‹ Psychoses et affections nerveusesChapitre 3 sur 68 · LA PATHOLOGIE MENTALE SON DOMAINE, SA MÉTHODE ET SES VISÉES · texte numérisé non relu

LA PATHOLOGIE MENTALE SON DOMAINE, SA MÉTHODE ET SES VISÉES

Sommaire. — La pathologie mentale est une science de faits. — Elle sc développe parallèlement à la psychologie, mais ne lui est pas subordonnée. — L’analyse minutieuse des troubles mentaux est la condition première du diagnostic en psychiatrie ; elle n’en est pas la condition suffisante. — Nécessité de l’exploration des différentes fonctions organiques et importance dans certains cas des troubles dits somatiques. — Rôle de l’anatomie pathologique et de la pathogénie. — Importance actuelle de la notion d’évolution des troubles dans le classement des types morbides.

En reprenant aujourd’hui 1 la série des leçons cliniques que nous avons inaugurées au mois de mai dernier, j’ai l’intention de rester fidèle à la méthode que je vous ai exposée et que j’ai suivie l’an passé. Cette méthode, qui, si je ne m’abuse, est bien celle qui convient à tout enseignement clinique, consiste, vous vous le rappelez, à se placer toujours en face de la réalité concrète, c’est-à-dire du malade, à professer, passez-moi le mot, à l’égard des espèces nosologiques admises, une sorte de défiance préconçue et à n’admettre ces dernières qu’au tant que les faits particuliers

1 Leçon faite à l’Asile Clinique le 13 novembre 1892, et publiée iu Revue scientifique, 31 décembre 1892.

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en établissent la légitimité. Mais il me parait utile, au début du cours de cette année, et avant d'aborder l’étude des cas spéciaux, de vous présenter quelques considérations d’ensemble sur la pathologie mentale envisagée en général, sur l’étendue de son domaine, sur la nature des investigations auxquelles nous aurons à nous livrer, enfin sur les désidérata qui sollicitent des recherches nouvelles.

C’est presque une superfluité, au moins aujourd’hui, de rappeler que la pathologie mentale a pour but, comme l’a dit très bien Griesinger, « d’étudier les maladies mentales, d’apprendre à les reconnaître et à les guérir ». Elle doit être envisagée comme une science naturelle, au même titre que les autres branches de la pathologie. Aussi faut-il s’attacher à bannir de son domaine les préoccupations superflues de la métaphysique. Il fut un temps, qui n’est pas encore bien loin, où une dissertation sur les rapports de l’esprit et du corps était considérée comme l’introduction obligée à l’étude des maladies psychiques. Aujourd’hui, toute discussion sur un pareil thème serait légitimement tenue pour un inutile hors-d’œuvre ; nous avons mieux à faire qu’à nous attarder à ces spéculations aussi stériles que vaines. La psychiatrie est, comme toute autre, une science de faits, qui présente à étudier des symptômes diversement groupés, subjectifs ou objectifs, dont il y a lieu de rechercher la valeur diagnostique , la physiologie pathologique, la pathogénie, la signification -pronostique . Ainsi réduites, ses visées pourront à quelques-uns sembler bien terre à terre; mais, comme la psychologie, qui a avec elle plus d’un point de contact, c’est en restreignant volontairement son champ d’étude qu’elle a marché d’un pas plus assuré et plus rapide.

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La préoccupation qui sc présente tout naturellement la première à l’esprit lorsqu’on est en face d’une maladie mentale, c’est d’analyser et de définir les perturbations psychiques qui la caractérisent. Une maladie mentale, en effet, est constituée avant tout par un trouble mental , et l’étude de ce trouble est la tâche qui s’impose en premier lieu au clinicien.

