NOUVEAUX PROCÉDÉS DE TANNAGE DES CUIRS
Pab M. Tubnbull.
Nous avons donné dans le 111* volume, page 319 de ce Recueil, les procédés employés pour la fabrication des cuirs forts. Ces méthodes ayant subi d'importantes modifications, nous devons aujourd'hui entretenir nos lecteurs du nouveau traitement de ces matières à la nouvelle usine d'Ivry-sur-Seine, dirigée par M. Dussard.
Pour faire mieux comprendre ce nouveau système qui a été importé en France par M. Turnbull, chimiste anglais (1) , il n'est peut être pas inutile d'entrer dans quelques explications préliminaires. On sait que la peau ou le derme est composé de deux corps principaux très-distincts :
1° Un réseau très-serré formé de millions de filaments de fibrine se croisant dans tous les sens ; ces filaments sont autant de tubes capillaires ;
2° Une masse de gélatine épaisse tenue ensemble par ces innombrables filaments dont les uns se perdent dans la masse et les autres se prolongent en cônes jusqu'à l'extérieur.
Quand l'animal est vivant, les filaments creux de fibrine servent aux sécrétions ; c'est par eux que la masse de gélatine reçoit les éléments qui la forment, c'est par eux que les divers fluides pénètrent dans le tissu cellulaire.
Quand les tubes capillaires fonctionnent, ils agissent sur les parties les plus ténues de la niasse ; aucune n'échappe à leur action ; quand il en est autrement, une partie de la peau est morte ; la gangrène ne tarde pas à la gagner.
Tanner une peau, c'est rendre la masse imputrescible et augmenter sa solidité. Or, jusqu'à présent, la meilleure méthode qu'on ait pu employer pour cela, c'est la combinaison chimique de la gélatine des peaux avec une substance végétale acide appelée tannin, et qui est contenue en grande abondance dans l'écorce des chênes d'un certain âge. Avant cet âge, le tannin n'est encore qu'une matière saccharine; après cet âge, c'est du ligneux qui le remplace.
Plus le tannin est pur, mieux cela vaut.
Depuis qu'on tanne, voici comment on s'y prend.
On enlève le poil de la peau au moyen d'un alcali quelconque. Puis, après quelques opérations préliminaires, et qui seules ont varié, ainsi que nous allons le voir, on dépose les peaux dans une fosse avec une certaine quantité d'écorce de chêne.
Quand cette écorce est usée, on la remplace jusqu'à parfait tannage.
Dans cette méthode, encore à peu près universellement pratiquée, le tannage durait de quatre à dix ans. Or, il y a cinquante ans environ, les guerres entreprises par la France faisaient vivement sentir le besoin d'accélérer le tannage des cuirs. Un chimiste habile, M. Séguin, qui devint bientôt un tanneur considérable, appliqua son esprit à cette recherche. Il savait que la combinaison chimique de la gélatine avec le tannin s'opère instantanément dans le laboratoire ; il s'agissait donc de mettre en contact avec le tannin le plus grand nombre possible de molécules de gélatine; il s'agissait d'ouvrir la peau, pour ainsi dire, d'en soulever les couches afin d'y faire pénétrer le tannin plus facilement.
Pour cela, M. Séguin mit en pratique la propriété que possèdent certains acides de gonfler la gélatine.
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Quand on place un morceau de peau dans l'acide sulfurique peu concentré par exemple, elle se gonfle, s'altère, et Gnirnit par se dissoudre- — M. Séguin plongea donc ses peaux dans de l'eau acidulée; il les gonfla; il les distendit, rompit le réseau de fibrine ; il reudit les peaux poreuses, ouvertes, alvéolées, et le résultat ne se Gt pas attendre. Au lieu de quatre ans, il tanna en deux ans, en dix huit mois, en six mois même, selon qu'il avait plus gonflé, plus creusé, employé plus d'acide. D'un corps dense, dur, ferme, compact, comme l'est la peau, il Gt un corps flasque, mou, spongieux, qu'il tanna vite, cela se conçoit. Mais il recueillit les résultats de son amélioration. S'il améliora le tannage, ce fut aux dépens de la qualité; son cuir était ouvert, flasque, spongieux, peu durable. Le réseau de ubrine était rompu, la gélatine n'avait plus de soutien, et les tanneurs disaient alors que ce cuir était brûlé ; il était seulement déchiré. Ces effets étaient d'autant plus manifestes, qu'il avait tanné plus vite.
C'est cependant là la seule amélioration que les siècles aient apportée au procédé de tannage, et c'est cependant cette amélioration qui forme aujourd'hui la base de la fabrication française et anglaise. Les plus habiles sont ceux qui emploient l'acide sulfurique avec une certaine discrétion, ceux qui brisent le moins le tissu, rompent le moins les alvéoles, désorganisent le moins la peau. — Ceux-là tannent en dix* huit mois; quinze mois ; un an quelquefois.
Quand on retire le cuir des fosses, il est resté gonflé, spongieux et lâche, il s'agit de lui rendre de la dureté. Chacun devine le moyen employé : on l'expose à l'action d'un marteau fort ingénieux, qui frappe et presse à la fois, et qui. est doué d'une puissance de plusieurs milliers de kilogrammes (I).
Ce moyen est emprunté, du reste, à d'autres industries. Ainsi, quand lecartounier fabrique ses feuilles, elles sont d'abord sans ténacité. Il les cyliudre, et obtient des planches très-dures. Mais il n'a pas, pour cela, formé un tissu. Aussi dès que ces cartons touchent l'eau, ils reprennent toute leur mollesse.
