‹ Psychologie naturelle (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE SUR LES PROSTITUÉES · texte numérisé non relu

ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE SUR LES PROSTITUÉES

La prostitution n’est pas possible à toutes les femmes. Pour adopter ce métier, la femme doit être faiblement douée des sentiments de pudeur, d'amourpropre et de prévoyance, ou être privée de ces sentiments. — Les causes qui précipitent dans l’abjection les femmes prédisposées par la faiblesse ou par l’absence de ces sentiments sont, les unes étrangères, les autres attenantes à la nature instinctive de ces femmes. Dans les premières causes déterminantes se trouvent la misère, l’abandon des jeunes filles par leur amant, les mauvais traitements de la part des parents, la séduction de la part des matrones et l’inconduite des parents. Dans les secondes causes déterminantes se trouvent la vanité, la paresse et les désirs vénériens exagérés. — Les vices auxquels sont sujettes les prostituées sont la gourmandise, l’ivrognerie, le mensonge, la colère, la malpropreté, la mobilité de caractère, la turbulence, l’amour pour une personne de leur sexe. — Ces femmes, malgré les sentiments moraux qui leur font défaut , peuvent avoir quelques bons sentiments très-pronencés , tels que les diverses affections, tels que la probité, la charité, la pitié, le sentiment religieux. — Les maîtresses de maison ne valent pas mieux moralement que leurs pensionnaires; elles traitent celles-ci avec dureté quand elles n'ont plus à en tirer profit. — Les prostituées étant privées du sentiment moral qui fait sentir le devoir de se bien conduire et du sentiment de pudeur, ou ne possédant ces sentiments qu’incomplèlement, ne sont pas moralement libres relativement aux actes pervers que leur conscience incomplète ne réprouve pas. — C’est en excitant leurs bons sentiments, et non par des châtiments, qu’on peut les ramener à une vie régulière.

De même que toute personne ne peut pas commettre les grands crimes qui ont ôté l’objet de nos études précédentes, de même toutes les femmes ne peuvent pas tomber dans la prostitution. Pour que cette chute soit possible, il faut absolument certaines conditions psychiques, il faut l’existence de certaines anomalies morales.

La plupart des documents sur lesquels repose cette étude psychologique sont tirés de l’ouvrage de Parent-Durhatelet sur la Prostitution dans la ville de Paris. Cet ouvrage important, auquel ont présidé un talent d’observation et une rectitude de jugement remarquables, est digne de fixer l’attention des psychologistes. Le titre qu’il porte ne doit effrayer personne. Dans cette œuvre toute scientifique, on ne trouve que des enseignements, et rien qui puisse blesser les sentiments les plus délicats, malgré la nature scabreuse du sujet.

« La prostituée, dit Parent-Duchâtelet, est une femme débauchée d’un genre particulier, qui, par un concours de circonstances et par des habitudes scandaleuses hardiment et constamment publiques, forme une classe particulière de la société que l’administration doit suivre et surveiller avec le plus grand soin. »

Les malheureuses qui se livrent à la prostitution se recrutent parmi les femmes ou les filles débauchées qui, par un motif ou parun autre, ont appartenu à plusieurs amants. Cependant on a vu de jeunes filles vierges, et des femmes mariées qui n’avaient pas failli à leur devoir , se faire inscrire à la police. Ces cas rares ont eu lieu dans l’une des deux circonstances suivantes: ou bien la personne affectée de la plus grande insensibilité morale était animée de sentiments pervers qui lui faisaient désirer ce genre de vie abominable ; ou bien, en proie à un violent chagrin suscité par le désespoir, par sa misère, parcelle de sa famille, elle a pris à regret ce parti extrême, pour échapper immédiatement à une situation qu’elle sentait intolérable. Elle se suicide alors moralement, soit dans l’état passionné du désespoir, soit par impossibilité instinctive de supporter la

misère , de la voir subie par ses parents , de même que d’autres se suicident physiquement dans des circonstances semblables.

ARTICLE Ier. — Causes prédisposantes de la prostitution.

Les causes prédisposantes de la prostitution se trouvent dans la nature instinctive des prostituées.

Première came. — La cause prédisposante importante est l’absence ou la faiblesse extrême du sentiment de pudeur. Or, les filles débauchées n’étant point toutes dénuées de ce sentiment, toutes ne sont pas susceptibles de tomber dans la prostitution. Un grand nombre de filles vivant maritalement possèdent les qualités conjugales désirables ; leur fidélité est sincère, elles affectionnent l’homme auquel elles se sont livrées, ainsi que les enfants qu’elles ont de lui; elles se sentent moralement obligées à ne pas le tromper, elles tiennent à leur intérieur et conduisent leur ménage avec ordre et économie. La formalité du mariage, qu elles désirent, leur manque seule pour pouvoir être citées comme vertueuses. Le défaut de surveillance de la part de leurs parents, une fréquentation dont elles ne connaissaient pas le danger, un moment d’entrainement passionné, sont les causes de leur fausse position, et elles y restent dans l’espoir d'obtenir le mariage. Lorsque des femmes de ce caractère sont réduites au désespoir par l’abandon de leur amant, de leurs parents, de leurs amis, et par la misère, au lieu de se prostituer , comme le font alors celles qui manquent de nobles sentiments , elles se suicident après avoir épuisé leurs lorces à lutter contre le malheur. Il ne leur vient même pas à l’esprit d’avoir recours à la prostitution, et si cette idée leur est suggérée par autrui,

elles la rejettent avec indignation, ni.

Il y a cependant un cas où la femme moralement douée de sens moral et de sentiment de pudeur, mise au désespoir par la misère, se livre à la prostitution : ce cas est celui où elle éprouve une répugnance invincible contre le suicide. Elle peut alors, dans l’état passionné où elle se trouve , si ellene devient pas la proie delà folie, avoir recours à cette dernière ressource ; mais cette malheureuse ne restera pas dans l’abjection où le malheur l’a fait tomber , elle s’efforcera d’en sortir , et elle en sortira bientôt par le travail manuel, car sa position lui est intolérable. Il yen a que le remords et le désespoir d’avoir fait un pareil coup de tète ont rendues folles. LaFantine des Misérables de Victor Hugo a pu être débauchée par un amant, puisque ce malheur peut arriver à des filles honnêtes, pudiques, qui ne sont point surveillées parleurs parents; mais avec le caractère réservé que lui a donné le poète , si elle a pu , dans un moment de désespoir, tomber dans la prostitution afin de soulager immédiatement sa misère et celle de son enfant exténué par la faim, il lui aurait été impossible de demeurer dans la fange et d’adopter la prostitution comme métier ; elle aurait cherché et trouvé dans le travail et dans la charité publique un moyen d’existence pour elle et pour son enfant. L’état d’abjection dans lequel la représente le roman devait être pour elle une impossibilité morale. Faire tomber et maintenir si bas une personne dont les sentiments sont honnêtes, est un contre-sens psychologique. A de telles personnes le suicide , quelque pénible qu’il soit, est bien plus possible que l’abjection morale permanente. Les croyances et les principes religieux ne sont point pour elles un obstacle au suicide, car les derniers écrits de celles qui se donnent la mort dans le désespoir

occasionné par la misère, attestent souvent qu'elles ont espoir dans la miséricorde de Dieu.

La privation du sentiment de pudeur, ou bien une faiblesse telle dece sentiment, qu'il est facilement étouffé par les causes déterminantes de la prostitution, sont aussi nécessaires pour faire des prostituées de profession , que l'absence du sens moral ou sa faiblesse le sont pour faire des criminels. C’est ce dont on reste convaincu après la lecture de l’ouvrage de Parent-Duchâtelet. Les personnes qui sont totalement privées des sentiments de dignité et de pudeur peuvent se livrer à la prostitution , alors même qu’elles sont dans d’excellentes conditions pour ne pas y tomber. On peut citer comme un exemple remarquable de personnes tout à fait dépourvues de ces sentiments, deux filles d’un honnête marchand du Palais-Royal, qui, après avoirreçu une éducation soignéedans un couvent renommé, n’ont pas rougi d’afficher leur débauche dans les galeries de ce palais, sous les yeux de leur père. Elles n’avaient pas même de l'amour-propre , elles ne sentaient pas le mépris qu’une pareille conduite devait attirer sur elles.

