaine et arbitraire — entre les ouvriers et les entrepreneurs qui ont concouru à son exécution. Mais, alors même que le seul fruit d'une bataille gagnée serait le butin en espèces, il ne serait guère moins mal aisé de le distribuer entre les officiers et les soldais suivant la proportion exacte de leurs mérites respectifs. La rémunération du général, en gloire ou autrement, est souvent un bénéfice exagéré, dont on peut dire aussi qu'il consiste dans le travail non payé de ses soldats. Mais quels risques d'humiliation il a courus ! Et dans combien de cas est-il juste de lui attribuer Tlionneur du succès I 11 suit de là que la solde, ce salariat militaire, s'impose nécessairement comme le seul mode pratique de paiement du travail militaire \
La comparaison des industries religieuses avec les industries militaires ne serait pas sans intérêt. J'entends par industries religieuses, soit la fabrication des articles de tout genre qui a lieu dans les monastères pour le service exclusif des moines, soit, encore mieux, la fabrication, môme en dehors des monastères, des objets qui servent au culte, qui ont un caractère rituel et sacramentel, et promettent des biens d'ordre surnaturel. Or, pas plus aux industries religieuses entendues dans ces deux sens qu'aux industries
* L'expression a industrie militaire » comporte un autre sens tout dilîérent, rpioique intéressant aussi. II a trait aux é[)oques où la guerre et Teclianj^e i^e se sont pas encore nettement dillérenciés. Le commerce Lier fier n'a pas été pratiqué seulement dans les colonies naissantes, aux Indes antillaises du xviiie siècle, par exemple. Sous les Mérovingiens, sous les Carolingiens, les négociants qui se risquaient à de longs voyages devaient voyager en caravanes, « prêtes au couibat. dit Levasseur, aussi bien qu'au commerce. Le franc Samo qui, vers la fm du règne de Clotaire II, régna sur les Vénètes, était un négociant des environs de Sens. Il était parti à la tete d'une troupe nombreuse de trafiquants pour se rendre chez les Slaves ; mais, à son arrivée, il les avait trouvés en pleine rébeiliou contre les Huns. Laissant alors de côté ses alfaires, il avait pris les armes avec ses compagnons et avait assuré la victoire au parti des révoltés qui l'élurent roi par reconnaissance ».
militaires, le principe de la concurrence et du laisser-faire n'est applicable. Chaque fabricant de ce genre est censé pénétré de la gravité de ses fonctions et affecte une foi vive ; il est délégué par l'autorité supérieure pour remplir une mission, service auxiliaire du sacerdoce. Les divisions de l'industrie religieuse correspondent à celles de l'industrie militaire : il y a ici à distinguer une industrie de l'abri (architecture religieuse) — du vêtement (costumes ecclésiastiques, ornements, insignes tels que crosse et mitre) — de Toutillage (ostensoirs, calices, missels, crucifix, chasses, etc.) — de Talimentation (pain azyme, nourriture spéciale de certains ordres monastiques). Il est à noter que, dans chacune de ces branches, l'industrie religieuse a été beaucoup moins transformée que l'industrie militaire correspondante. Cela est surtout vrai de routillage : autant les armes ont changé du moyen âge à nos jours, autant les objets du culte sonl restés immuables. La même remarque, un peu atténuée, s'étend au costume et aux ornements du clergé. L'architecture religieuse, quoiqu'elle soit la partie la plus changeante de l'industrie religieuse, a bien moins varié que Tarchitecture militaire. D'une église gothique à une église de nos jours, d'un monastère du xui'' siècle à un couvent d'aujourd'hui, il y a bien moins de différence que d'un château du moyen âge à l'un de nos forts actuels, des remparts d'alors à notre système de fortification, d'un corps de garde ancien à une de nos casernes. La religion devant son prestige en grande partie à son air d'immutabilité, quoi qu'elle doive toujours sa naissance à une innovation, c'est en résistant à toute invention nouvelle, et non, comme l'industrie militaire, en attisant le génie des inventeurs, quelle lutte contre les religions rivales. Aussi évolue-t-elle très peu ; mais, dans la mesure oîi elle évolue, chacune de ses transformations ou de ses modifications est causée par une nouveauté individuelle. Encore faut-il ajouter que, lorsqu'un changement volontaire et notable est introduit dans le cos-
tume ou les ustensiles du clergé, dans les monuments sacrés, dans les prières, etc., c'est avec Tintention ou la prétention de revenir à un usage du passé. Rien de pareil à cet archaïsme pieux dans les cliangements apportés aux industries militaires.
