CONFLITS DE LA CONSOMMATION AVEC ELLE-MÊME
Après les luttes de la production avec elle-même, les luttes de la consommation avec elle-même ont lieu de nous occuper un instant.
Les motifs pour lesquels les consommateurs nationaux d'un même produit peuvent être en conflit sont de plusieurs sortes : tantôt, s'il s'agit surtout du blé, du riz ou autres denrées alimentaires, rinsuffisance de la production met aux prises les appétits rivaux et hostiles ; tantôt, s'il s'agit d'objets moins utiles ou de luxe, un caractère honorifique, une présomption de supériorité sociale s'attache à la consommation de quelques-uns d'entre eux. Je n'insiste pas sur le premier cas : on sait assez à quelles horribles extrémités la faim déchahiée contre la faim, la soif contre la soif dans certains sièges célèbres, ont de tout temps porté les hommes, redevenus cannibales en dépit du plus haut degré de civilisation. Les famines périodiques de l'ancien régime, les grandes famines de l'Inde anglaise \ même de nos jours, sont des illustrations merveilleusement atroces de cette concurrence aiguë des consommateurs affamés. En tout temps, sous des formes infiniment plus douces, et à propos d'articles quelconques dont la production est inférieure aux besoins de ceux qui désirent et peuvent les acheter au prix actuel, les acheteurs éventuels se combattent, et leur combat fait hausser le prix. Quand, ce qui
(1) Les famines du moyen âge ont été souvent horribles. « Dans celle 'de 1030 à 1032, en France, on sux^plicia un homme qui en avait égorgé et dévoré 48 autres, d'après Sismondi... Môme en Toscane, les villes, à Texception de Florence, exx3ulsaient ordinairement leurs pauvres en temps de disette, d'après Yillani. » (Roscher.)
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est rare, cette limitation étroite des produits est due à un calcul des producteurs qui croient avoir plus d'intérêt à les limiter pour en élever le prix qu'à les multiplier en rabaissant, le conflit existe plutôt entre les producteurs d'une part et les consommateurs d'une autre, genre de lutte qui sera étudié plus loin, qu'entre les divers consommateurs. Mais le plus souvent ce sont des causes naturelles, des circonstances étrangères à la volonté réfléchie des industriels, qui rendent la production insuffisante ; et alors c'est seulement entre les divers consommateurs que la lutte s'engage.
Le second cas, relatif aux consommations vaniteuses, est plus intéressant. Dans une société divisée en castes, ou en classes superposées que séparent des diaphragmes étanches, chaque groupe de la population a ses consommations spéciales et caractéristiques qui désignent et rappellent à chaque instant son rang dans la hiérarchie sociale. Il y a une façon noble et une façon roturière de se nourrir, de s'habiller, de se coiffer, de s'amuser, etc., et chacun des étages de la noblesse^ chacune des subdivisions de la roture, se différencie des autres par ses particularités distinctives sous ces divers rapports. Or, aussi longtemps que la séparation entre ces compartiments sociaux parait à peu près infranchissable, le désir de les franchir, en réalité ou en apparence, par l'imitation des modes d'alimentation, de vêtement, d'amusement, propres aux compartiments supérieurs, est peu vif et peu répandu; et il est inutile de dresser des barrières légales pour s'opposer aux progrès de cette sorte d'exosmose insignifiante. Il suffît de la peur du ridicule ou du scandale pour empêcher l'inférieur d'imiter les usages du supérieur, ce qui aurait l'air d'une usurpation ou d'une mascarade grotesque. A présent encore, dans des coins de provinces « arriérées », une fille du peuple n'ose pas « porter chapeau », de crainte que ses amies ne se moquent d'elles. Le besoin des lois somptiiaires ne commence à se faire sentir que lorsque la distinction des classes s'est atténuée au point d'éveiller chez le
plébéien V envie de ce que jusque-là il admirait^ et le désir général, intense, de copier, pour se l'approprier, ce qui fat longlemps le monopole exclusif du patricien. Les classes inférieures croient s'égaler ainsi aux classes supérieures et proclamer bien haut cette égalité, quoique, par là, elles avouent implicitement la supériorité de celles-ci : contradiction, vaguement sentie de tous, à la faveur de laquelle se maintient et se prolonge longtemps, en pleine démocratie, le prestige des puissances abattues.
