CHAPITRE III
La psychologie, science naturelle. — La méthode de toute science est prédéterminée par son objet. Par là donc qu'elle est une science de faits, et non une science de concepts abstraits, la psychologie exclut l'emploi de la méthode déductive, qui sert par exemple à construire les sciences mathématiques. î^ul ne songe plus aujourd'hui à imiter Spinoza, traitant des idées et des sentiments « comme s'il s'agissait de points, de lignes et de plans », et procédant par définitions, par théorèmes et par corollaires géométriques. La seule méthode possible ici est la méthode inductive, qui est celle des sciences naturelles. En effet, la psychologie se situe à la suite des sciences biologiques et naturelles, du fait que son objet, la vie de la conscience, fait suite à la vie organique dans l'univers et dans l'homme. Elle usera donc de leurs procédés, mais ajustés à ses propres phénomènes. Car la biologie de la conscience ne saurait être une simple application de la biologie des corps vivants. Celle-ci comporte successivement : une physico-chimie, puisque des éléments matériels servent de substratum à la vie organique ; une anatomie, nécessitée par la présence de tissus et d'organes ; et enfin une physiologie, consacrée à l'étude des fonctions vitales. La biologie de la vie psychique ne présentera pas de physico- chimie : il n'y a point d'éléments matériels dans la vie intérieure ; ni d'anatomie : la conscience étant à la lettre un organisme sans organes ni tissus. Elle sera avant tout une physiologie de la conscience. C'est à ce titre, et comme science naturelle de faits fonctionnels, qu'elle utilise la méthode inductive et s'en applique les principaux procédés : 1° V observation; 2° r expérimentation: et 3° la détermination des lois.
Article 1. — L'observation en psychologie.
On ne peut saisir les faits de conscience que là oh ils sont, c'sst-à-dire dans les consciences. Encore ne percevons-nous
immédiatement que la nôtre; les autres ne nous sont accessibles qu'indirectement, à travers les signes qui nous les traduisent. D'où la nécessité de distinguer : a) V observation subjective de notre propre conscience, et b) Inobservation objective de» antreu consciences.
§ 1. — Observation suBJRnivE, ou introspection
I. Sa nature — L'observation subjective a pour synonymes trois termes qui définissent assez 1)ien sa nature et ses conditions. — On l'appelle d'abord ni//*os/)fr7/on c'est-à-dire o6serra<îon en dedans {intro-aspicere). Par là se marque l'effort de détourner l'attention du monde extérieur, qui nous absorbe si naturellement, et do le reporter sur le monde intérieur, en nous appliquant à y regarder. Car il y a différence entre voir et regarder : toute observation, celle-ci comme les autres, exige un effort actif de vision dirigée. — On l'appelle en second lieu perception intérieure. C'est indiquer par là qu'elle est plus et autre chose qu'une sensation intérieure. Dans l'expérience externe, nous sentons plus ou moins a aguement tout ce qui impressionne nos sens; nous ne percevons dis;tinctement que les objets sur lesquels se concentre notre attention. Il en est de même dans l'fxpérience interne; nous sentons continuellement, et plus ou moins vaguement, nos événements psychiques ; mais il s'en faut que nous les percevions tous ; nous ne percevons que ceux que notre attentionconstitueenobjets distincts. —Le troisième synonyme de l'observation subjective, la réflexion, explique le mécanisme de cette attention. Qui dit réflexion dit reploiement (reflectere) de l'âme sur elle-même. Si je réfléchis sur une sensation ou une idée, c'est à condition de les détacher, pour ainsi (lire, de moi-même, pour en faire quelque chose de distinct et d'observable, d'étranger, presque d'extérieur à moi, enfin un objet {ob-jertiim). Si bien que regarder en dedans de cette façon, c'est encore en quelque sorte regarder en dehors, et réaliser toujours la condition primordialede toute perception, le dédoublement du sujet percevant de l'objet perçu. Cela suppose ici un véritable recul intérieur ; la réflexion comporte en effet une possibilité indéfinie de ces reculs intérieurs; car je puis réfléchir sur ma pensée, puis réfléchir sur ma réflexion, et ainsi à l'infini. Et à chaque fois la réflexion opère un véritable dédouhlement du mol en moi observé et moi observant.
