TRAITEMENT PRÉVENTIF DU CRIME
Les anomalies morales se manifesteront toujours dans l’humanité, car la nature de l’homme ne change pas. Ses connaissances, ses institutions, produits de ses facultés, peuvent seules progresser. — Quelque importantes que soient les améliorations introduites dans les institutions, les anomalies morales trou- • veront toujours moyen de se manifester. Si, malgré l’emploi des moyens préventifs, il se commettra toujours des crimes, ces moyens empêcheront cependant l’accomplissement d’un grand nombre de ces actes. — Première indication préventive: Développer les sentiments moraux des populations au moyen de la culture de ces sentiments par l’éducation morale et par l'instruction morale. L’instruction intellectuelle ne favorise la moralisation que d’une manière indirecte. — Deuxième indication préventive: Éloigner , combattre, et supprimer, autant que possible, les causes excitantes de la perversité. Ces principales causes sont: la misère, le luxe, les excitations générales, l'ivrognerie, la contagion des mauvaises passions. — Danger de la publicité donnée aux procès criminels. — Danger présenté par la basse littérature, qui attend son succès de la relation d’actes profondément immoraux, et par certaines pièces de théâtre. — Troisième indication préventive : Empêcher directement les crimes qui peuvent être sûrement prévus. Les individus qui menacent dans un état passionné violent et permanent, exécutent toujours tôt ou tard leurs menaces. On pourra prévenir l’exécution de ces menaces en internant dans des asiles ceux qui les profèrent. Dans ces établissements, on visera à rendre la raison, le bon sens à ces fous dangereux, et non à les punir de l’état psychique anomal qu’ils subissent involontairement — Le but principal de la police , au lieu de consister à découvrir et à arrêter les criminels, devrait être d’empêcher l’accomplissement du crime. — Danger que présentent les soldats ivres. Nécessité qu’ils soient désarmés hors le temps où ils sont de service.
Lertaiues personnes supposent que la nature humaine s améliorera par la suite des temps , au point que les grands crimes finiront un jour par disparaître de la surface de la terre. Eh bien ! ces personnes se bercent dans une illusion trompeuse. L’humanité, frappée au coin de l’imperfection , restera toujours ce qu’elle est; l’esprit qui 1 anime, manilesté par un organe limité dans sa na-
lino, sujet à dus infirmités et à des maladies, no serajamais exempt do manifestations anomales. Les races inférieures peuvent bien , par des mélanges successifs et continus avec les races supérieures, se confondre avec elles, et par conséquent s élever au-dessus de leur nature primitive. Mais ces dernières, n’ayant aucun moyen d’arriver à une organisation supérieure à la leur, si ce n’est peut-être par leur mélange entre elles, circonstance qui, dans tous les cas, ne peut produire qu’une amélioration fort limitée, sont arrêtées par une barrière infranchissable. Je suppose même que, dans le but du perfectionnement de l’espèce, la reproduction ne fût permise qu’entre individus physiquement, intellectuellement et moralement bien conformés, et qu’on se prémunit ainsi contre les vices transmis par la loi d’hérédité, la loi d’innéité, à laquelle l'homme est autant soumis qu’à cello d’hérédité, créerait toujours de^ anomalies physiques , intellectuelles et morales. Ne croyons donc pas que jamais l’humanité s’élève au-dessus de sa nature actuelle ; n’espérons pas que la lie qui lui est inhérente, et qui est caractérisée par la perversité active et par l’insensibilité morale, disparaisse jamais ; car elle se reproduit sans cesse, en vertu d’une loi naturelle : les données de la statistique ne nous permettent pas d’en douter.
Si la nature humaine était perfectible, nous verrions de nos jours les effets de cette perfectibilité ; l’homme aurait maintenant des facultés supérieures à celles qu’il a manifestées jadis. Eh bien! il n’en est rien. Les œuvres des grands hommes de l’antiquité sont aussi grandes que celles des hommes les plus remarquables de notre époque. Socrate, Homère, Hippocrate, Aristote, Platon, Phidias, pour ne parler que des plus anciens, n’ont jamais été
surpassés en facultés. Les plus beaux, les plus nobles sentiments se sont montrés aux temps reculés, chez les races supérieures, aussi puissants, aussi développés qu’ils le sont de nos jours. L’humanité d’autrefois était telle qu’elle est aujourd’hui, avec les mêmes éléments instinctifs, bons, mauvais, bizarres, avec la même intelligence, avec la même énergie, avec les mêmes qualités et avec les mêmes défauts. Les formes sous lesquelles ces divers éléments se sont manifestés ont pu changer, mais le fond est resté le même. Ce que nous avons gagné, ce sont des productions nouvelles de ces facultés , ce sont des connaissances de plus en plus vraies qui ont détruit une foulo de préjugés, causes excitantes des mauvaises passions. Ces connaissances ont produit, il est vrai, un adoucissement dans les mœurs, une diminution dans les manifestations perverses de l'humanité ; mais la nature de celle-ci n’a pas changé pour cela. Là où l’ignorance existe, nous voyons apparaître actuellement des préjugés semblables, et les hommes n’étre ni meilleurs ni plus raisonnables qu’ils l’étaient autrefois. Sous l'influence des causes excitantes des passions , l'humanité se conduit aussi irrationnellement de nos jours qu’elle se conduisait jadis , et ces passions sont les mêmes et ont autant de puissance qu’aux premiers temps historiques.
Si la nature de l’homme n’est point appelée à progresser ici-bas, en ce sens que cette nature ne deviendra ni plus puissante en facultés, ni plus parfaite , il n’en est pas de même des institutions humaines; car les facultés de 1 homme , développées par la culture, donnent toujours des connaissances nouvelles qui sont appelées, par la lumière qu elles répandent, à perfectionner indéfiniment ces
institutions ; do même qu avec le secours de la réflexion et des connaissances qu’il acquiert, un ouvrier peut perfectionner indéfiniment ses œuvres, sans que ses facultés deviennent supérieures à ce qu elles étaient. Vauvenargues a parfaitement jugé oii peut se faire le progrès dans l'humanité, et où ce progrès n’est plus possible, lorsqu’il dit : « Je sais que nous avons des connaissances que les anciens n’avaient pas , nous sommes meilleurs philosophes à bien dos égards; mais pour ce qui est des sentiments, j’avoue que je ne connais guère d'ancien peuple qui nous cède. C’est de ce côté-là, je crois, qu'on peut dire qu’il est difficile aux hommes de s’élever au-dessus de l’instinct de la nature. Celle-ci a fait nos âmes aussi grandes qu’elles peuvent le devenir ' . »
Quelque importantes que puissent être les améliorations introduites dans les institutions, la perversité des individus privés de sentiments moraux trouvera toujours la possibilité, par l’effet de son activité naturelle, de se manifester, même sans cause excitante. Avec le secours de l’intelligence, cette perversité ne manquera pas de moyens ingénieux pour se montrer, même dans les circonstances difficiles. Les voleurs, par exemple, ne pouvant pas arrêter les convois de chemins de fer comme ils arrêtaient les diligences, ont imaginé de monter en wagon avec les voyageurs pour les dévaliser. Cependant, si les moyens préventifs que nous proposons ne doivent pas toujours être efficaces chez certaines natures exceptionnellement mauvaises, elles le seront incontestablement chez les individus dont la perversité est moins active. Aussi, malgré les insuccès partiels qui ne manqueront pas de se présen-
i Œuvres complètes, tom. II. pag. 17 t.
ter, on ne doit pas cesser de combattre le crime par des moyens préventifs, de même qu’on ne cesse de combattre les maladies du corps par ces moyens, bien qu'ils ne réussissent pas toujours. Cessons surtout de déclamer stérilement, dans de pompeux discours, contre la perversité humaine, perversité qui se manifeste dans l’homme par un effet des lois naturelles, perversité qui est une des conditions nécessaires à l’exercice de la liberté morale, perversité que l’homme n’a le pouvoir de toujours combattre et de toujours vaincre qu'avec le secours du sens moral, du sentiment du devoir.
Trois indications se présentent pour empêcher les manifestations de la perversité, pour prévenir le crime. La première est de développer les sentiments moraux . la deuxième est d’éloigner les causes excitantes de la perversité, et la troisième est d'empêcher directement les crimes qui peuvent être sûrement prévus.
