‹ Psychologie naturelle (volume 2)Chapitre 1 sur 23 · L'INFANTICIDE · texte numérisé non relu

L'INFANTICIDE

Avant d’entrer en matière, nous étudierons les circonstances qui déterminent la séduction, et nous étudierons aussi l’etat moral des jeunes lilles séduites. L’appréciation qui accuse toutes ces lilles d'immoralité et de perversité, sans aucune distinction, prouve la légèreté avec laquelle se forment souvent les opinions les plus graves.

ARTICLE Ier. — De la séduction.

Une jeune fille morale peut être séduite si, exposée aux causes excitantes de 1 amour, elle est susceptible d’être mise dans l'état passionné par ce sentiment.— Une jeune fille peut donc être séduite sans être pour cela immorale.

— Conduite cruelle de la société envers la jeune fille séduite. — L’être méprisable dans la séduction, est le séducteur qui ne tient pas ses promesses.

— Inconvénients de la loi qui défend la recherche de la paternité.

La nature a donné à l’homme et surtout à la femme le besoin d’aimer, besoin qui prend sa source dans un des sentiments lespluspuissants de l’humanité, celui sur lequel est basée la conservation de l’espèce. Ce sentiment, qui s élève si facilement à l’état de passion, surtout dans les cœurs neufs, estégalement un de ceux qui, sous l’influence

ui. l

des causes qui l’excitent, met le plus souvent l’esprit dans l’état passionné. Nous trouvons ces causes dans une fréquentation trop suivie des personnes du sexe opposé, dans les tendres regards, dans les serrements de main, dans les paroles ardentes. Lorsque la passion excitée occupe ainsi l’esprit, elle n’étouffe que trop souvent la prudence , la prévoyance des suites fâcheuses qui peuvent résulter de ses entraînements, le sentiment religieux , le devoir de résister; elle voile même la pudeur; en un mot, elle fait taire involontairement dans la conscience tous les sentiments moraux qui pourraient s’opposer à l’abandon. La lillela plus vertueuse, la plus pudique, peut subir la séduction, et les faits l’ont souvent prouvé, si, habituée à la fréquentation d’une personne aimée, elle est susceptible, par une disposition particulière , de tomber dans l’étal passionné. La faute commise et la passion satisfaite, les sentiments moraux représentant la raison , momentanément étouffés, reparaissent, et avec eux les regrets égoïstes et le removds moral. Les personnes qui , exposées aux circonstances favorables à la séduction, n'ont pas succombé, doivent leur préservation à ce que l’amour ne les a point mises dans l’état passionné, soit parce que l’amour n’avait pas la vivacité suffisante pour produire cet effet, soit parce (pie l’amour ayant moins de vivacité que les sentiments moraux qui peuvent combattre ses entraînements, ces sentiments moraux n’ont point été étouffés. Ces personnes, ayant toujours entendu la voix de la raison, sont restées maîtresses d’clles-inèmos ; elles ont pu résister aux désirs amoureux par une décision de leur libre arbitre , ou par

une décision provenant de considérations rationnelles égoïstes. plus puissantes sur leur esprit que le désir amoureux.

Si l’expérience a démontré que, dans tout ce qui se rattache à l'amour, l’humanité est fragile, que la chair est faible, les effets de cette faiblesse ne doivent pas être tous attribués au libre arbitre ; ces effets sont bien souvent dus à des entraînements qui absorbent complètement l'esprit, entraînements dans lesquels tout est oublié, c’est-à-dire, dans lesquels tous les sentiments qui pourraient les combattre sont étouffés, paralysés. Pour qu’une jeune fille innocente et pudique succombe dans cet état passionné, que lui faut-il? Un défaut de surveillance de la part de ses parents, l’intervention des causes excitantes de l’amour, et une disposition particulière à être facilement dominée par les sentiments qu’elle éprouve, à tomber, en un mot. dans l’état passionné. Telles sont les causes involontaires qui font son malheur.

Lorsque la jeune tille a eu des rapports avec son amant, désireuse plus que jamais de l’attacher à elle, afin d’obtenir le mariage qui lui a été promis, elle n’ose plus rien lui refuser dans la crainte de lui déplaire. Ce n’est pas seulement son corps et son âme qu’elle abandonne alors à son amant, dans le but d’obtenir le mariage, c’est encore tout ce qu elle possède. Combien d’êtres dépourvus de sentiments moraux profitent do cette circonstance pour voler leur maîtresse, pour la dépouiller entièrement de ses épargnes, sous mille prétextes se rapportant au mariage promis et qu’ils n ont pas l’intention de réaliser ! Et puis, l’affection •le la femme, contrairement à ce qui arrive trop souvent elle/. 1 homme, augmente par le fait des rapports sexuels. En général, lesjeunes filles séduites même par la violence ne refusent plusrien après, à leur séducteur, se sentant intimement fiées à lui et ne voulant pas l’éloigner d’elles, dans

l’espoir d’obtenir la consécration légale de leur union. Mlles ne repoussent les nouvelles demandes de leur séducteur, que si elles éprouvent de l’aversion pour lui, que si l’idée du mariage avec lui leur est insupportable.

Précisons également la nature de la culpabilité des jeunes lilles qui après leur chute ont des relations avec leur amant , soit en vivant maritalement avec lui , soit en n'ayant avec lui que des rapports éloignés. Examinons cette question sans prévention et de bonne foi. Que veut la morale dans l’union des sexes? Deux choses: en premier lieu, réprouvant la promiscuité, elle veut la fidélité et la constance; secondement, elle proscrit le libertinage. Par ce mol nous entendons les rapports sexuels qui ne peuvent aboutir à la conception. La morale seule n’exigeant pas autre chose, la jeune Jille restée fidèle à son amant n’a donc pas violé la loi morale; elle est seulement en contravention avec la loi civile et la loi religieuse, qui. dans l’intérêt de la famille et de la société, consacrent l’indissolubilité des liens par des cérémonies appelées mariages. Je n’ar point l’intention de déprécier en aucune manière ces consécrations, en considérant comme pouvant être parfaitement morale la femme qui, sans leur concours, cohabite avec l’homme; je regarde autant que qui que ce soit ces consécrations comme des institutions fort sages, indispensables même, pour cimenter les liens de la famille. Mais il ne faut pas prendre, malgré son importance, cette double sanction, conforme avec la loi morale, pour la loi morale elle-même. Comme on a fait à la fille-mère une situation déplorable, il est bon de descendre jusqu’au fond des choses, et de démontrer que sa faute est loin d’avoir la gravité qu’on lui suppose, de mériter surtout l’affreux

supplice moral qu'on lui inflige. Il est bon de démontrer enfin que la pitié que l’on aurait pour elle ne serait que juste. Je reconnais cependant que la fille séduite qui vit maritalement soit désapprouvée par la société, par la raison qu’elle contrevient à la loi civile et à la loi religieuse instituées par cette société , et également par la raison que, sans cette sanction légale qui rend l’union indissoluble, la femme qui vit dans cette fausse situation est davantage exposée à l’infidélité, à la violation de la loi morale, si la nature ne l’a pas douée de bons sentiments énergiques. Mais pour avoir le droit de blâmer, la société n’a pas celui d'être injuste et cruelle.

Comment la société agit-elle à l’égard de la jeune fille qui va devenir mère, et apres ses couches, aux moments où cette infortunée aurait le plus besoin de secours, d’appui, de consolation? On la regarde avec mépris, elle est souvent abandonnée par ses parents, parsesamis; elle est honnie par certaines personnes qui croient faire preuve de vertu en se montrant impitoyables à son égard ; elle est délaissée même par celui qui l’a séduite et qui est la cause de son infortune. On lui enlève son gagne-pain, on la couvre de honte, on la réduit à la misère. Ce traitement cruel, pour n’ètre pas celui que subissent toutes les fillesmères, les menace toutes cependant, et elles le savent. Il est en réalité celui qu on leur inflige le plus fréquemment, surtout dans les campagnes. Enfin, parmi les ministres du culte, il s’en trouve qui, animés d’un zèle mal placé, éloignent de ces filles les secours delà charité, sous prétexte qu’il ne faut pas encourager le libertinage. Et cependant le modèle qu’ils ne devraient jamais perdre de vue a pardonné à la femme adultère, en prononçant les

admirables paroles que chacun sait. Il a pardonné aussi à Madeleine la pécheresse, parce qu’elle avait beaucoup aimé !

La circonstance suivante est bien faite pour mettre en relief l’inconséquence, l’absurdité même des procédés cruels dont on abreuve la fille-mère. Seule avec son enfant, alors qu elle est tant à plaindre, on la méprise; le mot : déshonneur, retentit à ses oreilles. Eh bien ! que celui qui l’a séduite par de douces paroles, par des promesses de mariage, soit louché do l’infortune de sa victime et tienne sa parole en lui accordant ce qu’elle désire, la sanction civile et religieuse; alors la scène change : cette consécration etlace le déshonneur ; la jeune femme est acceptée partout, et sa faute est bien vite oubliée. On lui restitue ainsi son honneur, parce qu’il a plu à son amant de tenir sa promesse !!!

On dit, il est vrai, que l’on déverse tant de mépris sur la tille séduite, afin d’empêcher les jeunes filles de succomber à la séduction. Les personnes qui tiennent ce langage connaissent bien peu le cœur humain et les effets de l’état passionné; elles ignorent que la jeune fille se livre dans un moment où toutes les craintes, où tous les sentiments moraux qui pourraient la retenir, sont étouffés dans son cœur, où les conséquences de son abandon ne sont point présentes à sa pensée , vérité fort bien exprimée dans les deux vers suivants :

Quand on aime d’amour extrême,

Peut-on songer au danger' ?

S’il est un rôle méprisable, odieux, déshonorant dans cette circonstance, n’appartient-il pas tout entier à celui

1 Romance du Muletier, opéra d'Hérold.

qui mangue à ses engagements, après avoir mis la fille qui a eu foi en lui dans une position pénible, avec une charge souvent au-dessus de ses forces? N’est-il pas absurde d'infliger à sa victime la punition qu'il mérite? L’agresseur qui a troublé le repos de la jeune fille ne doit-il pas être responsable do ses œuvres, et obligé parla loi à remplir ses engagements, à réparer le plus grand de tous les dommages, celui qui détruit l'avenir de la jeune fille? Au lieu d’en être ainsi . la manière ridicule et immorale dont la société apprécie la conduite du séducteur, le titre d'homme abonnes fortunes, auquel le monde attache malheureusement une certaine considération, tout concourt à l’encourager dans sa conduite criminelle ; et ce qui est plus déplorable encore, c’est la loi détestable qui interdit la recherche de la paternité, et qui protège, pour ainsi dire, le séducteur dans sa mauvaise foi. Cette loi. dont les inconvénients et 1 injustice ont sans doute échappé aux législateurs; celle loi que l'on croirait avoir été décrétée par une compagnie de libertins, tellement elle est propice à encourager le vice ; cette loi. en opposition complète avec toutes celles qui accordent une réparation aux dommages, a etc justement anathématisée ou ces termes par un orateur célèbre ' : « J’entends tous les jours louer cette loi qui défend en France la recherche de la paternité! Quelle soit maudite, car elle enfante le crime; elle permet qu un libertin séduise une jeune fille, et quand il l’a souillée de son amour impur, quand une créature de Dieu remue dans ses entrailles qu il a fécondées, elle lui permet, cette loi, de la chasser en détournant le regard! Vous voyez bien que cette loi est la honte pour l'homme et pour la femme ;

1 M. Jules Favre-, Plaidoyer pour M. Arnaud, 1864.

c’est la cause de tant d’infanticides ! » dette loi fortifie malheureusement, dans l’esprit des gens do basse moralité, l’étrange pensée que la séduction est pour l’homme un innocent badinage. On voit en effet des individus qui se font scrupule de porter tort à autrui dans ses propriétés, qui se conduisent bien dans le monde, mais qui montrent une absence complète de sens moral et de raison à l’égard de la séduction des jeunes filles. Ces individus promettent à celles-ci le mariage comme appât; puis ils les abandonnent lâchement en riant de leur crédulité. On voit même des pères de famille encourager leurs fils dans cette abominable voie, en plaisantant sur la cour que ceux-ci font aux fillettes, et en disant qu’il faut bien que jeunesse se passe. Ils ne sentent pas que la conduite du séducteur de mauvaise foi est pire que celle d’un voleur d’argent, et que le dommage commis n'a de réparation complète que parle mariage. Que diraient-ils si leurs filles avaient le malheur d’étre séduites? Non, certainement . ces gens-là ne possèdent pas le sens moral, ou ne le possèdent qu’incomplètement ; et s'ils mènent une conduite régulière sous d’autres rapports, ils le doivent, soit à ce qu’ils n’ont pas des sentiments pervers qui les portent à commettre d’autres méfaits, soit à ce que des sentiments égoïstes plus puissants que leurs désirs pervers les détournent du mal. Ces hommes font réellement partie de ces êtres égoïstes que Larochefoucauld a si bien dépeints dans ses Maximes , en croyant peindre l’humanité tout entière.

L’opinion publique et les lois doivent entrer dans une voie de justice à l’égard des filles-mères : la première, en rapportant sur le séducteur qui ne remplit pas ses enga-

gements tout le mépris qu’elle a déversé jusqu a présent sur la fille séduite; les secondes, en accordant à celle-ci la réparation du dommage qui lui est fait. « Garantissez la femme contre l’homme, dit M. À. Dumas fils1 : que la loi prévoyante qui va jusqu à rendre le propriétaiie responsable des. dégâts que cause son égout, son valet ou son chien, rende au moins l’homme responsable de son enfant, dans quelque condition qu il 1 ait mis au monde. Qu elle commence par proclamer que : donner le jour à des créatures nouvelles pour la seule satisfaction de sa passion et de son plaisir, sans leur donner un nom, une honorabilité, une famille, un patrimoine, un travail, un exemple; sans accepter enlin, en aucune façon, la solidarité de la chair et de l’âme avec l’être que l’on a fait jaillir des profondeurs les plus intimes de son être, est une atteinte à la sûreté générale ; et les pères oublieux ou légers, les charmants mauvais sujets chantés par les vaudevillistes, diminueront rapidement. C’est la complicité de votre loi qui crée la facilité des mœurs. Autorisez la femme à dénoncer lo père de son enfant, et, à ces irrésistibles passions qu’inspirent les femmes, les hommes résisteront tout à coup avec une vertu dont ils ne se seraient jamais crus capables. » La loi qui autoriserait la femme de dénoncer le père de son enfant retiendrait indubitablement les séducteurs sans amour, dénués de sentiments moraux , qui compromettent froidement l’avenir d’une fille pour se procurer un instant de plaisir. La perspective de la responsabilité à laquelle ils s’exposeraient saurait en effet les retenir souvent. Je ne comprends l’opportunité d’empécher la recherche de la paternité qu’à l’égard des fem-

1 A traire Clemenceau, pag. 53.

mes qui vivent dans la promiscuité, cas où cette recherche ne peut donner aucun résultat.

