ET LA FOI BIBLIQUE
Je voudrais, dans ces lignes, combattre une erreur assez répandue dans nos Églises : on confond la croyance à la Bible avec la foi biblique. Cette confusion peut, à l'occasion, ne faire aucun mal; mais elle peut aussi tuer les âmes. Cela dépend des prédispositions des individus. Il en est de cette erreur comme d’une eau souillée : tel en boit impunément, tel autre en fait une maladie dont il se relève avec peine, tel autre en meurt. Et comme notre culture moderne prédispose de plus en plus les esprits à cette maladie, ceux qui en meurent sont légion. Où est le remède? Il existe. Jésus- Christ lui-même nous l'offre. À nous de l’employer avec intelligence.
La doctrine centrale de l’enseignement de Jésus est la doctrine du salut par la foi. La critique historique, si redoutable à certaines doctrines traditionnelles indüment attribuées au Christ et à ses apôtres, a établi d’une manière irrécusable que Jésus a fait de la foi l'unique condition du salut. Et par la foi il entend une détermi-
(1) Ce travail a été lu, le 21 janvier 1896, à la Société de théologie des pasteurs de Paris.
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nation intérieure, un mouvement du cœur, un acte de confiance, la consécration à Dieu.
Quand on étudie les Évangiles, on remarque que cette foi, selon les circonstances et les individus, se manifeste de diverses manières. Chez les premiers pécheurs qui vinrent à Jésus, la foi se manifesta sous la forme de la repentance. « Repentez-vous, leur dit-il, et croyez à l'Évangile » (Marc 1, 15; Matth. 4, 17). Ici, la repentance et la foi se confondent; c’est le même mouvement considéré à deux points de vue différents : la repentance marque l'éloignement du péché, la foi le rapprochement de Dieu. L'une ne va pas sans l’autre.
Ailleurs, la foi s'exprime sous la forme très élémen-
taire de la croyance au pouvoir miraculeux de Jésus.
Les malades, les aveugles, les sourds, les démoniaques implorent son secours. Ils voient en lui le prophète,
l’homme de Dieu capable de les délivrer de leurs maux.
Et il les guérit. « Ta foi t'a sauvé! » leur dit-il. (Matth. M22-Marc 10,52; Luc 7,50 ; 8, 48; 17, 19 ; 18, 42). Là aussi, la foi est un acte du cœur, un mouvement de confiance impliquant la confiance en Dieu. «Ils glorifiaient Dieu, dit saint Matthieu, d’avoir donné une telle puissance aux hommes » (Matth. 9, 8).
En un sens plus restreint, la foi des disciples de
Jésus était leur foi à sa messianité. Et cette foi elle-
même était diversement nuancée, selon les diverses manières dont on se représentait alors le Messie. Les uns
voyaient en lui le fils de David, le roi d'Israël, qui les
délivrerait du joug des Romains et ferait de Jérusalem la capitale du monde. D'autres lui soupçonnaient une
origine céleste, une mystérieuse filiation divine, et fondaient sur lui des espérances moins matérielles,
chacun selon sa conception des choses finales. Les apo-
calypses juives entretenaient ces espérances et exerçaient une grande influence sur les esprits.
Jésus a accueilli tous ceux qui croyaient à sa messianité, quelles que fussent du reste leurs vues sur son règne à venir. Sans donner une définition théorique de sa notion du Messie, 1l s’est cependant appliqué à corriger les idées courantes et trop matérielles des Juifs, et à faire ressortir le caractère religieux et moral du royaume de Dieu. Mais jamais il n'a fait une condition de salut d’une conception plus ou moins juste de sa messianité. Il regardait au cœur. « Venez à moi, dit-il, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et vous trouverez le repos de vos âmes... Quiconque vient à moi, je ne le mettrai point dehors » (Matth. 11, 28; Jean 6, 37). Aller à lui, c’est croire en lui. Et croire en lui, c'est croire en Dieu. Toutes les prophéties messianiques ont une source commune : une foi vivante au Dieu d'Israël. À la base de la foi au Christ se trouve la foi en Dieu. « Celui qui croit en moi, dit Jésus, ne croit pas en moi. mais en celui qui m'a envoyé » (Jean 12, 44). C’est à la foi en Dieu que Jésus, en dernière analyse, attribue le salut.
Et cela est naturel. Il n’y a de vie qu’en Dieu; celui qui veut vivre doit s'attacher à Celui qui a la vie en lui-même. Arrachée de l'arbre, la feuille dessèche. L'incrédulité, c’est la mort.
L'Écriture Sainte tout entière prêche cette doctrine sous les formes les plus variées. Dans le Pentateuque, l'accent est mis sur l’obéissance à la volonté de Dieu, la foi à sa parole, la confiance en ses promesses, l’abandon à sa direction providentielle. Ces sentiments consütuent la foi salutaire. « Abraham crut, dit la Genèse, et sa foi lui fut imputée à justice » (Gen. 15, 6). Dieu
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dans la loi mosaïque ne se contente pas d’une observance extérieure : il demande une soumission effective, il réclame le cœur de l’homme. « Tu chercheras l'Éternel, ton Dieu, et tu le trouveras, si tu le cherches de tout ton cœur et de toute ton âme » (Deut. 4, 29). Les prophètes eurent à lutter contre l'influence pernicieuse du paganisme qui, par les peuples voisins, pénétrait en Israël. [ls exhortent dans un langage enflammé leurs concitoyens à rester fidèles à Jéhovah. L'infidélité est un adultère. Les infidèles encourent un châtiment terrible. Et on ne saurait satisfaire Dieu avec une fidélité purement extérieure, avec un culte forma- . liste. Il a en horreur les sacrifices offerts sans piété. « Vos sacrifices, leur fait-il prêécher, me sont en abomination... Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi; c'est en vain qu'ils me rendent un tel culte... Le juste vivra par la fidélité. » La fidélité à Jéhovah, cest la foi. (Jér. 6, 20; comp. Ps. 40, 7; 51, 18/49 Esaie 29, 13; comp. Ps. 78, 36. 37 ; Matth. 15, 8 ; Marc 7, 6. — Habac. 2, 4; comp. Rom. 1, 17). Jean-Baptiste, le dernier des prophètes de l’ancienne Alliance, en préchant la repentance, reprend et continue l’œuvre de ses devanciers ; il prépare les voies au Messie. Et les disciples du Christ à leur tour, fidèles à la parole de leur Maître, vont dans le monde préchant le salut par la foi : « Celui qui croira sera sauvé, mais celui qui ne croira pas sera condamné » (Marc 16, 16). C'est notamment saint Paul qui a été le héraut de cette doctrine. Il lui a donné sa formule théologique. « Nous estimons donc, conclut-il, que l'homme est justifié par la foi, et non par les œuvres de la loi » (Rom. 3, 28). Il combat avec véhémence, non seulement le formalisme juif, mais aussi la tendance des chrétiens
qui, tout en enseignant le salut par la foi, continuent à attribuer une vertu salutaire aux pratiques de la loi mosaique. Ce qui nous justifie, dit-il, c’est la foi et rien que la foi. Il a résumé ainsi la pensée fondamentale de l'Écriture Sainte et de Jésus-Christ lui-même. Et Luther, en reprenant cette doctrine, n’a fait que revenir aux sources vivifiantes de l'Évangile éternel. Le salut par la foi, par le don du cœur à Dieu, voilà la vraie foi salutaire. Elle revêtira dans notre vie concrète, comme dans l'Écriture Sainte, des formes diverses. Tantôt elle se traduira par la repentance et le retour au bien, tantôt par la confiance filiale en la providence divine, tantôt par la fidélité à un devoir pénible, tantôt par la foi à la rémission des péchés, au pardon gratuit, à la miséricorde de Dieu, tantôt par la communion intime avec le Christ, tantôt par le dévoüment à l’Église, tantôt par la confession courageuse de la vérité religieuse, tantôt par la pratique des œuvres de la charité, tantôt par l'esprit de sacrifice dans la propagation de l'Évangile. La foi n'existe pas à l’état nu, abstrait. C’est une force spirituelle agissante, qui à chaque moment de la vie s'exprime sous une forme vivante, concrète, déterminée. Elle est le suc de l’âme qui produit des fleurs et des fruits. Mais quand nous l’analysons, nous voyons qu'elle est un mouvement simple, élémentaire, primordial, le même, quant à sa nature, chez la pauvre femme qui demande à Dieu un morceau de pain pour vivre, et chez le philosophe qui se meut à l’aise au milieu des problèmes les plus ardus de la métaphysique. Ce que Jésus nous demande, c’est « la foi de l’enfant », la confiance de l’enfant en son père, l’abandon de l'enfant entre les bras de sa mère. Voilà la vraie foi, la foi selon l'Écriture Sainte,
la foi biblique (Matth. 18, 1-6; 19, 13-14; Marc 10, 13- 16 ; Luc 18, 15-17).