Première indication : Développer les sentiments moraux . — Ces sentiments, étant les antagonistes directs de la perversité, plus ils auront de puissance, plus ils seront capables de lutter contre les désirs criminels. On devrait surtout développer le sens moral qui inspire une répugnance invincible contre les grands crimes. Avec le sentiment du devoir inhérent au sens moral, l’homme, possédant aussi lolibre arbitre. a toujours le pouvoir de repousser ses désirs pervers, quelle que soit leur puissance; tandis qu’avec les bous sentiments à satisfaction égoïste seuls, étant soumis à lu loi de 1 intérêt, il ne peut vouloir repousser ses désirs pervers que s’ils sont moins puissants que ses bons sentiments égoïstes opposés à ces désirs. C’est donc à développer le sens moral , lorsque son germe existe, qu’il faudrait diri-
ger ses efforts; malheureusement les individus capablesde commettre les grands crimes étant dépourvus même du germe de ce sentiment, c’est seulement aux autres sentiments moraux, tels (pie le sentiment religieux. , l’amourpropre, les affections, certaines craintes, l’intérêt bien entendu, que l'on peut s’adresser chez eux. pour combattre la perversité. Ces bons sentiments à satisfaction égoïste, quoique inférieurs au sens moral, sont très -précieux lorsque cette faculté est trop faible ou lorsqu’elle manque totalement, puisqu’ils sont alors les seuls éléments instinctifs qui puissent engagerl’homme à faire le bien et à repousser le mal. C’est à un personnage animé seulement de ces bons sentiments égoïstes, que s’applique la phrase suivante de La Bruyère : «Sa vanité l’a fait honnêtehomme, «Ta mis au-dessus de lui-même, l’a fait devenir ce qu’il n’était point.» Par ces sentiments égoïstes, les hommes conformes à ceux que Larochefoucauld a décrits dans ses Maximes, font le bien, et sont empêchés de faire le mal.
L’éducation morale, dont le but est le développement des sentiments moraux, se donne en offrant aux enfants de bons exemples, en leur inspirant un profond respect pour la vie et pour les intérêts d’autrui, en les accoutumant de bonne heure à pratiquer le bien, et en les fortifiant dans cette voie au moyen des occasions qu’on leur fournira d’agir sous l’inspiration deleurs bons sentiments; car l’éducation morale doit être essentiellement pratique, elle doit éveiller et exciter chacun des sentiments moraux que l’on aura reconnus en germe chez l’enfant. De même que les facultés intellectuelles, les facultés morales se fortifient par l’exercice et la culture. Ces facultés morales, développées ainsi par l’éducation, inspireront des con-
ceptions morales plus justes et plus étendues qu elles n’auraient pu le faire sans ce moyen. On a beaucoup fait jusqu’à ce jour, et l’on cherche toujours à faire, pour développer l’intelligence par la culture; mais on a si peu travaillé à développer artificiellement les sentiments moraux, que l’on peut direqu’actuellement les hommes sont, au point de vue moral, à peu près tels que la nature les fait, c’est-à-dire, nullement améliorés artificiellement.
L'instruction morale consiste à apprendre les préceptes moraux applicables aux cas les plus usuels de la vie, aux devoirs à remplir envers Dieu, envers le prochain, envers soi-même. Cette instruction, retenue par la mémoire, est d’un grand secours pour élargir le champ des connaissances morales, pour perfectionner l’instruction naturelle donnée parles facultés instinctives, et pour initier l’homme à toutes les délicatesses morales que ne lui ont pas inspirées ses sentiments, à cause de leur imperfection. Chercher, par exemple, le propriétaire de l’objet que l’on trouve, et le lui restituer, est un précepte de morale inscrit dans peu de consciences, et qui n’est pas suivi, parce qu’en général on ne l’a pas appris aux enfants. La loi du Code consacre bien ce précepte, mais bien peu de personnes connaissent cette loi. Si ce précepte et tant d’autres semblables étaient enseignés dans les écoles , ils seraient beaucoup plus observés qu’ils ne le sont. Il faut cependant être bien persuadé que les préceptes moraux enseignés n’auront d’eificacité dans la pratique que s’ils trouvent de l’écho dans la nature instinctive de l’individu, que si les sentiments de cet individu lui font entrevoir, dans l observance de ces préceptes, ou une satisfaction, ou un devoir par une justice. Si ces préceptes ne tiennent à son
esprit que par la mémoire seule, ils seront complètement oubliés lorsque des sentiments pervers occuperont sa pensée. L’instruction morale donnée à l’enfant dans les écoles doit être complétée, soit dans la maison paternelle par les parents ou par les personnes auxquelles les enfants sont confiés, soit dans les établissements publics par les surveillants, cette instruction exigeant un enseignement pratique que ne peuvent donner les professeurs. Il serait à souhaiter que l’on fit des livres de morale adaptés aux premiers âges de la vie, les uns à l’enfance, les autres à la jeunesse. L’enseignement de la morale devrait être autant laïque que religieux. Les ministres des divers cultes, en enseignant les lois morales et en les imposant comme obligatoires, rendent un service signalé aux populations, et spécialement aux individus qui, privés de sens moral, sont doués du sentiment religieux. Mais il est bon également que cet enseignement soit donné par des laïques, parce que ceux-ci sont plus aptes que les ministres des cultes à s’adresser au sens moral . à engager à faire le bien et à repousser le mal par la haute raison du devoir, indépendamment de toute considération égoïste provenant de l’espérance des récompenses et de la crainte des châtiments. Il est bon également que l’enseignement moral soit laïque, afin que l’enfant sache que la morale n’est pas le partage exclusif d’une doctrine dogmatique; afin qu’il tienne pour honnête et moral tout individu qui pratique le bien, quelle que soit sa religion; afin qu’il ne soit pas engagé à ne pas considérer comme son frère et son semblable celui qui ne croit pas aux mêmes dogmes que lui.
A l’enseignement moral il appartient d’inspirer de bonne heure aux enfants le respect dû aux lois et à l’autorité,
en leur expliquant le but et l’origine des lois, et ce qu'est l’autorité; en leur faisant sentir par des comparaisons faciles à saisir la nécessité de leur obéir dans l’intérêt de l’ordre et de la tranquillité. Eh bien! cette instruction si essentielle, et qui ne peut être que laïque, manque totalement. C’est par l’intimidation, c’est-à-dire par un moyen détestable, que l’on enseigne l’obligation de cette obéissance. Au lieu de dire : obéissez aux lois et à l’autorité, sinon vous serez punis, ne vaudrait-il pas mieux enseigner les raisons qui les rendent respectables et qui doivent les faire respecter? Si l’instruction, ayant pour but d’inspirer aux populations le respect dû aux lois, aux institutions et aux autorités laïques, doit être donnée par des instituteurs laïques , c’est parce qu’il est reconnu que les ministres religieux, animés d’un zèle exagéré pour tout ce qui concerne la religion qu’ils servent, ont trop à coeur de concentrer le respect du public sur l’autorité religieuse, sur tout ce qui tient aux dogmes, pour en distraire bénévolement une parcelle en faveur de toute autre autorité; et si parfois ils prêtent l'appui de leur influence à l’autorité laïque , les faits ont démontré que c’est ou par intérêt ou par ordre.
Nous ne pouvons donner ici que des indications générales sur le développement et la culture des sentiments moraux. A un traité de morale seul il appartient d’entrer dans les détails, de formuler les préceptes moraux, et d’en montrer l’excellence.
L instruction intellectuelle à l’aide de laquelle on espère obtenir la moralisation du peuple, n est qu’un moyen adjuvant pour arriver a ce but. Elle aide beaucoup à y parvenir en dissipant l’ignorance et l’erreur, en faisant taire
in.
les préjugés qui dérivent de ces deux sources, et en contribuant à diminuer la misère , une des causes excitantes de la perversité. Mais n’oublions pas que le rôle des facultés intellectuelles est tout autre que celui des facultés morales, et qu’il ne faut pas attendre l’amélioration morale des masses, des connaissances fournies par l’intelligence seule. N’oublions pas que : « il s’en faut que les progrès de la haute culture de l'esprit et ceux de la moralité soi ont parallèles1». N’oublions pas non plusquesavoir lire et écrire n’est pas avoir de l’instruction, mais seulement un moyen d’en acquérir, et que ce moyen peut être tout autant au service de la perversité et de l’erreur qu’au service delà morale et de la vérité. En* voyant, par exemple, toutes les immoralités, tous les crimes être journellement jetés en pâture au peuple par la presse à bon marché, on se demande s'il ne serait pas préférable que le peuple ne sût pas lire.
