ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE SUR LES SUICIDÉS
Le suicide peut se produire sous l’influence d’un cerveau malade ou sous l’influence d’un cerveau sain. Étudions les différents états psychiques dans lesquels cet acte a lieu dans l’un et dans l’autre cas.
ARTICLE Ier. — États psychiques dans lesquels l'aliène
se donne la mort.
1° L’aliéné peut se tuer sous l’influence d’une idée délirante. Tel est celui (pii se jette par la fenêtre dans l’intention d’obéir à quelque ordre surnaturel enfanté par son imagination, et avec la persuasion qu’il restera suspendu dans I’espaee. Ceci n’est pointun suicide, l’aliéné n’ayanl pas formé le projet de se donnerai a mort; 2° Les passions tristes et craintives de la lypémanie peuvent donner «à l’aliéné un dégoût profond de la vie, et l’entraîner au suicide dans un état passionné pendant lequel les sentiments qui attachent à l’existence sont complètement étouffés; 3° Dans la monomanie suicide, le malade est poussé à se donner la mort par le seul désir de mourir, sans y être engagé par quelque passion intermédiaire, telle que la crainte, la tristesse, le dégoût. Dans cetto monomanie, la passion de mourir met l’aliéné dans l’état passionné; toute sa nature instinctive le pousse par moment à se donner la mort, sans qu’aucune pensée, sans qu’aucun désir
l’en détourne. Pour que cet acte soit alors exécuté, le penchant n’a pas besoin de se présenter avec une grande violence, il suffit que le désir auquel il donne lieu demande sa satisfaction, puisqu'aucun sentiment ne combat ce désir dans son esprit; et en effet, le malade se tue alors avec le plus grand calme; 4° Enfin l’aliéné peut se tuer dans un accès de manie furieuse où il est porté aux actes les plus violents, autant sur lui-même que sur autrui.
L’aliéné peut donc se donner la mort sous l’influence des différents troubles psychiques que présente l’aliénation mentale active, sauf toutefois celle qui est caractérisée par 1 irrésistibilité des penchants, troisième forme des monomanies d’Esquirol. Ainsi, le cas n° 1 représente la première forme des monomanies, le délire de la pensée; les cas n°s 2 et 3, la deuxième forme, le délire des penchants; enfin le cas n° 4 représente l'état maniaque.
Les cas 2 et 3 méritent seuls le nom do suicide, étant les seuls dans lesquels le malade a l’intention formelle de se donner la mort. Dans le cas n° 1, cette intention n’existe pas, et dans le cas n° 4, le trouble de l’esprit est si grand qu’on ne peut prêter au suicidé aucune intention. Quanta la démence, folie inactive provenant de la destruction das facultés, elle n’a pas le pouvoir d’enfanter le désir et la combinaison du suicide.
Il faut bien peu de chose dans le cerveau pour déterminer un état passionné de peu de durée, entraînant au suicide ; une simple activité fonctionnelle anomale de cet organe peut produire cet effet. Cette activité anomale peut n ôtre que passagère, et tout rentre dans l’ordre après l’accès instantané de folie; si l’individu a échappé à la mort, il ne comprend pas comment il a pu commettre un acte qui
est alors si repoussant à ses yeux. L’accès peut même ne pas se reproduire; mais ce cas est fort rare, car ce premier accès est ordinairement un des premiers symptômes d’une aliénation qui se terminera ou par le suicide ou par la démence, si le traitement médical n’a pu guérir le malade.
On peut attribuer avec certitude le suicide à une activité anomale du cerveau, à un état pathologique passager ou permanent de cet organe, lorsque cet acte si grave ne peut pas s’expliquer par les passions naturelles à l’homme en santé tel est l’exemple suivant, rapporté par la Gazette des tribunaux du 26 mars 1857. « Un officier de marine. Agé de 25 ans, décoré de plusieurs ordres, rentre en congé chez ses parents après quelques années d’absence . Il paraissait très-charmé de se trouver au milieu d’eux, et comme il avait toujours manifesté du goût pour son état, on pouvait le croire heureux. Cependant, après vingt jours de cette vie de famille, on remarque qu’il est préoccupé de temps à autre. Ses réponses aux interrogations sont évasives, et quelques jours après, au moment de se mettre à table pour déjeuner, il se tue d’un coup de pistolet. » Si quelque passion contrariée, capable de produire un des états dans lesquels l’homme sain se suicide, se fût élevée dans le cœur de ce jeune homme, les personnes qui l’en-
touraient eussent aperçu cette passion. Ils n’ont vu que la préoccupation occasionnée par une passion sans violence
1 Les expressions : passions naturelles à l'homme en santé, passions naturelles à l’humanité, ont leur raison d’étre, parce qu’il y a des passions qui ne sont point naturelles à l'humanité, vu qu'elles ne surgissent que sous l'influence d’un état pathologique du cerveau, circonstance anomale. Ces passions sont celles qui produisent les mouomanies criminelles ; ce sont celles qui portent à. tuer pour tuer, à se suicider pour se suicider, à incendier pour incendier, à voler pour voler.
soulevée sans doute par un état pathologique, et qui a été satisfaite parce que, dominant entièrement l’esprit, ellen’a été combattue par aucun sentiment opposé.
Les individus qui sont en proie à la passion du suicide pathologique annoncent d'avance leurs projets s’ils se trouvent dansdesmomentsd’excitation. Il y en a qui après avoir manifesté plusieurs fois le désir de se tuer écrivent leur testament dans des termes très-rationnels, et qui ajoutent en parlant de l’acte qu’ils veulent accomplir : « Personne ne saura jamais la raison pour laquelle je me donne la mort. »
ARTICLE II. — Nature des passions qui portent l’homme en santé à se donner la mort.
Le suicide chez l’homme en santé est déterminé par les passions qui prennent naissance dans les sentiments nobles et généreux. L’homicide étant déterminé au contraire par les passions égoïstes et perverses, il y a un antagonisme entre le suicide et l’homicide.
Le suicide de 1 homme en état de santé prend toujours naissance dans les passions naturelles de l’humanité. Si les passions basses et égoïstes portent au suicide, le plus souventcet acta est déterminé par les passions qui prennent naissance dans les sentiments nobles et généreux, a Dans les suicides, dit Ferrus, prédominent assez communément les idées généreuses. C'est précisément dans les époques où la civilisation est le plusavancée, où les mœurs sont les plus douces, les vertus politiques les plus répandues, qu’ils sont le plus fréquents. » Les passions qui produisent l’homicide étant 1 opposé des passions généreuses, il y a un antagonisme entre les éléments instinctifs qui produisent le suicide et ceux qui produisent 1 homicide, antagonisme qui doit avoir pour effet de rendre le suicide rare là où
l’homicide est fréquent, et viceversd. C’est en effet ce que montre l’observation. En étudiant le compte-rendu de la justice criminelle publié en octobre 1852, j’ai vu que cet antagonisme est réel, et que, en général, les départements qui avaient fourni le plus d’homicides étaient ceux où l’on avait constaté le moins de suicides, et vice versô . Si nous prenons, par exemple, les 14 départements qui sur 100 accusations ont donné le plus de crimes sur les personnes, nous voyons qu'ils ont produit 14 suicides sur 460658 habitants, dans une année; tandis que les 14 departements qui, sur le même nombre d’accusations, ont donné le moins de crimes sur les personnes, ont donné 14 suicides sur 170670 habitants seulement. Mais c’est surtout dans les deux départements extrêmes, celui de la Seine et celui de la Corse, que cet antagonisme entre le suicide et l'homicide est remarquable. Ainsi, dansle département de laSeine, où, sur 100 accusations, 1 7 seulement ont rapport à des crimes sur des personnes, nous trouvons l suicide sur 2 34 1 habitants; tandis que la Corse, où, sur 100 accusations, 83 ont rapport à des crimes sur des personnes, produit 1 suicide sur 55 366 habitants. De plus, le compte-rendu de la justice criminelle publié en mars 1867, qui constate dans ce dernier département une diminution importante dans le nombre des attentats commis sur les personnes, y constate une augmentation dans le nombre des suicides, puisqu’on trouve 1 suicide, non plus sur 55 366 habitants, mais sur 28 098. Ce n’est pas seulement en France que cet antagonisme entre l’homicide et le suicide a pu être constaté. La statistique du suicide dans l’empire d’Autriche par le Dr Mayer, d’Ansbaeh *. constate que dans
1 Gaz. médicale du 19 décembre 1863.
les contrées non allemandes de l’empire d’Autriche le suicide est plus rare, et que les meurtres sont plusfréquents que dans les parties allemandes de l’empire.
La nature des sentiments qui portent au suicide explique pourquoi cet acte est plus fréquent chez les races supérieures et chez les personnes éduquées de ces races, que chez les races inférieures et chez les classes ignorantes et incultes des races supérieures. L’humanité, essentiellement imparfaite de sa nature, manifeste toujours ses imperfections par des actes contraires à la morale. Seulement, là où son imperfection est moindre, ses immoralités sont moins grandes et moins repoussantes. Un homme animé de sentiments nobles et généreux sera plutôt porté à subir luimême les eifets de ses liassions et de ses misères, qu’à les taire supporter par son prochain, eu se livrant sur ce dernier ou sur ses propriétés à des actes immoraux. L’homme ignorant, égoïste, pervers, privé de sentiments moraux, ne pense qu'à lui. et s’il a des besoins, des désirs inspirés par sa perversité, il les satisfera par le vol et même par 1 homicide, plutôt ([lie de se laisser souffrir lui-même. « L’homme le plus malheureux du monde, dit M. Saint- Marc Girardin, le plus réduit au fumier de Job , cet homme, s il n a pas un peu goûté de l'arbre de la science, s il n a pas ajouté à ses souffrances le tourment do la pensée, cet homme ne songera pas à se tuer. Le suicide •u est pas une maladie des simples de cœur et d’esprit; c est la maladie des raffinés, des philosophes, et si, de nos jours, les artisans sont atteints eux-mêmes de la maladie du suicide, cela tient a ce que leur intelligence est sans cesse aigrie parla science et la civilisation moderne. »
Si certains peuples appartenant aux races inférieures,
les Japonais, par exemple, se suicident avec une grande facilité, ce ne sont point dos motifs puisés dans les sentiments généreux et élevés qui les portent à cet acte ; ils adoptent facilement le suicide par suite de certains préjugés dont ils sont nourris dès leur bas-âge, par suite du peu de puissance qu’ont en eux les sentiments qui attachent à la vie, et encore à cause d’une certaine férocité de caractère qui fait qu’ils sévissent contre eux-mèines. Pour de légers motifs, ils se tuent et tuent leurs semblables.
ARTICLE III. — Du libre arbitre dans le suicide.
Le suicide est accompli dans trois états différents par rapport au libre arbitre: 1° Dans l’état passionné incompatible avec le libre arbitre; 2° dans un état psychique où l’homme moralement libre ne décide pas cet acte par le libre arbitre. Placé entre deux partis qui lui sont imposés par les circonstances, et dont l’un répugne invinciblement à ses sentiments, l’homme prend par nécessité le parti pour lequel il n'éprouve pas une semblable répugnance, celui de se tuer ; 3° dans l’état de liberté morale où l’homme libre décide sa mort par son libre arbitre.
La question du libre arbitre dans le suicide est d’autant plus importante à étudier que les auteurs professent à l’égard de ce pouvoir des opinions exclusives, lesquelles sont fort souvent opposées les unes aux autres. Les uns pensent que l’homme qui se tue est toujours libre, d’autres supposent qu’il ne l’est jamais; enfin, un petit nombre, prenant un terme moyen, reconnaît que le suicide est commis tantôt librement, tantôt dans un état de folie morale, sans spécifier comment. L’obscuritéet l’incertitude qui ont .régné jusqu’à ce jour sur cette question, viennent del’ignoranee où l’on est constamment resté sur les conditions nécessaires à l’existence et à l’exercice du libre arbitre. N’ayant plus cette difficulté devant nous, il nous sera possible de déterminer les cas dans lesquels le suicide est librement
commis et ceux dans lesquels ce n'est point le libre arbitre qui l’a décidé. Si l’application de ces données aux cas particuliers rencontre parfois des difficultés et même îles impossibilités, ce n’est que faute de renseignements suffisants sur l’état psychique des individus qui ont commis l’acte. L’homme ayant toujours confondu le libre arbitre ou liberté morale, pouvoir de choisir entre le bien et le mal après une délibération éclairée parle sens moral, avec le pouvoir de faire ce qu’il désire, ce que demandent les penchants, les désirs qui surgissent en lui, l’homme, dis-je, croit agir librement lorsque aucune puissance étrangère à lui-même ne l’empêche de faire ce qu’il désire. Aussi se trompe-t-il souventsur la liberté de ses actes, et par conséquent du suicide. Il estime autant comme libre l’acte qui est le résultat d’un désir non combattu dans sa conscience, ou combattu seulement par un sentiment à satisfaction égoïste, que celui qu’il a décidé après une délibération éclairée par le sentiment du devoir moral . Cependant, si cette dernière décision est moralement libre, les premières ne le sont point. Aussi, de ce qu’un homme déclare dans un écrit qu’il exécute librement le suicide, il ne s’ensuit pas qu’il en soit réellement ainsi. Pour savoir si son appréciation est juste, il faut chercher dans l’expression de ses dernières pensées si le sens moral est intervenu pour combattre son désir de quitter la vie, cas où la liberté morale, qui seule est le libre arbitre, aura présidé à la décision ; ou bien s’il a décidé cet acte par le fait d'un désir de suicide non combattu, ou combattu seulement par des désirs égoïstes moins grands que ce désir de suicide.
