‹ Psychologie naturelle (volume 2)Chapitre 8 sur 23 · CRIMINELS · texte numérisé non relu

CRIMINELS

ARTICLE I,r. — De la peine de mort

1° La peine de mort, comme punition, est injuste, étant appliquée à des individus privés do sens moral, qui n’ont pas pu vouloir et décider le crime par le libre arbitre, et qui ne l’ont voulu que par leurs désirs seulement; 2° La peine de mort, comme vengeance, est immorale, et, de plus, cette vengeance est cruelle;3°La peinode mort, comme épouvantail, est inutile;elle n'empêche pas le crime, soit chez ceux qui le commettent sous l’inlluence d’une passion violente, soit chez ceux qui le commettent froidement. Motifs et faits à l’appui de cette inutilité ; 4° La peine de mort est dangereuse par le mauvais exemple qu’elle donne. — De la peine de mort appliquée au banditisme. Causes du banditisme. — Moyens rationnels capables de le faire disparaître. Les moyens de rigueur sont constamment restés sans effet sur cette maladie morale.

Lo législateur, supposant l’assassin parfaitement libre, l’a condamné à mourir pour le punir de son crime, pour venger la société outragée, et pour intimider ceux qui auraient le désir de satisfaire leurs passions par des actes

abominables. Tant que le criminel a été considéré comme jouissant de la liberté morale, on conçoit que les législateurs et les magistrats chargés do veiller à la sécurité publique aient résisté, sous l’influence de la crainte et de la responsabilité qui pèse sur eux, à l’entrainement des idées généreuses envers les criminels, idées si contraires à celles qui, de tout temps et universellement, ont été adoptées à l’égard de ces derniers. Aussi la peine de mort ne serat-elle supprimée sans arrière-pensée chez les nations civilisées, qu’après qu’il aura été démontré que cette peine est appliquée à des hommes privés delà raison et de la liberté morales, et qu’après que l'on aura indiqué des procédés certains pour empêcher les manifestations de la perversité chez ces mèmès hommes, seul moyen de diminuer considérablement lo nombre des crimes.

11 ne s’agit plus ici de faire valoir des considérations puiséesdans les erreurs de personnes, erreurs commises de tout temps, même de nos jours, malgré la prudence des magistrats 1 . Il s’agit de démontrer que la peine de mort est elle-même le résultat d’une erreur, qu’elle est basée sur des idées complètement fausses. Ayant été instituée pour punir le crime, pour venger la société outragée et pour arrêter par la crainte ceux qui seraient tentés de commettre le crime, nous combattrons ces motifs en démontrant que la peine de mort est injuste comme châtiment, immorale comme vengeance, inutile comme moyen d’intimidation , et qu’elle est même dangereuse pour la société.

1 A Londres, celle erreur a été commise en 1865. L'individu compromis ■Mail un Italien <|ui n'a été sauvé de la peine de mort prononcée contre lui. que parce que l'auteur du crime, également Italien, s'e:?t dénoncé lui-méme.

1 0 La peine de mort , comme punition , est injuste. — Cette proposition est la conséquence naturelle de la connaissance de l’état psychique des criminels. Ceux-ci, privés de sens moral, ne sentant pas l’obligation morale de ne pas commettre le crime quand il leur vient le désir de le commettre, n’ont aucun motif pour vouloir repousser ce désir lorsqu'il a plus de puissance que ceux qui, inspirés par les sentiments d’intérêt bien entendu , le combattent. Il est vrai qu’en satisfaisant leurs désirs pervers, ils savent qu’ils violent les lois établies; mais ces lois sont pour eux de simples lois d’ordre public auxquelles ils ne se sentenl nullement obligés d’obéir par leur conscience , ces lois n’ayant aucune racine dans leurs sentiments. Elles sont pour eux ce que sont pour tout le monde ces ordonnances de police dont la contravention ne donne aucun remords, et ne laisse, en fait de regrets, que ceux d’avoir été découvert et de subir une punition. Or la peine de mort appliquée à des infractions que ne réprouve pas la conscience, n’estelle pas injuste, exorbitante ? Si le législateur l’a appliquée aux grands crimes, n’avait-il pas en vue de punir l’infraction à la loi morale ressentie par la conscience ? Cela ne peut pas être mis en doute. Sa pensée a été celle-ci : Le criminel a commis un acte réprouvé par sa conscience, ayant librement préféré violer la loi morale en satisfaisant ses désirs pervers plutôt que d’obéir à cette loi qu’il se sentait obligé de suivre ; il doit donc subir une punition en rapport avec la gravité du crime qu’il a librement voulu et commis. C’est bien là toute la pensée du législateur. Il n’a jamais eu, en etiet, 1 intention d appliquer une peine aussi grave à des individus qui n’auraient point senti l’obligation morale de ne pas commettre le crime.

La question de savoir si la société a le droit de punir de mort les criminels, est donc résolue par le fait de l’irresponsabilité morale de ces individus, irresponsabilité provenant de ce qu ils n’ont pas la conscience morale; la solution de cette question est fournie par les principes de justice adoptés par toutes les races supérieures. Ces races, inspirées par de nobles sentiments, ne se reconnaissent point le droit de faire mourir l’homme le plus dangereux, qu’elles ne considèrent pas comme moralement libre et responsable de ses actes. Par cette raison, elles protègent la vie de l’enfant et de l’aliéné assassins autant que la vie des autres hommes. Là où elles ne reconnaissent pas de responsabilité morale, elles admettent l’inviolabilité de la vie de l’individu, et si dans certains cas elles ont cru avoir le droit d’ôter la vie à l'homme, c’est parce qu’elles l’ont cru aussi moralement libre et responsable des actes horribles qu’il a commis. Ce n’est point cependant la question d’âge ouïe fait d’une maladie qui rend l’homme irresponsable de ses crimes, c’est un état psychique incompatible avec la liberté morale, état psychique qui consiste dans l’absence d’une réprobation morale en présence de désirs criminels, dans l’insensibilité morale en présence des demandes de la perversité, état psychique constituant une véritable folie morale, et qui se rencontre aussi bien chez l’homme sain de corps que chez le malade. Le législateur, en infligeant la peine de mort aux grands criminels, s’est donc trompé; la raison pour laquelle il inflige cette peine n’existe pas, il ne l’inflige que par erreur.

Oue les philosophes prouvent qu’on peut être moralement libre sans posséder le sens moral ; que les criminalistes démontrent, contradictoirement à ce que j’ai mis en

évidence d’après les faits et leur analyse, que les criminels réprouvent moralement leurs désirs pervers pendant la préméditation et l'exécution du crime, et que par conséquent ils sont moralement libres lorsqu’ils le commettent, et je reconnaîtrai que la peine capitale est basée sur la justice. Tant qu’ils n’auront pas prouvé l’une ou l’autre de ces deux propositions, il restera acquis à la science que la peine de mort appliquée aux criminels est injuste, comme frappant des hommes privés de liberté morale. Quelle responsabilité ne pèserait pas alors sur ceux qui, malgré la connaissance des vérités psychologiques que j’ai établies, continueraient à appliquer cette peine ! !

De même qu’une punition doit rationnellement être infligée aux individus qui contreviennent aux lois d’ordre et de police, de même une certaine punition doit être appliquée au criminel qui a violé les lois, bien que sa conscience 11e lui fasse pas sentir l’obligation d’y obéir. Mais cette punition ne devant pas être grave, le traitement moral que le criminel devra subir, et qui sera toujours long et pénible, suffira pour le punir de sa désobéissance.

2° La peine de mort, comme vengeance , est immorale. — La peine de mort n’ost pas, il est vrai, ostensiblement appuyée sur la vengeance; on n’oserait pas, dans notre civilisation, se baser sur cette mauvaise passion pour inscrire dans nos codes une peine aussi grave. C’est au nom de la justice que ce châtiment est adopté et infligé. Mais que de fois n’arrive-t-il pas que l’homme se fait illusion sur les motifs qu’il prend afin d’arriver à la satisfaction de ses passions? Et la preuve que la vengeance prend dans cette circonstance le masque de la justice pour demander ce qu elle désire, c’est que sous l’influence de l’indigna-

t.ion, de la crainte et de la haine qui s’emparent du public a l’occasion des grands crimes, ce public découvre la passion qui l’anime. Alors le mot de vengeance est dans toutes les bouches; il est écrit dans les journaux, on le rencontre dans les réquisitoires des magistrats, dans les cris de la populace, et, pour me servir de l’expression consacrée à cette occasion, on réclame la peine de mort au nom de la vindicte publique . Ce n’est pas seulement le sens moral froissé qui porte les magistrats à demander vengeance, c’est le devoir, imposé par leurs fonctions, de sauvegarder les intérêts de la morale et de la société. Mais lorsqu’ils seront éclairés par la psychologie sur l’anomalie morale des criminels, ils verront que leur devoir ne consiste plus à réclamer, ni leur mérite à obtenir (mot usité dans cette circonstance) la condamnation à mort de ces malheureux, et ils ne s’exposeront plus à recevoir d’eux cette sanglante injure: Et vous aussi, vous m’assassinez'.

Le fait suivant est un exemple remarquable de la vengeance décorée du nom de justice expéditive, de justice de Lynch, vengeance avec laquelle les populations, ignorantes sur l’état psychique des criminels, poursuivent ceux-ci, et même les individus qui sont seulement supposés criminels. Ce fait est rapporté par le Courrier des Etats-Unis du 26 septembre 1860. «Le Times de Leavenwortli rend compte d’une scène épouvantable qui s’est passée dans cette ville. Gordon, accusé de meurtre sur la personne de Gantz, avait été jugé et acquitté par le jury. La foule ne s’attendait pas à ce dénouaient, et elle voulut se rendre justice en pendant l’accusé. Ce dernier se remit entre les

i Paroles prononcées par GrafT après sa condamnation à mort. (Affaire Peschard.)

mains du maire et pria qu’on le reconduisit en prison, protégé par la police. Il parvint à atteindre la geôle au milieu des vociférations de la populace. Mais rendu là, des gens armés T assaillirent, et parvinrent às’emparer de lui. Vingt fois on lui attacha une corde autour du cou, vingt fois cette corde fut coupée. Le malheureux n’avait plus que des lambeaux de vêtements sur lui. Tremblant , ensanglanté, il s’écriait: Mon Dieu! faites cesser mon agonie! qu’on me pende de suite ! Le maire, aidé de quelques citoyens dévoués, parvint à faire évacuer la prison par la force des armes. Gordon était enfin sauvé après un supplice de plusieurs heures. Mais la populace, à qui il fallait une victime, s’est vengée en assassinant M. Ford, l’avocat qui avait fait acquitter Gordon.»

Si la vengeance était le plaisir des dieux du paganisme , c’est que ces dieux étaient souillés de tous les crimes . et que la vengeance était conforme à leur caractère. Mais d'après les principes de inorale professés actuellement par les nations civilisées, la vengeance froidement exercée ne peut servir de base à aucune pénalité; son conseil de rendre le mal pour le mal est essentiellement immoral.

La peine de mort est en outre une vengeance , ou , si l’on veut, une justice des plus cruelles. Ce ne sont pas les souffrances physiques qui en constituent la cruauté, puisque, dégagée des tortures d’autrefois, la souffrance physique est à peine perçue par la décollation ; mais la torture morale est longue et horrible. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la relation des derniers moments de la plupart des condamnés. Si l’échafaud ne les impressionne point lorsqu’ils le voient dans un lointain qui leur semble ne pouvoir jamais les atteindre, il n en est plus de même lorsque m 17

le supplice est proche et menaçant. Autant ils étaient avant le crime tout à leurs projets criminels , autant ils sont actuellement tout en proie à l’horreur du supplice. Leur bouleversement sc fait sentir sur l’organisme entier, les traits du visage se décomposent, le faciès devient hippocratique comme chez les moribonds , des mouvements convulsifs agitent le système musculaire , les sécrétions sont troublées, celle de la salive est supprimée, celle de l’urine augmentée, la parole est embarrassée , etc. A des scènes de désespoir qui épuisent l’organisme , succède une prostration physique et psychique des plus grandes. Tous, il est vrai, ne sont pas aussi impressionnés par cette longue et cruelle épreuve, et ce sont en général les plus pervers , les plus moralement insensibles , ceux qui ont commis le plus de crimes, ceux dont l’anomalie psychique est la plus grande, qui sont dans ce cas. Ceux-là souffrent moins que les autres de leur malheureux sort. Cartouche allant subir le supplice de la roue , disait tranquillement : C’est un mauvais quart d’heure à passer. Jacques Latour, Dumollard, Charles Lemaire, sont restés insensibles à la peine de mort. Le premier a déjeuné en face de l’échafaud ; prévenu la veille , il avait dormi toute la nuit. « De quelque manière que le condamné affronte le dernier supplice, en chantant ou pâlissant, dit. à propos des derniers moments de Latour, M. Léonce Dupont, dans le journal la Nation, il n’y a rien de moral dans le spectacle d'une tète qui tombe. Si l’homme pâlit, le peuple dit : c’est un lâche; s’il est ferme et calme, il dit : c’est un brave; s’il chante et s’il ricane comme J. Latour, le peuple ne comprend plus rien : tout, dans son esprit, se mêle et se confond , et la seule impression qu’il puisse ressentir, c’est l’impression

immorale de ce double outrage à la vie humaine qui éclate dans le crime et dans le châtiment. » Manesse, le massacreur de six personnes dans le but d’hériter d’elles, était si peu impressionné par le supplice auquel il se rendait, que pendant le lugubre trajet de Valenciennes à Landrecies il commença plusieurs fois des chants qui furent interrompus par les gendarmes assis à ses côtés. Quand il s’est couché sur la planche, il criait : Au revoir, au revoir, mes enfants ! au revoir ' !

Une insensibilité aussi grande au sujet de la peine de mort est réellement exceptionnelle ; les criminels , même les plus insensibles de loin à cette peine . sont presque toujours très-impressionnés par l'horreur du supplice, au moment de le subir : tel fut Lacenaire. D’autres, trouvant dans le sentiment religieux qu'ils possèdent des consolations dans leurs tortures, ou un appui à leur énergie naturelle , supportent avec fermeté et résignation ce cruel moment : tel nous avons vu Avril , le complice de Lacenaire.

On n’a jamais assez tenu compte du supplice moral que subit le condamné ; il est horrible et ne peut se comprendre que par sentiment. Pour l’apprécier, il faudrait quitter un moment l’heureuse réalité, et se supposer à la place de ce malheureux. Toute personne qui aura fait cette épreuve n’aura encore qu'une faible idée des tortures du condamné, car il est impossible de s'identifier avec une position aussi pénible, quand on ne s’y trouve pas; cependant cette per-

1 Peu de jours avaut de mourir, il était si peu préoccupé de sou sort, qu'il écrivait à sa femme d'avoir soin de son cheval qui paraissait malade, de veiller à telle et telle récolte. Dumollard lit dans la même circonstance des recommandations semblables .

sonne en saura assez pour regretter que l’homme doué de sentiments moraux, instruit et civilisé, fasse froidement autant souffrir son semblable en croyant exercer la justice; elle en saura assez pour maudire la peinede mort. N’estce pas un regret semblable qu’exprimait La Bruyère lorsqu’il écrivait les lignes suivantes? « Il faut des saisies de terres et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l’avoue ; mais justice, lois et besoins à part, ce m’est chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d’autres hommes '.» Si depuis La Bruyère la torture du corps a disparu, il reste encore la torture morale , la pire de toutes , qui ne disparaîtra qu’avec l’abolition de la peine do mort.

3° La peine de mort, comme épouvantail, est inutile. — Nous avons fait observer, chaque fois que l’occasion s’en est présentée, que la peinede mort n’avait aucun pouvoir préventif sur l’esprit des criminels, et nous en avons donné les raisons psychologiques. Keproduisons-les ici. Les crimes ont lieu dans deux circonstances différentes : l°sous l’influence d’une passion violente , telle que la haine, la vengeance, la jalousie, etc., mettant dans l’état passionné des personnes douées de sens moral , ou le plus souvent ne possédant pas ce sentiment ; 2° sans passion violente, froidement commis par des personnes complètement dépourvues de sens moral. Examinons l’influence que peut avoir la peine de mort dans ces deux circonstances.

1 0 Pour comprendre le peu d 'efficacité que le peine de mort doit avoir sur les personnes qui sont dans l’état passiouné par le fait d’une passion violente, il faut se rappeler que, dans cet état, la passion domine entièrement l’esprit, qu’elle

1 Les caractères, chap. X : De l'homme.

étouffe tous les sentiments qui pourraient la combattre, même la crainte. Parmi les personnes absorbées par leur passion, beaucoup ne pensent pas du tout à la peine de mort, et celles qui y pensent y sont alors entièrement insensibles. Peu leur importe, en ce moment, de mourir dans un temps éloigné, pourvu que la passion qui les dommine actuellement soit satisfaite. Le nommé Pierry , dont le Droit du 1er janvier 1858 relate le procès criminel, tue sa femme, excité qu’il était par une haine violente non motivée. Il la menaçait ouvertement, et il avait très-bien envisagé les conséquences de son crime , puisqu’on lui avait entendu proférer ces paroles : « Je destine ma tète pour la porter sur la place d’Auxerre, mais auparavant je veux en abattre d’autres.»

2° On comprendra également pourquoi les criminels privés de sens moral qui commettent froidement le crime, les voleurs assassins, par exemple, ne sont point impressionnés par la perspective de la peine de mort, si l’on se rappelle que ces individus n’ont aucune prévoyance, qu’ils sont entièrement absorbés par les désirs pervers qui occupent actuellement leur esprit, que l’avenir ne les impressionne point, qu’ils ne voient que l’avantage du moment présent, et non les dangers qu’ils courent dans des époques lointaines. Aussi s’exposent-ils à des châtiments terribles pour de misérables sommes qu’ils gaspillent sottement dans la débauche, sans s inquiéter même du lendemain. Le produit du crime dévoré, ils recommencent de nouvelles expéditions qui menacent de plus en plus leur vie. La satisfaction de leurs désirs criminels ayant plus de puissance sur leur esprit, à cause de la certitude prochaine de cette satisfaction, que les châtiments, dont la crainte

est considérablement affaiblie par l’espoir d’y échapper , l’emporte inévitablement sur la crainte de ces châtiments. Je dis inévitablement, parce que d’après la loi de l’intérêt, qui fixe les déterminations en l’absence du sens moral et de la liberté morale, c’est toujours le désir le plus grand qui l’emporte sur le moindre, ce sont les inspirations du sentiment le plus puissant qui prévalent sur les inspirations du sentiment le moins fort.

Ce n’est pas seulement la perspective de subir la mort à une époque éloignée qui a moins de poids sur l’esprit des criminels que la satisfaction de leurs désirs actuels ; c’est encore la possibilité de perdre la vie dans le moment présent. Un grand nombre d’expéditions de voleurs et de brigands ne sont- elles pas accompagnées de la chance do perdre la vie ? Maurice Roux s’est exposé deux fois sérieusoment à mourir, pour faire condamner M. Armand à lui payer une forte indemnité. La vie étant pour l’homme un bien des plus précieux, il semblerait que des motifs très - graves devraient seuls lui permettre de s’exposer à la perdre ; eh bien ! il n'en est point ainsi. Il est réellement curieux de voir la facilité avec laquelle il risque parfois ce précieux bien pour des futilités. L’Imracbnt de Bilbao rapporte, dans la seconde quinzaine d’octobre 1866, que pendant l’épidémie de choléra plusieurs personnes se sont donné la diarrhée pour obtenir des secours des sociétés de bienfaisance, et que plusieurs d’entre elles ont succombé cholérisées,àla suite de ces diarrhées artificielles. L’espérance d’échapper au danger présent ou lointain, l’espérance, sentiment si puissant sur l’esprit de l’homme, surtout quand il engage celui-ci à faire ce qu’il désire, est une des causes du peu d’impression que produit

la perspective de la peine de mort sur le criminel avant l’accomplissement du crime.