d’est une erreur bien grande que de croire que le principe de la moralisation réside dans la culture intellectuelle. Par cette erreur, on attribue à la réflexion, au raisonnement . aux sciences , aux connaissances acquises par la mémoire, un pouvoir que possèdent seules les facultés morales ; par cette erreur si généralement répandue , même parmi les personnages les plus lettrés, on annihile complètement le rôle si important et si élevé de ces dernières facultés. Citons un exemple entre mille. « Le raisonnement , voilà le frein de l’homme » dit M. E. de Girardin dans un article inséré dans la Liberté du 7 juin 1868, intitulé: Le droit de punir 2. Eh bien ! toute
1 E. Renan ; Les apôtres, pag. 326.
2 Quand il s'agit de la conduite que la société a à tenir envers les cri-
la psychologie proteste contre cette maxime. Le frein de l’homme vis-à-vis de ses désirs pervers est tout entier dans les facultés morales, dans les sentiments moraux. Si l’homme est dépourvu de ces sentiments et s’il est animé de sentiments pervers, ses réflexions et ses raisonnements seront inévitablement dans le sens et au profit de sa perversité ; le concours de son intelligence, de sa faculté de raisonner, de ses connaissances, ne fera que favoriser l’accomplissement de ses désirs pervers , loin que cette faculté soit un frein capable d’arrêter cet homme sur le pen-
minels, il u'est jamais question que de châtiments : A-t-on ou n'a-t-on pas le droit depunir? Dans le cas où l’on admet ce droit, quels sont les châtiments qu'il convient d’employer ? Telles sont les questions que l’on pose sans cesse. On reconnaît cependant en principe que l’on doit moraliser les criminels. Mais que propose-t-on pour arriver à ce but? Des punitions, et rien que des punitions. Reconnaître cependant la nécessité de moraliser ces malheureux, c'est reconnaître qu’ils sont anomalement constitués sous le rapport moral ; de même qu’admettre qu’une personne a besoin d’un traitement médical , c’est admettre que son corps est malade. L'espèce d’anomalie morale dont sont atteints les criminels saute même aux yeux de tous. Résidant dans l'absence du sens moral , de la faculté instinctive dont le froissement par le mal commis produit le remords, les observateurs reconnaissent que le criminel n'éprouve pas de remords. « Décrétez le repentir, et vous n’aurez plus de criminels», dit à ce propos M. Crémicux. Quant à la question du droit de punir, elle me parait fort simple. Toute faute décidée , voulue par le libre arbitre, méritant en bonne justice une punition, la société a le droit de l’infliger. Nous verrons plus loin ce que doivent être ces punitions, afin qu’elles ne sortent pas du domaine de la justice. Toute faute voulue par les désirs seulement, alors que le libre arbitre n est point intervenu dans la décision, parce que les conditions nécessaires à son existence et à son exercice ont manqué, toute faute, dis-je, voulue dans ces conditions, ne mérite pas de châtiment proprement dit. Une punition étant alors injuste, la société n'a pas le droit de l’infliger, car la société n’a pas le droit de commettre une injustice. Nous verrons également plus tard ce que la société doit faire dans ce cas à l'égard de ceux qui ont commis des fautes.
chant du mal; car l'homme ne peut penser, réfléchir, raisonner, imaginer, que comme il sent, que comme il désire, d’après une loi naturelle.
Proposer un traitement moral dans le but d’obtenir une amélioration morale chez les individus mal conformés moralement , semblerait de prime-abord contradictoire avec le principe do la non-perfectibilité de la nature humaine, principe que l’observation nous oblige d’admettre. Il n’en est rien cependant ; car, par un traitement moral on ne donne pointa l’homme des facultés supérieures à celles qu'il a reçues en naissant, on ne détruit pas non plus le germe de sa perversité naturelle; on ne fait que développer par la culture les facultés qui existent , sans pouvoir toutefois dépasser certaines limites ; on ne fait que donner plus de force aux bons sentiments et moins de puissance aux mauvais , mais on ne crée rien, on ne donne point des germes de facultés plus parfaites en qualité et virtuellement plus puissantes; ce pouvoir n’appartient pas à l’homme, il n’appartient qu’aux lois naturelles, aux lois de Dieu.
Deuxième indication: Éloigner, combattre et supprimer autant que possible les causes excitantes de la perversité. — Le précepte qui ordonne à l’homme de fuir les occasions du mal est plein de sagesse. Celui qui se trouve sous l’influence des causes excitantes de la perversité, peut tomber involontairement dans l’état passionné si ses passions sont vives, impétueuses, si ses sentiments moraux sont faibles et incomplets; et unefoisdans cet état psychique, incompatible avec la raison et le libre arbitre, il peut être entraîné à commettre le mal. Non-seulement l’homme doit éviter ces causes, mais il est aussi du devoir de l’autorité chargée de veiller à la morale et à la sécurité publiques, d’éloigner et même
de faire disparaître, autant que possible, celles que l’expérience a montré être réellement dangereuses. Le rôle de l’autorité, dans cette circonstance, est d’autant plus nécessaire que beaucoup de personnes sont incapables, à cause de leur nature morale imparfaite ou mauvaise, de se soustrai re à ces causes, que ces personnes mêmes les recherchent avec avidité, et en subissent fatalement les funestes effets. D’autres, quoique prévenues du danger, ne l’ont apprécié qu’après avoir fait le mal. Lorsqu’une cause excitante des mauvais sentiments se manifeste, on peut être assuré qu’un certain nombre de personnes subiront son influence. Dans toute agglomération d’hommes, il existe toujours des individus moralement infirmes, plus ou moins dépourvus de sentiments moraux, mais dont la perversité est peu active. Ces individus, n’avant la pensée, le désir de faire le mal quo sous l’influence de causes excitantes, vivront indéfiniment d’une manière irréprochable , tant que ces causes no se présenteront pas. Il est donc évident qu’en combattant ces causes on diminuera le nombre des méfaits. Indiquons quelques-unes d’entre elles.
A. La misère. — La misère et la disette, en rendant difficile la satisfaction des besoins nécessaires à la vie, excitent les mauvais sentiments de l’homme privé de sens moral, qui ne sait pas supporter avec résignation les moments pénibles. Les désirs criminels de cet homme recevront inévitablement leur satisfaction s’ils acquièrent plus de puissance que les sentiments égoïstes rationnels qui leur sont opposés, tels que les craintes des punitions, l’intérêt bien entendu. Lorsque, faute de moyens suffisants de transport, les approvisionnements manquaient autrefois pendant les années de disette, les crimes devenaient plus
fréquents. La misère mettait alors en relief la perversité et l'insensibilité morale d’un certain nombre d’individus dont l’anomalie morale fût restée latente sans cette cause excitante. Le seul moyen de combattre la misère dans les conditions où se trouve l’humanité, est le travail. L’aisance acquise et maintenue par ce moyen est on ne peut plus favorable à la moralité des masses. Cessons donc de regarder le travail comme la punition d’une faute originelle, comme la conséquence d’une dégradation de l’humanité. Dans les conditions où celle-ci se trouve sur la terre, la nécessité de travailler est un bienfait, puisque par le travail l’homme oublie ses maux, puisque dans le travail il rencontre une des jouissances les plus vraies et les plus durables qu'il puisse éprouver, puisque par le travail il satisfait le besoin d’activité inhérent à ses facultés.
Le compte-rendu de la justice criminelle publié en 1865 constate une diminution dans le nombre des crimes commis.Cette diminution est attribuée avec raison, parle ministre de la Justice, à une prospérité matérielle croissante. On ne pourrait réellement pas en faire honneur à quelque perfectionnement introduit dans le traitement des criminels, ce traitement n’ayant point été modifié. Un bon gouvernement doit donc combattre la misère et la pauvreté, en encourageant le travail, en favorisant l’industrie, le commerce et surtout l’agriculture ; car, comme le dit Sully : le pâturage et le labourage sont les deux mamelles de l’État. Retenons donc aux champs les bras qui sont nécessaires pour les cultiver; il serait imprudent de les en détourner au profit de tout autre travail. L’instruction, si nécessaire à l'homme, peut devenir une source de décep-
tion et de misère pour celui qui compte trouver toujours en elle un moyen d’existence. En quittant le travail manuel qui avait nourri ses parents, l'homme du peuple s’engage souvent dans une voie périlleuse et pleine d’ainertume. Pour tirer ses moyens d’existence des travaux intellectuels, quand on appartient à la classe pauvre, il faut avoir des aptitudes remarquables, une grande activité d’esprit, et une volonté ferme. Sans ces qualités, on végète, on s’aigrit contre la société et on la prend en aversion. Heureux celui qui s’en tient au travail manuel, malgré l’instruction qu’il a acquise !
B. Le luxe est désastreux pour les classes peu fortunées de lasocieté, car ces classes ne peuvent se le procurer qu’en se ruinant ou qu’en ayant recours à des moyens immoraux. Produit de l’orgueil chez les riches, l’envie, la jalousie, la contagion le propagent chez la classe moyenne. Si l’activité humaine, employée à ce que le luxe invente de gênant, d'inutile et de nuisible, était dépensée en de beaux et d’utiles travaux , que de merveilles celte activité n’ajouteraitelle pas à toutes celles quelle a créées? « Le simple necessaire exige peu de soins, disait Séneque, c’est la délicatesse qui nous asservit aux travaux. Nous sommes nés pour des jouissances faciles; mais dégoûtés de ces jouissances, nous avons trouvé l’art d’en faire en toutes choses de très-difficiles à nous procurer. » Les œuvres inspirées par le sentiment du beau n’appartiennent point au bagage inutile et dangereux du luxe, et tout en combattant celuici . on ne saurait trop encourager la culture du sentiment du beau dans les masses. Ce n’est pas seulement l’hygiène du corps qui profitera des embellissements de Paris et des grandes villes , l’hygiène morale y trouvera aussi son
compte. En détruisant les bouges obscurs et infects où se réfugiaient tous les vices, on travaille à faire disparaître ces vices eux-mêmes : la vie au grand jour est la plus favorable à la morale.