L’analyse des états psyschiques dans lesquels se trouvent
ni.
les individus en santé qui se tuent sous l’influence des passions naturelles à l’humanité, nous démontre que ces états sont de trois sortes: 1° Un état passionné incompatible avec le libre arbitre: 5° Un état dans lequel l'homme ne cessant pas d’être libre moralement, la décision qu’il prend n’est pas libre, vu que le sujet est obligé de choisir entre deux partis qui lui sont imposés par les circonstances, et qui sont, ou la vie avec des froissements que la susceptibilité de ses sentiments lui rend impossible à supporter, ou le suicide qu’il peut accepter, malgré la répugnance qu’il lui inspire. De ces deux partis imposés, l’un étant impossible à sa nature instinctive, il prendra à regret nécessairement l’autre, qui lui est possible. Cet état est celui ipie nous avons vu présider à l’infanticide chez les filles morales séduites qui adoptent «à regret le crime devant la crainte invincible de perdre leur honneur; 3° Enfin l’état psychique tout à fait normal , dans lequel l'homme décide, par son libre arbitre, de se donner la mort.
En étudiant cet acte dans les diverses circonstances oii il est accompli , nous chercherons à distinguer celui de ces trois états qui a présidé à la détermination. Si cette appréciation n’est pas possible dans tous les cas, faute de renseignements, elle le sera suffisamment, dans d’autres, pour nous prouver que le suicide est réellement exécuté dans les trois états psychiques que nous venons d énoncer.
Il me paraît également certain que les deux premiers états dans lesquels le suicide n’est pas décidé par le libre arbitre, se trouvent quelquefois réunis, c’est-à-dire que l’état passionné qui porte au suicide, en étouffant les sentiments qui pourraient combattre ce désir, est complique de la répugnance invincible à supporter le froissement de
certains sentiments, et de la nécessité de se réfugier dans la tombe pour échapper à cette impossibilité instinctive.
L’état passionné qui préside à l'accomplissement du suicide se présente sous deux formes différentes: le désespoir, et l’ennui. Étudions ces deux états de lame, qui l’un et l’autre peuvent entraîner l'homme à se donner la mort, sans qu’aucun sentiment moral ne combatte son désir.
ARTICLE IV. — Du désespoir.
Le désespoir est caractérisé par un état passionné en général violent. — Suicides déterminés par le désespoir.
Le désespoir est causé par un chagrin profond et en général violent, avec perte de l’espérance de le voir cesser. Les passions vivement froissées et contrariées, celles dont la satisfaction ardemment désirée est impossible par le fait de circonstances diverses, sont les causes de cette douleur suprême, insupportable, qui aboutit à l’impatience de quitter la vie. Lorsque l’homme est absorbé par cette douleur, il aspire par toutes les forces de son âme à un prompt soulagement, que la mort seule lui fait entrevoir. Dans cet état passionné, tous les sentiments moraux qui inspirent de la répugnance et de la réprobation pour le suicide, tels que le sens moral, le sentiment religieux, les affections de famille, rattachement à l’existence et l’horreur de la mort, sont effacés par la vivacité de la douleur. La vie étant prise en un dégoût profond, sa fin, loin d’apparaître hideuse et repoussante, est considérée comme un port de salut et de repos; toutes les pensées du désespéré prennent cette direction, carie désir qui le pousse à la mort, occupant alors tout son esprit, dirige exclusivement vers ce but l’activité intellectuelle. Le désespéré ne peut donc faire un choix
libre entre le bien et le mal, il est l’esclave delà passion qui le domine.
Le désespoir est loin d’offrir toujours les mêmes caractères. Il peut être violent et instantané. La passion qui le détermine alors met vivement et sur-le-champ l’individu dans l'état passionné. Dans cet état violent, il est facile déjuger que toutes les puissances instinctives de cet individu l’entraînent, et qu’aucune ne le retient. Go désespoir n’arrive qu’aux personues qui y sont prédisposées par la vivacité de leurs sentiments, par leur impressionnabilité exagérée. Les causes qui soulèvent le désespoir sont parfois futiles et bizarres. Un ouvrier s’aperçoit, en rentrant chez lui, que ses effets sont enlevés par une femme avec laquelle il vivait depuis longtemps; il se pend surle-champ. Une femme se donne la mort après avoir annoncé qu’elle aimait mieux mourir que d’être traitée de canaillepar ses voisins. Un commissionnaire se donne la mort pour avoir communiqué la gale à plusieurs de ses camarades. Une jeune fdle se tue parce qu’on lui a fait observer avec vivacité qu’ellen’a pas brodé une rose sur une bretelle. Une femme se suicide parce que son mari lui reproche de ne pas savoirfaire la cuisine et do lui avoir servi un poulet dur. Une jeune fille se suicide parce qu’on lui a dit qu’elle avait mis trop d’eau dans la soupe. J’ai donné des soins à un matelot grec qui s’est donné un coup de couteau à la suite d’une réprimande que lui avait faite son capitaine; c’était la seconde fois qu’il tentait de se tuer après un reproche. La jalousie et la crainte des réprimandes sont les causes qui déterminent le plus souvent le suicide chez les enfants. Les reproches, quoique mérités, blessent profondément certaines personnes très-susceptibles. Nous avons
vu qu’ils étaient, chez des enfants pervers et privés de sentiments moraux, une cause fréquente de parricide. Un barbier se préparait à raser un de ses clients; celui-ci, voyant la main de l’artiste trembler, ne veut pas se prêter à l’opération. Le barbier ne fait aucune observation; il passe dans un cabinet voisin et se coupe le cou. L’idée de voir son gagne-pain lui manquer par le fait d’une infirmité résultant de l’âge, a probablement été la cause de son désespoir.
Pour mettre l'homme dans l’état passionné et le porter au suicide, le désespoir n’a pas toujours besoin d’être violent, expansif, impétueux. La forme de cette passion caractérisée par l’abattement et le découragement, peut le mettre aussi dans l’état passionné, et l’entrainer au suicide avec autant de ténacité et d’énergie que celle qui est vive, impétueuse. Le fait suivant est un exemple remarquable du désespoir sombre et concentré ; il a été déterminé par la contrariété d’une affection bizarrement placée. On lit dans l'Indépendance Belge du II décembre 1862: a Marie A.., âgée de 24 ans, avait un porc qu’elle soignait avec une tendresse presque maternelle. Cet animal tombe malade, et depuis trois semaines il allait tous les jours en dépérissant. Marie en conçut un cruel chagrin, elle en parlait à tout venant, et sans annoncer de funeste projet, elle disait que la vie lui était à charge, et qu’elle en mourrait bien certainement. Le lendemain du jour où elle tenait ce langage, on la trouva pendue.» Cette jeune fille, pleine de son chagrin, en parlait à tout le monde; l’annonce qu’elle faisait de sa mort, et qui équivalait à une menace, «‘tant faite dans un état passionné permanent, devait inévitablement se réaliser. On doit autant se tenir en garde
contre les menaces de mort envers soi-même que contre celles qui sont adressées aux autres, lorsqu’elles sont faites dans un état passionné qui ne cesse point.
Les personnes très-impressionnables n’ont en général qu’un désespoir éphémère; leur état passionné est plus vif que tenace. Ces personnes se rattachentà la vie dès les premières douleurs qu’elles éprouvent en attentant à leurs jours. Un individu se jette à l’eau pour se noyer; l’immersion seule suffit pour réveiller en lui l’amour de la vie: il appelle au secours, il se débat contre la mort, et saisit avec passion tout ce qui peut le sauver. Il passe ainsi d’un état passionné à un autre opposé. Un second individu se précipite sous une locomotive; aux premières atteintes du chasse-pierre, il crie au secours et se débat convulsivement. La douleur physique fait cesser le désespoir, en excitant rattachement à l’existence. D’autres fois, au contraire, l’entrainement au suicide, le besoin de mourir persiste au milieu d’une tentative échouée, avec une ténacité que rien ne fait cesser. La douleur physique semble éclipsée par la douleur morale, l’excitation dans laquelle se trouve le suicidé semble le mettre, comme l’extatique, dans un état d’anesthésie; il se défend contre les personnes qui lui portent secours, il les injurie, ot craignant de n’ètre pas suffisamment blessé, il élargit ses plaies avec tout ce qui tombe sous sa main, avec de mauvais instruments, avec ses doigts même, ou bien il continue à se blesser dès qu’il n’en est plus empêché. En 1855, alors que le choléra sévissait à Marseille, un père de famille abreuvé do chagrin et mis au désespoir par la mauvaise conduite de son fils, prend occasion du fléau épidémique pour se suicider. Il ne mange que des figues fraîches et
boit abondamment de l’eau. La diarrhée survient, et le choléra la suit. Le médecin qui fut appelé par la famille, reçut du malade la confidence suivante: Docteur, votre visite est inutile; je me suis donné moi-même le choléra, et je ne veux pas guérir. Il mourut en effet.
Le désespoir est presque toujours occasionné parle froissement des sentiments moraux; rarement la contrariété des sentiments pervers le produit. Ceux-ci étant égoïstes, ils engendrent plutôt la haine et la vengeance, ils font sentir leurs effets sur autrui et non sur soi-même. L’avarice contrariée occasionno cependant assez souvent lo suicide par désespoir.
ARTICLE V. — De l’ennui.
L’ennui qui conduit au suicide est caractérisé par un état passionné sans violence. — Suicides déterminés par l’ennui.
L’ennui, une des plus grandes peines morales qui affligent l’humanité, n’est pas une passion violente de sa nature; mais cette passion n’en acquiert pas moins une puissance capable d’inspirer un profond dégoût de la vio et de dominer l’esprit dans l’état passionné, après avoir étouffé les divers sentiments qui attachent à l’existence.
Tous les hommes normalement constitués éprouvent le besoin do dépenser 1 activité de leur système nerveux. Chez le plus grand nombre, c’est par le travail manuel que ce besoin est satisfait, et chez la minorité c’est surtout par le travail intellectuel. Si cette activité naturelle n’est pas employée, il en résulte un malaise physique et une peine morale, qui est l’ennui. Aussi peut-on établir en principe que tout homme qui reste inactif est malheureux. Lorsqu une personne a été habituée aux travaux intellectuels, la continuation de ses travaux devient pour elle un
besoin impérieux, et leur cessation la cause d’un profond ennui. A cette cessation est due le spleen des riches désœuvrés. L’ennui est par conséquent bien moins le partage des races inférieures et des populations ignorantes et incultes, que celui des races supérieures et des personnes instruites.
Pour se préserver do l’ennui, il faut non-seulement s’occuper, mais il faut le faire avec un but. Pourvoir à ses besoins, à ceux de safamille, tel est le but sérieux de l’homme qui n’a que son travail pour vivre. Si ce travail n’a pas un grand attrait pour lui, la nécessité l’oblige à l’aimer, à le rechercher comme moyen d’existence et de bien-être, circonstance plus favorable à son bonheur que si rien ne l’obligeait à travailler. Les riches, qui n’ont pas besoin de demander au travail leur moyen d’existence, et qui restent oisifs pour éviter la peine que donne toujours le travail avant qu’on ait contracté l’habitude de s’y livrer, dépensent leur activité dans les futilités et les plaisirs, carrière qui aboutit promptement à la satiété, au dégoût, à l’ennui mortel. Cette activité, qui ne trouve pas à se dépenser par le travail, son véritable but, détermine une grande irritabilité dans le système nerveux; de là des névroses diverses, ou bien un caractère inquiet et irritable, qui font rarement défaut aux riches désœuvrés. La lecture des romans ne fait qu’exciter leur sensibilité, sans combler le vide de leur esprit qui causo leur tourment. D’autres s’occupent un peu de tout sans avoir de projet arrêté, sans poursuivre une idée ; ils se tiennent au courant des nouveautés, ils effleurent tout superficiellement sans rien approfondir. Ces personnes éprouveront certainement aussi des moments d’ennui, à moins toutefois que, par une
disposition de leur esprit, les futilités ne les captivent. On rencontre en effet des personnes à idées étroites qui sont absorbées par des mille riens. Une mouche qui vole, une paille qu’elles rencontrent, des pierres qu’elles jettent dans l’eau, les nuages qui passent, les objets de toilette, suffisent pour satisfaire leur activité psychique. Enfin, il est des riches qui s’occupent sérieusement, qui poursuivent, soit par plaisir, soit par ambition, soit par le désir d’acquérir de plus grandes richesses, les carrières commerciale, industrielle, littéraire, artistique, scientifique, avec la même ardeur que si le travail était pour eux une nécessité. Ceux-là ne s’ennuient pas, ils n’en ont pas le temps; ils obéissent avec plaisir à la loi du travail.