Dans sa conférence pronoucée à Notre-Dame le 16 décembre 1866, le P. Hyacinthe demandant pourquoi la courtisane a été de tout temps l’objet d'un profond mépris, répond : « C’est parce que cet être a oublié sa dignité personnelle, c’est qu’il a méconnu, outragé en lui la grande majesté de la personne humaine, et que, se découronnant de la gloire d’être une fin, il a consenti à la honte detre un moyen, le jouet d un caprice et l’instrument d’une volupté.» Non, la courtisane de profession n’a pas oublié sa dignité personnelle, parce qu’on n’oublie que ce que l’on a connu : or. n’ayant jamais connu sa dignité, étant privée

des sentiments qui la font connaître, elle n’a pu l’oublier. Ouand on saura que cette malheureuse est affligée d’une infirmité morale, on aura pour elle de la pitié, et l’on ne poursuivra par le mépris que le métier qu’elle exerce.

Deuxième cause. — L’absence du sentiment d’amourpropre : Pour qu’une femmese dégrade par la prostitution, non-seulement il faut qu’elle soit privée ou faiblement douée de pudeur, mais il faut encore que l’amour-propre lui fasse défaut. La femme privée de pudeur et qui n’est pas dénuée d’amour-propre exerce son métier diune autre façon. Elle n’a aucun scrupule de changer d’amant, d’en avoir plusieurs à la fois , mais elle ne tombe pas dans le domaine de la police. On l’appelle : entretenue, lorette, fille de marbre, etc.; elle est un véritable fléau pour les jeunes gens qui subissent son joug. A l’insensibilité morale des prostituées s’allie souvent chez elle un goût insatiable pour la dépense, inspiré par la vanité. Un certain vernis extérieur, l’amour-propre, et quelquefois la prévoyance et l’avarice, la dilférencient de la prostituée.

Troisième cause. — A l’absence ou à la faiblesse des sentiments de pudeur et d’amour-propre, causes indispensables à la prostitution, vient se joindre une cause tenant également à l’absence de certaines facultés instinctives, mais qui n’est pas nécessaire comme les premières. Cette cause est l’imprévoyance.

Parent-Duchâtelet revient souvent sur cette imprévoyance, à laquelle il attribue une importance, telle, qu il croit que, sans ce défaut, un grand nombre de femmes, malgré leurs autres anomalies instinctives, ne se seraient pas livrées à la prostitution. Leur imprévoyance sur 1 avenir est aussi grande que celle des criminels. Comme

ceux-ci , elles sont absorbées par le moment présent. Les craintes égoïstes qui, en l’absence du sens moral, pourraient les empêcher d’embrasser leur métier et de le continuer, ne se présentent pas à leur esprit; aussi les maladies graves auxquelles elles s’exposent ne les détournent point delà prostitution. Nous acquérons ici une nouvelle preuve que les actes d’une immoralité repoussante sont tous déterminés sous l’influence d’une circonstance psychique identique; cette circonstance est l’absence des sentiments moraux qui réprouvent ces actes, l'insensibilité morale.

L’imprévoyance des prostituées vient en partie de la légèreté, de la mobilité de leur esprit; on ne peut fixer leur réflexion sur quoi que ce soit. Leur inaptitude à l’attention est le résultat d’une faiblesse intellectuelle, et cette faiblesse les empêche souvent de comparer les propositions et de suivre de simples raisonnements. En parlant de cette imprévoyance, qui est par conséquent une infirmité autant intellectuelle que morale, Parent pose la question suivante : « Ne serait-il pas possible d’attribuer à cette altération de leur esprit leurs fautes et leur inconduite , et par conséquent d’atténuer beaucoup leur culpabilité aux yeux des gens sensés?» Ce savant observateur avait parfaitement su attribuer aux anomalies psychiques la part qui leur revient dans l'accomplissement des actes immoraux.

Les causes prédisposantes delà prostitution, l’absence des facultés morales qui inspirent la pudeur et l’amourpropre, l’imprévoyance et une certaine faiblesse intellectuelle, ne sont pas, on le voit, des perversités, des mauvais penchants, mais des absences, des faiblesses de facultés que la femme doit posséder à un certain degré pour pouvoir se conduire sagement, raisonnablement, moralement.

ARTICLE II.— Causes déterminantes de la prostitution.

Lorsque les anomalies morales, causes prédisposantes de la prostitution, sont très-prononcées, elles peuvent devenir causes déterminantes, conduire par conséquent au dérèglement les personnes affectées de ces anomalies, sans même que ces personnes soient poussées par quelque cause occasionnelle vers la vie déréglée. Il suffit qu’on leur demande leurs faveurs pour qu’elles les accordent sans hésiter. Ces filles ainsi constiluées ne savent rien refuser, d’après l’expression de l’une d’elles, parce qu’elles n’éprouvent aucune répugnance à accorder ce qu’on leur demande. Elles passent avec la plus grande facilité d’un amant à un autre, et si la paresse les domine, elles se dirigent bientôt vers les maisons de tolérance. Une femme, sans être réellement perverse, sans être animée de mauvais sentiments, peut

donc tomber et rester dans la prostitution. L’absence de quelques-uns des sentiments naturels à l’humanité suffit pour l’y précipiter. Celte absence pouvant coïncider avec la possession d’autres sentiments moraux très-prononcés, on comprend que ces malheureuses puissent être douées d’excellentes qualités, malgré le métier qu’elles exercent.

C’est principalement sous l’influence de causes occasionnelles et déterminantes que la femme, prédisposée par son état psychique, se prostitue. De ces causes, les unes, étrangères à sa constitution morale, proviennent des conditions dans lesquelles cette femme se trouve ; les autres causes tirent leur source de sa nature instinctive même, de passions et de goûts pervers.

Les causes déterminantes étrangères à la constitution morale de la personne sont :

1° La misère. — Cette cause est la plus fréquente de toutes. La misère est souvent extrême chez les jeunes filles, et ce qui est pire, c’est que l’avenir ne leur offre guère l'espoir d’en sortir. Abandonnées de l’homme qui les a séduites, de leurs parents, elles se prostituent pour ne pas mourir de faim. Une fille vient s’inscrire à la police, n’ayant lias mangé depuis trois jours. Ce n’est pas seulement leur propre misère qui les pousse à cette triste extrémité, c’est celle de leurs enfants, de leur père et de leur mère. D’après 1 ’aren t-D uch âtelet, beaucoup de filles se prostituent à Paris par amour maternel et par amour filial. Ces affections très-développées, coïncidant avec les anomalies psychiques prédisposantes, les portent à se prostituer sans répugnance, pour nourrir les personnes qui leur sont chères.

2° L ’ abandon des jeunes filles par leurs amants est une cause fréquente de la prostitution fournie par les départements. Des jeunes gens, des officiers, emmènent à Paris leurs maîtresses. Celles-ci, bientôt abandonnées sans ressources. sans connaissances, sans appui, n’osent pas retourner dans leur famille , et elles se laissent entraîner aux suggestions des maîtresses de maison, qui les guettent et qui les recherchent. D’autres, abandonnées dans la province, viennent dans la capitale pour y cacher leur honte dans les maisons de tolérance.

5° Les mauvais traitements. — Des parents inhumains, des belles-mères surtout, forcent par des traitements cruels des jeunes filles à sortir de la maison paternelle. Celles qui sont prédisposées par leur état psychique à ne pas redouter la prostitution, cherchent un refuge dans les maisons publiques, au lieu de le chercher dans une vie laborieuse. D autres, chassées de chez leurs parents par

suite de leur inconduite, ne trouvent rien de mieux, pour vivre, que de se prostituer.

