II. Les problèmes de l'instinct, ou de l'activité animale
L'activité animale est dominée par les besoins auxquels elle est coordonnée, et par les tendances auxquelles ces besoins donnent Heu. îf ous passons ainsi naturellement des ûistincts-besoins et des instincts-tendances, que nous avons étudiés (p. 464), aux instincts- savoir-faire, par lesquels la vie les satisfait. Ces savoirfaire se révèlent extérieurement d'abord par les tropismes, qui sont, peut-on dire, la seule activité extérieure des végétaux, et la première activité des animaux. Au-dessus des tropismes., nous avons les instincts proprement dits, ceux qui font parler des « merveilles de l'instinct «. Ici encore il nous faudrait procéder par espèces. De même qu'il n'y a pas une psychologie, mais des psychologies de la connaissance animale, de même ne devraitil pas y avoii' une psychologie de l'iastinct en général, mais des études analytiques de chaque instinct spécifique. C'est cependant de l'instinct en général que nous allons traiter ici, au risque de tomber dans quelque confusion, et de manquer à faire les discernements nécessaires. C'est que nouLS ne faisons de psychologie animale que ce qui est nécessaire pour la psychologie hiimaine. Nous nous contenterons donc : 1. d'analyser les tropismes ; puis 2. de caractériser les instincts ; 3. d'établir leui' jeu psycho-physiologique ; 4. et de donner quelques conclusions &m: leur nature, 5. et sur leur origine.
Article I. — Les tropismes.
I. Les faits. — Les botanistes ont été les premiers à parler de tropismes. Us entendent par là certains phénomènes d'orientation dans la croissance des végétaux, phénomènes consécutifs à des excitations lumineuses, à la pesanteur, à l'humidité, etc. Ainsi, une plante s'oriente vers la lumière; placée dans une cave elle infléchit et allonge sa tige vers le soupirail d'où vienl cette lumière {phototropisme). Pareillement, un arbre enfonce verticalement en terre sa racine {géotropisme positif) et dresse verticalement son tronc, ou rameau axial {géotropisme négatif). II y a lieu également de parler d'hydrotropisme, de thermotropisme. etc. : toute excitation qui détermine une attraction ou une répulsion dans une plante détermine par là même en elle un tropisme positif ou négatif, orientant sa croissance.
Or de telles excitations agissent encore sur les animaux, et avec une netteté particulière sur les animaux inférieurs, si voisins des végétaux;
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ce qui amèoe à parler de tropistnes animaux. Phototropisme positif des serpules. qui s'épanouissent à la lumière, et des papillons qui vont se brûler à la lampe ; phototrupiame nétjatit de la punaise des lits, qui fuit la fenêtre éc\â\Tée. Géotropisme des polvpes. qui inclinent leurs bras vers la terre. Hydrotropviine des crabes, qui se dirigent vers l'humidité. Chimiotropisme des paramécies, qui, placées dans un cristallisoir plein d'eau, où Ion fait tomber une goutte dacide acétique, se groupent dans la région acidulée ; des diptères, qui vont vers le flacon d où s échappent des éthersou des acides de fruits fermentes, etc., etc. L'effet dti tropismc est toujours d'orienter l'animal, soit dans sa croissance, soit surtout dans ses mouvements de locomotion, vers la source de lexcitation, si le tropismeesl positif, ou dans la direction inverse, s'il est négatif
II. Les interprétations. — i. Interprétation psycliologique. — Les tropismes ont été longtemps appelés des tactismes [photolactismc, ckimiotactisme, etc.); ce qui faisait intervenir dans leur jeu une sensation de loucher. La difficulté de sassurer objectivement de cette sensation chez les animaux inférieurs rend, chez eux au moins, l'interprétation incertaine. Mais elle garde tout son prix à mesure qu'on sélève dans la série : les papillons reçoivent l'excitation lumineuse sur des cellules optiques ; les diptères ont des cellules olfactives, etc. Chez nous, enfin, il est difficile de nier le psychisme de nos tropismes. Car c'est une illusion trop fréquente de réserver le tropisme aux animaux inférieurs : il existe chez tous les animaux, qui tous se montrent plus ou moins sensibles aux excitations de la lumière, de l'humidité, des substances chimiques, etc. Il y a lieu ainsi de parler d im phototropisme positif chez l'homme sain, et d'un pliitlotropisme négatif chez l'albinos.