Concluons, en premier lieu, , que la séduction peut coïncider. chez les jeunes filles , avec une moralité parfaite. Leur chute est duo alors à ce qu’ayant été exposées aux causes excitantes de l’amour, cette passion les a momentanément dominées dans l’état passionné, état qu’une disposition individuelle rend facile chez certaines personnes. Cette connaisaucea son importance pratique, elle fait sentir la nécessité d’exercer sur los jeunes iilles, même les plus sages et les plus réservées, une surveillance assidue. C’est le moyen le plus sûr de prévenir les effets de la faiblesse humaine. Lo grand poète allemand Goethe a exposé trèsexactement dans Faust les conditions voulues pour qu’une innocente créature puisse être séduite. Marguerite est représentée sans famille , sans surveillance, livrée à ollemèmo ; son père est mort, son frère est à la guerre; sa jeune sœur, qu’elle affectionnait et qu’elle soignait comme une mère, est morte: sa mère existe, mais dévote égoïste, elle ne s’occupe pas de su fille. Cette femme est tellement insigni liante, qu’elle n’intervient pas comme personnage dans le roman : elle laisse sa fille aller seule partout, fréquenter une voisine aux mœurs équivoques. C’est chez celle-ci que Marguerite est courtisée par un élégant cavalier, qui met en œuvre, pour arriver à ses fins, la flatterie, les protestions d’amour, les riches présents. Sous cette influence, la pauvre jeune fille est mise par l’amour dans l’état passionné, et succombe.

Concluons, en second lieu, qu'une cause importante de la séduction réside dans la déplorable loi qui met .l'homme à l’abri de toute réparation envers sa victime, loi suppri-

mant le seul frein capable de retenir l’individu dénué de sens moral, qui se fait un jeu barbare de tromper les filles et de les abandonner après la séduction.

ARTICLE II — Causes de l'infanticide chez les filles

morales.

Ces causes sont la position difficile et cruelle faite par la société aux fillesmères, et l’absence chez ces infortunées, avant l’accouchement et au moment où elles accouchent, du sentiment de l’amour maternel; cette affection n’apparaissant en général, et n’acquérant sa vigueur que sous l’influence do la présence de l’enfant et des soins que la mère lui donne.

Je n’énonce qu’une banalité, en disant que les principales causes de l’infanticide se trouvent dans les conséquences de la séduction, dans l’abandon général auquel est exposée la fille-mère, dans la difficulté qu’elle entrevoit do nourrir et d’élever son enfant, dans la perspective de la misère, et surtout du déshonneur et du mépris. Aussi les prostituées, n’ayant plus à compter avec la perte de la considération, ne commettent pas l’infanticide. Toutes ces causes, quelque puissantes qu'elles soient, ne produiraient cependant pas l’infanticide, si la tille grosse, ou qui vient d’accoucher, éprouvait le sentiment de l’amour maternel, car ce sentiment défendrait avec énergie la vie du nouveauné contre toute pensée homicide.

Le sentiment de l’amour maternel est loin d 'être egalement développé chez toutes les femmes. De même que tout autre sentiment, il peut manquer tout à fait ou être excessif; et entre ces deux extrêmes, il peut présenter en puissance une foule d intermédiaires. Il y a des femmes qui aiment 1 enfant avant d'être enceintes : leur amour est alors manifesté par le vif désir qu’elles ont de devenir mères. D autres ne chérissent Tentant que dés qu elles le

portent dans leur sein; elles se soignent et s’imposent mille privations pour que rien ne puisse lui nuire; ses premiers mouvements les font tressaillir de bonheur, et si elles passent quelque temps sans les ressentir, elles en deviennent inquiètes ; lorsqu’il est sorti île leurs entrailles, elles expriment leur joie , malgré les affreuses douleurs qu’elles viennent d’endurer. En général, ce sentiment n’est ni aussi vif ni aussi précoce, (liiez la grande majorité des mères, il est très-faible ou à peu près nul avant et au moment de l’accouchement, et il ne prend sa force, sa vive énergie, que par la présence de l’enfant, par l’habitude de le voir, de le soigner. Aussi les mères qui ont vu à peine leur enfant, l’ayant mis en nourrice hors de chez elles, n’ont, pour lui qu’un amour médiocre. L’enfant est-il malade, elles s’en inquiètent peu, elles ne s’attachent pointa son berceau pour veiller sur lui. A-t-il quelque difformité, elles diront avec sang-froid qu’elles préféreraient le voir mort, surtout si c’est une tille. Meurt-il, elles sont bientôt consolées. Rien ne prouve la faiblesse de l’amour maternel à la naissance de l’enfant . comme la possibilité qu’ont alors beaucoup de mères, de l’abandonner à la charité publique, possibilité qui disparaît de plus en plus à mesure que la mère le voit et lui donne ses soins; car cette affection , excitée par l’enfant lui-même , grandit à pas de géant. En peu d’instants, dans quelques heures, dans quelques jours au plus, cette affection deviendra une des puissances instinctives les plus grandes du cœur humain. Personne, mieux que le médecin-accoucheur, n’est à même d’observer ces divers phénomènes. Le fait suivant, rapporté par Y Indépendance belge du lü février 1802, nous montrera la promptitude avec laquelle la mère est envahie

par l'affection pour son enfant, en lui donnant des soins : « Une domestique étant tombée tout à coup malade , on reconnaît qu elle vient d accoucher. On cherche 1 enfant, on le trouve dans les latrines ; il respirait. On le réchauffe, on le frictionne, il se remet complètement. Sa mère le demande, et les soins et les caresses qu’elle lui prodigue depuis , témoignent de son affection pour lui ainsi que de son repentir.» Le sentiment de l’amour maternel étant, chez beaucoup de femmes enceintes, un germe qui dort et qui ne s'éveille que par la vue seule de l’enfant, par 1 habitude plus ou moins longue de le voir et de le soigner, la fille séduite qui appartient à cette catégorie de personnes se trouve donc privée, pendant sa grossesse et de suite après son accouchement, du sentiment le plus efficace pour lutter contre une pensée d’infanticide. Eprouvâtelle l’amour maternel à un faible degré, il peut arriver que la crainte de l’abandon général, de la misère et du déshonneur soit assez vive pour étouffer cet amour et pour empêcher ce sentiment de protéger la vie de l’enfant. Mais cela ne sera [>lus possible lorsque l'affection maternelle aura acquis son développement normal par la présence prolongée de l’enfant.

ARTICLE III. — Du libre arbitre chez les filles morales qui commettent l'infanticide.

Bien que les tilles morales commettent l’infanticide alors qu’elles possèdent le libre arbitre, ce n’est pas par ce pouvoir qu’elles décident cet acte, ces filles n’étant pas dans les conditions voulues pour décider ce crime par le libre arbitre. — Devant se décider entre deux partis qui leur sont imposés par les circonstances, et dont l’un, le déshonneur, répugne invinciblement à leurs sentiments, elles prennent nécessairement l’autre parti, l’infanticide, par lequel elles espèrent échapper au déshonneur. C’est donc une nécessité instinctive qui fixe leur décision, et non pas le libre arbitre.

Dans nos observations précédentes, nous avons vu que les grands crimes ont été commis, ou par des personnes privées de sens moral, ou par des personnes ayant perdu momentanément ce sentiment dans l’état passionné, c’està-dire par des personnes privées de la liberté morale. Mais il n’en est plus de même chez les jeunes iilles qui commettent l’infanticide. Un grand nombre d’entre elles possèdent le sens moral et entendent sa voix dans leur conscience pendant la préméditation du crime. On ne peut supposer en effet que les diverses craintes qui viennent les assiéger, même celle de perdre leur honneur, étouffent leur sens moral et les mettent dans l étal passionné, car une personne morale ne peut rester dans cet état que momentanément sous l'influence d’une passion violente, et non pendant des mois entiers. U’ est donc bien dans un état de liberté morale, alors que sa conscience réprouve l’infanticide, «pie la jeune fille douée de sens moral prémédite et exécute ce crime. Mais ce qui explique la possibilité de sa part de commettre cet acte, c’est que, bien qu’elle jouisse du libre arbitre, ce n’est pas ce pouvoir qui décide et commande l'infanticide, car le choix qu’elle fait n’est point facultatif : il est forcé, obligé par la nature de ses sentiments. Ce n’est pas entre deux penchants, entre deux désirs, qu’elle choisit, mais entre deux partis que lui imposent les circonstances : celui du déshonneur, de la misère et del’abandon; oucelui de l’infanticide, quand ce parti est le seul moyen qui se présente à son esprit pour échapper au premier-. Si la honte, le déshonneur, l’abandon et la misère sont tellement repoussants pour elle qu’elle ne puisse les supporter, s’ils sont pour elle une impossibilité instinctive, la fille-mère prend nécessairement, quoique à

regret, le parti (le l'infanticide ; elle le prend, non parce qu’elle le désire, non pour éprouver une satisfaction, carelle le réprouve autant que qui que ce soit, mais par nécessité. De deux partis imposés, l'un étant impossible, l'autre ne devient-il pas nécessaire ? Le sentiment de l'honneur est si puissant chez certaines personnes, que la moindre atteinte portée à ce sentiment est pour elles un supplice moral insupportable. L impossibilité de souffrir cette atteinte ne peut être comprise, il est vrai, que par les personnes qui ont ce sentiment très-impressionnable ; et si elle est niée par celles chez lesquelles ce sentiment a moins de puissance, c’est certainement à tort. Rappelonsnous qu’à cause de la grande différence qui existe dans la puissance des sentiments chez les différents individus, on ne doit pas décider que ce qui est possible aux uns est également possible aux autres. Nous avons insisté plusieurs fois sur ce principe, dont la vérité ressort ici, et ressortira peut-être davantage dans le chapitre suivant, consacré au suicide. Si la honte, la misère et l’abandon inspirent à la jeune fille une répulsion aussi invincible que l'infanticide, elle échappe à ces deux impossibilités parle suicide: lafréquence de cet acte chez les filles enceintes indique la fréquence. chez elles, do ces deux impossibilités. L’exemple suivant nous montrera la vivacitéque peut avoirle sentiment de 1 honneur dans le cœur de la jeune fille; il nous prouvera aussi que la séduction peut coïncider avec une moralité parfaite, et combien est cruelle et déplorable la conduite de la société envers celles qui ont eu le malheur de succomber, «lue jeune personne de 2 1 ans, fille naturelle, habitait depuis quelque temps Joinville; elle avait eu, à Soissons, une liaison avec un individu qui l’abandonna

avec deux enfants. A Joinville, elle se faisait passer pour veuve. Sa conduite était très- régulière , et elle travaillait nuit et jour pour élever sa petite famille. Une femme de Soissons étant venue s’établir à Joinville, révéla partout les antécédents de Louise et sa véritable position. Ces propos eurent le plus terrible résultat. Avant-hier on entendit les enfants de Louise crier d’une façon inaccoutumée. Après avoir inutilement frappé à la porte, on la força. On trouva une lettre datée de la veille, où elle annonçait que. ne pouvant supporter les reproches et le mépris dont elle était l’objet, elle prenait le parti d’abandonner ses enfants à la charité publique et d’aller se précipiter dans la Marne. Les enfants furent mis à l’hospice'.»

Le fait suivant nous montrera à quel degré peut être portée, chez certaines femmes, la crainte de perdre leur honneur, leur considération.» Il y avait, dit Mittermaier2, dans une prison suisse, une femme à qui l’on avait fait grâce de la peine de mort, encourue par elle pour avoir tué son enfant légitime. Distinguée par la pureté de ses mœurs, par sa beauté, par sa fortune, elle était fiancée à un jeune homme qu’elle aimait ; elle devait l'épouser au bout de deux mois. S’étant un jour oubliée auprès de lui, elle devint enceinte. Le mariage eut lieu ; mais 1 enfant devait naître deux mois avant le terme do la grossesse indiqué par l’époque du mariage. On allait savoir dans le monde qu’elle s’était oubliée, elle qui avait une si haute réputation de vertu. Cette pensée la tourmentait sans cesse. Laissant ignorer à son mari lui-même sa grossesse, elle résolut de donner la mort à son nouveau-né, ce qu 'elle

1 Le Siècle du 24 février 18G1.

2 De la peine de mort, pag. 170.

exécuta. Son crime fut découvert. Elle reconnut sa faute. En prison, sa conduite était excellente ; elle s'appliquait à instruire et à réformer les autres condamnées, si bien qu elle devint un modèle pour les employés eux-mêmes.» Mittermaier cite ce cas pour prouver que les criminels peuvent s’améliorer considérablement. Ce cas est fort mal choisi pour cette démonstration, car cette femme n’avait point à s’améliorer, vu qu’elle avait toujours eu des sentiments moraux et le libre arbitre. Devant l’impossibilité de supporter le déshonneur, impossibilité dans laquelle la mettait un amour-propre très-impressionnable, elle s’est trouvée, pour échapper à ce qui lui était impossible de supporter, dans la cruelle nécessité de prendre le parti de l’infanticide, qu’elle réprouvait, mais qui ne répugnait pas à ses sentiments d'une manière invincible comme la perte de son honneur. Il y a loin de ces personnes qui deviennent criminelles par une dure nécessité, en faisant ce qu’elles ne désirent pas, à celles qui, privées de sens moral, commettent le crime qu’elles désirent, sans que leur conscience le réprouve. Celles-ci peuvent devenir meilleures par la culture des sentiments rationnels égoïstes qu elles possèdent, et cela avec des soins longs et assidus : mais la nature leur ayant refusé le germe du sens moral, elles restent toujours moralement incomplètes.

Les moralistes ont émis le principe qu’on doit tout supporter plutôt que de faire le mal. Cette maxime est fort belle, elle est même obligatoire lorsqu il est possible de la suivre. Mais cette possibilité n’existe pas toujours, il faut tenir compte des impossibilités instinctives coïncidant avec les circonstances fatales dans lesquelles l’homme ne peut pas choisir ce qu’il voudrait, dans lesquelles une dure et m. 2

pénible nécessité l’oblige à choisir ce qui lui répugne et ce qu'il réprouve. Oue voudrait choisir la fille-mère? c’est le mariage avec la conservation de son enfant et de son honneur, ce qui ne dépend pas d’elle, mais de son amant. Elle se trouve dans le cas de la veuve hindoue qui esl obligée de choisir entre le bûcher et le déshonneur à la mort de son mari ; elle est dans le cas de celui à qui l’on demande la bourse ou la vie ; elle est dans le cas de la femme qui, menacée de subir un outrage qu elle ne peut supporter, prend le pénible parti de se suicider.

L’infanticide étant commis non-seulement par des filles qui possèdent le sens moral, qui sont moralement libres, mais encore par celles qui sont privées de sens moral, nous étudierons séparément: 1° Les infanticides commis par les filles douées de sens moral, et auxquelles la société ue peut reprocher avant ce crime que la faute qui les a rendues mères. Chez ces filles, l’impossibilité instinctive de supporter la honte et le déshonneur est la cause du crime; 2° Les infanticides commis par les filles qui sont peu douées, ou qui sont privées de sens moral, mais dont les antécédents ne sont pas mauvais , leur perversité n’étant pas active. Elles ont été portées au crime plutôt pour soulager leur misère, pour pouvoir contracter un mariage avantageux , ou par quelque autre motif égoïste, que par impossibilité de leur part de supporter la honte et le déshonneur ; ou bien encore elles y ont été engagées par la cupidité qu’excite en elles la déplorable institution des clubs funéraires, qui existe en Angleterre ; 3° Les infanticides commis par des mères totalement dépourvues d’amour maternel et de sens moral, et dont les antécédents sont mauvais. Celles-ci commettent l’infanticide pour

se délivrer de leur enlaut, qu’elles ne considèrent que connue une charge ; 4° Les sévices cruels exercés sur des enfants âgés de plusieurs années, dans le but de les faire mourir, sévices commis par des parents animés envers ces malheureux petits êtres d’une haine passionnée.

