‹ Psychoses et affections nerveusesChapitre 14 sur 68 · GO · texte numérisé non relu

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SUR UN CAS d’i-IYPERMNÉSIE

savoir l’accroissement remarquable de la faculté de représentation mentale.

Chez eux aussi, pour la même raison, on trouve cette hypermnésie, qui est l’un des traits les plus curieux du cas qui nous occupe. Si vous interrogez une somnambule sur son passé, vous serez tout étonnés de la voir vous conter une foule de détails dont, à l’état de veille, elle n’agardé aucun souvenir. C’est qu’au fond de son cerveau, comme au fond du cerveau de chacun de nous, sont déposées, dans le subconscient, une foule d’images, c’est-à-dire de souvenirs qui restent là latents, assez profondément enfouis pour qu’il nous soit difficile, à l’état normal, de les évoquer en les ravivant. Mais si, dans le somnambulisme, l’évocation des images devient, comme les faits le prouvent, plus prompte et plus facile, ces souvenirs enfouis se ravivent aisément pour disparaître à nouveau après le réveil.

Eh bien ! notre homme est comparable à une somnambule, au moins au point de vue de la faculté d’évocation des images et du souvenir. C’est, si je puis dire, un somnambule éveillé. Cette comparaison, que je crois exacte, n’a d’autre but que de vous montrer l’analogie qui rapproche de certains autres états psychiques, aujourd’hui bien connus, l’état mental, au premier abord étrange, du malade qui nous occupe.

Mais poursuivons l’histoire de cet homme. Je viens de vous le montrer pourvu d’aptitudes peu communes, ayant une mémoire plus facile et plus vive, une faculté de représentation mentale anormalement développée. Bien que ces aptitudes se soient manifestées de façon tout acciden-

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telle et à une période déjà avancée delà vie, elles pourraient vous sembler constituer plutôt un avantage qu’une infériorité. Et à vrai dire, le malade apparaît, au premier abord, moins comme déchu pathologiquement que comme exceptionnellement bien doué.

Cependant nous sommes ici, j’espère vous le montrer, en présence d’un cas nettement morbide. A -priori il faut se défier lorsqu’on observe, chez un sujet, le développement vraiment anormal de certaines facultés, notamment de la faculté de représentation mentale. Le sujet bien souvent côtoie l’aliénation et ne demande qu’à y verser. Je me contenterai de vous citer, comme preuve, le cas curieux et bien connu d’un peintre, dont Wigan a rapporté l’histoire. Cet homme possédait au plus haut degré la faculté de raviver ses sensations visuelles. « Lorsqu’un modèle se présentait, racontait-il, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps ses traits sur la toile. Je n’avais pas besoin d’une plus longue séance. J’enlevais la toile et je passais aune autre personne. Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais l’homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, où je l’apercevais aussi distinctement que s’il y eût été en réalité, et je puis même ajouter avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps à autre la figure imaginaire et je me mettais à peindre; je suspendais mon travail pour examiner la pose, absolument comme si l’original eût été devant moi ; toutes les fois queje jetais les yeux sur la chaise, je voyais l’homme. » Or, ce peintre, si merveilleusement doué au point de vue de la représentation mentale visuelle, finit par verser dans la folie.

Est-ce là le sort qui attend notre malade? Je n’oserais le dire. Mais ce queje puis affirmer, c’est que celui-ci a côtoyé déjà de fort près l’aliénation mentale. Il y a un épisode de

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son histoire que j’ai à dessein négligé de vous indiquer, el qui va vous en donner la preuve.

Avant que les troubles de l’ouïe aient, chez cet homme, revêtu la forme qu’ils ont actuellement, ils ont consisté tout d’abord en de véritables hallucinations. En 1887, en effet, lorsque j’ai eu l’occasion d’observer ce malade à l’hôpital Broussais, il se plaignait d’entendre des voix (la voix de son oncle ou la voix de sa femme), qui tantôt l’exhortaient, tantôt le menaçaient. J’extrais, de l’observation recueillie à cette époque, le passage suivant, qui vous donnera une idée assez précise des hallucinations qui tourmentaient alors le malade :

« Les voix que j’entends, disait celui-ci, sont toujours celles de mon oncle et de ma femme. Pendant le jour, elles me suivent pas à pas, quelquefois deux heures de suite et me répètent ce que je dis, ce que je fais, ce que je pense, ce que je regarde. La nuit, j’entends ces mêmes voix qui, par moments, me font de la morale en me témoignant de l’intérêt et deviennent moqueuses aussitôt après. Un jour, je travaillais, rue Saint-Marc, à l’expédition de manuscrits d’auteurs dramatiques, et, le travail pressant, je passais, en moyenne, trois nuits par semaine. Vers dix heures, je fus pris de tremblements nerveux; quelques instants après j’eus des bourdonnements d’oreilles, ensuite j’entendis des voix qui, de confuses au commencement, devinrent très distinctes vers onze heures. Elles médisaient: « Va prévenir ton oncle que l’amant de ta femme, avec ses compatriotes italiens, cherche à te faire un mauvais parti ; » puis: « Va trouver ton oncle qui t’attend..., va trouver ton oncle, va trouver ton oncle. » Vers minuit, ne pouvant résister à cet ordre, je me décidai à obéir. J’eus d’abord peur de sortir de la chambre, ensuite je craignis qu’il n’y eût quelqu’un d’embusqué dans les escaliers. Dans la rue, même