4" La séduction de la part des matrones. — Un long séjour dans les hôpitaux ou dans les mauvais garnis qui logent les domestiques sans place, est, pour beaucoup de filles, la cause déterminante de leur chute. Les maîtresses de maison ont des agentes dans ces lieux, celles-ci les avertissent des filles qui peuvent leur convenir, et elles les débauchent. Mais celles qui sont ainsi entraînées ont déjà donné des preuves de leur anomalie morale par leur inconduite. On les prend en flattant leurs goûts et leurs mauvais sentiments, en leur promettant une bonne nourriture, des vins , des habits somptueux et une vie sans travail. Voilà les moyens qu’une dame de maison met en usage, avec certitude de succès, chez de telles natures.

5° L 'inconduite des parents. — Le mauvais exemple, le concubinage des parents veufs ou séparés, déterminent souvent la prostitution chez les tilles de Paris. Il y en a parmi elles qui dès l’âge le plus tendre entendent des propos licencieux, qui sont témoins des désordres de leurs parents, et qui ne fréquentent que des personnes d’une basse moralité. Elles forment de bonne heure des liaisons immorales, et sont perdues avant que la nature ait parlé. Lorsqu’à leur perversion prématurée viennent sejoindre la paresse, la vanité et la misère, elles ne tardent pas à se prostituer. Pour sortir sauves et intactes du milieu impur dans lequel elles ont toujours vécu, il faut que ces jeunes filles soient douées de sentiments moraux puissants, capables de se manifester spontanément sans culture, et malgré les circonstances propres à étouffer les germes de ces sentiments.

Les causes déterminantes de la prostitution qui proviennent de la nature instinctive de la personne et qui résident dans des perversités, dans des penchants immoraux, sont: une vanité exagérée, la paresse, et un goût impérieux pour les plaisirs vénériens; la nymphomanie dans ses différents degrés. Ces trois causes sont les seules perversités qui paraissent porter les femmes à se prostituer.

1° La vanité. — Le désir de briller avec de beaux habits est une cause déterminante assez fréquente de prostitution chez les jeunes filles de Paris. Celles qui sont faiblement douées de pudeur, de sens moral, d'amour-propre, de prévoyance, et qui sont tellement dominées par la vanité qu’elles considèrent la simplicité ou la pauvreté de leurs vêtements comme un opprobre, celles-là, dis-je, acceptent bientôt sans répugnance une vie déréglée, et même la prostitution, pour satisfaire leur passion ridicule.

2° La paresse, la répugnance pour le travail, la nonchalance, engagent beaucoup les tilles prédisposés par l’absence de sentiments de pudeur et d’amour-propre, et qui n’ont d’autre ressource que celle provenant du travail, à entrer dans les maisons de tolérance. Parent-Duchâtelet signale toutes les prostituées comme très-paresseuses : vivre dans l’oisiveté, voilà leur bonheur.

d° Le penchant exagéré pour les plaisirs vénériens. — Ce penchant pervers, toujours du à un état pathologique du système nerveux, peut devenir si impérieux et dominer tellement 1 esprit, qu’il parvient même à étouffer entièrement les sentiments moraux dont la personne était douée avant sa maladie. Rien ne combattant alors dans sa conscience la passion qui la dévore, elle s’y livre sans

retenue. L observation suivante donne une idée des tristes effets de la nymphomanie'.

« M"1P X..., appartenant à une famille considérable par son rang et sa fortune, a été élevée dans des principes sévères et des habitudes modestes. Elle passa sa jeunesse à la campagne, où elle montra le caractère le plus facile et les goûts les plus paisibles. Aussitôt après son mariage, il se développe en elle des appétits libidineux insatiables. Il en résulta de grands scandales. Elle fut reconduite à la campagne, où elle avait eu des goûts si simples, mais elle ne les retrouva plus. Elle parvint, dans la solitude qu’on lui avait faite, à continuer plus tristement encore la vie de désordre où elle venait de se jeter. Cette femme élégante, pleine de jeunesse et d’éclat, pervertissait tout ce qui l’entourait: fermiers, domestiques, garçons de ferme, porchers et palfreniers, peu lui importait, pourvu qu’elle pût, chaque jour et presqu’à chaque heure, non satisfaire, mais apaiser ses indomptables ardeurs. Elle se livrait en même temps et avec la même fureur à l’onanisme. »

Rarement la prostitution a pour cause un désir immodéré du plaisir. Il est reconnu que les messalines sont fort rares.

Constatons encore ici, comme nous l’avons fait à l’occasion des actes de haute perversité étudiés précédemment, que lorsque ces actes sont le but direct de leur auteur, ils sont inspirés par un état pathologique du cerveau, le désir pervers qui porte à les commettre n’appartenant pas à la perversité naturelle de l’humanité. Ainsi, tuer pour tuer, se suicider par le seul désir du suicide, voler pour voler, incendier pour incendier, sont autant de penchants

l Trélat; Folie lucide, pag. 47.

enfantés par un état anomal du cerveau. De même, se livrer au premier venu pour satisfaire un besoin génésique insatiable, appartient à un état pathologique des nerfs des parties génitales retentissant sur le cerveau.

Les anomalies instinctives qui font les prostituées ont été exposées avec uneexaetitude remarquable par M . A . Dumas fils , dans L’affaire Clemenceau. Iza, l’héroïne du roman, est affectée de toutes les insensibilités innées et inconscientes que l'on rencontre chez ces malheureuses. Les sentiments par lesquels la femme aime et apprécie la vie régulière, lui font complètement défaut; pour Iza, comme pour toutes celles qui lui ressemblent, la pudeur n’existe qu'à l’état de convention mondaine. M. E. Feydeau a fort bien dépeint également la prostituée des classes les plus élévées de la société, dans son roman intitulé : La comtesse de Chalis. Aucune des insensibilités morales qui mènent la femme à la vie déréglée ne manque à cette grande dame. L’auteur apprécie fort bien les conséquences do cette malheureuse anomalie instinctive, lorsqu’à la fin du roman il considère son héroïne comme folle. L’absence des sentiments qui donnent la raison et la liberté morales, en présence de goûts, de désirs qui portent au dérèglement, 1 impossibilité par conséquent de sentir l’immoralité de ces goûts et de ces désirs, et de pouvoir les combattre, ne sont-elles pas, en effet, les caractères de la folie morale ? Mais cette juste conclusion del’auteur est en contradiction avec la maxime suivante, qu’il émet dans le cours de son livre ; « Les hommes n ont jamais pu faire le mal sans être convaincus qu ils le faisaient. » Maxime essentiellement lausse à 1 égard de ceux qui commettent les actes immoraux sans honte et sans remords.

Quel que soit le rang qu’occupent dans le monde les personnes prédisposées par leur anomalie instinctive à tomber dans l’ignominie, elles passent dans les bras de plusieurs amants qu’elles choisissent, ainsi que le dit M. A. Humas, par cupidité, par curiosité, ou par caprice. Si leur anomalie morale était caractérisée par la dépravation qui porte à désirer immodérément les plaisirs des sens, on aurait pu apercevoir cette dépravation avant le mariage, car elle n’aurait pas manqué de se manifester de quelque manière ; mais, résidant dans des insensibilités qui ont beaucoup plus l’occasion de se manifester après le mariage qu’avant, un homme, surtout s’il est aveuglé par l’amour, peut très-bien épouser une fille do marbre croyant épouser un ange, et no connaître toute l’étendue de son malheur que lorsque ce malheur est irréparable. Cesfemmes mariées, mal conformées moralement, se déplaisent dans la vie régulière qui fait le bonheur des autres femmes, et ('lies finissent, pour peu que les circonstances s’y prêtent, par tomber dans la vie aventureuse et immorale vers laquelle les attire leur anomalie instinctive.