Parles lois somptuaires, les aristocraties, quand elles sont encore très puissantes, mais déjà ébranlées et enviées, essaient de lutter contre le Ilux d'imitation jalouse qui monte lentement pour les submerger. Et Ton a trop dit que cet effort a toujours été impuissant. Certainement il n'a jamais fait que retarder Tégalisation des classes par leur assimilation ; jamais une digue, si haute fût-elle, n'a arrêté pour toujours le moindre torrent; et le fleuve des exemples, dans sa continuelle descente des montagnes aux vallées sociales, n'est pas un des courants les moins invincibles. Mais un retard d'un demi-siècle ou môme de quelques lustres suffit à combler les vœux des hommes politiques, dont la prévoyance est toujours, et nécessairement, à courte portée. Ne soyons donc pas trop enclins à tourner en ridicule les édits du passé qui prohibaient le port des vêtements de soie chez les roturiers ou telle autre dépense de luxe. Si mal exécutés qu'aient pu être ces règlements — et ils ne l'étaient peut-être pas plus mal que ceux de nos jours sur le port des décorations nationales ou étrangères — ils étaient une continuelle menace de poursuites possibles et entravaient sérieusement les progrès des consommations prohibées. Ils protégeaient le monopole de consommation des classes supérieures aussi efficacement que nos droits de douane, si souvent éludés pourtant, protègent nos industries nationales.
Mais la phase des lois somptuaires n'a qu'un temps, et il vient un moment où, les frontières des classes continuant à
s'effacer OU leurs remparts à s'abaisser, les lois ne sauraient plus sans contradiction les reconnaître inégales, car leur égalité de droit y est écrite en lettres d'or, bien longtemps avant que leur inégalité de fait ait disparu. Est-ce à dire que, à défaut des lois somptuaires, en cette nouvelle ère qui va s'ouvrir, les anciennes classes dirigeantes aient renoncé à toute arme défensive contre les empiétements imitatifs du vulgaire ? Il est curieux de voir, en temps de démocratie, les déguisements multiples sous lesquels se dissimule, pour se perpétuer, le besoin de consommations distinctives, et aussi les procédés changeants par lesquels ce besoin parvient souvent à se satisfaire, à défendre au moins les débris de son monopole d'autrefois. Pour dérouter le parvenu snob qui cherche à copier en tout les usages d'un monde ou il n'est pas né, le mondain a soin de changer souvent de modes et ses signes quasi maçonniques de reconnaissance, en sorte que son copiste est toujours en retard d'un an ou deux dans ses velléités de mimétisme. Ou bien, si le groupe qui veut se distinguer a le privilège de la très grande fortune, il se protège par l'élévation extravagante des prix qu'il offre à ses fournisseurs spéciaux pour se réserver à lui seul l'honneur de ces fournitures. Puis ce n'est plus par des différences bien visibles, bruyantes et criardes, que ses consommations spéciales se distinguent des consommations similaires à l'usage des autres classes, c'est par des nuances de qualité de plus en plus difficiles à apercevoir, et que ne remarquent plus les yeux grossiers de la foule égalitaire. Mêmes coupes, mêmes couleurs d'étoffes, mêuies formes de voitures, ou peu s'en faut ; à peine une différence plus manifeste dans les coiffures, l'odieux chapeau à haute forme ici, là le chapeau mou ; nul uniforme de classe d'ailleurs, rien que des costumes professionnels, et encore réduits à leur minimum. Mais la finesse du regard connaisseur qui cherche autour de soi les nuances différentielles et révélatrices s'aiguise et s'avive à mesure qu'elles deviennent plus imperceptibles.