2. Interprétation mécaniste. — Loeb, Bohn, Cuonot, etc.. entendentexpliquer mécaniquement les tropismes. Us remarquent qu'ils orientent en ligne droite l'animal vers la source de l'excitation, et qu'ils lui font suivre le chemin direct que suit le fer attiré par l'aimant. Que si deux excitations le sollicitent, par exemple deux sources lumineuses, il subit l'attraction des deux, et compose ses mouvements d'après la composition des excitations. Tout se passe, ou doit se passer, selon la loi mécanique du parallélogramme des forces. Ils parlent alors d'une sensibilité différentielle, qu'ils devraient plutôt appeler une excitabilité différentielle, puisque leur théorie tend d'abord à nier l'intervention d'une sensibilité psychique. L animal se montre irapressit)nnable aux variations de l'excitation : la jumaise des lits, qui fuyait la fenêtre, se dirige vers elle quand on lui présente une lumière plus forte, etc. En noircissant l'un des yeux de I insecte qu4 allait vers la lumière, c'est-a-dire en modifiant en lui la surface réceptrice de l'excitation, il tourne sur lui-même, et commence souvent un mouvement de manège, etc. Ainsi, lexcitation physique suffit toujours à rendre compte du mouvement et de sa direction.
.5. Interprétation biologique. — L'explication mécaniste ne satisfait point nombre de savants ;Jennings, Uriesih, etc.), qui font intervenir, sinon des considérations de psychisme, du moins des considérât ions de biologie. Ils remarquent d'abord que le mouvement delanimal vers la source d'excitation ne se fait pas nécessairement en ligne droite, ce qui devrait se produire s'il ét;i il pu lemenl mécanique; les paramécies nesedispos'Mif point buus l'alti-aclion de la goutte d'acide acétique comme les limailles de fer
sous l'attraction de raimant.Dèslors, l'excitation ne leur apparaît plus que comme une excitation, au sens biologique du mot ; elle déclenche le mouvement, et ne le détermine pas tout entier. De plus, il y a des excitations qui se trouvent suffisantes à un moment donné, et qui ne le sont pas à un autre moment :1e chimiptropisme n'agit plus infailliblement sur un animal repu. Enfin une excitation qui déterminait d'abord un tropisme positif, dès qu'elle devient trop forte, détermine un tropisme négatif de même nom. Il faut donc faire appel aux forces internes des animaux, et à leur première orientation biologique. Ils réagissent aux excitations selon leur propre nature, et ne les subissent pas avec une fatalité mécanique. Bref, le tropisme n'est plus qu'un réflexe, dont l'excitation ne suffit plus à rendre raison. Ce réflexe obéit tout autant aux nécessités intérieures de la vie qu'à la nécessité extérieure de l'excitant. Lui aussi est instinctif, au sens où l'instinct réalise des besoins vitaux ; il est le premier savoir-faire de la vie.
III. Portée limitée des tropismes. — Remarquons enfin que les tropismes, tels qu'on les présente, se limitent à des mouvements de locomotion. Or il j a bien d'autres mouvements, même chez les protozoaires. Si un chimiotropisme explique que l'infusoire se rapproche de sa nouri'iture, ou s'éloigne d'une particule nocive (sans préjudice de ce qu'il y a déjà de vital dans la sélection et l'élimination qui se manifestent sous cette attraction et cette répulsion), ce chimiotropisme n'expliquera plus les mouvements d'assimilation etde désassimilation, si nettement vitaux. L'amibe émet des pseudopodes vers sa proie, l'enveloppe et se rétracte sur elle, lui crée en elle-même une voie de pénétration, etc. ; cela est singulièrement peu mécanique et comporte des savoir-faire troublants. L'on ne saurait plus parler de tropisme ; et cependant l'on n'ose pas encore parler d'instinct. Mais comment éviter de parler au moins de tactisme, quand le toucher est si évidemment mis en œuvre? — Nous trouvons en nous une analogie de ces phénomènes vitaux élémentaires : notre langue procède comme une amibe dans sa façon de se comporter vis-à-vis du bol "ou du liquide alimentaire, qu'elle enveloppe, tourne, retourne, tiùture et projette finalement dans le gosier, par toute une série compliquée de mouvements coordonnés, dont non seulement la direction, mais la conscience même nous échappe. Or tout y apparaît subordonné à des sensations tactiles confuses, à des tactismes, qui ne sont point des connaissances, au sens où Ion perçoit des objets, mais qui sont des sensations tout de même, liées étroitement à Taction dont elles sont indiscernables. 11 faudrait ici un terme intermédiaire entre le tropisme et l'instinct, nous détachant de celui-là, et nous orientant vers celui-ci.