Mais voici venir un théologien qui nous demande à brüle-pourpoint : « Croyez-vous à l'authenticité de la
seconde Epitre de Pierre? » — Non. — « Alors vous êtes un incrédule. » — Et pourquoi cela? — « Parce
que vous ne croyez pas à la Parole de Dieu; et Jésus- Christ a dit : Celui qui ne croira pas sera condamné. » — Jésus-Christ aurait-il vraiment dit que celui qui ne croit pas à l'authenticité de la seconde Épitre de Pierre sera condamné? — « Il a dit à ses disciples : Qui vous écoute, m'écoute ; et qui vous méprise, me méprise ; or qui me méprise, méprise Celui qui m'a envoyé. » — Certainement; mais je n’ai jamais songé à mépriser aucun disciple du Christ. — « En niant l'authenticité de la seconde Épitre de Pierre, vous méprisez la parole de cet apôtre. » — Oh! cela, par exemple, je le conteste énergiquement. J'ai parfaitement conscience d’avoir, tant pour saint Pierre que pour les autres apôtres, la plus profonde vénération, et vous ne me ferez pas accroire que je les méprise en admettant, ce que personne ne conteste, qu'on à mis sous leur nom des écrits qu'ils n’ont pas composés. — & Il n’y a pas d’écrits inauthentiques dans la Bible, car ce livre est la Parole de Dieu. » — Cette assertion aurait besoin d’être justifiée. Sur quoi vous fondez-vous pour admettre qu'aucun écrit inauthentique n’a pu se glisser dans notre collection traditionnelle des livres du Nouveau Testament? — « Ce recueil à été fait sous la direction du Saint- Esprit, qui a préservé les auteurs de toute erreur. » —
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D'où le savez-vous? — « Dieu ne nous trompe pas. » — Pourquoi me tromperait-1l, moi, plutôt que Vous, quand, pour desraisonslittéraires et historiques, je nie l’authenticité de la seconde Épiître de Pierre? — « Laissez-moi ; vous êtes un rationaliste, vous ne voulez pas amener votre raison captive à l’obéissance du Christ, et par vos négations vous poussez d’autres dans l’incrédulité et dans la perdition. » |
Ah! que nous voilà loin de la foi biblique ! Quelle atmosphère différente ! Jésus et les apôtres ont-ils jamais discuté sur l'authenticité d’un livre? Ont-ils jamais fait dépendre le salut d’une question littéraire ou historique? Ont-ils seulement soupçonné la formation du Nouveau Testament”? Ils se croyaient à la fin des temps. Ils étaient persuadés que leur génération ne passerait pas avant l'établissement du royaume messianique; et dans ce royaume il n’y aura plus d'enseignement religieux, Car « tous seront enseignés de Dieu » (Jean 6, : 45 ; comp. Ésaïe 11;:9; Habac: 2; 14; Jér 22906 Hébr. 8, 11 ; I Jean 2, 20. 27 ; Rom. 10,8 ; IThess. 4, 9): Une Écriture Sainte de la nouvelle Alliance se trouvait absolument en dehors de l'horizon spirituel des membres de l'Église primitive. L'idée n’en a surgi que plus tard, après la mort des témoins immédiats du Christ, quand une nouvelle génération commença à entrevoir la possibilité d’une existence prolongée du monde, et qu'elle sentit la nécessité de préserver de l'oubli et des altérations la vie et l’enseignement du Seigneur et de transmettre aux descendants la pure doctrine des Apôtres. | 2
Alors on se mit à recueillir les récits de la tradition orale et les écrits qui circulaient dans l’Église ; on fit un triage entre ce qui portait le cachet de l'authenticité
et ce qui paraissait apocryphe. Il y eut des tâtonnements. Tel livre fut reçu dans l’Église de Syrie, qui ne le fut pas en Égypte; le recueil d'Alexandrie différait de celui de Rome; l’Épitre de Barnabas, le Pasteur d'Hermas, l'Évangile de Pierre, d’abord reçus, furent de nouveau éliminés. L'Épitre aux Hébreux, celles de Jacques et de Jude, la seconde de Pierre, l’Apocalypse de Jean eurent de la peine à se faire recevoir. Ces fluctuations durèrent au delà de deux siècles. Qui est-ce qui dirigeait le mouvement ? Nous ne le savons au juste. Il n y avait point de directeurs attitrés. Les évêques, les docteurs, d'autres personnes plus ou moins compétentes y mirent la main. Ce qui est certain, au jugement unanime des critiques, c’est que le recueil tel qu’il a fini par être reçu par l'Église universelle est le fruit d’un choix des plus heureux. Il nous a conservé les trésors les plus précieux de la littérature chrétienne primitive.
Est-ce à dire que ce recueil soit à l'abri de toute critique ? Peut-être l’est-il en réalité; c'est une chose à examiner; mais il ne l’est certainement pas en principe, comme le voulait, tout à l'heure, mon contradicteur. Sans doute, les inconnus qui ont définitivement arrêté le Canon du Nouveau Testament n'étaient pas privés . de l'assistance divine dans leur travail; mais rien ne nous garantit leur infaillibilité. Les pieux savants qui aujourd'hui revisent leur travail et y découvrent certaines erreurs, le font également sous la direction de la Providence. Il y a aussi une critique providentielle. J'y crois, pour ma part, d'autant plus fermement que mes études, où je mets toute ma conscience, m'ont amené à reconnaître le bien fondé de telles conclusions de la critique biblique, de l'inauthenticité de la seconde Épitre de Pierre, par exemple.
Et mon contradicteur voudrait me contraindre, au nom de je ne sais quelle théorie aprioristique éclose dans la cervelle de quelque doctrinaire, à croire que cette Épiître est authentique, et cela au risque de mon salut éternel! Ce serait là la doctrine scripturaire du salut par la foi! Quelle étrange et malheureuse Loue sion (1)!