Le luxe, qui s’est infiltré partout , môme chez les personnes les moins fortunées de la société, est un obstacle sérieux au mariage. On ne sait plus se marier actuellement, dans toutes les classes, sans se livrer à de folles dépenses. Ainsi le véut la mode. Devant cette exigence ridicule de l’amour-propre, on y pense à deux fois avant de se mettre en ménage. On croit agir plus économiquement en vivant en libertin, et l’on tombe dans un précipice au fond duquel on trouve si souvent la ruine : ruine de la moralité, ruine de la santé, ruine d’argent, et l’infanticide, si fréquent de nos jours.
C. Les excitations générales. — Il importe de prévenir autant que possible les excitations provenant des questions politiques, sociales et religieuses, l’expérience ayant démontré qu’elles sont uno source féconde de désordres et d’actes criminels. L’autorité, convaincue decette vérité, cherche bien à les éviter et à les réprimer; mais malheureusement elle emploie quelquefois, pour arriver à ce but, des moyens qui ne sont point conformes aux lois naturelles; elle contrario les aspirations instinctives de la nation, blesse l’opinion publique, et devient elle-même cause de désordre.
L’autorité évitera les excitations provenant des questions politiques et sociales, non pas en froissant et en comprimant par la force matérielle et par les châtiments les manifestations des facultés instinctives qui ont soulevé ces questions, ce qui produirait indubitablement de l’irrita-
tion, du mécontentement et, à leur suite, des réactions et du désordre, mais en dirigeant les besoins, les justes aspirations de ces facultés, et en les satisfaisant par les institutions qu’elles réclament. Un mécontentement général vient toujours de quelque sentiment moral froissé ou non satisfait. Or, tout pouvoir qui froisse les sentiments moraux de ses gouvernés , sentiments donnés par le Créateur, et que toutes les puissances humaines ne peuvent extirper de son cœur ; tout pouvoir qui n’accorde pas à ces sentiments uno juste satisfaction par l’octroi d‘ institutions en rapport avec ces principes instinctifs, est lui-même cause de désordre perpétuel. Ces désordres, ne pouvant être réprimés que par la violence, amènent à leur suite des représailles qui perpétuent les luttes jusqu’à ce que la force brutale du plus fort ait écrasé le plus faible. Le spectacle déplorable offert par la Pologne, depuis que ce malheureux pays se trouve sous la domination russe, est un exemple remarquable des troubles suscités par une autorité froissant les sentiments moraux de ses administrés. Ce qu’un peuple de race inférieure pourrait supporter, un peuple supérieur ne le peut pas: il réagit sans cesse; il peut être anéanti, mais il ne peut céder, a C’estsurtouten Irlande, dit Mittermaier, qu’on voit uno relation intime entre lo nombre des grands crimes et l’état politique du pays. L’agitation politique et un fatal esprit de parti avaient fait entrer dans une terrible association pour les crimes même les hommes les moins pervertis, et tout sentiment du droits était évanoui chez eux avec le respect de la vie d’un ennemi politique. Aussi voit-on, en 1848, au plusfôrtde U agitation politique, quarante-cinq condamnations a mort, et on compte encore, en 1 850, quarante-trois accusations d’assassinats. Ce
nombre va toujours en déclinant, à mesure que les passions s apaisent. L incendie, facilement provoqué par l’esprit de vengeance , est très-fréquent pendant les années d’agitation violente ‘ . »
D. L ‘ivrognerie. — Lorsque nous nous sommes occupé des actes immoraux et des crimes occasionnés par les boissons alcooliques, nous avons indiqué les moyens de parer au danger qu’elles présentent. Nous n’avons pas à y revenir En voyant tous les jours les effets désastreux de ces boissons signalés dans les feuilles publiques, on comprend la nécessité d’inspirer aux enfants, dés leur bas âge, une sainte horreur contre ce poison du corps et de l’esprit, contre cette source si féconde en homicides, en suicides, en folies de toute espèce , en maladies graves , contre le démon Alcool , ainsi que l’appelle le poète américain Edgard Poë, démon qui s’annonce dans le commerce sous les formes les plus variées et les plus attrayantes, sous le patronage môme de divers couvents, pour exercer ses tentations funestes. On doit égalemnt détourner les enfants de l’usage du tabac à fumer, non-seulement à cause delà chloro-anémie, de l’amaigrissement et de la paresse intellectuelle que produit cette solanée vireuse, mais encore à cause du goût plus ou moins prononcé qu’elle donne pour les boissons alcooliques, goût que l’observation a révélé à M. Decaisne chez les jeunes fumeurs.
La nature instinctive des enfants illégitimes, qui naissent en général de conceptions opérées dans les mauvaises conditions d’ivrognerie, de débauche, de misère et de chagrins, se ressent profondément de ces malheureuses circonstances. Les enfants-trouvés, malgré les soins qu ils
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rencontrent dans les maisons de charité , donnent , toute proportion gardée, un contingent plus fort aux prisons et aux asiles d’aliénés, que les personnes issues du mariage. Aussi l’éducation morale de ces malheureux qui naissent sans famille devrait être longtemps prolongée et dirigée avec une attention toute particulière, dans l’intérêt même de la société.
E. La contagion des mauvaises passions. — Les actes moraux ou immoraux inspirent à ceux qui sont conformés moralement comme les auteurs de ces actes, le désir d’en exécuter de semblables. En d’autres termes , la manifestation d’un principe instinctif excite le même principe instinctif chez celui qui le possède, et cela d’autant plus que ce principe a chez lui plus de vivacité et de puissance. La vue d’un acte immoral, de même que la relation écrite ou orale de cet acte, excite le désir d’en commettre un semblable chez celui qui est animé d'un sentiment pervers semblable à celui qui a inspiré cet acte ; et si cet individu est dépourvu de sens moral , et par conséquent do liberté morale , il satisfera inévitablement son désir pervers. si ce désir, excité par la contagion, acquiert plus de puissance sur son esprit que les considérations égoïstes qui peuvent l’engager à ne pas satisfaire ce désir. Telle est la raison psychologique du danger réel que présente, pour certains individus, la relation des actes criminels. Si les mauvais exemples n’ont pas de danger pour les hommes dont les sentiments moraux sont plus puissants que les sentiments pervers, ils sont incontestablement une cause de crimes pour les personnes dépourvues de sens moral et animées de sentiments pervers très-actifs.
Lorsqu’un crime a un grand retentissement, onestcer-
tain d’en voir do semblables se produire peu de temps après. Nous avons déjà cité plusieurs faits qui confirment cette vérité; nous en rapporterons encore quelques-uns. En 1857, une femme assassine son mari à New-York, dans des circonstances qui émeuvent la population. Trois autres femmes assassinent leur mari pendant l’agitation produite par ce procès. Une tentative d’assassinat sur la reine de Grèce Amélie, par un jeune homme de 17 ans, suivit de près celle qui a été faite par un jeune étudiant sur la personne du roi de Prusse. B , l’auteur de ce dernier at-
tentat, avait puisé lui-même dans la contagion le désir de son crime : son idéal était Orsini, l’auteur de l’attentat sur l’empereur Napoléon III. I /état passionné de ce jeune fanatique a été fort judicieusement apprécié par Y Indépendance belge du 57 septembre 1801, dans la phrase suivante : «Tout, dans sa conduite, sa tenue, ses paroles,
prouve que B n’a pas le sentiment moral de l’action
qu’il a commise. » Les fanatiques sont tous ainsi : quelque pervers que soient les moyens qu’ils emploient pour parvenir à leur but, leur conscience, faussée par la passion qui les domine et qui dirige leur pensée, approuve entièrement ces moyens. Le crime du l)r Lapommerais a été suivi de près par le crime semblable du L)r Pritchard, de Glascow. Le journal le Siècle raconte que la veille du jour où Philippe, l’assassin des filles publiques, a été condamné à mort, alors que tout Paris s’occupait de ce procès, un individu se présenta à la tombée de la nuit, rueTaranne, chez une fille, et essaya de l’étoulfer en lui tamponnant la bouche avec un mouchoir; mais cellô-ci , résistant avec énergie, put appeler au secours, ce qui mit 1 assassin
en fuite.
Quelques mois après l’exécution de Philippe, c’est-àdire le 12 septembre 1866, le journal le Droit rapporte le fait suivant : « La fille Tisserand , demeurant rue de Ponthieu, qui racolait des domestiques de bas étage, vient d’ètre assassinée. Si Philippe n’avait pas subi la peine de mort, on lui aurait attribué ce crime, tant il ressemble à l’assassinat de la rue Vüle-1’ Evêque. »
Pendant l’instruction des divers procès que Maurice Roux a intentés à M. Armand, procès qui ont tant occupé les esprits, deux actes à peu près semblables à celui de Roux ont été commis. Le domestique d’un bijoutier vole ses maîtres, se garotte dans son lit, et dit que ce sont des voleurs qui l’ont attaché et qui ont volé les bijoux ; on retrouva ces objets dans le galetas, où il les avait cachés. Un autre domestique accuse son maître de l’avoir maltraité, et demande de l’argent en réparation dédommagés; sa ruse ayant été découverte, il est condamné à la prison et à une amende.
