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CHAPITRE II

La V^ature dans la oMusique.

Après avoir cherché Dieu, nous allons chercher la nature dans la musique. A la musique tout l'univers se donne, les choses comme les êtres. Le monde du dedans et le monde du dehors lui appartiennent ; les sensations et les sentiments sont de son domaine et dans sonobe'issance. Entre la nature et la musique, il est des affinite's certaines ; pour l'oreille autant que pour les yeux la création est harmonie. Dans les flots, les vents, les bois, au fond des vallées et sur les cimes, le matin et le soir, des voix chantent, qui permettent à la musique d'écouter et de redire leurs chants.

Pourtant c'est à propos de la nature, que disje, avec elle, que la musique a été le plus méconnue, et cela par un poète de la nature, Victor de

Laprade : « la musique, a-t-il écrit, est l'expression la plus complète, la plus despotique du sentiment de la nature. Or la prédominance du sentiment de la nature, c'est la dissolution de l'homme moral. » Chez un poète surtout, on peut s'étonner de cette rigueur. Victor de Laprade était-il donc spiritualiste au point de condamner comme trop matériels les ruisseaux et les arbres, ces arbres que lui-même a tant de fois célébrés ? Plus sévère que le Créateur, refusait-il à la création un regard d'admiration et de complaisance ? D'où lui pouvaient venir ces scrupules de moraliste et cette pédante vertu ? Pour l'activité, pour la liberté, pour les prérogatives de l'âme humaine, il avait tort de craindre tant la nature. Défions-nous moins d'elle : elle est parfois meilleure à l'homme que l'homme même. Depuis que sont passés les jours du panthéisme ancien et le règne jadis trop absolu de la matière, la nature n'est plus notre idole, mais notre amie et notre sœur. Elle ajoute à nos joies, elle ôte à nos tristesses ; elle nous console, elle nous conseille ; elle est la servante de la science et le modèle de l'art. La musique dérivàt-elle exclusivement du sentiment de la nature, comme le prétend Victor de Laprade, elle n'en serait point corrompue ; une pareille source n'empoisonne pas. Mais cette préten-

DANS LA MUSIQUE j'i

tionméme n'est pas fondée. Il est inexact, malgre'la vaine formule du poète, que « l'architecture reponde à Dieu, la statuaire et la peinture à l'homme ide'al ou re'el, la musique au monde exte'rieur. » Il est vrai seulement que la musique, ainsi que la peinture et la poésie, et par les moyens qui lui sont propres, a le pouvoir et le droit de nous parler du monde extérieur comme de l'autre. Nous avons avec les choses des rapports d'intelligence et de sentiment; nous avons, qu'on nous passe cette acception juridique des mots, des joies et des douleurs réelles aussi bien que personnelles. Bienheureux qui se ménage dans l'univers des amitiés qui demeurent, des amours qui ne se flétrissent pas. 11 fallait donc que la musique gardât une place à la nature. Cette place d'ailleurs ne sera jamais la première. La musique ne deviendra pas l'esclave du monde extérieur. Elle est, dit-on, le plus sensuel des arts ; mais elle en est aussi le plus immatériel, etl'àme, plutôt que la figure des choses, restera son domaine propre et son principal objet.

Le sentiment de la nature s'est transformé dans la musique ainsi que dans la littérature; mais l'évolution musicale s'est faite comme toujours, plus tard et plus vite que l'évolution littéraire. Nous l'avons déjà dit, toutes les Muses n'ont pas

le même âge, et l'histoire de la musique ne saurait remonter aussi haut que l'histoire litte'raire; c'est un miroir où l'esprit humain se voit en raccourci. La nature offre deux aspects sous lesquels on l'a successivement regardée. Les anciens la contemplaient en elle-même et en elle seule, avec une attention, une admiration tout objective. Pour ces témoins intelligents, ces observateurs ingénieux, le nionde n'était qu'un spectacle ; si leur esprit était en rapport avec la création, leur âme n'était guère en communion avec elle. Rarement, et seulement chez Lucrèce, chez Virgile, surtout, le grand précurseur, éclate un appel du cœur aux beautés cosmiques : O iibi campi ! Cette vue des choses, généralement tranquille et désintéressée, pourrait bien tenir au caractère même de la nature antique. Le pays d'Homère et celui de Virgile, la Sicile de Théocrite et la Sabine d'Horace, étaient assorties au génie ancien. Les paysages méditerranéens, les paysages classiques, valent surtout par les proportions, par la perfection achevée de tableaux moyens. En Grèce, en Italie, jamais la nature n'est excessive: les montagnes peu élevées, rarement inaccessibles, la mer presque toujours bornée par des rives prochaines, tout paraît là-bas à la mesure de l'homme, de son regard et de sa pensée.

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