Dieu, à travers toute l'Écriture, réclame mon cœur. Mon contradicteur prétend qu'il exige l’abdication de mon intelligence. Quel apôtre ou prophète a jamais rien prêché de pareil? Trouve-t-on dans la Bible la. moindre trace d’un tel enseignement? Du temps de Jésus, les scribes, les pharisiens, les sadducéens, les prêtres et les lévites croyaient tous à l’authenticité des livres de l'Ancien Testament ; ils croyaient même à celle des Apocryphes et des Apocalypses. C'étaient des croyants au sens de mon contradicteur. Néanmoins Jésus les à traités d'incrédules. Il ne songeait pas à identifier cette croyance avec la foi. Ses disciples n'y ont pas non plus songé. Cette identification est étrangère à la Bible. Elle est une invention moderne. Ce sont des théologiens protestants qui en ont fait un article de foi, contrairement à l'esprit des Saintes Écri- LTÉE
Croyez-vous que Jésus-Christ aurait condamné ou seulement blâmé un honnête et savant rabbi qui, en examinant les plus vieux manuscrits des livres sacrés,
(1) Si l’on m'objectait que je me rends la discussion facile en m'attachant à la seconde Épitre de Pierre, dont l’inauthenticité est reconnue par la grande majorité des théologiens, je répondrais que cette Épître se trouve dans le Canon biblique au même titre que tous les autres livres, et que celui qui se croit libre de l’éliminer, a rompu, en principe, avec la notion orthodoxe du Canon et s’est placé sur le terrain de Je critique historique. Je traite ici une question de principes.
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serait arrivé à constater que tel Psaume est indûment attribué à David dans les copies des synagogues (1) ? Jésus a-t-il fait la guerre à l’érudition ? Et ce qui n’était pas condamnable alors, le serait-il aujourd’hui? Le temps aurait-il sanctifié les erreurs des copistes ou les maladresses des bibliothécaires ?
Nous avons aujourd’hui, pour faire de la critique littéraire, des ressources et des moyens d’information qu'on n'avait pas du temps de Jésus. Nous serait-il défendu de nous en servir? L’ignorance serait-elle une vertu ? Si non, de quel droit vient-on traiter d’incrédules les hommes de science que leurs patientes recherches ont amené à constater certaines erreurs dans les données traditionnelles ?
Jésus, lorsqu'il sondait les Écritures, y cherchait la pensée divine, ce que, dans notre langage théologique, nous appelons la révélation morale et religieuse. Il n'a pas fait de critique littéraire. Il a accepté de confiance, comme tous ses concitoyens, la tradition de la synagogue. Ce fait, qui n’est pas douteux, suffirait-1l pour soustraire la littérature juive du temps de Jésus à tout examen”? Autant vaudrait nous imposer la croyance que le soleil tourne autour de la terre, parce que Jésus la partageait. Notre Seigneur n’a jamais émis la prétention de faire des révélations dans l’ordre des choses profanes. Il n’a enseigné ni la géographie, ni l'astronomie, ni les sciences naturelles ; il n’a pas non plus revendiqué aucune autorité dans les questions litté-
(1) IH ya des Psaumes qui, dans la version des Septante, portent le nom de David, et qui ne le portent pas dans notre texte hébreu. Voyez, par exemple, Ps. 93 à 99. Le nom de David a donc dû se trouver dans le manuscrit hébreu du traducteur grec. Jésus s'est-il servi de notre texte ou d’un autre? Nous l’ignorons.
raires. En appeler à l'autorité de Jésus pour soutenir que le Pentateuque, dans sa teneur actuelle, est un écrit de Moïse, ou que les vingt-sept derniers chapitres du livre d’Esaïe sont du même prophète que les chapitres précédents, c'est méconnaître absolument le caractère de la mission divine du Christ. Et faire dépendre le salut de cette croyance, c’est ne rien entendre à la nature spécifique de la foi (1).
En réclamant le droit de soumettre le recueil biblique à un examen aussi respectueux que rigoureux, nous avons la conscience, non seulement de n’aller en rien contre l'esprit de l'Évangile, mais encore d'accomplir un devoir impérieux. Ne pas faire cette critique, alors que notre ministère nous y appelle et que l'honneur, la prospérité et les progrès de l’Église l’exigent, ce serait commettre un acte d'infidélité, une véritable félonie. L'étude de l’origine, de la composition et de la collection des documents littéraires du judaïsme et du chris-
(1) On n'ose plus trop, aujourd’hui, formuler d’une manière directe cette thèse. de la condamnation de ceux qui n’admettent pas l’authenticité de tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, mais on la soutient avec d’autant plus de passion d’une manière indirecte, en appelant «incrédules » les théologiens qui font de la critique biblique et arrivent à des résultats s’écartant des données traditionnelles. Cette accusation se trouve surtout sous la plume des théologiens - théopneustes. Le pasteur réformé de Stuttgart, M. Adolphe Zahn, et le pasteur luthérien d'Alsace, M. Alfred Horning, se sont fait une véritable renommée sous ce rapport. Un journal orthodoxe alsacien dit explicitement qu’il faut considérer les théologiens de l’école critique, non seulement comme des gens qui sont dans l'erreur, mais aussi comme des incrédules : C nicht nur für Irrglœubige, sondern für Unglæubige » (Ev. luth. Friedensbote, 1896, n° 12, p. 122). On rencontre les mêmes idées, sous une forme plus adoucie, dans les sermons et instructions religieuses d’un grand nombre de pasteurs plus ou moins orthodoxes. La plupart des étudiants en théologie les apportent à la Faculté; il s’en suit que leur contact avec la critique amène chez eux des crises aussi
douloureuses que redoutables, dont ils ne sortent victorieux que par
une conception plus saine de l’Écriture et des conditions du salut.
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tianisme primitif rentre dans l’ordre des connaissances pour lesquelles Dieu nous a donné la raison et veut que nous l’employions. Nous n’avons nulle promesse d'une révélation divine sur ces questions. Le témoignage du Saint-Esprit se rapporte aux faits de la vie religieuse et morale ; c’est là son domaine ; et, dans ce domaine, la parole de Jésus-Christ est pour nous l’autorité souveraine, la parole de Dieu. Nous disons avec Luther : « Le Christ est le miroir du cœur de Dieu. » (Gr. Catéch., 3 art. du Symbole apost.). Mais, dans le domaine littéraire, nous n'avons d’autre guide que les lumières de notre raison, conformément à l'ordre établi de Dieu.
« Soit ! nous dira quelque partisan de l’orthodoxie mitigée, nous vous accordons le droit de faire la critique littéraire des documents bibliques, et vos conclusions, pourvu qu'elles ne soient pas trop radicales, ne nous offusquent pas ; mais ce qui nous froisse,, c’est que vous vous permettez de critiquer aussi le contenu historique de ces livres ; cela est infiniment plus grave que la critique littéraire ; tel d’entre vous met en doute la vérité, non de quelque petit récit peut-être légendaire, mais de faits historiques capitaux ; il ébranle les fondements de l'Évangile et mérite d’être classé parmiles incrédules. »
Nous voici surunautreterrain, dumoinsenapparence, car, au fond, c'est toujours le rapport de la croyance et de la foi qui est en question; mais il est évident qu'il y à lieu de distinguer entre la littérature et l'histoire, quelque intimes que soient du reste leurs rapports. Un écrit peut être inauthentique et cependant raconter
des faits vrais, de même qu'un écrit authentique peut contenir des erreurs. Sans doute l’inauthenticité d’un livre nous met en défiance à l'égard de son contenu, et notre critique littéraire est un facteur important dans notre jugement historique ; mais notre appréciation de la vérité d’un récit se fonde encore sur d’autres éléments, et il y a tout avantage à marquer nettement la distinction entre le caractère littéraire d’un document et la valeur historique de son contenu.
Le chrétien a-t-il le droit de porter un jugement sur la vérité historique des données de la Bible ? L'ancienne orthodoxie le niait résolument. A ses yeux, la Bible est littéralement inspirée de Dieu ; toute erreur historique en est donc exclue. Mettre en doute la vérité d’un récit biblique, c’est de l’incrédulité au premier chef, c’est appeler Dieu menteur et encourir une juste condamnation. Au point de vue de la logique, il n’y a rien à ob- Jecter à cette théorie ; elle est d’une conséquence parfaite. Néanmoins elle perd journellement du terrain. Bientôt elle ne sera plus qu’un souvenir historique. Pourquoi cela ? Parce qu’elle ne résiste pas à un examen impartial.