11 eu est ainsi du cuir battu. Le marteau ne refait pas le réseau brisé de flbrine, et le cuir reprend à l'humidité tout son gonflement. Il est clair, au reste, que cela est proportionnel. Les cuirs les plus gonflés sont les plus brisés, et la fabrication actuelle s'attache à les briser le moins possible.
Le marteau donc était le complément nécessaire de l'emploi de l'acide sulfurique; c'est un correctif, mais il paraît qu'on peut dire en principe, que la nécessité de jaire usage du marteau est une preuve de fabrication défectueuse.
Le battage pourtant a un certain avantage pour le fabricant. La chaleur développée sous chaque coup brûle légèrement les deux surfaces ; ces surfaces dès lors ne peuvent plus retenir d'eau. En conséquence, un cuir battu peut absorber de l'eau à l'intérieur, saus que pour cela il semble humide au dehors. L'usage de Paris étant de vendre des cuirs chargés d'autant d'eau que possible, l'avantage du cuir battu se comprend facilement.
Jusqu'à présent, on n'avait trouvé qu'un moyen d'abréger l'opération, l'emploi des acides : l 'acide sulfurique, l'acide acétique formés par une décoction d'orge, etc.; l'acide sulfurique, plus facile d'emploi, a été universellement adopté; à l'aide d'un peu d'acide, ou tanne eu deux ans ; un peu plus, on tanne en dix-huit mois; beaucoup plus, en six mois —On conçoit des lors pourquoi, lorsqu'on a annoucé pouvoir tauuer en un mois, on a dit : « L'ac de doit brûler les cuirs. » Oui, les tanneurs ont raison, l'acide est très-nuisible à la qualité du cuir, aussi bien l'acide sulfu-
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rique employé en brasserie , que l'acide acétique dégagé dans les fosses par la fermentation. Aussi, la nouvelle méthode n'emploie-t-elle que des jus frais, que de l'écorce de chêne pure, que du tannin nouvellement extrait. — Elle ne gonfle pas les cuirs, n'en brise pas le tissu. Aussi est-elle dispensée de l'emploi du marteau, et obtient-elle des cuirs plus forts que ceux qu'on appelle cuirs forts.
Quand ce nouveau système apparut, la question était encore tout entière pour les hommes de progrès : « Trouver le moyen d'accélérer le tannage sans nuire à la qualité des cuirs, sans rompre le réseau de fibrine, . sans diminuer la masse de gélatine. »
Comment concevoir, en effet, qu'une opération qui dans le laboratoire se fait instantanément, dure en industrie des années entières ? La raison, la voici : Au laboratoire on agit sur les molécules ; en tannerie, on agit sur une masse inerte, compacte, morte. On tanne par approche, les surfaces d'abord, puis un peu plus avant, puis le centre. Si l'on plonge un morceau de bois dans un liquide colorant, ce bois, quoique poreux, sera des années entières à se colorer de part eu part. II en est de même des peaux dans l'opération du tannage; mais, si l'on fait passer le liquide par les pores mêmes, l'opération est immédiate; elle est complète, car les tubes capillaires sont en contact immédiat avec toutes les parties les plus ténues de la masse gélatineuse, et aucune de ces parties n'échappe à l'action. Cela est bien important pour la question du rendement.
Mais faire agir tous ces tubes capillaires semblait impossible. La pression avait échoué, elle avait distendu les peaux, etc....
Sur ces entrelaites, l'illustre Dutrochet publia ses recherches sur la capillarité, et démontra les lois de l'endosmose, il dit : Toutes les fois qu'on met en contact une membrane, c'est-à-dire un corps organisé, doué de tubes capillaires, avec deux liquides d'une densité différente, la membrane reprend sa contractilité ; il y a action capillaire^ et passage des liquides à travers les membranes, et l'action continue jusqu'à ce que l'équilibre des deux liquides soit rétabli.
Voici quelques données sur l'emploi de l'écorce et sur la main-d'œuvre.
Cent parties de peau sèche donnent, tannées, 140 de cuir sec ; donc ces 100 de peau contiennent 40 de tannin. Or, dans le tannage ordinaire, on présente a 100 de peau sèche environ 1 20 de tannin. Que deviennent donc les 80 de surplus? ils sont perdus. Dans les fosses, la chaleur développe la fermentation, et le tannin est transformé en acide gallique. C'est pour cela qu'on donne plusieurs poudres. En théorie une seule suffirait.
La couture, qui n'existe pas dans le tannage ordinaire, coûte dix à douze centimes pour les veaux, cinquante centimes pour les cuirs, et par compensation le travail en bassine est moindre; il n'y a pas de refaisage qui coûte cinquante centimes, ni de mise en fosse qui coûte vingt centimes par poudre. 11 y a donc une compensation, quant au tannage en fosse, et il y a grande économie sur le tannage à la flotte.
En résumé, les avantages de ces procédés sont, d'après l'inventeur :
1° Dépense moindre en écorce : Moitié, ou les deux tiers au plus de ce qu'on emploie ordinairement , car on en perd encore.
2° Abréviation : Un mois pour les boeufs; de huit à quinze jours pour les veaux.
3° Rendement : Attaque des molécules, même celles de la gélatine ; à sèche et échantillonnage égal , on a plus de poids.
4» Qualité supérieure; ce qui précède l'a démontré, le tissu reste intact.
5° Moins en porosité.