Que les grands criminels redoutent la peine de mort, cela est incontestable ; ils la redoutent comme toute autre peine, et naturellement plus que toute autre peine, sauf quelques rares exceptions. Mais il est incontestable aussi que, par le fait de leur anomalie psychique, cette crainte n’a pas le pouvoir de les empêcher de commettre le crime, lorsque les désirs qui les portent à le commettre sont puissants.

Le peu d’effet que la peine de mort, vue de loin avant le crime, produitsur ceux qui en sont le plus impressionnés de prés, va nous être certifié par un condamné, au moment de subir le dernier supplice. On lit dans le Droit du 9 décembre 1 863 : « C’est ce matin à 6 heures qu’on a annoncé à Maurice qu’il ne pouvait plus espérer : Je m’y attendais. a-t-il répondu ; ma vie a été tellement souillée de crimes, qu’on ne pouvait en vérité me gracier ; je suis un trop grand criminel. (Cet homme comprend qu’il a trop souvent violé les lois pour échapper aux châtiments appliqués à leur violation.) Hier il avait dit: Je crois bien que cette nuit sera la dernière. Les paroles du gardien qui cherchait à calmer son inquiétude étaient sans effet sur lui. Aussi la nuit avait été très-agitée, plus fiévreuse que les précédentes, qui avaient été mauvaises. A chaque instant, il était en proie à d’horribles cauchemars, et croyait sans cesse voir la guillotine dressée auprès de lui. C’est affreux, disait-il il y a quelques jours, ce que l’on soutire quand on pense qu’on va mourir, et alors il racontait que si 1rs gens qui, com me lui, ne reculentpas devant l’assassinat, pouvaient se faire une idée des tourments qu’on endure

après une condamnation à mort, il est probable qu’ils reculeraient devant le meurtre, mais que malheureusement ils le savaient trop tard. Il disait cela en très-bons termes, car il était intelligent et presque lettré. »0n voit aussi, par ces paroles, qu’il n’est pas question chez lui de remords moral. Ainsi il ne dit pas : Si les gens qui ne reculent pas devant le crime savaient combien cet acte pèse sur la conscience, etc. Ne croyons donc pas, parce que les criminels qui vont subir la peine do mort en éprouvent une frayeur terrible, qu’ils en soient impressionnés avant de commettre le crime. C’est pouravoir été trompés par cette croyance, que les législateurs et les magistrats ont supposé un pouvoir préventif à ce châtiment. Rétablissons donc la vérité. Personne n’est moins effrayé de la peine de mort que le criminel avant le crime, quoiqu’il soit terrifié par cette peine lorsque le moment de la subir approche. « M. Crémicux , dit le feuilleton judiciaire do l’Opinion nationale du 24 juillet 1800, n’a jamais voulu l’abolition de la peine de mort. La guillotine, selon lui, est moins un instrument réel de supplice qu’un épouvantable manequin destiné à effrayer. Deux souvenirs de sa vie lui ont montré l’effroi que ce châtiment faisait éprouver aux malfaiteurs, et il en a conclu que ce supplice leur inspirait une terreur salutaire dans l’intérêt des honnêtes gens. Le premier de ces épisodes remonte à 1823. Il était chargé «le défendre, devant les assises de Nimes, plusieurs hommes accusés d’assassinat et de vols commis à main armée sur les grandes routes. Il parvint à sauver la tête des ses clients. Ce succès inespéré obtenu et l’arrêt rendu, il descend au cachot leur annoncer l’heureux verdict. Ces hommes terribles qui infestaient les routes de Bordeaux à Tou-

Ion, qui étaient doués d’une force herculéenne, qui ne redoutaient ni une balle, ni un coup de sabre, ces hommes pleurèrent, hurlèrent de joie. C’était effrayant, disait M. Crémieux, d’entendre les cris, le débordement de joie de ces hommes qui échappaient à l’échafaud. L’autre épisode se rattache à la cause suivante qu’il eut à défendre devant la même cour. Un homme accusé de meurtre fut déclaré coupable sans préméditation. A peine apprit-il ce résultat, qu’il jeta son bonnet en l’air, il fit un entrechat devant la cour, et s’écria: Ah ! quel bonheur, je n’ai que les jolies petites galères ! Si de tels hommes ont tant d’horreur pour l’échafaud, dit M. Crémieux, c’est que l’échafaud excerce sur les masses une impression terrible , et qu’il doit être •maintenu, sauf à l’appliquer rarement. »

Ces faits, loin de prouver que le spectre de la guillotine est efficace pour prévenir les crimes, démontrent au contraire son inutilité et son impuissance, puisqu’il n’empêche point les individus qui en sont le plus impressionnés lorsque le châtiment est imminont, de devenir criminels. Parmi ceux mêmes qui ont passé par les émotions d’une condamnation à mort et qui , par commutation de peine , ont été envoyés au bagne, il s’en trouve qui ont bien vite oublié l’effroi que leur a causé cette condamnation , car, après s’être évadés, ils se sont exposés, par de nouveaux crimes, il subir cette peine.

Les signes de joie manifestés par les assassins dont parle M. Crémieux, prouvent évidemment que ces malheureux n’éprouvaient aucun remords des crimes qu’ils avaient commis. Sauvés de la peine de mort, tout chagrin s’était évanoui de leur âme.

Dans un J >rocèsd infanticide très-intéressant comme étude

psychologique , et qui est rapporté par le Droit , dans son numéro du 1er août 1864, on peut juger combien les châtiments sont inefficaces à empêcher le crime, alors même que ceux qui le commettent pensent à ces châtiments et les redoutent.

a Le nommé Perrin, d’après l'acte d’accusation, dit à sa sœur qu’il a rendue enceinte , en parlant de l’enfant à venir : Je le tuerai quand il viendra. Il était tellement obsédé de cette idée, qu’un jour, assis près du foyer, il se parlait à haute voix : C’est ennuyeux , disait-il , je suis perdu; mais j’ai mes idées Axes, et rien ne se retrouvera. Il reprochait à sa sœur d’être la cause qu’il irait au bagne; et cette pensée du bagne le poursuivait à un tel point, qu’à plusieurs reprises, à son travail, les ouvriers l’ont entendu tenir le môme propos. » Cette crainte, cependant, ne l’a point empêché de commettre l'infanticide, et d’aller en effet au bagne comme il le craignait.

La femme, qui répugne peut-être plus que l’homme à la peine de mort, n’en est pas plus que lui impressionnée de loin, lorsque, privée de sens moral, sa perversité est active et demande à être satisfaite par le crime. Si elle commet moins souvent que l’homme les crimes graves, ce n’est pas parce qu’elle craint davantage que lui le dernier supplice, c’est parce qu elle est moins indépendante dans ses actions, parce que sa perversité est moins active , parce que les occasions de commettre le crime sont pour elle moins fréquentes ; c’est encore parce qu elle répugne plus à verser le sang.

Le fait suivant, rapporté par le courriériste du Palais du Monde illustré, n<> du 28 mars 1868, va nous démontrer non -seulement combien les châtiments sont inu-

tiles comme moyens préventifs du crime, mais encore à quel point l’on confond les manifestations des sentiments de nature différente , les manifestations de la crainte des châtiments et des regrets égoïstes auxquels cette crainte donne lieu après le crime, avec les manifestations du sens moral par le remords :

«Un drame sanglant, horrible , s’est déroulé devant la cour d’assises de l'Oise. Le récit de ce crime est banal dans son horreur; mais ce qui ne se produit pas souvent, ou, pour mieux dire, ce qui n’est que trop rarement mis en lumière, c’est le trouble profond dont l’assassin a été frappé pendant les quelques heures qui ont suivi son forfait. Ah ! c’est que ce que l’on appelle le remords n’est pas un vain mot, disait le président à l’accusé. Longé est repris de justice ; deux fois il a été condamné à cinq ans de travaux forcés, puis à dix ans de réclusion pour incendie et pour vol. Une nuit, par une tempête, il pénétrait dans une maison isolée habitée par deux vieillards. Là, il était bien accueilli, on l’y recevait habituellement, on lui offrait à manger et à boire, bien qu’il fut placé sous la surveillance. Longé, qui avait médité son crime, avait apporté un marteau emprunté à son logeur ; il assomme les deux sexagénaires l’un après l’autre , et les achève, soit en les frappant du pied, soit en leur pressant la gorge. Puis il s’empare de l’or, des bijoux, et il met le feu à la paillasse, espérant que 1 incendie va tout détruire, tout cacher; il ferme la porte et fuit. La flamme a été étouffée, et les preuves du crime n’ont pas été anéanties. Voici les questions de M. le Président, questions auxquelles Longé a répondu a peine par quelques gestes de terreur et quelques monosyllabes étouffés :

— Vous êtes sorti alors ot vous ôtes rentré chez votre logeur, pâmé, a-t-on dit; vous n’avez pu manger, vous avez demandé de l’eau-de-vie? Le lendemain vous avez passé la journée au café, vous n’en êtes sorti que lorsqu’on a formé, vous avez dépensé 30 francs; vous buviez avec tout le monde; vous avez bu trois bouteilles de Champagne, vous en offriez à tous ? Le crime a été commis dans la matinée; on vous en a parlé, vous étiez troublé. Quand on a dit : l’assassin a manqué son coup en fermant la porte, vous vous êtes écrié : Ab ! j’ai un regret. — Quand un paveur, indigné de ce crime si lâche , a dit qu’il se ferait bien l’exécuteur pour punir un pareil assassin, vous avez pâli, vous êtes tombé presque en faiblesse. Le mardi, vous avez encore couru les cabarets ; l’ivresse paralyse la

pensée, étouffe momentanément le remords mais vous

étiez inquiet, tourmenté! Vous êtes allé acheter des vêtements; vous craigniez que l'on ne vit des taches de sang sur les vôtres? Le mercredi, vous avez brûlé votre blouse. Lo soir vous avez été arrêté. Vous avez alors accusé un innocent, vous avez commis cette infamie !

»Le tableau du remords et de la terreur n’est-il pas complet? Longé est condamné à mort. *

Cette appréciation ne prouve-t-elle pas combien la psychologie, la plus importante des sciences naturelles, est arriérée vis-à-vis dotant d’autres sciences qui nous touchent de moins près ?

Ce no sont point les manifestations du remords que nous offre ce tableau, mais exclusivement celles de la terreur occasionnée par la crainte de la peine de mort. Ces manifestations ont eu lieu, il est vrai, de suite après le crime, ce qui est fort rare chez les criminels, mais on ne peut se

tromper sur leur origine. Si Longé éprouve de l’émotion, c’est lorsqu’il s’aperçoit qu’on le soupçonne, c’est lorsqu’on lui parle du châtiment. Quand il apprend que le feu n’a pas détruit les preuves du crime, il s’écrie vivement : Ah ! j’ai un regret ! Ce regret ne se rapporte donc point au crime lui-même, mais h l’existence des preuves de cet acte. Et puis, ne faut-il pas être dépourvu de tout sentiment moral et généreux pour pouvoir assassiner deux personnes dont on n’a reçu que des bienfaits ! J’en appelle à la conscience de tout homme qui a le bonheur de posséder ces sentiments. Et puis, celui qui éprouverait du remords moral de son crime, pourrait-il accuserun innocent d’être l’auteur de cet acte? Non, il ne le pourrait pas. Les manifestations du remords véritable, que nous avons rencontrées plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage, ont un caractère tout autre.

Nous trouvons chez Longé, portée au plus haut degré, cette particularité dont sont affectés les criminels: l’absorption entière do l’esprit par l’élément instinctif actuellement présent, par le désir criminel actuellement ressenti: particularité qui empêche que la crainte des châtiments n’impressionne avant le crime. Ainsi, Longé prouve par sa terreur qu’il est très-sensible à la crainte de la peine de mort. Eh bien ! la crainte de cette peine l’impressionne si peu avant le crime , qu’elle ne le détourne point de le commettre. Entièrement absorbé par son désir criminel, il ne pense alors qu’aux moyens de le satisfaire et qu’aux avantages qu’il pourra retirer du vol. Mais une fois le crime commis et le désir satisfait, le châtiment se présentant à sa pensée, la crainte le saisit, il est terrifié : crainte alors inutile, le malheur étant accompli. Sous l’infiuence

de la crainte qui le passionne, qui absorbe à son tour entièrement son esprit, il commet des imprudences qui le font découvrir de suite. C’est ainsi que, plus ou moins, sont tous les criminels. Je ne suis pas du reste le premier qui ait indiqué cette particularité. M. Carrara, professeur de droit criminel à l’université de Pise , et Mittermaier (d’Heidelberg) ont signalé, d’après l’observation, le fait que la peine de mort, ou tout autre châtiment, vus de loin, c’est-à-dire dans le temps de la perpétration du crime, ne font pas d’impression sur l’esprit du criminel.

Non-seulement la perspective de la peine de mort n'empêche point les individus mal conformés moralement de commettre le crime, mais le spectacle même des exécutions capitales ne les impressionne point. N’ayant aucune répugnance à tuer, ils restent impassibles devant la mort violente de leurs semblables. M. ltoberts, aumônier des 'prisons de Bristol, a fait la remarque que sur 107 condamnés à mort qu’il avait assistés dans leurs derniers moments, 161 avaient été présents à une ou à plusieurs exécutions capitales.

Les exemples suivants nous montreront à quel point les hommes susceptibles de devenir criminels sont peu impressionnés par les exécutions capitales.

Dans un article intitulé : Des procès de magie, par M. J. Barbier, avocat général, et inséré dans le Droit du 20 septembre 1859, je trouve le fait suivant: « Louis Gaufridy, prêtre, fut condamné comme sorcier à être pendu et brûlé, le 29 avril 1611. Pendant qu’à l’occasion de ce supplice une grande affluence encombrait les rues et les places de la ville d’Aix, un gentilhomme nommé Desprade, liancé à la fille du président De Brasle , fut assassiné à

coups de poignard par le chevalier de Montoroux, et dans cette place, où se pressaient plus de trois mille personnes, on ne put arrêter le meurtrier, dont la fureur égarait les coups à ce point qu’une jeune fille tomba, également frappée de son poignard. »

On lit dans le Siècle du 15 mars 1860 : a Le 2 mars, on a exécuté à Saragosse trois assassins. Pendant l’exécution, qui avait lieu devant une affluence considérable de curieux, un laboureur tuait un homme sans aucun motif apparent-, et un voleur enlevait de l’église d’El Pilar un plateau d’argent destiné à recevoir les aumônes pour le repos des âmes des condamnés. »

On mande de Valence (Espagne), le 30 juin 1862, au journal le Droit, la relation du dernier supplice par le garot, d’un individu qui avait assassiné sa femme. Dans la même journée et dans la même ville, un jeune misérable a étranglé sa mère avancée en âge, après l’avoir maltraitée de la manière la plus horrible.

Jamais peut-être spectacle sanglant n’a attiré autant de monde et n'a eu un retentissement plus grand, que celui de Lapommeray subissant sur la place de la Roquette les conséquences de la perversité la plus grande unie à l’insensibilité morale la plus complète. Eh bien ! le jour où cet horrible spectacle avait lieu, un assassinat fut commis à Paris, rue Galande.

Quelques jours après l’exécution de Manesse, à Landrecies, à quelques pas de l’endroit où avait eu lieu l’exécution, le nommé Moreau, âgé de 19 ans, assassinait par jalousie une jeune fille de 18 ans, dans la maison de ses maîtres. Ce jeune homme avait assisté à l’exécution de Manesse.

Le Nouvelliste de Marseille du 23 août 1804 rapporte le fait suivant : a Mercredi matin ont eu lieu deux exécutions capitales sur la place des Cerclii, à Rome. Malgré la terreur que doit exciter cette peine, le lendemain matin, un assassinat a eu lieu dans cette ville. Un maçon a tué un de ses camarades au moment où il sortait de chez lui. Le meurtrier avait prémédité le crime depuis quelque temps, et il attendait une occasion favorable pour le commettre.»

S’il est un fait qui doive prouver l’impuissance de la peine de mort à empêcher la perpétration des crimes, c’est à coup sûr celui-ci : Le Siècle du 13 mars 1808 relate un assassinat commis par l’exécuteur des hautes-œuvres de Madrid sur la personne d’une jeune femme avec laquelle il était intimement lié.

En 1823 ou 24, eut lieu à Marseille l’exécution des trois frères ltabatu. Deux personnes qui assistèrent à ce sanglant spectacle m’ont rapporté chacune un des deux faits suivants : L’une se trouvait dans une maison du Cours, à quelques pas de l’échafaud. Dans le même appartement qu’elle, se trouvait un autre assistant, le nommé R...., (jui peu de jours après assassinait sa femme et sa bellemère. Le second témoin se trouvait dans lu foule. A ses côtés était un homme d’assez mauvaise mine, auquel il entendit prononcer ces paroles après avoir vu tomber ces trois tètes : Bah ! ce n’est que ça ! Quelques mois après ce même témoin, assistant à l’exécution du nommé Dagnan. qui avait assassiné pour voler, reconnut dans le patient celui qui avait été si peu impressionné par la triple exécution.

Après trente ans environ, passés sans exécution capitale, on guillotina à Marseille, en 1857, le Sicilien Matra-

cia. Dans les deux mois qui suivirent cette exécution, deux assassinats eurent lieu : un suivi de vol, sur la route de Marseille à Aubagne, et un autre en plein marché. Ce dernier eut pour auteur le nommé Odo. Mu par une jalousie non motivée, il porta neuf coups de couteau à sa femme, qui mourut sur-le-champ. Il avait assisté à l’exécution de Matracia.

Dans la même ville, en septembre 1865, douze jours après l’exécution du nommé Picot, une tentative d'assassinat eut lieu rue du Vieux Palais.

Ces faits et mille autres semblables démontrent non-seulement Y inutilité de la peine de mort comme moyen d’intimidation, mais encore le danger que présente cet odieux spectacle pour la sécurité publique, par le fait du mauvais exemple.

Un procès criminel fort important étant annoncé pour décembre 1867, devant la cour d’assises d’Aix, procès des bandits italiens qui arrêtèrent sur les grandes roules des environs de Marseille, et qui assassinèrent pour voler, je me mis en devoir d’étudier les effets que pourraient avoir : 1° ce procès lui-même et son immense retentissement ; 2° l’exécution capitale des accusés, exécution à laquelle je supposais devoir aboutir le jugement. Voici le résultat des notes que je pris dans les journaux de la localité, sur les actes criminels qui se produisirent à cette époque à Marseille et dans les environs.

1° Effets du procès et de son retentissement. — La veille du jour de la condamnation à mort des quatre bandits, une arrestation pour vol avec coups de couteau, qui heureusement ne pénétrèrent que les vêtements, eut lieu à Marseille. — Le surlendemain de cette condamnation, un

Italien nommé Yignolo assassine un domestique, par esprit de vengeance, au village de Saint-Jérôme près Marseille, et met le feu à la maison pour faire disparaître les traces du crime. Arrêté le lendemain, il dit : Je me suis vengé, je sais ce qui m’attend, je ne crains pas la mort. Le Nouvelliste, après avoir parlé de cette affaire, annonce une arrestation à main armée qui vient d’avoir lieu sur la route d’ürange à Montevergne ; trois individus avaient donné plusieurs coups de couteau au nommé Grevel, qui n’ont perforé heureusement que ses habits et sa casquette. Depuis lors, les arrestations à main armée avec menaces de mort en cas de résistance, semblables à celles qu’opéraient les bandits condamnés, deviennent fréquentes à Marseille. Jamais l’effet de la contagion morale, chez des natures instinctives identiques, n’a été plus évident que dans cotte circonstance. Le Courrier de Marseille du 20 décembre ne relate pas moins de quatre exploits criminels, dont deux arrestations à main armée avec menaces de mort. On dirait presque que ces arrestations sont devenues de mode chez les voleurs. Il est impossible , je le répète, de ne pas voir dans ces faits les pernicieuses conséquences de la contagion morale. — Le Sémaphore du 29 décembre signale une nouvelle arrestation avec menace de mort, dans le quartier du Canal. — Le même journal du 7 janvier 1868 annonce l’assassinat d'un individu dans ce môme quartier. — Le 10, deux capitaines grecs sont dévalisés sur le quai du port, par cinq individus. Vers le milieu etla ün du même mois, on n’entendit plus parler d’arrestations à main armée, mais les vols avec effraction dans les maisons continuèrent très-nombreux.

