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On connaît et on préfère aujourd'hui d'autres paysages, qui suggèrent d'autres idées. On aime l'infini et l'indéfini, dont les anciens avaient horreur. De là des envolées plus hautes, un essor plus lointain de l'àme; de plus vastes et plus vagues horizons. De là aussi, par la pente insensible de la contemplation, un retour de l'homme sur soi-même, et le regard ramené au dedans pour achever les visions du dehors. L'élément subjectif, voilà rélément nouveau et maintenant essentiel du sentiment de la nature. L'homme ne veut plus s'isoler des phénomènes ni des spectacles; il fait de l'univers le témoin, le confident de sa vie. Les bois sont l'asile de .Tean- Jacques qui se plaint, de Chateaubriand qui se cherche. Faust appelle la terre son amie et Manfred la nomme sa mère ; Henri Heine pleure dans le calicedes roses, Lamartine chante le Lac et le Vallon^ deux élégies que l'antiquité n'eût pas comprises Amiel enfin donne cette définition, qui résume, toute l'esthétique moderne de la nature : un paysage est un état de l'àme. Conception intéressante et féconde, qui en rapportant à l'homme le reste de la création, concorde avec la conception même de Dieu. Elle établit entre les êtres une hiérarchie qui resserre l'unité du monde. L'homrne désormais garde le premier rang, et la
nature lui rend hommage en ne sachant plus être belle sans lui.
Dans la musique comme dans la litte'rature, la nature a subi l'influence de l'e'le'ment humain. Les Saisons, la Création de Haydn, sont encore des œuvres surtout descriptives et pour ainsi dire extérieures. Mais Beethoven se replie sur lui-même dans la Symphonie pastorale^ poème de la nature encore, mais de'jà poème de l'àme. Puis la musique s'attache à tous les aspects du monde. Rossini dans Guillaume Tell, Weber dans le Freischut:{, font chanter la Suisse et l'Allemagne. Si Mendelssohn oublie l'humanité' parmiles e'chos de Fingal, Schumann et Berlioz au contraire, Tecouient dans tous les échos. Meyerbeer associe la nature et l'àme. Félicien David note les bruits et jusqu'au silence du désert. M. Massenet respire avec Eve les roses de l'Eden, et Bizet avec l'Arlésienne. les romarins de Provence.
Chez Haydn un des premiers, paraît le sentiment de la nature. 11 inspire, au moins en partie, deux œuvres capitales du vieux maître : la Créa-
'ion et les Saisons. Avant Haydn on connaît peu de musique descriptive. Stendhal rapporte seulement que Haendel avait essayé de rendre des effets de neige, et que Marcello, l'austère psalmiste, dans sa cantate de Calisto changée en ourse., avait fait frissonner Tauditoire par « la fe'rocité des accompagnements sauvages qui peignent les cris de Tourse en fureur. »
La Création est plus qu'une œuvre de maturité : Haydn l'entreprit à soixante-trois ans, sur la proposition de son ami le baron van Swieten, bibliothécaire de l'empereur François. Haydn avait gardé jusque dans sa vieillesse une àme pure et claire comme le matin. Il fait bon, à notre époque obscure, de regarder parfois dans ces âmes-là, de se faire petit avec elle et de redevenir enfant. A soixante-trois ans, Haydn n'avait pas perdu la jeunesse du cœur, et presque à la fin de sa vie, il voulut chanter le commencement de toute vie. Ce sujet primitif entre tous, ill'a traité en primitif. Haydn a pour Dieu, pour « le bon Dieu » et toutes les belles choses qu'il a faites en six jours, l'amour et l'admiration d'un de ces petits qui apprennent l'histoire sainte. Il ignore les arrière-pensées, les curiosités que mettent dans l'esprit de l'homme ou de l'humanité quelques années ou quelques
Siècles de plus. Aujourd'hui, on ne referait pas la Création; on a fait Eve^ dont nous parlerons à son tour.
Haydn a vu la nature toute simple et pour ainsi dire tout ordinaire. 11 n'a pas eu le souci très moderne de la couleur locale; il ne s'est pas demandé si le ciel de l'Eden e'tait plus bleu, plus chaud que le ciel allemand; si les fleurs là-bas étaient plus odorantes, si la brise avait d'autres soupirs. Tout cela ne Tinquiétait guère, et sans recherche, sans raffinements, il a donné seulement à l'ensemble descriptif de son œuvre la fraîcheur et la joie du monde nouveau-né. La joie, tel est bien le sentiment général de la Création; elle y est exprimée en ses mille nuances, depuis le contentement tranquille jusqu'au ravissement. Tous les êtres sont heureux et remercient; tous chantent leur félicité et leur reconnaissance. Les chœurs des anges, l'air annonçant la naissance de l'homme, le duo entre Adam et Eve, voilà les plus belles pages de la Création. Au-dessous d'elles seulement figurent les pages descriptives.