Il s'en faut que l'observation subjective soit également à
portée de tous: elle est le fait de l'âge mûr, de l'expérience, sauf privilège d'un don inné. Les enfants n'y peuvent prétendre avant un certain âge; les animaux l'ignorent certainement non pas qu'on puisse leur refuser toute conscience de soi • ils ont bien une conscience sentie, mais non pas une conscience perçue de leurs événements internes, par manque des facultés mtellectuelles supérieures. Ils ne se constituent pas un monde d^objets intérieurs, à la façon dont ils se constituent un monde d'objets extérieurs; car ici seulement ils perçoivent.
II. Sa possibilité. — Parmi différents griefs qu'ils font à l'introspection, Aug. Comte et les positivistes ont objecté principalement l'impossibilité du dédoublement qu'elle requiert De môme, disent-iïs, qu'on ne saurait être à la fenêtre et se reo-arder passer dans la rue, être acteur sur la scène et spectateur au parterre, etc., de même l'on ne saurait à la fois agir ou vivre et se regarder agir ou vivre. Qui agit ne réfléchit pas • qui réfléchit n'agit plus ; l'action et la réflexion s'excluent. Car on ne saurait faire deux choses à la fois.
Cette objection repose principalement sur un abus de métaphores et de formules. Le dédoublement, qui n'est pas possible en effet dans un monde spatial où les choses sont séparées et s excluent, le devient dans un monde sans espace, où les fonctions psychiques s'interpénétrent tout en se différenciant Maigre le heurt des mots, l'expérience montre que chacun peut être a la fois l'acteur et le spectateur de son drame intime et observer immédiatement son passé lointain, son passé immédiat et son présent.
1. Son passé lointain. — L'on peut successivement agir et observer, grâce à la mémoire, comment l'on a agi. L'introspection est alors une rétrospection. C'est à la mémoire en effet que nous devons le plus grand nombre de nos observations mterieures ; les gens qui réfléchissent sont avant tout des «-ens qui ruminent leur passé. Mais si nous n'avions à notre disposition que cette réflexion sur le passé, l'introspection ne serait guère qu'une « méthode d'herborisation psychologique « (Hoffding) : caries faits passés sont des faits morts ; or nous voulons observer la vie à même. ÎTous allons voir que cela est possible
2. Son passé immédiat. - Il s'en faut en effet que les faits psychiques meurent instantanément ; nous verrons (p. 210) que, grâce à leur continuité et à leur durée intérieures, ils se prolongent un certain temps sous le regard de la conscience,
quelques secondes au moins, avant de glisser et tomber dans le passé pour n'en plus revenir que sous forme de souvenirs. C'est ainsi qu'on peut réellement entendre sonner l'heure quelques secondes après qu'elle a fini de sonner. Le « passé immédiat » nous laisse en contact avec des phénomènes bien vivants, que l'attention peut retenir et observer à loisir. Par là l'introspection trouve déjà à sa disposition la « mémoire immédiate », en plus de la mémoire proprement dite. Mais il y a plus et
mieux.
3. Son présent. — Bien de plus faux en effet que l'affirmation qu'on ne saurait faire qu'une chose à la fois. On peut déjà men-r de front une action attentive et une ou plusieurs choses habituc41es, par exemple, marcher, parler et voir le paysage. Nous verrons en outre que l'on peut faire attentivement plusieurs choses à la fois, par exemple, penser à ce que l'on dit. et penser à ce que l'on va dire, grâce à un chassé-croisé des actes si mobiles de l'attention. Pensée et conscience de pensée ne font alors qu'alterner et s'entremêler jusqu'à paraître simultanées. Aussi, le dédoublement déclaré impossible est-il le fait le plus familier de la vie intérieure ; car il n'est pas un homme normal qui ne contrôle et ne censure perpétuellement ses idées, ses sentiments, ses gestes, ses démarches, etc., qui ne soit sans cesse occupé à penser et à agir, et en même temps à voir comment il pense et comment il agit, et à se juger sur li' fait. Ce contrôle incessant n'est qu'une incessante introspection. Le dilemme " action ou réflexion » est donc un faux dilemme. Tout le monde sait que la colère ne tombe pas du moment qu'on l'aperçoit, ni le sentiment du moment qu'on le juge, ni la passion ou la douleur du moment qu'on les analyse ; ce serait vraiment un trop beau remède. Au lieu donc de dire que Vaction et la réflexion s'excluent, qu'on dise tout au plus qu'elles sont en raison inverse l'une de Vautre : qui agit plus réfléchit moins, et vice versa. Mais il est bien rare qu'un état de conscience ait assez d'intensité et de violencp pour nous absorber entièrement et nous enlever tout moyen de l'observer à même. Normalement, l'introspection peut donc, par l'attention dirigée, atteindre nos faits psychiques à mesure qu'ils se déroulent en nous.