2° Effets de l’exécution capitale. — Le 27 janvier, trois

des quatre bandits condamnés à mort sont exécutés à Marseille. 50 mille personnes, dit-on, assistèrent à ce hideux spectacle. — Le soir même de ce jour, un horrible assassinat est commis. Une femme jette à la mer, en face du fort Saint-Jean, son enfant âgé d’un mois. Le bruit du corps tombant dans l’eau appela l’attention d’un passant qui put saisir l’enfant encore vivant, mais il mourut peu d’heures après. Ce fait est rapporté par les journaux de la localité, par le Nouvelliste du 30 janvier entre autres. — Le Sémaphore du 18 février rapporte que dans la nuit du 1 G au 17 un Italien s’étant pris de querelle avec un de ses compatriotes, a reçu de ce dernier un coup de couteau à la région du cœur qui l’a étendu raide mort. — Dès le milieu de février , les exploits des voleurs changent de forme. Au lieu d’arrêter les personnes, ils jettent un nœud coulant autour de leur cou, les étranglent à demi, les dévalisent, et se sauvent. Le Courrier cle Marseille du 1 7 de ce mois mentionne deux arrestations par les étrangleurs ; trois à quatre do ces individus furent reconnus par leur langage pour être Italiens. Un d’eux disait à son compagnon, en parlant de la personne qu'ils tenaient : « S'il résiste, casselui la figure. » — Le même journal du 23 février signale deux nouvelles arrestations par les étrangleurs . une en ville, et une dans la banlieue à six heures du soir. Ce genre d’arrestation se continua jusqu’au commencement de mars. De nombreux emprisonnements mirent fin à ces exploits. — Les journaux ayant beaucoup parlé de ces scènes d’étrangleurs, ces scènes furent connues à Lyon, ville qui eut aussi ses étrangleurs. — Comme effet remarquable de la contagion morale, il se produisit alors un fait qui mérité également d’être signalé. Au commencement de

mars, un enfant est abandonné par sa mère sur la voie publique. Les journaux en parlent. Deux jours après, un nouvel abandon d’enfant est signalé, et il s’en produisit plusieurs autres consécutivement de jour en jour, si bien que les journaux les attribuèrent à la contagion , qu'ils avaient cependant favorisée en répandant le virus, et déplorèrent ce malheureux état de choses. — Enfin , dans les derniers jours de mars, un Piémontais est assassiné rue Pautier, au quartier de la Belle-de-Mai. — Ces faits et tant d’autres prouvent que les châtiments n’ont point le pouvoir préventif que l’imagination leur a attribués. Ils prouvent combien la publicité donnée aux actes, aux procès criminels, et même auxchâtiments, est dangereuse pour la société, cette publicité excitant la perversité des individus moralement conformés pour devenir criminels, c’est-à-dire animés de sentiments pervers et dénués de sentiments moraux. Ces individus, imprévoyantsà l’excès, dominés, absorbés par le désir égoïste actuellement excité dans leur esprit, ont toujours l’espoir d’échapper au châtiment, qui ne se présente à leurs yeux que comme une éventualité. Beaucoup d’entre eux aussi sont incontestablement attirés verslecrime par l’attrait d’affronter un danger qu'ils ont l’amour-propre de pouvoir éviter par habileté, par adresse. Mais nous reviendrons plus tard sur les funestes effets de la publicité des faits criminels comme cause de contagion morale, effets fort dangereux dont nous n’avons parlé ici qu’incidemment.

La peine de mort mérite si peu d’être considérée comme préservatif contre le crime, qu’il est assez fréquent devoir des individus assassiner, malgré la certitude qu’ils ont de subir cette peine. Tel est le galérien qui tue dans le bagne.

même pour des motifs futiles; tels sont ceux qui , après avoir satisfait par l’assassinat leurs passions violentes, dans l’état passionné, se laissent prendre sans résistance, sans chercher à fuir, en disant qu’ayant accompli leurdésir, peuleur importe de mourir sur l’échafaud.

Enfin, lorsque la peine de mort était précédée de tortures épouvantables et de mutilations, cet horrible spectacle n’était pas plus qu’aujourd'hui un objet d’intimidation. On doit même dire que jamais les crimes n’ont été aussi fréquents que lorsque la peine de mort a été le plus libéralement et le plus cruellement appliquée. Son appareil n’a point produit l’effet qu'on a attendu de lui , et si la peine de mort a servi à quelque chose d'utile, c’est seulement à prouver son inutilité.

Le supplice de la marquise de Brinvilliers, brûlée vive en place de Grève, a-t-il mis fin aux empoisonnements qui désolaient la capitale dans la seconde moitié du xvne siècle? Loin de là, le sublimé corrosif continua ses ravages, et la Chambre ardente, créée en 1(180 pour juger les empoisonneurs, eut à juger entre autres deux autres empoisonneuses de renom, la Voisin et la Vigoureux.

Si, par exception, quelques individus capables de devenir criminels ont été impressionnés, même très- vivement, par la vue d'une exécution capitale, leur impression s’est bientôt évanouie devant leurs désirs pervers, et ils se sont exposés à subir la peine de mort, aussi bien que si cette vue les avait laissés insensibles; c’est ce que prouve le fait suivant, extrait du Siècle n° du 25 juin 1863: «On écrit de Provins. Ce matin 22 juin a eu lieu l’exécution de Voyé-Serin, l’assassin de M. et de M,,,c de Fava. Ce malheureux était d’une pâleur effrayante, il ne pouvait se

soutenir, les aides ont été obligés de le porter. J’ai entendu ceci de mes propres oreilles. Un habitant de Chalantre-la-Petite, lieu de naissance et domicile du supplicié, disait dans un groupe: J’étais avec Voyé lorsque fut exécuté en 1853 Bony, l’assassin des époux Moreau. L’impression qu’il en a ressentie fut terrible, et quelques semaines après cet affreux spectacle il tremblait encore de tous ses membres. »

L'inutilité de la peine de mort a été constatée de la manière la plus évidente dans l'important ouvrage que Mittermaier a publié sur cette peine. «Il se commet annuellement chez tous les peuples, dit ce savant professeur de droit à l’université d’Heidelberg, un certain nombre de • rimes, et il no parait pas que la sévérité des peines ait pour effet de diminuer ce nombre. La crainte de la peine fie mort est impuissante pour empêcher les crimes, parce qu’au moment de les commettre, leurs auteurs ne pensent pas à la peine et sont absorbés par leurs passions ou par leurs vices. S’ils y songent, ils s’imaginent qu’ils ne seront jamais découverts, ou qu’ils ont de nombreuses chances d’y échapper.» Ces raisons sont celles que, guidé par l’observation, nous avons données nous-mèmc ; elles sont basées en effet sur l’imprévoyance des criminels, sur ce que ceux-ci sont plus influencés par une satisfaction présente et certaine que par des châtiments lointains et incertains. Mittermaier a démontré par des relevés statistiques que dans tous les Etats où cette peine a été supprimée, le nombre des crimes , loin d’avoir augmenté, a plutôt diminué. 11 a démontré également que dans les États où elle persiste, la sévère application de cette peine, loin de diminuer le nombre des crimes, tend plutôt à l’augmenter.

J’ai constaté également ce fait à Marseille, où des assassinats ont constamment suivi de près les exécutions capitales qui y ont eu lieu. Dans les quelques cas rares où le nombre des crimes a diminué après les exécutions, Mittermaier démontre que ce fait ne tient pas à l’intimidation, mais à une plus grande vigilance de la police, à une action plus énergique de sa part pour le maintien de la sécurité publique. Il en est tellement ainsi que, lorsqu’après les exécutions la police n’a pas été plus vigilante que d’ordinaire, les crimes ont été aussi fréquents, ou bien ils l’ont été davantage, et ces crimes ont suivi de près les exécutions.

Ce n’est également qu’après un surcroît d'activité déployé par la police pour s’emparer des malfaiteurs, que l’on a vu diminuer graduellement à Marseille le nombre prodigieux de crimes de toutes sortes qui succédèrent au procès et à l’exécution des bandits italiens, circonstance qui mit incontestablement en fermentation la perversité des individus de la localité dépourvus ou faiblement doués de sentiments moraux.

Il résulte des communications faites par M. Bury au congrès deGand, que dans le ressort de Liège, où la peine de mort est supprimée do fait depuis longtemps, aucune condamnation à mort n’y étant plus prononcée, on y vit dans une sécurité parfaite, et que les crimes y sont moins nombreux que dans les autres parties de la Belgique où les échafauds se dressent encore.

Les États quiontaboli la peinedemort sontdéjà fortnombreux, et quoique cette mesure ait été prise chez plusieurs depuis longtemps, aucun d’entreeux n’a eu à s’eu repentir. L expérience, en démontrant 1 inutilité de la peine de mort

comme moyen préventif du crime, concorde donc avec les données de la psychologie. Cette science nous enseigne que les seuls moyens préventifs réellement efficaces contre le crime, sont les sentiments moraux directement opposés à cet acte, ceux qui inspirent de l’horreur, de la répulsion contre lui, et surtout le sentiment du devoir moral qui permet à l’homme de repousser le crime, quelque grand que soit son désir de le commettre. Tels sont les véritables éléments de la sécurité de l’homme devant la perversité de son semblable.

Voici, par rang de date, les États qui ont aboli la peine de mort:

Population '.

1° Le grand-duché de Finlande 1 636 915 1826

2° La Louisiane 517763 1830

3° L'ile de Taïti 91 000 1831

4° États de Michigan 397 654 1846

5° Canton de Fribourg 99 891 1848 1 2

6° Duché de Nassau 429 060 1849

7° Grand-duché d'Oldenbourg 282 000 1849

8° Duché de Brunswick 280 000 1849

9° Duché de Cobourg 36 422 1849

10° États de Rhode-Island 147 544 1852

11° République de Saint-Marin 7 600 1859

12° La Toscane 1817 466 1859

13° La Roumélie 3 000 000 1860

1 4° Grand-duché de Weimar 178 620 1862

1 5° Duché de Saxe-Meiningen 166530 1862

1 6° Canton de Neufchétel 71000 1863

/ Venezuela \

17° États de Colombie: | Nouv. -Grenade. ( 4516000 1864

( Équateur /

18° Canton de Zurich 250 134 1864

19° Royaume de Portugal 6 561453 1867

20° Royaume de Saxe 2 039 176 1868

1 Ces ehillres des populations sont ceux que donne le grand Diction nairc de géographie universelle publié en 1857.

2 Cette date n’est pas certaine.

Bien qu’aucun des États sus-mentionnés n’ait eu à se repentir de l’abolition de la peine de mort, cette peine a cependant été remise dans le code pénal de deux États, le canton de Fribourg et la Toscane. Si cette peine a été rétablie dans le canton de Fribourg, en février 1868, ce n’est point qu’on ait reconnu un inconvénient à la suppression de cette peine, mais par la seule raison que, la peine de mort étant en vigueur dans les cantons voisins, il convenait au canton de Fribourg de faire comme les autres, d’avoir cette peine inscrite dans ses lois. La minorité du conseil a protesté énergiquement contre cette décision, qui n’était basée que sur l’imitation d’un mauvais exemple et sur une crainte chimérique. Quant à la Toscane, bien que la peine de mort ait été remise de nouveau dans le code pénal, cette peine n’en reste pas moins abolie de fait, car elle n’a jamais été appliquée depuis son rétablissement. Une circonstance assez piquante s’est montrée dans la chambre des députés saxons à la séance où l’abolition de la peine de mort a été décrétée. L’assemblée a été entraînée à prendre cette décision principalement par le discours d’un procureur général qui a démontré que les divers États qui avaient aboli cette peine n’avaient point eu à s’en repentir.

Mais, me dira-t-on peut-être, la statistique ne peut avoir d’importance sérieuse que si elle comprend un trèsgrande nombre de faits, que si elle est faite sur une large échelle. Or les résultats statistiques que l’on a pu rassembler en faveur de l’inutilité de la peine de mort ont été fournis par de petits États, par des républiques, des duchés, des cantons, de petits royaumes, toutes contrées dans lesquelles le nombre des crimes est relativement petit.

N’ayant pu opérer quesur un nombre restreint de faits, ceux qui croient à l’inutilité de la peine de mort n’ont donc pu présenter des conclusions décisives. Cette objection aurait une valeur incontestable si les faits qui militent en faveur de l’inutilité do la peine do mort avaient été fournis par deux ou trois petits États seulement ; mais ces faits ont été fournis par vingt États dont quelques-uns ont une population importante, le Portugal entre autres, où la peine de mort est abolie de fait depuis plus de vingt ans. A ces vingt Etats, il faut ajouter encore la province de Liège, qui est de 453 297 habitants, et où la peine de mort estégalement abolie de fait depuis de longues années. Le chiffre total de la population de ces divers pays où la peine de mort est abolie soit légalement, soit par parti pris de la part des jurés , s’élève à 21 millions environ, total assez important pour donner des résultats statistiques sérioux. Cos résultats, tous en faveur do l’inutilité de la peine de mort, sont donc réellement concluants, puisqu’aucun de cos nombreux États n’a constaté une augmentation d’actes criminels par la suite de la suppression de cette peine, et puisque ces résultats sont les mêmes sur toutes les régions du globe.

Le 31 mars 1865, la chambre des députés du royaume d’Italie a voté l’abolition de la peine de mort pour les crimes ordinaires, en la maintenant dans les codes de l’armée et dans les lois contre le brigandage. Le sénat n’a pas ratifié, il est vrai, cette suppression. Il est probable cependant que l’Italie sera le premier des grands Etats qui aura l’honneur d’elfacer de son code pénal cette création de l’ignorance et de la barbarie des premiers âges.

La commission qui s’est occupée à Vienne, en 1864, de réviser le code pénal autrichien, a résolu que la peine de

mort devra être abrogée clans l’avenir. Cette résolution a été prisepar cinq voix contre trois. En janvier 1867, l’abolition de la peine de mort a été discutée à la chambre des représentants de la Belgique, sur la proposition de M. Guillery. Son amendement tendant à la suppression de la peine capitale a réuni quarante-trois voix contre cinquante-cinq. En 1858, le projet de rayer du code’pénal la peine de mort avait été repoussé dans la même chambre, simplement par assis et levé. 11 y a donc progrès. C’est ainsi que les sentiments supérieurs de l’humanité ont pris les devants sur les données certaines de la science, pour faire disparaître un châtiment ’inutile, immoral] etjVruel. Si£la commission royale instituée en 1865 pour étudier la question delà peine de mort en Angleterre, ne va pas jusqu’à proposer l’abolition de cette peine, elle tend à en limiter l’application à des cas restreints. La peine de mort ne serait appliquée en général que dans les cas d’assassinat avec préméditation sans passion violente. La commission l’applique aussi par exception à certains cas de trahison. Elle demande aussi la non-publicité des exécutions. La France réclame depuis longtemps par la voix des journaux l’abolition delà peine de mort. Le jury français n’abolit-il pas graduellement cette peine par l’admission de plus en plus fréquente des circonstances atténuantes pour les crimes les plus horribles, même pour le double parricide froidement prémédité? Les commutations de cette peine, largement accordées par l’Empereur , ne concourent-elles pas au même but? En 1862, le nombre des condamnations à mort a été de trente-neuf. En 1863, il a été devingt etcelui des exécutions de onze. En 1864, les condamnations à mort ont été do neuf, et celui des exécutions de cinq. Eh bien ! à

mesure que les condamnations à mort et les exécutions ont diminué, les grands crimes ont-ils augmenté? Nullement. De 1856 à 1860, le nombre moyen des exécutés a été vingt-quatre par an et le nombre moyen des assassinats par an a été 186. — De 1861 à 1865, le nombre moyen des exécutés est treize par an et le nombre des assassinats a été 175.

En Angleterre, on a longtemps pendu les faussaires de billets de commerce; aujourd’hui que la peine a été adoucie, les crimes de ce genre se sont-ils multipliés? Non.

Rappelons ici, comme preuve de l’inutilité de la peine de mort, que certains individus qui ne réprouvent pas le crime moralement, mais qui , plus prévoyants que les autres, n’osent pas le commettre, ne renoncent pas pour cela à leurs projets criminels; ils les font exécuter par d’autres individus do la même trempe qu’eux, mais moins prévoyants et moins impressionnés par cotte peine. Leur crainte n’aboutit donc qu’à créer des complices, qu’à produire dos associations plus dangereuses que l’isolement; elle n’empèche point le crime. Le soin que les magistrats et les jurés ont eu de frapper plus durement les organisateurs des crimes que ceux qui les exécutent, n’a point fait abandonner le premier rôle à ceux qui, par crainte ou par tout autre motif, s’abstiennent du second.

Si certaines localités désolées par des associations criminelles, ont joui du repos après les arrestations et les condamnations à mort , les faits ont prouvé que ce repos n’a pas été long , si des individus semblables à ceux qui ont formé ces associations se sont encore rencontrés dans ces localités. Nous avons été témoin de ce fait dans 1 observation de la bande Villet, Lemaire et consorts. Le

même pays produisit, à quelques années de distance . trois compagnies formées par des individus appartenant à peu près aux mêmes familles; et, bien que les premiers criminels aient été frappés de six exécutions capitales, leurs successeurs n’ont pas été intimidés pour cela. Les exécutions capitales les plus fréquemment répétées dans les localités où règne le banditisme, n’ont point fait disparaître les bandits, parce que la maladie morale qui les engendre y est endémique , parce que la plupart des individus qui habitent ces localités sont moralement constitués pour devenir bandits. Ce n’est donc point la crainte de la peine de mort , excitée par les exécutions, qui rétablit définitivement la tranquillité dans les endroits désolés par le crime, c’est l’arrestation des individus capables de devenir criminels, ce qui n’est possible que lorsque leur nombre est restreint. Ce n’est point la crainte des châtiments les plus durs qui est un remède contre le crime. Le crime étant le produit d’une anomalie morale, on ne peut le prévenir qu’en s’attaquant «à cette anomalie même, qu’en développant dans les masses, et spécialement chez ceux qui se montrent capables de devenir criminels ou qui l'ont été, les sentiments moraux, antagonistes du crime .

Les études que j ai laites sur les observations de criminels rapportées par les journaux . m’ont donné la certitude que les voleurs de profession qui ne tuent pas s’en tiennent au vol seul , non par la crainte de la peine de mort, mais par une répugnance instinctive contre le meurtre. Cette répugnance ne provient point du sens moral . les voleurs de profession prouvant par l’absence de remords sur leurs méfaits qu’ils ne possèdent pas ce sen-

liment. Cette répugnance prend sa source dans le sentiment qui inspire de l’horreur contre tout ce qui représente la mort, dans celui qui inspire du dégoût contre les scènes sanglantes d’un abattoir. Mes études m’ont également convaincu que ceux qui tuent pour voler ne prennent pas plus de précautions pour n’être pas découverts que les simples voleurs. Le but de leurs précautions est plutôt de n’ètre pas arrêtés que d’éviter telle ou telle peine.

