SUPPLEMENT
Pendant que ce travail s'imprimait, j'ai aperçu quelques lacunes dont plusieurs m'ont paru assez regrettables pour que je ne veuille pas les laisser subsister , et pour que je croie devoir entretenir encore un instant le lecteur. La psychologie a tant à faire pour se compléter, que l'on ne doit rien négliger pour hâter les progrès de cette science naturelle.
SUR LA QUALIFICATION d'iNSTINCTIVES , QUB j'AI DONNÉE AUX FACULTÉS MORALES.
Les personnes qui considèrent le mot instinct conmie ne devant s'appliquer qu'aux besoins du corps, s'offusqueront sans doute de ce que j'ai appelé instinctives les facultés morales. Ces personnes ignorent la véritable signification du mot instinct. Elles confondent les besoins du (îorps, effets purement organiques que l'esprit ne connaît que parla perception, avec la science qui guide l'animal dans la satisfaction de ces besoins, science psychique qui est manifestée par l'intermédiaire du cerveau seul * . Cette
1 Les animaux supérieurs étant des êtres qui se sentent et qui se connaissent, doivent avoir un moi , une personnalité , et par conséquent un esprit , d'après la croyance métaphysique généralement adoptée que tout moi ne peut être manifesté que par un esprit.
science acquise, non par l'étude, non par une instruction quelconque, mais d'inspiration, par une révélation intérieure tout à fait spontanée, est ce qui constitue Vinstinct. Toute connaissance , quelle qu'elle soit, qu'elle ait rapport au corps ou à l'esprit, et qui vient d'inspiration spontanée, sans la chercher , sans l'avoir apprise, est instinctive; c'est une faculté instinctive qui la donne.
L'esprit a, comme le corps, ses besoins manifestés par les facultés morales, besoins très-accentués dans les diverses afiFections, l'espérance, l'amour de la propriété, l'attachement à la vie , l'amour de la gloire , le sentiment du merveilleux , la pudeur , le sentiment du beau, celui du bien et du mal, etc. Ces besoins ne sont point connus de l'esprit par la perception, ainsi que le sont les besoins du corps; ils sont connus , de même que la manière de les satisfaire , d'inspiration spontanée. Les facultés morales sont donc instinctives par excellence, puisque, outre la connaissance des moyens de satisfaire les besoins de l'esprit, connaissances qu'elles procurent, soit seules, soit avec l'aide des facultés réflectives en les dirigeant vers ce but, elles donnent encore la connaissance de ces besoins eux-mêmes. Cette qualification leur convient donc parfaitement. Cependant , pour être rigoureusement exact , il faudrait les qualifier de : facultés instinctives ayant rapport aux besoins de l'esprit, afin de les distinguer des facultés instinctives qui donnent la connaissance de la manière de satisfaire les besoins du corps. Les premières ont une grande noblesse et un grand développement chez l'homme; les secondes, peu prononcées chez lui , sont très-développées chez l'animal ; elles remplacent chez celui-ci les facultés intellectuelles, qui sont tout à fait rudimentaires.
SUR lss lois psychiques.
Dans le premier volume, j'ai énoncé au chapitre III une loi importante dont Texistence a été démontrée dans le cours de ce travail. — Cette loi n'étant pas la seule à laquelle l'esprit humain soit soumis dans Texercice de ses facultés, il me paraît opportun de rassembler en un faisceau celles qui sont à notre connaissance , afin que le psychologiste voie d'un seul coup les bases connues delà science qu'il étudie.
Première loi. Lorsque les facultés instinctives foncti&nnent simultanément avec les facultés réflectives, l'activité de celles-ci est soumise à la direction clés premières ; autrement dit : rhomme pense comme il sent. — Cette loi est nécessaire en soi, car il n'est pas possible qu'à l'égard des connaissances que donnent seules les facultés instinctives, l'homme puisse penser autrement que dans le sens de celles qu'il éprouve, et qu'il puisse penser dans le sens de celles qu'il n'éprouve pas.
Deuxième loi. L 'homme veut toujours faire ce qu'il déûre le plus , lorsqu'il ne se sent pas obligé par [le sentiment du devoir, ou lorsqu'il n'est pas contraint par u/ne force ou une circonstance indépenda/nte de lui-même, c'est-à-dire par la nécessité , de faire ce qu'il désire le moins. — Cette loi est la loi de l'intérêt, dont l'existence a été reconnue par tous les philosophes, dans les deux circonstances que je viens de spécifier. Cette loi est également nécessaire en soi, car si l'homme voulait faire ce qu'il désire le moins lorsqu'il n'en sentirait pas l'obligation morale, ou lorsqu'il n'y serait pas contraint par la nécessité, les deux seules raisons qui
pourraient l'engager à faire ce qu'il ne désire pas ou ce qu'il désire le moins, il voudrait alors, sans raison aucune, se causer une peine, une contrariété. Or, vouloir se faire de la peine sans raison n'est point dans la nature humaine.
Les conséquences de cette loi de l'intérêt, du désir le plus grand, qui fixe la volonté de l'homme dans tous les cas où n'interviennent ni la nécessité ni l'obligation morale, ces conséquences, dis-je, sont très-importantes, car elles servent en partie à résoudre la question, si controversée j usqu'à ce jour, du libre arbitre.
J'ai contribué pour ma part à prouver l'universalité de celte loi, toujours en dehors des deux circonstances que j'ai indiquées: la nécessité et l'obligation morale, en démontrant que, lorsqu'on présence d'un défi porté par autrui ou par soi-même, l'on faisait ce qui plaisait le moins, on décidait ce parti par le désir d'être vainqueur dans ce défi, désir actuellement plus grand que celui de faire ce qu'on désirait le plus avant le défi * .
Troisième loi. Rienn'a autant de puissance swr l'esprUde r homme que sa manière de sentir, que le témoignage de sa conscience instinctive. — Cette puissance est si grande, que parfois elle prime même sur le témoignage des sens, sur l'évidence matérielle. C'est à l'occasion de ce qui blesse et contrarie de puissants sentiments, qu'a été trouvé ce dicton populaire : Je le verrais, que je ne le croirais pas. Par une conséquence de cette loi , un élément instinctif seul a le pouvoir de combattre toujours efficacement les inspirations d'un autre élément instinctif ; de sorte que si un sentiment ne rencontre dans l'esprit aucun sentiment opposé, il domine tellement cet esprit que les fa-
1 Voyez tom. I, pag. 335, 336 et 337.
cultes réflectives ne fonctionnent que dans le sens de ce sentiment.
Quatrième loi. // n'est pas possible à l'homme de faire volontairement ce ç^ repoussent invinciblement ses éléments instinctifs. — Cette loi nous est également démontrée par l'observation, et Ton comprend qu'elle est, comme les autres, nécessaire en soi.
La liste des lois psychiques est loin d'être complète, et d'autres lois viendront s'ajouter à celles-ci à mesure que la psychologie s'engagera de plus en plus dans une voie réellement scientifique.
Il est à observer que les quatre lois que nous venons d'énoncer ont rapport aux fonctions des facultés instinctives. La première règle l'influence qu'elles ont sur les facultés réflectives. Delà deuxième il résulte que la demande des éléments instinctifs les plus puissants, c'est-à-dire le désir le plus grand, est ce qui fixe la volonté, en l'absence du sentiment du devoir et en dehors de la nécessité. La troisième et la quatrième ont rapport au pouvoir que les sentiments exercent sur l'esprit.