‹ Psychologie musicaleChapitre 37 sur 38 · I. George Sand · texte numérisé non relu

I. George Sand

308 l'héroïsme

presque acheve'e, eux qui Tallaient goûter dans toutes ses délices, ils vont apprendre à la perdre sans peur. Le psaume se déroule en des tonalités pâles et tristes comme le clair de lune à travers les vitraux blancs. Devant Marcel impassible, Valentine et Raoul se sont agenouillés, attendant Thomélie nuptiale et funèbre. Quel exorde que la fameuse ritournelle de clarinette basse! Quelle méditation sur la mort, et jusqu'à quelles profondeurs de l'àme elle descend ! Puis, dans l'interrogatoire, entre les terribles sommations de Marcel et les réponses de Raoul et de Valentine, plus modestes devant le martyre, quelle touchante opposition ! A des degrés, ou plutôt en des genres différents, tout est héroïque ici, tout, jusqu'au crime, témoin le chœur des meurtriers et ses fanfares atroces. Héroïque, le choral qui revient par lambeaux, haletant et comme à l'agonie, entre les décharges d'arquebuse ; héroïque, le cri de Valentine : Ils chantent encore ! et le sanglot de Marcel : Ils ne chantent plus. Héroïque enfin, héroïque surtout le trio du dénoûment. On a dit, à propos des Huguenots, qu'il n'y a pas de musique protestante, non plus que de musique catholique. Cela est faux ou vrai, selon les diverses péripéties de l'œuvre de Meyerbeer. Marcel, par exemple, n'est-ce pas « le type

luthérien dans toute l'e'tendue du sens poe'tique, dans toute l'acception du vrai idéal, du re'el artististique, c'est-à-dire de la perfection possible ? » George Sand encore parle ainsi et elle a raison. Dans rallocution de Marcel aux fiancés elle a su reconnaître la voix du martyre calviniste, « martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est étouffée sous l'orgueil austère et la certitude auguste. «

Mais vienne le trio final, alors tout s'exalte et s'enflamme. Alors il n'v a plus de musique protestante ou catholique, mais de la musique religieuse seulement, et la plus héroïque qui fut jamais. Alors le choral huguenot se transfigure et toutes les harpes du ciel l'accompagnent. Voici plus que la certitude et l'orgueil, voici le délire et l'extase, suprêmes secours que Dieu peut faire attendre, mais qu'il ne refuse jamais aux martyrs d'aucune foi.

Nous avons étudié l'héroïsme dans la religion, dans la nature, dans Tamour et dans la guerre. Il nous reste à l'étudier en lui-même, en dehors ou au-dessus des qualités diverses qui ne sont, pour ainsi dire, que des accidents attachés à son être.

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Il y a des dmes héroïques par leur constitution même et leur substance, des âmes, comme a dit M. Cherbuliez, « qui se contiennent, se possèdent et se re'vèlent moins par leur passion que par la résistance qu'elles lui opposent et l'autorité qu'elles ont sur elles-mêmes. « Résistance à la passion et à la douleur, possession et maîtrise de soi, voilà tout l'être moral de Beethoven, voilà tout son génie, voilà comment il est héroïque et par son àme et par son œuvre.

Par son âme d'abord: on sait tout ce qu'il eut à souffrir et comment il porta la souffrance.

Quant à son génie, s'il y avait un mot qui suffit à le définir, ce serait justement le mot d'héroïsme; il sied à presque tous les chefs-d'œuvre du maître. Des deux seules symphonies qu'il ait intitulées, Beethoven a dédié l'une à la nature, l'autre à l'âme humaine regardée dans sa force e^ dans sa grandeur. Héroïque aussi, peut-être encore plus que VHéro'ique elle-même, la symphonie en lit mineur; héroïque, le finale de la symphonie en la. Héroïque, l'appel des trompettes et le cri sublime éperdùment jeté au travers du Dona nobis pacem^ à la hn de la messe en ré. Héroïques, les ouvertures : Coriolan., Eg-niont, Léonore, et les concertos pour piano, le cinquième surtout, que Beethoven appelait, dit-on.

V Empereur; héroïques enfin, les sonates, au moins les plus belles : la Pathétique^ la Juliette. VAppassionata, VOp. iii, la sonate de'die'e à Kreutzer et la sonate en ut mineur, ces deux dernières pour piano et violon. Qui donc un jour parlait des airs que bourdonnait la vie aux oreilles de Beethoven? La vie, hélas ! n'eut pour lui que des chants de douleur; il y a répondu par des chants de courage. Si, comme on Ta très bien dit^, l'art tout entier de la musique repose sur le rapport entre le son et la force de l'àme, entre le beau son et la belle force ou la belle âme, Beethoven est le plus grand des musiciens, parce que ce rapport est chez lui plus étroit que chez tout autre. La musique de Beethoven, comme la sculpture de Michel-Ange ou la poésie de Corneille, c'est avant tout le triomphe de la volonté sur la nature, c'est l'idéal réalisé de la dignité humaine.

De ce point de vue, exclusivement moral, on pourrait considérer Poeuvre entier de Beethoven. Mais il faut choisir, et c'est naturellement la symphonie héroïque qui s'impose à notre choix.

Dès la plus haute antiquité, la musique, non contente d'inspirer l'héroïsme, a cherché à l'exprimer. Un des premiers tableaux de bataille en

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