Ainsi, on ne peut dire des industries religieuses ce que j'ai dit des industries militaires, qu'elles marchent en tete des industries civiles et stimulent leurs progrès. Mais, si elles restent en arrière, bien souvent c'est elles pourtant qui, par une action indirecte, les ont aiguillonnées. Pour répondre au besoin myslique de conserver éternellement le corps ou rimage du corps jusqu'au retour de l ame, les croyances égyptiennes ont forcé les esprits ingénieux à découvrir Fart de Tembaumement, les artistes à représenter la forme humaine avec une fidélité remarquable, les tisseurs à tisser des étoffes d'une finesse et d'une solidité merveilleuse. L'enveloppement rituel des momies a certainement beaucoup contribué au progrès du tissage. La décoration des châsses, la mosaïque des temples, les miniatures des manuscrits sacrés, ont été les premiers chefs-d'œuvre de l'art. Il n'est pas jusqu'aux règles relatives au jeûne et au maigre qui n'aient contraint les cuisiniers et les fournisseurs à imaginer de nouveaux mets. Donc, tout en repoussant Tinvention, la religion la suscite à son profit d'abord, et au profit surtout de la vie civile. En outre, les industries religieuses attirent autour d'elles et font prospérer à leurs cotés les industries civiles qui progressent à l'ombre de leur immobilité même. Et Ton peut fort bien concevoir une société où, sans nulle industrie militaire, les besoins religieux auraient suffi à déployer riniagination des industriels et, encore mieux, celle des artistes.
CONFLITS KM UJ: PllUD LITS IIÉ TÉ 110 GÈNES
Après avoir parlé des conflits entre producteurs (soit nationaux, soit étrangers) d'un même article ou d'articles similaires^ il convient de dire quelques mots des oppositions d'intérêt, moins évidentes, moins retentissantes, réelles cependant, entre producteurs d'articles hétérogènes, répondant à des besoins différents.
En premier lieu, cas assez rare, deux industries, quoique très hétérogènes et répondant à des besoins très différents, peuvent être antagonistes parce qu'elles se disputent la même matière première. Sous l'ancien régime, on a souvent refusé d'autoriser la création de nouvelles forges ou de nouvelles verreries parce qu'on a craint que les boulangeries ne vinssent à manquer de combustibles nécessaires pour cuire le pain, (c Le fait est arrivé, dit M. Germain Martin, à Beaucaire, et les consuls de Toulouse réclamaient la suppression des forges au nom de l'humanité. Mieux valait manquer de fer que de pain. »
En second lieu, dans un pays, à un moment donne, il n'y a qu'une quantité à peu près fixe de bras et de capitaux qui s'offrent à Tensemble des industries. Si donc une industrie nouvelle survient, elle ne pourra s'établir qu'en prélevant sa part de capitaux et de bras, au détriment des industries déjà installées. Mais ce préjudice n'est le plus souvent que momentané et bientôt plus que compensé. En général, la création d'une industrie nouvelle, en surexcitant les espérances de gain, attire de nouveaux bras, jusque-là inoccupés, ou redouble l'activité des travailleurs anciens, et
pousse à ]a formation de nouveaux capitaux par rélévation de riiitérêt offert. De plus, s'il s'agit d'une industrie d'exportation, qui s'empare du marché extérieur, c'est, manifestement une source de richesses qui vient de s'ouvrir, ajoutée aux autres. Et, même s'il s'agit d'une industrie bornée au marché intérieur, il se peut que le tort fait par Tindustrie nouvelle aux industries plus ou moins similaires soit inférieur à l'avantage qu'elle procure aux industries tout à fait hétérogènes en leur offrant un moyen nouveau d'échange, d'après la loi des débouchés de J.-B. Say.