11 semblerait que, dans cette étude, on ne puisse trouver de meilleur guide que la psychologie normale. En bonne logique, en effet, la psychologie pathologique procède de la psychologie physiologique : et pourtant cette dernière n’a été jusqu’à présent que d’un maigre secours aux aliénistes. Ceux qui ont voulu la prendre pour hase de leurs classifications ou de leurs recherches n’ont abouti qu’à des constructions artificielles. C’est que la psychologie n’est pas, tant s’en faut, une science faite. Comme le dit justement M. Ribot1, qu’on ne saurait accuser pourtant de la dénigrer, « elle est encore à l’état d’enfance. Tout en reconnaissant, ce qui est juste, que les anciens psychologues ont rendu des services, établi définitivement quelques points, montré dans l’analyse une pénétration et une délicatesse difficiles à surpasser, on se refuse à voir en tout cela mieux que des essais. » Dès lors, vous comprendrez qu’il ne soit pas possible de faire grand fonds en pathologie sur une science aussi rudimentaire. Sans doute l’étude des troubles mentaux est trop étroitement liée à celle des phénomènes psychiques normaux pour qu’on puisse détacher 1 une de l’autre ; mais, en réalité, les données psychologiques que la psychiatrie appelle à son aide ont été l’œuvre moins des psychologues que des psychiatres euxmêmes. C’est l’observation des faits morbides qui a conduit

lUuor, La Psychologie cille mande contemporaine. F. Alcan, 1892.

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les aliénistes à adopter, pour les besoins de la clinique, un certain groupement des opérations cérébrales dont la lésion révèle et affirme l’existence avec non moins de netteté que l’observation intérieure, seule en usage chez les psychologues du milieu du siècle. Ne vous méprenez pas sur ma pensée : je suis loin de nier que les éludes de psychologie pure ne puissent, à un moment donné, apporter un utile concours à la psychiatrie, mais on ne saurait méconnaître que la psychiatrie soit appelée pour sa part à seconder dans une large mesure les progrès de la psychologie objective ; en fait, ces deux sciences sont destinées à se prêter une aide réciproque. Admettre que l’aliéniste puisse se désintéresser de la seconde équivaudrait à reconnaître au médecin le droit de rester étranger aux choses de la physiologie. Quoi qu’il en soit, il n’est pas plus possible à l’heure actuelle de faire reposer l’analyse des troubles mentaux sur une psychologie encore imparfaite, qu’il ne l’eût été, il y a cinquante ans (on pourrait dire qu’il ne l’est aujourd’hui) de déduire la connaissance des troubles créés par les affections du foie ou du rein de la physiologie de ces organes. Voilà pourquoi, je le répète, la seule méthode qui puisse, en aliénation mentale, conduire à des résultats précis est la méthode d 'observation médicale. C’est celle qu’on t suivie Pinel et Ksquirol, dont, il faut le dire, la psychologie était assez pauvre ; et c’est grâce à elle que ces maîtres ont pu jeter les fondements de nos connaissances actuelles. Au moyen de cette méthode nous avons appris que les troubles mentaux consistent tantôt en une perversion des sentiments en vertu de laquelle l’individu, comme dans la mélancolie par exemple, est dominé par une impression de vive souffrance intérieure, tantôt en des troubles dits psycho-sensoriels, illusions et hallucinations, tantôt en un affaiblissement de l’aptitude que

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possède le cerveau normal d’interpréter les sensations, d associer les idées, de conserveries souvenirs, tantôt en une exagération ou en une perturbation de ces mêmes opérations qui donne naissance aux diverses variétés de délire et de conceptions délirantes, tantôt enfin en des perversions de la tendance à se déterminer et à vouloir. On est ainsi conduit à étudier chez l’aliéné les troubles du sentiment, ceux de X intelligence et de la volonté d’où dérivent les idées erronées sur la personnalité, les attitudes et les expressions de physionomie anormales, les tendances et les actes morbides.

Notre psychologie, je me hâte de le dire, est tout empirique et encore bien sommaire. Elle suffit tout juste, mais elle suffit à nous permettre de classer les troubles mentaux que l’observation clinique nous révèle. En attendant qu’on soit arrivé à la parfaire, nos préoccupations doivent viser moins à préciser le mécanisme psychologique des divers désordres psychiques qu’à en déterminer soigneusement les caractères cliniques. Au reste, le second œuvre est appelé à faciliter le premier ; grâce à lui, l’on arrive à mieux déterminer la valeur séméiologique des symptômes et à établir l’ordre de subordination qui les relie les uns aux autres.