Je ne connais que le cas suivant où la perspective de la peine de mort ait eu certainement pour eflêt d’empêcher l’accomplissement d’un crime. Il est rapporté par le

Moniteur du 8 janvier 1867 : « Le nommé T , âgé de

35 ans, et sa femme A — , âgée do 30 ans, habitent Valence. Depuis quelque temps, de fréquentes querelles, motivées par la jalousie excessive de T..., troublaient la bonne harmonie qui régnait entre eux. Un de ces jours derniers, T... signifia â sa femme qu’il ne voulait plus la garder, et que si elle voulait lui épargner un crime, elle devait quitter le domicile conjugal. A.... se réfugia chez une voisine demeurant au dernier étage de la maison qu’elle liabitaiL. Elle y était depuis deux jours, lorsque hier, à deux heures de l’après-midi , T... entrant inopinément chez la voisine, alors absente, y trouva sa femme. Il se précipita sur elle, l’accabla de coups de poing, et il cherchait à l’étrangler lorsqu’elle parvint à s’échapper. Passant par une fenêtre, elle gagne le toit et appelle à son secours. T..., devenu furieux, s’élance sur ses traces. Les locataires et les sergents de ville accourent. On voit T... poursuivant sa femme; il l’atteint, la saisit et la frappe. Ils luttent, le moindre faux pas peut les précipiter. T... ayant pris A... par les cheveux, la lance dans

l’espace, et la tient ainsi suspendue : « Malheureux ! s’écrie un sergent de ville, vous voulez donc monter sur l’échafaud? » Ces paroles produisirent sur T... une salutaire impression. — «Oh non! dit-il, elle n’en vaut pas la peine. » Et réunissant ses efforts, il enlève sa femme, la replace à demi évanouie sur le toit, et l’aide à rentrer dans la chambre. Il se laisse arrêter sans résistance. » Chez le sujet de cette observation , la passion qui le dominait ayant été subitement apaisée par l’excitation de la crainte, cette crainte a pu empêcher l’accomplissement du crime. Mais dans l’état passionné où il se trouvait, l'ideo de la peine de mort et la crainte qu’elle inspire ne lui seraient jamais venues spontanément. Cette idée a été heureusement présentée par une autre personne, juste au moment critique. Cette observation démontre une fois de plus combien il importe, lorsqu’un individu menace dans un état passionné permanent, qu’il soit mis dans l’impossibilité de rejoindre l’objet qui excite sa passion; car cette passion peut d'un moment à l’autre faire explosion , l’entraiuer à rechercher cette personne , et à commettre les actes les plus violents.

A ce cas où la peine de mort a empêché réellement un meurtre, nous pouvons opposer les cas où l’institution de la peine de mort a été réellement la cause de l’homicide. Nous en trouvons quatre à l’article ix du chapitre sur l'homicide. Dans ces quatre cas, les meurtriers ont tué pour subir la peine de mort, parce qu'ils n’ont pas eu la force de se suicider. Nous trouvons encore deux autres exemples dans 1 article x, où les meurtriers ont tué pour avoir l’occasion de mourir en état de grâce, afin de jouir sûrement du bonheur céleste.

Je veux admettre cependant que, par l’alliance fort rare d’une grande prévoyance à une perversité active et à l’insensibilité morale , quelques-uns des individus qui préméditent et exécutent le crime de sang-froid soient arrêtés devant leurs désirs criminels par la crainte de la peine de mort; serait-ce une raison pour appliquer cette peine à des êtres privés de raison et de liberté morales , et par conséquent irresponsables moralement de leurs actes criminels ? Personne, je pense, n’oserait le soutenir. Aussi, en indiquant dans cet ouvrage en quoi consiste la liberté morale et en démontrant que les criminels en sont privés, nous croyons porter le dernier coup à la peine de mort. Vis-à-vis de ces êtres moralement aliénés, incomplets, la société a le droit de se défendre, de se préserver des effets de leur anomalie instinctive , et elle a le devoir de s’efforcer de guérir , de pallier cette anomalie ; mais elle n’a pas plus le droit do les mettre à mort qu’elle n’a celui de mettre à mort les enfants et les aliénés criminels, droit qu’elle ne se reconnaît point.

4° La peine de mort est dangereuse. — Cette peine est un mauvais exemple pour les personnes prédisposées au crime par leur anomalie morale. Ce principe a été souvent signalé. « La peine de mort, dit M. Ad. Franck, loin d’être exemplaire, est profondément corruptrice ; elle accoutume la foule à la vue du sang , elle lui offre un spectacle hideux et propre à endurcir les cœurs ; elle lui apprend que la vie de l’homme est sans prix, et l’accoutume à la mépriser; elle porte au meurtre par la loi d’imitation . » Les faits que nous avons rapportés où les assassinats ont suivi de près les exécutions capitales, ne donnent-ils pas complètement raison à ces paroles ? Mittermaier conclut également au

danger que présente le spectacle des exécutions capitales pour la sécurité publique. Entre autres exemples de ce danger, il cite le suivant : En 1846, on exécuta un incendiaire à Boston ; c’était la première exécution depuis une époque très-éloignée. Dès ce moment, les incendies se multiplièrent dans cette ville et dans les environs , et une enquête ordonnée par le gouvernement révéla que tous les incendiaires avaient assisté à la dernière exécution. Ma conviction personnelle sur le danger que présentent les exécutions capitales est telle, que lors de celle qui eut lieu en septembre 1865 à Marseille, je n’hésitai pas à prédire qu’avant peu nous aurions à déplorer quelque assassinat. Douze jours après, ma prévision se réalisa : une tentative eut lieu, qui échoua heureusement.

Ce spectacle est tellement reconnu pernicieux, que dans plusieurs États d’Allemagne et d’Amérique où cette peine n’a pas encore été abolie , les exécutions ont lieu dans la cour intérieurede la prison, en présence d’un petit nombre de témoins seulement. En France, où un grand nombre de personnes, par une crainte basée sur leur ignorance de la nature instinctive des criminels , demandent le maintien de la peine de mort, beaucoup d’entre elles expriment le désir que cette peine soit appliquée à huis-clos, reconnaissant que ce spectacle du sang froidement versé est un scandale public. Les différentes phases par lesquelles passe la peine de mort n'indiquent-elles pas qu'elle est condamnée et quelle ne peut tarder à disparaître ? L’instrument du supplice n’inspire que de l’horreur et déshonore le lieu où on le dresse. En 1 865, M. le général de division d’Aurelles dePaladine, résidant à Marseille, n’a pas permis que l’échafaud fût dressé sur la place du Pharo, place dé-

ni.

pendante des forts, sur laquelle les soldats s’exercent à la cible. Les habitants de la place Saint-Michel pétitionnèrent pourque l’exécution dePicotn’eût pas lieu sur cette place, où huit ans auparavant le Sicilien Matracia avait été exécuté. L’abominable machine fut obligée, pour opérer son œuvre de destruction , de se réfugier honteusement sur une place tracée à l’extrémité de la ville, et autour de laquelle ne s’élevaient que deux maisons. A l’exécution du nommé Chaneau, qui eut lieu à Nantes en octobre 1866. la peine de mort reçut une avanie plus grande encore. Au moment où l’instrument allait fonctionner , le commandant des troupes stationnées autour de l’échafaud fit le commandement de tourner le dos. Je regrette d’ignorer le nom de cet homme de cœur et de ne pouvoir le signaler

Il n’est réservé qu’à la lie de l'humanité, qu’à des Allés dépourvues de tout sentiment moral et de pudeur, qu’à des individus privés de sentiments humains, de venir assister à la mort violente de leur semblable, avec les éclats de la folle gaité qu’ils manifestent aux fêtes équestres de la Marche, de Vincennes ou de Chantilly, ainsi que cela s’est vu au supplice de Lapommerais à Paris et de Picot à Marseille. Le fait suivant m’a été rapporté par un de mes confrères : Une Aile publique qui avait assisté à l'exécution de Pépin, de xMorey et de Fieschi, avait avoué à ce confrère que le spectacle de cette triple exécution lui avait fait éprouver un plaisir extrême. Voilà, en résumé, le résultat le plus incontestable de la peine de mort : une ignoble jouissance pour la lie de la société !

Si un grand nombre de personnes morales sont attirées autour de l’échafaud, hâtons-nous de le dire pour 1 hon-

neur de l’humanité, ce n’est point par l’espoir d’un plaisir, c’est par l’attrait des fortes émotions, même des plus pénibles, dont l’homme est toujours avide lorsque la cause qui les produit ne l’intéresse pas personnellement. Plus ces personnes sont impressionnables, plus elles sont attirées par ce spectacle émouvant ; aussi les femmes le recherchent-elles avec plus d’avidité que les hommes. Le trouble qu’éprouvent les personnnes morales à ce hideux spectacle n’est pas toujours sans danger pour elles. Le Siècle du 24 septembre 1859 rapporte la mort d’un étudiant endroit, arrivée à Wurtzbourg à la suite de l’émotion que lui causa la vue d’une exécution capitale. Le même journal du 7 août 1862 rapporte en ces termes un fait semblable: « On vient d’enterrer à Cœuvre une bouchère de cette commune, qu’on avait dû emporter de la grande place de Soissons, au moment de l’exécution de l’assassin Duvant. Cette femme, que la curiosité avait amenée en cet endroit, a été prise d’une telle émotion, qu’elle en est tombée malade et qu’elle en est morte. » A la vuedu supplice, des personnes sont devenues épileptiques, des femmes ont avorté ou ont accouché avant terme sur le lieu même. Il n’est point rare que des soldats placés autour de l’échafaud, et même des plus aguerris, tombent en défaillance.

Enfin, le danger de la peine de mort ressort particulièrement dans des exemples où des personnes n’ayant pas eu le courage de se suicider, ou qui ont voulu s’assurer en mourant les secours de la religion, ont tué pour se faire condamner à mourir sur l’échafaud.

Ces considérations sur l’inutilité et sur le danger de la peine de mort ont moins pour but de servir d’arguments

contre elle, que pour ilémontrerqua rien de bon et d’utile n’est sorti de cette peine basée sur la crainte et la vengeance , sur l’ignorance et sur l’erreur. I/injustice de son application a des etres qui ont commis le crime dans un état psychique qui exclut le libre arbitre , est suffisante pour qu’elle disparaisse du code pénal des nations civilisées, des races supérieures douées de facultés qui leur permettent de pouvoir comprendre en quoi consiste la liberté morale.

Nous terminerons ce qui a rapport à la peine capitale, en répondant à une objection bien souvent répétée parles partisans delà peine de mort, et reproduite par M. bonneville deMarsangy, conseiller à la cour impériale de Paris, dans un article intitulé: De l'abolition progressive de la peine de mort, inséré dans la Revue contemporaine du 15 juillet 1864:

« Voici un malfaiteur, dit-il, qui par vengeance ou cupidité assassine un citoyen. Si la peine de mort est supprimée, on ne peut le condamner qu’aux travaux forcés à perpétuité. Mais il s’évade, et pour se procurer des ressources il assassine un voyageur qu’il dépouille. On l’arrête et on le condamne de nouveau aux travaux forcés. Cette fois il assassine son gardien et s’évade encore, prêt à recommencer sa vie de volet d’assassinat. Que risque-t-il en effet? Il sait à l’avance que n’ayant à encourir d'autre peine que celle qui lui a été infligée deux fois, il peuL impunément se livrer à tous les excès de sa perversité, à toute sa haine contre les lois sociales; et s’il lui arrive de commettre un quatrième assassinat, vous voulez que la société, au détriment de la sécurité publique, conserve dans son sein un tel monstre? Et vous direz que dans cette occur-

rence la peine de mort n’est ni légitime ni nécessaire ! » Nous répondrons à ces paroles en disant que nous rejetons comme irrationnel , impuissant et très-dangereux, le régime des prisons et des bagnes, auquel M. Bonneville renvoie les criminels, parce qu'il n’admet que le régime des punitions. Au lieu de soumettre les criminels à ce détestable régime après l’abolition de la peine de mort, on leur fera suivre un traitement moral. A une maladie morale, répéterons-nous encore, il faut un traitement moral, et non des punitionsqui aggravent incontestablement cette maladie. Or, par ce traitement, une amélioration étant certaine chez le plus grand nombre des criminels, on n'aura plus à craindre ces récidives successives qui peuvent réellement arriver, telles qu’elles sont énoncées par M. Bonneville, sous le régime des punitions à outrance. De plus, avec une connaissance exacte de l’état psychique de chaque criminel, connaissance qu’il est possible d’obtenir par le traitement moral, on saura que certains d’entre eux sont réellement incurables. On prendra alors à leur égard des moyens plus efficaces que ceux qui sont employés de nos jours pour les empêcher de nuire; ainsi, envers ces incurables exceptionnels, la peine de mort n’est ni légitime, ni mémo nécessaire. Elle n’est point légitime, parce qu’elle est appliquée à des hommes privésde laraison et de la liberté morales; elle n’est point nécessaire, parce qu il est possible d empêcher ces hommes de nuire, sans les tuer comme des hôtes féroces.

M. Bonneville, ne voulant pas cependant heurter de h'ont les partisans de 1 abolition de la peine de mort, espère que plus tard, lorsque les mœurs seront adoucies au point de voir disparaître les grands crimes, on pourra la sup-

primer, ou plutôt qu elle se supprimera toute seule, ce qui revient absolument a dire, avec M. A. Karr :«Que messieurs les assassins commencent à abolir l’assassinat, et nous abolirons la peine de mort. » Supposer que les grands crimes auxquels on applique actuellement la peine de mort disparaîtront un jour, est une pure utopie qui ne se réalisera jamais. La lie humaine, seule capable de produire ces crimes, se reproduit par une loi naturelle avec une constance telle, que si certains actes pervers diminuent, certains autres augmentent à peu près dans la même proportion, les infirmités et les maladies morales étant aussi inhérentes à l’humanité que les infirmités et les maladies du corps. La quantité de perversité manifestée est toujours à peu près la même, la forme seule varie, suivant les causes excitantes du mal qui se présentent. Cependant, en tenant compte des leçons de la psychologie, une diminution considérable dans le nombre des crimes peut être incontestablement obtenue, ces leçons indiquant les moyens : 1° de rendre meilleurs les individus qui naissent mal conformés moralement et qui sont susceptibles de devenir criminels, ainsi que ceux qui le sont déjà devenus, et d’empêcher par conséquent les récidives ; 2° de prévoir avec certitude un grand nombre de crimes et de pouvoir les empêcher. C’est à nous, qui possédons la raison morale et la science, qu’il appartient de donner le bon exemple, de supprimer la peine de mort en faveur de malheureux anomalement conformés sous le rapport moral. C’est à nous également qu’il appartient de diminuer le nombre des assassinats , soit en guérissant , en palliant la maladie morale de ces individus, soit en empêchant de commettre ces crimes lorsque nous avons la certitude qu’ils se commettront.

Mais, me dira-t-on peut-être : soutenir que le crime ne disparaîtra pas de la surface de la terre, c’est là une doctrine qui estla négation de la perfectibilité humaine. A cela je répondrai que cette perfectibilité réside seulement dans les connaissances et les institutions, et non dans la nature psychique et physique. Aussi , de même que toutes les connaissances médicales n’empêcheront pas la production des mauvaises constitutions, des anomalies physiques, de même d’autres connaissances n’empêcheront pas la production des anomalies morales qui engendrent le crime. « Pour bien juger la question de la peine de mort, continue M. Bonneville, il faut se placer, non dans le domaine des spéculations philosophiques, mais dans la pratique journalière des faits. » Pauvre philosophie ! considérée par les magistrats comme un hochet bon tout au plus pour amuser ceux qui s’en occupent, et comme une cause d’erreur dans la pratique. La psychologie faisant désormais partie des sciences, c’est-à-dire des connaissances positives, la psychologie, si riche en déductions pratiques, est au contraire la seule lumière qui puisse éclairer l'homme dans l’appréciation des actes criminels et dans la conduite à tenir envers leurs auteurs. Nous verrons que ses préceptes concordent exactement avec ceux que la pratique a déjà sanctionnés, je ne dirai pas comme les meilleurs, dans le traitement des criminels, mais comme les seuls bons. C'est pour avoir négligé complètement cette science, la plus essentielle cependant pour eux , que beaucoup de magistrats n ont pas aperçu 1 anomalie psychique des criminels qui se présentent chaque jour à leur barre, et que • eux qui 1 ont reconnue en ont tiré des conclusions diamétralement opposées à celles qu’ils eussent dû en déduire.

«J ajoute, poursuit M. Bonneville, que si lo jury, guidé par do fausses idées de philanthropie, voulait, quant à présent, faire reculer la peine de mort, il ferait, par cela seul, reculer toute civilisation ; car en anéantissant la suprême garantie do la sécurité publique, il rouvrirait infailliblement l’ère des vengeances privées, et avec elle renaîtraient toutes les sanglantes et horrible^ représailles des temps barbares. »

Voilà bien toujours la même erreur poursuivie par les magistrats ! Combattre le crime par la crainte des châtiments et non par la culture des sentiments moraux et par l'affaiblissement des instincts pervers! Placer la suprême garantie do la sécurité publique dans la crainte de la peine de mort ; faire dépendre la civilisation et la moralité des populations do cette même crainte, et non du développement des facultés morales, quelle déplorable erreur !

M. Bonneville no s’arrête pas en si beau chemin, ainsi que nous allons lo voir par le passage suivant : «J’irai même plus loin, et j’oserai affirmer que le jour où le législateur, devançant l’œuvre du temps, voudrait, dans nos grands Etats, abolir la peine de mort, le peuple lui-même s’empresserait delà rétablir, parce que, sans se préoccuper des théories philosophiques, il comprend par intérêt que cette solennelle expiation est, à cette heure encore, indispensable au salut de la société. » Et à ce propos il cite les cas où le peuple indigné a précipité dans la Seine les individus qu’il soupçonnait empoisonner les fontaines et donner le choléra. Il cite également l’impitoyable loi de Lynch, que nulle puissance n’a pu abolir dans les deux Amériques, où l’on voit les populations ivres de vengeance appliquer elles-mêmes la peine de mort. Le peuple, dans

l’ignorance où il se trouve de l’état psychique des criminels, peut bien se livrer maintenant à ces violences barbares; mais du moment où on lui aura appris en quoi consistent la raison et le libre arbitre, du moment où il comprendra que les criminels sont privés de l’un et de l’autre lorsqu’ils commettent le crime, non-sulement le peuple ne sera point tenté d’appliquer la peine de mort, mais il protestera contre cette peine, si une aveugle obstination la maintient dans les lois. Même en restant dans l’ignorance où il est actuellement de l’état psychique des criminels, il ne prendrait probablement pas sur lui de mettre à mort un criminel, si la loi ne lui en donnait le mauvais exemple; car la loi de Lynch n’a été appliquée que dans les États où la peine de mort existe dans le code pénal. Ce n’est même qu’en Amérique où le peuple se permet de telles violences contre les criminels. En France, la plus vive indignation ne les provoque point contreeux. En mars 1865, le jury de Hiom admit des circonstances atténuantes en faveur de Pellissier, Fauteur d’un double parricide avec préméditation et dans des circonstances qui montrèrent chez lui l’alliance de la perversité la plus monstrueuse avec l'insensibilité la plus complète. Les assistants, qui avaient manifesté la plus vive indignation contre lui pendant les débats de cette horrible affaire, crièrent, dans l’enceinte du tribunal et dehors , que les travaux forcés à perpétuité n’étaient pas une peine assez grande ; mais ils s’en tinrent là, aucune violence ne fut commise1.