Après cette loi bénie, le meilleur moyen de prévenir l’ennui, et de le combattre quand il existe, est sans contredit l’état de mariage. Saint Jean Chrysostome le conseillait dans cette intention. Le père de famille vit de la vie de tous ceux dont il a la direction ; tout ce qui se rattache à leurs besoins est pour lui un but de travail plein d’intérêt. L’entretien de sa famille, l’éducation et l’avenir deses enfants, sont des objets capables d’occuper constamment son activité et de la satisfaire.
Oue ne cherche pas 1 homme inoccupé pour passer le temps, pour le tuer, selon l’expression consacrée, pour alléger ce fardeau si lourd pour lui, et auquel échappe celui qui travaille utilement avec un but ! Il imagine, il invente toutes sortes de jeux, il dépense à ces jeux une activité intellectuelle, une puissance de réflexion qui, employée dans un but utile, le rendraient peut-être célèbre. Il cherche également à tromper son ennui par l’emploi de substances délétères qui engourdissent, qui étouffent son ac-
tivité; et, à en juger parle grand nombre de ces substances, on doit supposer que le temps est partout, pour beaucoup de gens, un poids bien lourd à supporter. La Chine a l'opium, la Perse le hatschich, l’archipel du Levant le béthel, la Polynésie Pava, le Pérou le coco, l’Amérique du nord lepédum; et les peuples civilisés, le plus dangereux de tous les poisons, les boissons alcooliques. La moins perfide de ces substances est sans contredit le tabac, dont l'usage est général partout. Lorsque cet usage est modéré, il peut même être salutaire; il dissipe chez les marins l’ennui des longues traversées. Mais de son usage, utile par exception, l’homme a promptement passé à son abus, et, sous le régime de cette solanée, l’urbanité française et l’esprit de famille ont subi de bien rudes atteintes. La paresse et l’intempérance ont trouvé aussi en elle un funeste auxiliaire.
Lorsque, vicieusement conformé, le cerveau manque de l’activité qu’il doit avoir, il en résulte pour l’individu une paresse, une nonchalance incurable. Cet individu supporte la misère, le vagabondage, les punitions les plus sévères, la perte de sa liberté physique dans les dépôts de mendicité ou dans les prisons, plutôt que de travailler. Cette infirmité s’allio presque toujours à d’autres plus graves qui font de lui un voleur et même un assassin. Les paresseux incurables par vice de constitution ne s’ennuient pas dans leur désœuvrement, ils se complaisent dans l'inaction, ils y éprouvent du plaisir. La vie qu’on leur fait passer dans les prisons, à l’abri de tout besoin matériel, est loin de leur déplaire ; aussi il y a de ces paresseux qui. à peine libérés, s’y font réintégrer par des méfaits qu’ils commettent dans ce but.
On a accusé l’esprit philosophique de favoriser le suicide. On ne saurait nier que le doute qui lui est propre, et qui se pose sur tout ce qui manque de certitude, même sur les croyances dogmatiques, doute si nécessaire cependant pour édifier la vérité sur les erreurs, sur les produits imaginaires des premiers âges de l’humanité, on ne saurait nier, dis-je, que le doute ne soit capable de plonger certains esprits dans le découragement, la tristesse et l'ennui, car il est un véritable supplice pour les âmes inquiètes ou dévorées de la passion du vrai. Il ne faudrait pas cependant donner à cette cause plus d’importance qu elle n’en a, car elle n’influencera que les individus naturellement prédisposés aux passions tristes et dépressives. Si l’ennui passionné s’est emparé de quelques philosophes, il n’a pas épargné les hommes les plus croyants, en proie aux passions tristes : les nombreux suicides qui eurent lieu dans les couvents pendant le moyen âge le démontrent assez. Le tædium vitæ qui s’emparait de ces malheureux moines étouffait dans leur esprit tous les sentiments capables do combattre les idées de suicide, même le sentiment religieux si propre à éloigner l’homme de cet acte, par la menace des châtiments réservés dans l’autre vie à ceux qui désertent la présente.
L’ennui nait non-seulement des peines morales prolongées, mais encore de longues souffrances physiques. Il se complique alors de passions tristes et énervantes, et même du désespoir.
est toujours dans l’état passionné que l’ennui, de même que le désespoir, détermine le suicide. Les personnes qu il entraîne à cet acte ne parlent, dans leurs derniers écrits, que de leur désir de mourir, que du profond
dégoût qu’olles ont pour la vie. On no trouve point dans ces écrits des traces de combat livré au désir du suicide, de la part des sentiments moraux, combats que nous rencontrons chez d’autres suicidés. Ces écrits montrent que leur âme était absorbée par une seule pensée, celle de quitter la vie. La lettre suivante nous donnera une juste idée de l’état passionné occasionné par l’ennui.
« Mes bons amis, je vous lais mes adieux, car j’ai résolu de mourir. J’ai si peu d’agréments sur la terre que je la quitte sans regrets... Je trouve trop monotone mon existence, où je n’ai personne qui me comprenne, pas un cœur qui réponde au mien comme je le voudrais, pas de plaisir qui me fasse oublier mes peines. Je sais que je suis encore jeune, et que tout cela pourrait venir; je n’ai pas la patience d’attendre, et je suis très-content d’avoir le courage de me délivrer de toutes les inquiétudes futures Hors mon pèro, ma mère, et vous, je ne regrette rien
dans ce monde. N’ayant jamais fait de mal à personne, ni commis aucune action que je puisse me reprocher, je crois fermement que je serai plus heureux dans l’autre vie *. » Les sentiments qui attachent à l’existence. par devoir ou par plaisir, ne donnent aucun signe d’opposition dans cet écrit. Les facultés réflectives inspirées seulement par l’ennui et le désir de soulager cette peine, ne trouvenl que des raisonnements en faveur du suicide. Je ferai observer que les expressions: J’ai résolu, j’ai décidé, j’ai voulu , dont se servent les suicidés, ainsi que tous les passionnés, n’impliquent point de leur part une décision provenant du libre arbitre; car la distinction entre la volonté issue des désirs lorsque le sens moral n’intervient
* Brierre de Boismont, Du suicide, pug. 19‘i.
pas dans une délibération, et la volonté issue du libre arbitre après une délibération entre plusieurs désirs éclairée parle sens moral, n’ayant jamais été faite, le langage confond et exprime par les mêmes mots ces deux espèces de volonté, de nature si différente.
Un jeune homme forcé par son père de se livrer aux travaux agricoles, se pend, laissant une lettre où il déclare (jue l’agriculture est un métier trop monotone, parce qu’il faut sans cesse semer pour récolter, récolter pour semer, et que c’est là un cercle indéfini insupportable.
« Un jeune homme de 25 ans, riche, vivant au milieu de sa famille, chéri de tous, était dès son enfance d’une humeur chagrine et sombre. Lorsqu'on lui demandait la cause de sa taciturnité, il évitait les explications. Souvent il faisait des demandes de la nature de celle-ci : Dites-moi, vous ennuyez-vous? pour moi, je m’ennuie beaucoup. Il prenait rarement part aux jeux de ses amis, et il était peu confiant. Le jour de la catastrophe, il vint comme d'habitude s informer de la santé de son père, déjeuna, et ne reparut plus. On le trouvamort d'un coup de feu, au milieu d’un appareil qu’il avait imaginé pour ne pas ensanglanter le sol. Il y avait un panier rempli de son pour recevoir le sang, et une planche pour amortir les balles. Voici plusieurs pensées exprimées dans divers écrits qu’il a laissés : Je vais aller au ciel avec ma mère et Eugène I)..., si toutefois ceux qui se donnent la mort peuvent prétendre au séjour céleste — Au moment de quitter la vie, il faut que j ’écarte la douloureuse pensée que je vais dire un éternel adieu à mes chers parents. Plus heureux qu’eux, il n’y aura pour moi de terrible que la séparation , et, ma résolution exécutée, tout sera anéanti... Jamais l’égoïsme n’a eu de place
dans mon cœur, et. l’enivrante perspective du repos que je vais goûter, ne m’aveugle pas sur l’affliction dans laquelle je vais laisser mon père et mes sœurs... Demain â dix heures j aurai rendu mon fune à Dieu, si des circonstances indépendantes de ma volonté n’y mettent pas obstacle ' . » Si 1 ennui domino l’esprit de cejoune homme, il ne l’absorbe pas tout à fait, commecela a lieu dans l'état passionné complet. Le sentiment religieux, le sens moral peutêtre, etles affections de famille, lui inspirent bien un regret sur l’acte qu’il a décidé d’accomplir, mais ce regret ne combat point cette décision, car le penchant qui l’entraîne au suicide a chez lui un certain caractère d’irrésistibilité. Ce jeune homme ressent tellement la puissance dominatrice de ce penchant, que dans une lettre adressée àsonpère, dans laquelle il dépeint l’ennui qui l’a toujours consumé, il déclare qu’il lui est impossible de résister au penchant de se suicider : cardans cette lutte, dit-il, je suis sûr de devenir la proie de la folie. Si réellement il y a eu lutte dans l’esprit de ce jeune homme, on comprend qu elle n’a été qu’éphémère, les sentiments qui auraient pu combattre le penchant ayant été comme paralysés devant l’enivrante perspective du repos, contre laquelle il reconnaissait que toute résistance lui était impossible. L’état psychique qui l’a entraîné au suicide participe donc de l’état passionné incomplet causé par l'ennui, et d’un penchant irrésistible au suicide, penchant provenant d’un état anomal de sou cerveau. Ce jeune homme a donné des preuves de cet état anomal dès son enfance, par sa taciturnité et par sa bizarrerie; sans sa fin prématurée, il fut certainement devenu plus tard complètement fou et dément.
‘ Brierre de Boismout, ouvr. cit. . pa<j. 193.
L’état passionné par l’ennui est manifeste dans le suicide suivant: « Un jeune mousse, dit le Sémaphore de Marseille du 24 juin 1862, étant dans un cachot pour une punition disciplinaire sur la corvette-école, dit à un de ses camarades, qui comme lui était en pénitence dans un cachot voisin: Je m’ennuie trop, nous devrions nous pendre. Son camarade le voit en même temps, par un trou pratiqué dans la cloison, se mettant son mouchoir autour de son cou. Il prend tout cela pour une plaisanterie. Un moment après, il l’appelle. Ne recevant aucune réponse, il crie au secours! Son camarade était mort quand on arriva.» On ne peut expliquer ce suicide que par un désir qui domine entièrement l'esprit et qui n’est combattu par aucun sentiment moral, désir inspiré par l’ennui. C’est presque toujours dans un état passionné subit que les enfants accomplissent le suicide. C’est ce qu’a parfaitement indiqué M. Legrand du Saulle, lorsqu’il dit: « Le suicide chez les enfants est le résultat d’une brusque détermination et d’une exécution rapide. Il ne s’établit pas de lutte intérieure-, la préméditation, le raisonnement et la réflexion font défaut, l’idée de la mort n’amène aucune tristesse, et le sinistre projet est à peine conçu qu’il a déjà passé à l’état de fait accompli *. »Ces réflexions s’adaptent exactement au cas que je viens de citer.
ARTICLE VI. — Du suicide chez les ivrognes.
Le suicide chez les ivrognes a lieu: 1« pendant l’état d’ébriété, et alors il est déterminé par un dégoût passionné pour la vie, dégoût inspiré par l’effet de I alcool, 3° hors 1 état d ébriété, et alors il est également déterminé par un dégoût passionné pour la vie; ou bien encore, l’ivrogne se suicide pour se soustraire au besoin de boire, qu’il réprouve vivement, besoin qu’il sent ne pouvoir vaincre.
