SUR LA FOLIE
Faisons rap[diçation de ces principes à Tétude de la raison et du libre arbitre dans la folie intelligente ou raisonnante, chez le malade et chez Tbomme en santé.
Le fou est fou, non parce qu'il a absolument perdu le libre arbitre, car il peut en jouir dans toutes les circonstances où la passion qui le domine n'étouffe pas son sens moral , non parce qu'il a absolument perdu la raison, car il peut jouir de la raison dans toutes les circonstances où la passion qui le domine n'étouffe pas ses sentiments moraux ; mais il est fou parce qu'il a perdu la raison dans toutes les circonstances où la passion soulevée par un état pathologique de son cerveau si c'est un malade, où la passion qui est naturelle à son caractère s'il est en santé, étouffe, dès qu'elle se fait sentir, tous les sentiments moraux antagonistes de cette passion, et aveugle complètement l'esprit, c'est-à-dire lui fait croire que les inspirations de cette passion, pensées et désirs, sont rationnelles, quoique fausses, absurdes, inmiorales. Ce qui constitue la folie, c'est la perte de la raison instinctive à l'égard des inspirations d'une passion, ou d'un petit nombre de passions, objets limités par conséquent.
Encore un mot sur la folie instinctive, soit du malade, soit de l'homme en santé. — Pour que la folie existe, deux conditions sont nécessaires: 1" Il faut l'objet delà folie. Cet objet est inspiré par une passion, ou exagérée, ou bizarre, ou perverse ; 2* Il faut que cette passion domine l'esprit, ne rencontre dans la conscience aucun sentiment opposé qui la combatte, soit parce que cette passion étouffe les sentiments rationnels qui lui sont opposés, soit parce
que Tindividu est naturellement privé de ces sentiments rationnels; il faut, en un mot, raveuglement et la possession de Tesprit par la passion. Chez les criminels prin^ de sens moral et des autres principaux sentiments supérieurs de rhumanité, la première condition de la folie morale est remplie par la perversité active , et la seconde condition par rinsensibilité morale. Les deux conditions nécessaires à Texistence de la folie se rencontrent donc chez eux.
SUR L INFLUENCE QUE LES ANOMALIES ORGANIQUES ET FONCTIONNELLES DU CERVEAU EXERCENT SUR LES MANI- FESTATIONS DE l'esprit.
Deux causes dépendant du cerveau produisent des manifestations incomplètes et anomales de l*esprit * : !<> une structure imparfaite et incomplète ; 2* l'activité anomale de cet organe, activité qui peut avoir lieu aussi bien en santé et avec une conformation complète que sous Tinfluence d'un état pathologique. A chacune de ces deux causes organiques se rattachent des manifestations psychiques anomales particulières.
A une organisation cérébrale imparfaite, incomplète, soit naturellement, soit par une destruction pathologique, correspondent: lo des facultés intellectuelles faibles en quantité ou absentes, ainsi qu'on l'observe chez les imbéciles, chez les idiots, chez les déments. La perception et la mémoire de ces individus est incomplète, et leurs fa-
> Il y a des manifestations anomales ou incomplètes de l'esprit qui proviennent, non pas du cerveau, mais d'undélkut de culture des facultés psychiques virtuellement suffisantes, d'une éducation ou mauvaise ou nulle de ces facultés.
cultes réflectives sont ou rudimentaires ou nulles ; 2* des facultés instinctives faibles et peu nombreuses, plusieurs d'efltre elles, les plus élevées surtout, manquant tout à fedl.
A une activité anomale du cerveau correspondent des anomalies dans les facultés instinctives, caractérisées par la bizarrerie ou la perversité. Les facultés intellectuelles, n'étant pas de nature à devenir perverses ou bizarres, ne subissent pas Tinfluence de cette activité anomale, et peuvent rester intactes et puissantes , quoique alliées à une nature instinctive anomale.