III. Ses insuffisances. — Si l'introspection est possible, il s'en faut qu'elle soit un iu.strument scientifique d'un maniement facile et d'une portée illimitée. Les critiques d'Aug. Comte ont
eu l'avantage de corriger la présomption des Eclectiques, ses contemporaïQs, qui abusaient du mot de Descartes sur « l'âme plus aisée à connaître que le corps », et de l'aphorisme du « témoignage inl:aillible de la conscience ». Tout cela est vrai de la conscience sentie que nous avons de notre existence, donnée dans l'intuition immédiate du moi, mais non pas de la connaissance perçue qui prétend discerner nos phénomènes et leurs mécanismes. Les perceptions intérieures sont des opérations faillibles comme les perceptions extérieures ; et même beaucoup plus qu'elles ; ce qui explique en partie l'infériorité scientifique de la psychologie vis-à-vis de la physique. Voici leurs principales sources d'erreurs.
1. Du côté du sujet. — Toutes sortes de fonctions psychologiques interviennent dans l'introspection avec leurs chances de déformations de l'expérience. La mémoire d'abord, qui n'est rien moins qu'infaillible. La sensiMlilé ensuite, si habile à nous tromiDcr sur nous-mêmes : l'intérêt, l'amour-propre, les partis pris, les passions, etc., jouent ici le rôle de prismes trompeurs; l'illusion des auteurs d'autobiographies et de mémoires est classique. Puis les connaissances acquises et les idées préconçues, qui portent à percevoir les phénomènes comme on a l'habitude de les imaginer, ou comme on sait que d'autres disent les percevoir : il y a autant, sinon plus, de « préperceptions » (p. 283) dans l'expérience interne que dans l'expérience externe. 1j attention elle-même, enfin, qui risque de modifier le phénomène observé en le prolongeant, l'intensifiant, etc., bref en le rendant tel qu'il n'aurait pas été sans elle.
2. Du côté de Vobjet. — En effet, le fait de conscience, nous l'avons vu, est loin d'avoir sous le regard de la conscience l'indépendance, l'immobilité et l'objectivité du fait physique sous le regard do la perception externe. Il est flou ; il échappe vite ; il se transforme sans cesse. D'oii des difficultés, au prix desquelles la partialité de l'amour-propre (qui n'intervient guère d'ailleurs que dans l'introspection morale), est un chétif inconvénient. Si l'on peut encore assez facilement observer des « faits substantifs » comme les images et les représentations, il n'en est plus de même des « faits transitifs » comme les pensées, les tendances et tous les mouvements intérieurs de l'âme. La psychologie introspective de la pensée, nous aurons à le redire, est presque impossible. Quant à nos tendances, c'està-dire à notre tréfonds, nous ne les connaissons guère que réalisées dans des actes, après coup ; ce sont comme des explo-
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sifs qu'on ne connaît qu'après l'explosion. C'est la vie qui nous renseigne le mieux sur ce dont nous sommes capables en bien et en mal, et généralement trop tard. D'où la plaiiite de Villon : « Je connais tout, fors que moi-même ».
La plus grande impartialité ne saurait évidemment suffire à remédier à toutes ces difiSicultés. tant subjectives qu'objectives; il ne faut rien de moins ici que la finesse de l'esprit scientifique.
3. Enfin, par l'introspection, nous n'atteignons qiCune seule conscience, la nôtre. Pour véjifier, corriger et enrichir nos observations, pour leur conférer une valeur générale, nécessaire à toute vraie science, il nous faut donc pouvoir examiner les autres consciences, et recourir- à l'observation objective.
