‹ Psychologie économique (tome 2)Chapitre 8 sur 22 · CONFLITS MONÉTAIRES · texte numérisé non relu

CONFLITS MONÉTAIRES

Les conflits de nature monétaire ne nous retiendront pas longtemps. Ils sont de deux sortes, nous le savons, ceux de la monnaie avec elle-même, et ceux de la monnaie avec les besoins de la production et de la consommation, de Téchange en un mot, auxquels elle a cessé d'être adaptée. Parlons d'abord des premiers.

Les marchés ont toujours été disputés par des monnaies différentes de titre, de substance, d'origine, qui s'y sont fait une concurrence à la fois sourde et acharnée, comparable à celle que se font des langues différentes pour les besoins du commerce ou de la diplomatie. Plus haut nous remontons dans le passé des peuples classiques, du moins jusqu'à l'époque oîi l'invention de la monnaie a été importée chez chacun d'entre eux, et plus les monnaies en circulation nous y apparaissent nombreuses et variées, comme les idiomes, en même temps que leur domaine, comme celui des idiomes, y est plus étroit et plus circonscrit. Mais cette diversité des monnaies locales, quoique bien plus grande dans l'antiquité que de nos jours, ainsi que Tétroitesse de leur champ d'action, était loin alors, sans doute, de gêner et d'impatienter autant les divers peuples dans leurs relations commerciales ou privées, que la diversité des monnaies actuelles, bien moins nombreuses cependant et plus largement répandues. Car l'expansion du commerce et le développement des communications et des voyages ont grandi bien plus vite encore que l'expansion des monnaies survivantes, au cours de la concurrence et de la sélection moné-

taîres. Il en est de môme dos langues européennes dont la pluralité, malgré Télimination progressive d'un grand nombre d'entre elles, est sentie comme une gene croissante, qui fait tenter des efforts réitérés, parfois chimériques, pour rétablissement d'une langue internationale.

Il n'en est pas moins vrai que, dans la Grèce antique si morcelée, les innombrables monnaies de ses minuscules républiques devaient lutter constamment et péniblement les unes contre les autres. Quand un numismate, à présent, regarde dans ses médailles si bien rangées ces petits disques d'or ou d'argent, il a sous les yeux, sans s'en douter, les débris d'un champ de bataille séculaire. Tout le moyen âge aussi, avec son morcellement féodal, a souffert de la rivalité des monnaies seigneuriales entre elles, et de celles-ci avec les monnaies royales \ A cette souffrance s'ajoutait celle que causaient les altérations fréquentes des monnaies. Le droit de battre monnaie était considéré par les rois, et à leur exemple, par les seigneurs, comme l'exploitation d'une sorte de mine d'or ou d'argent. Mais le despotisme qui imposait le cours des monnaies décriées n'empêchait pas leur dépréciation, et on recherchait d'autant plus la bonne monnaie. Des phénomènes analogues ont dû se produire à Athènes, quand Solon, dans l'intérêt des débiteurs, mit en circulation une monnaie affaiblie; et à Rome, quand, à plusieurs reprises, le titre et le poids des monnaies y ont été altérés pour permettre aux plébéiens de se libérer plus facilement envers les patriciens.

Il est aisé de constater, dans cette longue et complexe histoire des monnaies, pleine de péripéties, l'application des lois générales qui président à la propagation des exemples. D'abord, la diffusion si rapide de Tinvention des monnaies frappées, à partir du vii"" ou du vui'' siècle avant notre ère,

(1) En 1202, i^ar exenij^le, édil de saint Lonis, ordonnant que sa monnaie aurait cours dans tout le royaume, tandis que celle des seigneurs ne IDouriait circuler liors du domaine de chacun d'eux.