Quelques exemples m’aideront à vous faire comprendre l’utilité qu’il y a à pousser aussi loin que possible l’analyse des diverses manifestations et à ne pas se contenter de constatations superficielles. Les apparences, en pathologie mentale, sont souvent trompeuses, et elles peuvent faire croire à des identités de symptomatologie là où il y a, en réalité, des différences profondes.

Les deux malades que voici sont tous les deux des hallucinés. Ils sont en relation incessante avec des ennemis imaginaires qui les invectivent et les tourmentent. A pre-

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mière vue, on pourrait penser que le symptôme dominant, c’est-à-dire V hallucination, est, chez le second malade, ce qu'il est chez le premier. Or, l’observation attentive montre que celte assimilation n’est pourtant pas légitime en dépil de ce qu’on pourrait croire. Le premier malade entend bien réellement des mots, il les perçoit à l’oreille, sous forme d’impressions auditives semblant venir du dehors; le second n’entend les mots qu’en apparence; en fait, il les prononce lui-même en dedans ; le résultat est le même chez les deux, en ce sens que tous les deux se croient en relation constante avec des personnages de convention; mais, tandis que le premier a des hallucinations auditives , le second a des hallucinations motrices (hallucinations psychiques de Baillarger) (hallucinations psycho-molrices de M. Séglas). Chez l’un, l’éréthisme porte sur le centre percepteur des impressions auditives des mots, chez l’autre sur le centre des images et des impulsions motrices. Voilà une distinction très intéressante au point de vue de la physiologie pathologique, qu’a permis de faire une analyse minutieuse de symptômes au premier abord identiques.

Un autre exemple : les deux malades que je vous présente sont, l’un et l’autre, affectés de délire de persécution, en ce sens qu’ils se plaignent d’être, de la part des personnes qui les entourent, l’objet de taquineries fréquentes : on se moque d’eux, on fait des gestes sur leur passage. Ils sont tous les deux très affligés d’être ainsi en bulle aux quolibets et aux appréciations malveillantes de leur entourage. A n’envisager que l'idée de persécution, il n’y a pas, au premier aspect, de différence entre le premier et le second sujet. Cependant, si l’on pénètre plus au fond de l’état mental, si l'on analyse les idées de persécution présentées par chaque malade, pour en bien saisir les carac-

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tères, ou voit que ces deux persécutés sont aussi différents que possible l’un de l’autre. Le premier est une victime innocente : si on le tourmente, c’est par malveillance pure, et il proteste avec énergie et hauteur contre les procédés de ses ennemis. Le second est, au contraire, un timide et un résigné; il souffre sans doute des propos injurieux qu’on tient sur lui, mais, avant d’accuser les autres, il commence par s’accuser lui-même : ses ennemis sont des malveillants sans doute, mais c’est lui qui a fourni le prétexte à cette malveillance. La signification clinique de ces deux ordres d’idées de persécution est très différente; j’aurai un jour l’occasion de vous le montrer.

D’ailleurs, l’étude attentive des symptômes ne permet pas seulement d’en mieux préciser la valeur séméiologique ; elle nous sert aussi à établir, ce qui en pathologie mentale a une grande importance, l'ordre de subordination des phénomènes mentaux les uns à l’égard des autres. C’est ainsi qu’en pénétrant par une analyse psychologique plus intime au-dessous des conceptions délirantes des mélancoliques, on a pu se convaincre que ces conceptions ne sont après tout que le revêtement accessoire d’un trouble cénesthésique plus profond, qui est dans l’histoire clinique de la lypémanie le phénomène fondamental. Ce trouble cénesthésique, sensation consciente ou inconsciente de malaise, d’impuissance, de douleur vague intérieure, paraît être d’ailleurs à l’origine de beaucoup de délires, peut-être de tous, si bien que, dans la folie, — c’est encore l’analyse psycho-pathologique qui l’a montré, — les troubles intellectuels plus apparents et plus bruyants ont moins d’importance que celui des émotions. Comme l’a écrit Falret, « la lésion que l’on "doit surtout étudier avec soin dans les maladies mentales, c’est celle de la partie affective de notre être, la lésion des sentiments et des penchants ». Aussi

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pourrait-on dire, sans soutenir précisément un paradoxe, que la folie est moins une maladie de l’intelligence que de la sensibilité.