Autrefois on pratiquait dans les écoles de théologie une science curieuse : l’harmonistique. Comme il était entendu à pricri qu'il n'y a pas d'erreurs historiques dans la Bible, il s'agissait de concilier les contradictions apparentes assez nombreuses dans l'Ancien et le Nouveau Testament. La peste qui exerça ses ravages parmi les Israélites, sous Moïse, fit-elle mourir 24.000 hommes, comme le dit le Pentateuque, ou seulement 23.000, comme le dit saint Paul? (Nombres 25, 9 ; 1 Cor. 10,8.) La famine du temps d'Élie a-t-elle duré un peu plus de deux ans, comme l'indique le premier livre des Rois, ou trois ans et demi, comme le disent Luc et Jacques ?
(1 Rois 18, 1 ; Luc 4, 25 ; Jacq, 5, 17.) Jésus a-t-il fait la purification du temple au commencement ou à la fin de son ministère ? (Jean 2, 14 ss. ; Matth, :1, 12 ss.) Est-ce Achimelek ou son fils, Abiathar, qui fut grandprêtre quand David entra dans le temple et mange les pains de proposition ? (1 Sam. 21, 1 ss. ; 22, 20 ; Marc 2, 26.) Jésus a-t-il été crucifié à neuf heures du matin (Marc 15, 25) ou à midi (Jean 19, 14) ? Nous pourrions multiplier ces questions, que soulève surtout la comparaison des Évangiles. L’harmonistique avait pour tâche de les résoudre. Or, ses hypothèses furent si variées, si bizarres et si peu satisfaisantes, qu’à moins de remettre la solution à la vie future, — ce que fit plus d’un, en désespoir de cause, — on dut reconnaître qu'il était beaucoup plus simple d'admettre que dans le domaine des choses profanes les auteurs sacrés ont pu se tromper.
De cette conviction est née une orthodoxie mitigée, qui, vivement impressionnée par les arguments de la critique historique d’une part, et fortement attachée aux théories traditionnelles d'autre part, marche à tâtons, sans principe ni boussole, tantôt faisant des concessions à la critique, et tantôt condamnant sévèrement ceux qui en font. Elle élude volontiers les questions embarrassantes et se réfugie prudemment dans le silence. Son grand souci est, tout en sauvegardant sa renommée scientifique auprès des théologiens, de ne pas se compromettre chez les laïques par des hérésies.
Il est très difficile de discuter avec ces théologiens, car, prétendant rester orthodoxes et ne le pouvant pas, ils sont insaisissables et représentent toutes les gradations de l’éclectisme théologique. L'un s’écarte à peine de la vieille orthodoxie, tandis que l’autre frise le libé-
ralisme ; ce qui les unit, c’est d'ordinaire la communauté des vues ecclésiastiques.
C'est dans cette tendance qu’a surgi la singulière distinction, inconnue des Réformateurs, des « petits faits chrétiens » et des « grands faits chrétiens ». On vous permet de nier les petits faits chrétiens, mais mal- : heur à vous si vous niez les grands faits chrétiens : vous êtes un incrédule et mûr pour la damnation.
Qu'est-ce qu’un « petit fait chrétien »? C'est le récit biblique que le théologien mitigiste (pardon du néologisme) juge assez insignifiant pour qu'il n’y ait pas grand mal à le nier. Quant au € grand fait chrétien », c'est le récit dont la croyance est indispensable au salut. Et avec quel critère cette distinction se fait-elle ? I n'y en a pas : chacun juge selon ses vues, au petit bonheur. C’est excessivement commode. Cela permet à chacun de classer parmi les « petits » faits ceux qu'il ne croit pas ou qu'il lui plaît de permettre à ses amis de ne pas croire, et de classer parmi les «grands faits » ceux qu'il croit et qu'il ne permet à personne, surtout pas à ses adversaires ecclésiastiques, de mettre en doute.
La limite est variable. Dans ces derniers temps, le domaine des « petits » faits s'est progressivement élargi, et celui des «€ grands » faits s’est d'autant rétréci. Celui-ci ne comprend plus guère aujourd’hui que la conception surnaturelle du Christ et sa résurrection corporelle. Niez la vérité des autres récits bibliques : le ciel se montrera clément; mais votre salut est irrémédiablement compromis si vous niez les « grands faits chrétiens ». Voilà la théorie mitigiste débarrassée de ses précautions oratoires. Nous nous trouvons toujours en présence de la vieille erreur, quoique bien atténuée, du salut par la croyance.
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Cette doctrine serait-elle conforme à l'Évangile? Jésus a-t-il appris à ses disciples à distinguer entre les grands et les petits faits de l'Ancien Testament ? A-t-il prêché le salut par la croyance à quelque récit miraculeux ? A-t-il exhorté les péagers et les pécheurs à croire à sa naissance miraculeuse et à sa future résurrection ? A-t-il fermé le royaume des cieux à ceux qui n’y croient pas”? Poser ces questions, c’est les résoudre. La révélation du Christ relative au salut ne comprend aucune de ces conditions. Cela est historiquement incontestable. |
Et les théologiens d'aujourd'hui auraient le droit de forger des conditions nouvelles et de les substituer ou de les ajouter à la condition unique révélée au monde par le Fils de Dieu au nom de son Père céleste? Non, la théologie mitigiste n’est pas le véritable Évangile. Celui-ci ne connaît qu'une seule condition du salut, un seul «€ grand fait » arrachant tout pécheur à la perdition : le don du cœur à Dieu, la For (1).
(1) On trouve dans la Bible, sous diverses formes, la question : « Que faut-il que je fasse pour être sauvé? » mais jamais la question : « Que faut-il que je croie pour être sauvé? » L'idée d’une vertu salutaire de la croyance est absolument étrangère à l’enseignement du Christ et de ses apôtres. Elle est née dans l’Église sous l'influence de la philosophie grecque ; et elle a trouvé son expression la plus concrète dans le Symbole Quicunque, qui, après une énumération des dogmes et des récits bibli- ques que le chrétien est tenu de croire sous peine de damnation éternelle /absque dubio in œternum peribit), finit par ces mots : « Hæc est catholica fides ; quam nisi quisque fideliter firmiterque crediderit, salvus esse non poterit. » Ce symbole a été reçu par les Églises protestantes ; et l'esprit qui en a dicté les premières et les dernières lignes n’a pas disparu de leur sein, quoiqu il n’ose plus s'affirmer avec la même crudité. On se contente volontiers dela &« foi implicite ». Le catholique dit : «Je crois ce que croit l'Église »; le protestant dit : « Je crois ce qu'il y a dans la Bible. » C’est une échappatoire inventée par la doctrine anti-scripturaire du salut par la croyance.
« Mais, nous demandera quelqu'un, la prédication de l'Évangile ne comprend-elle pas toute l’œuvre du Christ pour le salut du monde, et cette prédication n'est-elle pas une condition de salut ? » Certes, la prédication de la vérité évangélique est une condition de salut; et il n’est pas douteux que les doctrines erronées exercent une influence néfaste sur les esprits et les cœurs. Mais gardons-nous de confondre, sous les termes de € conditions du salut », l'enseignement religieux et le don du cœur à Dieu, la doctrine chrétienne et la vie chrétienne. Ce sont deux ordres de faits bien distinets. Nous pourrions appeler l’un objectif et l’autre subjectif, mais nous hésitons à employer ces mots, parce qu'ils peuvent prêter à malentendu.