Quand on saura que la femme qui mène une vie irrégulière sans honte ni remords, doit ce malheur à une anomalie psychique involontaire; quand on saura que cette anomalie consiste dans l’absence des sentiments qui inspirent contre cette vie une vive réprobation, l’honnête homme qui aura le malheur d’avoir une épouse semblable, n’éprouvera pour elle que de la pitjé. Il ne se sentira plus déshonoré parles foliesmoralesqu’ellecommet, et ne croira plus avoir le droit de la tuer pour effacer ce qu’il suppose être pour lui le déshonneur; les législateurs reconnaîtront également dans cette circonstance la nécessité du divorce.

Nous compléterons l’exposé de -l’état psychique des prostituées, en indiquant les vices et les qualités qui se rencontrent chez la plupart d’entre elles.

ARTICLE III. — Vices des prostituées.

1° Les prosti tuées ont un goût prononcé pour les liqueurs fortes et surtout pour les gourmandises. C’est par la satisfaction de ces goûts que les dames de maison attirent et retiennent chez elles les filles qui leur conviennent.

2° Le mensonge est un défaut général à toutes les filles publiques. Il peut provenir de la position toujours fausse et gênée dans laquelle elles vivent.

3° La colère est fréquente chez elles. Elles manifestent alors une énergie remarquable d’esprit et de corps, par un torrent de paroles d’une éloquence originale, et par des combats à outrance dans lesquels elles se blessent parfois grièvement. Leur colère naît en général de la jalousie, d’un reproche de laideur, ou de futilités qui les passionnent. Cette fureur est éphémère et la réconciliation prompte.

4° Un des caractères distinctifs des prostituées est le défaut d’ordre, et la négligence pour tout ce qui regarde les soins de propreté, soit du corps, soit des vêtements. Les exceptions à cette règle sont rares. Un dirait que ces femmes se plaisent dans la fange et l’ordure. Elles n ont soin que de ce qui les pare extérieurement ; le linge blanc est tout à fait négligé, elles ne le changent qu’à la dernière extrémité. Celte malpropreté était si grande, que 1 administration a dû intervenir par des règlements sévères pour changer cet état de choses, ce vice devenant chez ces femmes une source de maladies.

> prostituées se font remarquer par une grande

mobilité de caractère. Si ces femmes sont au fond partout et toujours les mêmes, elles présentent, suivant l’époque où elles vivent, de grandes variations dans leurs mœurs, dans leurs habitudes, dans leurs défauts. Certains délits, très-communs dans un temps, deviennent rares dans un autre; la société qu’elles fréquentent, les mœurs générales de la population, font varier leurs propres mœurs avecune grande facilité. La passion du luxe, passion dominante de nos jours, est poussée par les prostituées lorettesà un point exorbitant, lorsqu’elles rencontrent des entreteneurs assez riches et assez niais pour satisfaire leurs folies.

6° Elles ont en général un grand besoin de mouvement et d’agitation physique qui les empêche de rester en place et qui leur rend nécessaires le bruit, la turbulence et le tapage. Cette disposition qu’elles ont au changement n’est pas sans influence sur la vie de débauche qu’elles ont menée avant d’en venir à la prostitution, à cause de la répugnance qu’elles ont à vivre en famille ou à rester longtemps avec le même homme. Le goût pour le bruit et le mouvement appartient tellement à leur naturel, qu’il s’observe même dans les maisons de refuge où elles sont reçues quand elles renoncent à leur métier. Elles sont extrêmement loquaces, comme le sont en général les personnes qui pensent peu ou qui ne pensent que superficiellement. Leur besoin de liberté et d’indépendance fait qu’elles déménagent sans cesse, à tel point que l’administration a été obligée de prendre des mesures côntre cette manie de changement. Leur caractère a une grande analogie avec celui des personnes atteintes de la névrose improprement appelée hystérie, affection dont sont atteintes du reste la majeure partie des prostituées.

Parent-Duchâtelet trouve une grande analogie entre l’état psychique des prostituées et celui des enfants. On trouve en effet, chez ces femmes, une intelligence faible, le raisonnement difficile, des instincts vifs, violents, trèsmobiles, chacun d'eux étouffant ceux qui lui sont contraires, absorbant l’esprit, le dominant avec une grande facilité, de sorte que ces personnes sont successivement mises dans l’état passionné par les éléments instinctifs les plus variés. On trouve également chez elles, de même que chez les enfants, le besoin de changer de place, la turbulence, la loquacité, la gourmandise et la paresse.

7° (Juelques prostituées sont affectéesd’un amour contrenature pour une personne de leur sexe. Ce vice, qui a existé de tout temps, est surtout contracté dans les prisons. Ces femmes, appelées tribades, sont généralement méprisées de leurs compagnes, qui regardent cette liaison comme un attentataux mœurs. Cetamour n’est pas seulement remarquable par sa vivacité, il l’est encore par les goûts bizarres qui l'accompagnent. Ainsi, ces liaisons se font principalement entre femmes d’un âge disproportionné, et c’est la plus jeune et la plus jolie des deux qui témoigne à l’autre l’amour le plus passionne. Cette sorte d affection est accompagnée d’une jalousie qui va jusqu’à la férocité, et qui devient un sujet de vengance et de duels dont l’arme est le peigne à chignon. Dans ces combats , où elles peuvent se faire beaucoup de mal, elles ne sont jamais séparées par leurs compagnes, tellement celles-ci les méprisent. Ces fureurs, chez des êtres aussi mobiles, sont de courte durée. Il est une chose qu une tribade ne pardonne pas à sa complice: c est d être supplantée dans son cœur par un homme.

Ce n est pas seulement chez la femme que l’on rencontre

cet étrange perversion de l’instinct de l’amour qui s’adresse à une personne du même sexe ; elle est bien plus répandue chez l’homme. Mitons, comme exemple de ce goût .ignoble, le fait suivant, extrait du Siècle du 4 juin 1803:

« L’accusé P... prêtre, âgé de 57 ans, était en 1837 curé a Mortagne (Gironde). Les bruits les plus fâcheux et les plus persistants coururent sur son compte: ou l’accusait de nombreux attentats à la pudeur sur de jeunes garçons, dont dix n’avaient pas quinze ans. 11 abusait de l’influence que lui donnait son caractère sacré, au point d’imposer à ces enfants, pour condition de leur première communion, ces infâmes complaisances qu’il exigeait d’eux par la violence, jusque dans la sacristie. Mes faits le tirent condamner par contumace aux travaux forcés à perpétuité, en 1 838. 11 échappa à la peine en se cachant dans un couvent de trappistes. En 1842, il se rendit à Avignon. L’évêque, à qui il raconta sa vie, touché de ses aveux et de ses paroles de repentir, le nomma aumônier à l’hospice d’Urange. Il ne tarda pas à retomber dans les mêmes fautes. Sept élèves l’accusèrent de tentatives. Il recevait aussi chezlui de jeunes soldats de la garnison. Chassé du diocèse, il courut le monde, il prêcha des missions dans plusieurs petites villes, à la Yerpilière entre autres, oü les mêmes accusations d’immoralité s’élevèrent contre lui. Chassé de nouveau, il parcourut la Belgique et la France, trompant par ses apparences de piété les personnes auxquelles il proposait son ministère. Enfin, aidant un curé de village lors de la première communion, quelques jours après cette cérémonie il attira chez lui les enfants qu’il avait connus dans lesexercices religieux, et se livra sur eux

à des actes que la plume se refuse à retracer. Dénoncé à la justice, il est arrêté. Il nie froidement ce dont on l’accuse. Il portait un faux nom, mais son identité fut reconnue. Ne pouvant plus continuer à repousser l’accusation, il affirme l’innocence de ses intentions et prétend que les enfants se sont trompés sur ses tentatives, qu’il dit pures et désintéressées. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, il entend sa sentence avec l’insensibilité dont il a fait preuve pendant les débats.» Cet homme pouvait avoir le sentiment religieux, mais il était incontestablement privé de pudeur et de sens moral. Sa conscience ne réprouvant pas ses mauvais penchants, il cède à leur demande sans répugnance avant, et sans remords après. La condamnation à laquelle il échappe, lesatfronts qu’il reçoit, la crainte des châtiments, n’ont aucune influence sur son esprit. Insensible à tout, il est moralement aliéné à l’égard de son vice.

