‹ Psychologie naturelle (volume 2)Chapitre 15 sur 23 · RÉSUMÉ DE L'OUVRAGE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DE L'OUVRAGE

En terminant ce travail, j’ai pensé qu’il était convenable de présenter en abrégé les principales idées qui y sont émises, et de récapituler les matières qui y sont traitées. Lorsqu’on préconise des connaissances nouvelles qui battent en brèche des idées erronées ayant joui jusqu’alors de la confiance générale, il vaut mieux, en se répétant, pécher par excès de clarté, que courir le risque de n'avoir pas été parfaitement compris.

Le titre de psychologie naturelle que j’ai donné à mon livre se justifie à chaque page. La psychologie , c’est-àdire la science des facultés de l’esprit et de leurs manifestations diverses, ne doit pas sortir de l’étude de la nature, et c’dst dans ces limites que je me suis constamment maintenu. Quoique spiritualiste, j’ai laissé de côté toutes les questions métaphysiques, puisqu’elles ne ressortissent point du domaine de l’observation, des sciences naturelles.

Les facultés psychiques sont do deux espèces différentes : les facultés intellectuelles et les facultés morales.

Les facultés intellectuelles sont au nombre de trois : la perception, qui reçoit, au moyen des sens, la connaissance du monde extérieur; la mémoire, qui retient les connais-

sauces qui arrivent à l’esprit de diverses manières. Ces deux facultés sont d’un ordre inférieur. Enfin la faculté rê/lective, la faculté de penser, de réfléchir, de suivre et il enchaîner des idées, faculté supérieure dont l’expression la plus élevée est le raisonnement.

J ai donné le nom de facultés instinctives aux facultés morales, parce qu’elles manifestent spontanément, instinctivement les aspirations naturelles, les besoins de l’âme, •l’ai exposé le but pour lequel chacune de ces facultés a été donnée à l’homme ; et commo elles varient considérablement chez les différents individus appartenant à l'humanité, je les ai présentées dans les trois circonstances physiologiques suivantes : les sexes, les âges, les races. Dans cette partie de l’ouvrage, qui nous offre un spécimen do psychologie comparée, on rencontre une étude fort intéressante pour nous autres Français, non-seulement au point de vue scientifique, mais encore au point de vue pratique : l’étude de la naturo instinctive des races indigènes qui peuplent le nord de l’Afrique.

La faculté morale appelée sens moral forme le sujet d’un chapitre particulier, à cause de son importance. Tandis que toutes les autres facultés instinctives nous engagent à agir par l’espérance d’un plaisir, d’une satisfaction, par un intérêt quelconque à sauvegarder; tandis que d’après ces sentiments le bien est représenté par un plaisir et le mal par uno peine, le sens moral , dont la fonction est de nous faire connaître par la conscience le bien moral et le mal moral, nous engage à accomplir ce bien et à repousser ce mal, non-seulement par une satisfaction, motif égoïste, mais encore par devoir, par l’obligation ressentie

par la conscience d’accomplir le bien, malgré la peine que nous pouvons éprouver en l'accomplissant, motif moral. Cette différence qui existe entre les motifs d’action inspirés par les sentiments à satisfaction égoïste, motifs basés sur un plaisir, et les motifs d’action inspirés par le sens moral seul, motifs basés sur le devoir, sur l’obligation morale, est importante au plus haut degré. Si cette distinction a été faite par quelques philosophes, aucun d’eux n’en a tiré les conséquences que j'en ai déduites, et qui m’ont permis de résoudre la question si controversée, même de nos jours, du libre arbitre.

Les philosophes et les moralistes ont souvent parlé de l’aveuglement de l’homme par ses passions ; mais nous ne trouvons la véritable cause de cet aveuglement que dans la psychologie naturelle. Tous l’ont attribué à tort à la violence des passions. En partant du principe suivant, établi parles lois naturelles, que rien n’a autant de puissance sur l’esprit que sa manière de sentir, que ce que lui inspirent ses éléments instinctifs, il s’ensuit que lorsque l’homme éprouve une passion, il ne peut connaître, sentir ce qu’il y a d’absurde, de faux, de pervers dans les inspirations de cetto passion, que s’il éprouve en même temps les facultés morales qui en font sentir la nature absurde, fausse, perverse. Les inspirations de ces facultés morales sont le flambeau qui éclaire l’esprit à cet égard , et qui rend l homme raisonnable vis-à-vis de ses passions. Si celui-ci n’éprouve pas ces facultés morales, soit parce quelles sont annihilées, étouffées par le fait de la vivacité de ses passions, soit parce que la nature, qui a créé des anomalies aussi bien dans 1 ordre moral que dans l’ordre physique