Bien que l’élude des troubles mentaux doive sans conteste (soutenir le contraire serait un non-sens) tenir la première place en psychiatrie, elle n’est pas, elle ne doit pas être le seul objectif du clinicien. Si l’on s’y bornait, on pourrait faire une séméiologie parfaite des délires, on ne ferait pas la pathologie des vésanies : l’aliénation mentale ne saurait être réduite au rôle d’une psychologie morbide.

Les troubles cérébraux, en effet, s’accompagnent souvent d’autres désordres organiques qu’il est important de rechercher. Ces désordres tiennent à plusieurs causes : tantôt ils se sont développés sous l’influence de la cause même qui a produit la folie ; c’est ce qui a lieu, par exemple, dans l’alcoolisme, où la dyspepsie, les troubles hépatiques peuvent, quoique ce ne soit pas habituel, accompagner les troubles mentaux.

D’autres fois l’on relève l’existence de lésions viscérales qui ne sont pas sans avoir joué un certain rôle dans la genèse des délires: c’est le cas de certaines altérations du rein, du foie ou du cœur, par exemple. L’importance de ces lésions a été singulièrement exagérée par l’école organicienne allemande. Réagissant contre la tendance de l’école de Heinroth, qu’on a improprement appelée l’école psychologique et qu’il serait plus juste de dénommer l’école métaphysicienne, Nasse, Jacobi et quelques autres ont été amenés à assigner à certaines lésions viscérales coïncidant avec la folie, un rôle étiologique que nous ne saurions admettre ; l’existence des folies dites sympathiques n'est

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pas, à mon avis, établie sur une base bien solide. Quoi qu’il en soit, chez certains individus qui n’attendent pour délirer qu’une occasion, toute lésion viscérale, toute peiturbation du jeu des fonctions organiques, peuvent être des circonstances adjuvantes qui favorisent ou même provoquent l’éclosion des troubles mentaux Les méconnaître conduirait à porter un diagnostic incomplet et à formuler des indications thérapeutiques insuffisantes.

Enfin, fréquemment certaines formes de folie sont accompagnées de symptômes somatiques qui font partie habituelle de leur cortège symptomatique et dont l’étude présente la plus haute importance. J’aurai trop souvent à vous parler des vices de développement de certains organes qui coïncident avec les folies dites de dégénérescence, des modifications pupillaires, des troubles de la parole et autres qu’on observe dans la paralysie générale, pour m’y arrêter ici. Mais je tiens à signaler rapidement à votre attention les nombreux troubles organiques qu’on constate dans la mélancolie. La malade que voici nous les présente au grand complet. Je ne vous indique qu’en passant les altérations de la sensibilité qui est obtuse, des mouvements qui sont d’une lenteur remarquable, car ces troubles sont connexes au désordre mental; mais les fonctions digestives s’accomplissent d’ordinaire très mal chez les mélancoliques : la langue est saburrale, l’haleine fétide, les fonctions gastriques défectueuses, la constipation opiniâtre. La respiration est lente et moins ample qu’à l’état normal : vous pouvez en juger par le tracé pneumographique que je mets sous vos yeux. T^a circulation se fait mal ; de là ces congestions et ces œdèmes périphériques que vous voyez chez cette malade. Les sécrétions sont ralenties ou altérées: 1 urine est modifiée dans sa composition: elle renferme en plus grande abondance les phosphates terreux (Mairet) ; son

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degré de toxicité 11'est pas le même qu’à l’état normal ; sur ce point, il y a à poursuivre des recherches intéressantes: je vous communiquerai, un de ces jours, les résultats de celles auxquelles nous sommes en train de nous livrer. Celte énumération sommaire suffit à vous montrer qu’au moins dans la lypémanie, le trouble des émotions et de l'intelligence s’accompagne de désordres importants du côté des divers appareils organiques.

