DÉTERMINATION DES LOIS PSYCHOLOGIQUES
Si donc nous demandons au déterminisme psycho physique des lois psycho-physiques, au déterminisme psycho-physiologique des lois psycho -physiologiques, c'est au déterminisme proprement psychologique que nous demanderons des lois proprement psychologiques, celles qui nous intéressent évidemment le plus ici, et qui seront avant tout des lois de fonctions.
Il . Objection préjudicielle. — On a contredit à lulilisation du déteiuiinisme en psychologie pour différentes raisons, dont la principale est une raison métaphysique et morale à la fois, la contradiction apparente qu'on relève entre déterminisme et liberté. Les termes s'excluent, diton : et opter pour le déterminisme, cest se déclarer contre la liberté.
Mais on peut déjà remarquer quel contresens il y a à définir le déterminisme par la négation de la liberté. Il n'a pas ce sens négatif, mais un sens positif; il signifie premièrement la détermination des effets par leurs causes. De plus, nous verrons que liberté n'est pas synonyme d'indéterminisme, mais bien détermination supérieure des actes personnels par le moi. Ces actes ne sont pas des effets sans cause. S'il est vrai que les phénomènes psychologiques sont déterminés par leurs fonctions, il n'est pas interdit de considérer la liberté comme la fonction supérieure de la vie psychologique, car elle est la forme supérieure de la spontanéité de la conscience. Il y a donc lieu d'espérer que déterminisme et liberté sont des termes complémentaires et non pas contradictoires.
Sans doute la psychologie ne parait tenir pratiquement aucun compte de la liberté ; c'est ainsi quelle ne tient pratiquement aucun compte de la personnalité, et considère les faits de conscience comme s'ils étaient anonymes et impersonnels, alors qu en réalité ils sont toujours personnalisés. Elle parle de « sensations » et d' « idées », comme s'il existait autre chose que « nos » sensations, « vos » idées, etc. Elle a raison de le faire, parce qu'elle est une science, et qu'à ce titre elle doit rechercher des vérités générales sur des faits impersonnels. Ainsi doit-elle provisoirement faire abstraction de la personnalité. Pareillement, elle doit faire provisoirement abstraction de la liberté et des exceptions qu'elle peut ap.-orter dans le jeu des fonctions. Mais négliger n'est pas nier. Personnalité et liberté restent ici hors de cause. C'est à la métaphysique et à la morale à les rémtégrer dans une vue supérieure, et à iL-soudi^e définitis'ement l'antinomie apparente.
Entin, la vie elle-même, qui comporte ia croyance à la liberté, ne comporte pas moins la croyaiàce au déterminisme psychologique. C'est en effet croire à son efficacité que a'user de conseils, de suggestions, d'exhortations, et d'entreprendre réducation de l'esprit et du cœur. Cela revient à essayer de déterminer autrui d'ciprès ce que nous savons du mécanisme de ses sentiments et de ses idées. Le déterminisme psychologique est ainsi le levier cie ia vie morale comme de la vie SDciale. Un ne voit donc pas pourquoi la psychologie se verrait interdire d'en rechercher des applications dans son doiiiaine.
4g COURS DE PSYCHOLOGIE
Articlb II. — Les hypothèses.
Leshypothèses serventdans les sciences à lafois à découvrir, à formuler, et à systématiser les phénomènes. On ne saurait s'en passer; ainsi la phvsique ne se peut concevoir sans ses hypothèses générales de la conservation du mouvement, de l'unité des forces physiques et des transformations de lénergie ; de même la chimie sans celles d.' la conservation de la matière et surtout de l'atomisme. La psychologie ne pouvait donc éc'iapper à la nécessité de se chercher, elle aussi, des hypothèses ; elle en a \itilisé dès ses débuts. Aussi son histoire est-elle tout autant celle de ses hypothèses que celle de ses développements et de ses progrès. Un la voit d'abord, et pendant longtemps, s'adresser à la philosophie et lui deminder des hypothèses métaphysiques. Puis, des le xvii® siècle, alors quelle tend à se constituer en science autonome, elle emprunte, en se les adaptant, les hypothèses des sciences en possession dautorité, la physique et la chimie. Enfin dans la seconde partie du xix° siècle elle se décide à se constituer des hypothèses personnelles, inspirées des sciences biologiques, ses voisines immédiates, et dégagées de sa propre expéi'ience.
I 1. Les hypothèses MliT.\PIlYSIQUES
Rationalisme et empirisme
I. Exposé. — La psychologie a été dès ses débuts et est restée pendant longtemps une branche de la philosophie. Chaque système philosophique a donceu sa psychologie, etlui a naturellement conféré sa couleur métaphy sique propre, concevant les faits de conscience par rapport aux définitions qu'il donnait de l'âme et surtout de la raison, pièce maîtresse de l'Ame.