IV. Sa nécessité. — Malgré ses difficultés et ses insuffisances, l'introspection "demeure l'instrament par excellence de la psychologie; et Socrate a eu raison de donner pour principe à cette science le « Connais-toi toi-même ». D'abord parce que l'introspection seule constitue ici une observation immédiate. D'autre part, nous ne pouvons comprendre les faits psychologiques des autres qu'en les rapportant aux nôtres : pour comprendre la douleur d'autrui, il me faut préalablement avoir connu la douleur par expérience personnelle. De même qu'il est inutile de parler de couleurs à un aveugle -né, il est inutile de parler de sentiments généreux à un égoïste congénital, ou de sentiments religieux à un homme qui n'a jamais été religieux : la vie psychique connaît des aveugles et des sourds de naissance. Ainsi, la 'psychologie part toujours de V introspection et y revient toujours.
I 2. — L'observation objective
I. Sa nature. — Elle consiste donc à prendre connaissance des faits psychologiques des autres hommes. Puisque les consciences sont incommunicables, elle ne saurait constituer qu'une observation médiate. Cependant un préjugé naturel, qui fait d'ailleurs le charme de la vie de société, nous donne l'illusion de pénétrer la conscience des gens avec qui nous vivons, de (' lire dans les cœurs », comme les enfants croient que leur mère lit dans leurs yeux, et d'être en contact direct avec les âmes. Par derrière la mimifjue des gestes, des attitudes et de la physionomie, nous ijensons facilement saisir à même les idées de
LA MÉTHODE DE LA PSYCHOLOGIE ^g
derrière la tête; et dans les paroles nous croyons naïvement toucher les idées et les sentiments. Mais à la réflexion ces pseudo-mtuitions apparaissent vite pour ce qu'elles sont' de simples devinations. La mimique et le langage, qui sout nos seuls moyens de communication avec les autres consciences mterposent entre elles et nous un écran : ce ne sont que des signes, et en quelque sorte des projections d'états psychiques qui nous restent directement inaccessibles. C'est pourquoi l'ob servation objective use nécessairement du principe d^analogie cest-adire présuppose que les autres sentent et pensent comme nous, et que l'humanité est constituée selon un tvpe universel partout le même chez les différents individus. Ce principe nous permet de transposer les signes en intuitions psycholoo-iques préalablement vécues ; car nous ne trouvons qu'en nous le'texte de 1 ame humaine ; partout ailleurs nous n'avons que des tra ductions à notre usage.
Ainsi critiquée et dégagée de toute illusion, l'observation objective, quoique nécessairement médiate, apparaît dotée dune grande valeur scientifique. Elle participe aux avantages de 1 observation du monde extérieur : ses phénomènes sont objectifs, à portée de tous, puisqu'ils nous arrivent par Fmter mediaire des sens, et se laissent contrôler par des observateurs distincts et simultanés. De là l'importance des diverses psycho logies objectives, fondées sur cette documentation.
II. Ses formes - L'observation objective est directe ou indirecte, selon qu'elle porte : !« sur l'activité conscientielle de sujets présents, ou 2o sur les résultats de cette activité en 1 absence de ceux dont ils émanent.
1 Observation directe. ~ Comme observation empirique, elle est 1 mstrument de notre connaissance de la vie et des hommes celm dont on use dans les « études de mœurs >., et qui fait le^ moralistes, les éducateurs et les analystes du cœur humain^
Comme oh^ew^tion scientifique, elle devient l'examen méthodique de < sujets », en vue de dégager les mécanismes objectifs des phénomènes psychiques. C'est elle qui documente la psychologie objective, ou mieux encore les différentes psychologies objectives, qui prennent tour à tour pour objet de leurs études 1 homme normal, l'enfant, le sauvage, le génie, le fou, le crimmel, etc.