Kn tout cas il faut renoncer à trouver dans le tropisme l'explication de toute l'activité animale, comme les mécanistes paraissent portés à le faire. Avec lui nous ne sommes qu'au seuil de cette activité : il n'est que le point de départ des phénomènes de la vie de relation, pour laquelle il nous va falloir donner une prépondérance définitive aux considérations biologiques et psychif^ues.
Article II. — Analyse descriptive de l'instinct. Prenons désormais le mot instinct au sens de savoir-faire, de
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principe de mouvements, ou plutôt d'actes spontanés, par lesquels ranimai satisfait aux besoins de sa vie.de relation. Tout animal a ainsi un certain nombre d'instincts, au moin.s autant que de besoins différents. On n'est que trop porté à ne lui en voir qu'un ou deux, ceux qui nous frappent le plus par leur in,c:éniosité ; il importe de reconnaître même les moins origilaux.
I. Ses caractères empiriques. — Du point de vue empirique, le.s caractères qui servent à caractériser les act^^s instinctifs sont :
1, Leur adaptation à leurs fins, c'est-à-dire leur intelligence objective. C'est en ce sens que l'instinct est dit infaillible. H est impossible de concevoir rien de mieux combiné que les travaux du castor, de l'abeille, qui résout de A'éritables problèmes de trigonométrie dans l'agencement de ses cellules, de l'araignée dans la constiniction de sa toile, des insectes, chez lesquels Fabre a montré des ctinu'giens, des ingénieurs, des géomètres, des tapissiers, etc., etc. Le chapitre des « merveilles de l'instinct » est inépuisable. Un exemple classique est celui d'un hyménoptère, l'ammophile, qui triomphe si élégamment de difficultés apparemment insolubles. Il s'agit, pour cet insecte végétarien, d'assurer à sa larve camivore, qu'il ne peut pas connaître, car elle no doit éclore qu'après sa propre mort, une nourriture vivante, dans l'espèce im orthoptère lourd, l'éphippiger. Enfermer l'œuf avec l'éphippiger intact, c'est le vouer à la destruction ; avec l'éphippiger tué, c'est le vouer à la pom-riture. Il faut que la proie soit vivante, immobile et désarmée. L'ammophile la paralyse, d'abord en lui malaxant la tête, puis en plongeant son aiguillon dans six centres nei^'eux successifs, qu'elle atteint à reculons au niveau des anneaux. Après quoi elle renferme, et dépose sur elle son œuf ; la larve, une fois éclose, n'aura plus 4U'à se nourrir.
2. Leur stupidité, (\m est égale à leur intelligence. C'est en ce sens que l'instinct est dit aveugle. Il ignore nellenient les tins qu'il réalise si industrieusement. « iSi l'on dérange par r< xitérimentalion l'instinct d'une araignée ou d'un chalicodoune, l'animal accompht des actes absurdes à notre point de vue, ne s'occupant que d'achever une série d'actes, sans discerner s'ils sont devenus inutiles. Une araignée (jui porte son cocon ovigère et le défend énergiquement, traine et défend avec le même zèle une boule de liège qu'on a substitué au cocon,
et n'abandonne celle-ci que lorsque l'époque de l'éclosion est passée... Le chien le plus domestiqué continue à fouler sa couverture comme s'il devait dormir sur l'herbe, et le chat fait le geste de recouiair ses excréments même s'ils sont déposés sur la pierre. » (Cuénot.) « L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche : hors de là, elle n'est qu'une mouche » (Voltaire). Elle est incapable, par exemple, de sortir d'une carafe à goulot ouvert, mais dirigé en sens inverse de la fenêtre d'oii vient le jour. Cette stupidité des animaux vient de ce que leurs instincts sont spécialisés à des actes déterminés, qu'ils sont incapables de modifier et d'adapter à des situations nouvelles.
3. Leur spécificité. Ils sont toujours réservés aux animaux d'une même espèce, et parfois à des individus déterminés de cette espèce. Chez les abeUles, ceux des reines ne sont pas ceux des bourdons ; et les instincts de la mellification, de la fabrication et la trituration de la cire, et de la nutrition des larves, sont réservés aux abeilles ouvrières, qui sont sexuellement neutres.
4. Leur innéité. Les instincts ne paraissent l'objet d'aucun apprentissage : chaque animal les possède tout entiers, et imméi atement parfaits, dès qu'il est assez développé, et que l'heure est venue de les exercer.
5. Leur imnnitahilité. L'expérience ne paraît rien y changer. Ni chez les espèces : les abeilles d'aujourd'hui travaillent comme celles du temps de Virgile ; ni chez les individus : les vieilles n'en savent pas plus que les jeunes. La perfection absolue des instincts a pour rançon leur imperfectibilité.