ARTICLE IV. — Infanticides commis par les filles qui possèdent le sens moral.

Trois observations. — Les filles qui, quoique morales, commettent l’infanticide, nient l'accouchement et l’infanticide pour sauver leur honneur, tant qu'elles ne sont pas forcées d'avouer ces deux faits devant les preuves qui les établissent. — Le remords n’est accessible à leur esprit que lorsqu'elles ne sont plus dominées par la crainte du déshonneur. — Nécessité de maintenir les tours. — Opinion de W. Hunter sur la séduction et sur l’infanticide.

lre Observation ( Gazelle des tribunaux, 30 juillet 1857).

« Marguerite, âgée de *28 ans, d'une conduite jusqu'alurs irréprochable, succomba à la séduction, victime d’une promesse de mariage qui ne s’était pas réalisée. Abandonnée par son amant, elle cacha sa grossesse, et ne lit aucun préparatif pour recevoir et revêtir son enfant, circonstance qui indique une idée arrêtée d’avance de le faire disparaître. Elle accouche en secret, et elle étoulfe son enfant. Un s'aperçoit de ce qui est arrivé. Elle nie énergiquement avoir accouché ; mais la vérité étant reconnue par l’examen des organes génitaux, ello avoue avoir accouché d’un enfant mort. Par plusieurs mensonges, elle cherche à empêcher la découverte de l’enfant; mais celuici ayant été trouvé, ou s'assure qu’il avait respiré après sa naissance. Alors elle avoue qu elle l’a étouffé. Elle dit qu elle a commis le crime par la crainte de la colère de ses parents, auxquels elle avait soigneusement caché sa grossesse, et par la crainte de perdre sa réputation et son

honneur. Son défenseur a fait un tableau si vrai et si touchant de la malheureuse situation d’une jeune fille placée entre son devoir de mère délaissée et le déshonneur, qu’il a arraché des larmes «à l’auditoire. Elle est condamnée à cinq ans de travaux forcés. »

Hé flexions. — La plupart des observations d’infanticide sont calquées sur celle-ci . La crainte de perdre son honneur et de désoler ses parents, telles sont chez cette fille les causes du crime. Il faut que le désir éprouvé par les filles-mères de sauver leur honneur ait une bien grande énergie, pour qu’il leur donne la force, étant isolées de tout secours, de supporter les douleurs d’un premier accouchement sans pousser un cri. une plainte. Cette énergie, que l’on rencontre chez la plupart des filles qui commettent l’infanticide, donne la mesure de leur crainte du mépris. Chez elles, la négation obstinée du crime se rattache h la défense de leur honneur, et non à l’insensibilité morale; elles ne cèdent le terrain que pas à pas, et contraintes et forcées. Si elles ne manifestent pas du remords moral après la découverte du crime et pendant le procès, c’est qu’elles sont entièrement absorbées, et elles le seront longtemps encore, parla honte de leur affreuse position. Tant que celte honte se fait vivement sentir, elle occupe entièrement leur esprit, et ne laisse pas à d’autres sentiments la possibilité de se manifester. L’absence de remords moral ne provient donc point chez elles, comme chez les autres criminels, d’une absence complète do sens moral ; leur insensibilité n’est que momentanée ; le remords se fera sentir plus tard, lorsque la honte ne les tiendra pas dans l’état passionné. l)e même, des personnes morales absorbées par la colère, lajalousie, la vengeance, n’éprouvent du remords

du crime qu’elles commettent dans cet état passionné, que lorsque, leur passion cessant d’absorber leur esprit, leurs sentiments moraux ont pu se manifester de nouveau.

2e Observation ( le Droit , 15 octobre 1858).

« Delphine, âgée de 16 ans, demeurait avec sa mère. Celle-ci, étant obligée de s’absenter toute la journée, la laissait seule et sans surveillance. Cette jeune fille fréquentait les bals, menait une vie dissipée, et mettait une grande légèreté dans ses relations. Elle devient enceinte. Elle cache sa grossosse, surtout à sa mère, et ne fait aucun préparatif pour recevoir l’enfant. Elle accouche seule pendant l’absence de sa mère. I/enfant vécut un quart d’heure. Après l’avoir étouffé, elle le cache, et plus tard elle le jette dans la Loiro. Elle nie avoir donné elle-même la mort à son enfant; elle dit qu’après l’accouchement elle s’est évanouie et qu’elle a trouvé l’enfant mort près d’elle à son réveil, excuse que les filles emploient très-souvent pour se disculper. Pendant les débats, elle sanglote au point de ne pouvoir répondre qu’avec peine. Elle affirme que sa mère ignorait non-seulement sa grossesse, mais encore son accouchement et le crime qui s’en est suivi.

I n des témoins accusant la mère d’avoir par sa négligence été la cause de l’inconduite de sa fille, l’accusée s’écrie vivement: Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre mère ! fautil que cela retombe sur elle ! Elle est acquittée. »

licflexions. — Le sentiment qui porte cette jeune fille à 1 infanticide est non-seulement la crainte du déshonneur, mais encore celle de donner du chagrin à sa mère. Cette observation nous montre les conséquences de l’abandon des jeunes filles à elles-mêmes, sans aucune surveillance

delà part de leurs parents. Exposées à la tentation, pour peu qu’elles soient disposées à tomber dans l’état pasionné par le sentiment de l’amour, elles ne tardent pas à succomber.

3° Observation ( Gazette des tribunaux, 2 septembre 1857 ).

(( Augustine, âgée de 50 ans, étant enceinte, entre comme domestique dans une maison; elle dissimula sa grossesse, et persuada par des mensonges, à tous ceux qui soupçonnaient la vérité, qu’elle n’était pas enceinte. Eprouvant les douleurs do l’enfantement à la nuit tombante, elle sortait à chaque douleur, et mettait celles qu’elle ne pouvait dissimuler sur le compte de coliques dépendantes de ses règles. Elle accouche dehors. Le temps était très-froid, il gelait. Elle revient à la maison, disant que, son sang étant parti, elle était soulagée. Tout cela se passa sans cpie ses maîtres aient soupçonné l’accouchement, tellement elle leur avait persuadé qu’elle n’était pas enceinte. On découvre le cadavre de l’enfant déposé sur la glace dans un fossé , la tête plongeant dans l’eau. — Arrêtée, elle nie avoir donné la mort à son enfant. Elle dit qu’elle ne sait pas s’il a vécu , qu’elle n’a entendu aucun cri , que dans son trouble et au milieu de ses douleurs, ne pensant qu’à cacher sa honte , elle a saisi son enfant par le cou, et descendant dans le fossé, elle l’a jeté là où on l’a trouvé. Interrogée sur ce qu’elle voulait faire de son enfant, elle dit qu’elle n’ose se l’avouer. On lui dit qu’elle voulait le tuer; elle ne répond pas. Elle est acquittée. »

Réflexions. — Nous ne pouvons nous empêcher de faire observer de nouveau combien la crainte de la flétrissure dont se voient menacées les filles enceintes, doit avoir

de puissance sur leur esprit, pour qu'elles puissent endurer les violentes douleurs de l’accouchement dans des conditions aussi pénibles. Si cette crainte ne les a pas empêchées de s’exposer à devenir mères, c’est parce que l’état passionné qui préside à l’abandon amoureux a étouffé dans ce moment autant cette crainte que les autres sentiments moraux opposés à l’abandon.

Tant que la société appréciera d’une manière aussi rigoureuse quelle le fait actuellement, la faute do la jeune tille; tant que la loi n’accordera pas à celle-ci les moyens do demander une juste réparation à l’homme quil’a séduite par des promesses de mariage, le maintien des tours ainsi que celui des asiles pour recevoir les nouveau-nes est non-seulement une nécessité pour empêcher les infanticides, mais encore une justice. Du moment où la loi exonère le père de la charge que la nature lui a justement donnée. l’Etat qui a décrété et qui maintient cette exonération immorale doit se mettre au lieu et place du père, il doit pourvoir aux besoins consécutifs à l’accouchement et à l'entretien de l’enfant, lorsque lanière délaissée ne le peut pas.

« Ne renvoyez pas dans le vice ou dans la mort ces enfants que la honte ou la misère vous jettent, dit M. de Lamartine 1 . Une société qui 11e regarderait pas l'homme comme le plus précieux de ses capitaux, une société qui recevrait l’homme à son 'entrée dans la vie comme un fléau et non comme un don, une telle société serait jugée, il faudrait en détourner les yeux.» C’est une erreur de croire que les établissements de charité qui reçoivent les

1 Discours prononcé à la Chambre en 1838 contre la suppression des tours.

enfants soient un encouragement à la séduction. Rappelons-nous que la jeune fille morale ne succombe que dans letat passionné, état dans lequel tous les sentiments qui pourraient la soutenir dans la lutte sont étouffés, état dans lequel toutes les conséquences malheureuses de son abandon sont effacées dans son esprit. Sa chute ne peut donc pas dépendre de l’existence des tours. La perspective d’une mort terrible n’a pas empêché des vestales exposées à la séduction, de succomber; la possibilité de subir les vengeances d’un père, d’un frère, ou d’un époux, n’a jamais empêché les rendez-vous amoureux, lorsque l’amour a mis les amants dans l’état passionné. Celui qui suppose la jeune fdlo capable de calculer son abandon, de le fairo dépendre do l’existence des tours, lui fait la sanglante injuro do croire qu’ello se livre froidement comme une fille publique.

L’absence d'asiles pour recevoir les enfants illégitimes est uno cause qui favorise singulièrement l'infanticide en Angleterre. Le seul établissement qui reçoive les enfants dans le Royaume-Uni, esta Londres; et le nom d’hôpital des Enfants-trouvés ment complètement à sa destination. Ce no sont point des enfants-trouvés qui y sont reçus, mais des enfants légitimes, apportés par leur mère, et encore n’y sont-ils admis que lorsque celle-ci répond d’une manière satisfaisante aux questions qui lui sont adressées. Dans tout le royaume, il n’y a pas d’hospice pour recevoir les enfants illégitimes; il y a seulement des workhouses ou ateliers qui sont des dépôts d'indigence et de mendicité, remplissant tant bien que mal l'office des tours. « Dans ces asiles de la dernière misère, dit M. Améro, les enfants illégitimes sont reçus moyennant une somme une fois

payée pour toutes, ou une pension régulière de la part des parents, ce qui est une charge pour les gens pauvres, charge qui, étant prévue, devient souvent bien mauvaise conseillère et pousse ainsi au crime*. La fille absolument sans ressources, trahie, délaissée, peut frapper à la porte de la workliouse; elle s’ouvrira, mais la malheureuse ne recevra ni bons avis, ni consolations. Le système d'exclusion existe dans ces maisons comme il existe dans l’asile de Londres;seulement c’est sous la forme de mauvais traitements. Les intéressées savent le sort qui les attend; aussi, plutôt que d’entrer dans ces maisons où elles sont traitées comme criminelles, ces infortunées se laisent aller à le devenir. On voit donc qu’en Angleterre, pour les nouveau-nés délaissés ou destinés à l’abandon, il y a peu de secours, et point d’hospice, d’assistance proprement dite, et que pour les mères il y a exclusion partout, sous des formes tantôt humiliantes, tantôt cruelles. Cet état de choses créerait une situation épouvantable, si la législation anglaise no contenait pas une disposition qu’on serait heureux do voir adopter dans tous les états civilisés, le droit à la recherche de la paternité. Toute fille trompée peut désigner le père putatifde son entant, et le faire condamner à lui servir une [tension dont le chiffre est inscrit dans la loi. Cette législation, qui consacre le principe de la protection du sexe le plus faible contre le plus fort, fait le plus grand honneur au peuple anglais. Malheureusement elle a subi dans ces dernières années des modifications considérables au détriment de la femme, modifications d’après lesquelles celleci ne trouve plus comme autrefois aide et protection irn-

1 De l infanticide en Angleterre. ( Revue contemporaine, n°du 30 août 1864.)

médiate. A cette nouvelle législation est attribué en grande partie l’accroissement du crime. En résumé, point d’hospice ii Londres ; des hospices laissant fort à désirer dans les provinces ; enfin une diminution de protection légale pour la femme: voilà pour le premier ordre de causes auxquelles on doi t surtout attribuer l’infanticide en Angleterre.» Nous parlerons plus loin d’une autre causo fort importante de ce crime, que l’on 11e rencontre que dans ce royaume: l’institution des clubs funéraires.

Le jury s est montré très-indulgent pour les trois sujets de cette première catégorie, jeunes filles normalement douées de sens moral et restées libres pendant la longue préméditation de leur crime. Deux ont été acquittées, une a été condamnée à cinq ans de travaux forcés. Nous verrons le jury se montrer de plus en plus sévère, à mesure que les éléments du libre arbitre auront été moindres. L’état psychique des criminels est si peu connu, que la sévérité des verdicts est toujours en rapport avec l'intensité des anomalies qui privent ces malheureux de la liberté morale. Par cette réflexion, je n’entends point réclamer contre l’acquittement des jeunes filles dont nous venons de nous occuper, puisque la décision de leur crime 11’a pas été prise par leur libre arbitre, bien qu elles possédassent ce pouvoir ; mon intention est seulement de protester contre les châtiments cruels infligés à celles qui, privées de sens moral et d’autres sentiments moraux importants, et par conséquent de libre arbitre, commettent ce même crime dans des circonstances plus repoussantes. Leur état psychique, de môme que celui de tous les grands criminels, demande un traitement moral, et non des châtiments.

Nous terminerons cet article en citant la manière dont Williams Hunter envisagait la séduction et l’infanticide qui en est la conséquence, chez les jeunes fillesdont nous nous occupons dans le présent article. Cette citation est extraite d’une lettre adressée par ce célèbre médecin anglais à la société royale de Londres, lettre qui se trouve insérée dans lo Bulletin des sciences médicales, tom. V. pag. 32 1, mai 1810.

« D’après les résultats d’une longue expérience, dit limiter, je prends sur moi d’avancer que les femmes qui se trouvent enceintes et n’osent avouer leur état, ont droit pour l’ordinaire à toute notre compassion, et sont en général moins coupables qu’on ne le suppose. Presque toujours le crime, la barbarie même, sont du côté du père de l’enfant, 1a mère est faible, crédule, abusée. Lo séducteur, ayant obtenu ce qu’il désirait, ne songe plus à ses promesses; l’infortunée se voit trahie, privée de l’amour, des soins et de l’appui dont elle s’était flattée, condamnée désormais à lutter comme elle pourra contro la maladie, le chagrin, la pauvreté, la honte, en un mot contre un abandon qui menace sa vie ontièro. Lue malhonnête femme ne sera jamais réduite à cette situation déplorable, parce qu’elle est insensible à l’opprobre ; mais celle à qui un vif sentiment de honte inspire, avant tout, le désir d'être considérée, n’a souvent pas assez de force d’esprit pour supporter les malheurs que je viens de décrire. Dans son délire, elle termine des jours qui lui sont devenus insupportables; et quel homme tant soit peu compatissant osera s’indigner contre sa mémoire ? Si je n’eusse écoulé, se dit-elle en elle -même, les vœux et les protestations perlides de mon séducteur, j’aurais pu, dans l’heureux cours

d'une longue vie, offrir une épouse tendre et chaste, une mère vertueuse et respectée. Cette réflexion, mettant le comble à son désespoir, la détermine à se jeter dans les bras de l’éternité.