1 Ce Pellissier dont il vient d être question était un grand amateur de débats de cour d assises. Il s inquiétait particulièrement, avant son procès, de sav oir qui ferait le compte-rendu local de son affaire. Ayant eu l'occasion de voir un rédacteur de Riom et ayant su que c'était lui qui s’en occu-

Il n e$t pas douteux que ce ne soit par une vive sollicitude pour les intérêts qu ils ont à défendre, que les magistrats demandent le maintien de la peine de mort. Leur zèle trouvera dorénavant un bien meilleur emploi à préconiser les moyens qui diminueront incontestablement le nombre des crimes, tel que la suppression de la vente en détail des boissons alcooliques, l’internement des individus qui par leurs menaces réitérées donnent la certitude qu’ils commettront le crime, et l’établissement d’un système pénal basé sur l’amélioration morale des criminels et non sur des punitions qui ne peuvent que les rendre pires.

La vie d’un assassin vaut-elle la vie d’un honnête homme? répètent à l’envi les partisans de la peine de mort. A ce propos je répondrai que la vie de l’individu privé de liberté moralo, et assez malheureusement conformé sous le rapport moral pour pouvoir commettre l’assassinat, est aussi précieuse devant Dieu que celle de l’homme libre capable de repousser ses désirs pervers quelque puissants qu’ils soient, puisque Dieu leur a donné la vie à tous les deux, et que ce sont ses lois qui donnent naissance aussi bien aux anomalies morales qui font les criminels, qu’aux anomalies intellectuelles qui font les imbéciles et les idiots, qu’aux anomalies physiques qui produisent les mauvaises constitutions, les infirmités, les maladies. Les anomalies morales étant au nombre des

perait, il lui en témoigna sa satisfaction : C'est peut-être vous, lui dit-il, qui avez recueilli le procès de Vincent, assassin de sa belle-mère, jugé dernièrement par les assises du Puy-de-Dôme; et, sur la réponse affirmative du rédacteur, il s’écria: Ah! tant mieux, je l’ai fort goûté. — Ce trait dépeint bien toute l’insensibilité morale de l'individu.

causes naturelles qui menacent la vie de l’homme, celuici doit se préserver du danger qu’elles lui font courir, mais il ne doit le faire que par des moyens rationnels, en cherchant avec son intelligence la nature de ces anomalies, en les atténuant, en supprimant autant que possible les causes qui les rendent actives, et au besoin en mettant les individus qui les présentent dans l’impossibilité de faire le mal. Mais tuer un homme privé de raison et de libre arbitre est considéré tellement comme injuste, que la vie de l’aliéné le plus dangereux est aussi inviolable devant la loi que celle de l’homme le plus sensé. Aussi, dès que l’on saura que le criminel est autant privé déraison et de liberté morale que l’aliéné malade, il est indubitable que l’on respectera sa vie. En prêchant par l’exemple l’inviolabilité de la vie humaine, on travaillera incontestablement à diminuer le nombre des assassinats. «Pour supprimer le meurtre sous toutes les formes qu’il revêt, dit le Dr Parchappe, il faudrait que l’idée de la légitimité de l’homicide fût absolument effacée de l’esprit humain. Il faudrait, de plus, qu’à celte idée inhumaine et impie fut substituée l'idée de l’inviolabilité de la vie dans l’homme.»

Que l’on ne m’accuse pas de m’apitoyer sur les criminels au détriment des honnêtes gens, car, n’en doutons pas, le maintien de la peine de mort est dangereux pour ces derniers comme donnant un mauvais exemple. Si je conseille d abandonner lesystème dangereux despunitions, pour embrasser celui de la moralisation, j’indique aussi plusieurs moyens d’une efficacité incontestable pour empêcher les individus mal conformés moralement de commettre le crime. G est donc autant dans l'intérêt des uns que dans celui des autres que ces pages sont écrites. N’oublions

pas quo si un sort funeste nous eût l'ait appartenir à la malheureuse lie de 1 humanité, nous aussi nous eussions été traînés devant les tribunaux et nous eussions subi la peine de mort, ou le bagne, ou les prisons. N’oublions pas combien nous sommes heureux d’être à l’abri de cette déplorable destinée; n’oublions pas enfin que nous devons y soustraire au plustôtles malheureux qui y sont exposés par suite de l’erreur où l’on est sur leur état moral.

De la peine rte mort appliquée contre le banditisme . — Le banditisme pourrait être défini : la sauvagerie chez les peuples civilisés. Cette sauvagerie, plus intelligente que celle des races inférieures, est aussi plus dangereuse. Le banditisme est endémique dans certaines contrées où il est exercé comme métier, de temps immémorial. Prenonspour exemple celui qui fleurit dans les Etats Romains et dans l’ancien royaume de Naples, et voyons quelles sont les causes qui l’ont produit et entretenu indéfiniment.

Des gouvernants corrompus , uniquement occupés de leurs intérêts personnels, de ce qui pouvait les maintenir au pouvoir, aux honneurs, de ce qui pouvait satisfaire leur avarice ou leur goût pour le luxe et les arts ; des gouvernants ne songeant à leurs administrés que pour réprimer leurs tentatives de rébellion et pour leur faire payer les impôts ; un libre cours laissé à toutes les mauvaises passions, l’ignorance érigée en système, l’éducation morale remplacée par des pratiques superstitieuses du plus bas étage, la misère et la paresse, telles ont été les causes de cette plaie redoutable. Sous l’influence de ces causes, des chefs hardis, entreprenants, dépourvus de sentiments moraux, ne reculant devant aucun moyen, organisèrent des bandes pour voler et piller même par l’assassinat, et

érigèrent le banditisme en métier. L’incurie des gouvernants, leur complicité, parfois trop constatée, avec les bandits, laissa dégénérer cet état de choses en habitude ; les générations qui se succédèrent, imprégnées du vice local, excitées par l’exemple et la tradition, continuèrent le même genre de vie, si bien que cet état de choses, favorisé par la persistance des causes qui l’ont produit, s’est propagé jusqu’à nos jours dans toute sa vigueur. L’inaction insouciante de l’autorité en face de ces attentats envers la morale et la sécurité publique, fut surtout déplorable dans l’ex-royaume de Naples, à l’égard des camoristes, vaste compagnie de brigands citadins puissamment organisée, et comptant des associés jusque dans les hauts employés du gouvernement. Au moyen de l’intimidation exercée sur les personnes honnêtes et craintives, iis prélevaient, sans avoir été jamais inquiétés par l’autorité, un impôt forcé et criminel.

La conformation des lieux a aussi beaucoup favorisé l'inféodation du brigandage dans certaines parties du territoire napolitain. La Sila, vaste plateau élevé de 1*200 mètres, difficilement accessible, presque entièrement recouvert de forêts, situé à peu de distance de Cosenza, a toujours été un repaire assuré pour le banditisme. En aucun temps, les terrains qui forment le sommet et les pentes de ce trapèze n’ont été soumis à un régime régulier de propriété et de culture. Bien qu’appartenant à l’État, ils sont occupés par les paysans et les bergers, qui en jouissent sans droit de propriété. Ses hauteurs, à travers lesquelles il n’est pas facile d'ouvrir rapidement des voies de communication, offrent un asile commode aux brigands des environs.

Sous le rapport moral, les bandits peuvent être divisés en deux classes : Ceux de la première, complètement privés de sens moral et animés des sentiments les plus pervers, sont semblables aux plus mauvais des grands criminels dont nous avons étudié l’état psychique. Les plus intelligents, les plus audacieux et les plus pervers d’entre eux, sont les chefs de bande. Ceux de la seconde classe sont des individus dont les faibles sentiments moraux ont été étouffés dès l’enfance par les mauvais exemples, les mauvaises maximes, la tradition du crime, et qui ont été entraînés par la paresse, les conseils et l’appât de l’or. La froide cruauté dont font preuve la plupart des bandits nous obligo à reconnaître que ceux de la première classe sont beaucoup plus nombreux que ceux de la seconde. Les anomalies morales qui font les criminels, probablement moins fréquentes dans le principe chez ces populations, sont devenues si générales par la transmission héréditaire continue et par la contagion , que dans certaines localités bien peu de familles n’ont pas de parents morts dans les bagnes ou sur l’échafaud. Le banditisme est, pour ainsi dire, incarné dans ces endroits, et il faudra un temps fort long pour le déraciner, même en le combattant par des moyens efficaces et rationnels, ce qui n’a jamais été entrepris.

Quels moyens ont été employés contre ce fléau ? Lorsque les gouvernants incapables eurent laissé le banditisme se développer sans y mettre obstacle, les brigands devinrent tellement dangereux, que l’on se crut obligé de recourir aux moyens les plus violents pour s’en délivrer. Sixte-Quint ordonna une battue générale, et l’exécution immédiate de tous les bandits arrêtés. Ce procédé violent

rétablit sur l’heure la sécurité dans les États Romains ; en supprimant un grand nombre de bandits, on diminua le nombre des actes criminels ; les chefs ayant été tués, les moins zélés, les brigands subalternes, rentrèrent dans leurs foyers. Mais le mauvais esprit que ces populations devaient à des états organiques héréditaires et à la tradition, mais la persistance des causes qui avaient généralisé cet esprit parmi elles, ne tardèrent pas à donner un nouvel essor au brigandage. La peine de mort, dans les proportions d’un massacre, n’avait produit qu’un effet momentané, elle avait masqué cette plaie sans la guérir, et il ne pouvait pas en être autrement. Ce n’est point par l’extermination, ce n’est point en excitant la crainte par l’emploi le plus large possible de la peine de mort, qu’on guérit une maladie morale qui infecte des populations entières. Par ce moyen violent et immoral en principe, on ne fait que soulever la haine et la vengeance, qu’inspirer du mépris pour la vie de l'homme et qu’augmenter le mal. Ce moyen, prouvé inutile par l’expérience, comme préservatif et surtout comme curatif, doit être complètement rejeté. Si le danger public exige que l’on traite les brigands comme des ennemis, qu’on les combatte les armes à la main, pour s’emparer d’eux et pour les empêcher de nuire, on a le droit de le faire, car on est dans le cas de légitime défense ; mais après la victoire , voici les conseils que la psychologie donne aux vainqueurs, conseils qui sont ceux de la morale la plus élevée, appuyée sur la sanction de l’expérience : Ne succombez pas à l’indignation et à la vengeance, rappelez-vous que ces hommes féroces, que ces monstres n ont de 1 homme que la figure et les facultés intellectuelles, qu’ils sont privés, non volontairement,

mais par des circonstances indépendantes d'eux, des sentiments qui lont penser au bien, qui donnent le désir de combattre le mal, qui tout connaître par la conscience le bien et le mal, qui sont en un mot le principe de la raison et delà liberté morales.. Si vous les frappez pour les punir, votre punition est injuste, car ces criminels ne sont pas moralement responsables des actes graves que leur conscience ne réprouve point. Si vous les frappez pour les intimider, vous tombez dans une erreur grossière, l’observation ayant démontré que la peine de mort, quelle que soit la libéralité avec laquelle on l’a administrée, n’a jamais intimidé les individus susceptibles de commettre les grands crimes. Si vous les frappez pour les exterminer, vous ne parviendrez jamais à votre but, car derrière ceux que vous aurez tués, il en existe des milliers qui n’attendent que le moment favorable pour continuer le métier traditionnel de la localité. Si vous les frappez par représailles, vous ne faites qu’irriter ces êtres privés de sentiments humains, et leur irritation retombera sur vous eu actes de vengeance qui éterniseront les luttes et les massacres entre eux et vous.

Si l’on ne doit pas espérer la guérison de cette plaie par des moyens violents, on ne peut pas non plus l’obtenir promptement, en s’adressant même aux bons sentiments, les bandits en étant dépourvus pour la plupart. Un très-petit nombre d’entre eux seulement sera susceptible d’un retour immédiat à une vie régulière, sous l’influence de bons conseils; les autres resteront insensibles à ces moyens. Le général Sirtori lit appel aux bons sentiments des populations par la proclamation suivante , qui fut répandue dans la Ualabre citérieure désolée par le brigandage :

«Aux brigands et à leurs parents !

» Je suis venu dans les Calabres pour extirper le brigandage de ces provinces bénies par le ciel et désolées par les hommes. L’amour que j’ai pour l’Italie, mon affection pour les Calabrais, m’ont fait accepter cette grave mission. Je regarde le brigandage comme la plaie la plus affreuse qui puisse affliger les classes de la société, et surtout les pauvres. Si les Calabrais et les malheureux voulaient écouter ma voix, qui est celle d'un ami, d’un frère, d’un père, tous se mettraient avec moi pour extirper le brigandage, et dans quelques jours le brigandage serait éteint en Calabre.

»Je m’adresse surtout aux parents, aux familles des brigands et aux brigands eux-mêmes, pour lesquels je n’ai point de haine, mais une compassion profonde, et, le cœur plein de douleur, je me dis : Oh ! si je pouvais parler à tous les brigands un à un et à leurs familles, et leur faire comprendre la voix de la vérité, la voix de l’amour fraternel, certainement ils croiraient à ma parole. Disciple de l’Évangile, mon cœur se réjouirait de voir retourner une brebis au bercail sur les cent brebis égarées qui sont abandonnées. Le brigand couvert des plus grands crimes peut se présenter à nous comme à un père, et je ferai tout mon possible pour faire amoindrir la peine que la loi lui infligerait.

» Après cela, s’ils n'écoutent pas la voix de l'honneur, moi et toutes les autorités civiles et militaires, nous nous verrons contraints à faire usage contre les brigands et leurs familles, des armes terribles que la loi met entre nos mains. Pour l’honneur et le bonheur des Calabres, et

ui.

surtout dans 1 intérêt dos malheureux, il faut que le brigandage cesse par l’amour ou la terreur !

» Le lieutenant- général , G. Sirtori.

«Cantaozoro, 7 septembre 1863. »

Cette invitation, inspirée par les meilleurs sentiments, resta sans effet, et cela devait être. Parler morale à celui qui n’a dans le cœur que des sentiments pervers, ou bien à celui chez loquul ces sentiments dominent, alors qu’il reste dans le milieu pervers où il a vécu, c'est parler à un individu assourdi par une cloche; il ne peut entendre ce qu’on lui dit. La cessation du brigandage, dans les contrées où il règne, est une œuvre très-longue et trèsditlicile, il ne faut passe le dissimuler; et pour l’entreprendre avec succès, il faut la baser sur l’amélioration morale des habitants, sur la disparition de leur goût détestable de vivre du produit du crime. Pour que leur maladie morale guérisse, non-seulement il faut que les causes qui l’ont produite cessent, mais il faut encore que la loi d’innéité ramène peu à peu au type meilleur, par des qualités instinctives différentes de celles des parents, les générations actuelles déviées de ce type par une transmission héréditaire incessante de vices acquis ; et pour ce retour à l’état normal , il faut de toute nécessité que deux ou trois générations aient été soumises au régime rationnel suivant :

1° Il faut supprimer la peine de mort en faveur des bandits même pris les armes à la main, afin de leur prouver que l’on vaut mieux qu’eux, afin de leur prêcher, par l’exemple, le respect de la vie de l’homme, afin d’éviter de leur part des représailles inévitables. Par la suppres-

sion de la peine de mort,’ les empêchera-t-on eux-mêmes de tuer? Non, mais ils commettront moins de crimes; ils ne tueront plus par représailles. En sachant que l’on a affaire à des malheureux privés de la raison instinctive et du libre arbitre, on aura le courage d’attendre, sans toucher à leur vie, que les moyens suivants aient changé l’état moral de la contrée et aient fait perdre à ses habitants l’habitude du métier traditionnel. On devra imiter les soldats qui, dans l’intérêt d’une manœuvre habile, essuient le feu de l’enemi sans lui répondre.

2° Les bandits arrêtés devront être soumis au traitement moral qui convient à tous les criminels, et qui sera indiqué plus loin, pour n’ètre rendus à la liberté qu’après avoir donné des preuves certaines d’amélioration morale. Le banditisme n’est, en général, qu’un épisode dans la vie du bandit; pour mener une vie aussi aventureuse et pleine de périls, il faut l’insouciance et l’activité de la jeunesse. Ce métier répugne de plus en plus à mesure que les individus qui l’exercent avancent en âge. a Un jeune homme plein des illusions de son âge, plein de foi dans l’avenir, marche au-devant de la mort possible, sans y regarder beaucoup et sans y croire. Un homme mûr, à plus forte raison âgé, sait mieux la valeur de la vie et ne dépense pas volontiers ce qui lui reste de ce précieux capital \ » Si l'homme est encore dangereux à un âge avancé, c’est plutôt en donnant de mauvais conseils qu’en prenant un rôle actif dans les expéditions criminelles. Or, quand ces bandits auront passé un temps plus ou moins long dans des asiles où leur moral aura été profondément modifié, où ils auront pris l’habitude du travail, de retour dans leurs

1 Le général Trochu ; L'année française en 1867

foyers, ils pourront par de sages conseils devenir euxmêmes des instruments de moralisation.

3° L’éducation morale et l’instruction sont absolument nécessaires dans cos contrées abandonnées ; il faut y étouffer le§ causes de perversion, favoriser le travail en donnant une grande impulsion aux travaux d’utilité publique et aux exploitations agricoles. La guérison radicale du banditisme ne s’elfectuera pas sans coûter cher au royaume d’Italie : mais quelque grands que soient ses sacrifices d’hommes et d’argent, il doit accomplir cette œuvre morale et civilisatrice, il doit faire disparaître cette barbarie monstrueuse implantéeau sein de la civilisation, triste legs de gouvernements égoïstes et incapables. Si les populations où règne le brigandage ne peuvent pas être moralisées d’emblée, en excitant en elles les sentiments supérieurs . un trop grand nombre d’individus en étant dépourvus , on visera à les prendre par leurs sentiments égoïstes, par l’intérêt personnel, par le bien-être obtenu au moyen du travail , par des récompenses honorifiques auxquelles bien peu d’hommes sont insensibles. On devra leur inspirer un sentiment religieux plus moral que celui qui n’est satisfait que par des pratiques superstitieuses et ridicules, en leur donnant une idée plus vraie de la Divinité.

4° La contrée où règne le brigandage exige une surveillance sévère. Pour que cette surveillance soit possible , des routes doivent sillonner le pays dans tous les sens, afin que les agents de l’autorité puissent le parcourir. Sans vouloir assimiler la chouanerie au brigandage , il est certain que les routes nombreuses qui ont été créées dans la Vendée empêcheraient aujourd’hui la guerre civile de s’y maintenir aussi longtemps qu’autrefois. Les popu-

lations, actuellement exploitées par des hommes hardis et entreprenants , se voyant alors soutenues par la force armée, ne deviendraient plus les complices des bandits par la crainte que ceux-ci leur inspirent. Ces populations, intimidées actuellement par la hardiesse et la férocité des bandits , ne subiraient plus l'humiliante domination que les personnes animées de sentiments énergiques , même lorsque ces personnes sont en minorité, imposent toujours à celles dont les sentiments sont faibles, alors même que celles-ci sont en majorité.

Gomment le gouvernement Italien a-t-il combattu le banditisme depuis sept ans ? En emprisonnant, en déportant, en fusillant. 11 s’est contenté de combattre les bandits sans s’attaquer aux causes qui les produisent. Or. qu’a-t-il obtenu de la violence? Une recrudescence du mal. A la mise à prix de leur tète , les brigands ont répondu par la mémo mesure à l’égard de ceux qui l’ont ordonnée contre eux. C’est ainsique Palma, l’un des chefs de bande do la Basilicate. a mis à prix la tête du colonel Fumel. commandant la zone. Les brigands suivent le mauvais exemple qu’on leur donne: ils répondent à la violence par la violence , et sur ce point ils né resteront jamais en arrière.