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crainte, particulièrement à chaque détour et surtout en traversant la place de l’Opéra. Ce n’est que dans la rue de la Paix où j’allais, que mes frayeurs commencèrent à disparaître. En arrivant chez mon oncle, qui n’y était pas, et sur la demande que me fit ma tante sur ce qui m’amenait à cette heure, je me rendis immédiatement compte que je venais d’agir sous l’influence d’une hallucination. Je restai deux heures à causer avec ma tante de choses et d’autres. A deux heures du matin, je revins rue Saint-Marc continuer mon travail... Deux ou trois jours avant mon entrée à l’hôpital, vers deux heures du matin, j’eus un accès de fièvre qui débuta par de grands frissonnements, suivis de bâillements continuels et de crampes dans les jambes. Quelques instants après, j’eus des bourdonnements dans les oreilles et j’entendis, environ une demi-heure plus tard, les voix qui commencèrent à me persécuter, en me disant: « Lève-toi, lève-toi, jette-toi par la fenêtre. » Malgré mes réponses négatives, je fus obligé de me lever. Une grande frayeur s’était emparée de moi. Je sortis me promener à trois heures du matin. Dans la rue, à chaque voilure de maraîcher que je rencontrais, j’entendais: « Fais-toi écraser, fais-toi écraser. » Je répondais : « Non. » El je me rappelle que, pour braver ces voix, je traversais l’encombrement des voitures en rasant la tête des chevaux ou les roues. Je dirigeai mes pas du côté de la Seine. Au pont Henri IV, j’entendis alors : « Il va se jeter à la Seine, il va se jeter à la Seine. » Je répondis: « Non, » et je fis comme pour les voitures, c’est-à-dire que je m’approchai le plus possible du fleuve, tout en répondant: « Vous voyez bien que vous ne me ferez pas jeter à l’eau. » Ensuite, j’entendis : « Tu es malade, lu es fou, va-f’en à la Préfecture, le médecin de service te dira ce que tu as. » Après bien des hésitations, vers les cinq heures du matin, je me rendis, en etfct, au

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commissariat attaché à la Préfecture ; là, il me fut répondu que je devais m’adresserai! commissaire de police de mon quartier. En sortant de la Préfecture j’étais plus calme et je pus encore me rendre compte de tout ce que j’avais dit et fait. »

En comparant l’état passé à l’état présent, il vous sera facile de vous convaincre que les symptômes actuels sont une atténuation de ceux qui existaient naguère : naguère, vous venez de le voir, le malade entendait des voix autres que la sienne , et ces voix l’exhortaient ou le menaçaient; aujourd’hui, il n’entend plus que sa propre -coix , et celle-ci se borne à formuler sa pensée. Le rapprochement de l’état passé et de l’état présent vous laisse entrevoir, comme je vous l’ai fait pressentir, que notre homme, en dépit des apparences, est Lien un malade. S’il ne présente actuellement d’autre phénomène qu’une vivacité exagérée de ses images cérébrales, particulièrement des images auditives, il est très évident qu’il est à deux pas de l'hallucination vraie et que, demain comme hier, il pourra présenter des hallucinations auditives.

Mais ce n’est pas tout d’avoir envisagé par le menu les divers troubles présentés par le malade. Nous ne devons pas nous arrêter à un diagnostic symptomatique; il faut aller plus loin et rechercher la raison de ces troubles, il faut, en d’autres termes, essayer de formuler un diagnostic nosologique.

En tenant compte à la fois du passé et du présent du malade, de ses hallucinations antérieures comme de son hypermnésie actuelle, nous avons à nous demander à quel groupe morbide il convient de rattacher le cas actuel.

Parmi les affections mentales qui s’accompagnent d’hallucinations auditives, il en est une dans le tableau symptomatique de laquelle ces hallucinations tiennent une place

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importante, c’est le délire des persécutions ou, particulièrement, cette variété de délire des persécutions que je vous ai récemment décrite sous le nom de délire de persécution à évolution systématique. Mais il ne saurait être ici question de celte entité morbide. Parmi les raisons nombreuses que je pourrais invoquer pour l’éliminer, il me suffira de vous rappeler que notre malade n’a jamais été un persécuté au sens propre du mot, même au temps où les hallucinations étaient le plus accusées et le plus vives. Le persécuté croit à la réalité des voix qu’il entend, il déduit logiquement son délire de la croyance à ces voix; dans le cas actuel, la situation est tout autre : nous avons affaire à un individu qui ne s’est jamais illusionné sur la nature de ses fausses sensations, et qui, s’il a souffert, ne s’est jamais tenu pour un persécuté. Ça été un halluciné, mais un halluciné toujours conscient.