et dans l’ordre intellectuel, lui a refusé ces facultés morales, il ne sent point la perversité, l’irrationalité des inspirations de ces passions, il est complètement aveuglé à leur égard. Ce n’est donc pas le fait de la violence des passions qui aveugle l’homme, c’est l’absence dans son esprit de toute opposition morale aux inspirations de ses passions ; et cet aveuglement est tout à fait involontaire. L’homme ainsi aveuglé croit vraies, rationnelles et bonnes ces inspirations, parce qu’elles représentent toute sa manière actuelle de sentir, et parce que ses facultés réflectives fonctionnent exclusivement sous l’influence do ces mêmes inspirations. En effet, d’après une loi naturelle dont j’ai démontré l’existence, loi qui soumet l’exercice des facultés réflectives aux facultés instinctives, lorsque ces deux ordres de facultés fonctionnent simultanément , l’homme ne pense, no réfléchit, ne raisonne que dans le sens des sentiments qu’il éprouve ; et en réalité il ne peut pas penser conformément aux facultés morales , aux sentiments qui ne sont point présents dans son esprit.

La raison a été représentée jusqu’à ce jour comme une faculté particulière supérieure possédée par tout être humain sain de corps , et qui a atteint un certain âge appelé l’âge de raison. Telle n’est point la manière dont elle doit être interprétée. La raison consiste, non pas dans une faculté particulière, mais dans les connaissances que l’homme a acquises au moyen de ses facultés intellectuelles et morales. Avec ces connaissances, l’homme est éclairé , il possède la raison , c’est-à-dire la vérité et la morale , les deux lumières de l’esprit. Sans ces connaissances , l’homme est dans les ténèbres , il ne possède pas

la vérité , il est plongé dans l’erreur et l'ignorance; il n’a pas la connaissance de ce qu’il doit faire pour se conduire raisonnablement , sagement : il ne possède pas la raison. Bien qu’il soit doué des facultés qui procurent la vérité et la morale , il n’est point raisonnable si , faute de culture, ces facultés ne lui ont pas donné les connaissances qui sont de leur ressort. Avec ces facultés seules, il n’a que les moyens d’acquérir la raison , mais il ne possède pas la raison elle-même. Comme il y a deux ordres de facultés psychiques , les facultés intellectuelles et les facultés morales, il y a deux espèces de raison, la raison intellectuelle et la raison morale. La première raison consiste dans la connaissance des choses de la nature ; elle procure à lhomme la vérité, elle le rend instruit, savant. La seconde raison consiste dans la connaissance de ce que l’homme doit faire pour se conduire convenablement, sagement, moralement ; elle fait l’homme moral et de bon sens. Cette seconde raison , la plus nécessaire , est suffisante pour qualifier l’homme de raisonnable, elle seule le rend responsable de ses actes. Chaque faculté instinctive éclairant partiellement l’homme, il s’ensuit que la raison morale générale est composée des diverses connaissances morales réunies. Or, si une ou plusieurs facultés instinctives manquent, les connaissances qu’elles doivent donner manquant aussi , la raison , au lieu d’être entière, sera partielle ; si ces facultés instinctives sont incomplètes, imparfaites, la raison sera incomplète, relative; enfin, si ces facultés sont momentanément étouffées par quelque passion , la raison qu’elles procurent fera momentanément défaut.