»Un objectera que son crime est plus grave on ce qu’elle donne la mort à son enfant du coup dont elle se détruit. Gardons-nous de croire que l’action de tuer soit toujours un meurtre ! elle mérite ce nom uniquement lorsqu’elle est exécutée volontairement et avec une intention coupable. Mais lorsqu’on y est poussé par une frénésie qui prend sa source dans le désespoir, peut-elle sembler plus condamnable aux yeux de Dieu , que si on la commettait dans un accès de fièvre chaude ou dans un état de démence absolue ? Elle doit au moins alors exciter autant do pitié que d’horreur. Il suffirait de connaître toutes les circonstances des faits qu’on traite communément d’infanticides, pour trembler de comprendre ainsi des événements très-divers sous une dénomination qui réclame , h juste titre, la sévérité des lois.

»Sans doute un dessein prémédité peut porter à priver de la vie un être faible et abandonné ; c’est alors un crime contraire, non-seulement aux lois les plus universelles de l’humanité, mais encore à cet instinct vif et puissant que, par des vues sages et salutaires, le Créateur a mis dans le cœur de toutes les mères , et qui les porte à tout entreprendre pour la conservation de leurs petits. La tournure la plus charitable qu’on pourrait donner à cette action barbare, et Dieu veuille qu’elle soit le plus souvent appuyée par la vraisemblance! serait de la regarder comme la suite d’une folie accidentelle.

»Mais, autant que j’en puis juger, le plus grand nombre

de ces prétendus meurtres est bien éloigné de mériter ce nom. La mère ne peutsoutenir l'idée de sa honte et brûle de conserver sa réputation. Elle était vertueuse et estimée; elle ne se sent pas assez de courage pour attendre et avouer son infamie. A mesure qu’elle perd l’espérance, ou de s’être méprise par rapport à sa grossesse , ou d’être affranchie de ses terreurs par un accident subit, elle voit tous les jours s’accroître et s’approcher le danger, elle est de plus en plus troublée par l’épouvante et le désespoir. Plusieurs se rendraientalors coupables desuicide, si elles ne savaient qu’une pareille action entraînerait infailliblement les recherches judiciaires, qui dévoileraient ce qu’elles ont si fort à coeur de tenir secret. Dans cette perplexité, où l’idée de mettre à mort leur enfant ne se présente pas même à leur imagination, elles forment divers plans pour cacher sa naissance. Mais de tous côtés les difficultés se multiplient. Irrésolues et flottantes , elles n’envisagent pas assez l’instant fatal, et finissent par trop compter sur le hasard et les événements. Souvent elles sont surprises plus tôt qu’elles ne s’y attendaient; tous leurs plans sont déconcertés; le chagrin et les souffrances leur ôtent le jugement. Si leur affaiblissement n’est pas extrême, elles prennent la fuite au fort des douleurs, accouchent d’elles-mémes en quelque lieu où leur effroi et leur confusion les aient portées à se réfugier, et demeurent évanouies, hors d’état par conséquent de veiller à ce qui se passe autour d’elles ; et en recouvrant leurs esprits, elles trouvent leur enfant expiré.

» Doit-on s’attendre à les voir divulguer leur secret quand cela n est plus d’aucune utilité? Leurs penchants les plus honnêtes ne leur font-ils pas une loi de sauver leur réputation? Elles se hâtent donc de dérober le mieux qu’il leur

esl possible jusqu’aux moindres traces de l’événement, bien instruites que, si on vient à le découvrir, cette conduite déposera contre elles.

«En général, j ai observé que plus les femmes se repentaient sincèrement d’avoir été faibles, plus il était difficile de leur en arracher l’aveu, et cela est naturel. »

Dans le reste de sa lettre , Hunter cherche à prouver qu’il est très-difficile de juger avec certitude, d’après l’inspection du cadavre , si la mort de l’enfant a été naturelle on violente. Dette difficulté n’existe plus aujourd’hui.

limiter reconnaît donc : 1° qu’une fille peut être trompée sans cesser d'être morale; 2° que sa chute est l’effet d’une faiblesse que je nomme : état passionné ; 3° que l’être méprisable dans la séduction est le séducteur qui manque à su promesse en abandonnant, dans la position la plus pénible. une jeune fille qui acru en lui et dont il brise l’avenir; 4° que celle-ci ne mérite que de la pitié. Si notre manière de voir est semblable à la sienne sur ce qui concerne la séduction, il n’en est pas do même lorsqu’il regarde l’infanticide commis par les tilles morales trompées , comme l'effet d’une folie instantanée, c’est-à-dire d’un état passionné violent causé par le désespoir sous l’intluence de la crainte du déshonneur et de la misère. Si des cas d’infanticide ont lieu dans cet état psychique, cela est certainement fort rare; l’absence presque constante de trousseau pour l’enfant indique que la décision du meurtre date de loin, et ne vient point d’un coup de tète, d’un acte de désespoir. Nous différons aussi de manière de voir , lorsqu’il suppose que la mort de l’enfant est accidentelle . ayant lieu sans la participation de la mère, pendant que celle-ci serait évanouie. Évidemment il est ici en désac-

cord avec les faits, et la difficulté d'expliquer un acte aussi repoussant que l’infanticide, chez des personnes morales, douées de bons sentiments, lui a fait accepter cette excuse qu elles donnent pour échapper à une nouvelle honte, celle du châtiment. Probablement, si la psychologie lui eût démontré qu’en présence de l’impossibilité instinctive de supporter la honte et le déshonneur, ces filles étaient forcées, quoique morales et libres, de se réfugier dans l’infanticide, lorsqu’elles ne trouvaient pas d’autre moyen d’échapper à ce qui leur était impossible de supporter, Hunter n’eût pas accepté aussi facilement leur excuse. Les évanouissements après la délivrance n’ont guère lieu que dans des circonstances graves et rares . telles que l’épuisement par une longue maladie , ou une hémorrhagie ; circonstances qui ne permettraient pas à la tille qui les subirait de pouvoir cacher son enfant mort, et surtout de pouvoir tenter la dissimulation de son accouchement, ce que font cependant les tilles qui attribuent la mort de leur enfant à ce qu elles se sont évanouies après avoir accouché.

llunter a fait la remarque fort juste que les fdles qui regrettent le plus d’avoir succombé à la séduction, sont celles auxquelles il est le plus difficile d’arracher l’aveu de leur grossesse, bien que cette grossesse soit apparente. Plus la crainte du déshonneur, de la honte et de la misera est grande, plus elle doit empêcher ces tilles-mères d avouer leur faute. Aussi, lorsqu une tille est fortement soupçonnée d être enceinte, et quelle le nie obstinément, ce qui fait présumer une intention formelle de faire disparaître 1 enfant, serait-il opportun qu elle fût examinée par une sage-femme expert, dans des conditions, bien entendu. à ne blesser aucun des sentiments de cette tille,

et, en cas de grossesse, quelle fût prévenue qu’elle a à rendre compte de son entant a la société, qui au besoin lui offre secours et protection pour tous les deux. L’effet de cette mesure préventive devrait être étudié par l’expérience.

ARTICLE V. — Infanticides commis par des filles peu douées, ou privées du sens moral, et dont les antécédents ne sont pas mauvais, leur perversité n'étant pas active.

I>eux observations. — La cause rie l’infanticide elles ces filles est moins la crainte du déshonneur que la satisfaction de quelque désir égoïste, tel, par exemple, le désir de soulager leur misère, ou le désir de contracter un mariage avantageux, ou, ce qui a lieu en Angleterre, le désir de recevoir le prix de l’enterrement de l’enfant, prix donné par les clubs Itinéraires.

lre Observation.

« La fille Julie, âgée de 28 ans, devenue mère, a conservé son premier enfant; elle ne peut donc plus s’excuser par la crainte du déshonneur. Le père du premier enfant était aussi le père du second qu’elle portait. Il avait aidé Julie dans les dépenses nécessitées par la première couche; il l’avait engagée à soigner aussi l’enfant qui allait naître, lui promettant de l’aider également. Lorsque la grossesse de Julie fut connue, ses maîtres la renvoyèrent ; elle quitte la commune où elle vivait, et se réfugie dans une autre où elle accoucha. On trouve quelques jours après un nouveau-né noyé dans le Tarn ; on cherche Julie : les signes de grossesse ont disparu. Interrogée et poussée à bout par l’évidence, elle avoue avoir tué son enfant. Elle dit que, pressée par les douleurs, elle quitta sa chambre, et qu’elle accoucha dans la cour. Elle mit un tampon d’herbes dans la bouche de l’enfant pour l’étouffer, et elle le jeta dans la rivière. Des marques de doigt au cou du cadavre indiquaient qu’elle avait aidé de ses mains pour

hâter la mort. L’accusée est daus un état de santé déplorable; son visage maladif, sa résignation, la souffrance empreinte sur tous ses traits, inspirent la pitié. Elle sort de l'hôpital pour paraître aux assises. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. »

Réflexions. — Ce n’est pas la crainte du déshonneur, mais celle de l’extrême misère, qui est la cause de l’infanticide chez Julie. Cette crainte, qui n’est pas combattue par le sens moral, sentiment paraissant être très-faible chez elle, l’impressionne d’autant plus quelle a déjà éprouvé les effets de cette misère. Elle a été aidée, il est vrai, par son amant, pour l’entretien de son premier né; elle a aufcsi la promesse d 'être aidée pour l’entretien du second, mais sa misère n’en sera pas moins augmentée. Et puis, ce ne sont pas les secours pécuniaires qui font le plus défaut à la fille-mére, c’est le secours moral, une position hautement avouable qui la fasse respecter partout, une position régulière par le mariago : voilà ce dont elle a besoin par-dessus tout. Avec son époux, elle supportera patiemment la misère la plus dure ; seule et sans appui, elle n’a pas la force de l’affronter.

Bien que l’amour maternel se soit fait sentir chez elle à 1 égard de son premier enfant, ce sentiment est resté muet à 1 égard de l’enfant qui n’est point encore né, chaque enfant devant exciter ce sentiment à son profit, et ne l’excitant que par sa présence.

2e Obsehvation ( Gazette des tribunaux, 21 juillet 1857).

« Marie, âgée de 22 ans, est douée d’un beau physique, ses parents sont très-honnètes. Elle est séduite par un lovelace désœuvré de village, qui lui promet le mariage, et

tu.

qui l’abandonne après l’avoir rendue enceinte. Recherchée en mariage par un honnête ouvrier de Paris qui ne connaissait pas sa position, elle accepte la proposition, dissimule une grossesse de six mois, et se marie. Quand le terme approcha, elle éloigna son mari et lit ses couches. Elle coupole cou à son enfant et cache son cadavre. Elle fait venir une sage-femme, et lui dit quelle vient de faire une fausse couche. Son mari, qui ne soupçonnait rien, avail cru à cet accident. Dix jours après, elle va se promener près des fortifications, et jette dans les fossés le paquet contenant le corps de l'enfant; puis elle revient chez elle, gardant la plusgrande impassibilité. De couteau avec lequel elle avait commis le crime, servit depuis aux usages de la cuisine. Elle fut découverte et arrêtée. Pendant les débats. elle conserva la même impassibilité. Elle n’a donné aucun signe de regret, ni même do douleur, en entendant l’arrêt qui la condamne à douze ans de travaux forcés. » lh: flexions. — L’insensibilité morale de Marie est évidente d’après son histoire. Cette femme appartient à la classe des individus privés de sens moral, dont la perversité peu active etl’ insensibilité attendent une cause occasionnelle pour se manifester. Cette cause a été pour Marie la demande en mariage. Mario prend alors le parti d’accepter la proposition, de dissimuler sa grossesse, et de faire disparaître son enfant, parti qui n’a rencontré aucune opposition morale dans sa conscience. Son insensibilité morale est tellement manifeste, que le journaliste qui rapporte son observation dit qu'elle est aussi laide moralement que belle physiquement. Son avocat ne put dissimuler toute la monstruosité de son crime, mais il en déduisit une rétlexion remarquable par sa justesse: «Plus le crime, dit-

il, est accompli dans des circonstances odieuses, plus il faut que l’accusé ait été privé de la raison nécessaire pour combattre le désir criminel. » En effet, la privation de la raison inorale par l’absence des sentiments qui donnent cette raison, peut seule expliquer les grands crimes ; j'en appelle , comme preuve de cette vérité , à la conscience de tout homme normalement doué de sentiments moraux.

Les filles-mères de la première catégorie étaient libres, leur décision seule ne l’était point, car elles étaient obligées, devant une impossibilité morale, de prendre un parti qu’elles réprouvaient. Celles de cette seconde catégorie ne sont point moralement libres; la crainte invincible du déshonneur ne les met point dans la pénible nécessité de recourir au crime : une cause beaucoup moins puissante sur leur esprit, un désir égoïste qu’il leur eut été possible de combattro et de repousser , si elles avaient possédé le sens moral, a sulli pour leur faire exécuter cet acte. L’état psychique de ces personnes est celui des voleurs assassins qui sont privés du sens moral, mais dont la perversité est peu active. Comme ces voleurs, elles ne deviennent criminelles que sous l’influence d’une cause excitante de la perversité. Si cette cause ne se présente pas , ces personnes peuvent passer leur vie sans commettre aucun acte grave. La cause excitante a été chez Julie la perspective d’un surcroit de misère , et chez Marie 1 espoir d’un mariage. Le jury, toujours très-impressionné par l’insensibilité morale qui prive le criminel du libre arbitre, insensibilité que l’on croit volontaire, bien à tort, a été très-sévère envers ces deux Allés.

Uuand j’ai dit plus haut que la fréquence exceptionnelle de l ’infanticide en Angleterre est due, non-seulement

à l’absence d'hospices pour recevoir les enfants illégitimes, mais encore à l’institution des clubs funéraires, j’ai promis de revenir sur cette dernière institution, qui, parla prime pécuniaire quelle accorde aux décès, devient une cause d’encouragementà commettre l'infanticide pour les femmes mariées et les fdles séduites dépourvues de sens moral et d’affection maternelle. Ces personnes n’hésitent pas à commettre le crime, lorsque les principaux sentiments moraux qui peuvent combattre le désir de l’accomplir sont absents de leur esprit. C’est au mémoire de M. Améro que nous empruntons les détails suivants sur cette cause d’infanticide: «Beaucoup d’infanticides, dit-il, n’ont pas leur source dans la crainte du déshonneur, mais dans la cupidité, dans l’appât d’un peu d’or. Des parents mariés spéculent sur la mort de leurs enfants-; les grandes villes et les campagnes sont les scènes ordinaires de ces horreurs. Voici à la faveur de quelles circonstances s'accomplissent ces crimes, ayant pour cause la convoitise.