1 Gaz. des hop., n° du 12 novembre 1867.
L’ivrognerie, d’après M. Brierre de Boismont. est la cause du huitième des suicides.
t° Du suicide pendant V ébriété. — Les boissons alcooliques inspirent à certaines personnes une tristesse .et un ennui des plus sombres, accompagnés d’un profond dégoût de 1 existence. Lorsque ce dégoût domine leur esprit dans l’état passionné, il détermine le suicide. D’autres fois cet acte a lieu dans un accès de manie furieuse, il peut être alors précédé d’un ou de plusieurs homicides. « La surexcitation causée par l’ivresse, dit M. Brierre de Boismont, peut déterminer tout à coup l’idée du suicide chez un homme qui n’y était nullement enclin, et qui, sauvé delà mort, se félicite d’avoir échappé à une aussi triste fin. » Cette réflexion a été suggérée à ce savant aliéniste par l’observation suivante: « X..., ouvrier, avait puisé au fond d’une bouteiUe une surexcitation alcoolique qui lui faisait entrevoir les mille misères de la vie. L’idée du travail lui paraissait une horrible malédiction. Il résolut de s’en affranchir sans plus tarder. Muni d’une corde, il grimpe sur un arbre, etéclairé par un bec de gaz, il procèdeàl’installation de sa corde ; il l’attache solidement à une branche, prépare le nœud coulant, y passe la tête et se lance dans l’éternité. La branche casse, et X... tombe par terre. Un passant accourt, et coupe la corde. Une patrouille arrivant conduit l’ivrogne au violon. Là il ne peut rien dire sur ce qui s’est passé, sinon que l’ivresse l’avait sans doute rendu fou. Du reste, complètement dégrisé, il se félicite sincèrement d’avoir échappé à la mort. » L’état passionné est ici très-évident. On comprend que toute la nature instinctivede cet ivrogne le portait alors au suicide, etqu’aucun sentiment ne le détournait de cet acte. Cette obser-
vation prouve d’une manière incontestable ce que j’ai avancé à l’occasion des homicides commis sous l’influence des boissons alcooliques, savoir: que le buveur peut n’avoir aucun souvenir d’un acte grave qu’il a commis pendant l'accès d’ivresse, ou ne conserver de cet acte que des lambeaux de souvenir dans lesquels tout est vague et incertain.
2° Du suicide hors l’état d’ébriété. — Le suicide déterminé par l’abus habituel des boissons alcooliques peut avoir lieu dans deux états psychiques différents. Tantôt cet abus, pervertissant la nature instinctive du buveur, fait naître en lui la tristesse et un profond dégoût de la vie, en étouffant les sentiments moraux qui pourraient combattre son désir de suicide. Dans cet étal passionné, il suffit que ce désir demande sa satisfaction pour déterminer l’acte. Tantôt le buveur, désolé de son funeste penchant, qu’il sent ne pouvoir vaincre, se donne librement la mort, la préférant à sa vie de trouble et de scandale. Il se suicide dans la même disposition d’esprit que l’aliéné qui, éprouvant une impulsion irrésistible à l’homicide, fait le sacrifice de sa vie pour ne pas succomber à ce penchant réprouvé par sa conscience. Dans ce cas , le dypsomane et le monomaniaque homicide se donnent la mort librement, c’est-à-dire après une délibération éclairée par le sens moral. Mais peut-on faire à ceux-ci un crime de leur généreux sacrifice devant l’impossibilité de résister à leur penchant maladif? Si leur suicide est provoqué par le désespoir que détermine l’ impossibilité de vaincre leur funeste penchant, alors cet acte n’est plus libre, étant déterminé dans un état passionné.
ARTICLE VII. — Du suicide déterminé par la passion
religieuse.
Le suicide religieux est déterminé par le désir passionné de mourir pour jouir du bonheur de l’autre vie, ou pour se soustraire aux tourments d’une conscience timorée. — Suicide lent par privation volontaire des choses nécessaires à l’existence.
Lorsque le sentiment religieux est exalté jusqu’à la passion; lorsque, dévié de la raison morale, il met l’homme dans l’état passionné, celui-ci est poussé aux actes les plus bizarres, les plus ridicules, les plus immoraux, les plus cruels, sans quo sa conscience les réprouve, et il exécuto ces actes avec la conviction de bien faire. Ces perversions, qui ont produit des guerres, des massacres, des homicides, des infanticides par l’idée d’envoyer au plus tôt les enfants dans une autre vio heureuse, ont également entraîné l’homme à se suicider. « En 1831, dit M. Barnum, dans sa vie écrite par lui-même, l’Amérique était en proie à une fermentation religieuse qui avait une tournure sauvage. On se suicidait par piété, on assassinait par dévotion. » Les Hindous se précipitent avec entrainement et dans un état passionné complet, dans les flots sacrés du Gange ou sous le char qui porte leur idole. Les Égyptiens se jettent sous les pieds du cheval qui porte le chérif à son retour de La Mecque. Un sombre mysticisme, un désir immodéré de goûter sûrement un bonheur infini dans l'autre vie, une exaltation excitéo par les persécutions et par la vue même des supplices infligés à leurs coreligionnaires, ont entraîné beaucoup de chrétiens à se faire condamner à mort par les proconsuls romains. Ils se faisaient une gloire, un honneur, de violer avec ostentation les lois del’empire ; ils insultaient leurs juges,
renversaient les objets vénérés du paganisme et les foulaient aux pieds. La passion qui les dominait poussa même plusieurs d’entre eux, si l’on en croit la Vie des Saints, à l’inconvenance grossière de cracher au visage de leurs juges, afin d’être plus sûrement condamnés à mort, et de voler au plus tût dans le sein de la félicité et de la gloire • céleste. Rechercher avec avidité une occasion sure de mourir, sans autre but que la mort elle-même avec ses conséquences égoïstes, n’est-ce pas accomplir un suicide? Le désir immodéré de jouir de l'autre vie effaçait chez cës saints personnages tous les sentiments moraux qui attachent à l’existence. Ce désir était singulièrement favorisé par le mépris des biens de ce monde et même des liens sacrés de la famille, mépris que la nouvelle religion entretenait dans leur esprit.
La crainte des démons, les scrupules religieux excités par les prédications, chez certaines personnes impressionnables. peuvent déterminer des remords tellement cuisants, pour des fautes légères ou imaginaires, que la vie en devient insupportable. Un désir puissant de la quitter pour éviter les tourments de leur conscience et pour jouir d’un repos qu’elles cherchent en vain , domine leur esprit, après avoir étouffé les sentiments rationnels et moraux qui pourraient combattre ce désir. Ces personnes ne pensent même pas à ce qui peut leur arriver, d’après leurs croyances, au-delà de la tombe. La peine présente absorbe leur esprit, une seule pensée le domine, et cette pensée est d échapper à la douleur actuelle.
11 existe un suicide religieux d’une forme lente, mais aussi tenace, aussi passionné, aussi peu libre que les suicides dont nous venons de parler. L’homme peut être
tellement dominé par un sou Liment religieux mal entendu, parle désir égoïste d’acquérir une immense félicité dans l’autre vie, que tout ce qui flatte ce sentiment, les , privations les plus dures, les souffrances les plus meurtrières, sont adoptées par lui avec joie, avec transport. Les mortifications qu’il s’impose, les affronts qu’il s’attire, sont pour lui des sources de bonheur, car ils satisfont pleinement son désir, son espérance. Il n’a alors qu’un seul but : arriver au plus tôt à l’autre vie avec le plus de mérites possibles, mérites représentés par les souffrances physiques; aussi prutique-t-il sur lui-même des sévices extravagants et cruels. Considérant son corps comme son plus mortel ennemi, il le fait périr à petit feu. Enfin, c’est avec bonheur qu’il voit approcher l’instant où la mort va l’en débarrasser pour toujours.
Un des exemples les plus remarqubles de cette ardeur passionnée pour l’autre vie, véritable folie morale, nous est donné par le diacre Paris, dont le tombeau servit de théâtre aux convulsionnaires jansénistes. D’après les chroniques de l'époque , ce saint personnage ne se plaisait que dans les mortifications les plus dures qui mirent plusieurs fois sa vie en danger, et qui ont déterminé sa mort. Il recherchait avec transport les contrariétés, les affronts, les injures, le mépris, et la société des gens bizarres ou méchants, afin d’avoir le mérite de supporter leur mauvais caractère. Veut-on lui donner un emploi ecclésiastique utile à son prochain, celui, par exemple, d’enseigner le catéchisme aux enfants, il refuse, son désir égoïste de pénitences n’y trouvant pas son compte. Il préfère employer son temps à courir après quelque aventure pénible, plus méritoire pour son salut. Le sentiment
qui domine son esprit, et qui l'occupe entièrement, étant complètement satisfait par les souffrances physiques et même par le froissement de quelques autres sentiments moins puissants, ce qui serait insupportable à d’autres personnes lui fait éprouver une véritable joie. Par un sentiment différent, l’avare est également heureux de toutes les privations qu’il s’impose. L’exemple suivant, aussi curieux que celui du diacre Paris, est cité par M. Ad. Franck, « Un savant israélite Polonais, nommé Simon Lubstzch, de la secte des nouveaux Haïssidims , fondée en 1740 , avait accompli la pénitence de Kana qui consiste à jeûner tous les jours pendant six ans, et à ne rien prendre qui provienne d’un être vivant, comme viande, lait, miel, etc. Il s était en outre acquitté de la pénitence dite Golatb, c’est-à-dire une pérégrination constante, durant laquelle on ne passe pas deux nuits de suite dans un même endroit. Il portait aussi habituellement un cilice de crin sur la peau nue. Eh bien! tout cela ne suffisait pas à sa conscience : pour être en paix avec lui-même, il se crut obligé à une autre épreuve appelée la pénitence au poids, c’est-à-dire, à une pénitence particulière et proportionnée à chaque péché. Mais après avoir fait son compte, il resta persuadé quo le nombre de ses péchés était trop grand pour qu’il put les expier jamais, et se mit en tète de se laisser mourir de faim ; c’est ce qu’il fit : on le trouva exténué d’inanition dans une grange, mais il fut impossible de lui faire prendre quoi que ce fut, et il mourut. Ce fait se répandit parmi les Juifs, et Simon lut regardé comme un saint*.»
1 La Kabbale, pag. 400.
ARTICLE VIII. — Du suicide déterminé par le froissement des sentiments d'honneur et d’amour-propre.
Ce suicide est déterminé par l’impossibilité instinctive de supporter le froissement des sentiments d’honneur ou d’amour-propre à la suite d’actes graves; ou même par l’impossibilité de souffrir d’ôtre soupçonné de tels actes qu’on n'a pas commis. — Ce suicide est fréquent chez les inculpés défaits immoraux sur les enfants. — Le remords que peuvent éprouver les personnesqui se suicident à la suite d’actes déshonorants n’est point la cause de leur mort, car ces personnes ne se tuent que lorsqu’elles sont sur le point d’être saisies par la Justice, ou de paraître en jugement.
Les sentiments (l’honneur et d’amour-propre sont d’une si grande susceptibilité chez certaines personnes, que tout ce qui blesse ces sentiments devient pour elles une peine insupportable. Si ce froissement doit arriver par des circonstances qu’elles ne peuvent éviter, ces personnes ne trouvent pas d’autre moyen, pour lui échapper, que le suicide. Elles ne sont point alors entraînées à cetactedans les états passionnés du désespoir ou de l’ennui, car elles réprouvent ce moyen et le redoutent même vivement. Elles ne cessent donc point de rester dans les conditions voulues pour être libres si elles possèdent le sens moral . mais leur décision n’est point libre. Placées entre l’impossibilité de supporter la honte et le déshonneur, et le suicide qui no leur répugne pas invinciblement comme le premier parti, elles prennent celui do se détruire, non par un choix libre entre des désirs éprouvés, mais par une dure nécessité entre deux partis imposés, et dont l’un est impossible à leur nature instinctive. N’oublions pas, pour éviter toute équivoque , que ce que nous entendons par impossibilité morale n’est pas une impossibilité de vaincre des penchants , des désirs réprouvés par la conscience , mais de prendre certain parti imposé par les
circonstances , et qui répugne invinciblement aux sentiments de l’individu.
C’est surtout à la suite d’actes inconvenants, indélicats, immoraux, que l’homme se trouve dans l’impasse d’où il ne peut sortir que par le suicide, s'il lui est impossible de supporter le déshonneur et la honte. Un individu pressé par un besoin d’argent emprunte, dérobe, ou fait un faux pour s’en procurer , avec l’intention de rendre cet argent. Mais le sort continuant à lui être contraire, et le moment approchant où l’argent prété doit étro rendu, où le vol, où le faux vont être découverts et où l’individu voit son honneur gravement compromis, co qui répugne invinciblement à sos sentiments, cet individu se réfugie dans la mort.