On est même en droit de se demander si ces désordres ne sont pas primitifs et si ce ne sont pas eux qui engendrent et conditionnent le trouble émotif. 11 semble bien, en effet, que l’émotion, comme James et Lange l’ont soutenu, ne soit que la conscience des phénomènes organiques qui l’accompagnent.

Il y a plus : certains signes physiques permettraient, dans quelques cas, de vérifier objectivement la réalité des troubles subjectifs. M. Féré a insisté sur les plis de la peau et les expressions de la physionomie qu’on observe chez les hallucinés ; MM. Séglas et Vigouroux ont montré que, dans la mélancolie, la résistance électrique est accrue. Je n’irai pas jusqu’à dire, comme on l’a écrit récemment1, qu’en dehors de la constatation des signes physiques, il n’y a (en pathologie mentale) qu’incerlitude; une pareille assertion peut être tenue pour une évidente exagération. Il n’en est pas moins vrai que la constatation des signes analogues à ceux dont je viens de vous parler a une grande importance.

Mais il ne suffit pas d’avoir relevé les symptômes (psychiques ou organiques ) des affections mentales qui se

1 Fkhiî, La Pathologie des émotions. Paris, 1892.

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présentent à notre observation, il faut encore assigner à ces affections une place en nosologie. Une comparaison empruntée à la pathologie courante vous permettra rie me comprendre : lorsqu’on a constaté chez un malade, de l’œdème, des épanchements séreux, de l’albuminurie, de la céphalée, on a caractérisé symptomatiquement une affection, le mal de Bright; lorsqu’on a établi que ce eomplexus symptomatique dépend d’une lésion du rein intéressant principalement le parenchyme, on a fait un pas de plus et déterminé l’altération organique à laquelle se rattache le syndrome : mais on n’a pas encore défini une maladie ; lorsqu’on revanche on a établi que cette lésion rénale s’est développée sous l’influence d’une intoxication, comme l’intoxication par la cantharidine par exemple, ou d’une infection : scarlatine, fièvre typhoïde, diphtérie, etc , on a déterminé la place qui revient au syndrome et à la lésion dans le cadre pathologique. Ce cycle, d’abord symptomatique, puis anatomique, enfin pathogénique, est la condition d’un diagnostic nosologique parfait. Nous est-il possible de le parcourir en pathologie mentale? Nous avons vu ce que la séméiologie nous apprend. Voyons ce qu’on peut demander à l’anatomie pathologique et à la pathogénie.

L'anatomie pathologique ne tient en aliénation mentale qu’une place relativement restreinte. L’on peut, à ce point de vue, diviser en deux groupes les affections dont la psychiatrie s’occupe: les unes ont un substratum matériel relativement grossier, malformations cérébrales, scléroses localisées ou diffuses, hypertrophiques ou atrophiques, lésions de méningo-encéphalite, foyers de ramollissement ou d’hémorragie; ce sont les infirmités congénitales ou contemporaines de la première enfance dont l’expression clinique est 1 idiotie, c’est la paralysie générale progressive, ce sont les