Le chapitre qui est consacré au libre arbitre est sans contredit le plus important de l’ouvrage, celui sur lequel tout repose, et d’où partent les conséquences pratiques les plus importantes. Do tout temps on a parlé du libre arbitre : les uns en ont parlé pour l’admettre comme le seul principe de nos volontés, les autres pour en nier l’existence , et tous en ont parlé sans se rendre un compte exact de sa nature, de ce en quoi il consiste. C’est en vain que l’on chercherait une bonne définition de ce pouvoir dans les auteurs. Les plus illustres philosophes ont même renoncé à en donner une. Prenant le libre arbitre poulie pouvoir de faire ce qu’on désire , pouvoir que possède tout être qui n’est pas empêché par autrui de faire ce qu’il désire , ils ont dit quo le libre arbitre se sent , mais ne se définit point. Or, dans les sciences, il n’y a que ce que l’on ne conçoit pas d’uno manièro claire et précise (pii ne peut se définir. J’ai donc commencé par où il fallait commencer, par exposer ce qu’il faut entendre par libre arbitre. Si cette faculté consiste à pouvoir se déterminer, à vouloir , toute volonté n’émane cependant pas du libre arbitre; et pour comprendre que le libro arbitre n’est pas le principe de toutes nos volontés , il faut remonter à la nature même des choses , c’est-à-dire aux lois naturelles auxquelles l’esprit est soumis Lorsque nous éprouvons des désirs opposés, et qu’aucun de ces désirs n’est appuyé parle sentiment du devoir, l’observation démontre que nous voulons toujours ce qui nous plaît le plus , ce que nous désirons le plus. Serait-il possible que dans ce cas l’homme se décidât pour ce qu’il désire le moins? Non , car s’il se décidait pour ce parti, il voudrait, sans raison aucune, se faire de la peine , ce qui n’est point dans la

nature de l'homme. Et si, dans une sorte de défi, l’homme fait , pour le gagner, ce qu’il désire le moins, c’est qu'il désire davantage gagner ce défi que faire ce qui auparavant lui plaisait le plus. Or si , dans tous lés cas où la morale n’est pas intéressée et où n’intervient pas le sentiment du devoir, l’homme se décide toujours en faveur de son désir le plus grand, quand il le peut, bien entendu, il est évident que cette décision est réglée par une loi naturelle, la loi de l’intérêt, et qu’elle est voulue et prise, non par le libre arbitre , mais seulement par le désir le plus grand. .Mais, que la morale soit intéressée dans les partis en présence, le sentiment du devoir intervient alors pour faire sentir que l’on doit fairo le bien et repousser le mal. Dès-lors le désir le plus grand ne fixe plus naturellement la décision, parce qu’il se présente une raison , un motif pour cela. Cette raison est l’obligation ressentie pur la conscience de no pas faire le mal. Entre son désir de faire le mal et l’obligation ressentie de ne pas le faire , l’homme est réellement dans les conditions pour choisir librement , pour ne plus vouloir invariablement ce que demande son désir le plus grand ; il peut choisir le mal parce qu’il lo désire, et il peut choisir de ne pas l’accomplir parce qu’il en sent l’obligation : il est donc l’arbitre libre de sa décision, et il ne l’est que dans cette circonstance. Ce libre arbitre n étant appelé à décider que dans le cas où le bien moral est intéressé , que dans le cas où intervient le sentiment du devoir, ne réside donc que dans la liberté morale, et non dans les autres libertés qui sont seulement la faculté de faire ce qu’on désire, quand on n’en est pas empêché par autrui, faculté que tous les philosophes ont prise pour le libre arbitre. Faire ce qu’on dé-

sire par la raison qu’on le désire, faire ce qu’on désire le plus par la raison qu’on le désire le plus, n’a rien de libre, puisque ni nos désirs ni leur puissance no dépendent de nous, leur manifestation et le degré do leur force étant tout à fait indépendants do notre volonté.

Ceci établi, les conditions nécessaires à l’existence du libre arbitre se déduisent comme des conséquences nécessaires. La première condition, c’est que l’homme possède le sens moral et par conséquent le sentiment du devoir moral. La seconde condition, c’ost qu’il possède la faculté réllectivo et qu’il l’emploie à délibérer sur les partis entre lesquels il peut également choisir, possibilité qui n’a lieu, nous venons do le voir, que dans le cas où l’homme porté au mal par un désir est détourné do l’accomplir par le sentiment du devoir. C’est dans ce cas seulement que la faculté réllectivo est employée à une délibération réelle, parce que c’est seulement dans ce casque l’homme a des motifs pour se décider soit en faveur de l'un, soit en faveur de l’autre parti. Dans toutes les circonstances où n’intervient pas le sentiment du devoir, la réflexion n’est pas employée en effet à une délibération, et par conséquent n’est point un élément de libre arbitre. Si l’on étudie ce à quoi elle s’occupe alors, on voit que c’est : 1° à créer des motifs en faveur des divers désirs éprouvés ; 2° h rechercher, en cas de doute, les désirs dont l’accomplissement promet le plus de satisfaction; 3° à combiner les moyens de favoriser l’accomplissement de ce désir; tous actes rétlectifs qui n’ont aucun rapport avec une délibération véritable entre divers partis. Cette analyse des divers actes delà réflexion avant la décision, dans le cas présent, est fort importante : elle démontre que toute réflexion, que

