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Mesures des intensités psychiques

1. Le problème. — En troisième lir-u, les phénomènes naturels apparaissent comme des grandeurs par leur caractère dynamique d'in(:)mté. Avec le sens commun, le physicien parle de lumières, de couleurs, de sons, etc., et surtout de forces plus ou moins intenses. A rencontre des grandeurs extensives, ces grandeurs intensives ne se prêtent plus à des mesures directes; il n'y a point ici de superposition ni de juxtaposition possible; des accroissements et des diminutions par degrés ne se mesurent point immédiatement comme des accroissements et des diminutions par dimensions. Le physicien use donc dune ruse et d'un artifice : il mesure indireclement l'intcnsilé de ses phénomènes en la rapportant à des phénomènes immédiatement mesurables, qui lui servent ainsi de moires. C'est ainsi qu'il mesure l'intensité des couleurs et des sons par leurs causes, par l'amplilu le di's vibrations auxquelles iiles réiluit; et il mesure les iorces par leurs effets, par le travail mécanique qu'elles produisent. La force d'un ressort, ou de la vapeur, se mesure aux résistances qu'elle surmonte: la chaleur à la dilatation des corps échaulTés. etc. Par là, les grandeurs invisibles que sont les intensités dynamiques, finissent par apparaître sous forme de grandeurs visibles, et par s'inscrire sur les a[)parcilsen «mètres» : thermomètres, photomètres, éleetromèlres,etc., inventés par l'ingéniosité des physiciens.

Les phénomènes psychiques otîrent-ils de l'intensité, et se laissent-ils par là traiter en grandeurs mesurables? Tel est notre nouveau problème. Les psychnphysiciens l'ont résolu par l'affirmative. Aujourd'hui on le résout souvent par la négative, à la suite de M. Bergson.

Le sens commun, d'abord, donne raison aux psycho-physiciens. C'est 'im fait d'expérience que nous comparons sans cesse nos états de conscience jous le rapport d'intensité; que nous parlons de sensations plus vives et plus fortes que d'autres sensations; qu'un coup de pistolet nous parait faire moins de bruit qu'un coup de canon, et autant de bruit qu'un autre coup de pistolet ; qu'il fait plus clair à midi qu'cà minuit; que nous préions plus ou moins attention ; que nous comprenons plus ou moins bien ; qu'un plaisir ou une douleur sont plus grands ou moins grands que d'autres plaisirs ou douleurs; que nos désirs, nos inclinations, nos passions croissent et décroissent, etc. Bref, le sens commun ne se fait aucun scrupule de percevoir immédiatement l'intensité des faits psychologiques et de l'évaluer pratiquement par égalités et par inégalités.

2. L'objection intuitionniste. — Le sens commun serait ici la viclimo d'ue.e illusion, si l'on en croiL M. Bergson. Car, dit-il, à y regarder de prés, l'on voit que ce qu'il prend pour des degrés successifs d'intensilé se réduit à des nuances successives de qualités qui ne font que changer. Si 1rs états de conscience s'accroissent, en effet, ou plutôt s'ils paraissent le faire, ce n'est plus comme une ligne qui présente de plus en plus de centimètres, ou comme un poids qui présente de plus en plus de grammes,

c'est-à-dire en présentant de plus en plus d'un même élément homogène. Leur luHorngénéité fonrière le leur inlordit. et leur rend impossible toute intensité, tout accroissement, toute diminution réels. Que si l'on a presque inviniibloment l'illusion de l'intensité, et si l'on en fait des évaluations quantitatives, cela tient à diverses raisons. D'abord à une confusion fréquente de comparaisons de qualités avec des comparaisons de quantités ; c'est ainsi que le plaisir le plus fort n'est que le plaisir qu'on préfère et qui se fait mieux goûter ou plus désirer ; sa force n'est que son coefficient d'intérêt et d'attraction. Cela peut tenir aussi à l'enrichissement de la sensation, qui parait s'agrandir des sensations élémentaires qu'elle s'agrège : ainsi une sensation d'effort s'enrichit à mesure que l'effort lui-même s'irradie en de nouveaux muscles et détermine un afflux de nouvelles sensations musculaires. Cela tient encore à une sorte de passe-passe grâce auquel la sensation inétendue se fond dans la connaissance que nous avons par ailleurs de sa cause physique, et la quantité de celle-ci se transmet par contagion à celle-là. Ainsi une sensation qualitative de piqûre rapportée à la connaissance de sa cause, de l'aiguille qu'un effort fait pénétrer toujours plus profondément dans les chairs, se quantifie de la quantité imairinée de cet effort et de ses effets dans les tissus. Cela tient enfin à. l'habitude que nous avons prise d'exprimer les événements de notre vie intérieure avec des concepts empruntés au monde extérieur, et de leur transférer inconsciemment son étendue et sa quantité. L'intensité psychologique n'est donc qu'une métaphore, dont la science ne doit pas être dupe. La psychophysique en a été dupe en prétendant mesurer mathématiquement cette grandeur imaginaire.

(Jue penser de cette thèse et de ses négations radicales? Fst-il vrai que l'intensité psychologique n'est qu'une fausse intensité ? Faut-il renoncera la mesurer?

3. Réalité des intensités psychiques. — Sur le premier point, nous croyons qu il faut donner pleinement raison au sens commun.

a] On pourrait déjà s'étonner qu'une modalité comme l'intensité physique de l'excitation, qui se traduit par l'intensité physiologique des processus nerveux, ne se traduisit point dans la conscience, mais s'anéantit à son seuil, sans qu'on voie où ni comment. On est tout disposé à en croire le sens commun, qui la retrouve dans une intensité psychologique coordonnée aux deux autres. « Intensité apparente », nous dit-on ; donc intensité réelle, devons-nous répondre ; car, en bon inluilionnisme, le réel, c'est l'apparent. Ce qui empêche de le reconnaître c'est 1 abus d'une dogmatique sur l'hétérogénéité, sur la continuité, sur la durée et sur la <|ualilé |)ure, dogmatique professée pour tous les états de conscience en gén/'ial. sans aucun discernement de cas ni d'espèces.

b) Nous avons déjà vu (p. 16) que l'hétérogénéité, qui est réelle, n'est pas infinie, et laisse place à une homogénéité tout aussi réelle, grâce à quoi l'on discerne des qualités sensorielles à nature fixe, et des phénomènes d'activité fonctionnelle, également à nature fixe. De plus, si la durée intérieure n'est en effet qu une suite de variations continues, il est nécessaire d'y relever deux types distincts de variations, des variations qunlilatives, toutes en changements de nuances et de qu:ilités, et des variations qTianlitalives, celles où une même qualité dure sans altérer B^ nature, qui reste homogène a elle-même, mais offre des degrés chan-

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