Toutefois, ce serait une erreur de croire, conformément à cette loi, que toute nouvelle industrie ne peut qu'être favorable aux intérêts de toutes les industries hétérogènes. Sans doute, elle est toujours un avantage, plus ou moins grand, pour tous les consommateurs, en ce sens qu'elle leur permet un choix plus étendu entre tous les emplois possibles de leur argent qui, à somme égale, a un pouvoir d'achat plus varié et plus étendu. Mais il ne s'ensuit pas qu^'elle soit utile à tous les producteurs. Elle n'est utile qu'à ceux dont la nouvelle production, pour des raisons que nous allons dire, tend à rendre les produits plus recherchés ; elle est nuisible à ceux qu'elle tend à supplanter ou à refouler; chaque marchand de vin qui s'établit dans un quartier ouvrier y favorise les débits de tabac (car plus on boit, plus on fume), mais nuit aux intérêts des épiciers ou des bouchers auxquels s'approvisionnent les familles ouvrières. — Un théâtre qui vient à s'établir dans une petite ville y favorise rinduslrie des tapissiers, des décorateurs, et aussi, par son action indirecte sur les mœurs, qu'il rend moins austères, certaines autres industries de luxe ou de plaisir; mais, en procurant aux oisifs un plus agréable emploi de leurs soirées que les éternelles parties de jeu, il diminue les profits des gérants de cercle ou de café. — Toute industrie nouvelle inaugurant un nouveau progrès de l'éclairage favorise la production des livres, des journaux, des travaux de couture
exécutés h la lampe le soir, etc., mais entrave ou refoule les iadustries criminelles des escarpes nocturnes, dans les grandes villes. Toujours ou presque toujours, un article si nouveau qu'il soit, jeté sur le marché, insinue et accrédite dans les esprits, en se répandant, quelque jugement implicite, quelque idée, quelque manière de voir ou d'apprécier la valeur des choses, qui est une confirmation ou une négation muette, inconsciente, des jugements, des idées, des appréciations, implicitement propagés par les autres articles. Karement, très rarement, elle ne les confirme ni ne les dément. — Quand, par exemple, Tindustrie des chemins de fer est importée dans une contrée à demi barbare, le besoin tout nouveau qu'elle y suscite et y satisfait, le besoin des longs voyages confortables et peu coûteux, y affaiblit et y fait s'évanouir par degrés une foule de besoins anciens : chacun de ces produits ou de ces services nouveaux, chaque voyage à Tétranger, est une suite de démentis infligés à Torgueil naïf de Tindigène sédentaire qui juge son petit canton supérieur en tout, en beautés pittoresques, en agréments de vie, au reste de Tunivers ; et les fabricants de produits locaux, de costumes traditionnels, de meubles archaïques, oii s'incarnent ces préjugés héréditaires, ne tardent pas à se ressentir des coups terribles qui leur sont portés ainsi, à moins que, au contraire, la mode ne s'empare de ces produits coutumiers et ne leur ouvre, momentanément, un large débouché extérieur, dont ils n'avaient jamais pu rêver la perspective. Plus spécialement, ce goût nouveau des voyages lointains, importé par les chemins de fer, a pour effet de dégoûter des petits déplacements, des excursions de voisinage, et lavogue des pèlerinages éloignés se substitue à celle des petits pèlerinages locaux, maintenant méprisés, au grand regret de beaucoup de maîtres dliôtelet de boutiquiers. C'est ainsi qu'un produit peut en combattre un autre, alors même qu'ils n'ont rien de similaire et répondent à des besoins tout à fait différents. — Autre exemple. L'établis-
Tarde. — Psych. écon. II. — 8
sèment d'une imprimerie dans un pays qui en était privé jusque-là, non seulement, ce qui est clair, y tue la profession des copistes et des enlumineurs de manuscrits, mais encore, suivant la nature des livres imprimés, — aujourd'hui la Bible ou saint Jérôme, demain Plutarque ou Virgile — y répand des idées propres à fortifier ou à affaiblir les croyances régnantes et y dévie le courant des mœurs et des usages, ce qui favorise certaines industries anciennes et en fait péricliter d'autres.