toute préméditation n'est pas une délibération, n’est pas un élément de libre arbitre.

Tout homme qui est doué du sentiment du devoir et qui peut délibérer sur le bien et sur le mal, pouvant librement choisir entre eux, puisqu’il a tout ce qu’il faut pour faire ce choix, possède le libre arbitre. Ce pouvoir n’est donc point une faculté primitive, comme le sont les facultés intellectuelles et les facultés instinctives; il est la conséquence de la réunion de la faculté morale la plus noble et de la faculté intellectuelle la plus élevée.

Le libre arbitre n’étant appelé par les lois naturelles à décider que dans certains cas, mémo chez l’homme qui possède les deux conditions nécessaires à l’existence de ce pouvoir, il doit y avoir des conditions nécessaires à son exercice. Ces conditions sont : 1° que le sentiment du devoir intervienne dans la délibération ; 2° que les partis entre lesquels l’homme a à choisir représentent ses propres désirs; ou bien, si ces partis sont imposés par autrui ou par les circonstances, qu’un do ces partis ne répugne pas invinciblement à l’individu, car il n’est pas dans la naturo de l’homme de pouvoir jamais choisir ce que repoussent invinciblement ses éléments instinctifs. 11 choisira donc forcément l’autre parti, s’il ne peut éviter l’un ou l’autre do ces partis.

Les conditions nécessaires à l’existence et à l’exercice du libre arbitre étant solidement établies, il m’a été facile de donner une définition exacte de ce pouvoir. Voici cette définition : Le libre arbitre ou liberté morale est le pouvoir qui décide entre le bien et le mal, après une délibération éclairée par le sentiment du devoir. La question du

libre arbitre étant ainsi résolue par les lois naturelles, par la méthode scientifique, on ne peut plus élever de doute sur l’existence de ce pouvoir; mais on est également obligé d’admettre que ce pouvoir n’existe et n’entre en exercice que conditionnellement, et que ce n’est pas lui qui préside à toutes les décisions do l’homme. Lorsque la volonté n’est pas son expression, c’est le désir qui la dicte. Or une décision dictée par un désir n’a rien de libre, puisque le désir est la manifestation naturelle du besoin de satisfaction inhérent à tout élément instinctif que donne la nature et que l’on subit involontairement.

Après avoir donné un aperçu sur les fonctions du système nerveux, j’ai traité des actes automatiques, c’est-àdire des actes accomplis par la puissance des centres nerveux automatiques, avec ou sans la participation du moi, do l’esprit; j’ai exposé les phénomènes physiologiques et psychiques du sommeil et de l’anesthésie. Cette étude, intéressante autant pour le physiologiste que poulie psychologue, sert d’introduction à une explication du somnambulisme, de l’extase et de la léthargie, explication uniquement basée sur les données les plus positives de la physiologie du système nerveux.

l'ne immense lacune existait en psychologie; cette lacune vient d’être comblée. Si les philosophes se sont occupés des manifestations normales de l’esprit, ils ont à peu près laissé de côté ses manifestations anomales. S’ils ont porté leur attention sur l’homme raisonnable, ils ont négligé l’étude de l’homme déraisonnable, atteint de folie.