Chez les premiers grands « rationalistes », Platon et Aristote, c'est l'âme spirituelle qui a charge immédiate de penser, de sentir et de vouloir : soit directement ot par elle-même, soit indirectement et par l'intermédiaire de ses facultés. La raison est poiu" Platon la faculté d'intuition des réalités intelligibles, ou Idées, qu'elle a contemplées dans une existence antérieure, et dont elle a gardé en ce monde la réminiscence. Pour Aristote, elle est une faculté d'abstraction <le linlplligible. et d'élaboration des données sensibles. Lors de la révolution philosophique du xvii* siècle, les nouveaux systèmes continuent à s'accompagner d'une psychologie métaphysique et rationaliste. Oescartos renouvelle le platonisme, et transforme la doctrine de la rémini.scence en doctrine dos idées innées ; son disciple Leibnitz. tout en retouchant cette conception de la raison, en maintient le principe innéiste. Kant, enfin, garde encore la raison cartésienne, dont il transforme l'innéisme en apriorisme. .\insi se maintient, à travers dos systèmes divers, le principe ciimmim de la supériorité et de l'antéi-iorité de la raison sur l'expérience, principe qui inspire toutes les psychologics rationalistes, et leur fait unifier et formuler tous les faits de conscience en fonction de l'âme.
Les « cmpirislcii » parlent d'une négatim plus ou umins consciente de l'âme cl de ses facultés, et d'im.' ii V'ation très consciente de la raison conçue â la façon <les rationalistes. Ils ne veulent reconnaître que I expérience ; d'où le terme d'empirisme (du grec em/jetr<a, expérience). Lempirisiiii' appaiait dé^ 1 anliijiiilé, en face des grands systèmes socratiques,
DKTIîRMINATlON DKS LOIS PSYl.lti il.oiloUES i'J
dans les sjslèines épicurien et stoïcien, selon lesquels toute connaissance revient exclusivement aux sens. Mais il ne prend tout son sens et toute son ampleur qu'à la fin du xvii° siècle, lors de la grande réaction empiriste. qui commence avec Locke et se poursuit jusqu'à nos jours. Locke (tout en continuant à attribuer les laits de conscience à l'âme, comme le feront encore Berkeley, Condillac, etc.) prend pour objectif principal la réfutation de l'innéisme ; et tous les empirisles le suivront indéfecliblement sur ce terrain. Mais déjà la logique du système force Hume, son disciple, à exclure l'âme, et même le moi. Dorénavant, il y a une psychologie empiriste, « psychologie sans âme » et sans factiltés, pour laquelle de plus en plus toute la conscience se réduit à des phénomènes, qu'on cherche à expliquer en dehors de toute philosophie. A cette psychologie il faut donc de nouvelles hypothèses, que l'on veut scientifiques, mais qui pendant longtemps encore resteront métaphysiques, par le matérialisme qui pénètre l'empirisme depuis ses origines stoïcienne et épicurienne.
II. Examen. — 11 est facile d'exagérer les insuffisances de la psychologie rationaliste ; encore faut-il lui rendre justice. Nous avons signalé plus haut l'abus des explications par les facultés (p. .21). Mais l'empirisme a trop dénigré le rationalisme, trop répété qu'il fut le principal obstacle aux progrès de la psychologie, trop vanté la panacée de la « psychologie sans âme ». D'abord les conceptions rationalistes ont eu le mérite de présenter des cadres commodes pour recueillir et formuler, ne fût-ce que provisoirement, d'admirables analyses psychologiques, qui ne seront jamais à dédaigner. De plus, l'innéisme, qui est en effet une philosophie paresseuse, (car de dire innée une catégorie quelconque de connaissances, c'est détourner d'en chercher l'explication par l'expérience), n'est vraiment le fait que de Platon et de Descartes. Aristote et Leibnitz, en particulier, s'en dégagent presque complètement; Aristote surtout, dont le » traité de l'âme » n'est pas seulement la meilleure psychologie de l'antiquité, mais encore une œuvre scientifique dont les principaux résultats sont acquis à la psychologie tout court. Enfin, et surtout, le rationalisme gardera toujours l'avantage hors de pair de sauver l'originalité des faits de conscience, leur unité, leur spontanéité, leur dynamisme, etc. L'âme, la psyché d'Aristote, est tout autant la formule empirique que la formule métaphysique de l'activité conscientielle. Les rationalistes n'ont jamais cessé de concevoir les faits psychiques comme des faits d'activité ; ils ont toujours mis l'accent sur ce qui est le principal ici, sur les fonctions.