L'atrophie du cerveau produit chez les idiots des facultés intellectuelles rudimentaires et des facultés instmctives faibles et peu nombreuses. Mais si l'activité restreinte du cerveau mal conformé des idiots s'exerce d'une manière normale, les faibles facultés instinctives de ces êtres seront de bonne nature , ces idiots auront un bon caractère. Si au contraire cette activité est anomale, leurs éléments instinctifs seront mauvais, ces idiots seront irritables, méchants, dangereux.
En résumé : la quantité virtuelle et perfectible par la culture, des facultés intellectuelles et des facultés instinctives est réglée par la perfection organique du cerveau : et la qualité des facultés instinctives est réglée par la nature de Tactivité de cet organe. Les éléments instinctifs ont des tendances morales et rationnelles avec une activité cérébrale normale, et ils ont des tendances bizarres et perverses avec une activité cérébrale anomale. Comme preuve de l'influence du mode d'activité du cerveau sur la nature des éléments instinctifs de l'esprit, nous savons qu'à une excitation modérée du cerveau correspondent les sentiments gais, expansifs, généreux, orgueilleux ; qu'à une
excitation plus vive de cet organe correspondent la propension à la violence, la colère, la fureur, ainsi que cela a lieu dans les accès de manie, dans le deuxième degré de Talcoolisme. Nous savons aussi qu'à une inactivité, à une paresse fonctionnelle du cerveau correspondent la tristesse, le découragement, la défiance, la crainte, et que ces passions tristes de la lypémanie disparaissent dans certains cas par l'excitation cérébrale au moyen du galvanisme ou de vives émotions morales. Les facultés intellectuelles étant plutôt susceptibles de manifester des différences en quantité qu'en qualité, sont peu influencées par Tactivité anomale du cerveau ; aussi voit-on des individus d'un fort mauvais caractère, n'étant inspirés que par des motifs d'action absurdes, inmioraux, irrationnels, et cela sans le sentir, être doués d'une intelligence fort remarquable.
Mes études psychologiques m'ont démontré que les éléments instinctifs avaient dans les phénomènes psychiques une part bien plus grande qu'on ne l'avait pensé jusqu'à ce jour. Sur ce point je suis allé plus avant que les psychologistes Écossais , puisque j'ai porté mon attention , non-seulement sur les fonctions des facultés morales, mais encore sur les lois qui président à leur activité. Entré ignorant, et par conséquent sans idée préconçue, dans la carrière, c'est en étudiant la nature que je suis parvenu à des résultats qui me paraissent importants pour la science. Dans mon introduction, je signalais cette ignorance comme un excellent point de départ, équivalant au doute Gartém. 34
sien. J'ai depuis rencontré la même pensée exprimée par deux savants philosophes contemporains :
« En philosophie, dit M. Paul Janet, l'ignorance est trèsfavorable à l'invention * .»
«La pensée d'un homme de bon sens, ignorant, mais qui sait ignorer, dit M. A. Lemoine, est un excellent point de départ pour des recherches philosophiques plus précises et plus profondes*.»
* Les spiriiualistes français. {Rev. des Deux-Mondes, n«du 15 mai 1868.) 2 L'aliéné devant la philosophie, la morale et la société, pag. 39.
KÉSUMÉ DE L'OUVEAGE
En terminant ce travail , j'ai pensé qu'il était convenable de présenter en abrégé les principales idées qui y sont émises, et de récapituler les matières qui y sont traitées. Lorsqu'on préconise des connaissances nouvelles qui battent en brèche des idées erronées ayant joui jusqu'alors de la confiance générale, il vaut mieux, en se répétant, pécher par excès de clarté, que courir le risque de n'avoir pas été parfaitement compris.
Le titre de psychologie naturelle que j'ai donné à mon livre se justifie à chaque page. La psychologie , c'est-àdire la science des facultés de l'esprit et de leurs manifestations diverses, ne doit pas sortir de l'étude de la nature, et c'est dans ces limites que je me suis constamment maintenu. Quoique spiritualiste,j'ai laissé de côté toutes les questions métaphysiques, puisqu'elles ne ressortissenl point du domaine de l'observation, des sciences naturelles.
Les facultés psychiques sont de deux espèces différentes : les facultés intellectuelles et les facultés morales.