en Lydie^ atteste la force du courant de mode qui est parvenu à emporter si vite les obstacles opposés par la multiplicité et la clôture des Etats. Mais ce n'est pas seulement ridée même qui a été importée^ c'est le mode d'exécution. A travers des variantes infinies^ un très petit nombre de types se font jour. Cela est surtout frappant au moyen âge. La numismatique féodale, d'après Lenormant, est à la fois remarquable par la diversité locale des monnaies et par leur uniformité dans leur aspect général. Et cette similitude, ici comme dans l'antiquité, s'explique toujours par le prestige contagieux de quelque grand nom, de quelque grande gloire, encore plus peut-être que par un calcul utilitaire. Le motif d'utilité existait, sans Jiul doute. Sur les marchés grecs, lorsqu'une monnaie avait trouvé meilleur accueil que d'autres, parce qu'elle était celle « de quelque grande cité commerciale dont les opérations s'étendaient au loin » (Lenormant), on copiait, on contrefaisait partout cette monnaie en vogue. « Le public trompé par la parfaite ressemblance des types acceptait ce numéraire d'imitation, et le tour était joué. La monnaie inconnue ou mauvaise circulait sous le couvert de la bonne et lui faisait une concurrence ruineuse, au grand profit des contrefacteurs. » Ainsi se répandirent et jouèrent le rôle de monnaie internationale dans tout le monde grec, « du v"" au milieu du vi^ siècle, comme espèces d'argent, les télradrachmes d'Athènes, et, après eux, les statères de Pihodes ; comme espèces d'or, les statères de Cyzique ^ ». Mais, certainement, le renom glorieux d'Athènes était aussi pour quelque chose dans l'engouement pour sa monnaie, ainsi que la beauté de ses empreintes. On ne peut douter non plus de l'influence prestigieuse exercée par Phi-

(1) Au moyen âge, où le tj^pe chavtraiyi^ le type du temple, le type du chàlely etc., se disputaient les marchés, la monnaie de Tours (livres tournois), par Texactitude de son poids et la linesse de son titre, acquit une grande vogue et peu à peu fut copiée partout, jusqu'en Palestine. Mais on peut croire que la vogue du type parisis n'était pas due à ces simples considérations d'utilité.

lippe de Macédoine et par Alexandre le Grand sur le triomphe des monnaies a leur effigie qui régnèrent durant deux siècles sur un immense territoire ^

Ce qui est plus certain encore, c'est que, dans toute la numismatique mérovingienne, gauchement copiste des monnaies impériales, se fait sentir l'admiration profonde du génie romain. Et, plus tard, après que Charlemagne eut apparu, c'est l'action contagieuse d'un si grand modèle qui explique Taspect uniforme des monnaies féodales, leur monotonie dans leur variété, dont il vient d'être question. Partout ces monnaies procèdent, dit Lenormant, « d'une imitation dégénérée des monnaies carlovingiennes ». Quelques siècles après, le sequin de Venise, le florin de Florence, durent à la fois au grand commerce et à la grande célébrité de ces deux républiques la faveur dont ils jouirent. — Mais, incomparablement supérieure à toute autre, en extension et en persistance, ici comme ailleurs, comme en fait de droit, de langage, d'art, est l'imitation de Rome. Nous retrouvons jusqu'à nos jours, et plus persistant encore dans le monde anglo-saxon que dans le monde latin, un dernier vestige de la monnaie romaine. « Les trois mots libra^ solidas, denarius^ dit Cournot^ devenus dans notre patois livre ^ sou^ denier, se sont maintenus comme l'ineffaçable empreinte des origines romaines de notre civilisation. La même échelle monétaire a été portée par les Normands en Angleterre où elle s'est perpétuée, mais associée aux noms saxons de poimd^ de shilling et de penny... Aujourd'hui, sur tous les points du globe, le marchand ou le planteur de race

(1) « Quelquefois, c'est dans une? région nettement déterminée qu'une espèce de monnaie jouit d'une situation de faveur. Par exemple, en Thrace et dans tout le bassin du Danube, de 280 à 80 avant Jésus-Christ, les tétradachmes d'argent de Thasos au type d'Hercule... » C'est ainsi que, de nos jours, les piastres régnent au Mexique. En Epire, en ïllyrie, sur toute la côte de l'Adriatique, au iv^ siècle avant Jésus-Christ, circulaient les statères d'argent corinthiennes a avec leur belle tête d'Aphrodite armée et leur Pégase ». Lenormant est d'avis que l'admiration de leur beauté a souvent suffi à les faire imiter à Tétranger.

anglo-normande, en supputant ses pounds, ses sliillings et ses penceSj inscrit à côté de ses chiEFres de petits signes, pour lui hiéroglyphiques, qui ne sont que les initiales des trois mots latins : trace bien légère, marque bien bizarre de choses qui se sont passées si loin de lui, à tant de siècles de distance !... »