Tous ces caractères empiriques de l'instinct ont évidemment été déterminés par opposition aux caractères empiriques de l'intelligence humaine. Celle-ci apparaît comparativement : 1. moins bien adaptée à ses fins, et moins sûre de ses moyens, partout éminemment faillibles ; 2. réfléchie, et capable de se rendre compte de la finalité et de l'utilité de ses actes ; 3. moins spécialisée, mais au contraire apte à varier indéfiniment ses démarches ; 4. moins parfaite à l'origine, car elle doit perfectionner toutes ses opérations par un apprentissage qui ne cesse qu'avec la vie ; 5. (ssentiellement perfectible, et capable de bénéficier indéfiniment de l'expérience.
II. Quelques restrictions. — Lobservalion scientifique force à atténuer les caractères de l'inslinct, qui ne se réali.senl pas toujours à l'absolu, et qui présentent progressivement quelque plaslicilé, à mesure surtout que l'on monte dans la séi'ie animnlr;. Fr. Cuvier remarquait déjà que les
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instincts les plus i.3rmes, les plus immobiles et les plus merveilleux, se remontrent chez les insectes, c'est-à-dire chez les animaux les moins intelligents. Au contraire, dès qu'on arrive aux vertébrés, et surtout aux mammifères, la part de l'expérience s'accroît, et celle de l'instinct décroit. 11 va lieu, dès lors, de distinguer, pour les instincts savoir-faire, comme pour les instincts-tendances (p. 465), des inslincts primaires, qui doivent être innés, immédiatement parfaits et imperfectibles, et ne comporter aucun apprentissage, parce que la moindre hésitation entraînerait la mort des individus et de l'espèce ; tel linstinct de téter : et des instincts secondaires, qui, moins indispensables, peuvent évoluer sans danger, et se perfectionner par l'expérience.
Ces instincts secondaires sont soumis aux modiflcations des habitudes (p. 466\ qui peuvent les effacer ou les renforcer, et engendrer des savoirfaii'e acquis à composer avec les savoir-faire innés. Les oiseaux apprennent à voler, et même ;i chanter ; on les voit utiliser de nouveaux éléments dans la construction de leui's nids ; dans leurs migrations, la direction de la caravane appartient aux plus anciens. Tous les animaux ont appris à se défier du fusil de chasse. Certaines espèces de poissons cessent de mordre à l'hameçon dès qu'un d'entre eux y a été pris. Si le mouton est, selon Aristote, le plus sot des animaux, il n'en est plus de même du loup, ni surtout du renard, de l'éléphant, et de nombre de bètes, dont les ruses et le flair n ont pas été inventés par La Fontaine. C'est ce qu.i permet le dressage et la domestication des animaux supérieurs, qui se prêtent à la création chez eux, par des habitudes psycho-physiologiques, de tendance-^ et de savoir-faire nouveaux. D'une manière générale donc, il faut dire que l'instinct diminue et s'assouplit à mesure que se développe le psychisme, et que la mémoire et l'association, sinon une intelligence rudimentaire, viennent atténuer la rigidité et l'automatisme des savoir-faire innés.
Akticlk m. — Le jeu psycho-physiologique de l'instinct.
Il est exactement le même que celui des habitudes, dont les instincts ne diffèrent que par les caractères tout extérierrs d'iunéité et d'acquisition. Quelle que soit l'origine des savoirlaire d'un animal, ils mettent toujours en œuvre les mêmes mécanismes i)hysiologique8 et psychologique*.
I. Physiologiquement, tout instinct ne fait qu'exercer des associations de réflexes. — Réflexes simultanés et réflexes successifs (p. 535) : les ims et les autres coordonnés et enchaînés avec cette perfection mécanique qui explique à la fois l'automatisme des instincts, leur intelligt'nce et leur stui)idité. Leur automatisme, qui est celui de mouvemeiits s'engrenant et se déterminant les tms les autres : l'insecte travaille exactement au delwjrs comme son appareil digestif travaille au dedans. Leur intclliKcncc, qui n'est que l'sKhiidalion objective des mouvements a leurs lins : il y a tout ;iutant, et il n'y a pas plus de
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perfection, dans les réflexes chirurgicaux de l'ammopbile, que dans ses réflexes disrestifs. Leur- stupidité, qui est celle d'un mécanisme irréversible • les réflexes de l'insecte vont leur train comme les aiguilles d'une montre, et ne rétrogradent pas plus qu'elles. Ce que l'on appelle les erreurs de l'instinct est dû au fonctionnement de ses réflexes, qui cessent de correspondre à leurs fins par suite de quelque circonstance extériem'e. C'est ainsi que l'araignée manipule sa boule de liège comme un cocon, que l'abeille continue à remplir une cellule percée, etc., etc.