Les facultés intellectuelles sont au nombre de trois : la perception, qui reçoit, au moyen des sens, la connaissance du monde extérieur; la mémoire, qui retient les connais-
sances qui arrivent à l'esprit de diverses manières. Ces deux facultés sont d'un ordre inférieur. Enfin la faculté réflecUve, la faculté de penser, de réfléchir, de suivre et d'enchaîner des idées, faculté supérieure dont Texpression la plus élevée est le raisonnement.
J'ai donné le nom de facultés instinctives aux facultfe morales, parce qu'elles manifestent spontanément, instinctivement les aspirations naturelles, les besoins de l'âme. J'ai exposé le but pour lequel chacune de ces facultés a été donnée à l'homme ; et conmie elles varient considérablement chez les différents individus appartenant à l'humanité, je les ai présentées dans les trois circonstances physiologiques suivantes : les sexes, les âges, les races. Dans cette partie de l'ouvrage, qui nous offre un spécimen de psychologie comparée, on rencontre une étude fort intéressante pour nous autres Français, non-seulement au point de vue scientifique, mais encore au point de vue pratique : l'étude de la nature instinctive des races indigènes qui peuplent le nord de l'Afrique.
La faculté morale appelée sens moral forme le sujet d'un chapitre particulier, à cause de son importance. Tandis que toutes les autres facultés instinctives nous engagent à agir par l'espérance d'un plaisir, d'une satisfaction, par un intérêt quelconque à sauvegarder; tandis que d'après ces sentiments le bien est représenté par un plaisir et le mal par une peine, le sens moral, dont la fonction est de nous faire connaître par la conscience le bien moral et le mal moral, nous engage à accomplir ce bien et à repousser ce mal, non-seulement par une satisfaction, motif égoïste, mais encore par devoir, par l'obligation ressentie
par la conscience d'accomplir le bien, malgré la peine que nous pouvons éprouver en l'accomplissant, motif moral. Cette différence qui existe entre les motifs d'action inspirés par les sentiments à satisfaction égoïste, motifs basés sur un plaisir, et les motifs d'action inspirés par le sens moral seul, motifs basés sur le devoir, sur Tobligation morale, est importante au plus haut degré. Si cette distinction a été faite par quelques philosophes, aucun d'eux n'en a tiré les conséquences que j'en ai déduites, et qui m'ont permis de résoudre la question si controversée, même de nos jours, du libre arbitre.
Les philosophes et les moralistes ont souvent parlé de raveuglementdeThommepar ses passions; mais nous ne trouvons la véritable cause de cet aveuglement que dans la psychologie naturelle. Tous l'ont attribué à tort à la violence des passions. En partant du principe suivant, établi par les lois naturelles, que rien n'a autant de puissance sur Tesprit que sa manière de sentir, que ce que lui inspirent ses éléments instinctifs, il s'ensuit que lorsque l'homme éprouve une passion, il ne peut connaître, sentir ce qu'il y a d'absurde, de faux, de pervers dans les inspirations de cette passion, que s'il éprouve en même temps les facultés morales qui en font sentir la nature absurde, fausse, perverse. Les inspirations de ces facultés morales sont le flambeau qui éclaire l'esprit à cet égard , et qui rend l'homme raisonnable vis-à-vis de ses passions. Si celui-ci n'éprouve pas ces facultés morales, soit parce qu'elles sont annihilées, étouffées par le fait de la vivacité de ses passions, soit parce que la nature, qui a créé des anomalies aussi bien dans l'ordre moral que dans l'ordre physique
et dans Tordre intellectuel, lui a refusé ces facultés morales, il ne sent point la perversité, l'irrationalité des inspirations de ces passions, il est complètement aveuglé à leur égard. Ce n'est donc pas le fait de la violence des passions qui aveugle l'homme, c'est l'absence dans son esprit de toute opposition morale aux inspirations de ses passions; et -cet aveuglement est tout à fait involontaire. L'homme ainsi aveuglé croit vraies, rationnelles et bonnes ces inspirations, parce qu'elles représentent toute sa manière actuelle de sentir, et parce que ses facultés réflectives fonctionnent exclusivement sous Tinfluence de ces mêmes inspirations. En effet, d'après une loi naturelle dont j'ai démontré l'existence, loi qui soumet l'exercice des facultés réflectives aux facultés instinctives, lorsque ces deux ordres de facultés fonctionnent simultanément , l'honmie ne pense, ne réfléchit, ne raisonne que dans le sens des sentiments qu'il éprouve ; et en réalité il ne peut pas penser conformément aux facultés morales , aux sentiments qui ne sont point présents dans son esprit. .