Il y a une catégorie de lois somptuaîres dont nous n'avons rien dit, ce sont celles qui, dans les républiques antiques, à Athènes, à Rome, étaient édictées dans Tintérêt des classes populaires offusquées du luxe des grands. Ces restrictions législatives imposées aux dépenses funéraires, à la magnificence des festins ou des fêtes privées, avaient pour but de contraindre les riches à un train de vie qui ne s'éloignât pas trop de celui des pauvres. De nos jours des mesures pareilles, loin d'avoir pour conséquence une diminution de l'inégalité entre les classes, auraient cet effet anti-démocratique d'accroître la supériorité des grandes fortunes en forçant les riches à épargner toujours davantage. C'est qu'aujourd'hui le riche n'a que l'embarras du choix entre les placements faciles et fructueux, sinon toujours sûrs, de son épargne, dans le pays même ou au dehors; tandis que, dans Tantiquité, il ne pouvait faire d'autre usage de ses revenus, du revenu de ses terres à peu près exclusivement, que de les dépenser pour lui ou pour le picbiic. Moins il dépensait, donc, pour sa consommation personnelle, et plus il était obligé de dépenser pour ses concitoyens, en fêtes publiques, en jeux, en libéralités aux temples, en achats de navires de guerre. Les lois somptuaîres des républiques anciennes étaient, par suite, beaucoup moins absurdes et inefficaces, mais, en revanche, elles étaient bien plus oppressives encore, que les économistes ne Tout pensé ; elles avaient pour le peuple un double avantage : l'avantage moral d'humilier Torgueil des patriciens, et l'avantage matériel de jouir de leurs revenus à leur place. A présent, nos démocraties, il est vrai, ne votent plus de lois pareilles ; mais, par d'autres mesures, telles que l'impôt progressif, elles poursuivent et atteindront le même but. D'une part, elles entraveront ainsi les consommations de luxe des riches; d'autre part, elles confisqueront l'épargne qu'ils auraient pu faire moyennant cette privation si elle avait été volontaire.
Entre nationaux et étrangers, et, aussi bien, jadis, entre
nationaux de diverses provinces claquemurées dans leurs douanes particulières, la lutte des consommateurs d'un même produit se présente sous d'autres aspects. Ici, ce n'est pas la vanité nationale ou provinciale qui est en jeu, dans nos temps modernes du moins, mais c'est la peur de manquer du nécessaire à un moment donné. De là les lois prohibitives de la vente des grains, ou de la laine, ou du fer, etc., hors du territoire de la nation ou de la province, et les peines terribles qui sanctionnent ces interdictions ^ Quelquefois, si ce n'est la vanité, c'est au moins une fierté ou une piété nationale assez louable qui a dicté ces mesures légales; comme, par exemple, lorsque la Grèce ou l'Égypte actuelles interdisent l'exportation des œuvres d'art exhumées par les fouilles des archéologues. Le monopole collectif de la possession de ces débris au profit des musées grecs ou égyptiens, se justifie sans peine, et le libre échange appliqué à ces poteries ou à ces marbres aurait aux yeux des générations nouvelles, héritières d'un glorieux passé, un air d'impiété filiale.
Je ne m'occuperai pas des luttes entre consommateurs de produits différents. Il a déjà été question de ce sujet à propos du conflit entre producteurs de produits différents: ces deux aspects d'un même phénomène sont inséparables.
(1)11 a été rendu en France, de 1304 à 1689, 31 ordonnances ou lettres patentes perinetlant ou interdisant Texportation du blé de province à province. Le commerce avec l'étranger n'a commencé à être autorisé, et encore à titre exceptionnel et provisoire, qu'en iî>0:2.