On sait combien les suicides sont contagieux. Il en est do même des duels. M. Cb. Yriarte, rédacteur du Courrier de Paris dans le journal le Monde illustré, fait les réflexions suivantes dans le n° du 2 novembre 1867 de ce journal, à propos d’une série de duels qui eurent lieu à Paris en octobre mémo année : « Comme nous tenons bonne note, jour par jour , des événements parisiens, nous remarquons, pour l’avoir vérifié cinq à six fois, que les duels procèdent comme les épidémies . On signale d’abord un cas isolé produit par quelque cause sérieuse, fatale d’après les lois du monde. Le deuxième duel est plus souvent arrangeable, et, s il a lieu, c’est que les témoins ont fait peu d’effort pour l empècher. Le troisième a une cause
légère; le quatrième a à peine un prétexte; le cinquième n'en a pas du tout, et ainsi do suite. »
« Le mois de juillet, dit en 1868 un journal d’une ville du Midi, parait propice aux escapades féminines. Nous avons dernièrement annoncé la fuite précipitée d’une jeune fille ; aujourd’hui, comme une traînée de poudre, le mal s’est communiqué dans un établissement de la banlieue. Nous apprenons que trois jeunes personnes accompagnées de jeunes et beaux cavaliers, sonl restées pendant trois jours hors de la tutelle de la personne à qui elles étaient confiées. » De tels faits rapportés par les journaux ne peuvent produire que de fort mauvais résultats.
La contagion morale, tellement prouvée par les faits que personne n’élève la voix pour la nier, pour la mettre même en doute, rend incontestablement dangereuse la relation des crimes dans les journaux, a Quelques individus, dit de Laplace dans son Essai sur les probabilités , tiennent de leur organisation ou de pernicieux exemples, des penchants funestes qu’excite vivement le récit d'une action criminelle devenue l’objet de l’attention publique. Sous ce rapport, la publicité des crimes n est pas sans danger. » Esquirol, conduit à la même manière de voir par l’observation, désapprouve hautement ces relations immorales. Il est reconnu qu’un grand nombre de malfaiteurs lisent les comptes-rendus des procès criminels, et que les fripons sont beaucoup plus avides de se tenir au courant des jugements des cours d’assises que les honnêtes gens ; aussi connaissent-ils à fond les diverses pénalités du Code. Cette connaissance ne leur inspire malheureusement aucune crainte, elle ne neutralise point le mauvais effet produit par ces lectures. Citons un exemple
remarquable du danger que présente, pour les personnes mal conformées moralement, la publicité des procès criminels. Charles Debricou, âgé de 17 ans, a comparu devant les assises de la Haute-Marne, à la lin de juillet 1866, pour le fait suivant : Il avait entraîné une petite fille de six ans dans un bois situé aux environs de Chaumont , et là il l'avait tuée à coups de pierre. Or la cause de ce crime, d’après l’aveu du criminel, est celle-ci : La veille, on avait jugé devant les assises un homme accusé d’assassinat sur un enfant, et ces débats avaient produit sur le public une vive impression. Debricou a voulu être assassin. pour être à son tour un héros de cour d’assises.
M. Legrand du Saulle, éclairé par l’expérience, s’est énergiquement prononcé contre la relation des crimes par les journaux destinés a être lus par le peuple. Citons ses paroles, auxquelles nous souscrivons entièrement.
« Au milieu des périls dont la société est enveloppée, il en est un qui se reproduit chaque jour. Jeté en pâture à tous les oisifs, il devient un de leurs passe-temps habituels. Appât du vice, il est plein d’attraits pour la curiosité publique : école du scandale, du crime, du suicide et de la folie, il favorise trop souvent l'éclosion et le développement de ces instincts pervers qui. à un moment donné, sont assez forts pour étouffer la voix de la conscience, et pour précipiter des âmes dégradées ou des intelligences faciles à défaillir sur cette pente fatale qui aboutit à trois chemins également terribles : le bagne, la morgue, la maison des fous.
» C( 1 péril, c est la publicité accordée par tous les journaux à ces lugubres histoires, à ces tragiques comptes-rendus qu enregistre avec un regrettable empressement la chro-
nique des faits divers. Si les dossiers de la justice criminelle, si les cartons de la Préfecture de police vont sans cesse grossissants, n en cherchez pas ailleurs la cause principale
» Si l’imitation contagieuse existo, et personne n’en saurait douter à propos d’une foule d’actes ordinaires de la vie, iï plus forte raison doit-on l’admettre dans les cas où les facultés intellectuelles, morales et affectives sont en jeu. Eh bien! pourquoi familiariser les cerveaux fragiles, les organisations impressionnables, les sujets débiles, méchants ou corrompus, avec ces permanentes exhibitions de tortures, de fer, de corde ou de poison ? Pourquoi établir ces frottements continuels entre l’âme paisible et cet être gangrené dont l’arme a semé l’épouvante et le deuil?
» Que l’on fasse des recueils spéciaux pour les besoins de la science, delà magistrature et du barreau, c’est évidemment fort utile; mais que l’on ne mette point dans les mains de tous cet instrument de corruption morale. A ce prix, vous verrez diminuer lesebiffres aujourd’hui si élevés du crime et de la mort volontaire. ... Un jeune ouvrier assassine un bijoutier et enfouit sa victime dans une caisse qu’il porte au chemin de fer. Le procès se juge, et le coupable est condamné à mort. Les journaux exploitant cet événement, cela fit grand bruit il y a huit ou neuf ans, et depuis on a pu déjà retrouver une dizaine de cadavres ensevelis dans des colis destinés à la petite vitesse.
» J’apprécie hautement, continue M. Legrand du
Saulle, les services qu’ont rendus les journaux; mais la presse, comme toutes les institutions humaines, a des qualités, des défauts et des dangers. Ses qualités rachetant de beaucoup ses défauts, je ne m’en prends qu’à ses dangers,
et je les attaque en homme convaincu que la liberté d’écrire ne doit pas prévaloir contre les vrais intérêtsde l' humanité' . » Le Dr Bouchut, dont la manière de voir est semblable sur la question qui nous occupe, dit qu’il devrait y avoir dans la société une sorte de lazaret moral pour y enfouir, aussitôt qu’ils se montrent, les désordres moraux et nerveux, dont la propriété contagieuse est établie3.
On jugera, par l’exemple suivant, de l’influence funeste que peuvent exercer sur certains esprits la lecture des mauvais livres. Le maréchal Gille de Rays, vaillant homme de guerre, compagnon d’armesde Jeanne d’ Arc, rentré dans ses foyers, trouve dans sa bibliothèque : La vie et les mœurs des Césars de Home. Cette lecture excita en lui les désirs les [dus immoraux ; il imita les débauches relatées dans ce livre, alliant le meurtre à la lubricité la plus dépravée dans le commerce qu’il eut avec plus de 800 enfants. Sa folie morale était parfaitement caractérisée par l’absence de toute réprobation morale avant la satisfaction de ses désirs pervers et de tout remords après. M. Legrand du Saulle, qui rapporte in extenso cette curieuse observation, ne voit pas de folie chez cet homme, parce qu’il n’y avait pas d’irrésistibilité dans ses penchants, et parce que ses explications et ses réponses avaient la plus grande netteté. Mais sa folie était seulement morale, et coïncidait avec l’état sain de son cerveau. Elle consistait dans une perversité monstrueuse excitée par l’exemple, et dans l’insensibilité morale la plus complète en présence de cette perversité. Dans ces conditions psychiques, les facultés intellectuelles intactes ne pouvaient qu’être au service des désirs criminels.
1 La folie devant les tribunaux, pag. 535.
2 Nouveaux éléments de pathologie générale, pag. 142. ui.
M.Brierre de Boisiuout, qui croit à la contagion morale, ne pense pas cependant quo la relation des crimes dans les journaux puisse devenir une cause de crime. Il donne pour raison que les viols qui sont jugés à huis-clos, et dont les journaux ne rapportent pas les détails, n’en ont pas moins considérablement augmenté. Getto raison ne serait valable que si la contagion était la seule cause du crime.
D’autres personnes reconnaissent bien l’inconvénient provenant de la publication des actes criminels, mais elles ne lui attribuent du danger que parce qu’à côté de ces actes pervers on ne publie pas les actes honnêtes qui ont été accomplis. Il faut bien peu connaître le cœur humain pour ne pas comprendre que les honneurs de l’attention publique seront toujours pour les actes criminels, bien plus émouvants engénéral que lesactes moraux. Le peuple a toujours préféré de mauvais dramesà do bonnes comédies ou à de gais vaudevilles, parce qu’il est plus avide de fortes émotions que d’émotions agréables. Du reste, ne nous faisons point illusion sur l’effet des bons exemples ; ceux-ci no sont profitables qu’aux personnes qui possèdent des sentiments moraux assez développés pour qu’elles puissent apprécier ces exemples et pour qu’elles en soient touchées. Gomment ces exemples pourraient-ils exciter des sentiments qui n’existent point ou qui n’ont aucune force? L’homme animé de sentiments pervers, chez lequel les sentiments moraux sont nuis ou très-faibles, et qui braie récit dos actes vertueux, ne sera point favorablement impressionné par cette lecture. S’il peut même en tirer parti pour commettre quelque acte criminel, il ne manquera pas de le faire. Les journaux de Marseille rapportèrent qu’un jeune mousse, nommé Perret, était resté à bord d’un navire en perdition pour ne pas aban -
donner un de ses compagnons malades, alors que l’équipage s’était sauvé dans la chaloupe, et qu’il avait été assez heureux pour ramener le navire dans le port. Un jeune vaurien ayant lu ce fait, s’habille en matelot, fait graver le nom de Perret sur son chapeau, et, sous cette enseigne, fait de nombreuses dupes. Tel est le profit que les êtres pervers et privés de sentiments moraux tirent de la lecture des belles actions. Est-ce à dire pour cela que la lecture de ces actes est inutile et même nuisible dans certains cas ? Loin de là; cette lecture est très-favorable aux personnes qui sentent la moralité, la beauté des actes, parce qu’elle stimule leurs bons sentiments. Quant aux êtres pervers, dont les sentiments moraux sont incomplets, faibles ou nuis, les bonnes lectures ne sont qu’un adjuvant dans le traitement moral dont ils ont besoin. Seules, ces lectures sont aussi impuissantes à convertir au bien ces individus, à améliorer leur état instinctif . que le sont les exhortations des aumôniers.
