BIZARRES
Parmi les nombreuses anomalies morales qui peuvent dominer l’homme, parce qu’il ne possède pas les sentiments nécessaires pour les réprouver et les combattre, il y en a de fort curieuses qui méritent d’être rapportées.
La paresse, compagne habituelle de la perversité active et de l’insensibilité morale qui font les grands criminels, peut exister seule, à un degré extrême ; c’est ce que démontrent les deux observations suivantes.
( Gazette des tribunaux, 1857.)
« Jean, apprenti layetier, âgé de 22 ans, sans avoir manifesté de mauvais instincts, est une de ces natures molles, inertes, sur lesquelles l’expérience de la vie, les bons conseils, n’ont pas de prise. Il quitte sans cause son travail, et se livre au vagabondage. Il est traduit devant le tribunal pour ce fait.
« Le Président. Quand vous avez été arrêté en état de vagabondage, vous avez donné pour toute réponse au commissaire que vous ne voulez pas travailler. N’avezvous pas à donner de meilleure réponse? ( Jean ne pouvait en donner une plus vraie. La bizarrerie de cette réponse étonne le président. )
y> Jean sourit niaisement et ne répond rien. Son patron,
présent à l’audience, promet de le reprendre s’il veut travailler, car il n’a pas eu à se plaindre de lui.
» Le Prés. Jean, promettez-vous de travailler? (Jean garde le silence.) Il est singulier que vous ne vouliez pas répondre à une question si simple. Jusqu’ici vous avez travaillé ; n’aimez- vous pas mieux continuer à travailler, que de commencer une vie de vagabondage ou de prison? Voyons ! répondez-nous oui ou non.
T> Jean, faisant un violent effort. Je ne sais pas jusqu’il présent ce que je veux faire.
» Le Prés. Vous avez 22 ans, et à cet âge, en présence des bontés de votre mère et de votre patron, vous ne pouvez pas nous dire avec un peu d’énergie que vous travaillerez?
» Jean. Quand on ne gagne pas assez !
Le Prés. Pour gagner plus, il faut travailler davantage.
» Avant de le reprendre, dit son patron, je voudrais savoir s il n a pas reçu de mauvais conseils, pour m’avoir quitté comme il l’a fait.
n Jean. Non, je n ai reçu des conseils de personne, c’est moi qui m’a dit : Pour pas gagner plus, j’aime autant plus travailler.
u Le Substitut. En présence d’une telle déclaration, il y a à désespérer de ce jeune homme, et nous requérons la peine portée par la loi. Il est condamné à six mois de prison. »
(Le Siècle, 7 juillet 1860.)
« Il vient dese présenter au tribunal de Pesthune affaire bien triste et bien étrange. Une femme de 30 ans s’accuse laussement elle-même d’avoir assassiné son enfant, pour
demander sa subsistance a la vie de prison et échapper par là au travail quelle déteste. Elle mit beaucoup d’obstination a s accuser, à indiquer toutes les circonstances pour tromper la Justice et se faire condamner. Les médecins constatèrent qu’elle n’avait jamais accouché. Elle fut obligée d’avouer alors la supercherie. Elle a été condamnée à un an de prison, avec deux jours de jeûne par semaine. » Lorsque la paresse produit de tels effets, c’est qu’elle n’est point réprouvée par la conscience, et quelle domine entièrement l’esprit. Alors l’homme dépourvu d’amourpropre , du désir du bien-être , insouciant , nonchalant par caractère, accepte par goût et par plaisir la mendicité, le vagabondage , la misère abjecte , le séjour dans les prisons, la privation de sa liberté. Rien ne le pousse à sortir do son inactivité. C’est seulement en éveillant avec vivacité les bons sentiments qu’il possède , qu’on pourra le modifier; mais on n’y parviendra jamais par le régime actuel des prisons. Le séjour dans un pénitencier, où la culture do la terre serait la principale occupation, où chaque personne rétribuée selon son travail serait obligée de payer toutes ses dépenses, sa nourriture, son logement, ses vêtements, etc., et où ceux qui ne voudraient pas travailler seraient logés sous de simples hangards, n’ayant pour lit que de la paille, pour vêtements que des habits hors de service par l’usure, pour nourriture que du pain et de l’eau ; le séjour, dis-je, dans ce pénitencier serait, sans contredit, le meilleur moyen pour combattre l’apathie de ces paresseux. Au lieu de les tenir enfermés, je voudrais, au contraire, qu’on les stimulât par l’exemple, en les obligeant à assister au repas, au travail, au bien-être de ceux qui sont les plus laborieux. Un tel régime viendrait
à bout, sans violence, des paresseux les plus obstinés, surtout si l’on avait soin de s’insinuer dans leur esprit par de bonnes paroles, par la bienveillance ; si on leur montrait autant de bonté dans les encouragements que de fermeté dans l’exécution des règlements.