» Sous le nom d q clubs funéraires , Burials clubs , il existe en Angleterre des sociétés de secours mutuels, dont l’objet a été, dans le principe, d’assurer à leurs membres, lors de leur mort, des funérailles décentes. On pourvoit au fonds commun au moyen d’une minime cotisation, et l’habitude s’est introduite peu à peu dans ces sociétés de payer le montant présumé des frais d’enterrement au plus proche parent, au lieu de se charger elles-mêmes d’acquitter les frais des funérailles; c’est ce mode de payement qui est devenu l’instigateur du crime. Des misérables font porter leurs enfants sur les registres des clubs comme membres, payent leur cotisation, et au bout d’un certain temps, lorsqu’ils se croient à l’abri du soupçon, ils font

mourir leur enfant et perçoivent de la société les frais d’enterrement, pouvant s’élever, suivant le chiffre de la cotisation, de 125 à 500 francs. Ce ne sont pas seulement des enfants qui ont été tués par leurs parents dans le but de toucher la prime; un drame judiciaire fit découvrir qu’il existait une sorte d’association entre un certain nombre de femmes du district de Tliorpe, ayant pour objet de se débarrasser de leurs enfants et de leurs maris. »

Il est incontestable qu’un pareil moyen ne peut être employé que par des personnes totalement privées do sens moral. Elles satisfont froidement, par des crimes horribles que ne réprouve point leur conscience, la cupidité excitée chez elles par l’institution des clubs funéraires. Les effets funestes de ces institutions nous montrent combien il est important de supprimer autant que possible les causes excitantes de la perversité, car elles ne manquent jamais de déterminer des actes immoraux chez les personnes privées de sens moral, et dont la perversité peu active fût restée latente, sans ces causes excitantes. Les clubs funéraires, excitant la cupidité, n’ont pas manqué leur effet pernicieux sur cette classe d’individus.

« De temps en temps, continue M. Améro, on découvre quelques assassins, et cela n'a guère lieu que lorsque la mort successive de plusieurs enfants a donné l’éveil à la justice, ou lorsqu'on aura entendu maintes fois un misérable dire ouvertement qu’il lui importait peu que son fils vécut ou mourut. Souvent le crime se complique de la cruauté des moyens. Tantôt c’est une mère qui enfouit son entant vivant, tantôt c’est un père qui lui verse de l’acide sulfurique dans le gosier ; d’autres abandonnent leurs entants sans soins à la mort , du moment où ils tombent

malades; la perspective de la prime funéraire les rend insouciants de la santé de leurs enfants , et négligents jusqu’au crime. Aussi la statistique a démontré que la mortalité des enfants enregistrés dans les clubs est de 8 p.°/0 plus grande que celle des enfants qui ne le sont pas. Des femmes de la campagne à qui les habitants des villes donnent leurs enfants à nourrir, les font enregistrer dans ces clubs, puis elles les font mourir, ou les laissent périr faute de soins. Les enfants illégitimes étant admis dans ces clubs, on conçoit combien la prime attachée «à leur mort doit leur être funeste. Pour augmenter la primo, et évidemment dans un but homicide, ou tout au moins dans l’espoir do la mort de l’enfant, des parents font enregistrer leurs enfants dans deux ou trois clubs, pour percevoir deux ou trois primes. Une dame a déclaré que l’enfant d’une nourrice qu’elle avait à son service étant tombé malade, elle lui offrit d’envoyer son médecin le soigner, et qu’elle reçut cette réponse: Oh! qu’importe, madame, il est dans deux clubs funéraires. »

Comme le fait remarquer avec justesse M. Améro, les clubs funéraires ne sont pas la cause de la perversion du sens moral, ou plutôt de l’absence de ce sentiment, mais ils excitent la perversité, et ils produisent inévitablement de déplorables effets chez les personnes qui , privées de sens moral et d’affection pour l’enfant, n’ont pas les moyens moraux nécessaires pour combattre la pensée criminelle suscitée par l’institution de ces clubs. Ces clubs ne donneraient-ils même pas le désir de la mort de l’enfant, qu’ils auraient le grave inconvénient d'empêcher que cette mort fût redoutée comme un grand malheur.

Ou a bien cherché à remédier au fléau provoqué par

les clubs funéraires, en défendant la réception des enfants ; mais cette défense, ne s'appliquant qu’aux sociétés non existantes lors de son adoption, n’a pas eu d'effet rétroactif, et les anciennes sociétés ont continué de recevoir des enfants, sans tenir compte de la loi. La justice, probablement par le respect si grand qu’on a en Angleterre pour tout ce qui a rapport au droit individuel, respect dont on pourrait trouver l’origine dans l’égoïsme qui prédomine dans le caractère anglais, la justice , dis-je, a laissé faire. Un a redouté de voir lésé, même au prolit de la morale, le principe de la liberté individuelle, si cher à la nation, liberté qui malheureusement s’étend quelquefois jusqu’à celle de faire le mal. On éviterait toute espèce d’inconvénient en défendant aux sociétés de délivrer aux parents l’argent destiné aux funérailles, et en obligeant ces sociétés d’en payer elles-mêmes les frais. Les parents, n’ayant plus aucun intérêt à retirer de la mort de leurs enfants, ne seraient plus tentés de la provoquer. La grando quantité d infanticides déterminés par le fait de 1 institution des clubs funéraires n’a point pour signification une démoralisation plus grande qu’autrefois chez le peuple anglais, die signifie seulement qu'une cause excitante de la perversité produit toujours son elfet chez les personnes qui sont naturellement dépourvues de sens moral, et dont la perversité peu active serait restée latente sans l’intervention do cette cause.

Quelque monstrueuse que soit l’institution des clubs itinéraires, faisons taire notre indignation contre elle: nous n avons pas le droit de la faire éclater lorsque la loi française, en défendant la recherche de la paternité, en consacrant le principe que l’homme qui trompe une jeune

fille , qui détruit son avenir , n’est obligé envers elle à aucune réparation , lorsque cette loi , dis-je , favorise si puissamment la séduction et par suite l’infanticide. « Si le système de la responsabilité du père était sévèrement appliqué, dit M. Améro, il serait bien supérieur à celui des hospices. D’abord, l'honneur des familles ne courrait pas d’aussi grands risques, et en cas de faute , la mère ne serait pas séparée de son enfant d’une part, et de l’autre la société n’aurait pas charge d’enfants inconnus, qui plus tard vont peupler les pénitenciers et les prisons. Ce sont des avantages qui , dans les pays latins , devraient faire prendre ce que le système protestant a seul de bon , et qui malheureusement n’a pas été maintenu.»

Aux deux causes de la fréquence des infanticides en Angleterre: l’absence d’hospices pour recevoir les enfants illégitimes, et l’institution des clubs funéraires, M. Améro en ajoute une troisième, le peu d’affection que les femmes anglaises ont pour leurs enfants. « En général, dit-il, rien n’est plus froid que l’amour maternel d’une Anglaise, si ce n’est peut-être l’amour de ses enfants pour elle. Cessentiments existent, mais sans chaleur. Nous avons un curieux exmple de cette insensibilité dans le mot naïvement affreux de cette femme qui refusai lies secours médicaux pouison enfant, parce qu’il appartenait à deux clubs funéraires, et qu’en cas de mort elle percevrait deux primes. Des gens bien informés nous apprennent que des milliers d’individus de la classe ouvrière manifestent la même insensibilité à l’occasion de la même cause : « Les ouvriers et les paysans anglais, dit le Rév. Glay, préfèrent placer leur enjeu sur les chances de mort que sur les chances de vie de leurs enfants. » Or, quand on place un enjeu, c’est

toujours sur ce que l’on espère, sur ce que l’on désire, et non sur ce que l’on craint.

ARTICLE VI. — Infanticides commis par les personnes privées de sens moral, et dont les antécédents sont mauvais.

Quatre observations. — Ces personnes commettent l’infanticide pour se débarrasser de leur enfant lorsqu'elles ne le considèrent que comme une charge. — La crainte du déshonneur n'est point chez elles le motif de l'infanticide. Ces personnes rentrent dans la classe des criminels qui commettent le crime de sang-froid et qui sont caractérisés par une perversité active et une insensibilité morale complète.

L’infanticide commis par les personnes qui ont déjà donné par leur mauvaise conduite sans repentir, des preuves d’insensibilité morale, rentre dans les conditions ordinaires de la criminalité. Ces personnes n’ayant plus de réputation à perdre, la crainte du déshonneur et du mépris ne pèse plus sur leur décision. Privées de sens moral et d’amour maternel, leur enfant n’est pour elles qu’une charge, qu'un fardeau dont elles se débarrassent si les circonstances leur en donnent le désir. L’état psychique de ces personnes est celui des voleurs assassins dont la perversité est active. Elles commettent le crime, non sous l’influence d’une cause excitante, mais poussées par l’initiative de leur perversité. Le désir criminel leur venant, elles le satisfont parce qu’aucun sentiment moral ne combat ce désir dans leur conscience.

lr* Observation ( Gazette des tribunaux, 24 octobre 1858).

«Jeanne, âgée de 28 ans, a eu trois enfants naturels. L’aîné est avec elle, les deux autres sont à l’hospice. Sa mère Marguerite, qui a60 ans, n’a paséténon plus mariée; elle a vécu longtemps avec un homme dont elle a mangé le patrimoine. Jeanne ayant une très-mauvaise réputation,

ses voisins no la fréquentaient pas. En mai dernier, on répand lebruit qu'elle a accouché. L’enfant ayant disparu, la Justice intervient, et l’accouchement est constaté. Jeanne avoue qu’elle a fait un enfant mort, puis elle reconnaît qu’il a crié et respiré; mais croyant qu’il n’était pas destiné à vivre, elle avait hâté sa mort en lui mettant la main sur la bouche pendantdeux minutes. Le cadavre, coupé en morceaux, avait été enfoui dans le jardin. La mère avait aidé sa tille dans la délivrance ; Jeanne l’étouffa d’accord avec sa mère, puis celle-ci prit l’enfant, qui remuait encore, le coupa en dix-sept morceaux, et l’enterra. Aux assises, Jeanne s’efforça d’assumer sur elle toute la responsabilité du crime, en disculpant sa mère. Elle est condamnée à quinze ans de travaux forcés, et Marguerite à quinze ans de prison, à cause de son âge. »

Bèflcxions. — L’insensibilité morale est évidente chez ces doux femmes, soit par leurs antécédents, soit par le sang-froid avec lequel l’infanticide a été exécuté dans une circonstance où la crainte du déshonneur n’est point intervenue. soit par l’absence de remords après le crime. Jeanne montre également qu’elle est dépourvue d’amour maternel : ses enfants ne sont pour elle qu’un fardeau dont elle se décharge, sauf le premier, par l’abandon ou par le meurtre. Dans sa misère morale, cette fille éprouve cependant un bon sentiment, celui de l’amour filial, qui la porte h disculper sa mère et à assumer sur elle les conséquences du crime exécuté en commun. Il est bien rare que dans la nature la plus mauvaise on ne trouve pas quelque sentiment humain. C’est à le chercher et à le développer, pour ramener au bien le criminel, que consiste le traitement moral auquel celui-ci doit être soumis.

2e Observation ( Gazelle des tribunaux, 11 septembre 1857).

« La femme Gras , âgée de 45 ans, veuve depuis sept ans, est un sujet de scandale et de débauche partout où elle passe. Elle est grande, maigre, sèche; son visage est bruni par le soleil; elle a le teint jaune et bilieux. A des intervalles elle paraissait enceinte, puis ces apparences disparaissaient. Les voisins murmuraient de cet état de choses, ce qui amena la Justice à faire des recherches après une disparition subite chez elle de signes do grossesse avancée. On découvrit dans les cendres des portions d’un enfant demi consumé, et derrière la platine de la cheminée, les squelettes de deux enfants, les têtes séparées du corps. Elle avait eu un quatrième enfant , qui mourut presque subitement dans des circonstances propres à donner la certitude d’un empoisonnement. Une odeur infecte et putride s’échappait de sa chambre. Elle répond avec un calme, une ruse et un sang-froid étranges, sur toutes les questions qui lui sont adressées au sujet des trois enfants dont les restes sont trouvés. Elle nie les avoir tués, disant qu'ils sont nés morts, qu’un des enfants à l’état de squelette n est pas à elle, et qu elle ne sait pas qui l’a mis là; elle jure, au nom de Dieu et en pleurant, quelle n'a eu que deux accouchements. Dans l’interrogatoire que lui tait subir le juge d instruction, elle dit : J’avais une mauvaise idée, et quand on a une mauvaise idée, on l’a. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité.»

Réflexions. — L’insensibilité morale la plus grande et 1 absence de 1 amour maternel expliquent parfaitement les monstruosités commises par cette malheureuse. Rien dans sa nature instinctive ne lui inspirant une pensée morale

pour combattre ses pensées immorales, ses décisions n'ont pas lieu après une délibération entre le bien et le mal. Les paroles qu’elle prononce devant le juge d’instruction indiquent d’une manière remarquable l’esclavage de son esprit par ses mauvais sentiments, en l’absence des sentiments moraux. Une personne douée de ces derniers sentiments aurait pensé : Quand on a une mauvaise idée, on doit la combattre et la repousser; mais cette femme, ne sentant pas le devoir de combattre sa pensée homicide, indique très-bien par ses paroles que, si cette pensée devient pour elle un désir, la satisfaction de ce désir est inévitable. Elle est inévitable, en effet , si ce désir a plus de poids sur son esprit que les craintes égoïstes qui peuvent le combattre.

3e Observation ( Gazette des tribunaux, “2 novembre 1858).

Louise, âgée de 17 ans, habitant avec son père, tient une conduite si débauchée, que le maire de sa commune lui refuse un certificat de bonnes mœurs qui lui était nécessaire pour entrer au service. Devenue enceinte, elle nie sa grossesse, et ne fait aucun préparatif pour recevoir l’enfant. Sentant les douleurs de l’accouchement, elle va seule à l’écurie, où elle fait une fille. Avec un sabot, elle écrase la tête de son enfant au point de faire jaillir la cervelle, puis elle le laisse sur le fumier.

De là, elle se rend chez une voisine, et lui montrant sa chemise ensanglantée, elle lui dit : Vous voyez bien que je no suis pas enceinte. Mais saisie de froid , elle dut se coucher. Des personnes cherchant du bois dans l’écurie, trouvent le cadavre et s’enfuient à ce spectacle. Louise, avertie de cela, et gardant cependant tout son sang-froid,

se lève , prend le cadavre , et va l’enfouir dans un tas d’ordures placé devant la porte de la maison. Mise en arrestation, elle nie avoir tué son enfant. Elle dit qu'ayant accouché debout , l’enfant s’est fracturé la tête en tombant.

