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CHAPITRE XXIX

I. Lintelligeuce animale. — Le mot instinct est d'un polysémantisme désespérant. Kous l'avons vu pris au sens de sensibilité animale ; et nous avons parlé des instincts-besoins ou des instincts-inclinations. îf ous allons le prendre dorénavant au sens d'activité animale. Mais on le prend aussi au sens d'intelligence animale. Xous n'avons évidemment pas à faire ex professo la psychologie de cette intelligence (et moins encore à traiter le probl«!me métaphysique de l'âme des bêtes). Toutefois, il nous en faut dire quelques mots, l'activité animale étant, comme l'activité humaine, régie par des connaissances ; ignorer ces connaissances, ce serait se condamner à ignorer le mécanisme des actions instinctives. Formulons donc les quelques faits fondamentaux qui nous sont ici indispensables.

1. Les animaux ont une vie psychique. — Descartes l'a nié, en prétendant les réduire à de pures machines, et ramener tous leurs phénomènes à des phénomè ies mécaniques. Ce qui permettait à son disciple Malebranche de battre sa chienne en disant : « cela crie ; mais cela ne sent pas. » Cette thè.«e mécaniste a été souvent reprise, en particulier par des physiologistes contemporains, Bethe, Béer, îsuel, etc. Les arguments ne varient pas et se ramènent toiijours à dire qu'attribuer des faits psychiques aux animaux c'est faire de l'anthropomoi-phisme, et renoncer à la méthode scientiliciue. Celle-ci exige qu'on examine les faits du dehors, comme ils .se présentent à l'observation des sens, et sans y introduire un psychisme intériem-, nécessairement impossible à contrôler. — Ces arguments sont sans valeur.

a. h' observation extérieure, et pleinement scientifique, nous jorce à reconnaître chez les animaux des critériums morphologiques, anatomiques et physiologiques de la conscience. — Ils ont les organes des xns. et le.s ont analogues aux nôtres ; ils ont un

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système nerveux, un cerveau, des centres sensoriels. Leur dénier tout psychisme, c'est décréter l'inutilité biologique de tous ces appareils ; et il n'est pas d'attitude plus antiscientifique. Nous concluons de ce que les animaux présentent un foie, un estomac, des viscères, etc., qu'ils ont une vie organique : il y a la même raison de leur attribuer des fonctions psychiques, afférentes aux organes de connaissance qu'ils présentent. Sinon, il faut faire de l'homme un monstre dans la nature, et consentir à voir dans son intelligence un phénomène sans préparation, et finalement sans rapports avec sa constitution physiologique. C'est là le paradoxe cartésien, paradoxe métaphysique, qui est un défi à la science.

b. L^ohservation extérieure nous donne également des critériums jyratiques et empiriques de la conscience. — Nous voyons les animaux accommoder leurs sens, regarder, écouter, diriger leur action d'après ce qu'ils voient et entendent, chercher leiu" nourriture, etc. Nous les voyons également manifester des émotions, sentir, souffrir, crier, témoigner d'inclinations bienveillantes ou malveillantes, aimer, haïr, etc., etc. — Ces critères pratiques peuvent même suppléer à l'absence de critères anatomiqiies, par exemple chez les protozoaires, dont l'action apparaît dominée par des contacts, par des « tactismes », c'est-à-dire par des sensations tactiles selon lesquelles elle varie et s'adapte hic et nunc. Il serait aussi ridiciJe de refuser le psychisme à ces ani- «"^aux. du fait qu'ils n'ont pas de système nerveux, que de leur refuser l'assimilation, du fait qu'ils n'ont pas de système digestif, ou l'activité, du fait qu'ils n'ont pas de système musculaire.

c. Ces déterminations du psychisme des animaux ^impliquent aucun anthropomorphisme. — H y aurait anthropomorphisme à leur attribuer notre psychisme ; mais il n'y en a point à leur attribuer un psychisme analogue au nôtre. Et on ne le fait que par une application de l'universelle méthode d^analogie. De même que nous concluons l'identité de la vie psychique chez tous les hommes de l'identité de leurs organes et de leurs actions pratiques, de même nous concluons l'analogie de la vie psychique des animaux de l'analogie de leurs organes et de leurs actions pratiques. Et ces conclusions, de part et d'autre, ne suppriment pas l'impossibilité d'observer directement le psychisme, qui nous échappe aussi bien chez les hommes que chez les animaux. Elles n'en sont pas moins également certaines et scientifiques dans les deux cas.

2. La vie psychique des animaux évolue indéfiniment, des protozoaires à l'homme. — Elle évolue parallèlement à ^é^ohitior des organes sensoriels et des centres nerveux, qui en sont les conditions, et à celle des actions instinctives, qui en sont les manifestations extérieures. C'est ce qui rend si complexe la psychologie des animaux. A %Tai dire, il n'y a pas une psychologie animale, mais au moins autant de psychologies qu'il y a d'espèces animales : chacune a nécessairement son psychisme conmie son organisme propres. Pour simplifier, l'on peut considérer, au lieu des espèces, les genres, et faire la psychologie, par exemple, des protozoaires, des insectes, des crustacés, des poissons, des oiseaux, des mammifères, etc. En allant ainsi de bas en haut, l'on voit la conscience, d'abord réduite au sens du toucher, s'enrichir progressivement de nou\'eaux sens, et donc de nouvelles mémoires, jusqu'aux mammifères, dont le psychisme est le plus voisin du nôtre. H n'en est pas moins infiniment distant : la psychologie, conmae la biologie, force à creuser un abîme entre l'honame et le singe, par exemple, dont des théories tapageuses prétendaient, il n'y a pas un demi-siècle, le faire descendre. De même que son cerveau accuse une différence brusque et énorme de valeur quantitative et qualitative, de même, et plus encore, son intelligence manifeste des prérogatives sans équivalent animal. H est le seul à présenter le psychisme supérieur, caractérisé par la raison, dont le déterminisme logique régit ses fonctions de jugement et de raisonnement, et par la réflexion et les conceptions abstraites. H est le seul animal qui parle, encore que beaucoup d'autres aient des organes de phonation, parce qu'il est le seul qui pense. D'oii le mot de Pascal : « instinct et intelligence, marques de deux natures ».

Il y aura donc toujours danger certain d'anthropomorphisme à attribuer nos fonctions supérieures aux manmiifères, a fortiori aux animaux moins élevés dans la série. Tout ce que l'on peut faire, c'est, par une méthode de dégradation successive du psychisme, de leur attribuer nos fonctions inférieures, mais diminuées de la valeur spéciale que leur vaut chez nom leur informaiion par la pensée. Les mammifères témoignent d'imagination (ils rêvent ; le chien de chasse endormi donne de la voix selon le gibier qu'il poursuit), de mémoire et d'association (ce qui permet de les dresser). Ils manifesttmt des inclinations diverses, égoïstes et sociales. Us ont des sensations, dont les psycho-physiologistes établissent même, comme pour les nôtres, des minimums et des maximums perceptibles, etc. Xous ne

samions ici entrer dans ce détail, indéfiniment variable selon les genres et les espèces. Qu'il nous suffise de savoir qu'il y a un psychisme certain chez les animaux, et d'interpréter avec lui lem" activité instinctive.

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