C’est principalement dans les journaux à bas prix et destinés au peuple, que la relation des actes immoraux, des procès de cour d’assises devrait être sévèrement interdite ; et malheureusement c’est en grande partie sur les scènes émouvantes et dangereuses de ces procès que compte la direction de ces feuilles pour assurer leur débit. N’a-t-on pas vu, en 1864, le propriétaire de l’une d’elles exploiter la relation du dernier supplice d’un malheureux. l'afficher en grosses lettres rouges à la porte de sa boutique! Disons, à l’honneur du peuple parisien, qu’il a répondu à cette insulte faite à la morale publique , en devançant la police dans le devoir que celle-ci avait à remplir, en déchirant lui-même cet ignoble écriteau. Ce
n est pas sans raison que l’on a dit qu’avec le crime, certains journaux a bon marché se tirent à vingt, à trente mille exemplaires, tandis qu’avec l’innocence, ils ne se tireraient pas à trois mille. C’est en effet en promettant la relation des actes les plus abominables, que les journaux a bon marché poussent à la vente de leurs numéros. Voici quelques spécimens des réclames que leurs gérants ont fait afficher à Marseille en 1866 :
a Rocambole a créé le succès de la Petite Presse, qui commencera lundi, en second feuilleton, les Vaudoux cannibales de Saint-Domingue.»
« Les Tiw g s étrangleurs de Calcutta et de Madras, 3 266 accusés !! Ce procès terrible, effrayant, inouï dans les fastes criminels, paraîtra dans/e Petit Journal le 27 août 1866.» a Le condamné à mort. La dernière heure du condamné
— La cellule. — L’entretien suprême. Les préparatifs. — La place de la Hoquette. — L’aveu. — Le cimetière des suppliciés. — Le cadavre. — Apoplexie foudroyante. — La louve. — La résurrection. — Un rayon dans le bouge.
— La fatale rencontre. — L’inconnu. — Paraîtra dans le Petit Journal. » — Comment résister à tant d’attraction! !
« Le crime d'Orcival. Ce récit extraordinaire, d'un si
puissant intérêt, paraîtra irrévocablement dans le Soleil, où l’on trouve tous les jours tout ce qui se passe de curieux, tout ce qui s’imprime d’amusant .» Ou bien :« C’est ce soir lundi 1 5 octobre que paraîtra dans le Soleil : Le crime d’Orcival, si extraordinaire , si intéressant! ! . .»
Enfin, l’imagination étant à bout de ressources, on a exhumé de vieux procès criminels, et l’on a vu reparaître dans les journaux celui de Mme Lafarge, et celui de Bastide et deNouviou, connu sous le nom de Fualdés la victime.
Ou ne saurait trop blâmer le dévergondage de la presse, et si quelques moyens coercitifs peuvent être désirés à son égard, c’est incontestablement lorsqu’elle propage la relation des faits immoraux chez le peuple, relation qui ne peut qu etre préjudiciable à la moralité et à la sécurité publiques.
Les déplorables productions qui attirent le lecteur par des histoires où le crime occupe le premier rang, ont , il y a quelques années , ému l’autorité. Uno circulaire de M. liillault, alors mmistredel’Intérieur, en date du 1 "juillet 18G0, appela sur elles l’attention des préfets. « Cette littérature facile, dit la circulaire, ne cherchant le succès que dans le cynisme de ses tableaux, l’immoralité de ses intrigues, les étranges perversités de ses héros, a pris de nos jours un triste développement. Elle s’est infiltrée partout, sous toutes les formes, dans les grands et les petits journaux et dans une foule de publications malsaines uniquement consacrées à l’exploitation de cette littérature qui se vend à vil prix. Pour qui conserve encore quelque respect do la décence et du bon goût , un tel débordement est déplorable. // est plus que temps d'y mettre un terme. » Hien de dangereux en effet, pour certains esprits, comme d etre jetés dans un monde fantastique et criminel. Prouvons-le par un exemple. Deux jeunes gens mineurs, dont le procès criminel a eu lieu devant les assises de Paris en février 1866, Brouillard et Serreau, assassinent rue de Clichy une marchande à la toilette. Elle fut assommée, puis étranglée. Ce crime leur a été suggéré , dirent-ils, par la lecture d’un roman , et ils l’ont exécuté dans les mêmes circonstances que Delmona, le héros du roman en question . Sans 1a lecture de cet ouvrage, qui a excité leur perver-
sité , ces jeunes gens privés de sens moral eussent pu ne pas devenir criminels. Comment so fait-il que ce qui était si énergiquement condamné par M. Ilillault, il y a peu d’années, soit aujourd’hui plus que toléré? A-t-on reconnu , par hasard , que l’ancien ministre do l’Intérieur s’était trompé ?
Ne devrait-on pas prohiber ces toiles dégoûtantes, couvertes de sang , représentant le crime et le supplice , et accompagnées do complaintes aussi détestables quo la peinture? Ces tableaux, faits pour impressionner péniblement et sans aucun profit les personnes morales, no produisent aucun bon effet sur les pervers. Laissons dans l’ombre et dans l’oubli tout ce qui est immoral, pour no montrer au peuple que des spoctacles gais et agréables, ainsi que des exemples à suivre.
Le théâtre no dévie-t-il pas, depuis nombre d’années, de son but et de sa devise : Castigat ridendo mores, en représentant sur la scène les actions les plus horribles , le meurtre sous toutes ses formes, dans dos pièces inspirés par l’esprit qui a enfanté cette littérature si j ustement flétrie par M. Billault ? Los féeries , il est vrai , ont remplacé depuis quelque temps le drame sur divers théâtres de Paris. Malgré l’ineptie deces pièces, co spectaclegai serait certainement préférable à celui auquel il a succédé, si on ne le rendait pas immoral par l’exposition do la nudité poussée jusqu’à l’inconvenance. Pour attirer le public, on s’adresse dans cette circonstance à la lubricité , comme dans les drames aux émotions violentes. Ce n’est, on le voit, ni sur l’honnêteté, ni sur les bons sentiments que sont basés les spectacles destinés au peuple.
Troisième indication : Empêcher directement les crimes qui
peuvent être sûrement prévus. — L'homme mis dans l’état passionné par quelque passion violente, telle que la haine, la jalousie, la vengeance, l’envie, et parfois l’avarice, ne peut pas cacher les désirs criminels qu'il éprouve, il menace ouvertement l’objet de sa passion, et s’il reste en permanence dans cet état passionné , ses menaces réitérées se réaliseront inévitablement tôt ou tard. Il ne faut, pour amener ce résultat, qu'une surexcitation momentanée, et peu de chose suffit pour la produire. Dans les états passionnés violents et permanents, qui ne se rencontrent guéro que chez des individus privés de sens moral, la coupo étant pleine, une goutte suffit pour la faire déborder. Pendant un certain temps, le passionné peut bien être retenu par quelque crainte égoïste qui se trouve alors plus puissante sur son esprit que ses désirs criminels; mais il arrivera toujours un moment où, la cause excitante de la perversité devenant plus puissante, les désirs criminels deviendront plus puissants que la crainte des châtiments. Il pourra même arriver un moment où la vivacité do ces désirs étouffera complètement la crainte. Dans ces deux cas, les menaces s’accompliront inévitablement, car, dans l’état passionné, ce sont les désirs les plus puissants et non le libre arbitre qui font vouloir et qui fixent la détermination.