Aux assises, elle met son mouchoir sur ses yeux, pour simuler des pleurs qui n’existent pas. Pendant l’instruction, elle ne verse pas une larme, et pendant que les témoins racontent les horribles détails du crime, elle garde tout son sang-froid, et donne les preuves d’une insensibilité regrettable. »

Réflexions. — Ce n’est pas la crainte du déshonneur qui a été, chez cette fille, la cause de l'infanticide. L’immoralité de sa conduite est connue de tous; son insensibilité morale, signalée même par l’auteur de l’observation, et la perspective des charges qu’occasionneront le nouveau-né, sont les causes du crime. Comme chez beaucoup de personnes mal conformées moralement, son imprévoyance est extrême : elle laisse son enfant mort exposé dans l'écurie, puis elle le cache dans des ordures placées devant la porte delà maison. Cette imprévoyance n'est pas causée par un trouble moral, car le sang-froid qu’elle montre à cette occasion n’a pas échappé aux témoins.

kr Observation ( Gazette des tribunaux, 7 août 1856).

oc La fille Joyeux, âgée de 40 ans, domestique, ayant des mœurs dépravées, accouche successivement de quatre enfants qu’elle met à l’hôpital. Il y a trois ans, elle accoucha dans la cour de la maison où elle servait ; elle tua probablement son enfant, le cacha sous un tas de paille, puis elle alla travailler. L’enfant fut dévoré par des chiens,

et l’on ne put savoir. s'il était né mort, ainsi qu’elle l’affirrna. Elle devint de nouveau enceinte, cacha sa grossesse h tout le monde, et accoucha dans un bois pendant une nuit très-froide. Elle noya l’enfant dans une mare d’eau et le couvrit de pierres. Le lendemain de l’accouchement elle était gaie et mangea de bon appétit; rien n’indiquait qu’elle fût accouchée. Cependant le crime fut soupçonné et constaté: il fut prouvé que l’enfant avait vécu. Elle répond a tous ses interrogatoires avec la plus grande assurance. Ne pouvant nier l’accouchement, elle dit qu après avoir été délivrée elle s’est évanouie, et quelle a trouvé l ’enfant mort à ses côtés quand elle est revenue à elle. Cette excuse banale n’est pas admise. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. L’avocat général termine son réquisitoire par cette phrase : Vous condamnerez cette femme parce que c’est justice, ot lorsque vous rentrerez dans vos familles, lorsque vous trouverez auprès du foyer domestique la tendresse maternelle dans tout son éclat, la religieuse observ ation de tous les devoirs, vous vous reposerez , dans cette douce atmosphère , des poignantes émotions d’une audience où le vice vous est apparu dans toute sa laideur, et vous trouverez dans ce contraste la justification de la fermeté que vous aurez déployée. » Réflexions. — Un abîme immense sépare la nature instinctive de cette malheureuse de celle des mères de famille douées de sens moral et d’amour maternel, qui peuvent, par la possession de ces sentiments moraux, se bien conduire par inclination ou par devoir, lorsqu'elles éprouvent des désirs pervers. La fille Joyeux, privée entièrement de ces sentiments, n’a aucune bonne pensée qui puisse combattre ses projets criminels; elle n’a pas les moyens de

pouvoir choisir le bien en présence du mal qu’elle désire. Si elle commet deux infanticides, ce n’est point par crainte du déshonneur , mais pour ne pas perdre sa place de domestique, son gagne-pain.

Résumé — Les sujets de ces observations rentrent tout à fait dans la classe des criminels ordinaires. La vie de débauche presque publique que ces femmes ont menée , nous prouve que la crainte du déshonneur n’est pour rien dans leur détermination. L’insensibilité morale la plus grande, en présence d’une perversité active qui demande, comme chez les voleurs assassins, sa satisfaction par n’importe quel moyen, est la cause de ces infanticides. l*our ces mères complètement privées de sens moral et d'amour maternel, l’enfant n’est qu'une lourde charge ; l'idée abominable de s’en défaire se présente facilement à leur esprit lorsqu’elles sont dans la gêne; cette idée, n étant point combattue dans leur conscience, est facilement adoptée et mise à exécution, soit par l’abandon de l’enfant à la charité publique, soit par le meurtre, selon les circonstances qui leur rendent plus facile l'un ou l’autre de ces moyens. L’existence des tours peut sauver dans ce cas un grand nombre d’enfants. Les châtiments les plus rigoureux ont été infligés aux femmes de la présente catégorie : on les a traitées comme on traite les criminels les plus privés de sentiments moraux, comme ceux qui commettent froidement le crime, les voleurs assassins.

Nous terminerons cet article en rapportant l’observation d’un cas d’infanticide commis par une mère qui allaite depuis longtemps son enfant. Ce cas est assez rare dans les fastes criminels.

( Gazette des tribunaux, 23 août 1856.)

«Madeleine, âgée de 25 ans, veuve depuis huit mois, vient de subir un mois do prison pour vol. Elle quitte Chartres avec ses deux enfants, Jules, âgé de 5 ans, et Charles, âgé de 16 mois, qu’elle allaite. Elle était accompagnée de Louise, fille de mauvaise vie. En route, le petit Charles criant toujours, Louise lui dit: C’est un fameux embarras, que ce piauli-là. La mère répond : Pardié, s’il crevait, je le jetterais dans la rivière, il n’en serait que cela. Elles continuent leur marche avec la pluie. Madeleine, déplorant sa situation, dit qu’elle avait envie de se débarrasser de son petit. Louise lui conseille de le mettre à l’hospice, et de ne pas le tuer. La mère ne répondit rien. A un kilomètre de là, étant près d’une mare, elle dit à sa compagne : Je vais donner à téter au petit, puis je le jetterai à l’eau. Elle s’assied sur des pierres, lo déshabille avec sang-froid, engage Louise à prendre les devants avec Jules. Après s’ètre éloignée, Louise, entendant le bruit occasionné par le jet à l’eau de l’enfant, revient sur ses pas, voit l’enfant se débattre, et sa mère entrer dans l’eau et lui jeter des pierres pour le faire enfoncer. Louise n’empècha point le crime de s’accomplir. Elles se remettent en route, et s’arrêtent dans un cabaret pour prendre du pain et un peu d’eau-de-vie. Louise est rêveuse et triste ; Madeleine, au contraire, est animée, presque gaie, et parle beaucoup, d’abord de la mort de son mari, et ensuite de l'humiliation qu’elle a éprouvée, en route, de se trouver salement vêtue en rencontrant des soldats ; mais pas un mot de regret sur son enfant qu’elle vient de tuer ne sort de sa bouche. Arrivée à Dreux, elle se livre à la

prostitution avec des militaires, jusqu’au moment de son arrestation, qui eut lieu plusieurs jours après, lorsque le cadavre de l’enfant eut été aperçu. En entrant dans la salle des assises^ elle verse d’abondantes larmes et cache sa figure avec son mouchoir. Elle cherche à s’excuser en disant qu’elle était folle lorsqu’elle a commis le crime, qu’elle voulait aussi tuer son fils aîné et se suicider, ce qui est faux. Elle avait recommandé à celui-ci de dire qu’elle était folle. Elle nie avoir dit à Louise qu’elle voudrait voir son fils mort. Elle est condamnée à vingt ans de travaux forcés. En entendant son arrêt, elle s’écrie : J’en appelle!»

Réflexions. — L’absence du sens moral et de l’affection maternelle peut seule expliquer la possibilité de ce crime , après de longs soins donnés à l’enfant. Celui-ci étant , à cette mère dénaturée , sinon odieux , du moins complètement indiffèrent, et, de plus, gênant et incommode, il suffit, pour que le désir de le mettre à mort s’empare de son esprit, que des paroles imprudentes soient prononcées par sa compagne. Elle adopte de suite l’exécution du projet homicide, parce qu’il est entièrement conforme à ses sentiments, aucun sentiment moral ne combattant ce projet dans son esprit. Son imprévoyance est si grande, qu’elle ne pense pas aux châtiments dont la loi la menace, et qu elle ne prend aucune précaution pour empêcher la découverte du corps de son enfant. Après le crime, son insensibilité morale se manifeste par l’absence de remords. Débarrassée de son fardeau, elle est gaie, la coquetterie occupe seule son esprit, elle pense au désagrément d’avoir paru malproprement vêtue devant des hommes, puis elle se livre à la prostitution.

l’u crime semblable a été commis à Marseille, le soir

ni.

même du jour où furent exécutés, en janvier 1808, trois bandits italiens. Une femme jette dans le port son enfant âgé d'un mois. Même imprévoyance chez cette mère, qui ne prend aucun moyen pour que l’enfant ne puisse surnager ; aussi un passant put recueillir l’enfant. Mais celui-ci. à demi asphyxié, mourut peu d’heures après.

ARTICLE VII. — Homicides et sévices commis par les parents sur leurs enfants âgés d’un an et plus.

Cinq observations. — Résumé. — Folie morale poussée au plus haut degré possible. Perversité active et insensibilité morale complète. — La femme prend en général plus de part que l’homme dans les actes monstrueux que cette folie inspire. — Ce n’est pas seulement sur des enfants que peut s’exercer cette folie morale, c’est encore sur des personnes plus Agées, douces, timides et incapables de se défendre.

Les crimes que nous allons rapporter sont les plus monstrueux qui se puissent imaginer. Dans les observations précédentes, sauf dans la dernière, la mère ne connaissait pas son enfant, elle ne lui avait pas donné des soins, sa vue n’avait pu exciter l’amour maternel. Mais ici, l’enfant est connu depuis longtemps, et par une aberration morale des plus insolites, sa présence, loin d’avoir éxcité l’affection dans le cœur des parents, n’y a soulevé qu’une haine impitoyable. Sous l’influence de l’état passionné permanent dans lequel les tient cette haine, l’idée de se débarrasser de cet être qu’ils ne peuvent supporter, se présente à leur esprit. Mais impressionnés probablement par la crainte du châtiment, de la réprobation et du mépris publics, au lieu de le faire mourir d’un coup, ils le tuent à petit feu par des tortures épouvantables, et par la privation de tout ce qui est nécessaire à la vie. Le seul sentiment antagoniste du crime qu’ils éprouvent, la crainte des châtiments. ne les détourne point de cet acte. Cette crainte

leur fait seulement employer des moyens d’une cruauté inouïe pour arriver à leurs fins, de même que chez d'autres individus elle a pour seul effet de faire chercher des complices. Les faits qui ont traita ce lent homicide sont on ne peut plus favorables pour nous faire apprécier la folie morale, l’esclavage, l’aveuglement involontaire de l’esprit par les passions, l’état passionné, en un mot.

Irc Observation (Gazette des tribunaux, 6 février 1858).

«Richarde, veuve Mandon, femme Leydier, âgée de 35 ans, enfant trouvé, a une figure dure et méchante. Ses mœurs ont toujours été dissolues. Étant domestique chez le sieur Mandon, elle eut de lui plusieurs enfants; Mme Mandon étant morte. Richarde se fait épouser par son amant. Celui-ci meurt, laissant aux enfants qu'il a de cette dernière femme une fortune assez considérable. Après le délai légal, la veuve Mandon épouse le nommé Leydier. homme dur et cupide.

«Antoine, fils de Richarde, âgé de deux ans, avait été mis en nourrice. Une fois entré dans la maison, cette mère dénaturée le prive de nourriture, dans le but de le faire mourir et d’hériter de son avoir. Elle manifestait pour lui la plus vive aversion et l’intention de le tuer : Il manque un jardinier au cimetière, disait-elle à une voisine, en faisant allusion à l’état maladif de son fils, qui dépérissait faute de nourriture. On a trop de soin de ses enfants, disait-elle une autre fois. Elle l'apostrophe ainsi devant témoins : Coquin, voleur, si tu ne me coûtais que cent francs, je te jetterais dans un fossé ! EUe le nourrissait de fruits verts, pour lui donner la dysenterie. Elle le frappait et le maltraitait. Enfin, l’autorité avertie lui enlève

l’enfant, qui meurt douze jours après. Elle avait déjà tué de la même manière sa fille Rosine, qu’elle avait également menacée de mort devant témoins. Elle nie obstinément tous les faits qu’on lui impute. Elle affirme avoir élevé ses enfants en bonne mère de famille; mais les voisins la citent comme une femme cruelle, impitoyable, dont la conduite a révolté tout le monde. Elle reste impassible devant toutes ces charges, et nie ce dont on l’accuse. Condamnée à dix ans de travaux forcés, l’arrêt ne lui cause aucune émotion. »

Héflexionss. — La cupidité inspire à cette mère dénaturée, c’est-à-dire privée des sentiments naturels de l’humanité, une haine violente contre ses enfants; delà, des menaces de mort réitérées contre eux devant témoins, menaces réalisées par des tortures continuelles aboutissant à leur mort. Privée de tout sentiment moral et animée des sentiments les plus pervers, elle ne peut penser que comme elle sent , c’est-à-dire que dans le sens de sa haine. Elle n’éprouve aucun remords après ces actes monstrueux, et un second crime suit bientôt le premier. Dans l’état psychique où elle se trouve, étant esclave de sa perversité, elle ne peut choisir le bien lorsqu’elle désire le mal, puisqu’aucun sentiment moral ne lui inspire de la réprobation pour le mal, ne lui donne la pensée, le désir de ne pas l’accomplir.

2e Observation {le Droit, 15 octobre 1858).

«Adélaïde Petit est âgée de 20 ans, son père est un repris de justice. Elle a déjà paru aux assises pour accusation d’infanticide. La Justice pourrait lui demander compte d’un deuxième enfant quelle soupçonne avoir été la victime de cette fille par suite de mauvais traitements et de

privation de nourriture. Elle étouffait les cris etles plaintes de cet enfant par l’administration d’une décoction de pavot. Elle a toujours mené une vie de débauche et de prostitution ; elle a été la maîtresse du père et de l’oncle de son mari; elle se faisait accompagner par sa sœur, âgée de cinq ans, qu’elle rendait témoin de ses lubricités. Peu de temps après son mariage, elle accouche, et, comme elle l’a déjà fait précédemment, elle laisse son enfant dans ses immondices et le prive de nourriture. Bientôt cet enfant se couvre de plaies et devient d'une maigreur affreuse ; elle le laisse seul et sans aucun aliment toute la journée, pour aller se livrer à la débauche. Les observations que lui font ses voisins 1 irritent. Elle s'approprie ce qu’on apportait à l’enfant pour l’empêcher de mourir : Il peut bien crever, répond-elle aux reproches qu’on lui fait; je ne m’en soucie pas plus que de son père ; et elle continua à lui donner la décoction de pavot pour étouffer ses plaintes. Cette cruauté amène la mort de l’enfant, qui était un véritable squelette dans un tas d’ordures.

«Pour justifier <10 crime, dont l’exécution a duré plusieurs mois, elle n’a trouvé que des explications futiles et dont le cynisme a dévoilé ses instincts et ses sentiments dénaturés. Elle nie l'intention de tuer son enfant, elle nie lui avoir donné la décoction de pavot. Pendant l'interrogatoire qu’elle a subi, elle a montré une sécheresse de cœur, une insouciance qui a douloureusement impressionne l’auditoire. Quand ces faits odieux viennent se dérouler devant un auditoire stupéfait et frémissant d’indignation , cette mère dénaturée est restée seule impassible. Elle est condamnée aux travaux forcés à perpétuité. Seulement alors elle verse des larmes abondantes. »

Hê flexions. — A une personne animée des sentiments les plus monstrueux et privée de toute sensibilité morale sont seulement possibles ces crimes atroces, ces actes qui froissent violemment tous les sentiments humains. Adélaïde étant la seule personne dans l’auditoire qui soit atteinte d’une anomalie morale aussi grave, seule elle reste impassible devant l'énumération des cruautés qu’elle a commises, et il ne pouvait en être autrement.

3* Obskhvation (le Droit, 4 mai 1859).

« Les époux F..., marchands de vin àClichy, ont quatre garçons et une fille de huit ans, nommée Joséphine. En juin dernier, Joséphine fut ramenée de chez ses grands parents, habitant la Normandie, fraîche et bien portante. Trois mois après, on la vit reparaître, pâle et décharnée. L’indignation publique dénonça les parents à la police. Quand le magistrat se présenta au domicile de la famille F..., la femme, entourée de ses quatre garçons, dit que Joséphine était au premier étage, et qu’elle allait la faire descendre. Le commissaire la suivit. Unspoctacle horrible s’offrit à ses yeux : une petite fille à demi nue , les cheveux en désordre, grelottant sous des baillons déchirés et infects, se tenait dans un coin de la chambre, accroupie sur elle-même. Elle fut saisie d’un tremblement nerveux à la vue de sa mère. Le médecin constata que son corps était couvert d’érosions et d’ecchymoses, que ses membres engourdis se repliaient sur eux-mêmes, et que l’état d’étisie où elle était plongée accusait une privation de nourriture qui eût amené la mort dans un temps très-court. Joséphine raconta ses souffrances. Depuis son retour à Paris, elle était en butte aux violences de son père, et

surtout de sa mère qui la frappait avec des bâtons , des martinets et avec les pieds armés de sabots. Pendant un mois elle a couché sur de la paille dans la cave, où on la laissait mourir de faim et de soif. Son père l’avait enfin délivrée; mais c’était pour changer de prison. Sa mère la retenait captive dans une chambre gelée où elle était torturée par le froid, la faim, la soif et les coups. Un jour, les voisins lui jettent du pain ; elle commençait à le dévorer, lorsque la mère, avertie par un de ses garçons, lui arrache ce pain et lui porte de violents coups. Elle se jetait affamée sur les épluchures de légumes trouvées dans la cour, où on la laissait un quart d’heure par jour. Son état fut jugé très-grave. L’instruction assigne à F... une part moindre qu’à sa femme dans les faits incriminés. Il a été moins cruel quelle envers sa fille.