L’impossibilité instinctive de supporter le déshonneur ne doit pas être révoquée en doute, bien qu’on ne l’éprouve pas soi-même, sous peine de commettre l’erreur si fréquente d’attribuer à son prochain ses propres éléments instinctifs. Le froissement de l’honneur et do l’amourpropre est tellement insupportable à certaines personnes, quelles ne peuvent même pas se sentir soupçonnées d’un acte immoral ou indélicat. Voici un exemple de cette extrême susceptibilité du sentiment de l’honneur. 11 est rapporté par la Gazette des tribunaux du 13 mars 1857. «Un employé des postes craignait d'étre soupçonné d'un vol qui avait été commis dans le bureau dont il dépendait. Il s’était persuadé à tort que les soupçons planaient sur lui. Depuis, il était devenu taciturne , et avait manifesté plusieurs fois le regret d’avoir été do service le jour du vol. Enfin il prétexte d’être fatigué, il reste au lit, et un moment après il se tue d’un coup de pistolet dans le ventre.
On trouva trois lettres préparées, annonçant sa résolution de se donner la mort. Il protestait contre les soupçons dont il craignait d’être l’objet, et il s'efforcait de justifier sa conduite.»
La crainte du froissement de l’honneur et de l’amourpropre peut être assez vive pour faire commettre le suicide dans l’état passionné. Alors cet acte lui-même n’est point pénible, l’esprit étant absorbé entièrement parla crainte du déshonneur. Dans d’autres circonstances, l’état psychique flans lequel a lieu le suicide peut-être composé: 1° d’un état passionné incomplet par la crainte du déshonneur, état dans lequel les sentiments qui s’opposent au suicide sont affaiblis par cette crainte; 2° do l’impossibilité morale de supporter le déshonneur. Le suicide est alors d’autant moins péniblo que la crainte du déshonneur a affaibli davantage, par sa violence, les sentiments opposés à cet acte. Des suicides exécutés dans ces divers états psychiques sont tout à fait dans la nature humaine ; mais il n’est pas toujours possible de préciser exactement lequel de ces états a présidé à l’exécution de cet acte, les suicidés ne découvrant pas toujours exactement le fond de leur âme dans leurs derniers écrits. C’est l’impossibilité de supporter le déshonneur, qui pousse au suicide tant de jeunes filles enceintes et abandonnées. Si l’infanticide et la crainte du déshonneur sont également impossibles à leur nature instinctive', elles ne trouvent que la mort pour échapper à la triste situation qui leur est faite par leur amant et par la société.
C’est également l’impossibilité de supporter la honte qui porte si souvent au suicide les personnes qui ont commis le viol ou des actes immoraux sur les enfants. Lorsque
les auteurs de ces actes les préméditent de sang-froid, on peut être assuré qu’ils sont privés ou qu’ils sont faiblement doués de sens moral. Ces personnes auront pu cependant se bien conduire jusqu’alors, si elles n’ont pas été portées, par des penchants pervers plus puissants que leurs craintes égoïstes, à commettre des actes immoraux. Ces personnes, quoique peu morales, peuvent être très-sensibles aux froissements de l’amour-propre; elles occupent quelquefois une position honorable dans la société, elles ont une famille bien posée; si elles possèdent le sentiment religieux, elles pratiquent leur culte, elles sont [lieuses et considérées comme telles. Ces personnes honorées, exerçant des emplois de confiance, sont vivement blessées dans leur ainour-propre, lorsqu’elles descendent de si haut pour venir s’asseoir sur le banc des assises. Beaucoup d’entre elles, ne pouvant supporter cette chute, l’évitent en se réfugiant dans le suicide. Chezces personnes, le suicide est d’autant plus facile, que le sens moral ne vient point le combattre. Ce que l’homme privé du sentiment du devoir moral ne peut pas supporter, celui qui est doué de ce sentiment a la possibilité de l’endurer, le sens moral permettant seul, îi cause de la réprobation qu'il inspire pour le mal, que l’on puisse se résigner à souffrir de vives contrariétés, plutôt que de commettre un acte immoral grave. Les personnes qui commettent le viol sur des enfants sont celles qui fournissent le plus de suicides dans les prisons, etcela plus souvent avant qu’aprés le jugement. A propos d’un suicide qui eut lieu à la maison d’arrêt de Chàlons-sur- Saône, un journal de la localité de février 1859 dit: «Ce suicide est le neuvième qui s’est produit depuis dix ans a la maison d arrêt, et, chose digne de remarque, sur ces
neuf individus, six étaient poursuivis ou avaient été condamnés pour attentats à la pudeur. » Il ne faudrait pas attribuer le suicide de ces personnes au désespoir d’avoir commis le viol, car elles étaient parfaitement tranquilles avant d’ètre découvertes. Lorsqu’une personne morale a commis un viol dans l’état passionné, sous l’inlluence d’une cause excitante, le remords qu’ello éprouve peut bien la jeter dans lo désespoir et déterminer le suicide; mais alors c’est toujours peu d’instants après le viol, moment où le remords est le plus vif, que lo suicide a lieu, et non à l’occasion de la découverte du crime, circonstance qui n’a d’inlluenco que relativement à la crainte du déshonneur et dos châtiments, et qui ne peut en avoir aucune relativement au rogret moral. Dans lo cas suivant, le suicide après le viol a réellement été commis par lo désespoir provenant du remords moral; aussi a-t-il eu lieu do suite après l’acte immoral. Un ivrogne de profession conçoit pour sa tille, dans un accès d’ébriété, une passion furieuse. Hors d’état do se maîtriser, c’est-à-dire mis dans l’état passionné par sa passion, il se porte sur sa fille aux derniers outrages. Revenu à lui, c’est-à-dire, ses sentiments moraux momentanément étouffés ayant reparu dans son esprit lorsque l’action de l’alcool a cessé, il sent l’énormité de son crime, il on est au désespoir, et il se pend immédiatement.
La chasteté a tant de puissance chez certaines personnes, que tout co qui blesse ce sentiment leur est impossible à supporter, ou les jette dans le, désespoir. Dans ces deux cas, ces personnes peuvent être entraînées au suicide peu après la yiolencq gercée sur eljes. Lucrèce ne put survivre à l'outrage qu’elle venait de subir de Tarquin.
Un des effets de l’amour-propre, lorsqu’il est très-prononcé, est de faire sentir à l’homme l’obligation de défendre, au péril même de sa vie, ce que lui dictent ses sentiments, les opinions que ces éléments instinctifs lui ont fait adopter; et c’est à les soutenir, que l’homme place son honneur. Or, selon sa nature instinctive, ce en quoi il place l’honneur peut varier considérablement. Celui qui possède des sentiments moraux énergiques met son honneur à défendre leurs inspirations ; les personnes animées de sentiments pervers et dépourvues de sens moral , mettent leur honneur à défendre les inspirations do leur perversité. L’observation suivante est un exemple fort curieux do la susceptibilité exagérée de l'amour-propro mai placé. Elle est rapportée par le Courrier de Marseille du 2(J avril 1862, sous le titre de : L 'honneur du forçai. «Le forçat Louet a comparu hier devant le consoil de guerre maritime. Son caractère énergique n’a pas faibli un seul instant. Du roste il a refusé de se soumettre à un interrogatoire régulier, car en se présentant, il a posé luimême la question : J’ai tué, a-t-il dit, ces deux canailles qui s’étaient permis de m’appeler mouchard, et j’ai commis cet acto avec préméditation et avoc connaissance de cause de ce qui me revenait après. Ainsi donc, pas de lenteurs, pas de verbiages ridicules en présence d’un fait évident; finissons-en au plus tôt, car j’ai tué avec conviction, et je les tuerais encore si c’était à refaire. Je prio donc do no pas me fatiguer de questions inutiles. En présence de cette déclaration, de son attitude, et de cette physionomie de cannibale, on s’est senti suffisamment éclairé, et le meurtrier a été reconduit au cachot. Il dort et ip^nge fort tranquillement, avec la conscience satisfaite d’un
homme qui a vengé son honneur. Ayant été considéré comme fou par ses juges, il a été acquitté du double assassinat. d Cet homme avait commis ce crime dans l’état passionné qui est en réalité l’état psychique constitutif de la folie morale, mais il n’était point aliéné malade, son cerveau était parfaitement sain.
Le sentiment de l ’honneur, quelque bizarre ou quelque mal placé qu’il soit, peut, on le voit, n’en être pas moins extrêmement vif. A combien de guerres, de duels, d’assassinats, son froissement n’a-t-il pas donné lieu pour des motifs futiles, ridicules, immoraux même ! A combien do suicides n’a-t-il pas entraîné, soit dans l’état passionné, soit par impossibilité de supporter de vifs froissements, soit dans des dispositions d’esprit composées de ces deux états psychiques! La futilité des causesqui ont vivement blessél’amourpropre est fort remarquable dans les deux observations suivantes. « On a trouvé dans le bois de Boulogne, raconte le Nouvelliste de Marseille du 2 1 juillet 1 858, un individu qui s’est pendu. Il s’est donné la mort parce qu’il avait conclu une affaire désavantageuse pour son patron.
» Avant de mourir, il laissa trois lettres, une à son patron, une à son frère, et une à la personne avec laquelle il avait fait le marché qui causait son tourment. Dans cette dernière lettre, il accusait cette personne d’être la cause de sa mort, car, disait-il, il ne pouvait survivre à l’idée de penser qu’ayant été toujours regardé comme habile, il ait pu conclure un marché désavantageux qui est un déshonneur pour lui.» Ce suicide rappelle le point d’honneur qui donna lieu à la fin tragique de Yatcl, maître d’hôtel du grand Condé.
Une demoiselle Anglaise, en pension à Paris, mettait
une importance si grande à acquérir une prononciation française parfaite, que, ne pouvant parvenir à faire disparaître l’accent anglais, elle se croit compromise dans son honneur. Le chagrin qu’elle éprouve de ce qu’elle regarde comme une tache dans son éducation, lui rend la vie insupportable, et elle s’axphysie. Dans ces deux observations le suicide me paraît avoir été déterminé par un état psychique mixte, participant du désespoir et de l'impossibilité de supporter le froissement d'un amour-propre exagéré et mal placé; état mixte qui doit présider assez fréquemment à l’accomplissement du suicide.
M. Brierre de Boismont a présenté un groupe de suicides sous le titre de: suicides par remords, crainte du déshonneur et de poursuites judiciaires. « Les personnes qui se sont donné la mort par ces causes, dit-il, ont commis des larcins, vendu des objets qui ne leur appartenaient pas, dépensé de l’argent qu'on leur avait confié pour payer des factures ou des dettes. D’autres ne pouvaient rendre leurs comptes de caisse ou de tutelle. Uuelques-uns étaient sous la crainte continuelle d’être découverts, d’autres étaient en état d’arrestation.» En analysant ces faits, on voit bientôt que, si plusieurs de ces suicidés ont réellement éprouvé du remords de leur conduite, ce n’est pas cette peine morale qui a causé leur mort; tousse sont déterminés à se la donner par l’impossibilité qu ils ressentaient de pouvoir supporter la honte pro- \enantde la découverte de leurs méfaits. Aussi leur suicide a eu lieu , non pas peu après 1 acte pervers, époque la plus fu\ niable au remords moral, mais seulement lorsqu ils ont été décou\ erts, ou lorsqu ils ont vu qu il leur était impossible de ne point 1 être. Examinons quelques-uns decesfaits.
1° Page 297. « Un jeune homme très-riche perd sa fortune pat des excès do tout genre. Très-amoureux d’une demoiselle riche et noble, et entraîné par sa passion, il écoute de mauvais conseils, et demande au jeu le moyen de combler la distance qui le sépare de celle qu’il aime, n perd. Il ne recule pas devant des faux. Le bandeau qui l’aveuglait tombe enfin, il reconnaît son crime; son âme est en proie aux plus violents remords, et pour mettre fin à ses tourments, il s’axphyxie.» Évidemment ce n’est pas le remords moral qui est la cause de son suicide, car le remords n’attend pas, pour manifester ses effets, le moment de la découverte des actes immoraux ; loin de redouter leur notoriété, ilia provoque. La pénible position dans laquelle se trouvait ce jeune homme privé de moyens d’existence, éloigné pour toujours de celle qu’il aime, et menacé d’une condamnation infamante, voilà ce qui l’a déterminé à se suicider.