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CONSOMMATEURS CONTRE PROD CCTEURS
Arrivons aux luttes les plus intéressantes peut-être, celles des producteurs avec les consommateurs. Sous le nom de cinses^ elles ont. quand elles sont arrivées à Tétat aigu, arrêté Tattention des économistes et donné matière à de beaux travaux. Mais, présentées ainsi à part, comme des anomalies passagères, détachées des luttes sourdes, constantes et universelles, auxquelles elles se rattachent, et qui sont l'état normal, ou paraissent telles, les crises ne sauraient être pleinement comprises ni interprétées sainement. Les physiologistes savent bien que, pour avoir une idée exacte et complète des maladies, il faut les rattacher par un lien étroit a l'état de santé. 11 n'en est pas moins vrai que la pathologie a droit à des traités spéciaux ; aussi consacrerons-nous plus loin un chapitre spécial aux crises, en confondant sous ce titre aussi bien les crises monétaires que les crises commerciales, indissolublement liées les unes aux autres. Pour le moment, nous ne voulons qu'indiquer brièvement le caractère général et permanent des oppositions économiques dont les crises sont des poussées intermittentes à l'état aigu. Le désaccord d'intérêts qui existe toujours et partout entre producteurs et consommateurs d'un même article, les uns désirant vendre le plus cher et les autres acheter le moins cher possible, est un conflit d'abord tout individuel, exprimé en marchandages souvent très bruyants qui font toute l'animation des foires et des marchés. Ce désaccord est irrémédiable ou semble tel ; entre co-producteurs du même article^ patrons et ouvriers, industriels et industriels, l'on finit tou-
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jours par s'accorder, mais sur le dos du consommateur qui reçoit seul les coups des adversaires réconciliés. Par cet accord des co-producteurs, la lutte entre eux et le consommateur tend à revêtir une forme collective et à s'élever alors au paroxysme d'intensité, tout à fait anormale, quoique souvent périodique, qui a fait Tobjet de tant d'études savantes- Pour que la lutte d'individu à individu se transforme en une lutte de groupe à groupe, il est nécessaire que les intéressés prennent conscience du désaccord de leurs intérêts, et qu'ils aient les moyens de se concerter facilement. Cette facilité de communication et de coalition existe pour les producteurs bien longtemps avant d'exister au même degré pour les consommateurs. Aussi voyons-nous de tout temps sous la forme de corporations, de syndicats, de trusts, etc., se produire des entreprises hardies tentées par les industriels d'une région contre l'ensemble de leurs clients, et c'est pour réagir contre ces tentatives souvent réussies que les gouvernements ou les municipalités, se faisant spontanément les défenseurs des intérêts publics, édictent des lois telles que les lois de maximum ou les taxes municipales de la boulangerie, de la boucherie, etc.
Quand elles s'appliquent à un marché restreint, circonscrit, fermé, ces mesures de protection des acheteurs contre les vendeurs atteignent d'ordinaire leur but. Les taxes municipales ont eu une efficacité difficile à contester. Il n'en est pas de même des lois de maximum, du moins en ce qui concerne les temps modernes. Il se peut que dans les États quasi municipaux de l'antiquité, à Athènes, et peut-être même à Rome, elles aient eu une action puissante. Mais ni l'expérience qu'en a faite Philippe le Bel, ni celle, plus désastreuse encore, qu'en a tentée la Convention en 17D3, ne sont encourageantes. Les peines les plus fortes, l'amende de 300 à 1000 francs pour ceux qui vendraient au-dessus du prix maximum, la mort pour quiconque aurait enfoui des farines ou des grains, avaient beau être prononcées, les
marchés ne s'approvisionnaient plus^ le blé se cachait, la viande aussi, et les denrées quelconques; car, par un enchaînement logique, le maximum s'était peu à peu étendu à tous les objets de première nécessité. Si bien que Legendre proposa à la tribune de décréter a un carême civique ». On avait même été conduit a imposer un maximum aux objets fabriqués, et enfin, même, aux salaires. A ])résent, c'est plutôt un minimum des salaires qu'une assemblée démocratique serait disposée à voter.
Cependant ce serait une erreur d'induire de ces tentatives avortées que tout essai législatif d'imposer dans un grand pays des prix obligatoires aux industriels et aux commerçants, doit être à jamais frappé d'impuissance. On en disait autant il y a quelques années encore, à Tinverse, des tentatives d'accaparement par lesquelles les producteurs s'efTorcent de temps en temps de rançonner à leur gré les consommateurs. Mais le succès prodigieux de certains trusts a opposé un démenti complet à ces pronostics*, avec celle atténuation importante toutefois que les accapareurs, loin de hausser abusivement les prix, se sont trouvés intéressés souvent à les abaisser plutôt, de peur de soulever Topinion et de provoquer quelqu'une de ces armes législatives qu'on peut diriger contre eux et qu'ils savent bien, eux, n'être pas toutes vaines. — xMais c'est assez parler des trusts, dont il a déjà été question plus haut, à propos de la lutte entre producteurs, à laquelle ils se rattachent aussi bien qu'à celle entre producteurs et consommateurs.