» Violences, séquestration, les accusés nient tout, et se disent en butte aux animosités et aux calomnies de leurs voisins, auxquels ils ont refusé de faire crédit, disent-ils, et qui se vengent en les chargeant de crimes imaginaires. La femme est condamnée à huit ans de travaux forcés, le mari à trois ans de prison. »

Les réflexions que nous avons présentées à l’occasion des observations précédentes s’appliquent à celle-ci ; il est inutile de les reproduire. Nous trouvons ici un de ces exemples remarquables des préférences qu’ont certains parents pour quelques-uns de leurs enfants, préférences presque toujours accompagnées de haine pour les autres. Toute 1 affection des époux F... est concentrée sur les garçons; la fille, étant restée quelque temps éloignée d’eux, ne trouve à son retour qu’une haine implacable.

N oici un autre exemple de ces préférences qui m’a été

raconté par un médecin habitant 1111e petite ville des environs de Marseille : La femme d’un riche cultivateur avait deux garçons, l’un idiot et l’autre intelligent. Elle avait pour le premier un amour passionné quelle manifestait à tout le monde; elle trouvait même beau cet idiot qui était fort laid. Elle n’éprouvait pour l’autre, qui était en pension hors de la maison et qui ne lui avait donné aucune peine, que la plus grande indifférence, ou peutêtre de la haine, car elle ne lui adressait que des paroles désagréables et le dénigrait devant tout le monde. Cette mère bizarre, jalouse des avantages que cet enfant avait sur son frère, cherchait à rabaisser ces avantages autant que possible.

L’exemple suivant est peut-être plus remarquable encore, en ce sens qu’aucune cause n’avant pu produire la préférence, celle-ci est issue entièrement d’une anomalie instinctive des plus bizarres : Une femme corse, dont le caractère était mauvais et violent, met au monde deux jumelles; elle se prend d’un grand amour pour l’une des deux et d’une haine profonde pour l’autre; elle voulait nourrir la première et mettre l’autre en nourrice. Son mari s’y opposa ; il prit une nourrice, et exigea que sa femme et la nourrice donnassent le sein à l’une et à l’autre alternativement. La mère laissait à son sein à peine quelques instants celle qu’elle n’aimait pas ; elle l’enlevait brusquement pour y mettre celle qu’elle affectionnait.

Il semblerait que la haine ne puisse avoir plus de férocité que celle manifestée par les époux F.... Eh bien! non, la folie morale peut atteindre un degré d’extravagance et do cruauté plus épouvantable encore. On en jugera par l’observation suivante. Nous y verrons ce que

peuvent inventer les facultés réflectives inspirées par des sentiments abominables, et ce que l’homme intelligent est capable de faire lorsque aucun sentiment moral ne combat dans sa conscience ses sentiments, ses pensées, ses désirs monstrueux.

4e Observation (le Siècle, 7 décembre 1859).

«Nicolas Deferet sa femme. Rose, ont cinq enfants. Leur fille aînée, Adelina, a 17 ans. On savait que ces époux traitaient leurs enfants avec une sévérité excessive, et qu’ils se livraient sur eux à des actes de violence et de brutalité; mais, sous l'empire de la terreur, les enfants se gardaient bien de révéler ce qui se passait chez eux. Cependant une rumeur s’éleva contre les accusés, et la Justice intervint . Klle constata des faits horribles commis sur Adelina. Cette jeune fille était de la plus grande maigreur ; tout son corps était couvert de traces de blessures produites, les unes par des instruments tranchants et contondants, les autres par des brûlures à l’aide de charbons ardents et de fers rouges. Un coup de fouet lui avait enlevé l’épiderme à la joue , sur une longueur de neuf centimètres. Au dos était une cicatrice de quarante-quatre centimètres de haut sur trente-quatre de large ; elle couvrait les reins, les hanches, les fesses; d’autres cicatrices existaient aux cuisses et aux genoux. La cicatrisation n’était pas complète, il restait encore à guérir une plaie égale à une pièce de cinq francs argent. On trouvait des traces de plaies à 1 aine, aux jambes ; en tout, dix-huit de grandeurs différentes. Ces blessures avaient été faites à l’aide d’acide nitrique et de corps incandescents. Quand les plaies tendaient à se fermer, on les entretenait par le feu et l’acide.

On suspendait Adelina par les mains, et en la fouettait dans cette position. Pendant ces tortures, on la bâillonnait pour étouffer ses cris, on la frappait avec une planche garnie de clous. On lui mettait sur les fesses des allumettes enflammées, et après on arrosait les parties excoriées avec do l’acide nitrique. On avait mêlé des chardons et des orties à la paille sur laquelle elle se couchait. Son lit était un coffre dans lequel on la renfermait toutes les nuits au moyen d’un cadenas; on le tenait légèrement entr’ouvort pour y laisser passer l’air. Des témoins affirment que là où Adelina s'asseyait, il restait des traces de matière purulente. Un plus grand supplice lui était réservé. Un soir, ses parents la font coucher par terre demi nue, on l’attache dans cette position, et son père introduisit un morceau de bois dans les organes sexuels, et l’y maintint pendant plusieurs minutes. La mère aidait son mari ! Les époux Defer prennent pour excuse de ce qu’ils appellent leur sévérité, les mauvais penchants d’Adelina et une intrigue amoureuse. L’instruction prouve la fausseté de ces deux allégations. Adelina était modeste,

douce et craintive; elle n’a mémo révélé la vérité à l’au-

dienco que lorsqu’elle a vu l’impossibilité de cacher les faits et île sauver ses parents.

» Les tortures d’Ailelina remontent dès l’âge de huit ans. Jusqu’à cette époque , elle avait habité chez ses grands parents.

»L’accusé nie tous les faits de violence brutale, et avoue seulement avoir attaché Adelina à une chaise pour l’empêcher de sortir et de se prêter aux poursuites d’un amant.

» L’accusée nie également les faits de violence. Elle reconnaît que dans un moment d'irritation elle avait jeté

im verre d’acide nitrique dans les jambes de sa fille.

» Ils sont tous deux condamnés aux travaux forcés à perpétuité. Ce sont des cultivateurs très-aisés ; leur physionomie ne présente rien qui dénote les passions brutales sous l’empire desquelles ils ont commis les faits qui leur sont reprochés. »

Hc flexions. — On ne saurait rencontrer une perversité plus grande, plus active et plus cruelle, alliée à une insensibilité morale plus complète. Sous cette influence instinctive monstrueuse, exclusivement perverse et incompatible avec la liberté morale, les facultés réflectives inventent des tortures horribles et ne produisent aucune bonne pensée capable de ramener à la raison ces parents dénaturés. Si les sentiments moraux avaient elevé leur voix, une haine aussi violente n’aurait pu s'implanter dans l’esprit de ccs deux êtres et les pousser à de telles extrémités ; ces sentiments auraient combattu les pensées perverses dès leur apparition ; ils auraient inspiré un vif remords de suite après les premiers actes. Rien de tout cela n’a eu lieu. Toute la nature instinctive de ces parents les portait journellement à des actes monstrueux que leur conscience ne réprouvait point, leur folie morale a pu se développer au plus haut degré, parce quelle ne rencontrait dans leur cœur aucun obstacle moral.

Sur trente-deux observations de sévices graves exercés sur des enfants par leurs parents , observations relatées dans un mémoire du professeur Tardieu , la mort est survenue dix-huit fois; dans les quatorze autres cas, la constitution de l’enfant a été profondément altérée. Dans un compte-rendu de ce mémoire par leDr Legrand-du-Saulle, on rencontre le passago suivant :

« En lisant 1g remarquable ouvrage de M. Tardieu, nous espérions trouver des preuves de folie chez les auteurs de ces déplorables violences. Mais notre savant confrère, à l'examen duquel rien n’échappe, nie formellement en avoir rencontré aucune. »

Ces parents ne sont point aliénés par suite d’une maladie cérébrale ; la cause de leur folie est toute psychique, elle est due uniquement à la coïncidence des sentiments les plus mauvais, avec une insensibilité morale complète, insensibilité qui les prive de la liberté et de la raison morales. Dans cet état psychique, leurs facultés réflectives ne peuvent fonctionner qu’au prolit de leurs sentiments pervers, en créant les idées les plus monstrueuses , les plus cruelles, les plus immorales. Avoir de telles idées , et ne pas posséder dans la conscience les sentiments moraux qui font comprendre leur nature perverse et qui donnent le désir et le pouvoir de les combattre . de les repousser . n’est-ce pas être moralement fou?

5e Observation ( Gazette des tribunaux, 22 mai 1857).

« Loret, âgé de 46 ans, est marié en secondes noces à Marie X..., âgée de 47 ans. 11 a du premier lit un fils âgé de 15 ans. Ce jeune homme travaillait dans une ferme , mais un dépôt scrofuleux l’obligea de revenir chez son père pour s’y faire soigner. Il n’y éprouva qu’un long martyre. Par les conseils de sa belle-mère, à qui son état maladif inspirait un profond dégoût, il fut séquestré dans un grenier, couchant sur de la paille, sans couverture et n’ayant que des haillons. On le laissait mourir de faim : le froid lui occasionna la gangrène aux pieds et la chute des orteils. Les époux, ayant de la fortune, se nourrissaient

très-bien. Les voisins, émus de pitié, faisaient passer à l’enfant quelque chose à manger; mais si la femme Loret les surprenait, elle s’emportait contre eux. En mars 1856. elle signifia à son mari qu’elle ne voulait plus habiter le même toit que son beau-fils. Alors le père le relégua dans une masure sans porte, sans fenêtre, sans toiture, qui était un dépôt de fumier. Ce fut sur ces immondices qu’on lui éleva une hutte en paille et en osier. Là, il passa un hiver et un été. Il n’en sortait pas sans recevoir des coups de pioche. On ne lui donnait ni à boire ni à manger en quantité suffisante, mais des femmes charitables lui apportaientdu pain pendant la nuit. La belle-mère disait que son beaufils vivait trop longtemps. N’osant pas lui donner la mort, bien quelle parlât sans cesse de le faire mourir, elle le tuait à petit feu. Elle dit qu elle le portera elle-même en terre, qu elle l’encavera comme un cochon, et que, s’il le faut, elle le fera achever par son mari. La Justice avertie arrête les époux Loret. Ils nient énergiquement , malgré 1 évidence, les faits dont ils sont accusés. L expression du père est plutôt la douceur et la faiblesse que la cruauté; sa femme a une figure revêche et sinistre. Tous deux sont condamnés à mort. En entendant leur arrêt, ils versent des larmes. »

Réflexions. — Les belles-mères n 'éprouvent que trop fréquemment de la haine pour les enfants que leurs époux ont eu d’un premier lit. Cette haine prend naissance dans une jalousie passionnée qui étoufle dans le cœur de ces femmes tous les sentiments moraux qu’elles peuvent avoir , la prudence même. La belle-mère qui est 1 objet de cette observation trahit sans cesse ses projets homicides par des menaces de mort réitérées ; la haine

<|iii lit domine lii rendelle-meme extrêmement malheureuse. A cet étal do choses , un seul remède pouvait être eflieace : l’éloignement de l’enfant, car la personne qui est en pci manence dans 1 état passionné n a ni les inovens ni le pouvoir do combattre sa passion ; il faut donc lui venir en aide en éloignant d’ello la cause qui lui fait perdre la raison et le libre arbitre. Le père de l’enfant nous présente un exemple remarquable de ces êtres sans caractère , qui ont à peu près tous les sentiments bons et mauvais mais extrêmement faibles; ces éléments instinctifs n’acquièrent chez eux de 1 activité ot de l’énergie que sous l’influence de causes qui les excitent vivement , et au nombre desquelles l’exemple doit être placé on première ligne. Ces personnes deviennent semblables aux individus avec lesquels elles sont en contact.

Résumé. — Pour que des enfants soient victimes de tortures aussi cruelles que celles dont la relation vient d’être donnée , il faut nécessairement que les deux époux soient d’accord. Sans cela, celui qui conserverait sa raison morale saurait bien soustraire la victime à la fureur de son bourreau, et la défendre. Ils doivent donc être tous deux animés de sentiments pervers et privés de sentiments moraux : ou bien il faut que l’un des deux époux, sans caractère . reçoive l’empreinte de la perversité énergique de l'autre. Sous l’excitation de l’exemple, la haine de celui-ci devient des plus violentes, elle étouffe ses faibles sentiments moraux. et les deux époux travaillent avec une égale fureur au martyre de leur enfant. Nous remarquons, dans ce genre de folie , que la haine éprouvée par les parents pour l’un de leurs enfants a toujours pour objet celui des enfants qui a été le moins soumis à leur surveillance

et à leurs soins. Nous remarquons encore que cette haine commence chez la femme, et que cette passion est plus vivement ressentie par elle que par le mari. La femme, plus en contact avec les enfants, subit davantage l'influence de leur présence. Cette influence, suivant 1 état normal ou anomal de ses éléments instinctifs , fait naître l’affection ou la

haine. La femme étant plus impressionnable que l’homme.

l’affection ou la haine atteignent chez elle avec plus de facilité leur plus haut degré de puissance.

Contre cette haine qui met les parents dans l’état passionné, un seul moyen peut être efficace: il consiste à soustraire au plus tôt l’enfant à leur cruauté. Excités de plus en plus contre lui par le fait de sa presence, ces parents ne peuvent revenir à la raison que par l’éloignement de la cau>e excitante de leur passion. Si les voisins prévenaient 1 autorité dés qu’ils ont connaissance des faits graves qui se passent, cos sévices horribles qui conduisent à la mort seraient empêchés. Comprend-on qu’ils ne découvrent à qui de droit ce qu’ils savent depuis longtemps, que lors- <pie la santé de l’enfant est ruinée , que lorsque ce malheureux se meurt, quo lorsqu’il est mort ! Comprend-on qu'ils se contentent si longtemps de plaindre la victime en silence et de lui apporter dos aliments en cachette ! Si l’on était bien convaincu dans le public de cette vérité, que ces parents sont privés de la raison et de la liberté morales suive qui regarde leur haine, et que leur folie aboutira inévitablement à la mort de l’enfant, le rôle de dénonciateur ne répugnerait à personne . et une déclaration prompte éviterait deux malheurs : un meurtre et des punitions inutiles et irrationnelles.

Avec les passions violentes, nous avons vu reparaître

dans ce genre do crime les menaces de mort. Les peines inlligées ont été très-sévères.