La raison a été représentée jusqu'à ce jour comme une faculté particulière supérieure possédée par tout être humain sain de corps , et qui a atteint un certain âge appelé l'âge de raison. Telle n'est point la manière dont elle doit être interprétée. La raison consiste, non pas dans une faculté particulière, mais dans les connaissances que rhomme a acquises au moyen de ses facultés intellectuelles et morales. Avec ces connaissances , l'honame est éclairé, il possède la raison, c'est-à-dire la vérité et la morale , les deux lumières de l'esprit. Sans ces connaissances , l'homme est dans les ténèbres , il ne possède pas
la vérité , il est plongé dans rerreur et l'ignorance; il n'a pas la connaissance de ce qu'il doit faire pour se conduire 'raisonnablement , sagement : il ne possède pas la raison. Bien qu'il soit doué des facultés qui procurent la vérité et la morale, il n'est point raisonnable si, faute de culture, ces facultés ne lui ont pas donné les connaissances qui sont de leur ressort. Avec ces facultés seules, il n'a que les moyens d'acquérir la raison , mais il ne possède pas la raison elle-même. Conjme il y a deux ordres de facultés psychiques , les facultés intellectuelles et les facultés morales, il y a deux espèces de raison, la raison intellectuelle et la raison morale. La première raison consiste dans la connaissance des choses de la nature ; elle procure à l'homme la vérité, elle le rend instruit, savant. La seconde raison consiste dans la connaissance de ce que l'homme doit faire pour se conduire convenablement , sagement , moralement ; elle fait l'honmie moral et de bon sens. Cette seconde raison , la plus nécessaire , est suffisante pour qualifier l'homme de raisonnable, elle seule le rend responsable de ses actes. Chaque faculté instinctive éclairant partiellement l'homme, il s'ensuit que la raison morale générale est composée des diverses connaissances morales réunies. Or, si une ou plusieurs facultés instinctives manquent, les connaissances qu'elles doivent donner manquant aussi , la raison , au lieu d'être entière, sera partielle ; si ces facultés instinctives sont incomplètes, imparfaites , la raison sera incomplète, relative; enfin, si ces facultés sont momentanément étouffées par quelque passion , la raison qu'elles procurent fera momentanément défaut.
Ij6 chapitre qui est consacré au libre arbitre est sans contredit le plus important de l'ouvrage , celui sur lequel tout repose, et d'où partent les conséquences pratiques les plus importantes. De tout temps on a parlé du libre arbitre : les uns en ont parlé pour l'admettre comme le seul principe de nos volontés , les autres pour en nier l'existence , et tous en ont parlé sans se rendre un compte exact de sa nature, de ce en quoi il consiste. C'est en vain que l'on chercherait une bonne définition de ce pouvoir dans les auteurs. Les plus illustres philosophes ont même renoncé à en donner une. Prenant le libre arbitre pour le pouvoir de faire ce qu'on désire , pouvoir que possède tout être qui n'est pas empêché par autrui de faire ce qu'il désire , ils ont dit que le libre arbitre se sent , mais ne se définit point. Or, dans les sciences, il n'y a que ce que Ton ne conçoit pas d'une manière claire et précise qui ne peut se définir. J'ai donc commencé par où il fallait commencer, par exposer ce qu'il faut entendre par hbre arbitre. Si cette faculté consiste à pouvoir se déterminer, à vouloir , toute volonté n'émane cependant pas du libre arbitre; et pour comprendre que le libre arbitre n'est pas le principe de toutes nos volontés , il faut remonter à la nature même des choses , c'est-à-dire aux lois naturelles auxquelles l'esprit est soumis. Lorsque nous éprouvons des désirs opposés, et qu'aucun de ces désirs n'est appuyé par le sentiment du devoir , l'observation démontre que nous voulons toujours ce qui nous plaît le plus , ce que nous désirons le plus. Serait-il possible que dans ce cas l'homme se décidât pour ce qu'il désire le moins? Non , car s'il se décidait pour ce parti, il voudrait , sans raison aucune , se faire de la peine , ce qui n'est point dans la