II. Psychologiquement, l'instinct met en jeu un double psychisme :
1. Le psychisme d'une représentation, sensation, perception ou image, qui déclenche le jeu de l'acte instinctif. — C'est la vue du loup qui fait fuir la brebis, et la vue de la brebis qui fait accom-ir le loup ; c'est la perception des fleurs, ou dli lever du jour, ou des odeurs de la campagne, etc., qui provoque les abeilles à butiner, etc.
Le rôle de la représentation est double : a) Il déclenche les réjlexes moteurs de l'instinct proprement dit, qui se mettent à jouer selon leurs associations physiologiques, b) Il déclenche simultanément les réflexes organiques de l'émotion, désir, aversion, amom", haine, pem-, colère, etc., qui vont seconder l'action, de toute leur puissance dynamogénique (p. 513). Ainsi se trouvent libérées et mises en exercice les forces latentes des tendances, qui font collaborer aux actes oii elles s'extériorisent les organes à la fois de la vie végétative et de la vie de relation. Pas d'acte instinctif sans ces forces, et sans leur déclic par une représentation.
2. Le psychisme des représentations qui ne cessent d'adapter l'acte instinctif aux circonstances actuellement données. — La plus grande erreur des mécanistes a été de croii'e que cet acte est stéréotypé comme celui du pur réflexe. Si les animaux étaient des automates, ils feraient toujours les mêmes gestes. Eien de plus varié, au contraire, que leurs démarches, qui varient toujours selon leur objet actuel. Il n'y a jamais deux actes instinctifs absolument identiques. Tous les chats sautent semblablement sur les souris : mais ils sautent toujours d'une saut proportionné à la distance de la souris donnée, à. son immobilité oU à son mouvement. Ainsi des abeilles, qui toutes buti
nent les fleurs, mais procèdent toujours selon la fleur telle qu'elles la perçoivent. ^Unsi enfin de tous les animaux, petits et grands, inférieurs et supérieurs, chez lesquels la conscience ne cesse point de jouer sa fonction biologique de vanation et d'' adaptation des mouvements à Vabjet perçu. Non seulement il lui revient de déclencher les réflexes, mais il lui revient encore de surveiller à mesure leur déroulement et de le proportionner sans cesse à la tâche qu'ils exécutent.
C'est de ce côté que l'instinct imite le mieux l'intelligence humaine, et qu'il comporte une évolution psychique qui tend progressivement à l'en rapprocher. Tous les animaux font preuve d'une " adresse » surprenante, c'est-à-dii'e d'une véritable appréciation des formes des objets, de leurs rapports spatiaux et autres, des mouvements à faire et des mouvements à ne pas faire, etc. C'est cette adresse qui fait la beauté de leurs gestes, liée, comme la beauté des gestes humains, à l'économie dés forces ; ils réalisent les mouvements les plus justes aux moindres frais. D'autre part la stupidité des animaux va décroissant à mesure que l'on monte dans la série. 11 s'en faut déjà que tous les insectes soient aussi aveugles que l'araignée au cocon, et que l'abeille danaïde dont nous avons parlé ; on les voit souvent, au contraire, abandonner ou suspendi-e un travail devenu inutile ou impossible ; on les voit aussi le reprendre au point o\i ils l'ont abandonné. L'irréversibilité et )a fatalité des réflexes ont des limites, et ne sont pas nécessairement absolues ; les horloges animales peuvent encore rétrograder. Cela se remarque surtout chez les animaux supérieurs, dont Aristote et saint Thomas d'Aquin n'nésitent pas à dire qu'ils « imitent la raison », qu'ils possèdent une véritable « prudence natm-elle », une « estimative ». Us leur attribuent ainsi des opérations intellectuelles élémentaires ; les défiances et les ruses des animaux ne vont pas, en effet, sans quelque ébauche de jugements et de raisonnements embryonnaires. — Combien cette vue n'est-elle pas plus conforme aux faits, non seulement que celle de Descartes, mais que celle-même, si longtemps classique, de Leibnitz, expliquant les actes des animaux par de simples « consécutions empiriques de sensations et d'images ». Cette formule tend à substituer un simple mécanisme psychologique au mécanisme physique de Descartes ; elle entraîne toujom's la négation de toute véritable intelligence animale.