Ce ne sont pas seulement des enfants qui sont victimes de la folie morale engendrée par une haine violente : des personnes de tout âge, incapables, faute d’énergie physique et morale, de se défendre contre les voies de fait exercées sur elles et d’opposer une résistance aux mauvais traitements dont on les accable, deviennent également victimes de cette folie, qui peut s’élever jusqu’à la fureur. Ainsi, on rencontre des mégères qui maltraitent, jusqu’à les faire mourir, des domestiques jeunes et timides; on voit des enfants dénaturés qui séquestrent leurs parents âgés et infirmes ; des maris qui exercent les sévices les plus cruels envers leurs femmes douces et craintives. Voici, sur ce dernier cas, un exemple remarquable :

M rémouleur à Bar-le-Duc, a une femme qu’il bat

comme plâtre ; il ne la bat pas parce qu’elle le taquine, mais pour le plaisir de la battre. Il y a douze ans que cela dure, et il est étonnant que la victime ait pu résister aussi longtemps à un pareil martyre. Le tribunal correctionnel avait

donnéà M un avertissement, en lui infligeant six jours

de prison. Cette punition n’eut pour résultat que des coups plus violents pour la victime. La malheureuse avait depuis longtemps renoncé à se défendre, mais elle parait le mieux possible les coups qu’elle recevait. Pour obvier à cet inconvénient, M. . . lui lia les mains pour qu’elle ne put se soustraire à ses coups de pied. Une fois, pendant qu’elle s'habillait, il la poussa dans le feu à moitié nue, et elle en sortit gravement brûlée. Un autre jour, il s’arme d'un couteau pointu et pique le front et les joues de sa femme, lui faisant entendre que tôt ou tard il lui arrivera de faire un

faux mouvement, et de lui crever les yeux. C’était son jeu favori. La pauvre femme finit par s’enfuir avec ses quatre

enfants. M n’ayant personne à tourmenter, s’ennuyait :

il prie sa femme de venir avec lui pour parler d’affaires sérieuses; il était calme, il souriait, si bien que, ni sa femme ni les témoins présents ne soupçonnèrent son intention. M , qui n’avait pas de couteau sous la main

pour recommencer son jeu cruel, se servit d’une paire de ciseau.x, mais cette fois avec tant de férocité, que la victime eut le courage de crier et de se plaindre. Le tribunal

correctionnel de Bar-le-Duc condamna M à deux ans

de prison. M trouvant que c’était trop sévère, en ap-

pela à la cour de Nancy, qui le condamna à cinq ans. Or peut-on croire que cet homme, après avoir subi sa peine, sera guéri de sa folie morale? peut-on espérer que sa nature instinctive aura changé et qu’il ne torturera plus sa femme? Non, certainement. Rien , dans le régime actuel des prisons, n’étant capable de produire un semblable résultat, la détention de quelques jours qu’il a subie n'a servi qu’à exciter sa férocité. Ce régime est d’autant moins apte à produire un résultat favorable, que ces folies morales, dans lesquelles celui qui en est atteint fait le mal pour le plaisir de faire le mal, et non pour satisfaire quelque passion naturelle à l'humanité, dépendent incontestablement d’un état névropathique. Il y a dans le cerveau des personnes atteintes de ces folies plus qu’une infirmité compatible avec la santé, il y a un véritable état nerveux anomal qui a ses exacerbations caractérisées par des désirs impérieux de commettre des actes cruels et féroces, désirs qui reçoivent inévitablement leur satisfaction lorsqu’ils ne sont point combattus dans la conscience par des sentiments

moraux, ce qui a eu lieu chez M... et chez les sujets des trois observations suivantes.

Le Progrès de Lyon cite une mère qui maltraitait cruellement son enfant, âgé de quatre ans; elle le mordait jusqu’au sang, le battait et le tenait enfermé. Le corps de cet enfant était couvert de plaies. Cette mère a été condamnée à un an de prison. Croit-on de bonne foi que le caractère de cette malheureuse femme aura été modifié par ce châtiment, et que son enfant peut lui être rendu sans qu'il soit exposé de nouveau à de cruels sévices? Non, ce n’est point par des châtiments que l’on guérit de telles anomalies instinctives, surtout lorsqu’elles sont liées à un état névropathique du cerveau. Un traitement moral et médical peut seul apporter quelques heureuses modifications dans le caractère, quand ces modifications sonl possibles.

Une femme des environs d’Orléans, mère de famille, a été condamnée, on novembre 1800, à six mois de prison, parce qu’ellefrappait, martyrisait, mordait, non-seulement deux enfants de l’hospice confiés à ses soins, maisencore ses deux propres enfants. Elle prenait plaisir à leur écorcher le visage, en les lavant avec une brosse dure.

On a jugé à Douai, en novembre 1800, et condamné à vingt ans de détention dans une maison de correction, une petite servante, âgée de 14 ans, Catherine M..., qui faisait avaler aux deux enfants confiés par moment à sa garde, desdemi-cuilleréesd’acide chlorhydrique. Comment cela lui est-il venu à la pensée? Personne ne peut le dire, et elle-même moins que personne. Do plus, Catherine faisait rougir le tisonnier et avait brûlé à plusieurs reprises le visage de l’aînée des petites, âgée de six ans, puis

elle signalait les plaies qui s'ensuivaient comme des éruptions naturelles. Cette petite ayant repoussé avec énergie l’administration du liquide corrosif, fut épargnée; mais l'autre, âgée de un an, succomba. Catherine a commencé par nier d’une façon absolue les faits qu’on lui impute, puis elle a fait des aveux complets. A l’audience publique, elle a cherché à modifier la portée de ses aveux, et elle explique ses actes criminels en disant qu'elle les commettait pour se faire renvoyer delà maison et pour retourner dans son pays auprès de sa tante qu’ello aime beaucoup. C’est en présence de l’opportunité de donner une explication qui puisse attendrir ses juges, qu’elle invente celle dont nous venons de parler. La véritable cause de ses cruautés réside tout entière dans un désir non motivé qui n’est combattu par aucun sentiment moral, désir aussi bizarre que cruel, et qui. de même que le désir d’incendier. assez fréquent dans le jeune âge, est dû à une affection névropathique du cerveau. Du repentir, des larmes, des marques de sensibilité en écoutant les médecins expliquer les ravages causés par le liquide corrosif, en entendant la malheureuse mère raconter ses angoisses et décrire les tortures de la petite enfant: point! Catherine n a paru émuo que lorsque le réquisitoire du ministère public l'a effrayée pour elle-même. Le jury, se basant sur ce que le forfait avait été prémédité, calculé, a décidé qu elle avait agi avec discernement. Privée de sens moral, incapable de discerner par la conscience le bien du mal , ne considérant comme bien que ce qui satisfait ses désirs, et comme mal que ce qui les contrarie, Catherine n'a point agi avec discernement moral. Ses préméditations, qui ont été inspirées par des sentiments exclusivement pervers,

et qui n’ont pu se faire qu’au profit des inspirations de ces sentiments, n’impliquent point le discernementmoral. Après avoir rendu compte de ce fait, le courriériste du Palais du Monde illustré ajoute : « Mais quelle est donc cette hideuse aberration qui change en bourreau intelligent, cruel et froid, une jeune fille de 14 ans? Est-ce un asile d’aliénés qui lui convient? Dites-le, Messieurs de la science, vous nous consolerez un peu. » Oui, ces actes sont dus à une folie morale , folie parfaitement caractérisée par une perversité bizarre, cruelle, active, et par une insensibilité morale complète, folie occasionnée dans le cas présent par une anomalie psychique congéniale, l’insensibilité morale, et par une perversion instinctive inspirant des désirs cruels, due à une névrose du cerveau, folie qui exige par conséquent un traitement médical et surtout un traitement inoral.

ARTICLE VIII. — Quelques réflexions à. l'occasion du silence que gardent trop souvent les témoins sur les violences de toute espèce qui entraînent tôt ou tard la mort des victimes.

A l’occasion de l’immobilité et du silence gardés par les témoins d’actes fort graves, je citerai des réflexions fort judicieuses, faites sur ce propos par le rédacteur du courrier judiciaire du Monde illustré du 8 octobre 1865, signé Petit- Jean :

« Ce que je veux signaler aujourd’hui , est-il dit dans ce courrier, c’est l’étrange et déplorable facilité avec laquelle les empoisonneurs sont entraînés fatalement à persévérer jusqu’au bout dans leurs desseins homicides, par la complaisante timidité de leurs voisins, de leurs amis et même des parents de la victime. Quand celle-ci est morte.

bien morte, il s’élève comme une rumeur vague qui appelle l’attention de la Justice ; alors, et peu à peu . suides questions précises, le voisin dit ce qu’il a soupçonné, l’ami raconte ce qu’il a vu, le médecin rappelle ce qu’il a constaté, le parent répète énergiquement tout haut le reproche qu’il a fait tout bas. Puis viennent l’autopsie et les analyses chimiques dont le résultat raffermit toutes les consciences ; et devant les juges, la rumeur première, ce chœur d’accusations prudentes, se trouve décomposée, analysée, formulée. Hélas! si l’un des trente ou quarante témoins que l’on écoute alors, et qui savent si bien préciser toutes les circonstances, avait eu le courage de dire tout haut ses soupçons, et de signaler ses découvertes au furet à mesure qu’il les faisait, l’empoisonneur, effrayé, aurait sans doute reculé devant sou crime. »

Je doute beaucoup, d’après les leçons de l’expérience, qu'il soit suffisant dans ce cas de s’en tenir à un avertissement adressé au passionné. Le désir pervers domine trop souvent Son esprit, pour que la crainte des châtiments pèse assez sur lui pour l’empêcher de renoncer à ses projets ; averti, il changera seulement de moyens pour arriver à son but. Il faut, pour éviter un malheur, que l’autorité sépare ce fou dangereux des personnes dont il désire la mort.

Les réflexions contenues dans la citation que je viens de rapporter étaient faites à l’occasion du procès de la femme Binet, qui venait de passer devant les assises de Toulouse, et qui a empoisonné ses deux marispar lephosphore. En 1855, elle épouse Lacoste, forgeron. En 1863, après un mois d’une maladie douloureuse, Lacoste mourait dans d’horribles souffrances. Il était empoisonné; il le disaità tous ceux qui

venaient le visiter, il le disait à sa femme en présence de témoins, et cependant celle-ci obtenait de lui un testament par lequel il lui laissait tout son bien; effet remarquable de l’influence qu'une personne animée de sentiments énergiques peut exercer sur celle dont les éléments instinctifs sont sans force. Un an après la mort de Lacoste, sa veuve trouvait un nouveau mari , le nommé Soucques, qui succomba également, empoisonné par le phosphore, plusieurs mois après son mariage. Tout le monde autour de lui était frappé, non-seulement de la gravité des symptômes, mais encore de leur similitude avec ceux observés chez Lacoste. Tout le monde conçut et exprima «à haute voix, nonseulement des soupçons, mais la certitude que c’était le phosphore qui produisait les accidents manifestés; et cependant on laissa mourir Soucques comme on avait laissé mourir Lacoste. Ce no fut qu’après ces deux décès que les autorités furent averties.

Autre exemple. La femme Perseau, jugée aux assises de Niort, empoisonne son mari avec du vert-de-gris. Perseau, d’un caractère doux, tranquille, était aimé de tous. 11 tombe malade, et se plaint d’être empoisonné par sa femme ; il en parle à tout le monde. Ses confidences se répètent, elles arrivent jusqu’aux oreilles des médecins, mais pas un d’eux n’a l’idée d’écrire au procureur impérial. Perseau a beau dire à un voisin qui lui offre à boire : Une veux-tu que je boive? tout ce que je bois el tout ce (pie je mange a le goût du poison ; la Justice n’a pu entendre tout cela, et Perseau mourut empoisonné dans d’atroces douleurs.

Le procès de Martin fléau, l’empoisonneur de son beaufrère, de ses deux femmes et de son enfant, procès qui

s’est jugé vers la fin de 18G6, a suggéré au courriériste du Palais du Monde illustré les réflexions suivantes, qui rappellent celles que nous avons rapportées plus haut du même écrivain : « Ce que je ne faisais que prévoir est prouvé maintenant par les débats : Il y a treize ans, avec la mort de la première victime ont commencé les soupçons, mieux que cela, les propos ; avec la mort de la seconde victime, la première femme de Réau , les soupçons et les propos ont grossi et ont pris de l'étendue ; après la mort de la troisième victime , la seconde femme de Réau, les soupçons et les propos étaient dans toutes les têtes et sur toutes les lèvres ; la mort de la quatrième victime, l’enfant de Réau, produisit une exaltation étrange , l’indignation éclata, les soupçons devinrent des certitudes. Mais enfin les soupçons et les propos ne sortirent pas du cercle privé et intime . de sorte que ce que l’on disait tous les soirs devant tous les foyers, dans un rayon de vingt lieues, n'arrivait pas à la Justice. Tous les voisins avaient parfaitement saisi et compris ce système de morts successives; aussi une bonne femme avait trouvé cette prédiction, qui no fut que trop bien réalisée ; « Voilà la femme morte, l’enfant ne tardera pas à y passer à son tour ». Le système de non-intervention qui a été suivi dans cette circonstance a trouve son explication dans la déposition suivante faite par une voisine devant le tribunal : « Mon Rien ! ce n’est pas que j’aie peur de personne ; mais quand on est dans ce brouillis, il faut à chaque instant quitter sa maison, ses enfants, son ménage, et venir passera la ville sept à huit jours; et vous croyez que c’est avantageux! »

— Il est malheureusement vrai que la crainte d’être dérangé de ses occupations, d’être obligé de s’absenter pen-

dant plusieurs jours de chez soi , pour venir déposer devant les magistrats , empêche beaucoup de personnes » de déclarer ce qu’elles savent. Lorsque l’autorité, éclairée par la psychologie, se proposera pour but , non plus de punir les criminels privés de raison et de liberté morales, mais de guérir ou tout au moins de pallier leur anomalie instinctive, ces formalités seront tout autres que ce qu’elles sont aujourd’hui ; les enquêtes faites sur les lieux suffiront, et, la perspective du dérangement qui ferme la bouche à tant de personnes disparaissant, celles-ci ne seront plus retenues par cette cause ; elles diront ce qu’elles savent, et sauveront ainsi nombre de victimes en danger de mort.

Ce Martin Réau dont nous venons de parler a été exactement caractérisé par l’écrivain qui, sous le nom de Maître Guérin , rédige le courrier du Palais de Y Univers illustré : « C’était, dit-il, un empoisonneur à la succession, sans pitié et sans remords. Je ne veux extraire de son 'interrogatoire que deux réponses qui lo peignent tout entier. — Après l’enterrement de votre femme, lui dit le président, vous avez déjeuné tranquillement, et vous êtes allé à la foire voisine. — C’est mon oncle qui a été cause que j’ai été à la foire, il a voulu me distraire. — On lui demande encore comment, lorsque son pauvre petit enfant se mourait dans d’épouvantables crises, il n’avait pas fait chercher le médecin ; et il répond de la façon la plus naturelle du monde. — Cela avait l’air de contrarier mon beau-père.»

Le rôle de délateur, je le conçois, est repoussant quand on expose la personne dénoncée à des peines infamantes, cruelles, à la perte de la vie, et je comprends quo cette répugnance puisse fermer la bouche à beaucoup de per-

sonnes. Mais lorsqu’on saura que l’on a affaire à des individus privés de raison et de liberté morales, qui ne seront plus traités par des châtiments, mais par des moyens rationnels indiqués par la psychologie, on n'hésitera plus à empêcher les malheurs qui sont imminents, en prévenant l’autorité compétente dès les premiers indices de crime.

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