Môme si un produit nouveau n'impliquait aucun jugement contradictoire aux idées latentes dans d'autres produits hétérogènes, il ne laisserait pas d'en combattre quelques-uns ou quelqu'un par le seul fait qu'il suscite, qu'il appelle à l'existence économique, un désir nouveau, d'abord fantaisie et caprice, bientôt habitude. Rappelons-nous la rotation quotidienne ou annuelle des désirs enchaînés dans la vie de TindividUjdont il a été si longuement question dans la première partie de cet ouvrage. Cette ronde ne saurait s'élargir indéfiniment. Le cœur humain n'est pas d'une élasticité sans fin, et, au delà d'un certain nombre de désirs, il se heurte à sa limite infranchissable ; un besoin nouveau ne peut entrer dans le cercle magique qu'en resserrant tous les autres anneaux de la chaîne ou en expulsant l'un d'entre eux. Puis, si, comme nous l'avons dit plus haut, en premier lieu, les capitaux disponibles a chaque instant pour l'alimentation des diverses industries sont limités, nous devons ajouter, en second lieu, que la somme des revenus dont les consommateurs disposent pour Tachât de ces divers produits ne l'est pas moins. Il est vrai que, à mesure que les besoins se multiplient, les revenus tendent à s'accroître, les salaires, les honoraires, les appointements, toutes les formes de la rémunération des services, vont en augmentant. Mais, en tout cas, il est une chose absolument inextensible et strictement mesurée à chacun de nous : c'est le temps. Il faut toujours un certain temps pour satisfaire un désir quelconque, et la journée est trop
courte, la vie trop brève, pour permettre au plus riche et au mieux portant, de se donner successivement toutes les satisfactions qui s'otYrent à lui. Il doit élire quelques besoins et en éliminer beaucoup.
Ainsi, pour toutes les raisons, psychologiques avant tout S qui viennent d'être indiquées, les besoins tantôt s'ajoutent, tantôt se substituent les uns aux autres; et c'est par cette double loi de substitution et d'addition, d'élimination et d'accumulation — dont la seconde l'emporte de plus en plus sur la première, mais non indéfiniment — que s'explique révolution des industries, correspondant à l'évolution des budgets. Voilà pourquoi, d'âge en âge, se modifie et se transforme la proportion relative des industries alimentaires, des industries du vêtement, des industries du logement, des industries de l'instruction, du livre, du journal, des industries d'art et de plaisir, et aussi bien la proportion relative des dépenses budgétaires afTectées par chaque classe de la société à satisfaire les besoins auxquels répondent ces diverses catégories de production. La série de ces transformations est ce qu'il y a de plus capricieux et de plus différent d*un peuple à un autre. Mais, à travers ces variations, un ordre général s'observe. Il est à remarquer que les besoins impérieux, et qui, comme tels, doivent être satisfaits les premiers, à peu près exclusivement d'abord, sont
(1) C'est tantôt, me dira-t-on, à cause des limites de son budget (s'il s'agit d'une bourse petite ou moyenne), tantôt (s'il s'agit de gens très riches) , à cause des limites de son temps, qu'un consommateur sacrifie une consommation à une autre. 11 est évident que, si un milliardaire passe ses vacances à voyager, il ne peut, quoiqu'il en ait les moyens, îes passer à organiser des l'êtes ddns son chàleau... Mais, au fond, c'est par des motifs tout psychologiques et logiques que cette exclusion d'une dépense par une autre a lieu ici même. En etfet, pour donner la préférence a telle dépense sur telle autre, l'homme simplement aisé ou le milliardaire a du avoir une raison, et cette raison, c'est qu'il a a/' fir/?ié que tel emploi de son argent lui procurerait plus d'avantages que tel autre, et nié que cet autre serait aussi avantageux. — Ce serait, du reste, une erreur de croire que cette raison est toujours la meilleure possible, et que le choix, pour être raisonne, est judicieux. Dans ces luttes économiques, comme dans les luttes militaires, le vaincu vaut souvent mieux que le vainqueur; et les arrêts du destin sont toujours à reviser.
en même temps les moins extensibles, les moins susceptibles de développement. Et de ce rapport inverse entre Xiirr/ence et Y élasticité à.^^ besoins, il résulte que les moins impérieux, bien qu'ils commencent à être satisfaits longtemps après les autres, sont appelés tôt ou tarda les dépasser en importance industrielle et budgétaire, puisque c'est, naturellement, dans le sens des désirs les plus élastiques que la loi d'accumulation pourra se donner carrière et prévaloir plus complètement sur la loi de substitution. L'appétit et la soif ont des limites étroites, le besoin de se vêtir aussi, mais la curiosité, l'ambition, la vanité, semblent presque illimitées ou n'ont que des bornes qui reculent sans cesse. Elles ofl'rent au génie inventif, à l'activité productrice, un débouché indéfini.