Quelques-uns ont bien cherché à expliquer en quoi consiste. ;iu point de vue psychique, la folie chez le malade, mais ils n'y ont pas réussi, et cette question encore pendante me parait avoir été complètement résolue dans cet ouvrage. Aucun physiologiste ne s’est occupé de la folie chez l’homme en santé. Si la raison a un caractère psychologique défini, il doit eu être de même de la folie, et c’est ce que j’ai démontré. La raison étant le flambeau qui éclaire l’esprit, la folie est l’aveuglement involontaire de l'esprit par les passions qui inspirent des idées fausses, absurdes, immorales, aveuglement causé par l'absence de toute opposition de la part des sentiments rationnels, moraux , contre ces idées. Ces idées irrationnelles sont l’objet de la folie; mais ce qui constitue réellement la folie, c'est l’absence d’opposition morale, de raison, de lumière éclairant l’esprit, absence qui produit l’aveuglement de celui-ci.

Après avoir traité des hallucinations et après avoir donné une explication physiologique de ce phénomène psychosensoriel . j’ai exposé les caractères psychiques des diverses formes de la folie pathologique, de la monomanie ou folie instinctive et raisonnante, de la manie, de la démence et de l’idiotie. J ai étudié également au point de vue psychologique les épileptiques et les hystériques.

Vient ensuite la partie la plus intéressante de l’ouvrage, et la plus importante par son développement, celle qui truite de l’état psychique des criminels. Une étude longue et consciencieuse, faite dans les comptes-rendus des procès criminels donnés par la Gazette des tribunaux , depuis 1 825 jusqu à nos jours, m’a démontré que les grands malfai-

teurssont dépourvus des nobles sentiments del’humanité, et surtout du sens moral, faculté qui est le principe de la raison inorale supérieure, de la conscience morale et du libre arbitre. Privé du sentiment du devoir et du libre arbitre, le criminel, soumis à la loi de l’intérêt, ne décide ses actes que par ses désirs les plus grands, désirs qui sont la manifestation involontaire des éléments instinctifs pervers qu’il a reçus de la nature. Or lorsque, poussé par ses désirs pervers, il désire plus faire le mal que ne pas le commettre d’après les inspirations de ses sentiments d’intérêt bien entendu, il commet inévitablement cernai. Si, dépourvu de sens moral, le criminel est dépourvu de libre arbitre et se décide inévitablement par son désir le plus grand, il s’ensuit qu’il n'est pas moralement responsable de ses actes odieux ; cette conséquence est rigoureuse. Le point important était donc de prouver que le criminel est réellement dépourvu de sens moral. C’est ce que j’ai fait dans l’étude clinique d’un grand nombre de criminels. Cette étude , qui présente l’analyse de l’état psychique de plusieurs malfaiteurs de renom, doit être considérée seulement comme un guide dans l’étude des criminels. En continuant cette étudodans les comptesrendus des procès de cour d’assises publiés journellement, chacun pourra se convaincre que tous les grands criminels sont totalement dépourvus de sens moral. Cetteanomalie psychique se prouve : 1° par l’absence do réprobation morale avant le crime ; 2° par l’absence de remords après. J’ai eu soin de faire comprendre qu’il ne faut pas confondre les regrets égoïstes que fait éprouver le froissement des sentiments d’intérêt bien entendu, regrets que manifestent les criminels qui sont menacés des châtiments

et surtout du dernier supplice, avec le remords, avec le froissement du sens moral après un acte que réprouve ce sentiment. Deux caractères psychiques se rencontrent constamment chez les grands criminels : la perversité qui donne l’idée et le désir du crime, et l’insensibilité morale, c’est-à-dire l’absence du sens moral ainsi que d’autres sentiments moraux élevés. Ces deux conditions sont nécessaires pour commettre le crime. En effet, pour que cet acte odieux, repoussant, soit possible, il faut non-seulement avoir le désir de le commettre, mais il faut encore ne pas le réprouver par la conscience; c’est cette dernière condition, l’insensibilité morale, qui fait le criminel et qui le rend moralement irresponsable.

Cette suite d’idées no s’est point présentée à mon esprit dans l’ordre précédent; je n’ai point cherché d’abord en quoi consistent la raison et le libre arbitre, poursavoir ensuite si les criminels en étaient doués. C’est par une marche inverse, et qui prouve bien l’absence de toute idée préconçuo de ma part, que je suis arrivé à ces découvertes psychologiques. En lisant les comptes-rendus des procès de cour d’assises, j’ai été frappé do l’insensibilité morale manifestée par tous les grands criminels. Cette anomalie instinctive étant constante chez eux, j’ai jugé qu’elle était une condition essentielle pour pouvoir commettre les grands crimes ; et en réalité tout homme doué de conscience morale sent que ces actes monstrueux lui sont impossibles. J'ai été alors amené à étudier quelle pouvait être l’intluence de l’insensibilité morale sur la raison et sur le libre arbitre ; et ayant reconnu que le sens moral était le principe, l’élément essentiel de ces deux pouvoirs, j’ai été obligé de conclure que l’insensibilité

morale privait l'homme de la raison morale, du libre arbitre, et rendait le criminel aussi responsable de ses méfaits que l’aliéné malade.