À côté de la psychose systématique, dont les causes et la raison d’être ne nous sont pas parfaitement connues, il faut placer, parmi les affections susceptibles de déterminer des hallucinations, les intoxications, particulièrement Y intoxication alcoolique .

Convient-il donc d’incriminer ici l’alcoolisme?

L'absence d’hallucinations de la vue, qui sont celles que 1 alcool détermine le plus communément, n’est pas une raison suffisante, je l’avoue, pour éliminer l’éthylisme. On a vu, dans maintes observations d’alcoolisme cérébral, les hallucinations auditives sans hallucinations visuelles. Je n’en veux pour preuve que cette observation de M. Mesnet, qu’a rapportée M. Bail; je vous la cite parce qu’elle présente avec la notre de frappantes analogies ; « J’ai vu, dit M. Bail, dans le service de mon ami le Dr Mesnet, un alcoolique héréditaire, âgé d’environ cinquante ans, chez qui les hallucinations étaient exclusivement auditives;

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jamais il n’avait présenté d’hallucinations de la vue ni des autres sens; il appréciait parfaitement la nature de ces fausses perceptions : il ne croyait point à leur réalité ; elles exerçaient cependant un empire irrésistible sur lui. Lorsqu’au milieu de la rue il s’entendait appeler par son nom, il se retournait presque toujours; lorsque les voix lui intimaient un commandement, il obéissait presque invariablement. Un jour, passant sur les quais, il entend une voix qui lui commande de jeter dans la Seine les deux pièces de 5 francs qu’il avait dans sa poche ; il obéit machinalement, et à peine l’avait-il fait, qu’il aurait voulu se jeter lui-même à l’eau ; car. disait-il, nous n’avions pas en ce moment 20 francs à la maison. »

Mais à supposer, ce qui n’est peut-être pas suffisamment établi, que l’alcool ait été la cause unique des phénomènes hallucinatoires dans le cas qui précède, je ne pense pas, en dépit de l’analogie symptomatique que le nôtre présente avec celui-ci, qu’il faille mettre sur le compte de l’intoxication éthylique seule les troubles constatés. Je ne méconnais pas que notre malade ait fait naguère de réels excès de boisson, mais, depuis quelque temps, il paraît réellement s’être rangé. N’ajoutons, si vous le voulez, aucune foi aux renseignements que le patient nous fournit, il n’en restera pas moins établi qu’actuellement aucun symptôme d’éthylisme chronique, gastrique ou nerveux (en dehors, bien entendu, des hallucinations dont l’origine est en question), n’existe chez cet homme. Aussi, sans vouloir insister, suisje porté à penser que, si l’alcool a pu jouer un rôle dans la détermination des accidents auxquels nous avons affaire, ce rôle a été purement celui d’une cause occasionnelle.

J’en dirai tout autant du tabac dont le malade abcaucoup abusé et dont il fait encore un usage immodéré. L’influence de la nicotine sur le système nerveux central est encore

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fort mal connue, et je 11e sache pas qu’on lui ait jamais légitimement attribué des troubles analogues à ceux qui nous occupent.

Je crois qu’il faut chercher ailleurs que dans une intoxication, quelle qu’elle soit, la cause primordiale de ces troubles. Or, l’interrogatoire de ce malade nous apprend qu’il est né dans des conditions défectueuses; que sa mère, pendant sa grossesse, fut atteinte d’une affection nerveuse, mal caractérisée, mais assez sérieuse pour nécessiter un traitement prolongé; que lui-même a mené sa vie comme le font les irréguliers et les fantasques. En faut-il davantage pour que nous soyions en droit de voir en cet homme un de ces nombreux prédestinés aux troubles nerveux ou mentaux, chez lesquels la moindre cause occasionnelle, intoxication ou autre, suffit à provoquer l’éclosion des troubles psychiques les plus variés quant à leur forme clinique.

Je pense donc, Messieurs, qu’il 11e faut voir, dans cet ancien halluciné, qu’un prédisposé à la folie, chez lequel vraisemblablement les excès de divers ordres auxquels il s’est livré, excès d’alcool et de tabac notamment, ont favorisé 1 éclosion des troubles que j’ai constatés naguère, et auxquels s’est substitué l’état mental dont nous venons de faire l’analyse '.

Depuis que cette leçon a été faite, nous avons eu l’occasion de revoir le malade et de suivre les modifications qui sont survenues dans son état. Les hallucinations auditives ont reparu et persisté avec des alternatives d’intensité plus ‘Ou moins grande : niais il est intéressant de noter que F... a fini par y ajouter foi, et, d’halluciné conscient, il est devenu (par intermittences) un véritable délirant persécuté.—Ajoutons qu’il présente actuellement des signes très nets de tabes, ce -qui vient à l'appui de l’opinion que nous avions émise sur la vulnérabilité congénitale de son système nerveux.

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