Le devoir d’empêcher l’exécution des crimes annoncés d’avance par les passionnés, incombe à toute personne qui a connaissance des menaces itérativement proférées. Mais, pour que le public comprenne ce devoir et s’en acquitte, il faut qu il sache que le passionné ne possède ni la raison, ni la liberté morales, qu’il a besoin d’être empêché do devonir criminel par les gens sensés, et que la personne menacée se trouve dans un péril certain, dont on ne
peut la sauver qu’en éloignant d'ello lo passionne. 11 faut que le public sache que l'internement momentané, nécessaire pour obtenir la guérison d’un tel état moral, ne porte aucune atteinte à l’honneur et à la dignité do ce'lui qui on est affecté. Le passionné dangereux, une fois place dans un asile, doit être amené d’abord à un état de calme : puis, quand on aura obtenu ce résultat important, on excitera ses bous sentiments, et l’on s’adressera à eux pour dissiper sa passion et pour le rendre raisonnable. Dans tous les cas, il ne devra être rendu à la liberté que guéri, et qu’après une réconciliation habilement ménagée avec la personne qu’il poursuit do sa haine. Co moyen rationnel ne guérira pas, il est vrai , tous les passionnés vio-
lents qui restent passionnés en permanence, car. la folie morale de quelques-uns est fort tenace ; mais il en guérira un grand nombre, et il est le soûl qui puisse procurer cet heureux résultat.
La séquestration des passionnés qui menacent et des ivrognes dypsomanes, sonnera peut-être mal aux oreilles de beaucoup de personnes, à une époque où l’on prêche une croisade contro la séquestration des aliénés. Mais que l’on veuille bien réfléchir: 1° que ces passionnés et que ces dypsomanes, complètement privés de raison morale et de libre arbitre à l’endroit do leur -folie, présentent un danger certain pour eux-mêmes ot pour les personnes qu’ils menacent ; *2° que sans la séquestration de ces passionnés, il y aura incontestablement mort d’homme tôt ou tard ; 3° que l'on n’a pas d’autre terme à choisir entre ce malheur irréparable et la séquestration : et l’on reconnaîtra la nécessité de choisir le moindre de ces deux maux. Ce moyen, lo seul rationnel à tenter envers ces
fous dangereux, ne doit pas même être considère comme une punition, puisque son seul but est d’obtenir une guérison morale, puisqu'il ne s’agit point ici d’imposer une souffrance, ce qui ne ferait qu'exaspérer le passionné ; mais de l’isoler pour le guérir, pour lui rendre la raison et la liberté morales par un traitement moral, pour sauvegarder surtout l’intérètde la société, gravement compromis dans l’un de ses membres menacé de mort. Cette séquestration rie porte point atteinte au principe éminemment respectable de la liberté individuelle, puisqu’elle n’est invoquée que contre des individus très-dangereux et privés de libre arbitre. Ce serait une erreur que de croire que la séquestration des passionnés violents, qui menacent à plusieurs reprises, augmenterait le nombre des détenus, puisque ces passionnés sont toujours séquestrés plus tard. Or, dans cette occurrence, ne vaut-il pas mieux qu’ils soient séparés de la société avant le crime qu’après? Si les législateurs refusaient d’adopter cette sage mesure préventive, sous prétexte du respect dû à la liberté individuelle, c’est alors parce qu’ils préféreraient respecter cette liberté chez certains fous démontrés dangereux par la science, plutôt que de préserver d’un danger certain les personnes menacées. Sur eux retomberait la responsabilité de„ crimes qu’ils m'auraient pas voulu empêcher.
hn étudiant les comptes-rendus des cours d’assises, on constatera combien est grande la quantité do crimes commis qui ont été annoncés d avance par des menaces réitérées. En séquestrant leurs auteurs alors qu ils menaçaient, d eût été possible de prévenir ces crimes; mais les personnes chargées de veiller à la sécurité publique, ignorant le grave danger que renferment ces menaces, ont
laissé faire ; la séquestration est arrivée tout de même, mais elle a eu liou après un double malheur : le crime et la condamnation à des châtiments terribles.
Les personnes menacées comprennent fort bien le danger qu’elles courent ; elles en sont terrifiées, elles déplorent leur malheureux sort, parce qu’elles ont la certitude de no pouvoir se soustraire aux effets de la haine de leur bourreau. (Juand, par moment, leur crainte est trop vive, elles se réfugient chez leurs parents ou leurs amis. Sous l’in fluence do cette crainte, elles peuvent être portées au crimo, soit en prenant les devant sur la personne qui les menace, c’est-à-dire, en la tuant pour n’ètre pas tuées , soit do la manière suivante , rapportée par le Siècle du 4 juillet 1864 : a On écrit d’Andelnans à l'Alsacien : Un individu do cette localité, détenu dans la maison d’arrêt de Belfort, avait fait prévenir sa femme, avec laquelle il vivait mal , qu’aussitôt en liberté il lui ferait un mauvais parti. Cette malheureuso, à la suite d’une pareille menace, était tellement effrayée qu'elle en perdit le sommeil, et pour se soustraire aux effets de la menace, elle noya son enfant pour se faire incarcérer. Le crime commis, elle alla se constituer prisonnière. »
La demande en séparation de corps, que font de malheureuses femmes maltraitées et menacées de mort par leur mari moralement fou, soit naturellement, soit par le fait de l’ivrognerie, est pour elles pleine de dangers. Le tourmentour se résigne difficilement à être séparé de la victime sur laquelle il peut satisfaire les impulsions de sa folie morale; car, dans l’état passionné où il se trouve, faire souffrir est devenu pour lui un besoin impérieux. Aussi est-ce principalement lorsque la femme, a bout de
patience, s’enfuit du domicile conjugal, ou lorsqu’elle obtient la séparation légale, ou même lorsqu’elle manifeste seulement l’intention de se soustraire aux tourments de la vie en commun, qu’elle devient la victime de son mari, par l’assassinat. Ces faits m'ont été révélés par de nombreuses observations. Il est donc nécessaire de séquestrer le bourreau avant qu’il sache même que sa victime a l’intention de lui échapper, et de ne pas compter sur la séparation de corps pour soustraire la femme au danger qui la menace. Nous ne citerons qu'un exemple de ce danger, pour ne pas multiplier les observations, chacun pouvant en trouver facilement de semblables dans les comptesrendus de cours d'assises. Le Siècle du 5 avril 1866 rapporte ce qui suit :
«On écrit de Denain: Dimanche, une femmo de 35 ans était trouvée morte, gisante dans une mare de sang, chez elle. Au bruit de cette fatale nouvelle, chacun se rappela que cette femmo, qui jouissait d’une bonne réputation comme mère et comme épouse, était souvent en butte à des sévices graves de la part de son mari, homme très-violent. Celui-ci avait même poussé la brutalité au point que les soins d’un médecin avaient dû être prodigués à la pauvre femme. Ce qu’on n’ignorait pas non plus, c’est que celleci, poussée par lo pressentiment du sort qui l’attendait, avait, il y a quatre mois environ, fait part de sa pénible situation aux magistrats de Valenciennes, et qu’elle venait de réclamer ces jours-ci l’assistance judiciaire pour obtenir sa séparation de corps.
»Le mari, auteur de l’assassinat, a avoué son crime devant les magistrats. Non-content d’avoir frappé la victime avec un couteau, il l’a meurtrie de nombreux coups d’un
instrument contondant, et il ne l’a abandonnée qu après s être assuré de sa mort.» berait-il possible de douter que de tels individus, privés de tous les bons sentiments, ne soient moralement fous, sous l'influence d une perversité qui ne rencontre dans lour conscience aucune opposition morale?
En considérant le passionné menaçant comme moralement libre et raisonnable, on cherche à lui faire sentir 1 irrationnalité et la perversité de sa conduite par des récriminations violentes; souvent même on oppose des menaces à celles qu’il profère, on l’excite davantage, on le met en fureur, on le rend on ne peut plus dangereux. Quand on connaîtra l’état psychique du passionné menaçant, quand on considérera cet homme comme un fou digne de notre pitié, on ne sera plus froissé par ses injures, on ne songera qu’aux moyens de le calmer et de le mettre dans l’impossibilité do nuire, car ses menaces . présagent certainement un danger prochain ; on ne laissera plus assassiner les personnes menacées. Que do crimes et de souffrances n’évitera-t-on pas à la pauvre humanité, lorsqu’on connaîtra l’état psychique des passionnés pervers et des criminels, lorsqu’on prendra la folie morale pour ce qu’elle est , lorsqu’on ne croira plus libres et raisonnables moralement ceux qui sont atteints de cette folio , souvent bien plus dangereuse que celle des malades !
Rappelons ici la fureur qui anime les individus empêchés d’accomplir leurs actes de violence contre les personnes charitables intervenues pour mettre un terme à ces actes. Le dangerque courent ces personnes est tellement sérieux, qu’elles doivent se méfier do ces passionnés violents, les surveiller et les éviter, tant que dure leur colère.