Devant la grave anomalie morale dont les grands criminels sont affectés, ce ne sont plus des punitions qui leur conviennent, mais un traitement moral. Après avoir fait la critique des divers châtiments auxquels les criminels ont été soumis jusqu’à ce jour, châtiments qui n’ont aucune action préventive et qui aggravent le mal moral de ces êtres moralement incomplets, j’ai tracé les bases d’un traitement moral ; je n’ai donc pas détruit sans reconstruire sur de meilleures assises. Tous les moyens que j ai proposés, moyens essentiellement rationnels et demandés par la psychologie naturelle ou scientifique , ont été déjà sanctionnés par l’expérience. Ces moyens ont été employés chez les enfants et partiellement chez les adultes , et les heureux résultats qu’on en a obtenus sont on ne peut plus incontestables. J’ai prouvé que je n’étais point un utopiste aveuglé par une belle passion en faveur des criminels. Deux buts ont été constamment présents à ma pensée dans le traitement que je propose : soustraire des idiots en moralité à des châtiments cruels qui rendent pires ces malheureux; les améliorer autant que faire se peut, pour ne les rendre à la société que capables de se bien conduire et de ne plus la troubler; sauvegarder les. intérêts de lu société, gravement compromis par le traitement absurde et dangereux que l’on a fait subir jusqu’à ce jour aux criminels.

Considérer les criminels comme moralement fous, et par conséquent irresponsables des actes monstrueux qu ils commettent, n’est point une idée nouvelle; mais ce qui

est tout à fait nouveau, c’est d'avoir établi les caractères psychologiques de la raison et de la folie, du libre arbitre et de l’esclavage de l’esprit par les passions; c’est d’avoir fourni la preuve que les criminels ne possèdent ni la raison morale, ni le libre arbitre, et qu’ils sont esclaves involontaires de leurs désirs immoraux lorsque ces désirs ont plus de puissance sur leur esprit que les inspirations de leurs sentiments d’intérêt bien entendu; enfin, c'est d’avoir démontré scientifiquement que les criminels appartiennent à la psychologie anomale. Ce n’est donc qu’avec des arguments également scientifiques que mes contradicteurs devront me combattre. Des objections puisées à toute autre source seraient de nulle valeur dans un débat qui ne doit être vidé que sur le terrain de la science.

N’est-il pas consolant, pour l’honneur de l’humanité, de posséder la preuve que les lois morales ne sont gravement violées, par le crime, que par des individus qui ne possèdent pus ces lois dans leur conscience, et de savoir que ce sont seulement des actes d’une perversité secondaire et ne répugnant pas invinciblement à la conscience, morale, qui peuvent être voulus par le libre arbitre?

Les connaissances psychologiques nouvelles émises dans cet ouvrage ne portent aucune atteinte aux principes éternels de la morale et de la justice, que Dieu a mis dans nos cœurs. Aux individus privés de la raison et du libre arbitre, il faut, d’après ces principes, un traitement moral, et non des punitions. Aux individus doués de raison et de libre arbitre, et qui ont commis librement des fautes, il faut, d’après ces mêmes principes, des punitions,

in

même malgré le regret sincère que ces individus éprouvent de leurs fautes, car ces punitions sont méritées ; H c’est ce que je demande. Les progrès de la psychologie donnent donc un nouvel appui à ces principes de morale et de justice, et surtout ils permettent d’en faire une application meilleure et plus éclairée.

La psychologie élevée au rang des sciences naturelles, basée sur les lois auxquelles l’esprit humain est soumis, devient une source de préceptes essentiellement pratiques. Ces préceptes, ainsi que je l’ai démontré dans le cours de cet ouvrage, sont des plus utiles , des plus importants et des plus nombreux.

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