La question du prix des produits est toujours la grande pomme de discorde entre producteurs et consommateurs. Mais c'est surtout quand il y a un désaccord criant, brus-
(1) Et ces succès ne sont pas une singularité de notre temps. Les irusls, les lifj^ues entre grands industriels, apparaissent dès le xvnp siècle. En 1740, les l'abricants de drap du Languedoc se coalisent pour obtenir la fouini ture exclusive chîs (lra|)S de la troupe. — Vers la nièuie époque, on constate que c( tous les dilférents entrepreneurs et proi)riétaire3 des mines du Languedoc ont des conventions entre eux, suivant lesquelles ils vendent tour à tour le charbon à un prix r[u'ils ont fixé. » En 1705, Trust à Lyon . . etc.
quement senti, entre la quantité des produits et la somme des besoins à satisfaire, que ce conflit devient aigu, par suite de la baisse ou de la hausse énorme des prix qui en résulte. Ce désaccord, ou plutôt cette rupture soudaine d'accord, étant la principale cause des crises, surtout dans le cas de siirproduction^ nous nous réservons d'en parler plus loin. Mais il importe de noter ici l'origine toute psychologique des surproductions.
Celles-ci sont dues à la simple exagération d'une contradiction de croyances qui existe toujours, mais atténuée, dans la vie économique la plus normale. On ne s'aperçoit pas, en effet, que les espérances de vente et de gain qui animent l'activité des divers industriels d'une même catégorie, ou même de catégories différentes, et qui constituent, au fond, toute la valeur des capitaux de toutes sortes qu'ils emploient (ateliers, usines, fermes, outillage agricole, industriel, etc.), sont toujours plus ou moins contradictoires entre elles. Cela peut se dire, il est vrai, de la valeur d'un produit aussi bien que de celle d'un capital; mais surtout de cette dernière. La valeur d'un produit consiste dans l'espoir de satisfaire par lui certains désirs, espoir qu'il suggère à ses acheteurs; et cet espoir est démenti implicitement par l'espoir pareil que suggèrent à d'autres fractions du public les produits rivaux. Mais, s'il y a ici contradiction de jugements, il n'y a pas contradiction de désirs, et les diverses parties du public qui s'adressent à des fournisseurs concurrents se juxtaposent sans se combattre. En outre, Vespérance qui fait acheter le produit, quand elle se fonde sur le souvenir de satisfactions déjà obtenues par un produit identique, approche de la certitude. Mais la valeur d'une fabrique qu'on vient de fonder, d'une propriété rurale qu'on vient d'acquérir \ d'un capital
(1) Mac-Leod, un des rares économistes psychologues, avait compris cette âme psychologique de Tidée de valeur. « Quand un homme, dit-il, a fondé quelque part un commerce et. par sa réputation, créé une demande pour ses produits ou pour ses services, l'espoir de la continuation de la demande et le droit de recevoir les profits à réaliser constituent une propriété indépendante et distincte, susceptible de vente et de transport.
quelconque, consiste dans l'espoir de reproduire certains produits et de les vendre avec avantage ; et cet espoir, qui n'est jamais certain, qui devient de moins en moins certain (jusqu'à une certaine phase de la civilisation), à mesure que l'industrie se développe, se heurte de deux manières à Tespoir à la fois contradictoire et contraire des producteurs rivaux. Ce ne sont pas seulement leurs jugements, ce sont leurs désirs qui s'opposent. L'avoué, par exemple, qui achète un litre nu^ paie fort cher l'espérance de se tailler une clientèle aux dépens de celle de ses collègues ; et ceuxci ont payé encore plus cher l'espérance de conserver ou d'accroître la leur: ce qui signifie que, par leurs prévisions, d^une part, et, de l'autre, par leurs intérêts et leurs elTorts, ils sont en lutte. Ce qui est vrai des offices d'avoués Test aussi bien des usines, des ateliers, des fermes d'une région, en tant que ces sources de produits se disputent une clientèle qui n'est pas susceptible de s'étendre à leur gré, ou qui ne l'est que moyennant un abaissement du prix de vente, parfois au-dessous du prix de revient.