Les connaissances données par la psychologie devront introduire de grands changements dans les attributions de la police. Le but vers lequel ses agents visent actuellement est de découvrir les criminels après le crime, afin qu’ils soient punis. Ce but devrait être dorénavant de prévenir ces deux malheurs, le crime et la punition. Pour remplir cette noble tâche, le courage, l’adresse et la ruse des agents ne suffiraient plus ; une éducation et une instruction particulières leur seraient nécessaires, afin qu'ils fussent initiés aux principes de la psychologie naturelle, afin qu’ils sussent que les passionnés et les individus privés de sens moral ne possèdent pas la raison morale et le libre arbitre; que ces malheureux doivent être calmés par la douceur, éclairés par de bons conseils, et non pas excités par des menaces provoquantes de répression. L’administration devrait exiger de ses représentants la plus stricte politesse ; leur exemple serait un excellent moyen de répandre l’urbanité dans le peuple. Ces agents obtiendraient de bien meilleurs résultats par des avertissements paternels et honnêtes que par un commandement militaire. Leur sévérité devrait avoir pour objet principal une surveillance incessante qui voit le mal partout où il est imminent, afin de le prévenir. Ils ne devraient avoir recours que le plus tard possible aux punitions, qui blessent etqui irritent toujours. Que se proposent actuellement les agents de police ? C’est de constater le plus grand nombre possible d’infractions aux règlements et aux ordonnances, non-seulement pour remplir leur devoir, mais encore afin qu’ils soient notés comme vigilants, et afin de retirer un profit pécuniaire des amendes auxquelles ils font condamner les auteurs des infractions. Eh bien ! le mérite d’un agent devrait
se mesurer, non pus d’après le nombre dos fautes constatées, mais d après le nombre des mauvaises habitudes qu’il aurait fait perdre sans punitions.
Si la police adoptait pour fonction principale celle de prévenir les crimes et los délits, si la politesse et la modération étaient la règle de conduite de ses agents, elle deviendrait l’institution la plus respectable et la plus respectée; le préjugé qui existe actuellement contre l’honorabilité de tout ce qui y touche cesserait, puisque ces employés seraient considérés comme des conseillers exerçant paternellement leurs fonctions, et non comme des instruments de punition : « La justice d’autrefois n’avait qu’un but, se faire craindre. La justice d’aujourd’hui ne doit avoir que celui de se faire aimer. » Cette sage maxime, énoncée par M. Frédéric Thomas, s’adapte exactement aussi à la police. Si jamais cette maxime devenait une réalité, le public donnerait spontanément aux agents le nom d 'officiers de pair, le seul qui leur conviendrait; et ceux-ci, aimés et bien vus, trouveraient toujours aide, en cas de besoin , de la part des honnêtes gens.
Nous n’avons pu indiquer ici que sommairement les moyens propres à prévenir les crimes, et les principes psychologiques sur lesquels ces moyens sont basés; les questions de détail rentrent dans les attributions des hommes spéciaux, éclairés par une expérience que nous n’avons point.
D’heureux résultats ont été obtenus par les moyens préventifs , chaque fois que l’on a eu recours à eux. « Après avoir, pendant des siècles, dépensé inutilement des millions de livres sterling à découvrir et à punir les crimes, rapporte l’Opinion nationale du 12 septembre 1860, l’An-
gleterre s’est enfin avisée qu'il serait à la fois plus moral et plus économique d’essayer d’en prévenir la perpétration. Suivant l’axiome de Fénelon :« La jeunesse est la fleur d’une nation, c’est dans la fleur qu'il faut cultiver le fruit », nos voisins ont enfin compris que, pour arrêter l’effrayante progression des crimes et des délits, pour en amener la diminution, il fallait d'abord s’occuper de la réformation des jeunes délinquants, et tendre une main secourable aux enfants des deux sexes que l’abandon et la misère allaient forcément jeter dans des voies déplorables. Les inspecteurs généraux des prisons et des établissements de bienfaisance viennent de publier un rapport des plus satisfaisants, du moins en ce qui concerne les mineurs. Il existe en ce moment, dans le Royaume-Uni,
1 72 pénitenciers (reformatories) , refuges ou écoles industrielles, renfermant 11 000 enfants jugés, que la misère ou l’abandon exposaient fatalement au désordre. Or, depuis que ces refuges sont établis, le nombre des condamnés mineurs a diminué do 26 p. °/<>e n moyenne ; cette proportion est beaucoup plus forte dans certaines localités. A Liverpool. par exemple, la moyenne des condamnés de cette catégorie a été pour les cinq dernières années, de 751, tandis qu elle était de 1 130 pour les cinq années précédentes. A Wakelfield. le nombre des enfants jugés eu 1859 n'a été que de 151, contre 277 en 185G. Ces ' chiffres ont leur éloquence et leur enseignement. Évidemment. si l'on veut diminuer le nombre des malfaiteurs, la première chose à faire, c’est de restreindre et de détruire, si l’on peut, la pépinière dans laquelle ils se recrutent. Quand la mer envahit la cale et menace d’engloutir le navire, il ne sert que bien peu de travailler aux pompes.
si I on no recherche d'abord ot si I on u’aveugle la voie d’eau. »
I n second exemple de l’ctticacité des moyens préventifs nous est donne par le compte-rendu île la justice criminelle publie en 1865. l.o déparlement île la Conte, qui occupait le premier rang dans les attentats contre les personnes. a vu le nombre de ses crimes descendre de 53 en 186^. à %.?9 en 1863. l'ette réduction a etc attribuée à 1 application énergique et persévérante de la loi qui prohibe le port d’arme en Corse.
Parmi les moyens préventifs du crime, trois appellent surtout la sollicitude de l'autorité chargée de veillera la morale et à la sécurité publiques. Par leur emploi, on obtiendra immédiatement une diminution considérable dans le nombre des crimes. Ces moyens sont ceux que j’ai indiques pour empêcher : l'abus des boissons alcooliques: les mauvais traitements et la réalisation des
menaces de mort ; 3* la contagion des mauvais instincts parla relation des crimes, soit dans les journaux, soit dans les mauvais livres, soit dans les spectacles.
Si l autorité. fermant les veux devant les lumières de
la science, continuait à permettre le débit de l'alcool, poison physique et moral qui cause tant de crimes et de misères dans toutes les classes de la société, et surtout chez les moins fortunées, celles qui méritent le plus sa sollicitude : si elle ne prenait aucune mesure serieuse pour empêcher les individus moralement fous d’exeeutor leurs menaces de mort : si elle continuait à permettre la relation. dans les journaux, des actes immoraux, criminels, l'avocat ayant à défendre devant les tribunaux un individu qui aurait pu être empêche de commettre un de ces
actes par les moyens préventifs que je réclame, ne pourrait-il pas renvoyer à l’autorité qui a laissé faire, à la magistrature qui n’a pas demandé l’adoption légale de ces moyens préventifs, la responsabilité du crime commis? (les moyens éminemment rationnels serviront bien mieux les intérêts de la morale que tous les réquisitoires les plus indignés et que les punitions les plus terribles.
Nous appelons ici l'attention de l'autorité sur le danger que ne cessent de présenter les militaires à cause des armes qu ils portent , etde la facilité avec laquelle ils s’en servent lorsqu'ils sont ivres, ce qui n’arrive malheureusement que trop souvent. Ce danger a été souvent signalé par les journaux, qui ont demandé, avec juste raison, la suppression du port d’arme par les soldats hors de leur service, ainsi que cela se pratique en Angleterre. Nous nous associons de grand cœur à cette demande. Ému, ajuste titre, des fâcheuses tendances que les soldats ont depuis quelque temps à se servir desarmes qu’ils portent, dans des rixes presque toujours occasionnées par les boissons, et des actes barbares auxquels ils se sont livrés dans diverses localités, le maréchal Randon, ministre de la Guerre, a adressé en novembre 1866, aux généraux commandant les divisions militaires, une circulaire pour qu’ils aient à veiller avec fermeté a ce que de pareils faits ne se renouvellent pas. Mais quelle influence peuvent avoir les règlements les plus sévères sur des gens ivres et en colère, qui ont perdu la crainte et tous les sentiments moraux, principes de la raison et du libre arbitre , sur des individus violemment passionnés? A quoi leur serviront des ordonnances qui mettront eu relief le déshonneur qu’il y a pour eux de se servir de leurs armes contre des citoyens désarmés, lorsque
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l'alcool ot la colère auront uli’acé de leur esprit tout sentiment moral, même celui de l’honneur? La circulaire du maréchal Handon n’a produit, en effet, aucun résultat; les soldats alcoolisés continuent, comme auparavant, à commettre de graves méfaits, si bien qu’une personne qui tient note de ces actes a enregistré dix-liuit personnes tuées ou blessées par ces militaires, pendant les quatre premiers mois de l’année 1868 seulement. 11 est donc nécessaire que le gouvernement intervienne pour faire disparaître une cause de danger pour le public, et de déshonneur pour l’armée : 1° en désarmant les soldats hors le temps de leur service ; 2° en les empêchant de se livrer aux boissons, par la prohibition de la vente au détail de ces liquides. Le devoir a été parfaitement compris par M. Renard, ministre delaGuerreen Belgique. En avril 1868, il a décidé que désormais les soldats ne sortiront plus armés de la caserne. De son côté, M. le maréchal Niel a autorisé, dans une circulaire en date de juin 1868, les chefs de corps à interdire indéfiniment le port du sabre aux militaires de mauvaise conduite habituelle, ou sujets à s’enivrer, dette mesure ne donne qu’une demi-satisfaction aux justes réclamations du public ; car ce ne sont pas seulement les soldats habituellement ivrognes qui font usage de leurs armes, ce sont aussi ceux qui s’enivrent accidentellement.