Au contraire l'empirisme était exposé, par ses origines matérialistes d'abord, puis par son attitude de réaction contre le rationalisme, à négliger ces fonctions. D'abord les fonctions intellectuelles, celles dont est précisément faite la raison; il décrète d'emblée qu'elles ont à se réduire aux fonctions inférieures. Aussi est-il directement responsable du retard surprenant qu'offre aujourd'hui encore la psychologie de la pensée et de ses opérations sur la psychologie des sensations et des images, qui absorbent indûment presque tous les traités modernes de l'intelligence. De plus, jusqu'en ces données favorites, l'empirisme escamote la fonction derrière son objet ; selon la distinction que nous avons énoncée plus haut (p. 17) le sensatum lui cache la. sensatio, le perceptum la percevtij>,
Vimaginatum Vimayinatio, etc. Ainsi se trouve-t-il ne conserver que des étals de conscience je mot est de lui, et lui est cher) où la conscience devient l'accessoire ; ce ne sont plus en fait que des états substantifs, vidés de leurs fonctions, et conçus sur le type anonyme des phcnomènes physiques. Dès lors les lois qu'il est amené à leur ciiercher seront de véritables lois physiques, lois des sensata plus que de la .sensatio, lois des images [dus que de leurs fonctions. L'activité du moi a disparu ; et tout empirisme se reconnaît partout à ce signe que le moi n'est plus pour lui qu'un nom et une cliquette posés sur une collecliou de sensata et d'images.
Un voit dès lors à quelles hypothèses nouvelles il est forcé d'avoir recours pour formuler et expliquer les phénomènes psychologiques ; ce ne peuvent être que des hypothèses empruntées aux sciences physiques, chimiques et mathématiques. Hypothèses qui lui serviront de cadres pour exposer les résultats d'excellentes analyses, d'observations et d'expérimentalions heureusement mullipliées, mais qu'il faudra quelque jour critiquer et délaisser en ce qu'elles ont d'hélérogène à la psychologie conçue comme science autonome. Une réaction contre l'empirisme était aussi nécessaire que la réaction contre le rationalisme ; réaction qui s'est produite depuis cinquante ans, et qui aboulit maintenant à dépasser l'empirisme et les conceptions, que sa logique lui imposait, de la p.sycholos,ic comme pli ydque mentale, comme chimie mentale, et comme mathématique mentale.
I 2. — L.\ PHYSlgUE ET L.\ CHIMIK Mi:.\T.\LES
l. Exposé. L'atomisme mental. — Déjà les psychologues cartésiens avaient mis a la mode la distinction des « idées simples » et des « idées composées », des « sentiments simples » et des « sentiments composés », dislinetion empruntée à la physique cartésienne des o natures simples » qui sunt à la hase des phénomènes composés. Cette vue servit de point de départ à Locke et mena peu à peu à la conception fondamentale de r « unité (le composition de l'esprit ». On peut dire que tout l'effort de la psychologie em[iiriste du xviu'' et du xix" siècles fut de rechercher des « éléaienls psychiques » et de réduire le plus possible le nombre de ces élémciiU ; bref, de constituer ce qu'on a a[»pelé justement un « atomisme menlal ». 11 ne restait plus ensuite qu'à recomposer synlhétiiiuement la conscience avec ces éléments simples. On le faisait en utilisant quelques lois, le moins grand nombre possible, empruntées à une hypothèse de r <■ nnilé des forces mentales », calquée sur celle de l'unité des forces physi(iues.
Cette double iij.spiiation se retrouve dans les principales formes histori(jue6 de lempirisine, dans le sensualisme de Condillac, réduisant toute la vie psychique aux sensations et à leurs compositions ; dans Vas.<:ocialiouuismc dos deux Miil et de Taine, ajoutant à la sensation l'association «*t bcs lois ; dans ['ci.olulionnisnic de Spencer, poursuivant le jeu des lois de lu sensation et de l'ass.jciation dans l'espèce, au lieu de se borner à les constater dans l'individu. Knfin, une fois sur ce chemin de sinipliiicalion. Il ne reslaii qu'à réduire la psychologie à la physiologie, et, par delà, à la physique; ce pas fut franchi par lévolulionnisme, qui ramena la sensation, ou le fait menlal simple, au a choc nerveux », puis celui ci au\
OÉTRRMIN.VTiON DES LOIS PSYCHOLOGIQUES 51
pnènomènes du mouvement mécanique. Ainsi la « physique mentale » et la « ciiimie mentale » aboutissaient à l'ejoindre la physique et la chimie tout court.
II. Examen. — Résumons rapidement les principaux arguments qui obligent à écarter ces conceplions.
1. Elles impliquent une méconnaissance immédiate de l'originalité des faits psychologiques, et presque de l'existence de ces faits mêmes. Car, si elles étaient vraies, si tout était physique, le psychique ne serait plus x'ien qu'une fausse apparence. Or, en fait de données exp'''rimentales, le réel, c'est l'apparent, c'est-à-dire ici les données de l'expérience interne avec tous leurs attributs originaux.