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psychoses symptomatiques des lésions circonscrites survenues au cours de l’âge mûr ou delà vieillesse. Les autres, qui constituent la majorité de celles que nous aurons à étudier, névroses et vésanies, ne s’accompagnent pas de lésions cérébrales jusqu’à présent caractérisées. 11 faut peut-être faire exception pour l’épilepsie, que des travaux récents, qui ont besoin de recevoir confirmation, tendraient à faire passer du second groupe dans le premier. Ce n’est pas à dire que le cerveau des vésaniques, surtout de ceux dont l’affection a marché avec une grande acuité ou, au contraire, a évolué lentement vers la chronicité, présente toujours les caractères de cerveaux normaux. 11 n’est pas rare, dans le premier cas, de constater des altérations vasculaires, particulièrement de l’hypérémie; dans le second, on trouve souvent, avec ou sans ces troubles hypérémiques, des lésions dégénératives des vaisseaux et des cellules. Mais toutes ces altérations sont banales, elles n’ont aucun caractère spécifique, et l’on ne saurait inférer de leur constatation la nature du trouble mental au cours duquel elles se sont produites. Elles sont d’ailleurs inconstantes et n’ont dès lors qu’une valeur contingente: vraisemblablement ce n’est pas l’anatomie microscopique qui nous donnera jamais la clef des vésanies et des névroses *. Mais s’il est vrai (et on ne saurait en douter) qu’il n’y a pas de trouble fonctionnel sans altération organique corrélative, il est certain que les

1 II est possible toutefois que les progrès de la technique histologique nous ménagent quelques surprises. Nissl nous a mis en possession d une méthode qui permet de déceler certaines altérations très délicates du protoplasma des cellules nerveuses. Il n’est pas inadmissible qu'à l’aide de son procédé, ou de procédés similaires plus perfectionnés encore, on ne puisse arriver à constater des lésions protoplasmiques en relation avec les divers troubles vésaniques. Cramer récemment ( Arch . f. Psychiatrie , Band 29, llcfl 1) en a noté d intéressantes dans un cas de paranoïa aiyuë. Le caractère passager des symptômes n exclut pas nécessairement l’idée d’une lésion coïncidente du protoplasma cellulaire. Il y a des lésions réparables. Nous avons vu, d’ailleurs, M. Dutil et moi. des altérations durables des cellules de la moelle, chez le cobaye, produire des accidents de paraplégie transitoire.

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vésanies elles névroses se relient à des modifications liislochimiques des éléments nerveux. Un jour viendra-t-il ou nous serons assez avancés en chimie biologique pour découvrir ces altérations? Ce n’est pas impossible ; toujours est-il que nous entrevoyons à peine aujourd’hui, je ne dis pas les résultats, mais même les procédés d’investigation. G est assez dire que toute tentative qui, en 1 état des choses, viserait à asseoir une classification des psychopathies sur la nature des lésions plus que problématiques qui les produisent, serait une tentative illusoire.

La 'patlio génie n’est guère plus avancée que l’anatomie pathologique. Dans cette voie cependant, un certain nombre de résultats positifs sont acquis: l’observation a suffi à mettre en évidence la part importante que prend notamment Y intoxication dans la genèse de certaines psychoses: je me contenterai de vous citer, par exemple, les troubles mentaux qui relèvent de Y alcoolisme, et qui tiennent, vous le savez, une si grande place en psychiatrie. 11 nous est permis d’espérer que la chimie et l’expérimentation pourront de ce côté nous donner des renseignements précieux, et j’ai la conviction qu’on arrivera à déceler le rôle des autointoxications dans la pathogénie d’un certain nombre de délires classés aujourd’hui parmi les délires vésaniques. A ce propos, je crois devoir vous présenter une malade dont le cas nous a vivement intéressé. Cette jeune fille, qui a actuellement dix-sept ans, fut prise, il y a quelques semaines, après plusieurs jours de fatigues physiques assez grandes, de fièvre et de délire. Lorsqu’elle nous fut conduite, elle présentait de la dépression mentale, avec grande confusion des pensées et idées vagues de persécution. L’analyse