Entre toutes ces psychologies, la science moderne a fait une place spéciale a la psycliologie pathologique, fondée sur l'obser-
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vation objective des malades, surtout de ceux qui souffrent de maladies nerveuses. C'est que la maladie est comme une sorte d' (' expérience instituée par la nature », et la plus instructive qui soit, à la fois parce que l'anormal est souvent un grossissement du normal, et parce que la maladie opère une dissociation naturelle de fonctions quela santé confond en les équilibrant. Ainsi les faits de somnambulisme, d'hystérie, de bouleversement moral consécutif aux blessures, aux accidents et aux cataclysmes, etc.. ont étonnamment servi à l'analyse de la conscience des malades, et, par voie de contre-coup, de la conscience des hommes sains. 2. Observation indirecte. — C'est, par exemple, celle des dessins, des écritures, des autobiographies, etc., bref, des témoignages de toutes sortes que nous avons de l'activité mentale d'autrui. A quoi il faut ajouter la documentation infinie des littératures et des sciences morales sur tous les hommes que nous ne pouvons atteindre directement, séparés que nous sommes d'eux par l'espace ou le temps. — Les littératures offrent à la science psycholojïique le fonds inépuisable de la psychologie empirique, condensée dans les œuvres des moralistes ; elles lui abrègent le stade préliminaire, mais indispensable, de la description. — Quant aux sciences morales, ou sciences des faits humains, elles présentent des faits psychologiques fixés. Parmi elles, il faut surtout 'retenir les sciences sociales, les sciences historiques et les sciences philologiques. — Les sciences sociales, avec leurs analyses des mœurs, des traditions, des institutions, des religions, des morales, des législations, etc., présentent au psychologue les résultats objectifs de l'intelligence et de l'activité des hommes réunis en société. — Les sciences historiques nous rendent le contact des générations disparues, et élargissent d'autant notre expérience de la vie. — Enfin, les sciences philologiques sont indispensables à la psychologie de la pensée, dont le mécanisme, presque inaccessible en soi, s'est heureusement concrétisé dans les langues. Toute grammaire est une psychologie solidifiée ; les différentes « parties du discours » y correspondent à diverses fonctions de l'esprit ; la syntaxe à une ordonnance d'analyses et de synthèses psychiques ; le substantif et l'adjectif aident à surprendre les idées, la proposition à saisir le jugement, etc. Si <- acquérir ime langue nouvelle c'est acquérir une âme nouvelle ». faire la science de cette langue, c'est faire la science de cette âme.
Liltératures (t sciences sociales ont l'incomparable privilège de fournir une documentation nettement objective, fixe, la
même pour tous, et dépouillée de cet élément de subjectivité que présente nécessaii-ement l'introspection^ et même encore, quoiqu'il un moindre degré, l'observation des hommes qui nous entourent. De là le succès en ces derniers temjis de la psychologie sociologique, qui s'en tient à cette documentation-là, et ne veut connaître la conscience humaine que dans ses produits. C'est en ce sens que, récusant l'introspection, Aug. Comte voulait rattacher la psychologie à la sociologie ; mais nous avons vu que ce verdict ne s'impose pas : la psychologie objective et la psychologie subjective se prêtent mutuel concours, au lieu de se combattre ; il faut les envisager comme complémentaires et non comme exclusives l'une de l'autre.
Article II. — L'expérimentation en psychologie.
Nature et possibilité. — Toutes les sciences du réel usent de l'expérimentation à côté de l'observation, et y trouvent de grands avantages. Car l'expérimentation, qui consiste à modifier et à provoquer artificiellement les phénomènes pour les mieux observer, permet de les choisir et de les répéter à volonté, de les simplifier, de faire varier leurs conditions, enfin et surtout de les mesurer. Sans les expériences de la tour de Pise et du plan incliné de Galilée, de la chute dans le vide, des machines d'Atwood et de Morin, notre connaissance des lois de la chute des corps n'irait pas loin. D'où le désir naturel au psychologue d'ajouter des expérimentations à ses observations, tant objectives que subjectives.
Mais comment provoquer, répéter, simplifier et mesurer des p.iénomènes aussi insaisissables, aussi complexes, aussi changeants que les faits de conscience % Telle est l'objection que répéta à satiété l'Ecole éclectique au xix^ siècle, et qui se répète encore, bien que depuis cinquante ans la psychologie ait dû ses découvertes les plus incontestées à des expérimentations.
Il est donc utile de dire que pour être insaisissables, complexes, etc., les faits de conscience n'en ont pas moins des conditions d'apparition, en langue scientifique, des antécédents. C'est par ces antécédents que nous avons barre sur eux, et que nous pouvons les susciter à volonté : en posant l'antécédent, l'on obtient le conséquent. D'oii, autant il y aura de sortes d'antécédents possibles pour les faits de conscience, autant il y aura de moyens d'obtenir ceux-ci artificiellement. Or, nous savons qu'il y en a trois sortes : 1° des antécédents physiques,