Voici ce que nous voulons dire. Les idées agissent puissamment sur les dispositions intérieures, sur la vie, sur la conduite de l’homme. Les idées vraies agissent dans le sens du bien, les idées fausses dans le sens du mal. FH suffit de quelque observation psychologique pour s’en convaincre. La recherche et la prédication de la vérité religieuse sont donc des conditions de salut : ce sont des conditions objectives. Et à ce point -de vue, nous ne saurions être trop soucieux de la pureté de la doctrine religieuse, et nous avons la sainte obligation de combattre les erreurs doctrinales. C’est là une des raisons pour lesquelles j'écris et je publie ces lignes. Tout vrai chrétien en fait autant, dans la mesure de ses lumières et de ses forces. C’est la raison d’être du ministère ecclésiastique et de toute œuvre missionnaire.
Remarquons cependant qu’une idée juste ou fausse peut séjourner dans l'esprit à l’état latent, stérile. De là
limpr.ssance éventuelle de tant de vérités, et le caractè:e inoffensif de tant d'erreurs. Une idée n’exerce une influence profonde que lorsqu'elle est devenue une conviction morale. Il ne suffit pas, par exemple, que j'aie simplement l'idée de la justice rémunératrice de Dieu : il faut encore que je sois intimement convaincu de la réalité de cette justice. Alors seulement l’idée aura son action effective sur ma vie.
On pourra donc dire que ce n'est pas l’idée mais la conviction qui est une condition de salut. Mais là encore il faut s'entendre. La vérité religieuse et la conviction qui en dérive ne sont que des moyens pédagogiques appelés à produire une détermination intérieure : la foi. La conviction morale concourt puissamment, sous l’action du Saint-Esprit, à engendrer la foi, mais elle n’est pas elle-même la foi salutaire. Un voleur peut être convaincu de la justice de son pays, et n’en continuer pas moins à commettre des vols. On a vu des gens vivre dans le péché, malgré leur croyance à la réprobation divine. Voilà pourquoi il est dangereux d'identifier la foi et la croyance, cette croyance füt-elle une profonde conviction morale. Ce n'est pas la conviction morale qui nous sauve, c'est la foi, le don du cœur à Dieu.
C’est parce qu'ils confondent la vertu pédagogique de la vérité et la vertu salutaire de la foi que les partisans de la vieille orthodoxie et de l’orthodoxie mitigée nous reprochent de méconnaître l'importance des idées et de mettre tout l’accent sur la vie. Non, nous ne méconnaissons pas l'importance des idées : nous constatons journellement leur influence capitale dans tous les domaines de la vie individuelle et sociale ; nous avons parfaitement conscience de nous trouver nous-mêmes sous cette influence et de lexercer sur d’autres par
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notre enseignement ; nous sommes tout aussi convaincus que nos contradicteurs que la prédication de la vérité évangélique est, au sens objectif, pédagogique, une condition de salut ; mais nous nions que la croyance aux vérités religieuses ait aucune vertu justifiante aux yeux de Dieu et que des croyances erronées rendent un homme condamnable. À ce point de vue, les croyances justes ou fausses ne sont une cause ni de salut ni de perdition. Ce qui nous sauve ou nous perd, c'est la détermination de notre cœur, notre foi ou notre incrédulité, indépendamment de nos croyances (1). Qu'on ne nous oppose pas la parole de saint Paul : « Si Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine » (4 Cor. 15, 17). L’apôtre n'a pas dit : € Si vousne croyez pas à la résurrection du Christ, vous serez condamnés. » Ge serait se méprendre étrangement sur sa pensée que de l'interpréter ainsi. L’apôtre veut dire que, si le Christ est resté dans la mort, nous ne pouvons espérer pour nous-mêmes une vie éternelle. Et cela n’est pas contestable. Mais un homme peut, pour des raisons scientifiques ou historiques, avoir des doutes au sujet de la résurrection corporelle du Christ, et être cependant un enfant de Dieu et entrer, après sa mort, dans le royaume des cieux. Jésus va jusqu’à dire :
(1) Dans le mouvement «néo-chrétien » qui s’actentue de plus en plus chez une élite de penseurs du monde catholique, on n’est pas loin de reconnaître la vérité de cette doctrine. M. Émile Faguet vient de publier à ce sujetunremarquable article dans la Revue Bleue (11 janvier 1896). Appelant piété ce que nous appelons foi, et foice que nous appelons croyance, il plaide la cause de « la piété sans la foi» ; mais, ajoute-t-il, il n’y a point de « piété sans foi », et ici il entend par la foi la conviction morale. Ce double sens du terme de foi nuit à la clarté de la pensée et de l'exposé. Nous croyons qu'il vaut mieux n'appeler foi que la foi religieuse au sens biblique, en ayant soin de distinguer cette foi de la croyance d’une part, et de la conviction morale d'autre part.
«Si quelqu'un parle contre le Fils de l'homme, il lui sera pardonné. » Le seul péché irrémissible est le « péché contre le Saint-Esprit » (Matth. 12, 31. 32; Marc 329% Luc 12, 10). Or le péché contre le Saint-Esprit, c'est l'opposition à la voix de Dieu dans notre conscience, c'est l’incrédulité.
Il est inadmissible que les conditions de salut aient varié au cours des siècles, qu'elles aient été autres aux temps des prophètes, autres du vivant de Jésus-Christ et autres après sa mort et sa résurrection. Dieu n'est pas un être capricieux, changeant les conditions de sa sràce. Il reste toujours semblable à lui-même. «Il n’y a en lui, dit saint Jacques, ni changement ni ombre de variation » (Jacq. 1, 17). L'Évangile que le Christ a préché de son vivant est le véritable Évangile. C’est l'Évangile éternel. Il varie pour la forme, ïl est immuable quant au fond (1). « Mon fils, donne-moi ton cœur. » Voilà l'appel de Dieu à travers toute l’Écriture Sainte. Celui qui lui donne son cœur est sauvé, quelque justes ou fausses que soient, du reste, ses croyances, et celui qui ne le lui donne pas sera condamné, quelque orthodoxe qu'il ait été.
En enseignant la doctrine du salut par la foi seule,
nous écartons, non seulement l'erreur des théologiens | protestants qui attribuent une vertu salutaire à la croyance, mais encore, d'une part, celle du catholicisme, qui veut que l'homme puisse gagner le ciel par toutes sortes d'œuvres; et, d'autre part, celle de l’école ritschlienne et du libéralisme rationaliste qui, mécon-
(1) En ce sens, il y a une profonde vérité dans la thèse de saint Vincent de Lérins relative à la foi chrétienne : « Quod semper, ubique et ab omnibus credilum est », — surtout si nous tenons compte de cette remarque explicative: « Quod evolvilur.….. non ideo proprietate mutatur.»
naissant la vraie nature du péché, dans lequel ils voient plutôt une imperfection inhérente à la créature qu'une transgression de la volonté de Dieu, ne sauraient parler de châtiment et de pardon au sens scripturaire de ces mots.
Nous avons donné à la doctrine du salut par la foi seule, indépendamment des croyances, le nom de fidéisme (d'après l’adage de la Réforme : sola fide). Qu'on l'appelle comme on voudra : ce qui pour nous esthors de doute, c’est qu'elle est vraiment la doctrine de notre Seigneur Jésus-Christ, la révélation de Dieu pour notre salut. L'étude de l'Écriture Sainte nous confirme chaque jour dans cette conviction. Cela nous donne le calme de l'esprit et la paix du cœur en présence des problèmes les plus redoutables de la critique, et nous avons l'assurance qu'en distinguant nettement la foi biblique — indispensable au salut — et la croyance à la Bible — relevant de notre jugement scientifique, — nous préparons de nouveaux triomphes à l'Évangile du Christ dans le monde.