Toutes les années à l’époque de la moisson, les actes de brigandage étant en recrudescence dans les Calabres, le général Pallavicini prit en juin 1865 les mesures suivantes, pour tâcher d’arrêter la crise annuelle qui commençait:

1° Il attribua des primes à tout service contre le brigandage et détermina le chiffre de la récompense pour la I irise ou pour le meurtre de tel brigand . de tel chef de bande;

*2° Il interdit de transmettre des billets aux brigands et imposa aux propriétaires l’obligation de dénoncer quiconque, à leur connaissance, aurait contrevenu à cette interdiction ;

3° Il promit aux brigands qui se constitueraient prisonniers, outre la grâce de la vie, une recommandation spéciale en vue d’une diminution de peine ;

4° Il dit que quiconque se refuserait à rendre des services aux agents de la sûreté publique serait traité comme complice des brigands ; et il garantit à tous ceux qui auraient concouru à l’arrestation des brigands , qu’un poste fixe de soldats serait mis it la garde de leurs propriétés, jusqu’cà ce qu’eût été détruit le dernier brigand de la Calabre !

Cette ordonnance, dontlobut était d’intimider les populations complices des brigands et de les engager à se liguer contre eux par l’appât du gain, est restée sans effet. Placées entre le marteau et l’enclume, entre les brigands qui les forçaient par la crainte des incendies, du pillage et de la mort, à les servir, et l’autorité militaire qui lesobligeait, également par la crainte des châtiments, à agir de concert avec elle, ces populations ont dû être bien plus impressionnées parla crainte des brigands, qui ne pardonnent jamais la dénonciation d’un des leurs et auxquels ne répugnent point les crimes les plus atroces, que par la crainte de l’autorité militaire, qui n’agira jamais envers elles avec autant de cruauté que les premiers.

En outre, comment les bandits de la Calabre ont-ils répondu à la proclamation du général Pallavicini ? Én assassinant aux environs de Monte-Forte. M. Aurigena. Ce malheureux fut frappé de trois* coups de feu. A côté de sa

tète détachée du tronc, se trouvait un écriteau par lequel les brigands faisaient savoir qu'ils l’avaient tué pour se venger de la capture de trois de leurs compagnons , qui avait été faite l’année précédente grâce aux indications données par lui. Avant de mourir, M. Aurigena fut obligé par ses bourreaux d’écrire lui-même son arrêt de mort. N’y a-t-il pas là de quoi décourager des populations craintives, sans énergie, ignorantes, d’une basse moralité, et de quoi les empêcher de se montrer hostiles aux brigands , pour lesquels elles ont, du reste , autant d’admiration que de crainte? Si le général garantit les propriétés des dénonciateurs en y plaçant à perpétuité un poste de soldats , il ne pourra jamais garantir leur vie, car ces personnes sortiront tôt ou tard de chez elles, et les brigands, qui ont encore plus à cœur de se venger que de piller, sauront alors les retrouver. Quant à l'extermination de tous les brigands de la Calabre, que promet le général, cela est simplement une impossibilité.

Une grande partie des habitan ts des local i tes infectées par le banditisme étant animés des éléments intinctifs qui font les brigands, l’extermination de ceux qui exercent ce métier ne peut pas détruire le banditisme. L’expérience n’a-t-elle pas appris que, comme le phénix, ce fléau renaît continuellement de ses cendres dans les contrées où il est endémique; que les noms des chefs et des bandes changent etse succèdentsans interruption, et que l’extermination des brigands n’a jamais interrompu le brigandage. l*ar les promesses de pardon, quelques bandits dégoûtés de leur métier, soit par l'âge, soit par la lassitude, pourront bien se rendre ; mais ces capitulations rares ne détruiront pas plus le banditisme que la mort de quelques bandits. Le

mal ne réside pas dans des individualités, il est inféodé dans la population tout entière. Tant que cette population n aura pas été profondément modifiée sous le rapport moral, les bandits, chefs et subalternes, ne feront jamais défaut. Il se trouvera même des gens aisés, exerçant des états libéraux, jouissant do l’estime publique, qui commanditeront des chefs hardis pour exercer le brigandage à leur profit. C’est ainsi qu’un procès'criminel jugé à Salerne en novembre 1865, nous a montré un baron, deux paysans et huit bourgeois dont un prêtre, un médecin et un capitaine de la garde nationale, onze accusés pris dans toutes les classes de la société, remettant 25 000 francs au bandit Girardullo, jeune homme de 25 ans, pour organiser une bande, acheter des armes et des munitions, et faire fructifier au mieux cette somme, dans l’intérêt commun, parle pillage et l’assassinat. Ou bien on verra le brigandage être exercé accidentellement avec toutes les atrocités par des individus qui avaient vécu paisiblement jusqu’alors dans leurs foyers, ainsi que le prouvent les deux faits suivants rapportés par le Courrier de Marseille du 9 octobre 1867.

«Dans la province de Salerne, lundi dernier, vingt-trois brigands se sont présentés au village Ponte-Colle, chez deux riches propriétaires, et sous peine de mort, le poignard sur la gorge, ont obtenu la somme de 1 1 000 francs. Deux jours après, le général Pallavicini avait acquis la preuve que cette rançon, opérée à visage masqué, avait été faite par d’honnêtes cultivateurs d’une commune voisine. Six déjà sont arrêtés et ont révélé les noms de leurs complices.

»A quelques kilomètres plus loin, à Paghetta, vers trois heures de l’après-midi, le même jour, tandis que le jeune

Vito-Moscato se promenait dans son jardin, il fut surpris et enlevé par quatre brigands achevai; deux heures après, le père recevait un morceau de l’oreille de son fils dans une lettre écrite avec du sang au lieu d’encre, demandant que mille ducats soient consignés au porteur, si on ne voulait que le même soir Vito-Moscato sia fatto cadavere . La rançon n’ayant pu être payée de suite, le même soir le captif fut attaché à un chêne, les yeux bandés. Le lendemain on a trouvé le cadavre percé de dix coups do poignard. Les auteurs de ce meurtre, dit le général Pallavicini, sont les frères Maincoli di Domenico, le père et les deux fils Glelm, tous cultivateurs, jouissant d’une grande réputation de probité. Immédiatement arrêtés, ils ont été conduits à la prison de Salerne.» Ces divers exemples donnent une idée de la profondeur de la plaie qui ronge une partie de l’Italie.

Malgré la preuve, sans cesse renouvelée par l’expérience, que les moyens violents sont complètement inefficaces pour extirper le banditisme, ces moyens sont encore les seuls que l’on oppose à cette plaie épouvantable. On a toujours en vue l’extermination des bandits, et jamais l’on n’a songé à attaquer le mal dans la cause qui le reproduit . «Un édit contre le brigandage a été publié hier à Frosinone (état del’Église), écrit-on de ltomele20mars 1867 au Sémaphore de Marseille. Toute personne qui livrera un brigand vivant recevra uneprime de 3 000 francs. Cette somme sera portée à 6 000 francs pour un chef de bande. Tout brigand qui livrera mort ou vif un autre brigand sera exempté de toute peine et recevra 500 francs. Cettesomme sera portée a o000 francs s’il s’agit d'un chef débandé.» On suit toujours, on le voit, les mêmes errements ; on

s’attaque h clos individualités, on encourage par l’appât du gain le mourtre et la trahison ; mais on ne songe point à moraliser des populations entières, ignorantes, vicieuses, livrées à la paresse et n’ayant de l’énergie que pour le mal; on ne songe pointa les instruire, à leur inspirer le respect pour lo bien d’autrui et surtout pour la vie de leurs semblables, à exciter en elles l’amour du travail; on ne fait rien, en un mot, pour modifier lo terrain qui produit sans cessed’aussi mauvais fruits. C’est en vain quel’on arrachera du sol quelques-uns de ces fruits, ce sol infesté en produira toujours de semblables. Un mois et demi environ après la publication de cet édit du gouvernement pontifical, les journaux en célébrèrent à l’envi les excellents effets, parce qu’une quarataine de bandits se constituèrent prisonniers pour jouir du bionfait de l’amnistie qui avait été promise à ceux qui se rendraient. Mais les faits se chargèrent bientôt de prouver que l’on avait trop chanté victoire. Voici ce qu’on écrit de Rome, on date du 10 mai 1807, au Nouvelliste de Marseille (n°du 16 même mois): «Le brigandage, qui semblait avoir diminué, est toujours une affaire très - sérieuse ; il se manifeste dans toutes les provinces du petit État Romain. Une bande de cinquante brigands est arrivée sur le territoire do la province de Yiterbe et a jeté l’alarme dans toute la population. Ces brigands ont adressé une lettre à M. Montenegri pour lui demander 3000 écus, compte restant de la somme de 10 000 écus qu’il devait payer l’année passée pour son rachat. À Trevigiano, la bande est entrée dans la maison du propriétaire le plus richeet l’a dévastée. Le gouvernement a envoyé des forces pour poursuivre les brigands, mais l’affaire n’est pas facile, car ces brigands trouvent

une retraite assurée dans l’immense forêt de Bracciano. En attendant, le prince Rospigliosi a quitté sa campagne de Macaresi sur la route de Civita-Vecchia, et est rentré à Home.» La forêt de Bracciano joue dans cette partie des États Romains le même rôle que laSila dans les Calabres. On comprend la nécessité de sillonner ces forêts de routes nombreuses, pour les rendre accessibles à une surveillance active. Il ne faut pas se faire illusion sur la valeur des soumissions obtenues par l’excitation de la crainte. Ces soumissions no sont effectuées que par les bandits subalternes, les moins dangereux, et non par les chefs do bande; et ceux-ci trouveront toujours à recruter dans ces populations tarées, autant d’individus qu'ils le désireront pour composer leur troupe.

Le document suivant nous donnera la certitude complète que la peine de mort et l’emprisonnement sont incapables de faire disparaître le brigandage. On écrit de Naples en date du 20 mars 1868 au Courrier de Marseille : a A la date du 18 avril 1867, selon le journal officiel de Naples, 7 151 brigands ont été capturés ou fusillés dans les provinces méridionales par le gouvernement italien. On ignore depuis cette époque la statistique des brigands qui tiennent la campagne et surtout de leurs complices. » Ces renseignements sont donnés à la suite de la relation d’actes horribles nouveaux commis par les brigands , et entre autres ce lait : Agnauo, propriétaire, ayant été capturé, Calamateo, le chef delà bande, demanda 30 000 francs pour la rançon de son prisonnier, faisant prévenir que celui-ci serait mis à mort si la somme n’était pas intégralement payée a jour fixe. On ne put dopner que 23 500 au jour désigné. Le soir môme Agnano fut assassiné. On retrouva

son cadavre percé de dix-sept coups de poignard. Ne serait-ce pas un hideux contre-sens que d’attribuer la conscience morale a de pareils monstres? J’en appelle au témoignage de ceux qui possèdent cette conscience.

Le général Lamarmora avec 90 mille hommes de troupes régulières, avec de nombreux carabiniers, avec des gardes mobiles, avec l’état de siège, avec la loi Pica, avec une police omnipotente, n’a pas pu protéger les habitants de l’ancien royaume de Naples contre les bandits. Aujourd'hui, malgré les pleins pouvoirs donnés aux préfets, aux questeurs, les brigands arrêtent en plein jour à quelques kilomètres des grandes villes, ils séquestrent, incendient, tuent tout à leur aise. C’est donc aux causes du banditisme qu’il faut vigoureusement s’attaquer. L’Italie, heureusement reconstituée, a une conquête morale à faire sur une partie importante de sa population abrutie de longue date par de mauvaises institutions ; conquête longue, difficile, et qu'elle n’obtiendra qu’à force de sang-froid, d’abnégation et de constance dans l’emploi des moyens rationnels, qui seuls peuvent aboutir au succès, moyens qui sont la moralisation, l’instruction, l’excitation au travail, la répudiation de toute violence, la création de nombreuses routes afin de rendre la surveillance possible. L’Italie unifiée doit contracter devant la civilisation européenne l'engagement de faire disparaître la sauvagerie barbare qui est incarnée dans une partie de ses habitants, et elle doit faire honneur à cet engagement, sous peine de montrer que son gouvernement est aussi incapable que les gouvernements qui l’ont précédé.

L’état d’infériorité psychique dans lequel se trouve une quantité notable des habitants de l’ancien royaume des

Deux-Siciles et îles États Romains, état psychique qui a permis dans ces contrées l’adoption des idées superstitieuses les plus absurdes et les plus grossières, l'habitude de la fainéantise , ainsi que l’établissement du banditisme en permanence, cet état, dis-je, d’infériorité psychique n’at-il pas en partie sa cause dans une infériorité de race chez une partie de ses habitants, infériorité causée par le mélange du sang de la race latine avec les races asiatique et africaine, par suite des incursions fréquentes des habitants de l’Asie Mineure et de l'Afrique dans cette partie de l’Italie? Cela me paraît incontestable. Nous voyons reproduit dans ces contrées, soit ce qui a lieu en Espagne, où des races inférieures ont sensiblement abaissé une partie de la population, soit ce qui a lieu en Grèce, où les incursions de ces mêmes races ont laissé des traces profondes dans les habitants actuels, qui ne présentent plus, ni physiquement, ni intellectuellement, ni moralement, les beaux types de l’ancienne Grèce, et qui ne brillent guère plus que par l'esprit mercantile qui a toujours caractérisé les habitants de l’Asie Mineure.

ARTICLE II. — Du bagne Élude psychologique sur les forçats.

Quoique le bagne soit condamné dans le système pénitencier, tâchons cependant de donner une idée des galériens et de leur vie en commun, c’est-à-dire du régime auquel ils étaient soumis.

Nous connaissons l’état psychique des criminels avant leur condamnation. Nous allons voir ce qu’ils sont après, sous 1 influence du châtiment. Nous ne pouvons en donner une idée plus exacte qu’en rapportant la narration

suivante du départ d’une chaîne de forçats , donnée par M. Charles Ledru dans la Gazette des tribunaucr du 4 septembre 1826. Bien que les galériens ne soient pas encore installés dans ie lieu de leur résidence, peu importe, ils n’en vivent pas moins comme galériens. Ils nous montreront même mieux là qu'au bagne tout le fond de leur àme, à cause de la plus grande liberté do parole que leur donne cette situation. Cette narration mettra de nouveau en relief la folie morale des criminels, elle prouvera une fois de plus que s’ils ont violé aussi gravemont les lois morales, c’est parce que ces lois n’étaient point dans leur conscience, c’est parce qu’ils n’ont senti aucune obligation de les suivre; elle prouvera également que les criminels n’ont aucun remords de cette violation; elle nous montrera enfin les allures effrontées des plus pervers d’entre eux, et l’attitude humble et désolée do ceux qui, doués de sentiments moraux, ont commis des fautes infiniment moins graves et moins odieuses. Le criminel, n’ayant plus rien à craindre ni à espérer, va mettre à découvert toute l’énormité de son anomalie morale.

«Arrivés deux par deux au pied de l’enclume, dit M. Ledru, on les attache à des triangles en fer, qu’on leur rive autour du cou. Jusqu’au moment où on referme ce triangle, les patients rient avec leurs camarades, qui leur lancent des quolibets en termes d’argot. Mais bientôt succèdent le silence et une sorte de terreur, lorsque , placés pour ainsi dire sous les coups redoublés du marteau qui rive leur fer sur l’enclume, le moindre mouvemenl leur ferait briser le crâne.

» L’opération terminée et les forçats divisés en trois bandes, les agents se retirèrent. Quand ces malheureux

se virent libres de toute retenue, je fus témoin du plus triste spectacle. On croirait qu’au sein d’une si affreuse captivité, et en présence d’un avenir si menaçant, il ne reste plus à l’homme qu’à succomber sous le poids de sa douleur! Hélas! le dirai-je? ces malheureux, dont la vie ne sera désormais partagée qu’entre l’esclavage et l’infamie, semblaient setre réunis pour un jour de fête. Trois seulementparaissaientcomprendrel’étendue de leurs maux; les autres poussaient des cris de joie stupide : tantôt ils s’apostrophaient en grossiers calembourgs, tantôt ils exerçaient leur esprit en plaisanteries. Sur l’invitation du nommé Boucher, condamné à perpétuité, un des plus dangereux de la bande, tous se lèvent et s’asseyent en rond autour du coffre placé au milieu de la cour, sous le prétexte de jouer à la savate. Un gardien agitant sa canne survient, et les en éloigne, car ce n’était qu’un prétexte pour dérober des outils renfermés dans le coffre, avec lesquels ils pouvaient se déferrer pendant la nuit. Les forçats se mirent à chanter une complainte finissant par ces mots: Pérignon, Pérignon aura la déportation. D’autres répétaient ce refrain : La chaîne, c’est la grêle ; mais c’est égal, ça ne fait pas de mal. Quand ils furent las de crier et de se promener, ils vinrent se rasseoir, et plusieurs s’endormirent.

»A cinq heures, un prêtre vint apporter quelques secours à ceux que leur famille avait abandonnés ; tous écoutèrent attentivement les avis pleins d’onction du vieillard. 11 s entretint longtemps avec le nommé D..., jeune homme de 22 ans. Sa mère était dans la plus profonde misère; il a volé pour lui apporter du pain ; il fondait en larmes et proféra ces mots en sanglottant : Pour moi , ce n'est

rien; mais ma pauvre mère, elle mourra ! J étais ému jusqu’aux larmes. Le bon prêtre me dit : Cet enfant a fait sans doute une grande faute, puisqu’il a été puni. Il est cependant cruel de songer que bientôt peut-être il sera aussi corrompu que les malheureux au milieu desquels il va se trouver.

»Le lendemain à cinq heures du matin, ils paraissaient moins gais, lorsque tout à coup ils apprirent une nouvelle qui parut leur causer une grande joie : c’est qu’on allait joindre plusieurs condamnés à la chaîne. L’un est J. M..., d’abord avoué à Corbeil , puis juge suppléant au même tribunal, et enfin juge de paix. Il a été condamné pour faux. Son visage est sillonné déridés profondes, la douleur les a tracées. Après sa condamnation, il adressa à son fils un mémoire où on lisait les lignes suivantes : Je me suis trompé, j’ai fait une fausse démarche, mais je n’ai fait tort à personne. C’est moi, je l’avoue, qui ai commis le faux. Ici il explique les circonstances dilliciles où il se trouvait; puis il continue : Combien cette action, peut-être excusable, a-t-elle entraîné de maux sur ma tète ! J ’ai été dénoncé à la Justice, et par qui? Mon cœur se brise de

douleur Une séparation de biens a été provoquée ;

ma femme s’est emparée de tout ce que je possédais, et je lui ai abandonné plus que je n’avais reçu de sa mère. Traduit aux assises pour un faux commis sans intention de nuire, j’ai été condamné à la flétrissure, peine plus affreuse que la mort. Qu’elle a été cruelle, la nuit qui a suivi cette condamnation! Amour de la vie, amitié, nature, religion, tout avait disparu ; je ne voyais que I infamie ; la mort était mon seul recours, j’ai voulu me la

donner 1 / Bénie soit la Providence qui a arrêté mon bras ! reconnaissance à l’homme charitable qui m’a prodigué ses soins pour me rappeler à la vie ! Maintenant, plus calme et résigné, je subirai mon sort. Victime de la fraude, de l'ingratitude, de la cruauté, j’ai tout oublié. Que mon fils ne s’écarte jamais du respect qu’il doit à sa mère, et qu’il donne quelques larmes à son malheureux père. — Il est ferré avec un autre condamné, au milieu d'applaudissements presque unanimes.

»Un autre condamné s’avance pour subir la même opération. Eh l’avocat ! s’écria Boucher; et tous s’écrièrent : Allons! l’avocat! l’avocat! Celui qui était la cause de tant de vociférations était âgé de 35 ans. Il avait été avocat, il était condamné pour faux. Il s’avance péniblement, accompagné de plusieurs employés de la prison. La mort est dans ses traits, il n’ose lever les yeux. — Avancez-donc, il n’y a pas d'affront; ça sera joli, la cravate au cou d’un avocat ! s’écriaient les forçats qui l’entouraient. Les misérables ! ils ne comprennent pas les sentiments de honte et de repentir qui remplissent l’dme de l'infortuné ! — Je in approchai de lui pour lui offrir quelques consolations : Monsieur, me dit-il d’un ton navré, je vous remercie. Vous lo voyez, j’expie amèrement ma faute; j’appelle la mort pour quelle vienne m’arracher bientôt à tant d’humiliations. J espère que Dieu disposera de moi avant mon arrivée à Brest !