Il se rencontre des jeunes gens qui éprouvent un grand plaisir à contrarier, à tourmenter leur prochain, a lui nuire dans de certaines limites. Ils regardent ces actes comme des enfantillages, des niches, de bons tours, et on les commettant ils n’ont pas d’autre but que celui de rire et de s’amuser. Pour exécuter ces actes inconvenants et souvent fort dangereux, il faut être animé du désir bizarre d’exciter la crainte, le mécontentement et la colère chez autrui, et n’éprouver dans sa conscience aucune réprobation contre ces amusements grossiers, par le faitde la faiblesse des sentiments de bienveillance et de respect envers le prochain, sentiments facilement étouffés chez ces idividus lorsque plusieurs d’entre eux s'excitent à ce genre de récréation. L’habitude dos farces dangereuses et de mauvais goût avait pris à Marseille, il y a quelques années, des proportions inquiétantes pour la tranquillité publique. C’étaient des embûches dressées pour faire tomber les hommes et les chevaux, c étaient des murs abattus, voire même une maisonnette des vieux quartiers démolie de fond en comble pendant l’absence de celui qui l’habitait ; c'étaient les vêtements des dames coupés, déchirés, brûlés par des acides ou tachés avec de 1 encre ; c’étaient des dégradations de toute espèce, trop longues à énumérer. Ces jeunes garnements, appelés nervis en patois provençal, opéraient par bandes et s excitaient entre eux à inventer les traits les plus noirs pour troubler la tranquillité et occasionner du
désagrément. L arrestation d’un certain nombre de ces jeunes gens, les peines très-sévères que leur appliqua le tribunal de police correctionnelle, mirent fin à ces sortes d’exploits. La crainte produisit sur ces jeunes écervelés un effet salutaire, parce qu’ils n’étaient point dépourvus de ce sentiment et de sens moral. Leur tenue devant le tribunal était humble ; ils n’alléguaient pour cause des actes qu’on leur repprochait, que l’envie de s’amuser. Une sévérité nécessaire aurait pu être mitigée, dans ce cas, par un peu d’indulgence, surtout à l’égard de la longueur de l’emprisonnement, qui fut excessive. Cette disposition aux mauvaises plaisanteries, favorisée par le caractère par trop sans gène et peu policé du Marseillais de la classe inférieure, a de la tendance à se manifester do temps en temps par des actes semblables. Le Sémaphore du 29 juillet 1 863 cite le fait suivant: « Il était onze heures du soir, lorsque quelques jeunes gens se mirent en tète de faire une farce sur le chemin de Saint-J ust. Ces garnements, toutjoyeux du moyen qu’ils avaient trouvé pour se donner un moment de distraction, placèrent une poutre entravers du chemin. L’événement prévu ne tarda pas à se produire. Une voiture arrive au grand trot; le cheval heurte contre l’obstacle, reculeépouvanté, tombe dans le ruisseau qui borde la route, et se casse un membre, ce qui obligea de l’abattre sur place. Les voyageurs en furent heureusement quittes pour la peur. Peu d’instants après, une voiture bourgeoise, lancée au grand trot, passe par-dessus l’obstacle; mais la secousse fut si forte que les voyageurs furent précipités hors de la voiture, et reçurent en tombant des blessures et des contusions. »
Le fait suivant va nous offrir tout ce que peut inventer
de plus monstrueux la perversité inspirée par l’envie de rire et de s’amuser . Les faits sont si graves, qu'ils ne peuvent avoir été commis que par despersonnes complètement privées du sens moral.
On lit dans le Constitutionnel du 5 janvier 1859:
«Jamais affaire plus singulière et plus odieuse, pour nous servir des termes de M. le procureur impérial, né s’est présentée devant un tribunal correctionnel.
«Voici le fait: Le sieur X — vient passer l’été à sa campagne avec son fils âgé de 20 ans et sa lille de 22. Depuis ce moment , des dévastations out lieu sur sa propriété. On coupait les arbustes , les plantes de son jardin, les grosses branches de ses tilleuls ; on salissait les portes et les murs de l'habitation. Les propriétés et la demeure d’autres personnes étaient l’objet d’actes semblables. On brisait les vitres , ou vilipendait outrageusement la religion dans ses emblèmes ; les murs et la porte de l’église, ainsi que le presbytère et même l’autel de la Vierge , étaient souillés d’ordures. Une main invisible retraçait sur les murailles le curé donnant la communion à une vache; en même temps les lettres les plus orduriéres, les plus obscènes, capables d’effrayer l impudicité même, renfermant aussi des menaces de mort et d’incendie, étaient adressées a M. X — , au curé, et à plusieurs autres personnes, et cela sans condition. Une sorte de terreur pesait sur la commune; on n osait sortir ni jour ni nuit. Enfin on surprit les enfants de M. X.. en flagrant délit: ils étaient les auteurs de ces actes inqualifiables.
» Alexis, le moins coupable, et qui était entraîné par sa sœur, avoue une partie de ce qui setait passé. Il était
le complice et le confident de sa sœur; celle-ci lui disait ce quelle faisait et ce qu’il avait à faire. Elle nie tout, meme d avoir donné des conseils à son frère. Aucun motif, si ce n est une imagination guidée par des sentiments pervers et bizarres, portait ces jeunes gens à commettre ces actes. Ils trouvaient plaisant de répandre la terreur dans le pays. Alexis déclare que les menaces d’incendie et de mort adressées non-seulement à son père, mais encore aux autres personnes, étaient faites sans intention de les accomplir. Quand le juge de paix vint sur les lieux pour rechercher les auteurs de ces méfaits, la jeune fille poussa l’impudence et même l’imprudence qui proviennent de l’absence de tout sentiment de crainte, de retenue, de moralité, jusqu’à faire parvenir à ce magistrat un billet injurieux et jusqu'à casser des vitres en sa présence sans être aperçue.»
Voilà certainement une des plus étranges folies morales qui puissent être observées. L’insensibilité morale est des mieux caractérisées chez leurs auteurs. Lorsque les pensées perverses se présentent à l’esprit de cette jeune fille, chez laquelle la perversité est plus active que chez son frère, il est évident qu’aucun sentiment moral ne les combat, pas même la crainte, et qu’aucun remords 11e suit l’exécution de leurs méfaits. Lejeune homme, moins pervers mais aussi peu doué de sentiments moraux, exécute ces actes excité par l’imitation, par l’exemple, par l’encouragement. Ces actes odieux ont été voulus, décidés par des désirs qui ne rencontraient aucune opposition dans la conscience, et non par le libre arbitre après une délibération éclairée par le sens moral.