La question du luxe se présente ici, et nous n'en dirons qu'un mot, pour dissiper une équivoque. Toute consommation nouvelle, même quand elle se rapporte aux besoins les plus fondamentaux de l'organisme^ la consommation du froment par exemple, dans un pays habitué au pain de seigle, la consommation des chemises au temps d'Isabeau de Bavière, commence par paraître luxueuse. Mais elle n'a cette apparence que passagèrement, tandis que les satisfactions données aux besoins d'ostentation et de divertissement, soit nouvelles soit anciennes, gardent toujours ce caractère d'être de luxe. Or, le danger du luxe, apparent ou réel, est d'autant plus grand qu'il a trait à des besoins moins urgents et plus élastiques. En effet, l'extension indéfinie dont les besoins précisément les plus artificiels sont susceptibles peut attirer à eux une proportion toujours croissante de l'activité produtrice à tel point que la production des choses qui répondent aux besoins les plus impérieux en soit amoindrie ou altérée. Pour peu que la passion des tulipes ou des orchidées se développe dans certaines classes très riches, la culture des fleurs fait reculer les champs de blé. — Ajoutons que le progrès du luxe véritable est inconciliable avec celui
de la population. A chaque nouveau besoin qui entre dans une famille, il s'y procrée un enfant de moins. C'est ainsi, et pour des raisons analogues au fond, que, à chaque progrès de Tameublement et du confortable dans les châteaux féodaux, à partir de la Renaissance, le nombre des domestiques diminuait. Si donc un pays, dans sa lutte pour Texistence nationale, a besoin de voir croître sa population, il doit s'opposer au développement du luxe sous toutes ses formes. 11 doit désirer surtout que le luxe décline sans que les fortunes cessent de grandir, c'est-à-dire qu'il décline par la volonté même des riches sous Tempire de l'opinion, et que l'épargne accrue se capitalise en placements dans des industries vraiement utiles à l'intérieur ou à Tétranger. — « Prenez garde de supprimer le luxe, dit quelque part un économiste; comme le cœur humain n'est pas parfait, vous verriez aussitôt grandir l'ambition, lasoiFdu pouvoir. » C'est possible. Mais pourquoi ne pas supposer aussi bien qu'on verrait grandir la soif du savoir, les aspirations esthétiques, et, à défaut de luxe matériel, le besoin de luxe inlérieiir ou de beau intérieur^ de haute et de délicate moralité, d'art exquis et complexe ? On confond dans la notion vague de luxe trois choses bien distinctes : le confort^ qui consiste en satisfactions délicates et raffinées données aux besoins nécessaires et fondamentaux de l'organisme; le luxe proprement dit qui répond, avant tout, aux besoins d'ainour-propre et de vanité, de plaisir coûteux, et Tar^ qui satisfait l'amour du beau. Par le développement social, ces trois choses accentuent leur différence et leur divergence, d'abord dissimulée. Or, la moins extensible, la moins élastique, des trois catégories de besoins satisfaits de la sorte, c'est la première : le besoin de confort ne comporte que des limites assez étroites. Bien plus susceptible de s'étendre est le besoin de paraître et de briller, source des désirs d'amour-propre et de vanité. Mais Tamour du beau, l'avidité de Texquis, est de tous les besoins celui qui comporte le plus d'extension et présente le plus
d^élasticilé. C'est donc dans ce dernier sens que, finalement, la production doit trouver son débouché le plus illimité, et où elle doit se précipiter torrentiellement. — 11 est à remarquer que, en s'unissant au premier de ces besoias, le troisième donne naissance à une combinaison des plus fécondes, V art industriel ^ l art décoratif, qui pourrait bien être destiné au plus glorieux avenir et, sous son ombre, étouCfer le luxe proprement dit, appelé à décroître ou à disparaître.
Mais n'oublions pas que le plus extensible encore, le plus élastique des besoins humains, c'est la curiosité^ et que l'élargissement du savoir, de la critique, de la pensée est encore la voie où la sève humaine continuera à couler quand toutes les autres branches du désir auront cessé de croiti-e.