nature de Thomme. Et si, dans une sorte de défi, Thomme faiU, pour le gagner, ce qu'il désire le moins, c'est qu'il désire davantage gagner ce défi que faire ce qui auparavant lui plaisait le plus. Or si , dans tous les cas où la morale n'est pas intéressée et où n'intervient pas le sentiment du devoir, l'homme se décide toujours en faveur de son désir le plus grand, quand il le peut, bien entendu, il est évident que cette décision est réglée par une loi naturelle, la loi de l'intérêt, et qu'elle est voulue et prise, non par le libre arbitre , mais seulement par le désir le plus grand. Mais, que la morale soit intéressée dans les partis en présence, le sentiment du devoir intervient alors pour faire sentir que l'on doit faire le bien et repousser le mal. Dès-lors le désir le plus grand ne fixe plus naturellement la décision, parce qu'il se présente une raison , un motif pour cela. Cette raison est l'obligation ressentie par la conscience de ne pas faire le mal. Entre son désir de faire le mal et l'obligation ressentie de ne pas le faire , l'homme est réellement dans les conditions pour choisir librement, pour ne plus vouloir invariablement ce que demande son désir le plus grand; il peut choisir le mal parce qu'il le désire, et il peut choisir de ne pas l'accomplir parce qu'il en sent l'obligation : il est donc l'arbitre libre de sa décision, et il ne l'est que dans cette circonstance. Le libre arbitre n'étant appelé à décider que dans le cas où le bien moral est intéressé , que' dans le cas où intervient le sentiment du devoir, ne réside donc que dans la liberté morale, et non dans les autres libertés qui sont seulement la faculté de faire ce qu'on désire, quand on n'en est pas empêché par autrui, faculté que tous les philosophes ont prise pour le libre arbitre. Faire ce qu'on dé-
sire par la raison qu'on le désire, faire ce qu'on désire le plus par la raison qu'on le désire le plus, n'a rien de libre, puisque ni nos désirs ni leur puissance ne dépendent de nous, leur manifestation et le degré de leur force étant tout à fait indépendants de notre volonté.
Ceci établi, les conditions nécessaires à l'existence du libre arbitre se déduisent comme des conséquences nécessaires. La première condition, c'ost que l'homme possède le sens moral et par conséquent le sentiment du devoir moral. La seconde condition, c'est qu'il possède la faculté réflective et qu'il l'emploie à délibérer sur les partis entre lesquels il peut également choisir, possibilité qui n'a lieu, nous venons de le voir, que dans le cas où l'homme porté au mal par un désir est détourné de l'accomplir par le sentiment du devoir. C'est dans ce cas seulement que la faculté réflective est employée à une délibération réelle, parce que c'est seulement dans ce cas que l'homme a des motifs pour se décider soit en faveur de l'un, soit en faveur de l'autre parti. Dans toutes les circonstances où n'intervient pas le sentiment du devoir, la réflexion n'est pas employée en effet à une délibération, et par conséquent n'est point un élément de libre arbitre. Si l'on étudie ce à quoi eUe s'occupe alors, on voit que c'est : 1* à créer des motifs en faveur des divers désirs éprouvés; 2" à rechercher, en cas de doute, les désirs dont l'accomplissement promet le plus de satisfaction; 3^ à combiner les moyens de favoriser l'accomplissement de ce désir; tous actes réflectifs qui n'ont aucun rapport avec une délibération véritable entre divers partis. Cette analyse des divers actes de la réflexion avant la décision, dans le cas présent, est fort importante : elle démontre que toute réflexion, que
toute préméditation n'est pas une délibération, n'est pas un élément de libre arbitre.