Les fantaisies bizarresdu libertinage, lorsqu’elles nesont point réprouvées par la conscience, sont de véritables folies morales partielles. Pour ne parler que de celles qui peuvent se dire, nous énumérerons les suivantes. On a observé que les prostituées qui se font remarquer par quelque chose d’insolite sont celles qui sont les plus recherchées parles libertins. Ce n’est pas la beauté qui fixe le choix de ces derniers, mais certaines particularités, telles que l’existence de la barbe, une peau d’un noir d’ébène, une trèsgrande ou une très-petite taille, la grossesse très-avancée, qui d'après Parent procure quatre fois plus de gain aux prostituées, des infirmités de toutes sortes , la claudication, une jambe amputée, et même l’infirmité la plus dégoûtante, la déchirure de la cloison recto-vaginale qui convertit les deux conduits en un seul cloaque, etc. Les liiu. -15

bertins des deux sexes qui éprouvent des goûts contrenature n’en rougissent point ; loin de là, la plupart d’entre eux s’on vantent, aucun sentiment de pudeur et de bienséance ne leur faisant sentir l’immoralité de leur penchant. Un sodomiste, honnête homme du reste à tout autre égard, répondait ceci à la personne qui lui exprimait l'horreur que son vice lui inspirait : Ce que vous appelez un vice est pour moi une chose toute naturelle, et ma conscience n’y répugne point. Si on ne me faisait pas observer que cela est mal, je no le saurais point, et en réalité je ne sens point que ce soit mal.

Pour montrer à quel point les sentiments do pudeur et de moralité font parfois défaut chez certains individus, et à quel point ceux-ci sont étrangers aux connaissances instinctives données par ces sentiments, citons le trait suivant : «En 1829, dit Parent-Duchàtelet, l’administration reçut d’un sieur L). ... un mémoire rédigé avec beaucoup d’esprit sur l’organisation des maisons de tolérance. Il y était dit que lo mariage et la satisfaction légitime du besoin de la reproduction ne conviennent pas à tout le mondo, que l’industrie dont va s’occuper la société qu’il se propose de gérer, a été exercée jusqu’ici d’une manière déplorable, et qu’elle a besoin, pour sortir de l’état où elle est, d 'être stimulée par la concurrence ; que lui et ses associés n’épargneront rien pour faire prendre au public l’habitude do fréquenter leurs maisons, que rieu n’est plus moral que leur projet, et que les maisons qu’ils fonderont n’auront d’autre inscription que le mot: Moralité. y) Cet individu parle bien de moralité, mais à coup sur il ne sait pas ce que c’est, et il ne le saura jamais, n’ayant pas la faculté instinctive qui donne cette connaissance.

Cotte ignorance instinctive de la pudeur s’observe parfois dans le monde. Ainsi, l’on rencontre des maris privés de ce sentiment et de celui de convenance, qui vantent les charmes secrets de leur femme, des mères qui divulguent les perfections physiques de leurs filles ; et, ce qui étonne le plus dans ces confidences, c’est le naturel, c’est le laisseraller avec lequel elles sont faites. On comprend que les sentiments de pudeur et de convenance n’existent pas dans le cœur de ces personnes ; elles sont réellement plus à plaindre qu’à blâmer, car elles ignorent et elles ignoreront toujours ce que peuventseules connaître les personnes douées de ces facultés morales.

ARTICLE IV. — Bonnes qualités des prostituées.

Les anomalies morales qui font les prostituées sous l'influence de certaines causes déterminantes, peuvent d’autant plus facilement s’allier à de bonnes qualités, que ces anomalies consistent plutôt dans l’absence de certains sentiments moraux que dans la présence do sentiments pervers.

L’amour maternel et l’amour filial sont souvent trèsdéveloppés chez les prostituées. Ces sentiments, alliés à une grande faiblesso de la pudeur et de l’amour-propre, ont porté plusieurs d’entre elles à adopter le métier quelles exercent.

Les prostituées sont en général très-charitables les unes pour les autres; elles sont serviables et généreuses pour les pauvres. Dans une quête publique que l’on fit en 1855 à Marseille, pour les orphelins du choléra, toutes donnèrent généreusement. L’une d’entre elles, fille du plus bas étage, donna cinq cents francs. Elles se dépouillent même

«leleurs vêtements pour en couvrir de plus dénuéesqu’elles, tout en sachant que les personnes secourues par elles les ont trompées, et qu’elles n’ont rien à attendre de leur reconnaissance. L’imprévoyance qui est dans leur caractère favorise singulièrement la satisfaction de leurs sentiments généreux , la parcimonie n’étant parfois que l’effet d’une prévoyance exagérée.

Dans une traversée que je fis d’Alger à Stora, sur un des paquebots de l'Etat qui faisaient autrefois ce service, se trouvait sur le pont une femme du peuple, avec ses trois enfants, dont un à la mamelle. Plusieurs tilles soumises étaient également sur le navire. La mère de famille, affaissée par le mal de mer, était incapable de donner des soins à ses enfants et surtout à celui qu’elle allaitait. Ces filles, moins influencées par le malaise, s’emparèrent de la petite famille, et lui prodiguèrent les soins les plus minutieux. Le dernier né était l’objet particulier de leur attention ; il était démaillotté, lavé, changé, promené, caressé, et de temps en temps il était présenté à sa mère pour le faire téter. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer le généreux dévouement de ces filles. Sans elles, cette pauvre famille eut cruellement souffert, car personne ne songeait à la secourir. Leur charité ne les empêchait point de se souvenir de leur métier, et de manœuvrer de manière à s’attirer des pratiques pour plus tard, parmi l'équipage et les passagers.

Les prostituées ne dénoncent jamais leurs semblables à la police. Celles qui deviennent enceintes sont l’objet des prévenances de leurs camarades, surtout pendant et auprès l’accouchement. Toutes s’empressent auprèsde l’enfant, et elles méprisent les mères qui n’en prennent pas

soin. Presque toutes le gardent avec elles ou le font élever à leurs frais. L’infanticide leur est inconnu. Ces femmes n’ayant plus à compter avec l’opinion publique, leur enfant n’est point pour elles une cause de honte, de misère et de mépris. Plus heureuses sous ce rapport que les jeunes filles séduites, elles peuvent éprouver sans arrière-pensée, sans inquiétude et sans regret, les jouissances de la maternité.

La perte d’un enfant cause le plus vif chagrin aux prostituées. Quelques-unes mettent de la retenuedans leur conduite en présence de leurs enfants ; elles les élèvent bien, et font tout ce qu’elles peuvent pour qu’ils ignorent ce qu’elles sont. D'autres, complètement privées du sentiment de pudeur, de dignité et d’amour-propre, se prostituent en leur présence.

En général, elles ont des amants auxquels elles sont trésattachées. Ce sont des hommes de la plus basse moralité, qu’elles nourrissent, dont elles ne tirent pas d’argent, et qui leur font subir les traitements les plus barbares. Dans les lettres qu’elles leur écrivent, on ne trouve que des protestations d’amour, mais rien de libidineux. De tout temps les prostituées ont eu des amants qu’elles ont aimés passionnément, et qui ont agi envers elles avec la plus noire ingratitude. Elles éprouvent de cette conduite à leur égard un vif chagrin; quelques-unes même en sont devenues folles.