® Au départ de la chaîne, 1 aspect de la multitude de curieux qui se pressent sur le passage paraît distraire •igi eablement la plupart des forçats, et chaque circonstance

1 Ces paroles caractérisent parfaitement l'état passionné par le désespoir. {Note de l'Auteur.)

qui prêtait matière à la raillerie était saisie par eux avec avidité. A l’exception de quelques-uns , qui s’efforçaient de cacher leur visage mouillé de larmes, ils étaient fiers d attirer 1 attention de tant de monde, et paraissaient vou* loir se faire remarquer en luttant d’audace et d’effronterie. (Qui oserait soutenir que de tels individus possèdent le sens moral ot les autres sentiments élevés de l’humanité!)

» L’âme attristée de ce spectacle si humiliant pour l’humanité, je me suis retiré, en me demandant si les peines que la Justice inflige produisent bien l’effet que lu société a droit d’en attendre. »

Ce fidèle tableau des galériens peut faire pressentir combien le contact réciproque, pendant do longues années, d’individus aussi mal conformés moralement, doit être funeste pour eux et dangereux pour la société. Ceux qui sont pervers et privés de sentiments moraux deviennent pires; ceux qui sont d’une nature malléable, sans énergie, sans initiative, et qui deviennent ce que sont les personnes qu’ils fréquentent, se pervertissent complètement. Dans un milieu moral, ils seraient revenus à de bons sentiments; mais dans l’infection où ils sont plongés, ils se corrompent tout à fait, leurs faibles sentiments moraux y étant promptement étouffés. C’est pour ces personnes surtout que le bagne est, selon l'énergique expression du Dr Bertrand : un lazaret où l’on entre malade, et d'où l’on sort pestiféré.

Les galériens doués de sens moral, et dont les fautes peu graves sont compatibles avec l’existence de ce sentiment, se pervertiront-ils par le contact impur des pervers, deviendront-ils semblables à ces derniers? Non, si leur sens moral est assez puissant pour ne pas être étouffé par les immoralités dont ils seront témoins. A ceux-là, ce contact

n'inspirera que du dégoût; car pour être perverti par l’exemple, il faut être prédisposé à la perversion par l'absence ou par une grande faiblesse des sentiments moraux. Ces forçats soulfriront cruellement en silence de la peine qu’ils subissent, tandis que les autres y resteront complètement insensibles. L’observation prouve en effet que les condamnés doués de sentiments moraux, tels que l’étaient les trois malheureux dont il est question dans la relation de M. Ledru, et ceux qui, victimes d’une méprise, ont eu à subir la peine du bagne, ne s’y sont point corrompus. M. Lesnier, condamné par erreur, est resté sept années au bagne de Toulon, et en est sorti aussi pur que lorsqu’il y est entré.

La déportation a remplacé le bagne ; mais le déporté n’étant soumis à aucun traitement moral propre à modifier sa nature instinctive, et restant en contact continu avec des pervers, retourne en France, après sa libération, tel qu il était avant de subir sa peine, si ce n’est pire; aussi ne tarde-t-il pas «à troubler de nouveau la société. Le retour des déportés libérés ne manque jamais d’être signalé par quelques méfaits plus ou moins graves de la part /le plusieurs de cos malheureux.

ARTICLE III. — De la prison en commun

La prison en commun est dangereuse par le fait du contact des criminels, alors qu’aucun moyen n’est mis en usage pour les améliorer. — Ce n’est ni par la discipline obtenue au moyen des châtiments, ni par le travail, ni par l’instruction, que l’on peut modifier la nature instinctive des individus mal conformés moralement, c’est par la culture des sentiments moraux.

Les maisons centrales de détention et leur régime sont aussi funestes aux détenus que le bagne. Des individus animés de sentiments pervers et privés de sentiments

moraux, en contact les uns avec les autres, ne peuvent que devenirpires lorsqu’on ne fait rien pour améliorer leur état moral. Aussi s’organise-t-il souvent dans ces prisons des associations dont le but est l’évasion, l’assassinat et le vol. Les détenus dont les sentiments moraux sont faibles et sans énergie, s’y corrompent entièrement et y deviennent dangereux. Ce système est donc détestable, contraire aux intérêts de la société qui, en l’employant, se défend on ne peut plus mal, on ne peut plus irrationnellement, contre les malheureux qui la troublent. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les chiffres des récidivistes qui ont séjourné plus ou moins longtemps dans les prisons, pour être convaincu que ces établissements sont impropres à améliorer leurs pensionnaires. La statistique démontre que sur cent condamnés libérés des maisons centrales, quarante sont repris et subissent de nouvelles condamnations avant la troisième année de leur libération. Pour quelques maisons, la proportion est un peu plus forte : ainsi, en 1854 elle a été de quarante-deux pour cent pour les libérés de la maison de Loos, de quarante-trois pour ceux de Poissy, de quarante-quatre pour ceux de la maison de Beaulieu, et ces chiffres sont à peu de chose près les mômes chaque année. Cette régularité dans le nombre des récidivistes est une nouvelle preuve que les actes criminels sont des produits des lois naturelles et non du libre arbitre. Ce n’est qu’en modifiant les circonstances dans lesquelles ces lois exercent leur empire, qu’on pourra obtenir une diminution dans le nombre des crimes. Le régime actuel des prisons en commun, exclusivement basé sur la discipline, le travail et l’instruction, et non sur l’amélioration morale du criminel, ce régime, dis-je, laissant intactes les

conditions qui produisent le crime, ne peut en aucune manière le prévenir. C’est ce que nous allons démontrer.

1° La discipline est excellente et nécessaire, mais elle n’est propre qu’à maintenir l’ordre matériel. Elle ne modifie point le moral , elle fait plier par la force et l’intimidation. Elle est un moyen adjuvant obligé, mais non un remède. « Comment et à quel propos, sous la double et seule contrainte de la séquestration et de la discipline , les criminels pourraient-ils agir et se déployer vers le bien? dit M. Ayliès; on ne voit pas quel en serait l’objet. C’est qu’en elTet il ne faut rien moins que la pleine et entière liberté debien et de mal faire, pour imprimer à nos actions le sceau d'une moralité pure et vraie.»

Par quels moyens la discipline et l’ordre sont-ils maintenus dans les prisons en commun ? Par des châtiments fort durs, et rien que par des châtiments. On ne se base que sur la crainte de soufirir, et non sur de bons éléments instinctifs tels que le respect pour les réglements, l’amourpropre, l'affection pour les personnes chargées de diriger les détenus dans la voie du bien, seuls éléments instinctifs qui, à défaut de sens moral, permettent d’observer volontairement la règle, et non par la contrainte. Si donc l’on obtient l’observance de la discipline dans les prisons, c’est par un moyen qui n’a rien de moral ; et si on ne l’obtient pas, on punit avec une extrême rigueur des êtres qui ne se sentent point moralement obligés défaire le bien, et par ce moyen on excite dans leur cœur les plus mauvaises passions, la haine et la vengeance. Voilà le détestable régime auquel sont soumis les détenus dans les maisons centrales. La sévérité des peines a cependant si peu d’action sur 1 amélioration morale des détenus, que les réci •

dives sont plus fréquentes chez les individus qui ayant commis de grands crimes sont le plus sévèrement punis, que chez ceux qui ayant commis des crimes moindres sont moins sévèrement punis. La statistique démontro, en effet, que les condamnés au grand criminel donnent plus de récidifs que les condamnés au correctionnel.

2° Le travail, de môme que la discipline, est un moyen adjuvant nécessaire, mais il n’agit pas directement sur l’anomalie psychique du criminel, sur son insensibilité morale, et l’expérience a démontré que les récidives sont aussi fréquentes chez ceux qui ont bien travaillé dans les prisons et qui y ont amassé un petit pécule, que chez les paresseux qui n’y ont rien ou presque rien gagné. Cependant l’individu capable par son état moral de devenir criminel, et qui a le goût du travail, ce qui est rare, est mieux préservé du crime que le paresseux de même conformation instinctive. Le travail préserve de la misère et occupe l’esprit; or, pendant cotte occupation, le détenu ne pense pas au mal.

3° L 'instruction. — L’observation a démontré que les crimes sont bien plus fréquents chez les classes ignorantes de la société que chez les classes lettrées. Ainsi, en 1855, sur 1 000 accusés, 441 étaient complètement illettrés, et 381 ne savaient lire et écrire qu’imparfaitement. Ces deux chiffres représentant les ignorants forment un total de 822. Le complément des 1 000 se compose de 122 sachantbien lire et écrire, et de 56 qui ont reçu une instruction supérieure. Ces chiffres sont les mêmes, à peu de chose près, toutes les années. On a conclu de là, qu’en favorisant l’instruction, on améliorerait l’état moral des criminels, et que l’on diminuerait le nombre des crimes. Aussi l’admi-

nistration des prisons s’est-elle empressée de répandre parmi les détenus un enseignement élémentaire. On a appris à un bon nombre d’entre eux à lire, à écrire, à compter, et l 'on a complété l'éducation primaire de ceux qui savaient lire. Eh bien ! ces moyens ont été infructueux, les récidives ont été aussi fréquentes chez ceux qui savaient lire, écrire, etc., que chez ceux qui étaient tout à fait ignorants. J/instruction est donc seulement, ainsi que la discipline et le travail, un adjuvant puissant, mais non le moyen direct et nécessaire pour améliorer le moral de l’homme» moyen qui réside tout entier dans le développement des facultés instinctives supérieures.

Et puis, savoir lire et écrire n’est point avoir de l’instruction. c’est seulement avoir les moyens d’en acquérir. Beaucoup de personnes sachant lire et écrire n’ont aucune instruction, n’ayant appliqué ces moyens qu’aux choses usuelles de la vie. Déplus, ces moyens d’instruction peuvent, suivant les circonstances dans lesquelles l’homme se trouve, le milieu dans lequel il vit et la nature de ses sentiments, remplir son esprit d'erreurs, de préjugés dangereux et de principes immoraux, au lieu de l’initier aux vérités morales et scientifiques, au lieu de concourir à lui faire aimer le bien ; ils peuvent servir autant les mauvais sentiments que les bons, devenir autant un instrument de mal que de bien. Alliée à une nature instinctive perverse, l'instruction même peut favoriser le crime, de même qu alliée a des sentiments moraux elle favorise l accomplissement du bien. Si les illettrés fournissent un contingent de criminels bien plus considérable que les lettrés, ce n est pas leur ignorance qui en est la cause, mais les circonstances suivantes, très-favorables à la pro-

duction du crime. A la classe dos illettrés appartiennent: t®les nombreux individus aussi bornés moralement qu'intellectuellement qui sont entraînés au mal avec la plus grande facilité par les conseils et les exemples, cl qui servent d’instrument de crime à des êtres plus pervers etplus intelligents qu’eux; 2° ceux qui naissent dans la misère. Bien que ce ne soit ni la faim, ni les besoins essentiels qui portent en général les pauvres au crime, cependant la misère favorise beaucoup cet acte chez ceux qui sont privés de sens moral. La paresse accompagnant presque toujours l’insensibilité morale, ces individus s’adressent facilement au crime pour obtenir les moyens de se procurer la satisfaction des besoins naturels et les jouissances qu’ils désirent. Combien de personnes privées des sentiments moraux, et appartenant à la classe aisée de la société, ne doivent d’ètre préservées du crime qu’à leur fortune ! Pouvant satisfaire leurs besoins et leurs désirs sans travailler, elles ne sont pas dans le cas de demander au crime l’argent nécessaire à cette satisfaction. Dans leur malheur moral, elles sont heureuses d’avoir été favorisées sous le rapport des richesses. Sans cela, elles eussent probablement grossi le nombre des criminels.

L’éducation morale est-elle donnée dans les prisons, le traitement moral y est-il employé, y étudie-t-on la nature instinctive de chaque détenu pour développer les germes des bons sentiments qu’on lui aura reconnus, et pour étouffer les mauvais qui le dominent? préserve-t-on les prisonniers du contact impur de leurs semblables? les met-on en relation continuelle avec des personnes animées de bons sentiments, qui n’auront pour eux que des paroles pleines d’intérêt, polies, affectueuses et morales? Non, tous ces

moyens essentiels, qui sont la base du système moralisateur, manquent totalement dans les pénitenciers officiels. Peut-on faire consister l’éducation morale dans quelques sermons faits par l’aumônier? Non, car ces sermons, en s’adressant à tous les prisonniers, ne s’appliquent à aucun d’eux, ce sont des paroles propres tout au plus à exciter le sentiment religieux de ceux qui le possèdent. Aussi, malgré les louables efforts de l'administration, malgré le zèle des aumôniers, malgré la discipline, le travail et l’instruction primaire . il est prouvé que les détenus deviennent pires et plus dangereux pour la sécurité publique, dans les prisons en commun.

ARTICLE IV. — De l'emprisonnement cellulaire

Dangers moraux et physiques de ce système. — Comme aggravation de la peine, il est injuste. — La sévérité des châtiments n’a jamais produit les bons effets qu’on en a attendus. — En l’absence de toute base scientifique, la sévérité plus ou moins grande avec laquelle le criminel est traité, dépend des sentiments qui animent les magistrats, ce qui est très-variable. — A une maladie morale, il faut un traitement moral et non des châtiments.

Lescriminalistes, il faut leur rendre cette justice, reconnaissent que les punitions qui ont été appliquées aux criminels n’ont produit chez ceux-ci aucune amélioration morale, et que ces punitions ont de graves inconvénients. Les Américains, pour parer à ces inconvénients, ont inventé l’emprisonnement cellulaire. Deux idées ont présidé . a 1 invention de ce système : celle du danger que présente le contact des criminels entre eux, et celle d’une augmentation dans la peine. Examinons la valeur de ces deux motifs.

Si le danger occasionné par le contact des prisonniers a fait penser à les isoler les uns des autres, on n’a pas

songé qu’en laissant le criminel seul avec lui-même, il se trouvait à pou près en aussi mauvaise compagnie que s il vivait avec d’autres criminels. C’est à cet isolement du vice dans le vice qu’on doit appliquer la maxime : Væ soli! Malheur à l’homme qui vit dans la solitude ! L homme privé de la plupart des sentiments moraux, qui est animé do sentiments pervers, et qui est livré à luimême, pensera toujours conformément aux mauvais sentiments qu’il éprouve, c’est-à-dire au mal. Il pensera aux moyens de se venger de la société qui le traite si cruellement, pour des actes que sa conscience ne lui reproche point, et auxquels il n’attache pas la gravité morale que nous leur attribuons. Il imaginera do nouveaux projets criminels et de meilleures combinaisons, afin de n’être pas incarcéré après de nouveaux forfaits. Ces idées, n’étant point combattues par lo sens moral et par les sentiments généreux, sont fort dangereuses. Dans ces conditions, si le détenu ne devient pas pire, à coup sûr il ne devient pas meilleur, et la seule différence qu’il pourra présenter après une longue détention, sera d’avoir perdu l’énergie et l’activité qu’il avait jadis : « L’homme dans la solitude et l’oisiveté , dit Zimmermann , est comme une eau stagnante qui n’a point d’écoulement et qui se corrompt, il s’y nourrit de son cerveau et dévore son cœur. » C’est surtout à l’égard do l'homme pervers et privé de sentiments moraux, quo cette réfloxion est vraie. L’emprisonnement cellulaire a, on effet, le grave inconvénient de briser l’énergie du détenu, de faire do lui une machine, de le mettre dans l’impossibilité de lutter contre lo mal qu’il aura l’occasion de faire à sa sortie. Aussi, après le précepte de développer les bons sentiments que le dé-

tenu peut avoir, il n’en est pas de plus important que celui de mettre ce malheureux dans les conditions où il sera forcé de vivre plus tard, en contact avec ses semblables et en présence des occasions naturelles de faire le mal. afin qu’il puisse s’habituer, pendant son traitement moral, à la lutte qu’il devra livrer seul, lorsqu’il ne sera plus soutenu par les personnes qui l’ont fait entrer dans la voie du bien. L’importance do ce précepte a été mise en relief par M. Félix Despine, ancien directeur du pénitentier d’Àlbert-Yille, dans un mémoire qu’il a publié naguère sur le traitement qu'il convient d’appliquer aux détenus, mémoire dont nous citerons divers passages dans la troisième partie de ce chapitre.

La seconde raison qui a fait adopter le système Pensylvanien, celle d’intliger une peine plus dure que l’emprisonnement en commun, doit précisément le faire rejeter, car il ne s’agit plus de punir et de faire souffrir dos malheureux atteints involontairement d’une anomalie psychiquo qui les prive de la raison et de la liberté morales, et qui les rend inévitablement esclaves de leurs mauvais instincts ; il s’agit de les guérir par un traitement moral ; on ne doit viser qu’à ce but.

D’autres motifs graves doivent faire renoncer à l’encellulement. Lo Dr Pietra-Santa a constaté que ce système était favorable au suicide et à la folie. Dans notre pays, où les sentiments sont très-excitables et où l’imagination joue un si grand rôle, les cerveaux sont promptement influencés par la vivacité des impressions éprouvées dans cette solitude désespérante. Dans la prison cellulaire de Mazas, sur 2 6 suicidés, 21 étaient prévenus et 5 seulement condamnés. Mais ce qui est très-important, c’est que 1 4 fois le suicide a eu

lieu dans les huit premiers jours de résidence, 3 dans le premier mois, 7 dans le deuxième et 2 dans le troisième. Il est donc incontestable que la première impression de l’encellulement est violente, au point de faire naître promptement la pensée du suicide et l’entrainement à cet acte dans le désespoir ou dans l’ennui. Cette impression est tellement vive qu’un bon nombre de ceux qui la subissenten deviennent fous incurables. Tous les cas do folie que Ton constate pendant Tencellulement ne doivent cependant pas être attribués à ce genre d’emprisonnement, par la raison qu'un certain nombre do détenus sont fous malades avant leur condamnation, et que le crime pour lequel ils sont incarcérés est dû à leur folie pathologique ; mais tous les cas de suicide qui ont lieu par les détenus des prisons cellulaires, surtout dans les premiers temps de leur peine, sont réellement dus à Tencellulement.

L’isolement et l’inactivité ne peuvent que troubler profondément le physique et le moral de l’homme, créé par la nature pour vivre en société, pour dépenser par le travail et par le mouvement une somme énorme d’activité. Eh bien ! les détenus à Mazas ont seulement 47 minutes de conversation par mois ; la lecture et le travail sont presque nuis, et leur promenade est de trois quarts d’heure par jour. L’encellulement est donc une peine plus dure que la mise inpace qui se pratiquait autrefois dans les cloîtres, car les pénitentsy recevaient les consolations que pouvaient leur procurer le sentiment religieux.