{Revue de théologie et des questions religieuses, de Montauban, 1896, n° 3.)
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Il y a des livres qui sont des événements. Celui que vient de publier M. le doyen Auguste Sabatier est de ce nombre (1). C'est un travail hors ligne. Je m’empresse de le signaler à tous ceux qu'inquiète le mystère de la vie et que préoccupe l'avenir de l’Église. Ils y trouveront une nourriture substantielle pour leur esprit et pour leur cœur. Cet écrit, si puissant et si beau, de mon bien cher ami et collègue, me remplit de joie et de reconnaissance. Je suis profondément ému et je rends des actions de grâces à Dieu pour cette vaillante œuvre de foi et de science d’un deses plus dévoués serviteurs.
Qu'on veuille bien me croire : les lignes qui suivent ne sont pas l'effet d’un « emballement », elles ne sont pas le produit d’un enthousiasme subit et irréfléchi, d’une affection aveugle et exubérante. Non ; elles sont le fruit d’une conviction qui s’est formée lentement,
(1) Esquisse d’une philosophie de la religion, d’après la psychologie et l’histoire, par AUGUSTE SABATIER, professeur de l’Université de Paris, doyen de la Faculté de théologie protestante. Paris, Fischbacher, 1897. 416 pages in-8°. Prix : 7 fr. 50.
dans un commerce presque journalier avec mon collègue, et qui est heureuse de trouver aujourd'hui une occasion de s'exprimer publiquement.
Voilà bientôt vingt ans que je travaille, dans notre Faculté, avec M. Sabatier, et que je vis au contact de sa pensée. J’ai suivi son développement; il a suivi le mien ; nous avons progressé ensemble. Quoique partant de points de vue différents, nous nous sommes rencontrés. Mon éducation luthérienne m'avait placé sur le terrain du principe matériel du protestantisme, au cœur du dogme de la justification par la foi, et j'ai abouti à la doctrine du « salut par la foi, indépendamment des croyances », à laquelle j'ai donné le nom de fidéisme. Par son éducation réformée, mon collègue se trouvait placé sur un terrain où l’on accentuait le principe formel du protestantisme : ce sont les questions d'autorité, de méthode, de principes relatifs à la connaissance religieuse qui l'ont préoccupé, et après avoir reconnu la différence essentielle entre la substance relisieuse de la foi chrétienne et sa forme à la fois contingente et symbolique, il a conclu à ce qu'il a appelé le symbolisme critique. Ainsi se conciliaient le principe formel et le principe matériel du protestantisme dans le symbolo-fidéisme. Le nouveau livre de M. Sabatier est la manifestation la plus puissante, la plus riche et la plus heureuse de cette conception.
L'ouvrage est intitulé : Esquisse d'une philosophie 4 la religion. De fait, c’est une Introduction à la dogmatique; c’est le premier volume d’une Dogmatique, dont Ja publication, espérons-le, ne se fera pas trop attendre. Mais cette Esquisse suffit amplement pour nous faire connaître la pensée religieuse et théologique de l’auteur.
Elle comprend trois parties. La première traite de la Religion, la deuxième du Christianisme, la troisième du Dogme.
Dans la première partie, M. Sabatier soumet le fait religieux à une analyse des plus approfondies. Il écarte les conceptions erronées, et 1l reconnaît l'essence de la religion dans la communion intime avec Dieu, et son expression la plus pure dans la prière.
Dans la deuxième partie, après un aperçu de l'histoire du peuple d'Israël, le christianisme est étudié sous ses trois formes historiques : le messianisme primitif, le catholicisme et le protestantisme. La comparaison des principes fondamentaux du catholicisme et du protestantisme est faite avec une netteté et une vigueur remarquables.
Enfin, dans la troisième partie, l’auteur expose ses vues sur la formation du dogme, sur ses éléments temporaires et ses éléments éternels, sur son rapport avec l'Église, d’une part, et avec la philosophie, d'autre part; et il donne sa théorie de la connaissance religieuse, qu'il avait déjà fait paraître dans la Revue de théologie et de philosophie et dans la Revue chrétienne (1893), et dont M. le doyen Aug. Baur, de Münsingen, a publié une traduction allemande sous le titre : Theologische Erkenntnisstheorie (1896).
Je ne m'attarderai pas à donner une analyse plus détaillée de cette œuvre magistrale. Elle est le fruit de toute une vie d’études et de réflexions, l’épanouissement d'une pensée théologique arrivée à sa pleine maturité, la courageuse et joyeuse confession de foi d'une âme profondément religieuse et d’un esprit résolument scientifique. Un évêque, reprenant un mot connu, disait de Luther : &Ïl fallait entendre le monstre
lui-même. » — « Il faut lire le monstre lui-même », dirai-je de M. Sabatier.
Je ne ferai qu’exposer brièvement les principes fondamentaux de sa théologie.
Modifiant légèrement cette parole de Cicéron : Quid interius mente ? M. Sabatier a inscrit comme devise sur son livre : Quid interius Deo? Le « Dieu intérieur », limmanence de Dieu, non seulement dans l’homme, mais dans l’univers entier, voilà la base sur laquelle s'élève l'édifice. Celui qui ne saisit pas cette notion ne comprendra rien au livre.
C’est en Dieu que se concilient toutes les antinomies qui agitent et troublent le cœur de l'homme. Et c'est par un acte de foi que cette conciliation se fait pour notre conscience personnelle.
Quelles sont ces antinomies? M. Sabatier accentue surtout celles entre la pensée et la volonté, entre le déterminisme scientifique et la liberté morale. L'univers nous écrase avec son enchaînement fatal de causes et d'effets; mais nous ne voulons pas nous laisser écraser, nous voulons vivre, et nous nous sauvons par un acte de foi. En dépit des apparences contraires, nous croyons à la souveraineté de l'esprit sur Ja matière, parce que nous croyons à la souveraineté de Dieu ; et, en dépit de la logique formelle, nous n’admettons pas que la pensée scientifique et la conscience morale soient exclusives l’une de l’autre ; nous croyons qu'elles trouvent leur parfaite harmonie en Dieu, de qui dérivent aussi bien les lois de la nature que celles de notre vie spirituelle. Ces actes de foi ne sont pas le produit d'un raisonnement, mais d’un besoin pratique, impérieux, du besoin de vivre. Voilà l’origine BR sentiment religieux.
Ce sentiment s'accentue dans l'opposition radicale du bien et du mal, du péché et de la sainteté. Ici aussi, le salut est uniquement dans la foi, dans un mouvement du cœur, non dans une croyance, ni dans un rite, ni dans quelque œuvre extérieure. Ce qui nous sauve, c'est une détermination intérieure, un acte de confiance filiale, l'abandon complet au Père céleste. En Jésus-Christ, cette union de Dieu et de l’homme s’est réalisée d'une manière parfaite; et elle se réalise, sous l'influence bénie du Christ, chez tout croyant, dans la mesure où l'esprit du Christ, qui est l'esprit démbieu/ l'anime et le pénètre: C'est là l'origine, le principe vital, la garantie d'avenir du christianisme.
Cette vie intérieure, née du contact de l’âme avec Dieu, ne saurait s'exprimer, comme les sciences exactes, dans des formules adéquates et immuables. Nous ne connaissons pas Dieu en soi; nous ne le sentons que dans ses rapports avec nous. Et ces rapports, nous les exprimons par des images, des symboles. Nous disons que Dieu est un père, un rocher, un feu dévorant. Le langage de la spéculation théologique la plus transcendante n’est pas moins symbolique que celui de la piété la plus simple et la plus naïve. La dogmatique n’est qu'un symbolisme supérieur. Le symbole est le corps dont la vie religieuse est l'âme. La religion interne est la substance, le symbole est la forme.