2° Pag. 279. «Un jeune homme de bonne famille fait de faux billets portant une signature imitant celle de son père. Le besoin d’argent pour satisfaire les désirs d’une maîtresse, l’avait poussé à cet acte: L’échéance de ces malheureux billets approche, écrit-il, je ne puis en supporter la honte; la mort est donc la seule ressource qui me reste.» L’impossibilité de supporter la honte, de voir son faux découvert, est manifestement exprimée dans cette lettre. Le remords moral, que ce jeune homme peut avoir éprouvé au sujet de ce faux, n’est évidemment pour rien dans cette décision, car s’ il avait eu de l’argent pour payer ses billets, il ne se serait point suicidé.
3° Pag. 280. «Un homme enlève dans une maison où il était reçu, une somme d’argent; les soupçons se portent
sur la servante delà famille, Elle est mise en prison. L’instruction s’engage, les apparences sont contre elle, on parle déjà d’une condamnation. Celui qui avait fait le vol sent le remords pénétrer dans son cœur, dit M. Brierre de Boismont; il écrit une lettre dans laquelle il établit sa culpabilité, démontré l’innocence de l’accusée, et se donne la mort.» Bien que cet homme ait éprouvé du remords, ce n’est point cette peine qui est cause de son suicide. Ne pouvant supporter l’idée d’être la cause d’une punition injuste infligée à la servante, et ne pouvant supporter également la honte de paraître en justice et de subir un châtiment infamant, il prend le parti du suicide, le seul que lui laissent possible deux répugnances invincibles à sa nature instinctive: la répugnance de laisser condamner une innocente, et celle de subir la honte d’un jugement.
4° Pag. 282. a L’homme élevé dans les principes de l’honnêteté peut céder à ses passions et faire une mauvaise action ; mais le remords ne tarde pas à le troubler. L’est ce qu'atteste l’écrit suivant , adressé par un jeune homme à son père : Le brasier est allumé, je vais mourir, .le viensde commettre une action infâme. Hiersoir, j’ai emprunté la montre de X.., avec l’intention de la vendre afin d’en risquer la valeur au jeu. Il mefallaitde l’argentpour payer un de mes créanciers ; il m’en aurait fallu pour un autre dans huit jours, dans quinze jours, ou bien j’aurais passé ma vie sous les verrous. Si je m’étais adressé à vous, vous seriez encore venu à mon secours, je n’ai pas osé. Et puis, je n’ai pu supporter votre mépris, tout caché qu’il était.» Cet homme a éprouvé certainement du remords de l ’acte d’indélicatesse qu’il a commis, mais ce n’est point ce remords qui l’a conduit au suicide.
5° Pag. 28G. « Un père usant de tout son ascendant sur sa lille, ayant même recours aux mauvais traitements, tinit par la faire condescendre à ses désirs. Une grossesse s’ensuivit. Les idées religieuses se réveillent avec force dans l’esprit de cette infortunée. Elle fait les plus vives représentations à son père, elle lui déclare qu’elle ne peut plus rester avec lui. Des querellés s’élèvent, des scènes de violence ont lieu chaque jour. La fille, hors d’état de résister et ne voulant pas appeler sur son père la vindicte des lois, s’asphyxie.» Chez cette fille, le remords produit seulement la résolution de cesser ses rapports avec son père, mais non le suicide. Ne pouvant obtenir cette cessation qu’en livrant son père aux tribunaux, elle préfère sacrifier sa vie. Ce suicide me paraît avoir été décidé par le libre arbitre, après une délibération éclairée par le sens moral. Mais qui oserait blâmer cette fille de sa décision de mourir, plutôt que de continuer des rapports réprouvés par sa conscience, auxquels elle ne peut se soustraire, ou plutôt que de déférer son père devant les tribunaux?
Lorsque le remords détermine le suicide, c’est toujours dans un moment de désespoir qui suit de près l’acte qui a causé ce remords. Les cas de suicide par remords sont assez rares. Ce père qui viole sa fille pendant l’ivresse alcoolique, et qui, dégrisé, a tellement horreur de son action qu’il se pend de suite, en est un exemple. Judas, après avoir trahi Jésus par avarice, ressent peu après un violent regret qui le met au désespoir; la mort qu'il se donne suit de près sa trahison. Sous la Restauration, les valets du bourreau refusent, à Carcassonne, de prêter leur assistance pour l’exécution du chirurgien Baux, condamné à
mort pour crime de bonapartisme. Un portefaix, après bien des instances, consent, entraîné par l'appât du gain, à les remplacer. Désespéré de cet acte de faiblesse, il se tue le jour même de l’exécution.
ARTICLE IX. — Du suicide pour éviter de subir la peine
de mort.
La cause de ce suicide est une répugnance invincible à recevoir la mort de la main de l’exécuteur. Ce suicide est surtout fréquent après les condamnations pour faits politiques.
Le suicide pour éviter le dernier supplice est accompli sous l’influence d’une répugnance invincible pour la mort reçue sur l’échafaud. Les personnes qui sont menacées de cette mort et qui en éprouvent une horreur insurmontable, préfèrent une mort douloureuse qu’elles se donnent elles- mêmes, à celles qu’elles recevraient publiquement par une main maudite, les membres attachés, comme un animal que l’on immole. Il y a dans une telle mort quelque chose qui blesse profondément la dignité humaine, et que certaines personnes ne peuvent supporter. Le suicide préféré à la mort sur l’échafaud a été fréquent, surtout après les condamnations pour cause politique. Bon nombre de condamnés par les tribunaux révolutionnaires se sont suicidés. D ’autres, exposés seulement à la condamnation, vivaient dans les angoisses jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé quelque moyen de se donner la mort. Parmi ces suicidés, il yen a eu probablement chez lesquels la répugnance pour le supplice de la guillotine, quoique fort grande, n’était pas invincible, et qui se sont donné la mort librement. Si cependant le sens moral n’est pas intervenu dans leur délibération, ce n’est point le libre arbitre qui a décidé le parti qui a été suivi, c’est le désir.
je ne dirai pas le plus grand , mais celui qui représentait le parti le moins répugnant à leur nature instinctive. Ces considérations nous donnent une idée de la dilüculté qu’il y a, dans certaines circonstances, desavoir si les actes ont, été ou n’ont pas été librement exécutés.
Un fait historique très-connu nous offrira un exemple de la répugnance invincible que certaines personnes éprouvent pour l’instrument officiel de la peine capitale. Le comte de Lavalette, aide de camp de Napoléon Ier, sous le coup d’une sentence de mort pendant la Restauration, parvint à s’échapper, grâce à sa femme. Il était tourmenté par la pensée de l’échafaud, et ne pouvait supporter l’idée qu'il allait jouer le rôle d’un animal que l’on mène à l’abattoir; il ne recouvra sa tranquillité dame que lorsqu’il eut en sa possession unearme poursedonner la mort. Les personnes exposées à subir le dernier supplice, et qui cherchent avec avidité un moyen de se faire mourir elles-mêmes, disent qu’elles se sentent libres et maîtresses d’elles-mèmes lorsqu'elles possèdent ce moyen. On voit parla combien l’homme apprécie mal ce en quoi consiste le libre arbitre. Ces personnes ont alors le pouvoir de faire ce qu’elles désirent, mais elles ne le font pas librement, une impossibilité instinctive les mettant dans la nécessité de prendre le parti du suicide, si elles ont la possibilité de le prendre, et leur faisant vivement désirer un moyen pour atteindre ce but, si ce moyen n’est pas à leur disposition. Voyons ce que pense, devant l’imminence du supplice, l’homme réellement libre qui, n'ayant pas une répugnance invincible contre ce genre de mort, peut choisir librement entre le suicide et la guillotine; cet homme est Lavoisier. Un de ses amis, menacé comme lui d’une condamnation à
mort par le tribunal révolutionnaire, l’engage à donner la préférence au poison. Voici la réponse que fit cet illustre savant: «Je ne tiens pas plus que vous à la vie, et le sort qu’on nous réserve est pénible sans doute; mais pourquoi aller au-devant? Nous n’avons point à redouter la honte, et notre vie passée nous garantit lejugement que l’opinion prononcera sur nous.» Pensées admirables qui nepeuvent sortir que d’une âme calme, éclairée par le sens moral !
ARTICLE X. — Du suicide occasionné par la misère.
La misère étant considérée comme un opprobre par certaines personnes qui ont vécu dans l’aisance , celles pour lesquelles le froissement de l’amourpropre est impossible à supporter, se suicident pour éviter ce froissement. Ces personnes se donnent la mort après un combat douloureux entre l'attachement à la vie et la répugnance à subir la vie avec la misère considérée par elles comme un déshonneur. Le libre arbitre ne décide le parti qui est pris, qu' autant que le sens moral intervient dans la décision, et que la répugnance à subir le déshonneur n'est pas invincible.
La misère est ressentie d’une manière bien différente, selon la nature instinctive des personnes qui la subissent. Elle est surtout pénible pour celles qui ont joui des biens de la fortune et qui ont occupé une position élevée dans le monde. Considérant leur misère comme une preuve d'incapacité qui blesse vivement leur amour-propre, le froissement de ce sentiment leur est impossible à supporter et les conduit au suicide.
La plupart des suicides accomplis sous l’influence delà misère sont déterminés par l’impossibilité de supporter ce malheur. La misère ne cause le désespoir que chez des personnes très-sensibles à ce genre d’infortune, et encore elle ne le cause que lorsqu’elle arrive subitement ; car si la misère arrive par degrés, elle ne produit point cet état
passionné. Lorsqu’une nécessité instinctive, occasionnée par l’impossibilité de supporter la misère, a déterminé le suicide, cet acte a été longuement débattu dans la conscience entre les sentiments qui y portaient et ceux qui en détournaient, et l’on trouve, dans les derniers écrits de ces suicidés, les traces de ce douloureux combat. Il y en a qui ne se sont donné la mort qu’après avoir sollicité partout du travail et des secours, et même après avoir enduré les tortures de la faim pendant longtemps; d’autres disent qu’ayant épuisé leur ressources, ils préfèrent se suicider plutôt que de demander l’aumône. Chez d’autres, aux douleurs de la faim vient se joindre la douleur que donne la vue des souffrances de leur famille; ils espèrent, en mourant, fixer sur elle l’attention et la charité publiques, et la tirer ainsi de la misère où elle se trouve.
C’est chez ces suicidés que ces paroles d'Esquirol trouvent leur application : a On parle beaucoup d’individus qui se tuent sans effort, sans répugnance, et l’on n’a pas tenu compte de tous ceux qui se tuent après des tourments douloureux et inconnus Que d’irrésolution dans ceux qui
méditent le suicide, que de combats avant de se déterminer, que d’efforts cachés au public pour s’y résoudre, pour conserver à cet acte tout l’extérieur du courage et de la force 1 ! » C’est également à ce groupe de suicidés que se rapportent les expressions suivantes de M. le Dr Des Etangs: « Quand notre âme épuisée de douleur et d’ennui se ferme à l’espérance, et délibère enfin sur la destruction de son être, par une réaction soudaine, l’instinct de la conservation se ranimant en nous à l’approche du péril, pèse à son tour dans la balance et résiste au penchant homicide. Entre
i Maladies mentales, tom. I, pag. 598.
l’horreur de vivre et l’horreur de mourir s’engage alors un combat où nos sentiments, nos croyances et les habitudes de notre vie entière interviennent ' . »
Les écrits suivants, laissés par ces malheureux, témoignent de la lutte qu’ils ont eu à soutenir, de leur répugnance à accomplir ce qu’ils considèrent comme un devoir indispensable, dans la position où ils se trouvent. C’est au livre de M. Brierre de Boismont sur le Suicide, pag. 342 et suivantes, que nous empruntons ces documents.
« Le suicide est contraire à nos principes; nous trouvant sans argent, sans ressources, sans espérance de travaux, obligés de manquer à nos engagements, notre seule ressource est la tombe.»
Autre écrit. — « Je sais qu'on dira qu’il y a plus de courage à résister à l’adversité qu’à s’aller cacher dans un tombeau ; comment faire quand on n’a plus un sou pour acheter du pain, qu’on a 75 ans, et que des scélérats qui jouissaient de toute votre confiance vous ont tout enlevé? En pareil cas, la mort est préférable, et même indispensable.»
Autre écrit. — « L’idée de la mort m’épouvante, ma tète est brûlante ; il si terrible de se tuer quand on est plein de vie ! Si, malgré mes frayeurs et mon désespoir, je me fais périr, c’est que je suis sans ressource. » On i omprend combien ce malheureux a dû lutter énergiquement contre les sentiments opposés au suicide, pour accomplir cet acte.