En général, elles possèdent le sentiment religieux. Lorsqu elles sont en danger de mort, elles réclament les secours de la religion. Ont-elles des enfants malades, elles font des neuvaines a la \ ierge, et brûlent des cierges devant son autel. D autres font dire dos messes pour que leur amant

ne tombe pas à la conscription, ou pour le ramener à elles lorsqu’il ost infidèle. Gela no les empêche point de ridiculiser les objets du culte, quand elles sont dans l’exercice de leur métier, avec des mauvais sujets. Lour conduite prouve que leur sentiment religieux est composé do sontiments peu élevés, et qu’il n’est excité en elles que par la crainte et l’espérance, à l’occasion de dangers à éviter et de grâces à demander, et non par le respect et la reconnaissance envers Dieu. Il s’en rencontre cependant dont le sentiment religieux a plus de noblesse. Colles-là se sentent indignes d’entrer dans une église, et refusent les rendez-vous qu’on leur donne dans ce lieu.

Quoique le métier exercé par les prostituées exige une grande faiblesse du sentiment de pudeur, toutes n’en sont pas entièrement dépourvues, a Si l’on no juge les prostituées, dit Parent-Duchâtelet, que d’après leur langage et leur tenue, on pourrait croire qu’elles ont perdu toute trace de pudeur. Mais dans des circonstances particulières, on trouvera que les plus grands écarts n’ont pas toujours effacé ce sentiment, et que chez quelques-unes il en reste des vestiges. Ainsi, dans les dortoirs de la prison, si un étranger entre au moment où elles s’habillent, elles se couvrent aussitôt, et croisent les bras sur leur poitrine. La visite devant plusieurs personnes, ou lorsqu’elle n’est pas faite par le môme médecin, leur est pénible, étoiles se cachent instinctivement les yeux avec la main. Aussi l’administration, qui favorise tout co qui peut leur inspirer de bons sentiments, ne permet aucun étranger à leur visite. Mais une fois dans l’exercice de leur métier, elles s’y livrent sans retenue, avec toutes ses conséquences immorales, non pas maintenant en public, car par les soins de

l’administration il s’est manifesté un changement remarquable dans leurs manières, mais autrefois, lorsque la surveillance était moins soignée : elles ne faisaient alors, pour la plupart, aucune difficulté de se montrer de la manière la plus indécente. Elles ont aussi perdu leur ton insolent et leurs regards agaçants. » Ce sont principalement les femmes douées de quelques sentiments honnêtes et qui ont été entraînées dans la prostitution par une misère extrême, qui se montrent réservées; mais celles qui sont naturellement dépourvues de pudeur, ou celles chez lesquelles ce sentiment est si faible qu’il a été complètement étouffé par l’exercice de leur métier, ne sont maintenues dans les bornes de la décence que par les règlements sévères do l’administration.

Les prostituées, malgré la condition misérable où elles se trouvent lorsqu’elles entrent chez les maîtresses de maison, sont en général d’une grande probité. Leur dénùment et leur manque continuel d’argent ne leur donnent pas la pensée et le désir du moindre larcin. On pourrait être étonné de rencontrer tant de probité unie à tant d'abjection, si l’on ne faisait attention que l’anomalie morale de ces femmes n’est pas constituée par une perversité, mais par l’absence des sentiments de pudeur et d’amourpropre, et que la faiblesse ou l’absence de ces sentiments, ainsi que la paresse et la vanité, peuvent coïncider avec les alléchons de famille, la pitié, la générosité, le bon cœur, la probité.

Il n y a qu un cas où elles croient le vol permis, et où olles le pratiquent aussi largement qu’elles peuvent le faire : resl celui où elles 1 exercent sur les objets appartenant aux maîtresses de maison. Elles se font un jeu de leur

emporter, en fait de vêtements, tout ce qui leur est possible. Rarement elles leur prennent autre chose; c’est le dénùment qui leur fait commettre ces larcins, et encore ne les commettent-elles que parce qu’ellos regardent les maîtresses de maison comme des voleuses qui s’enrichissent à leur détriment ; opinion qui du reste a quelque chose de vrai.

Bien que les prostituées soient pou sensibles au mépris, plusieurs d’entre elles ne sont pas complètement dépourvues d’amour-propre, et sentent l’état d’abjection où elles se trouvent : « Si, dit Parent, on n’examine les prostituées que dans la rue, dans l’exorcice de leur métier; si on ne fait attention qu’à leur ton, à leur impudeur, aux mots lubriques qui sortent de leur bouche, on pourrait croire qu’elles considèrent ce métier comme un autre, qu’elles n’ont pas d’antipathie pour lui, etque peu s’en faut qu’elles ne s’en fassent un titre de gloire. En effet, devant les hommes, elles vantent leur savoir-faire, elles reprochent à leurs camarades leur impéritie, et leur donnent le nom de Colasse, féminin de colas, imbécile; expression par laquelle elles désignent une femme honnête. Mais ce n’est pas dans ces circonstances que l’on peut juger du cœur et de l’esprit de ces femmes. C’est en prison, dans les moments de peines et de souffrances, c’est surtout lorsqu’on a su, par de bons procédés, s’attirer leur confiance, que l’on découvre ce qui se passe dans leur âme, et combien est pesant pour elles le poids de leur ignominie. On peut donc dire qu’elles savent qu’elles font mal, et que c’est avec justice qu’on les méprise. » Cette dernière appréciation n’est pas entièrement exacte : en effet, sentir le mépris est la preuve qu’on est sensible à l’amour-propre, mais

non qu’on réprouve moralement l’acte pour lequel on est méprisé. Le voleur, l’assassin, le parjure, dénués de sens moral, peuvent être très-sensibles au mépris déversé sur eux, s’ils ont de l’amour-propre, sans qu’ils réprouvent le moins du monde les actes qui les font mépriser. De même, les prostituées de profession, sachant qu’on les méprise parce qu’on le leur fait rudement sentir, redoutent ce mépris, mais elles ne réprouvent pas moralement et par pudeur leur métier, si le sens moral et la pudeur leur font défaut. « Elles connaissent toute leur abjection, continue Parent; elles regrettent d’être déchues, d’être un objet de mépris, elles font des projets, des efforts pour sortir de leur état; mais ces efforts sont infructueux, et ce qui les désespère, c’est de savoir qu’elles passent pour la fange de la société. » Ce qui les désespère, c’est donc de sentir leur amour-propre froissé, et non de sentir qu’elles font mal et qu’elles méritent le mépris. Si elles avaient le sentiment moral de leur position, elles trouveraient justo et raisonnable d’être méprisées, elles s’inclineraient devant cette manifestation do la morale publique. Loin de là, elles se plaisent à insulter les mères do famille pour se venger du mépris quelles en reçoivent. Cette circonstance, signalée par Parent, montre quelles ne réprouvent point , par le sens moral, le genre de vie qu’elles mènent. Ces alternatives do bons et de mauvais sentiments vivement manifestés par les prostituées selon les circonstances qui excitent cos éléments instinctifs, indiquent que leur esprit est entièrement absorbé par le sentiment qu elles éprouvent. Sont-elles dans le malheur, en prison, hors des influences qui les portent au mal , les sentiments moraux qu’elles possèdent reparaissent facilement dans leur esprit; sont-

ollos à leur métier, ces bons sentiments sont complètement effacés ; et cos alternatives de bonnes et de mauvaises manifestations instinctives se reproduiront aussi souvent que les causes qui excitent leurs bons ou leurs mauvais sentiments.