Considérée dans son essence, la religion est éternelle ; mais, dans son expression concrète, elle revêt des formes différentes selon les temps et les lieux. Elle évolue avec la culture philosophique et les progrès des sciences. Plus la formule est abstraite, plus elle est sujette à se modifier. Créée aujourd’hui, elle commence à vieillir demain. Seuls, les symboles les plus simples
et les plus élémentaires, par exemple les images et les paraboles dont s’est servi Jésus, conservent une valeur permanente.
Ces formules, images, paraboles, enfantées par la. conscience religieuse, ont une vertu pédagogique. Elles ont le don d’éveiller, à leur tour, le sentiment qui les a , fait naître. Elles se trouvent ainsi à la base de l’éducation chrétienne. Mais cette vertu, elles ne la gardent qu'aussi longtemps qu'elles renferment effectivement le trésor religieux. Quand l'usure du temps leur a fait perdre le contenu, elles ne sont plus que de sèches coquilles sans amande, incapables de nourrir les âmes.
Des raisons d'ordre social imposent à l'Eglise la nécessité d'exprimer ses convictions religieuses dans des formules officielles, dans des Confessions de foi. Mais pas plus que les formules individuelles, ces formules collectives ne sont soustraites aux lois de l'évolution. Chaque: nouvelle génération se les assimile en les interprétant. C’est la tâche de la critique de dégager de la forme variable et temporaire du dogme ses éléments religieux. et impérissables. |
Ici, un conflit peut éclater entre l’administration ecclésiastique, chargée de veiller au maintien des symboles, et les théologiens dont la mission est de faire la: critique du dogme traditionnel. Dans ce conflit, il y a, deux tendances extrêmes à éviter : celle de l’orthodoxie intransigeante qui s’efforce de maintenir comme sacrée et intangible une formule surannée, et celle du ratio-nalisme qui, dans sa lutte contre les formules vieillies, en rejette, avec l'enveloppe périssable, aussi la substance religieuse. L'erreur de l’une et l’autre tendance est d'identifier la forme et le fond, et de les maintenir ou de les rejeter ensemble.
Le « symbolo-fidéisme » évite l’une et l’autre erreur. En respectant la formule historique, il reste en communion avec les Pères ; et en dégageant le fond relisieux de sa forme transitoire, il se trouve en commu- -nion avec les penseurs du temps présent. Nous reconnaissons et nous maintenons ainsi l'unité de foi avec les. vrais croyants de tous lestemps et de toutes les nations. C’est l’unité invisible de tous les enfants de Dieu.
Cette conception théologique amène la paix dans les esprits par la conciliation de la science et de la foi, la paix dans les cœurs par la réconciliation des pécheurs avec Dieu, et la paix dans l'Eglise par le rapprochement de ceux que peuvent encore diviser des formules, mais qui sont unis par les liens puissants et doux d’une même foi, d'un même amour et d’une même espérance. Elle reproduit sous une forme moderne l'Évangile éternel de Jésus-Christ.
Voilà, en quelques traits rapides, la théologie, ou plutôt le squelette de la théologie de M. Sabatier. NH y manque la chair et le sang, et surtout la chaleureuse pulsation du cœur et le souffle ardent et puissant qui donnent à tout ce qu'écrit l’auteur cette animation contagieuse qui inspire l'admiration et la sympathie même à ceux qui ne partagent pas ses vues.
Le style est d’une merveilleuse richesse, d’une chaude coloration, d’une rare vigueur et d’une remarquable clarté jusque dans les discussions les plus abstraites et les plus transcendantes. On éprouve, à la lecture, une véritable jouissance littéraire.
Si J'avais à présenter une critique sur l’ensemble du travail, elle ne porterait que sur des questions secondaires. J'aurais à faire des réserves, en ce qui concerne la forme, sur la composition du livre, dont la troisième
partie me semble avoir un peu trop l'air d'un appendice. L'étude de la « connaissance religieuse » aurait trouvé sa place naturelle dans la première partie consacrée à la Religion, et l’étude de la notion du « dogme », dans le chapitre consacré au Christianisme. Mais c’est là une remarque purement formelle. Considérée en ellemême cette troisième partie estéminemmentintéressante et instructive ; elle complète et éclaire les chapitres précédents.
En ce qui concerne le fond, mes réserves portent sur le rôle, à mon sens, trop effacé du péché dans la genèse de la religion. L'homme n’a pas seulement à lutter contre la nature qui menace de l’écraser, mais contre Dieu lui-même qui condamne le pécheur. M. Sabatier ne me semble pas avoir assez accentué ce second point. Je ne parlerais pas non plus, comme lui, d’un germe religieux que Dieu a planté dans l’homme et quise développe ; car je conçois la religion comme le produit d'une action permanente de l'esprit de Dieu immanent dans l'esprit de l’homme. Mais ce ne sont là que des nuances. Pour les grandes lignes et la tendance générale, notre accord est parfait.
Le livre de M. Sabatier marque une date. Je crois assez connaitre la littérature théologique protestante pour me permettre de dire, sans nulle hésitation, que depuis l’Institution de Calvin, il n’a pas paru en langue française un écrit dogmatique de la valeur de l’Esquisse de M. Sabatier. Certes, nous avons eu des dogmaticiens éminents, nous en avons encore, mais M. Sabatier occupe sans contredit la première place après Calvin. Je le mets au-dessus de Vinet, qui, tout profond penseur qu'il fut, n’a cependant jamais réussi à tirer sa théologie au clair. L'œuvre de M. Sabatier, au contraire,
est le fruit d’une pensée religieuse et théologique arrivée à la pleine possession d'elle-même.
Lorsqu'en 1888, avec notre regretté historien Jundt, notre cher philonien Massebieau et notre excellent journaliste Frank Puaux, nous fondions les Annales de bibliographie théologique, et que l’on commençait à parler d’une « École de Paris », quelques champions de l’orthodoxie me demandèrent avec un sourire ironique : « Il y a doncune École de Paris? » Aujourd’hui que le doute n'est plus possible, leur rire s’est changé en une irritation chronique, qui ne laisse échapper aucune occasion de se manifester. Mais ce sont là des collères impuissantes. L'enfant est né, il est vigoureux, il a du sang dans les veines, il est baptisé, il a un nom. Il vivra. Il aura des luttes, mais son triomphe est assuré.
Nous avons la foi, une foi robuste, fervente, conquérante, tandis que les partisans des vieux systèmes sont ébranlés ; nous avançons, ils reculent; nous gagnons les esprits et les cœurs, ils les perdent de plus en plus; nous croyons à la victoire, ils redoutent une défaite; nous sommes pleins de joie et d’entrain; ils ne font que se lamenter. Leurs constructions lézardées menacent ruine. | |
Regardez au vieux rationalisme. Il s'éteint tout doucement, comme une lampe qui manque d'huile. Regardez à la vieille orthodoxie : elle gémit, elle s’indigne, elle lève les bras au ciel, elle lance des excommunicatons ; mais c’est tout : ce sont les convulsions de l’agonie. Et son héritière immédiate, l’orthodoxie mitigée, n'est guère mieux partagée, malgré les amputations multiples que lui ont fait subir ses médecins. Son organisme est atteint. Certains cordiaux peuvent, pour un
moment, lui donner l'apparence de la santé. Elle n'en est pas moins condamnée.