Autre écrit. « Le n est qu après beaucoup d’incertitude et de peine, que j ai pris cette triste résolution. »
Autre écrit. « J ai mis huit jours à me décider. »
1 Des Étangs , Du suicide politique en France.
Ci6S écrits et autres semblables montrent que c’cst en se faisant violence, et pour obéir à ce qu’ils croient être un devoir imposé par les circonstances, que ces infortunés se sont donné la mort. La tristesse et le chagrin qui sont dans leur cœur ne les mettent point dans l’état passionné; car les sentiments opposés au suicide, tels que le sens moral, l’attachement à la vie, etc., se sont fait sentir et ont combattu le désir du suicido. Si , malgré l’intervention du sens moral, co n’est réellement pas le libre arbitre qui a dicté leur décision, c’est que l’impossibilité que leur impose leur nature instinctive, de pouvoir supporter la misère, les met dans la nécessité de prendre le parti du suicide. C’est cette nécessité qu’ils décorent dans ce cas du nom de devoir.
Si les lois morales font un devoir de réprouver le suicide, de même que l’homicide, la connaissance des états psychiques dans lesquels a lieu cet acte impose aussi l’obligation d 'être indulgent envers les suicidés. En effet, dans l’état passionné par le désespoir ou l’ennui, et dans l’impossibilité instinctive de supporter la vie , ce n’est point le libre arbitre qui décide cet acte : dans le premier cas, c’est le désir passionné de mourir; dans le second . c’est une pénible nécessité imposée par les circonstances et une impossibilité instinctive. Restent les cas où le suicide est librement exécuté, c’est-à-dire où le sens moral intervenant dans la préméditation du suicide, l’individu n’éprouve pas de répugnance invincible à prendre un des partis imposés par les circonstances. Mais ces cas ne peuvent pas être toujours appréciés, faute de savoir exactement ce qui s’est passé dans l’esprit des suicidés. Laissons donc à Dieu , qui seul peut avoir cette connaissance,
le soin de les juger. Nous sommes trop incompétents pour pouvoir le faire avec justesse. Dans tous les cas, la morale nous fait un devoir de les plaindre, car ils ont été bien malheureux. Elle nous défend de mépriser leurs cendres et de maudire leur mémoire, ainsi que le suggère trop souvent une intolérance religieuse aveugle et cruelle.
ARTICLE XI. — Du suicide par le sacrifice de sa vie.
L’homme qui sent qu’il est de son devoir de sacrifier sa vie au profit de sès semblables, et qui accomplit ce sacrifice malgré les répugnancesqu’il éprouve à mourir, cet homme se suicide librement, son action est noble et a toujours été louée et admirée.
L’homme qui tient à la vie, qui n’est point mis dans l’état passionné par ses sentiments généreux, qui voit que sa mort peut être utile à des intérêts généraux ou particuliers, et qui fait par le suicide le sacrifice de sa vie, en surmontant les répugnances que lui inspirent les sentiments énergiques qui l’y attachent, parce qu’il sent que tel est son devoir; cet homme-là, dis-je, fait une action libre , pleine de courage, que la morale ne peut pas désavouer, et qui a toujours été admirée. L'homme qui se sacrifie de ses propres mains, pour sauver son prochain, ses parents, ses amis, sa patrie, n’est-il pas aussi admirable que celui qui, pour atteindre le même but, accomplit un acte dans 1 exécution duquel il est sûr de trouver la mort sans se la donner lui-même ? Ces nobles et généreux suicides sont fort rares. En voici quelques exemples: L'empereur romain Othon, vaincu par Vitellius, ne voulant pas compromettre ses compagnons d’armes qui continuent à résister, se tue pour faire cesser tout combat et pour no pas donner au vainqueur l occasion d’exercer sa vengeance sur ses amis.
Codrus, dernier roi d’Athènes, croyant, d’après les oracles, que sa mort sauvera son pays des ravages exercés par les Héraclides, se déguise on paysan et blesse à dessein un soldat, qui le tue.
Curtius se précipite tout armé dans un gouffre pour sauver sa patrie.
Le Florentin Philippe Strozzi se tue pour ne pas compromettre ses amis, craignant que la torture, dans le cas où on la lui infligerait, ne lui arrachât des secrets compromettants pour eux.
Le conventionnel Roland se tue pour ne pas exposer à la mort la personne qui lui a donné asile. Le chagrin qui l’accompagnait dans sa fuite concourut certainement aussi à le décider à exécuter cet acte, en lui inspirant un profond dégoût de la vio.
Un honnête ouvrier arrivait à grand 'peine à nourrir sa nombreuse famille. Guidé par l’idée superstitieuse qui s’attache à la corde d'un pendu, il résolut de se sacrifier au bonheur de sa famille. Il se pendit en laissant un billet ainsi conçu: Adieu, ma femme et mes enfants! comme je n’ai pas de fortune à vous donner, je veux vous laisser de quoi réussir dans tout ce que vous entreprendrez; partagez-vous la corde.
Pendant la dernière guerre que la Russie a livrée à la Pologne, les Russes avaient mis à feu et à sang de pauvres villages aux environs de Varsovie. La population qui avait pu s’échapper s’étant enfuie, les Cosaques les poursuivirent. Ceux-ci arrivèrent à une rivière au-delà de laquelle ils aperçurent les Polonais. Mais ne connaissant point d’endroit guéable, ils sommèrent un paysan qu’ils rencontrèrent, de leur indiquer le gué sous peine de mort. Celui-ci
leur dit qu’il n’était pas du pays et qu’il ne connaissaitpas
la rivière. Alors ils lui ordonnèrent sous peine de mort
immédiate de se jeter à l’eau et de chercher le gué. Le Po-
lonais se jeta à la nage et chercha le gué-. Quand il l’eut trouvé, il simula de grands efforts, comme si l’eau était devenue plus profonde; il s’abaissa au-dessous de l’eau, et se noya pour sauver ses frères. Ce fait fut appris plus tard par les Polonais, qui connaissaient ce paysan, et qui,sachant que les endroits guéables lui étaient parfaitement connus, ont pu juger que cet homme s’était laissé noyer par dévouement.
On a vu des vieillards impotents, ou des enfants perclus, se tuer pour ne plus être à charge à leur famille qui était dans une grande misère. Sous la Terreur, des pères se sont substitués à leurs enfants, et des enfants à leur père, à l’appel des condamnés à mort. Noble dévouement où l’amour de la vie était sacrifié aux affections de famille !
Nous avons cité à la fin do l'article vm une observation où une fille abusée par son père, et voulant cesser des rapports que sa conscience repoussait, se suicide plutôt que de déférer l’auteur de ses jours devant la Justice, ne pouvant s’opposer à ses violences.
Le dévouement à une cause peut être égaré par la passion qui 1 inspire, au point de déterminer même le sacrifice de la vie dans des circonstances tout à fait immorales. C est ainsi que la calomnie et le mensonge présidèrent au projet médité du sacrifice de sa vie par le conventionnel Grangeneuve, dans l’intérêt de son fanatisme politique. Afin do stimuler le zèle des patriotes contre la tyrannie, il organise un guet-apens dans lequel il doit périr sous les coups d assassins qu’il soudoie lui-même.
Il comptait iaire retomber sa mort sur les aristocrates, et exciter contre eux la haine de la populace et les rigueurs des tribunaux. C est à ce complot immoral et cruel que Mmr Roland, égarée elle-même par les passions du moment, faisait allusion lorsqu’elle dit: Grangeneuve a l’âme vraiment grande, il fait de belles choses avec simplicité. « Pourquoi faut-il, dit M. Des Étangs qui rapporte ce fait, que les passions politiques, à force d’exalter nos affections et nos haines, aient constamment le privilège do pervertir en nous les plus vulgaires notions du juste et de l 'injuste, et de voiler à nos regards le caractère odieux de certaines manœuvres que la conscience la moins timide repousserait en d’autres temps avec indignation et mépris. » Dette observation est forte juste. Chaque fois que l’homme est dans l’état passionné, la passion étoulFant les sentiments moraux qui pourraient la combattre, et occupant entièrement l’esprit, cet homme ne peut plus penser et raisonner quedans lo sens de cette passion. Sa conscience, c’est-à-dire sa manière de sentir, formée alors par cette même passion, approuve nécessairement les pensées qu’elle inspire, quelque immorales qu'elles soient. Les plus hautes intelligences, comme les plus humbles, commettent les mêmes erreurs en morale pendant l’état passionné; car, fortes ou faibles, les facultés réflectives sont soumises à la même loi ; elles suivent invariablement la direction que leur impriment les éléments instinctifs resssentis; ellesne peuvent point produire par elles-mêmes des pensées qu’inspirent seuls des éléments instinctifs absents de l’esprit.
Si le sacrifice de la vie pour un intérêt généreux a lieu dans l’état passionné par de nobles sentiments, l’auteur de ce sacrifice n’a point le mérite qu’on lui attribue. Pour
qu'il en ait, il faut qu'il ait combattu et vaincu des sentiments égoïstes : or ce n’est point ce qui arrive lorsque les sentiments généreux ont occupé entièrement son esprit. Ce sacrifice est alors seulement beau en lui-mème, mais sans mérite, puisque l'individu n’y a trouvé que de la satisfaction.
ARTICLE XII. — Du suicide stoïque.
Le stoïcisme portait au suicide par indifférence pour la vie, cette philosophie affaiblissant l’attachement à l’existence. 11 portait aussi au suicide par devoir, cette philosophie commandant de se donner la mort dans certains cas. Le suicide stoïque a été fort rare.
La philosophie de Zénon avait un bon et un mauvais côté: elle réunissait à une morale sévère, fondée sur la notion de la justice et du devoir, un mépris outré pour les plaisirs même licites, pour la douleur et pour la vie. Elle porta si loin ce mépris, qu’elle érigea le suicide en principe: Mori licet cuivivere rumplacet. Cette philosophie faisait une loi de résister à ses passions, à ses penchants, de supporter tous les maux avec patience; mais lorsqu’on était fatigué de souffrir et decombattre, lorsqu’on craignait de succomber à une tentation et de ternir la pureté de son amo, on devait éviter ce malheur par le suicide.
Ce précepte du sacrifice do sa vie plutôt que de céder au mal, précepte qui parait beau de prime abord, est cependant, tel qu'il ost donné ici, contraire à la morale, parce qu'il conseille la mort et non une lutte à outrance contre le mal. Le stoïcien obéissant à ce précepte ressemble à un soldat qui, pour ne pas se donner la peine • le lutter, se tuerait, au lieu de combattre et de défendre son drapeau tant qu’il peut le faire.
Pour rendre le suicide facilement exécutable . Zénon
affaiblissait le plus possible le lien si puissant qui attache 1 homme à 1 existence, le sentiment de l’amour de la vie, en commandant de mépriser celle-ci. D’après lui, l’homme devait mourir avec indifférence. Ceux qui réussirent à étouffer parce mépris de la vie l’attachement à l’existence, n’eurent aucun combat à livrer devant le simple désir de se donner la mort, puisque l’attachement à la vie avait été effacé dans leur cœur. Le sens moral no s’opposait pas non plus à ce désir , puisquo , par suite de la perversion que lui avaient fait subir les préceptes do Zénon, ce sentiment autorisait et commandait lui-même le suicide. Ce philosophe ne so borna pas à donner le précepte du mépris de sa vie, il l’appuya par l’exemple. S’étant blessé au doigt en faisant une chute, il demande à la terre si elle réclame son corps, et il se tue sur-le-champ, voulant prouver par là qu’au premier signal il était prêt à quitter la vie. Il se délivrait ainsi sans efforts et sans lutte d’un bien qu’il considérait comme un fardeau pénible et dangereux à porter.
Le suicide stoïque a dû être fort rare, car un instinct aussi énergique que celui qui attache à la vie me semble ne pouvoir être affaibli , annihilé , que par une passion violente. Cependant la philosophie de Zénon a dû favoriser considérablement le suicide chez ses adhérents, lorsqu’ils se sont trouvés dans des passes douloureuses. Leur chagrin n’avait pas besoin d’être vif pour que ces individus fussent engagés à s’y soustraire par la mort, puisque leur morale les autorisait à se tuer , et puisque l’attachement à la vie était affaibli par un mépris que commandait leur morale.