Si rinfluence de Timitation, soit utilitaire, soit moutonnière, soit esthétique, a fortement agi sur les gouvernants qui ont frappé la monnaie et l'ont mise en circulation, elle ne s'est pas exercée avec moins de force sur le public oîi la monnaie a circulé. On a foi dans une monnaie, parce qu'on voit les autres y avoir foi : c'est évident pour la monnaie de papier. Si les motifs esthétiques sont étrangers à la préférence qu'on accorde à telle monnaie sur telle autre, ce choix n'en est guère plus rationnel en général, et la moulonnerie y prédomine, sauf parmi les escompteurs et les banquiers qui vérifient seuls les poids et les titres. — Quels que soient da reste les motifs de Timilation d'autrui en fait de circulation monétaire comme en fait de propagation linguistique ou religieuse, elle est incontestable, et la loi de répétition amplifiante s'applique à ce rayonnement imitatif comme à tout autre.

Et le terme oîi tend, visiblement, cette lutte des monnaies pour l'imitation, est l'unité monétaire, idéal de mieux en mieux réalisé, bien qu'il soit destiné sans doute a ne l'être jamais qu'en partie. Par là s'offre à nous comme trop facile à être résolue pour être longuement discutée, la question du bimétallisme et du monôme tallisjne qui est, de nos jours, la plus anxieuse des luttes de la monnaie avec elle-même. La solution qui s'impose, dans un avenir plus ou moins rapproché, comme conséquence indirecte de toute révolution historique de la monnaie, est le monométallisme or. Par la même raison que, dans sa lutte antique avec la monnaie d'argent, la monnaie de fera été battue comme incommode par sa lourdeur, la monnaie d'argent ne saurait larder long-

lemps à elre éliminée par la monnaie d'or. Depuis deux siècles déjà, en Angleterre, Tor est en train de chasser l'argent, de le réduire au rôle d'appoint. Des considérations d'ordre pratique peuvent déterminer certains gouvernements h retarder Tavènement du règne de Tor, mais la discussion de ces raisons d'opportunité n^'est pas de notre ressort, et, théoriquement, ne présente aucun intérêt.

Les luttes de la monnaie avec la production et la consommation, c'est-à-dire ses désaccords avec les besoins de réchange, peuvent être de nature quantitative ou qualitative. Quantitative, par rareté excessive de la monnaie, qui trouble et entrave les affaires, ou, à Tinverse, par surabondance subite de monnaie, qui bouleverse les prix habituels. Qualitative, par suite de la dépréciation des monnaies altérées, ou de leur substance devenue trop lourde et trop peu précieuse, mal adaptée à ses fonctions, comme le fer ou Tairain jadis, comme l'argent bientôt (on voit que le problème du bimétallisme se rattache aussi, par un côté, a ce nouvel aspect de notre sujet), enfin par le mauvais choix de l'unité monétaire (le franc^ par exemple, et surtout le centime^ qui n'est d'aucun usage par lui-même et complique tous les calculs). Les désaccords quantitatifs nous occuperont plus loin à propos des crises financières. Quant aux désaccords qualitatifs, il suffira d'en dire un mot, pour montrer leur gravité quand ils ont pour cause l'altération des monnaies, dont il a été déjà question plus haut à un autre 'point de vue. Un des plus grands faux monnayeurs royaux a été Guillaume III d'Angleterre. Pour se tirer d'embarras, après 1088, il imagina de frapper, avec toutes sortes de métaux vils et quelque peu d'argent, une monnaie qui valait à peine le sixième de sa valeur nominale. Il faut lire dans Macaulay 4^8 perturbations et les souffrances qui furent la conséquence de cette mesure insensée, accomplie d'ailleurs avec l'approbation du Parlement. Il s'ensuivait, entre acheteurs et vendeurs, des querelles sans nombre. « L'ouvrier et

le patron se prenaient de mots régulièrement tous les samedis, jour de paye. Le jour de foire et le jour de marché, on n'entendait que clameurs, reproches, injures, malédictions, et c'était un bonheur quand il n'y avait ni baraque renversée ni tête cassée... Le prix des denrées, des chaussures, de l'aie, de la farine d'avoine, s'éleva rapidement. Le paysan ignorant et isolé était misérablement écrasé entre deux classes de gens, dont l'une ne lui donnait de l'argent qu'à sa valeur nominale et dont Tautre ne voulait le prendre qu'au poids. » Les mêmes calamités se sont reproduites durant la Révolution française par le cours forcé des assignats.

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