LE PHYSIQUE ET LE MORAL
d'abord la supériorité morale de l'âme humaine dans ses fins, mieux vaut avec Pascal la trouver avant tout dans sa nature même, dans la pensée et dans la conscience de la pensée : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est uu roseau pensant... quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il '^ meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'imivers n'en sait rien ».
Tenons -nous-en donc à l'opposition de nature. De ce côté, il reste acquis que le fait psychologique, toujours conditionné par le fait physiologique, reste toujours distinct de lui ; l'association qui les fait inséparables les laisse « irréductibles, obstinément deux » (Flournoy),
i^ 3. — Psychologie et physiologie
I La psycho-physiologie. — E"ous pouvons donc conclure que la physiologie et la psychologie doivent être considérées comme deux sciences distinctes. Distinctes, mais non pas étrangères ni sans rapports. De toutes les sciences auxiliaires de la psychologie, la physiologie est certainement celle qui lui est le plus utile. Car toute science de phénomènes implique l'étude des conditions d'apparition de ces phénomènes ; pour bien connaître les faits de conscience, il faut donc commencer par analyser les conditions physiologiques de leur apparition. Cela revient à la psycho- physiologie ou science expérimentale des rapports entre les faits de conscience et les faits physiologiques, entre la conscience et le système nerveux. Cette science spéciale, tout comme la psycho-physique, ne saurait être qu'une introduction à la psychologie proprement dite. Introduction nécessaire ^ mais insuffisante. Car la conscience garde son dynamisme liropre, et par conséquent ses lois propres, qui ne sont point celles des réactions nerveuses ; tout cela relève d'une expérience incommunicable, l'expérience interne, et ressortit exclusivement à la psychologie, qui reste, en définitive, la science des états de conscience en tant qu'états de conscience.
11. Écueils métaphysiques. — Les relations naturelles entre la psychologie et la physiologie sont facilement faussées par l'introduction inopportune de considérations métaphysiques, empruntées en particulier à l'idéalisme et au matérialisme.
Se plaçant à un point de vue radical, l'idéalisme se situe d'emblée dans la conscience, dans le moi en qui il voit la suprême réalité, et dont
it COURS DE PSYCHOLOGIE
il (Jtiive le nnn-nioi. lunivers, qu'il réiluil à létal de STstéme délais de conscience. 11 esl porté par là ;i considérer la conscience comme un esprit pur. à l'anal.vser comme ti 1 univers n'existait pas, à ne laisser à celui-ci qu imo réalité plus ou moins illusoire, et à déprécier, sinon à négliger, les exiilicatinns ].livsiologi']ucs en psycliologie. Il se heurte donc au principe du conditionnement des laits de conscience par des l'ails physiologiques.
Toula rencontre, et d un point de vue tout aussi radical, le matérialisme se rnntonne dans le non-moi, met dans la matière la suprême réalité, et abonlil à traiter la conscience et le moi comme (J(\s réalités plus ou moins illusoires; ainsi absorbe-t-il la psychologie dans la physiologie, pour absorber ensuite celle-ci dans la physique et enfin dans la mécanique. Tout cela malgré le principe de rirroductibililé scientifique des phénomènes psychologiques aux phénomènes physiologiques, et au d^Hriment mortel des attributs les plus réels de la conscience. — De là tout un loi de formules matérialistes, qui ont longtemps encombré la psychologie, et qu'il faut éconduire de cette science. Telle la doctrine de la « conscience résultante ». selon laquelle les faits psychologiques résulteraient des faits cérébraux à la façon dont mélodies et harmonies résultent des mouvements d'un piano mécanique. La donnée empirique de Faction du moral sur le physiq le atteste cependant que la conscience esl une cause et non une résultanli^. Faire une simple addition, ce n'est pas Iraduiie des phénomènes cérébraux, mais opérer activement, selon des lois qui sjnt des lois Iiigiques et non des lois physiologiques. De même encore la doclritie de la « conscience épiphénomène » que nous rctrnuvor.ins plus lard (cf. p. lliS). De même enfin les formules retentissantes qui nient brutalement toulc l'orii-'iniililé, cependant si évidente, de la conscience, et en font la suprême fonction de la matière : « Le cerveau secrète la pensée comme le foie la bile, et le rein l'urine » (Karl Vogt) ; « la pensée est une phosphorescence du cerveau » (Biichner; :etc. Ces métaphores ne sont que des métaphores, bonnes pour des esprits peu exigeants. Car le cerveau secrète sans doute, mais autre chose que de la pensée, à savoir de la cholestêrine, de la créaline. de la xanthine, etc., tous produits qu il émet dans le sang. Comment d'autre pari donner un sens intelligible a une pensée qui serait une sécrétion? Et comment enfin concevoir à l'intérieur du cerveau une phosphorescence qui serait une pensée? H n'y a de positif sous ces métaphores que la négation a priori de données a posteriori. la négation de la conscience au nom d'un dogme métaphysique.
Le respect des faits nous oblige à maintenir parallèlement l'existence de la conscience et celle de l'univers, la distinction el la coordination de l'expérience interne el de l'expérience externe, mises sur le pied d'égalité, et non plus sacrifiées l'une a l'autre, la distinction el la coordination de leurs phénomènes, et enfin l'indépendance de la psychologie et de la physiologie expérimentales vis-â-vis de toute métaphysique, il nous faut renvoyer a la jjliilosophie l'examen de lidéalisme et du matérialisme qui n'oQl rien a faire dans les sciences.