C'est donc à la valeur des capitaux, bien plus et tout autrement qu'à la valeur des produits, que la contradiction des espérances est inhérente. Et j'indiquerai, en passant, incidemment, la difficulté délicate qui nait de là quand on cherche à faire, comme l'ont essayé tant d'écrivains, un inventaire général de la fortune publique. Qu'on y fasse figurer côte à côte, en les additionnant ensemble, tous les produits et services annuels, concurrents ou non, rien de plus légitime. Mais convient-il d'additionner les capitaux à la suite les uns des autres avec la valeur respective que leur prêtent des espérances qu'on sait doublement contradictoires entre elles et irréalisables à la fois ? 11 est clair, d'après ce qui précède, que Ton fera beaucoup de doubles emplois, si l'on fait figurer avec le chiffre de leur valeur vénale, oii
Ce droit est reconnu par les tribunaux. » Ce n'est pas dans ce cas seulement, c'est partout et toujours que valeur et espoir ne font qu'un.
Tarde. — Psych. écon. II. — 9
s'incarnent ces contradictions profondes de jugements et de volontés, les offices d'avoués, de notaires, d'huissiers, les ateliers, les fabriques, etc- C'est de toute évidence pareillement, si Ton s'avise dlnscrire à l'actif de la richesse nationale le total des valeurs de Bourse possédées par les nationaux : n'y a-t-il pas une contradiction et une contrariété manifestes dans l'ascension simultanée, à la Bourse, des fonds de certains États, tels que la Russie et l'Angleterre, qu'on sait antagonistes, sur le marché économique comme dans l'arène politique^? Pourtant, ce serait se tromper que de soustraire en partie les unes des autres certaines valeurs, au lieu de les additionner, ou de traiter les unes comme des valeurs positives, les autres comme des valeurs nulles ou plutôt négatives. Gomme nulles, c'est impossible ; toutes contredites qu'elles sont, les espérances les moins fondées existent réellement. Comme négatives, c'est encore plus faux ; car elles sont des forces de premier ordre, qui concourent, avec les espérances les plus justifiées, et non moins efficacement parfois que celles-ci, ne serait-ce que par leur action stimulante sur celles-ci, à la reproduction des richesses. La somme des espérances nationales de reproduction et de bénéfice, exprimée par la valeur totale des capitaux nationaux, ne saurait donc, sans erreur, être diminuée de la somme des espérances de ce genre destinées à être déçues. Il est heureux, au point de vue de Taccroissement général des richesses, que ces espérances se contredisent, et la suppression de ces contradictions n'est concevable que par la renonciation à ce progrès économique sous un régime de production universelle par l'État.
Ce qui est fâcheux, sans contestation possible, c'est de voir, de temps à autre, sous l'empire de stimulants nou-
(1) n est encore plus clair qu'on ferait uu double emploi manifeste, en additionnant, dans un inventaire général de la fortune de l'Europe, la valeur de l^outillago militaire des diverses nations, dont chacune fonde sur le sien des espérances dont l'espérance de chaque autre est le démenti le plus complet.
veaux, tels qu'une invention récente^ les espérances contradictoires dont il s'agit s'aviver^ s'exalter jusqu'au paroxysme, leur contradiction atteindre à la fureur, et l'intensité de la production sous toutes les formes s'exagérer au point d'aboulir tout à coup à l'avilissement des produits par l'encombrement des marchés. C'est qu'alors à la contradiction mutuelle des producteurs s'est ajoutée celle, bien plus grave, de Toffre des produits disproportionnée à leur demande. Je dis que cette disproportion est aussi une contradiction, car les offreurs croient pouvoir écouler toute leur marchandise à un certain prix et s'y efforcent, tandis que les demandeurs croient ou plutôt savent que ceux-ci ne pourront s'en défaire à ce prix et ils sont résolus h ne Tacheter qu'à un prix inférieur.