Tout homme qui est doué du sentiment du devoir et qui peut délibérer sur le bien et sur le mal, pouvant librement choisir entre eux, puisqu'il a tout ce qu'il faut pour faire ce choix, possède le libre arbitre. Ce pouvoir n'est donc point une faculté primitive, comme le senties facultés intellectuelles et les facultés instinctives ; il est la conséquence de la réunion de la faculté morale la plus noble et de la faculté intellectuelle la plus élevée.
Le libre arbitre n'étant appelé par les lois naturelles à décider que dans certains cas, même chez l'homme qui possède les deux conditions nécessaires à l'existence de ce pouvoir, il doit y avoir des conditions nécessaires à son exercice. Ces conditions sont : 1** que le sentiment du devoir intervienne dans la délibération; 2** que les partis entre lesquels l'homme a à choisir représentent ses propres désirs; ou bien, si ces partis sont imposés par autrui ou par les circonstances, qu'un de ces partis ne répugne pas invinciblement à l'individu, car il n'est pas dans la nature de l'homme de pouvoir jamais choisir ce que repoussent invinciblement ses éléments instinctifs. Il choisira donc forcément l'autre parti, s'il ne peut éviter l'un ou l'autre de ces partis.
Les conditions nécessaires à l'existence et à l'exercice du libre arbitre étant solidement établies, il m'a été facile de donner une définition exacte de ce pouvoir. Voici cette définition : Le libre arbitre ou liberté morale est le pouvoir qui décide entre le bien et le mal, après une délibération éclairée par le sentiment du devoir. La question du
libre arbitre étant ainsi résolue par les lois naturelles, par la méthode scientifique, on ne peut plus élever de doute sur Texistence de ce pouvoir; mais on est également obligé d'admettre que ce pouvoir n'existe et n'entrp en exercice que conditionnellement, et que ce n'est pas lui qui préside à toutes les décisions de Thonmie. Lorsque la volonté n'est pas son expression, c'est le désir qui la dicte. Or une décision dictée par un désir n'a rien de libre, puisque le désir est la manifestation naturelle du besoin de satisfaction inhérent à tout élément instinctif que donne la nature et que Ton subit involontairement.
Après avoir donné un aperçu sur les fonctions du système nerveux, j'ai traité des actes automatiques, c'est-àdire des actes accomplis par la puissance des centres nerveux automatiques, avec ou sans la participation du moi, de l'esprit; j'ai exposé les phénomènes physiologiques et psychiques du sonameil et de l'anesthésie. Cette étude, intéressante autant pour le physiologiste que pour le psychologue, sert d'introduction à une explication du somnambulisme, de l'extase et de la léthargie, explication uniquement basée sur les données les plus positives de la physiologie du système nerveux.
Une immense lacune existait en psychologie ; cette lacune vient d'être comblée. Si les philosophes se sont occupés des manifestations normales de l'esprit, ils ont à peu près laissé de côté ses manifestations anomales. S'ils ont porté leur attention sur l'homme raisonnable, ils ont négligé l'étude de l'homme déraisonnable, atteint de folie.
Quelques-uns ont bien cherché à expliquer en quoi consiste, au point de vue psychique, la folie chez le malade, mais ils n'y ont pas réussi, et cette question encore pendante me paraît avoir été complètement résolue dans cet ouvrage. Aucun physiologiste ne s'est occupé de la folie chez Thomme en santé. Si la raison a un caractère psychologique défini, il doit en être de même de la folie, et c'est ce que j'ai démontré. La raison étant le flambeau qui éclaire l'esprit, la folie est l'aveuglement involontaire de l'esprit par les passions qui inspirent des idées fausses, absurdes, inunorales, aveuglement causé par l'absence de toute opposition de la part des sentiments rationnels, moraux , contre ces idées. Ces idées irrationnelles sont l'objet de la folie; mais ce qui constitue réellement la folie, c'est l'absence d'opposition morale, de raison, de lumière éclairant l'esprit, absence qui produit l'aveuglement de celui-ci.