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chimique des urines y décela la présence de ptomaïnes, de pigment biliaire el d’urobiline, el l’expérimentation montra que ces urines étaient notablement plus toxiques que des urines normales, puisqu’il suffisait de 15 centimètres cubes par kilogramme pour tuer un lapin, alors qu’à l’état physiologique il en faut de 60 à 80. A mesure que les troubles mentaux se sont améliorés, la composition des urines est revenue progressivement à la normale et la toxicité urinaire a diminué de jour en jour. Je me contente de vous signaler sommairement ces faits sur lesquels j’aurai l’occasion de revenir en détail. S’ils ne nous permettent pas de préciser le rôle exact qu’ont joué par rapport au délire les troubles de nutrition constatés, ils nous autorisent au moins à affirmer que la folie survenue dans des conditions un peu spéciales, en dehors de toute prédisposition appréciable, avec un début fébrile et une physionomie à plus d’un titre particulière, s’est accompagnée de troubles accusés de la désassimilation et des fonctions hépatiques. Vous saisissez tout l’intérêt que les cas de cet ordre minutieusement étudiés pourront présenter à l’avenir, au point de vue du classement de certaines vésanies.

Mais dans un grand nombre de cas, le plus grand nombre jusqu’à présent, ni l’anatomie pathologique, ni la pathogénie ne viennent à notre secours pour ce travail de classement. C’est alors qu’intervient un élément de différenciation précieux, je veux parler de Y évolution des troubles mentaux. Voici trois malades qui, toutes les trois, ont présenté, à un moment donné, une symptomatologie identique aux détails près : toutes les trois ont été des maniaques. Mais, chez la première, il n’y a eu qu’un seul accès, en

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dehors duquel ou n’a relevé aucun incident pathologique, aucun trouble de l’intelligence ou du caractère digne d’être noté. Chez la seconde, il y a eu plusieurs accès de manie, tous apparus à l’occasion de chagrins ou d’émotions; et, dans l’intervalle des accès, la malade reste une anormale avec intelligence faible et mal équilibrée. Quant à la troisième, elle a présenté, elle aussi, une série de crises de manie, alternant d’ailleurs d’une façon irrégulière avec des crises de mélancolie. Ces crises sont survenues sans cause provocatrice aucune, et se sont reproduites de loin en loin avec une régularité quasi-fatale, ne laissant subsister lorsqu’elles ont disparu, aucune tare mentale appréciable. Or, ces malades relèvent de trois types nosologiques différents: chez la première, l’accès de manie a été un accident fortuit, il s’agit là de la manie proprement dite; la seconde est une dégénérée avec accès temporaires d’excitation ; la troisième est affectée de ce qu’on appelle aujourd’hui la folie intermittente. La symptomatologie du délire, abstraction faite de l’évolution, eût été, vous le voyez, impuissante à nous donner la caractéristique de ces trois psychoses fort différentes les unes des autres, en dépit des ressemblances momentanées de physionomie et d’allure.

Si nous jetons un coup d’œil en arrière sur les notions que je n’ai pu qu’esquisser, que nous apprennent-elles? lotit d abord que l’étude de la pathologie mentale ne consiste pas seulement dans celle de la psychologie morbide, et qu’il ne faut jamais perdre de vue les troubles physiques qui accompagnent souvent les désordres mentaux. La science doit viser sans doute à une analyse de plus en plus délicate des éléments psychopathiques, mais elle

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doil aussi se proposer pour objectif d’observer avec une minutie de jour en jour plus grande, les réactions organiques concomitantes on secondaires aux troubles intellectuels. Soyons psychologues dans la mesure de nos moyens, mais n’oublions pas de rester médecins.

Nous avons vu, en outre, que la symptomatologie ne suffit pas à nous permettre de constituer des espèces morbides. L’anatomie pathologique, la patliogénie et, à leur défaut, la connaissance de l’évolution des troubles mentaux nous apportent, à ce point de vue, des secours dont j’ai cherché à vous montrer à la fois l’insuffisance et l’utilité.

Dans la triple voie, qui s’ouvre à nous, d’analyse psychologique, d’étude des manifestations physiques primitives ou secondaires des vésanies, de classement nosologique de ces maladies, il y a beaucoup à faire. Le champ est aride, mais il est vaste pour ceux que tenteraient de semblables études. Je vous convie donc à venir, cette année, avec nous, non seulement apprendre ce qu’on sait, mais, si vous vous en sentez le goût et le courage, rechercher ce qu’on ne sait pas encore.

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