« Le silence et la solitude , dit Ferrus ‘, sont nuisibles de plusieurs manières aux prisonniers : 1° en privant ceuxci de toute stimulation intellectuelle et du bien-être moral

1 Des prisonniers et des prisons, pag. 262 et suiv.

que les communications procurent ; 2° en paralysant le jeu des organes respiratoires ; 3° par la contrainte irritante et cruelle que cette règle impose, et par les châtiments auxquels donne lieu son infraction. Le silence absolu s’oppose à la révélation des aptitudes, des instincts individuels, et empêche d’apprécier les perturbations que les rigueurs de la captivité peuvent apporter dans les sentiments et l’intelligence. Il faut exciter chez les détenus l’activité morale concurremmentavec les forces physiques, afin de combattre la torpeur, la tristesse, le découragement que fait naître le silence à l'excès. » « L’emprisonnement cellulaire, dit M. Vander Brugghen, est, detousles modes de répression, le plus inefficace et le plus funeste, parce qu’il est antipathique à la nature de l’homme, créé pour l’état de société; parce qu’il abat, énerve, abrutit le détenu; parce qu’il eu fait une pure machine obéissant passivement à l’habitude de la règle et de la discipline, un être dégénéré ayant perdu pour l’avenir toute force morale, tout sentiment de spontanéité et de responsabilité. D’où il arrive que le condamné rendu à la liberté après cette longue agonie claustrale, n aura plus ni la volonté, ni l’énergie nécessaire pour résister aux moindres tentations ou dangers de la vie extérieure. «Cette opinion est exactement celle de.M. F. Despine.

La race anglo-saxone , moins impressionnable que les races latines, éprouve moins d’inconvénients, dit-on, de l’encellulement que ces dernières races. Cependant le rapport publié par les directeurs des prisons de l’Angleterre sur le nombredes criminels en 1 865, signale pour le système cellulaire les mêmes inconvénients que ceux qui ont été constatés dans les prisons de France. Les chapelains et les médecins sont d avis que le rigoureux isolement a une in-

fluence fâcheuse sur l'esprit des prisonniers. Quelquesuns deviennent idiots, d’autres se suicident. En 1865, à Pentonville (Londres), par exemple, l’un saute par-dessus une balustrade et se tue sur le coup, un deuxième se pend aux barreaux de sa fenêtre, un troisième s’étrangle avec un mouchoir, un quatrième se coupe le cou avec un couteau. Dans cette prison, treize forçats donnèrent la même année des signes d’aliénation mentale. Il faut faire attention toutefois, ainsi que je l’ai déjà dit, que parmi les individus qui donnent des signes do folie dans les prisons, il y en a quelques-uns qui sont fous avant d’y entrer, et dont l’incarcération est due à dos actes produits sous l’influence de l’affection cérébrale dont ces individus sont atteints.

Si les prisons cellulaires donnent moins de récidivistes que les maisons en commun, ce n'est pas parce que les premières rendent les détenus meilleurs que les dernières; c’est parce qu’elles empêchent les excitations mutuelles au crime et les associations dangereuses, et parce qu elles brisent l’activité naturelle du détenu. Ce système contrenature est donc essentiellement mauvais. Mauvais pour les adultes, il est en tout point détestable, nuisible et cruel pour les enfants. Les nombreux inconvénients de la Petite Roquette furent signalés à plusieurs reprises par M. Corne, avocat à la cour impériale de Paris. Non-seulement il ne fut pas écouté, mais on nia officiellement les abus criants contre lesquels il protestait. Enfin, à la suite d’un discours prononcé par M. Jules Simon à la Chambre contre l’encellulemeut appliqué aux jeunes détenus, S. M. l’Impératrice Eugénie voulut voir par elle-même tout le mal, dans une visite qu’elle fît à la prison. Sur son initia-

tive, une commission présidée par elle-même fut chargée d'examiner le régime pénitencier des jeunes détenus. Cette commission conclut, d’après le rapport de M. Mathieu, à la renonciation au système de l’encellulement, pour adopter celui employé à Mettray.

Nous rencontrons dans les actes de cette commission une preuve de la difficulté avec laquelle l’homme sort complètement des mauvaises voies battues et se soustrait à l’influence de la routine et de l’habitude. Les importantes conclusions que cette commission a prises n’ont prévalu qu’à la majorité d’une voix ! En outre, l’honorable rapporteur, après avoir condamné le système de l’encellulement, après avoir mis en évidence ses nombreux inconvénients, son illégalité même, conclut à ce que la prison de la Roquette reste ouverte aux détentions préventives, à la correction paternelle et aux emprisonnements au-dessous de six mois !

La grande sévérité que la société a toujours déployée contre les malfaiteurs, dans le but de se préserver des périls qu ils lui font courir, est dangereuse pour les deux raisons suivantes : 1° Elle est la cause que beaucoup d’individus très-pervers restent libres. Les châtiments sont si graves, que le jury préfère acquitter que condamner des êtres dont la perversité active est évidente pour lui, mais dont le crime ne lui est pas suffisamment prouvé ; il recherche plus avidement peut-être ce qui peut le faire douter de la culpabilité du prévenu, que ce qui peut la lui démontrer ; et quand il a conquis un doute, il relâche dans la société des hommes qui très-probablement ne tarderont pa.«s a la troubler de nouveau. Si, au lieu de châtiments

longs et cruels, de peines infamantes, on appliquait aux pervers dangereux un traitement moral qui ne fut point regardé comme un déshonneur, le jury n’hésiterait pas à les séparer momentanément de la société, pour qu'ils pussent être ramenés au bien, et l’on éviterait ainsi des malheurs qui probablement auront lieu; 2° Cette sévérité peut porter certains malfaiteurs dépourvus de sens moral et de pitié à tuer les témoins do leurs actes pour ne pas être dénoncés ; elle engage aussi certains autres à lutter avec violence, au péril même de leur vie, contre les agents de l’autorité, afin de ne pas être pris. « Les lois sur la chasse en Angleterre, raconte le Moniteur du 12 septembre 1863, sont d’une sévérité qui semblo avoir conservé quelque chose des premiers temps de la conquête normande. Dans ce pays, le braconnier est assimilé au malfaiteur, et peut encourir jusqu’à quatre ans de servitude pénale. Aussi est-il sans pitié pour l’homme de police et le gardien particulier, et les meurtres commis à la chasse sont très-fréquents. »

Le rapport publié en 1866 par les. directeurs des prisons de l’Angleterre signale un nombre de criminels sensiblement moindre en 1865, que dans les années 1863 et 1864. Ce rapport dit que depuis quelques années les forçats étaient traités avec trop de douceur, de véritables abus s’étant introduits dans la discipline des prisons, sous le prétexte de philanthropie. Mais depuis peu d’années, un règlement très-sévère a été mis en vigueur ; les repas sont moins abondants, les malfaiteurs sont plus parqués qu 'autrefois ; en outre, on les a classés et séparés; enfin les heures de travail ont été augmentées. Telles sont les causes auxquelles on a attribué, dans ce rapport, la dimi-

nu lion des crimes et des délits. 11 est incontestable que les abus introduits dans la discipline ne pouvaient être que nuisibles aux prisonniers, et que le rétablissement de cette discipline n'a pu que leur être favorable. Il est également certain qu’en classant et en séparant les malfaiteurs, qu’en empêchant le contact des moins pervers avec ceux qui le sont plus, on a évité aux premiers de devenir pires, et que cette amélioration dans le régime des prisons a dû exercer une salutaire influence sur le moral des prisonniers. Mais ce n’est point à une augmentation de travail, ni à une diminution dans les aliments, ni à une recrudescence quelconque dans la rigueur des châtiments, qu’il fuut attribuer la diminution signalée dans le nombre des criminels ; il faut en faire honneur aux moyens suivants, qui ont été mis en même temps en pratique : On a adopté l’excellent système des marques et des distinctions, qui encourage les forçats au travail et à la bonne conduite ; la police a exercé sur ceux qui sont libérés une surveillance beaucoup plus grande qu’autrefois ; enfin, il s’est formé un grand nombre de sociétés dont le but est de secourir et d’assister les personnes qui viennent de finir leur temps de prison. En procurant du travail aux libérés, en leur donnant le moyen de vivre honnêtement, ces sociétés ont du obtenir des résultats satisfaisants. Le chapelain de la prison de Portland a signalé que le plus grand nombre des récidivistes avaient essayé, mais en vain, de gagner honnêtement leur vie. Les directeurs des prisons reçoivent fréquemment des lettres de prisonniers libérés, dans lesquelles ils demandent protection et secours. Lorsque ce secours leur est accordé par le travail, ils ne demandent pas au crime leurs moyens d’existence.

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•li

En l’absence de toute base scientifique et certaine pour apprécier avec justesse les états psychiques qui produisent le crime, les magistrats n’ont été guidés que par leurs sentiments dans l’application des lois pénales. Aussi, par le fait des différences qui existent dans les éléments instinctifs de ces magistrats, leur manière de voir à l’égard de l’application des peines diffère-t-elle complètement. Les uns sont portés à l’indulgence ot les autres réclament les châtiments les plus durs, ainsi que nous allons le voir.

Il y a près d’un siècle, l’avocat général Servan prononçait devant le parlement de Grenoble un discours où, traçant les devoirs du magistrat, il l’invitait à se prémunir non-seulement contre ses passions, mais même contre ses vertus. Il lui demandait, au nom môme de la justice, de ne jamais cesser do regarder un accusé avec des yeux d’indulgence et de paix : Vous êtes hommes, disait-il, soyez humains; vous êtes juges, soyez modérés; vous êtes chrétiens, soyez charitables ! Les passions contre lescfuelles cet honorable magistrat engageait ses confrères à se tenir en garde, sont la haine et la vengeance excitées par le crime.

Le devoir professionnel dirigé par la haine contre le crime, et par lacrainte des criminels, a pu. en effet, aveugler les juges au point de leur inspirer cette sévérité exorbitante qui a fait dire à Rossi : Les législateurs ont joué au plus méchant et au plus féroce avec les malfaiteurs. Avouons-le, ils ont été plus d’une fois vainqueurs dans cette épouvantable lutte. Rien par eux n’a été respecté: ni le caractère sérieux de la justice, ni l’humanité, ni la pudeur'. » Depuis la fin du siècle dernier, on n’est plus té-

1 üu droit pénal, édit, de 1829, tom. 111, pag. 165.

moin de pareilles horreurs, grâce à la généreuse initiative du marquis de Beccaria qui s’éleva, dans son immortel ouvrage : Des délits et des peines, contre les tortures et les châtiments inutiles, contre la frénésie des criminalistes sanguinaires, et gui démontra que toute législation qui, se bornant à punir le crime, ne s'occupe pas efficacement de le prévenir, est imparfaite .

Dans son discours prononcé le 3 novembre 1858 à la rentrée de la Cour impériale, M. Chaix-d’Est-Ange, procureur général, recommanda d’une manière fort remarquable et en tout conforme aux principes de la psychologie, la modération aux magistrats. Dans ce discours il est dit: «C’est surtout dans les crimes et les délits que la modération doit éclater. Cette vertu est d’autant plus précieuse qu’elle est soumise à de plus rudes épreuves... Plus le crime est atroce, plus le péril est grand pour le magistrat. Ce n’est plus alors contre sa propre indignation qu’il doit se mettre en garde, c’est encore contre le cri de la conscience publique qui, tout émue, juge sans savoir, condamne sans entendre, s’irrite des sages lenteurs de la loi, et voudrait renverser toutes les barrières que la prudence oppose a ses aveugles colères. Pour elle, si facilement entraînée par les simples apparences, bientôt un accusé de- \ ient un coupable, et dans son besoin ardent de répression elle applique, sans le savoir, cette détestable maxime qu on piété à 1 inquisition: In atrocissimis , leviores conjectura' sufficiant. Oue fera cependant le magistrat au milieu de ce tumulte de l’opinion? Ce n’est pas sa faiblesse que je crains. Sans doute il ne voudrajamais sacrifier l’innocent aux clameurs de la foule. Il ne dira jamais comme le mauvais juge dont parle l’Écriture, rejetant sur d’autres la

responsabilité de ses actes: Innoccns ego sum a sanguine justi hujus, vos videretis. (le que je crains, c’estprécisément ce besoin de justice qui est dans son cœur, et qui le soutient même dans l’accomplissement de ses devoirs; c’est cette passion dont le principe est si élevé, mais qui est mauvais cependant, parce que c’est une passion, parce qu’elle ne laisse plus dans son âme le calme qui est nécessaire à son jugement et à sa liberté, enfin la modération sans laquelle la justice elle-même ressemble à la violence. »

Ce n’est pas seulement par l’encouragement à la modération que ces paroles sont remarquables, c’est aussi parce qu’elles signalent le danger des passions qui dominent l’esprit, qui le mettent dans l’état passionné, même lorsque ces passions ont leur principe dans les sentiments moraux. Les personnes les plus éclairées sont alors aveuglées, fanatisées par ces passions issues de bons sentiments, aussi bien que le vulgaire. Sous l’influence de ces passions qu; les dominent, ces personnes ne peuvent plus raisonner, imaginer, qui/ dans le sens de cette passion. N’est-ce pas en partie à l’indignation passionnée contre les crimes qu’est due l’ignorance dans laquelle on est resté jusqu’à ce jour sur l’anomalie psychique de leurs auteurs?

Le contact continuel avec les criminels, l’habitude de les accuser ou de les punir, une vive réprobation contre le crime, le devoir de défendre la société, rendent certains magistrats impitoyables contre ces malheureux. Le vieil annaliste Dubreul retraçant, dans ses Antiquités de Paris, l’origine de la chambre criminelle du parlement, appelée la Tournelle, explique que le nom donné à cette juridiction lui venait de ce qu’elle était composée de conseillers ne siégeant que pendant trois mois et à tour de rôle : afin

peut-être, dit-il, que l'accoutumance de condamner et de faire mourir les hommes n’altérât pas la douceur naturelle des juges, et ne les rendit pas plus cruels et inhumains en exerçant leur charge. Cette disposition à la rigueur se rencontre surtout chez les magistrats chargés de soutenir les accusations. Nous avons démontré plusieurs fois combien leurs réquisitoires sont en contradiction avec les enseignements de la psychologie.

Si les soulfrances de leurs semblables font souffrir la plupart des hommes qui en sont témoins, il est malheureusement vrai que cette vue produit un effet tout opposé sur certains esprits dépourvus de pitié. Lorsque les personnes préposées à la garde des prisonniers manquent de ce sentiment, elles peuvent agir envers ceux-ci avec la plus grande férocité. L’expérience de tous les temps l’a prouvé, et en 1865 on a vu, en Angleterre, un condamné à la prison pour faux subir, étant malade, un traitement si dur, si intolérable de la part des geôliers, pour quelques infractions aux règlements, qu’il simula un assassinatsur la personnedu ministre évangélique, afin de comparaître devant un tribunal et d’y révéler les tortures indignes d’un pays civilisé, selon ses propres expressions, (pi on lui avait fait subir. L’existence de personnes absolument dépourvues de bienveillance et de pitié, et que l’aspect des souffrances excite à faire plus souffrir encore, n’est que trop vraie. Il faut éloigner ces esprits mal faits de tous les malheureux. Si ces personnes, privées également de sens moral, trouvaient leur intérêt dans des actes criminels, elles les commettraient indubitablement, étant dépourvues de raison et de liberté morales.

Comme principes opposés à ceux de Servan et de M . Chaix

d Est-Ange, nous citerons ceux deM. le procureur général de Gaujal. Dans le discours qu il prononça à la rentrée de la Cour impériale, en novembre 1859, un an après celui de M. Cliaix-d Est-Ange, ce magistrat, se basant sur un accroissement dans les récidives, demanda à la magistrature plus de sévérité envers les accusés. Il croit que la loi est suffisante, mais qu’elle est appliquée avec mollesse par les tribunaux, surtout par les tribunaux de police correctionnelle, et il pense qu’avec les deux mesures suivantes, tout péril serait conjuré. Il voudrait: 1° que la faculté d’accorder aux récidivistos des circonstances atténuantes fut enlevée aux tribunaux de tous degrés; 2° que les magistrats fussent soumis à l’obligation d’énoncer dans leurs jugements les circonstances qui leur paraissent atténuantes. Cet appel à la sévérité fut généralement désapprouvé, et l’on démontra dans les critiques qui furent faites do ce discours, que cette augmentation dans les récidives ne provenait 'pas d’une augmentation dans la manifestation de la perversité humaine, mais qu’elle avait pour causo l’accroissement de la population, l’introduction de nouveaux sujets de délit dans notre régime pénal, le redoublement de rigueur apporté dans la poursuite de certains autres délits, enfin l’usage adopté par les parquets de correctionnaliser des crimes dans l’espoir d’arriver à une répression plus sûre.

La sévérité dans l'application des peines n’a jamais eu l’effet qu’on en a espéré, surtout à l’égard des crimes et délits graves, qui ne peuvent être commis que par des individus privés de liberté morale. Les magistrats du département de la Seine passent pour être en général très-sévères ; on a vu, dans un certain temps, la chambre des appels

enchérir avec persistance sur la sévérité du tribunal. Ce système d’application à outrance de la loi pénale n'a pas été une expérience heureuse, et la Cour n’a eu qu a se féliciter d 'être revenue à une jurisprudence plus modérée. L3 crime le plus sévèrement frappé par le jury, celui en faveur duquel il est le moins admis de circonstances atténuantes, est le viol, l’attentat à la pudeur sur les enfants. Eh bien ! cette sévérité n’a pas empêché ce crime de s’accroître énormément depuis vingt-cinq ans, à peu près dans les mômes proportions que les homicides ont diminué.

M. le conseiller Lemor, réputé criminaliste éminent, ait que les peines faiblessont un encouragement donné aux délinquants, qui reparaisent plusieurs fois la même année devant la face des mêmes juges. D’autres disent que la société n’est pas défendue avec l’ardeur que l’on met à l’attaquer. Les criminalistes, on le voit, ne pensent qu’au châtiment et non au traitement moral, si nécessaire cependant pour guérir ou pour pallier l’anomalie morale qui a produit les actes monstrueux que ces personnes désirent voir disparaître.

Malgré tout le respect que méritent les bonnes intentions, la justice , telle quelle est rendue actuellement, ne laisse pas que de prêter sérieusement à la critique. Que voyonsnous dans les cours de justice ? Un tribunal chargé de juger, un accusé à juger , et deux hommes se disputant l’accusé, l’un pour le faire condamner, l’autre pour le faire absoudre. Or, qu’est-ce qui distribue ces deux rôles graves? Est-ce une conviction? Non, puisque l’un accuse toujours, et puisque l’autre défend continuellement. C’est la profession embrassée par chacun d’eux. Or , si l’un doit toujours accuser et 1 autre toujours défendre, n’est-il pas

vrai qu il est impossible que l’un et l’autre aient toujours la conviction do ce qu’ils affirment devant le tribunal? Er effet, parmi les accusés sur la tête desquels le ministère public appelle les plus durs châtiments, il y en a d’acquittés; et parmi ceux que le défenseur a faits plus blancs (pie neige, il y en a de condamnés. Évidemment il arrive des cas ou, par la nature des fonctions qu’ils remplissent, l’accusateur et le défenseur font leurs efforts pour tromper le tribunal, pour lui faire croire ce qu’ils ne pensent pas eux-mêmes, l’accusateur pour obtenir des condamnations . et le défenseur pour obtenir des aquittements. Devant i n tribunal, un accusateur et un défenseur sont certainement nécessaires; mais ce qui blesse les sentiments , c’est que ces rôles, au lieu d’être le résultat d’une conviction, sont imposés par la carrière que l’on a embrassée.

Malgré les améliorations considérables apportées dans l’exercice de la justice, cette institution, telle quelle existe

aujourd'hui, a fait son temps, du moins pour tout ce qui concerne les crimes. Aux grands criminels , à ces êtres moralement incomplets et infirmes , privés de la raison et de la liberté morales, au lieu de juges et de châtiments, il faut des hommes charitables et instruits, qui se donnent la peine d’étudier la nature instinctive de chacun de ces criminels, et qui visent, soit à pallier parun traitetement moral la maladie moralede ces êtres disgraciés, soit à la guérir par ce même traitement, quand cela est possible. Aux auteurs de crimes moins graves et librement voulus» il faut des punitions ; mais ces punitions, en rapport avec le délit, ne doivent pas être exorbitantes, et leur but doit être moral. Voilà l’institution impérieusement réclamée par les progrès de la psychologie.

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