Haydn a tâché, dans l'introduction, dépeindre le Chaos. On peut sourire aujourd'hui de cet effort vers l'obscurité, vers la confusion, d'un génie si clair et si ordonné, qu'il demeure tel en
dépit de lui-même. Avec ses dissonances timides, ses modestes contrastes de force et de douceur, ce Chaos, jadis le comble du désordre, nous paraît tout à fait bien rangé. Mais qu'importe ? Ne demandons pas à cette symphonie l'image du Chaos. Écoutons avec candeur, comme le bon Haydn a dû l'écrire, cette préface de l'œuvre, et nous y trouverons encore, à défaut de l'exactitude pittoresque, la gravité de la pensée et la grandeur de l'inspiration.
Les premières pages répondent au prélude. Le récit de l'archange Raphaël : An commeiicement Dieu créa le ciel et la terre, est d'une ampleur admirable. Le Fiat lux éclate comme la lumière à l'appel de Dieu. Haydn use ici d'un procédé que l'abus a depuis lors discrédité : la brusque résolution, avec opposition de forte et de^f^no, du mineur en majeur. Cela produit toujours un effet très sensible d'épanouissement et d'éclaircie.
Ce premier et vigoureux coup de brosse ne tarde pas à s'affaiblir. Un air d'Uriel, un cantique des anges ne sont qu'aimables ; les détails du vent, de la foudre, de la grêle, de la pluie et de la neige, paraissent un peu puérils. L'air de basse consacré aux eaux vaut mieux : il offre des oppositions assez naïves, mais heureuses, entre le tumulte de la mer, la majesté des fleuves
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et la grâce des ruisseaux. Le petit ruisseau, comme ^dit Stendhal, est rendu avec un bonheur rare, et si de ces tableaux la couleur a pâli, le dessin au moins reste pur, avec je ne sais quoi d'un peu gauche, qui nous charme.
La monotonie malheureusement se fait bientôt sentir : air des fleurs naissantes, air des oiseaux ou des quadrupèdes, création du ciel et des eaux, de la lune et des e'toiles, tous ces de'tails se ressemblent trop; toutes ces nuances de l'être universel sont trop voisines pour qu'on les distingue en musique, surtout dans une musique presque primitive, ignorante encore de mille secrets aujourd'hui connus. La majesté du lion, la souplesse de la panthère, la douceur des agneaux, le vol audacieux de l'aigle, les roucoulements de la colombe, la gaîté du pinson, la mélancolie du rossignol, tout est noté. Chaque bête a sa place en rharmonieuse ménagerie. Mais ces petits effets épars ne donnent point un effet d'ensemble ; ils rapetissent Tœuvre au lieu de l'agrandir. Une vue du Jardin des Plantes n'est pas un beau pavsage.
Stendhal rapporte que Havdn préférait la Création aux Saisons^, parce que dans le premier ouvrage des anges chantaient, et. dans le second des paysans. Qu'importe, si le maître a mieux
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fait chanter les paysans que les anges ? Les Saisons offrent peut-être plus que la Création les beaute's que nous cherchons ici : les beaute's naturelles. La nature naissante ! des yeux de soixante ans ne pouvaient guère l'imaginer en sa jeunesse d'un jour. Au contraire, la nature pre'sente, s'offrant d'elle-même à lui, devait charmer doucement les dernières années de Haydn et mêler à son de'clin un doux rayon. Déclin glorieux! Adieux paisibles d'une àme sereine à tout ce qu'elle allait quitter, non sans regrets peut-être, mais sans re'volte. Haydn mourut comme le poète conseillait de mourir, ^ remerciant son hôte. » Tout lelong des Saisons, après chaque tableau musical, après la pluie ou le soleil, après la moisson, après la vendange, Haydn remercie et loue le Seigneur. Il le loue encore à la dernière page, dans un air admirable, grave et philosophique conclusion, oij Haydn a rendu avec force le sentiment de notre petitesse devant la nature et de la brièveté' de notre vie compare'e à la longévité' des choses. L'homme, comme l'année, a ses quatre saisons, après lesquelles il faut mourir. Cette mort ellemême, Haydn la chante, et d'une voix que nous ne lui connaissions guère. Les maîtres primitifs ont parfois ainsi des accents qui portent loin
Naïfs, ils disent les paroles les plus profondes ; simples d'esprit, ils voient Dieu.
Il était simple, le bon Haydn, et son àme unie ignorait les replis de nos âmes. Il n'a pas deviné les troubles et les passions de l'avenir prochain ; il n'a pas soupçonné la douleur d"un Beethoven, encore moins la désespérance d'un Schumann et d'un Berlioz. Dans les Saisons, autant et peut-être plus que dans la Création, tout est joie L'orage de VEté n'est qu'un bienfait de plus, et quand vient Thiver, on sait jouir encore de l'àtre qui flambe et des rouets qui chantent. Toute cette œuvre a quelque chose d'abondant et de savoureux. Les Saisons, ce n'est pas encore la communion intellectuelle et morale de l'homme avec la nature, mais son commerce physique, matériel avec la campagne ; c'est la campagne elle-même, et chantée par des campagnards.