Le froissement continuel de l’amour-propre par le mépris est la principale raison qui dégoûte les prostituées de leur état. Cellos qui l’exercent momentanément, par suite du désespoir où la misère les a réduites, évitent ce qui les exposerait à la honte : le retour dans leur famille et dans le lieu de leur naissanco, la rencontre dos personnes de leur pays et de celles qu’elles ont connues autrefois. On cite une fille publique qui devint folle à la suite de l’impression que lui causa la vue d’un do ses compatriotes. Quelquefois ce n’est pas lo déshonneur qui rejaillit sur elles-mêmes qui les impressionne le plus, mais celui qui retombe sur leur famille ; par cette raison, elles prennent de faux noms.

ARTICLE V. — État moral des maîtresses de maison.

On trouve, dans l’ouvrage de Parent-Duchâtelet, un chapitre très-intéressant pour le psychologiste, qui donne une idée exacte do l’état moral des maîtresses de maison. .1 Ce chapitre est celui qui est consacré aux demandes qu’elles adressent à la police pour être autorisées a tenir uno maison de tolérance Ces femmes sont presque toutes des prostituées ou des entretenues qui ont eu assez de prévoyance pour faire des économies. Le mépris dont ce genre d’industrie est poursuivi retombant plutôt sur leurs pensionnaires que sur elles-mêmes, elles croient exercer un état aussi honorable, aussi respectable que tout autre

état. Elles-mêmes méprisent souverainement les filles de leur maison, parce que le public les méprise ; elles ne sentent pas qu’elles sont leurs complices, qu’elles ne valent pas mieux qu’elles, et quesouvent elles valent moins. Rien ne prouve mieux combien elles sont insensibles à l’ignominie de leur industrie, que les demandes qu’elles adressent à l’administration. Plusieurs déplorent le malheur d’avoir été prostituées, et font entendre que c’est pour se réhabiliter aux yeux de leurs concitoyens et dos honnêtes gens, qu’elles veulent devenir maîtresses do maison. Pour s’exprimer ainsi, il ne faut avoir réellement aucun sentiment d’honnêteté. Ces femmes sont plus immorales que perverses, elles sont plus dénuées de sentiments moraux, qu’animées de mauvais sentiments. Une femme demande l’autorisation de monter une maison pour achever d’élever sa famille, et pour transmettre son état à sa fille, qu’elle ne pourrait pas marier sans cela. Une autre, âgée de 82 ans, dit que, se sentant sur le point de rendre son âme à Dieu, il est de son devoir de pourvoir aux besoins do ses enfants, et de leur transmettre des moyens d’oxistence. A ce propos. Parent dit que ces pétitions renferment des sentiments religieux qu’on est surpris d’y rencontrer. Pour comprendre chez ces femmes immorales la présence du sentiment religieux, rappelons-nous que le sens moral et la pudeur ne font point essentiellement partie du sentiment religieux, et que par conséquent ce sentiment peut exister chez les prostituées, do même qu’il peut oxister chez les plus grands criminels. Il s’allie à tous les vices comme «à toutes les vertus; les races inférieures le possèdent comme les supérieures, seulement celui de ces dernières est plus parfait et plus élevé.

Les maîtresses do maison se croient très-utiles pour le maintien du bon ordre, des mœurs et de la décence publique. Pour elles, l’honorabilité de leur métier consiste à 1 exercer do manière à ne pas être en contravention avec les règlements de police, et à étaler le plus de luxe possible dans leur ■établissement. Ces femmes ont sur la moralité une idée qui leur est particulière.

Ce n’est pas seulement chez les femmes ayant appartenu à la prostitution, que l’on rencontre cette absence des sentiments qui donnent les notions de moralité et d’honnêteté. Parent-Duchâtelet cite une demande faite par une jeune femme de 2 1 ans, nouvellement mariée, pour tenir une maison qui devait être exploitée de concert avec son mari. L’administration refusa, disant que si de jeunes époux ne sentaient pas tout ce qu’il y a d’inconvenant dans une démarche semblable, l’administration ne devait pas rester indifférente à cette considération morale.

Les maîtresses regardent les filles qu’elles ont dans leur maison comme des esclaves, comme des bêtes de somme; elles ne tiennent à elles qu’en raison des profits qu’elles leur rapportent, et elles sont d’une dureté révoltante à leur égard, du moment où elles n’ont rien à en tirer. Quand ces filles sont malades, elles les envoient à l’hôpital, et si elles en font soigner quelques-unes, ce n’est pas par charité, c’est pour ne pas les voir enlevées par d’autres maisons. Les maîtresses cherchent à faire dépenser à leurs pensionnaires tout l’argent que celles-ci possèdent, à leur faire contracter des dettes, pour mieux les tenir sous leur dépendance. Aussi les filles les détestent cordialement, ayant appris à leurs dépens qu’elles n’ont pas au monde de plus grands ennemis que ces femmes.

ARTICLE VI. — De la liberté morale chez les prostituées.

— Conduite à tenir à leur égard.

Le sentiment moral de pudeur faisant tout à fait défaut ou étant insuffisant chez les prostituées, leur liberté morale est nulle relativement aux actes qui sont contraires à ce sentiment ; ou bien elle est moindre que celle des personnes qui ont ce sentiment normalement développé, et cette liberté estd’autant moindre que ce sentiment a moins de puissance dans leur cœur. Mais quoique la liberté morale des prostituées soit nulle ou incomplète relativement aux actes qui sont contraires à la pudeur, elle peut être entière à l’égard de ceux sur la perversité desquels le sens moral éclaire ces femmes. Gardons-nous de maudire et de juger trop sévèrement même celles qui se prostituent avecla conscience de faire le mal, car elles ne se sont décidées à cette dure extrémité qu’à regret , et après avoir lutté contre ce parti extrême, entraînées par le désespoir que leur causait leur profonde misère et celle de leurs parents. Gel état passionné dans lequel elles succombent, état incompatible avec la liberté morale, nous fait un devoir d’être très-réservés dans les jugements que nous portons sur la culpabilité de ces malheureuses. Réprouvons la prostitution comme tout ce qui est mal. mais n ayons pour les prostituées que delà pitié. Plaignons-les sincèrement, car, qu elles tombent par insensibilité morale, ou par impossibilité instinctive de supporter lamisèro, ou par désespoir, elles sont malheureuses. Tâchons de les relever de leur abjection, si c est possible : nous ne ferons qu’imiter Jésus pardonnant à Magdeleine et compatissant à toutes les misères morales de 1 humanité. Plaignons-les d’autant plus

qu’ellos sont plus dépourvues des sentimonts nécessaires pour se bien conduire. Telle était la manière de voir du savant médecin, de l’homme de bien qui a consacré une partie de sa vie à étudier leur maladie morale : « Lorsque les prostituées sont réunies en grand nombre devant nous, dit-il (toin. II, pag.323) , rejetons la pensée que nousn’avons devant les yeux que des criminelles indignes de toute commisération, et que la société doit poursuivre de ses vengeances. Figurons-nous plutôt que nous sommes dans une maison d’aliénés dont un grand nombre sont incurables, il est vrai, mais parmi lesquelles il s’en trouve qui offrent des chances de guérison, et sur lesquelles on ne peut agir que par des moyens moraux et habilement conduits. » La psychologie, en démontrant en quoi consiste la folie morale des prostituées, consacre la vérité de ces pensées.