2. Elles impliquent surtout la méconnaissance de la grande donnée conseientielle, qui est celle du dynamisme intérieur et de l'activité du moi, ainsi que nous venons de le dire.
3. Elles impliquent un matérialisme latent, celui qui est à la base de la réduction du psychologique au physiologique. Aussi, l'empirisme, encore qu'il se revendique de la seule expérience, est beaucoup plus un empirisme métaphysique qu'un empirisme psychologique. Psijchologlquement, il n'est qu'un demi-empirisme, puisqu'il néglige au moins une moitié de l'expérience, et la plus importante, celle des activités conscientielles.
4. Elles impliquent enfin une véritable mythologie. Car l'atome mental est un mythe. L'expérience ne le dégage pas; il est conçu a priori, sur le type de l'atome physique, et en dépit de l'immatérialité et de la simplicité des faits de conscience, qui protestent contre toute décomposition et contre toute recomposition. Mythologiques également les lois de ces procédés, les lois de « fusion », d' « intégration », de « composition », etc., que ne saurait vérifier aucune expérience, contrairement aux analyses et aux synthèses chimiques et physiques que vérifie l'expérience. Les prétendues synthèses et combinaisons de chimie mentale, celle de l'idée avec des images, celle de la sensation avec des chocs nerveux, etc., ne sont que des synthèses « pour l'œil » ; l'absence de toute vérification de laboratoire explique à la fois leur succès et leur inanité.
Physique mentale et chimie mentale sont donc des erreurs. Tout au plus peuvent-elles fournir le psychologue de métaphores ; mais de métaphores dangereuses. Elles ne font que transposer des méthodes d'un domaine d'où elles réussissent, dans un domaine nouveau où elles ne sauraient réussir. La science du monde intérieur a tout à perdre à se calquer sur les sciences du monde extérieur et à lem' emprunter leurt hypothèses.
I 3. — La mathématique mentale
De ce que nous savons de la nature des faits psychologiques, et en particulier do leur absence de quantité matérielle, on est facilement amené à conclure que les mathématiques leur sont nécessairement inapplicables. Aussi Kant affirmait-il que « la psychologie ne pourra jamais s'élever au rang dune science naturelle exacte ». Cependant, c'est en Allemagne quo s'est élaborée au xix® siècle la conception d'une « psychologie mathématique » ; d'abord avec Ilerbart, qui entendait formuler en lois numéri-
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qiies les rapports entre représentations ; puis surloul avec les psychophvsiciens, dont nous avons indiqué le programme. — Faut-il condamner a priori ces efforts et n y voir, comme on la dit. que « des divertissements ingénieux sur des gran'l*^'""^ imaû'inaircs » ? Léchée de la physique mentale et de la chimie mentale entraine-t-il ct-lui de la malhématique mentale? Une telle fin de non recevoir sommaire serait peu sfienlifique. Vovons plutôt par quels caractères les phénomènes naturels apparaissent roaime des grandeurs ; dans la mesure où les phénomènes psvchologiques présenteraient quelqu'un de ces caractères, les mathématiques leur seraient évidemment applicables.
l Mesures des qualités psychiques.
Les phénomènes naturels apparaissent immédiatement mesurables par leur nature même. Les corps sont étendus et ont des dimensions ; leur diversité se laisse ramener à des espèces homogènes. Déjà le sens commun préscientifique a su inventer pour eux des unités de mesure empiriques : toises, pieds, pouces, livres, boisseaux, etc. La science l'a aidé et prolongé sur ce'point, en lui oiîranl les unités meilleures du système métrique, et en inventant à son propre usnge les unités de poids atomiques, de masse, de densité, etc. Tous pr.ccdôs qui permettent de traiter la réalité physique commeellc se présente, comme une grandeur soumise aux comparaisons quantitatives immédiiiles.
Nous avons vu qu'au contraire la réalité psychologique est dénuée en sa nature même de cette quantité immédiate (p. H), que ses phénomènes n'offrent ni étendue ni homogénéité de composition. Oeux sensations ne sont pas interchangeables comme deux litres d'eau ou doux quautuius égaux d'atomes et de mouvement. Aussi le sons commun n a-t-il jamais essayé d'unités desensation, de pensée, de volonté, etc. Toutes les mesures proposées en ce sens par la physique et la chimie montalos sont véritablement des mesures imaginaires de grandeurs imaginaires. Nous le verrons de plus près à propos de la pseudo-composition des sensations (p. iOO). L immatérialité des faits psychiques les empêchera toujours d'être des grandeurs naturelles.