Après avoir traité des hallucinations et après avoir donné une explication physiologique de ce phénomène psychosensoriel, j'ai exposé les caractères psychiques des diverses formes de la folie pathologique, de la mbnomanie ou folie instinctive et raisonnante, de la manie, de la démence et de l'idiotie. J'ai étudié également au point de vue psychologique les épileptiques et les hystériques.
Vient ensuite la partie la plus intéressante de l'ouvrage, et la plus importante par son développement, celle qui traite de l'état psychique des criminels. Une étude longue et consciencieuse, faite dans les comptes-rendus des procès criminels donnés par la Gazette des tribimcmx, depuis 1825 jusqu'à nos jours, m'a démontré que les grands malfai-
leurs sont dépourvus des nobles sentiments deThunianité. et surtout du sens moral, faculté qui est le principe de la raison morale supérieure, de la conscience morale et du libre arbitre. Privé du sentiment du devoir et du libre arbitre, le criminel, soumis à la loi de l'intérêt, ne décide ses actes que par ses désirs les plus grands, désirs qui sont la manifestation involontaire des éléments instinctifs pervers qu'il a reçus de la nature. Or lorsque, poussé par ses désirs pervers, il désire plus faire le mal que ne pas le commettre d'après les inspirations de ses sentiment d'intérêt bien entendu, il commet inévitablement ce mal. Si , dépourvu de sens moral , le criminel est dépourvu de libre arbitre et se décide inévitablement par son désir ,1e plus grand, il s'ensuit qu'il n'est pas moralement responsable de ses actes odieux ; cette conséquence est rigoureuse. Le point important était donc de prouver que le criminel est réellement dépourvu de sens moral. C'est ce que j'ai &it dans l'étude clinique d'un grand nombre de criminels. Cette étude , qui présente l'analyse de l'état psychique de plusieurs malfaiteurs de renom, doit être considérée seulement comme un guide dans l'étude des criminels. En continuant cette étude dans les comptesrendus des procès de cour d'assises publiés journellement, chacun pourra se convaincre que tous les grands criminels sont totalement dépourvus de sens moral. Cette anomalie psychique se prouve : f* par l'absence de réprobation morale avant le crime ; 2** par l'absence de remords après. J'ai eu soin de faire comprendre qu'il ne faut pas confondre les regrets égoïstes que fait éprouver le froissement des sentiments d'intérêt bien entendu, regrets que manifestent les criminels qui sont menacés des châtiments
et surtout du dernier supplice, avec le remords, avec le froissement du sens moral après un acte que réprouve ce sentiment. Deux caractères psychiques se rencontrent constamment chez les grands criminels : la perversité qui donne Tidée et le désir du crime, et Tinsensibilité morale, c'est-à-dire Tabsence du sens moral ainsi que d'autres sentiments moraux élevés. Ces deux conditions sont nécessaires pour commettre le crime. En effet, pour que cet acte odieux, repoussant, soit possible, il faut non-seulement avoir le désir de le commettre, mais il faut encore ne pas le réprouver par la conscience; c'est cette dernière condition, l'insensibilité morale, qui fait le criminel et qui le rend moralement irresponsable.
Cette suite d'idées ne s'est point présentée à mon esprit dans l'ordre précédent; je n'ai point cherché d'abord en quoi consistent la raison et le libre arbitre, pour savoir ensuite si les criminels en étaient doués. C'est par une marche inverse, et qui prouve bien l'absence de toute idée préconçue de ma part, que je suis arrivé à ces découvertes psychologiques. En lisant les comptes-rendus des procès de cour d'assises, j'ai été frappé de l'insensibilité morale manifestée par tous les grands criminels. Cette anomalie instinctive étant constante chez eux, j'ai jugé qu'elle était une condition essentielle pour pouvoir commettre les grands crimes ; et en réalité tout homme doué de conscience morale sent que ces actes monstrueux lui sont impossibles. J'ai été alors amené à étudier quelle pouvait être l'influence de l'insensibilité morale sur la raison et sur le libre arbitre ; et ayant reconnu que le sens moral était le principe, l'élément . essentiel de ces deux pouvoirs, j'ai été obligé de conclure que l'insensibilité
morale privait rhomme de la raison morale , du libre arbitre, et rendait le criminel aussi responsable de ses méfaits que l'aliéné malade.