Les préceptes que donne Parent-Duchâtelet pour ramener au bien ces malheureuses, sont fort remarquables. On trouve dans ces préceptes les indications qui conviennent, non-seulement à leur maladie morale, mais encore à celle de tous les criminels. Il conseille d’abord de gagner leur confiance, de s’insinuer dans leur esprit, de les relever à leurs propres yeux, de ranimer leur espoir et de leur persuader que la porte do l’honneur n'est pas entièrement fermée pour elles. C’est par ce moyen que les Dames de charité qui, à l’époque où écrivait Parent, visitaient ces femmes dans les prisons, les instruisant et leur parlant avec bonté, c’est par ce moyen, dis-je, que ces Dames exerçaient sur les prostituées la plus favorable influence: a On conçoit, dit-il (tom. Il, pag. 312), que desêtres nés dans les derniers rangs de la société , qui ne s’entendaientj amais parler qu 'avec mépris, et qui sont pénétrés du sentiment de leur abjec-

tion, on conçoit, dis-je, ce que des êtres de cette espèce doivent éprouver en voyant des personnes de leur sexe quitter les plus hauts rangs de la société, et pour ainsi dire les marches du trône, pour venir les instruire, et à cet effet s’installer au milieu d’elles, ne point redouter leur contact etles horreurs d’une prison, leur parler avec douceur, avec bonté, avec ce ton de la bonne compagnie qui ajoute tant de force au plus simple discours, et que les gens d’une classe inférieure apprécient d’autant plus qu’ils y sont moins habitués. Aussi est-il d’observation que les prostituées de Paris ont toujours eu pour les Dames de charité, car c’est ainsi qu’elles les appelent, un respect tout particulier. »

Toute la partie de l’œuvre de Parent qui a trait à l’enseignement moral et religieux à donner aux prostituées, dénote de sa part une connaissance approfondie du cœur humain. Il y démontre que le seul moyen de modifier l’état moral de ces femmes est de les prendre par les bons sentiments dont elles ont le germe. Il reconnaît la difficulté de remplir auprès d’elles les fonctions d’aumônier lorsqu’elles sont enfermées dans les prisons: «Je voudrais voir chargés de ces fonctions aussi importantes que difficiles à remplir, dit-il, ces hommes respectables dont le zèle est tempéré par l’expérience, qui connaissent les faiblesses de l’espèce humaino, et la nécessité d’y compatir dans une foule de circonstances.»

«Il est démontré pour moi, dit-il encore, que les religieuses n’opéreront jamais le bien moral des prostituées, soit dans les prisons, soit dans les infirmeries. Leurs observations ne feront jamais une bien vive impression, I parce que les filles publiques sont persuadées que les

religieuses ne font ulurs que leur métier. Pour conduire les prostituées, pour les instruire, pour leur inculquer quelques préceptes de morale, pour leur inspirer certains sentiments de pudeur et de bon ordre, il faut nécessairement avoir recours à des femmes mariées, ou qui l’aient été. Le titre de femme mariée et surtout celui de mère de famille inspirent à ces filles un respect tout particulier. Une femme mariée peut, sans se compromettre, tenir un langage qui serait déplacé dans la bouche d’une religieuse, et c’est ce langage qui produit souvent un effet magique sur l’esprit faible de ces malheureuses.»

Les punitions n’améliorent pas plus le moral des prostituées que celui de tout autre criminel ou délinquant pauvrement doué de sentiments moraux, car les punitions n’ont pas le pouvoir do donner ou de développer ces sentiments. Aussi sortent-elles dp prison aussi peu morales que lorsqu’elles y sont entrées ; beaucoup d’entre elles en sortent même pires, parce qu'elles y ont contracté des vices contre-nature, les novices s’y étant perverties au contact de plus vicieuses qu elles.

Les récidives des fautes punies par la police sont trèsfréquentes chez les prostituées. Il y en a qui sont punies jusqu’à trente ou quarante fois, et qui passent presque toute leur vie en prison. A peine sont-elles sorties qu elles s’y font réintégrer.

On sait qu’il en est de même chez certains voleurs.

« Si autrefois, dit Parent-Duchâtelet, la prison de la Force, malgré son mauvais régime, les grabats, le défaut d’ateliers et plusieurs autres imperfections qui devaient en rendre le séjour excessivement dur, effrayait si peu un bon nombre de prostituées, quelle impression doit faire

sur elles la prison actuelle, où tant d’avantages sont réunis, et où l’existence peut être douce?»

La séquestration n’a par elle-même aucune utilité ; elle n’en a que pour permettre l’application du traitement moral, et doit être basée, autant pour les prostituées que pour les criminels, sur ces principes généraux qui seront développés dans le chapitre suivant: 1° empêcher le contact des prostituées avec des personnes semblables à elles; 2® éviter qu’elles soient seules avec elles-mêmes, ainsique cela a lieu dans le système cellulaire; 3° les tenir en contact avec des personnes morales qui sachent les ramener au bien en les prenant par les bons sentiments qu’elles peuvent avoir.

Si les délits commis parles prostituées sont moins fréquents maintenant qu’autrefois, si la prostitution se montre sous un aspect beaucoup moins éhonté, on le doit à la sollicitude de l’administration, aux sages réformes qu’elle a partout introduites en cherchant à améliorer le moral de ces fdles, et en rendant moins patent ce qu’il y a d’ignoble dans leur métier. Ce n’est point à un surcroît de rigueur dans les châtiments qu’il faut attribuer ce succès, puisque ces châtiments sont moins rigoureux, puisque la prison est moins repoussante aujourd’hui qu’autrefois.

De même que la crainte des prisons a été impuissante à prévenir les délits et le dévergondage des prostituées, de même la crainte de la syphilis et de ses suites funestes n a jamais empêché ces femmes d adopter leur métier, et n a pas éloigné les hommes de les fréquenter. «A partir du milieu du xvie siècle, dit Parent-Duchâtelet, époque où parait la syphilis, jusqu’au commencement de celuici, les prostituées ont été abandonnées à elles-mêmes,

ui.

sans soins. En consultant les ouvrages du temps et les vieillards sur ce qui se passait au siècle dernier, on acquiert la preuve que la crainte des plus affreuses maladies n’a jamais éloigné l’homme des courtisanes, que des gens dominés par des passions impétueuses les ont toujours fréquentées, et que dans beaucoup de circonstances le danger d’une mort certaine n’a pas été capable de les arrêter. Sous ce rapport, il n’y a pas eu de différence entre le roi et le dernier de ses sujets. L’histoire et l’expérience sont là pour nous en donner la preuve. » Parent se prononce énergiquement contre ceux qui, regardant la syphilis comme un épouvantail capable d’arrêter le vice, voudraient qu’on abandonnât à elles-mêmes les prostituées malades, afin de les punir, ainsi que ceux qui les fréquentent, par où ils ont péché. A de telles propositions, cet excellent appréciateur de la nature humaine répond de la manière suivante (tom. II, pag. 30): « Je conçois co langage dans la bouche do ceux qui n'ont pas franchi les limites d’un cloître, ou qui, livrés dès leur enfance aux pieux exercices d’une vie religieuse, ont été assez heureux pour ignorer le monde et croire qu’il était possible aux gouvernants de changer les inclinations des hommes et de les diriger à volonté dans la voie du vice ou de la vertu. Mais dans les circonstances contraires, je ne puis attribuer qu’à l’hypocrisie une opinion semblable.» Je l’attribuerais plutôt à ce que certaines personnes étant, soit par leur âge, soit par d’autres circonstances, à l’abri des passions violentes, supposent que l’homme peut toujours se rendre maître librement de celles qu’il éprouve; ces personnes comptent sans l’état passionné et sans les insensibilités morales partielles. Cependant, comme les autres, elles ont été victimes

de leur passion lorsqu’aucun sentiment moral n’a combattu leurs passions dans leur conscience; peut-être même ont-elles succombé librement à leurs passions, mais elles n’ont point souvenance de leur chute, et dans le calme où elles se trouvent actuellement, elles décrètent que l’homme peut toujours combattre ses désirs pervers.

Notre étude sur les anomalies morales, étude que nous terminons ici, est loin d’être complète, mais elle est suffisante pour montrer : 1° que les manifestations de haute immoralité sont dues à des anomalies instinctives parfaitement caractérisées; 2° que les caractères de ces anomalies sont la perversité, qui inspire le désir de faire le mal, et surtout les insensibilités morales, qui empêchent de réprouver ce désir et de pouvoir par conséquent le combattre, pouvoir que possède toujours celui qui, éclairé par les sentiments moraux, réprouve ses désirs pervers et sent le devoir de les repousser.

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