Observez ce qui se passe en Allemagne. L'une après l'autre, les Facultés de théologie s’éloignent de la vieille orthodoxie et du vieux rationalisme, et entrent, avec des nuances diverses, dans le mouvement théologique moderne, auquel Ritschl a attaché son nom, et dont les doctrines, sans se confondre avec les nôtres, s’en rapprochent cependant sur des points capitaux. C'est en vain que les chefs des vieux partis font des efforts désespérés pour recruter un personnel enseignant. Ils ne trouvent plus de maîtres pour les représenter. Les autorités ecclésiastiques, pour défendre les vieilles théories, en sont réduites à $’adresser aux bons offices du pouvoir séculier. Pauvre expédient, qui n’a jamais empêché l'infiltration des idées nouvelles. On n'arrête pas le courant d’un fleuve.
La puissance persuasive des principes fondamentaux de la nouvelle École évangélique est trop grande pour ne pas l’emporter dans l'esprit des nouvelles générations. Plus d’un professeur arrivé à la Faculté avec les idées traditionnelles, les a peu à peu abandonnées sous l'action d’études plus approfondies. Cela devrait donner à réfléchir aux hommes d'Église que leurs travaux pratiques empêchent de se consacrer aux études historiques et critiques. Ils devraient se dire que ces nom= breux théologiens dont la conscience religieuse et scientifique a été subjuguée par les idées nouvelles et dont quelques-uns ont souffert et souffrent encore pour leurs convictions, ne sont ni des impies, ni des incrédules, mais des hommes de foi et de prière, des disciples du Christ, qui cherchent à remplir consciencieusement leur ministère au service de leur Maître.
. Qu'ils ne se laissent pas éblouir par leurs œuvres philanthropiques et ecclésiastiques, qui peuvent fleurir au milieu des erreurs doctrinales. On n’a qu'à regarder l'Église catholique pour s’en convaincre. Nous pourrions même trouver dans ce fait un argument en faveur de nos principes. Mais ce n’est pas des œuvres de charité ou de propagande qu'il s’agit ici, c’est de la théologie et de l'effondrement des vieux: systèmes tant orthodoxes que rationalistes.
Les derniers et rares champions de ces deux causes perdues ressemblent à l'arrière-sarde d’une armée en déroute, qui tire, en fuyant, les derniers coups de feu. Le gros de l’armée s’est réfugié derrière les remparts d’une citadelle, dont les défenseurs ont abandonné, un à un, les ouvrages extérieurs, et dont les murs sont battus en brèche et prêts pour l'assaut. On entend déjà les fanfares de l’armée victorieuse. Son avant-garde est sous les murs. Bientôt la citadelle sera réduite.
«Mais vous nous faites là, dira quelqu'un, un compte rendu absolument dithyrambique. » Oui, c’est bien cela ; et ce l’est à bon escient. Ceux qui me connaissent savent que ma tournure d'esprit est loin de me porter au dithyrambe. Mais pour les choses exceptionnelles, il faut un ton exceptionnel.
C’est un sentiment bien doux pour un théologien quand, à la fin de sa carrière, il voit ses idées, qu'il avait d’abord timidement émises et qui avaient rencontré à l’origine une opposition véhémente, se frayer peu à peu une voie dans l'intelligence et dans le cœur de l’élite de la jeunesse théologique. Mon cher Sabatier, nous pouvons mourir en paix, notre travail n’a pas été inutile; la semence que nous avons jetée germe et prospère. Nous voyons l'aurore d’un nouveau jour.
Bénissons Dieu et soyons dans l’allégresse : l’œuvre d'édification religieuse et théologique à laquelle nous avons consacré notre vie, est une œuvre vivante et vivifiante. Elle a la vérité pour fondement et l’esprit de Dieu pour défenseur. L'avenir lui appartient.
(Revue chrétienne, 1897, n° 2.)
Un collaborateur de l’Église libre, qui signe Un vieil évangélique, m'a pris à partie au sujet de mon compte rendu, dans la Revue chrétienne, du livre de M. le doyen Auguste Sabatier. Je vous demande la permission de relever quelques assertions de sa critique.
Tout d’abord, je lui sais gré de ne pas nous avoir traités, mon collègue et moi, « d'incrédules et de renégats ». Cela prouve son intention d’être juste et fraternel. Il n’en est pas moins dans l'erreur, quand il affirme que, tout en conservant les termes de «miracle, inspiration, rédemption, conversion, etc. », nous rejetons « ce qui fait l'essence, la raison d’être des vieilles doctrines chrétiennes : miracle, inspiration, rédemption, conversion, etc. ». C’est précisément l’inverse qui est vrai. Nous abandonnons certaines formules traditionnelles, que nous croyons erronées, mais nous en retenons la substance religieuse, « l'essence, la raison ARCS
Dégager le fond révélé, divin, éternel, de la forme humaine, contingente, périssable, voilà un des principes caractéristiques de notre théologie. On peut ne pas partager nos vues sur le « miracle, l'inspiration, la rédemption », mais, en disant que nous «rejetons la
conversion », on commet à notre égard une souveraine injustice, Car personne plus que nous n'accentue la repentance, la conversion, la foi, la consécration de l’âme à Dieu. On n’a qu'à jeter un coup d'œil dans nos écrits pour s’en convaincre. La crainte de Dieu devrait empêcher un chrétien de lancer contre ses frères des accusations aussi peu justifiées.
Le « vieil évangélique » prétend être « orthodoxe » tout en abandonnant «l’orthodoxie des théopneustes stricts, de ces théologiens qui, par leurs définitions méticuleuses de la Trinité, des deux natures de Jésus- Christ; etc., se sont en quelque sorte *eforcesetuetRRS plus strictement bibliques que la Bible ». Qu'il me permette de lui dire qu'il ne nous est pas loisible de modifier à notre gré le sens des termes consacrés par l'histoire, celui d’orthodoxie par exemple. Quiconque abandonne les décisions des conciles œcuméniques sur la Trinité et la personne du Christ, décisions officiellement ratifiées par les Confessions de foi de la xéforme, n'est plus en droit de se dire « orthodoxe ». Il peut être dans la vérité biblique, — et nous croyons l'être, — mais orthodoxe, il ne l’est pas.
Mon critique prétend appartenir à une « école orthodoxe beaucoup plus vieille que celle des théopneustes à outrance, à la vieille orthodoxie des Apôtres ». Je regrette d’être obligé de lui enlever cette illusion. Les Apôtres étaient des « théopneustes stricts », des «théopneustes à outrance ». Ils croyaient à l'inspiration littérale des livres de l'Ancien Testament. C’est là un fait historiquement établi. Sur ce point, mon contradicteur a donc abandonné «la vieille orthodoxie des Apôtres ».
I ne me serait pas difficile sans doute de trouver son
« orthodoxie apostolique » en défaut encore sur d’autres points. Mais je n’insiste pas. Il s'éloigne de la vieille orthodoxie quand celle-ci lui déplaît, comme la plupart de ses confrères. Seulement, comme eux aussi, il le fait au juger, Sans norme ni principe, et il met l'étiquette d’orthodoæxie sur ce qui lui reste, voulant imposer aux autres l'obligation de s'arrêter à la limite qu'il lui plaît de tracer. C'est de l'arbitraire pur et un genre de despotisme ecclésiastique que tout le monde n'est pas disposé à subir. Voilà pourquoi tant d'esprits religieux, qui ne peuvent plus retenir la vieille orthodoxie et ne veulent pas du rationalisme, sont heureux de trouver dans notre École évangélique moderne un principe à la fois religieux et scientifique qui leur permet des’orienter dans la crise actuelle et de trouver, avec la paix de l'âme, une satisfaction réelle aux besoins de leur pensée.
(Eglise libre, 1897, no 11.)