De là une note particulière, et qui ne se retrouvera plus. Uadagio de la Symphonie pastorale, postérieur au.x Saisons de quelques années à peine, trahira chez Beethoven un état d'âme infiniment plus avancé. L'interprétation de la nature y sera bien plus subjective et bien plus suggestive aussi. Les vendangeurs de Haydn, ses laboureurs, ses chasseurs, ne regardent
encore qu'avec les yeux du corps, et ce qu'ils voient ne leur est guère occasion de penser.
Mais ces restrictions une fois faites, ou plutôt ces nuances indique'es, l'œuvre garde sa beauté, qui repose et fortifie. L'introduction essaie de de'crire le passage de l'hiver au printemps. Dans le rythme accentué, dans les syncopes et les traits rapides, dans les récits de Simon, on aurait quelque peine à reconnaître les dernières rigueurs de l'hiver; mais, aux premiers mots de Lucas, à ces notes de ténor que suit une coulée de triolets, on sent véritablement Tattiédissement de l'air et la détente de la nature. Une phrase à la Mozart sourit sur le seuil de la jeune saison, et le chœur du début a la douceur d'une bouffée d'avril. Déjà les braves paysans remercient le Seigneur. Ah ! l'on était optimiste alors ; on n'incriminait ni la Providence ni Dieu : on trouvait, comme a dit depuis Renan, l'intention de l'univers généralement bienveillante. Dans l'air du laboureur, dans la prière suivante qui de loin annonce les beautés pastorales de Guillaume Tell^ dans le Chant de joie, partout on respire la même paix et le même bonheur.
De VÉte, l'une des pages les plus expressives est l'air fameux: Soleil, ton poids est trop lourd ! Il rend assez bien l'accablement de la terre sous
l'étouffante pesée du jour. Dans cet air, comme un peu plus loin dans le grand récitatif de Jeanne saluant les arbres et les mousses de la foret, rélément humain commence à prendre place. Nous n'en sommes déjà plus aux descriptions exclusivement objectives. La jeune paysanne est bien près de comprendre les eaux, les bois; elle les regarde, les écoute, et vaguement soupçonne en eux des secrets.
La chasse et la vendange forment les principaux épisodes de cette troisième partie^ et peut-être les plus beaux de Touvrage. Chasse à tir, chasse à courre, Haydn n'a rien négligé. Il a fait de la musique cynégétique, comme il avait fait dans la Création de la musique zoologique. Un air très ingénieux, trop peut-être, décrit le manège du chien : la "quête, l'arrêt, l'envolée de l'oiseau et sa chute au coup de fusil. La musique n'en est pas encore au grand paysage, mais elle en est déjà au gros gibier. Superbe, le chœur des chasseurs courant le cerf. Plus tard, les chasseurs d'Eiwyanthe sentiront mieux l'effroi romantique de la forêt ; ils jetteront dans la clairière des appels plus mystérieux ; mais les chasseurs des Saisons galopent d'un galop plus fou. Leur fanfare exprime mieux la conscience joyeuse de la vie physique, cette surabondance d'être et d'activité
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qui déborde de corps robustes et sains exercés en pleine nature. Le chœur des vendangeurs est beau de la même beauté, plus fougueuse encore. Ici la joie de vivre est à son comble. Des tonneaux éventrés ruisselle le vin; les ménétriers soutiient et raclent des rondes enragées. On danse avec fureur, et l'animal humain, comme disait Taine, s'ébat en toute liberté. Voilà ce que savait faire au besoin le doux Haydn : la Kermesse de Rubens en musique.
Après l'ivresse de la course et de la danse, après les emportements au dehors, voici le repos et l'intimité de l'hiver; après le grand air, le coin du feu. L'introduction instrumentale de la quatrième partie des Saisons n'est pas plus descriptive que les autres ; mais la cavatine de J'eanne est belle et vaguement triste. Les paysannes se mettent à filer, et sur leur refrain monotone, sur le ronflement des rouets flotte une ombre de mélancolie. La musique est ici plus qu'imitative : elle décrit avec les choses, les âmes; non-seulement les bruits matériels, mais le sentiment d'une veillée d'hiver.
Que de tileuses, depuis celles de Haydn, ont ainsi chanté leur chanson ! Que de plaintes a bercées le rouet, harmonieux compagnon du travail et de la peine féminine! La vieille Marguerite de
Boïcldieu, la Gretchen de Schubert, celle de Gounod, la Sema de Wagner, quelle touchante galerie de portraits on ferait avec ces pâles filandières !
c La musique, a dit un esthe'ticien éminent*, demande par Torgane du génie, qu'il lui soit permis de placer l'âme humaine au sein de la nature, quelquefois même de la mettre aux prises avec les éle'ments. » Cette phrase pourrait servir d'épigraphe à la Symphonie pastorale de Beethoven. L'àme au sein de la nature, voilà bien le programme et la formule du chef-d'œuvre. Beethoven a compris qu'en art l'homme doit toujours garder la première place, et que pour un paysagiste, peintre ou musicien, le vrai sujet n'est pas l'univers, mais l'impression de l'univers sur l'esprit humain. Aussi Beethoven avait-il écrit ces mots sur la première page de la Symphonie pastorale: « S'attacher plus à l'expression du sentiment qu'à la peinture musicale. » Par là