La mort de Caton d’Utique, regardée comme celle d’un
stoïcien, ne me paraît pas être telle. D’après la relation qu’en donne Plutarque, elle semble être le résultat de l'exaltation passionnée de l’orgueil. Caton ne pouvant se résoudre à supporter la domination ambitieuse de César, la vie lui devient un supplice. La passion qui l'entraîne à la mort est si forte qu’il ne peut la cacher, et que les supplications de son fils et de ses amis restent sans effet sur lui. Ne trouvant pas son épée qu’on avait cachée, il en est vivement irrité et il en devient furieux ; il frappe du poing son esclave, le meurtrit, et il se fait mal à lui-même. On est obligé de lui rendre son arme. Alors il laisse exhaler sa joie en disant: Maintenant, je suis à moi ! Ce qui doit être traduit avec plus de vérité par : Maintenant je suis tout à la passion qui me domine, j’ai le pouvoir de faire ce que je désire. — Mais on peut faire ce qu’on désire, ce qu’on veut, sans être moralement libre.
L’ indifférence à l’égard de la vie a pu résulter d’autres causes que les systèmes philosophiques, et favoriser le suicide. Le spectacle fréquent de la mort a 4m familiariser assez l’homme avec la pensée de mourir, pour qu’il l’ait adoptée avec indifférence. Pendant la Terreur, plusieurs personnes se sont livrées spontanément au tribunal révolutionnaire, pour suivre la destinée de personnes aimées. La guillotine devenait alors un instrument de suicide, selon l’expression de M. Des Étangs.
ARTICLE XIII. — De la question du courage dans le suicide.
Le courage, de môme que la lâcheté, ne peuvent exister qu’à l’occasion d’un acte qui est pénible et que l’on craint, mais que l’on se sent obligé d’accomplir par devoir, c’est-à-dire, qu’à l’occasion d’un acte déterminé par le libre arbitre, laire cet acte en surmontant sa répugnance, c’est être courageux; ne pas le faire quand ou le peut, quoique l’on sente que le devoir 1 exige, c est être lâche. Il n y a donc ni lâcheté ni courage dans les suicides
qui ne *ont point décidés par le libre arbitre, puisque le sentiment du devoir n est pas intervenu dans la décision ; et il y a du courage dans les suicides décidés par le libre arbitre, lorsque le sacrifice de la vie , inspiré par le devoir de sauver ses semblables, a été résolu malgré la répugnance à mourir,
Le courage consiste à surmonter une répugnance, à remporter une victoire pénible sur soi-même, on faisaut une action que l’on se sent obligé d’exécuter. La question du courage dans le suicide a été appréciée de la manière la plus opposée par les philosophes et par les moralistes. Les uns ont considéré cet acte comme courageux, et les autrescomme entaché de lâcheté. Chacun a jugé les suicidés d’après ses propres sentiments, au lieu de baser son appréciation sur l’analyse des divers états psychiques dans lesquels se sont trouvés ces malheureux. Celui qui lient fortement à la vie dans le moment où il a à porter son jugement, considère le suicide comme un acte de courage, et jugeant du particulier au général, il décide que tous les suicidés sans exception ont fait, en se tuant, un acte de courage; celui qui a des sentiments moraux très-énergiques, et qui, à l’abri de toute passion, sent que le devoir de l’homme est de tout souffrir plutôt que de se tuer, compare le suicide à une désertion, et le considère comme lâcheté. Cette manière de juger les actes d’autrui d’après les sentiments que l’on éprouve soimême actuellement, est tellement une cause d’erreur , que la même personne, suivant les dispositions d’esprit où elle s’est trouvée, a pu envisager le suicide sous des points de vue tout à fait différents, et cela avec une entière bonne foi.
S’abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s’ g soustraire, c’est abandonner le champ de bataille avant
d'avoir vaincu : tel est l’ordre du jour que Bonaparte, premier consul, publia pour arrêter, par l’excitation du sentiment de l’honneur, les suicides que la contagion multipliait dans son armée. Eh bien! celui qui considérait alors le suicide comme une lâcheté, a tenté deux fois de se donner la mort dans des circonstances où certainement il ne considérait pas cet acte comme celui d’un lâche, car cette pensée l’en eût indubitablement détourné. Rapportons ces deux tentatives d’après M. Des Etangs. Bonaparte, alors officier d’artillerie, privé do ses appointements par le mauvais vouloir d’un supérieur, était désespéré de 11e pouvoir soulager sa mère et ses sœurs, qui étaient sans ressources à Marseille , exposées aux humiliations de toute sorte, lise trouvait, d’après ses propres expressions , dans une de ces situations qui rendent la vie un fardeau trop lourd. La rencontre fortuite de Demasis, sou ancien camarade, qui lui remit 30 000 francs au moment où il allait se jeter dans la Seine, le sauva et l'empêcha d’accomplir son projet en mettant fin à ses angoisses. La deuxième tentative eut lieu le 14 avril 1814 à Fontainebleau, après une discussion des plus pénibles avec ses généraux, à l’occasion de son abdication. Cette lutte l’avait jeté dans un découragement extrême : «Je pris le parti, dit Napoléon, de mettre fin à une vie qui n’était plus utile à la France. Pourquoi tant souffrir, me dis-je alors, et qui sait si ma mort ne placerait pas la couronne sur la tête de mon fils? La France serait sauvée. Je n’hésitai pas; je sautai àbas de mon lit, et délayant un poison que je portais avec moi depuis la retraite de Russie et préparé dans la crainte d’être enlevé par les Cosaques, je le bus avec une sorte de bonheur. Mais le temps lui avait ôté sa force; d’atroces douleurs
m arrachèrent quelques gémissements qui furent entendus, des secours m’arivèrent. Dieu ne voulut pas que je mourusse encore. . . Sainte-Hélène était dans ma destinée. «Vers la fin de sa carrière, il s’exprimait ainsi en parlant du suicide : « J ai reconnu la vérité de la maxime qui dit que l’homme montre plus de vrai courage en supportant les calamités et en résistant dans les malheurs qui lui arrivent, qu'il n’en montre en mettant fin à sa vie.» Il est certain que celui qui, accablé de malheurs, repousse le désir de se détruire, montre un véritable courage. Mais s’il peut repousser ce désir, c’est qu’il éprouve les sentiments nécessaires pour pouvoir le combattre. Or ceux qui sont portés à se donner la mort ne sont pas toujours dans ce cas. Beaucoup d’entre eux n’éprouvent plus ces sentiments dans les moments d’angoisses où ils décident et où ils exécutent le suicide. C’est alors que l’on voit les hommes les plus courageux, les plus fortement trempés, et qui ont condamné le suicide, succomber à la passion de quitter la vie à la suite de grandes infortunes. Ces personnes ne se trouvent plus alors dans les conditions où elles étaient lorsqu’elles désapprouvaient le suicide; elles sont dans l’état passionné où tout les entraîne et où aucun sentiment moral ne les retient plus. Cet état passionné est évident chez Napoléon Ier, d’après ses propres paroles: Je n’hésitai pas , dit-il, je sautai alors au bas de mon lit, et je bus le poison avec une sorte de bonheur. Or, pour ne pas hésiter à commettre un acte aussi grave, et pour éprouver du bonheur par son accomplissement, il faut que tous les éléments instinctifs de la personne la poussent à exécuter cet acte, et qu’aucun d’eux ne l’en détourne; il faut, en un mot, que cette personne soit mise dans l’état passionné par le désir de mou-
rir. Aussi Napoléon Ier a bien pu juger par lui-même qu’il n’avait point fait preuve de courage pour un tel suicide, n’ayant été dans le cas ni de combattre ni de vaincre une opposition instinctive pour exécuter cet acte. Mais ceux qui se tuent après une lutte pénible, pour obéir à de nobles sentiments qui leur font sentir le devoir de sacrifier leur vie, ceux-là, dis-je, font réellement preuve de courage en se suicidant. On a donc eu tort de généraliser ces formules: Le suicide est un acte de courage; le suicide est un acte de lâcheté.
La première proposition est toujours vraie dans le suicide libre, où l’homme est obligé de vaincre de grandes répugnances pour accomplir un acte jugé par ses sentiments comme un devoir généreux à remplir envers des parents, des amis, la patrie. Si I on songe aux angoisses qui ont dû précéder la détermination de cet homme, on sera obligé de convenir qu’en accomplissant ce suicide il a fait preuve de courage, et de reconnaître la justesse des paroles suivantes do M. de Sacy: « Si le christianisme, au point de vue le plus élevé, condamne absolument le suicide, après le courage de garder la vie pour obéir à Dieu, il faut reconnaître qu’il n’y en a pas de plus grand que celui de la quitter volontairement pour ne pas se souiller d’une bassesse. »
Les suicidos non libres, c’est-à-dire ceux qui sont exécutés, sous l'inlluence de l’état passionné, par le désespoir ou 1 ennui, et ceux qui sont décidés par nécessité, sous 1 influence d impossibilités instinctives personnelles, ne peuvent pas être considérés comme des actes de courage, cela va sans dire ; mais ils ne peuvent pas non plus être
<li' lâcheté. La lâcheté consiste à abandonner ou m.
à ne soutenir que faiblement une cause que l’on sent devoir défendre, alors que l ’on possède les moyens de le faire. Elle ne peut donc s’appliquer au suicide qui est exécuté sous l’influence de l’état passionné, puisque l’homme, dans cet état psychique, ne se sent point obligé de repousser son désir de suicide, puisque le devoir de vivre n’est point présent à son esprit. Elle ne peut s’appliquer non plus au suicide qui est exécuté par impossibilité instinctive de supporter l’existence, puisque rhonunen’apas alorsles moyens suffisants pour repousser le suicide. Dans ces deux cas, où le suicide n’est pas libre, il n’y a donc ni courage ni lâcheté ; le courage et la lâcheté ne pouvant coïncider qu’avec l’exercice du libre arbitre.
Dans le suicide stoïque il n’v a pas de lâcheté, puisque, pour le stoïcien, cet acte est non-seulement permis, mais encore devient un devoir moral. Il n’y a pas non plus de courage, puisque, les principes de cette philosophie ayant annihilé en partie les sentiments moraux qui font opposition à cet acte, on n’a, pour se donner la mort, à combattre et a vaincre aucune résistance.
On attribue souvent à la lâcheté des décisions déterminées par une crainte passionnée à laquelle sont en proie certains individus, crainte qui est une faiblesse instinctive naturelle. Le mot lâcheté, n’étant réellement applicable qu a certains actes déshonorants voulus parle libre arbitre, ne convient point aux décisions dont nous parlons ici. Les craintes passionnées diffèrent selon les individus. Tel, par exemple, qui est courageux sur le champ de bataille, no peut prendre la parole en public, ni se résoudre à faire des démarcheslicites, mais qui froissentson amour-propre , dans le but d’obtenir un emploi, des secours pécuniaires,
Tel autre peut se suicider, mais il ne pourra jamais se battre en duel, ou opposer une résistance énergique dans un combat. Le Chinois se suicide très-facilement, le sentiment qui attache à la vie étant peu développé chez lui. Il fuit cependant bientôt devant l’ennemi, parce qu’il est sans force de résistance. On dit qu’il est lâche ; c’est une erreur : il est faible, il no peut pas faire que ce que sa nature instinctive ne lui permet pas de faire. La lâcheté n’est réelle que lorsque, ayant le pouvoir de résister, et étant éclairé par le sens moral, on cède après un choix délibéré entre le bien et le mal.
Nous terminerons cette étude psychologique sur le suicide en citant une observation qui démontre que, suivant la nature instinctive de l’homme, les mêmes causes peuvent l’impressionner diversement et produire sur lui les effets les plus opposés. Le spectacle des malheureux suicidés exposés nus et en putréfaction sur les dalles de la morgue, est à coup sûr celui qui est le plus capable d’exciter une vive répulsion contre le suicide. Eh bien ! dans le cas suivant, cette triste vuea produit un effet contraire.
I)..., soldat, âgé de 20 ans, se promenant avec un camarade, entre dans la morgue. Il voyait pour la première fois ce funesto établissement. Il ressentit, à l’aspect des cadavres exposés, une impression tellement vive, qu’il fut contraint de se retirer ; son camarade le suivit. En passant sur le pont Saint-Michel, D... paraissait en proie à une grande exaltation et tenta de se précipiter dans la Seine; mais au moment où il enjambaitle parapet, il fut retenu par son compagnon , qui engagea avec lui une lutte violente pour le retenir. Conduit devant le commissaire de police, il déclara que les mauvais traitements
exercés par son père sur sa mère, qu’il aimait beaucoup, l’avaient poussé à quitter la vie, et que la vue de la morgue et des cadavres avait achevé de le décider à se donner la mort. Singulier effet de l’instinct d’imitation , ou plutôt de la contagion morale !
Maigre les faits nombreux qui prouvent que l’on ne doit point juger les pensées d’un homme et les mobiles de ses actions d’après les sentiments d’un autre homme, et par conséquent d’après les siens propres, cette faute est cependant journellement commise , et elle est la cause de fréquentes erreurs d’appréciation.