Devant la grave anomalie morale dont les grands criminels sont affectés, ce ne sont plus des punitions qui leur conviennent, mais un traitement moral. Après avoir fait la critique des divers châtiments auxquels les criminels ont été soumis jusqu'à ce jour, châtiments qui n'ont aucune action préventive et qui aggravent le mal moral de ces êtres moralement incomplets, j'ai tracé les bases d'un traitement moral ; je n'ai donc pas détruit sans reconstruire sur de meilleures assises. Tous les moyens que j'ai proposés, moyens essentiellement rationnels et demandés par la psychologie naturelle ou scientifique , ont été déjà sanctionnés par l'expérience. Ces moyens ont été employés chez les enfants et partiellement chez les adultes , et les heureux résultats qu'on en a obtenus sont on ne peut plus incontestables. J'ai prouvé que je n'étais point un utqpiste aveuglé par une belle passion en faveur des criminels. Deux buts ont été constamment présents à ma pensée dans le traitement que je propose : soustraire des idiots en moralité à des châtiments cruels qui rendent pires ces malheureux; les améliorer autant que faire se peut, pour ne les rendre à la société que capables de se bien conduire et de ne plus la troubler; sauvegarder les intérêts de la société, gravement compromis par le traitement absurde et dangereux que l'on a fait subir jusqu'à ce jour aux criminels.
Considérer les criminels comme moralement fous, et par conséquent irresponsables des actes monstrueux qu'ils commettent, n'est point une idée nouvelle ; mais ce qui
est tout à fait nouveau, c'est d'avoir établi les caractères psychologiques de la raison et de la folie, du libre arbitre et de resclavage de Tesprit par les passions; c'est d'avoir fourni la preuve que les criminels ne possèdent ni la raison morale, ni le libre arbitre, et qu'ils sont esclaves involontaires de leurs désirs immoraux lorsque ces désirs ont plus de puissance sur leur esprit que les inspirations de leurs sentiments d'intérêt bien eatendu; enfin, c'est d'avoir démontré scientifiquement que les criminels appartiennent à la psychologie anomale. Ce n'est donc qu'avec des arguments également scientifiques que mes contradicteurs devront me combattre. Des objections puisées à toute autre source seraient de nulle valeur dans un débat qui ne doit être vidé que sur le terrain de la science.
N'est-il pas consolant, pour l'honneur de l'humanité, de posséder la preuve que les lois morales ne sont gravement violées, par le crime, que par des individus qui ne possèdent pas ces lois dans leur conscience, et de savoir que ce sont seulement des actes d'une perversité secondaire et ne répugnant pas invinciblement à la conscience morale, qui peuvent être voulus par le libre arbitre ?
Les connaissances psychologiques nouvelles émises dans cet ouvrage ne portent aucune atteinte aux principes éternels de la morale et de la justice, que Dieu amis dans nos cœurs. Aux individus privés de la raison et du libre arbitre, il faut, d'après ces principes, un traitement moral, et non des punitions. Aux individus doués de raison et de libre arbitre, et qui ont commis librement des fautes, il faut, d'après ces mêmes principes, des punitions, m. 35
même malgré le regret sinoére que ces individus éprouvent de leurs fautes , car ces punitions sont méritées ; et c'est ce que je demande. Les progrès de la psychologie donnent donc un nouvel appui à ces principes de morale et de justice, et surtout ils permettent d'en faire une application meilleure et plus éclairée.
La psychologie élevée au rang des sciences naturelles, basée sur les lois auxquelles Tesprit humain est soumis, devient une source de préceptes essentiellement pratiques. Ces préceptes, ainsi que je Tai démontré dans le cours de cet ouvrage, sont des plus utiles , des plus importants et des plus nombreux.