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Grâce à la délimitation de mon sujet, je me trouvais, pour mon étude, sur une base historique très solide. Une telle base me semble faire défaut aux travaux, anciens et récents, que j'ai consultés sur la notion du miracle. Tous les auteurs, pour autant que j'ai pu apprendre à les connaître, placent à la base de leur examen le miracle lui-même, considéré soit comme phénomène, soit comme récit ; et ils partent de là pour exposer leurs idées apologétiques ou critiques. Eh bien, je crois que c’est là une base très fragile, tant pour l'attaque que pour la défense.
I n’y a que le partisan de l'inspiration littérale qui puisse admettre cette base sans nul inconvénient. À ses
yeux, les récits miraculeux ont été dictés par Dieu. Leur vérité, leur réalité est hors de doute; et il peut a priori sen servir, dans son argumentation, comme d’une donnée historique incontestable. |
Il nen est plus de même pour le théologien qui n’admet pas la doctrine de l'inspiration littérale, et qui dès lors reconnaît à la critique historique, non seulement le droit, mais aussi le devoir d'examiner les livres bibliques et de les interroger sur leur origine, leur intégrité, leur valeur historique. Or, dans ces conditions, les miracles de la Bible ne sont pas suffisamment documentés pour servir «a priori de base à une étude scientifique. [ls ont besoin eux-mêmes d’un fondement pour les soutenir. Tout théologien ayant fait quelque peu de critique biblique me l’accordera sans peine.
J'ai donc dù chercher, pour traiter mon sujet, une base plus solide, un fondement n'ayant pas besoin luimême d’un appui, une donnée précise dont la valeur historique ne puisse être contestée par personne. Et cette base, je l’ai trouvée dans la foi des auteurs sacrés.
Cette foi est un fait parfaitement contrôlable, attesté par les auteurs eux-mêmes dans leurs écrits, et ne pouvant donner lieu à aucun doute quant à son historicité, Tous les livres de la Bible nous apprennent à connaître la foi de leurs auteurs, quels que soient, du reste, ces auteurs. Les questions d'authenticité, au sens de la critique biblique, n’ont rien à voir ici. L'écrit me révèle la foi de son auteur. C'est là une donnée historique d’une valeur absolue. Et c'est sur ce fondement que j'ai construit mon travail.
Ce premier pas m'a amené à en faire un second. En établissant une distinction bien nette entre la foi au
miracle et le miracle lui-même, entre notre conviction
subjective et le fait objectif, entre le phénomène miraculeux et notre interprétation du phénomène, je suis arrivé à attribuer à la foi personnelle des auteurs sacrés une valeur propre, indépendante de l'historicité, peut-être douteuse, du récit.
J'ai soumis cette foi à un examen psychologique, et j'y ai découvert, sous sa forme contingente et historique, ce qui constitue l'essence même de la foi au miracle : la foi à la paternité de Dieu et à l’'exaucement de la prière, exaucement qui se produit par l'intervention immédiate de Dieu dans Je cours des choses.
C’est dans cette foi des prophètes, de Jésus-Christ et des Apôtres que je reconnais le témoignage du Saint- Esprit, la révélation de la vérité.
C’est ainsi que, par une triple étude successive, historique d’abord, psychologique ensuite, et enfin religieuse, je suis arrivé à la thèse qui forme la conclusion de mon travail et que j'ai brièvement formulée en ces termes : le miracle, c’est l'exaucement de la prière.
Cette thèse doit être entendue au sens le plus large. J'ai eu soin de faire remarquer que Dieu ne regarde pas à la formule de nos prières. Il comprend aussi nos balbutiements, « comme une mêre comprend son petit enfant et devine ses désirs dans un gémissement, dans une larme, dans un regard suppliant ». L’ «attente impatiente de la création », dont parle saint Paul (Rom. 8, 18-27),est un de ces gémissements auxquels Dieu répond par les miracles de sa grâce.Je pense que c'est cet exaucement que M. Bois a en vue quand il parle de « miracles accomplis spontanément par l'initiative de Dieu, sans aucune prière préalable » (p. 157). Sur ce point, nous n’aurons pas de peine à nous mettre d'accord.
Il me semble, d'une manière générale, que nous ne sommes pas loin de nous entendre, du moins pour ce qui concerne la conception religieuse du miracle. Notre désaccord ne porte guère que sur des questions d’histoire, en particulier sur ce que j'appellerai la notion historique du miracle, c’est-à-dire l’idée que s’en sont faite les auteurs sacrés.
Parlons d’abord de cette idée.
Ici, la terminologie de M. Bois m'embarrasse un peu. Nous n'employons pas le mot « naturel » dans le même sens. Et je crains que cette différence ne soit propre à donner lieu à des malentendus, à de fâcheux quiproquos, qui n’aideront pas à tirer au clair une question déjà assez complexe par elle-même.
M. Bois dira, par exemple, que, pour les auteurs bibliques, le miracle est «une dérogation au cours naturel des choses ». Je ferai, de mon côté, mot pour mot, la même affirmation. On croira que nous sommes d’accord. Eh bien! on se trompera. Sous les mêmes ter-
mes se cachent des idées différentes.
Pour moi, la construction de la tour Eiffel est un fait naturel. M. Bois, par contre, écrit : « Les hommes qui ont construit la tour Eiffel ont accompli un acte contraire au cours naturel des choses » (p. 131). Voilà, semble-t-il, deux opinions nettement contradictoires. Erreur! Nous sommes parfaitement d'accord ; nous ne différons que dans la terminologie.
J'appelle naturel ce qui est conforme aux lois de la nature, ce qui n’est ni surnaturel, ni anti-naturel; tandis que M. Bois appelle naturel ce que le nature produit spontanément, sans l'intervention libre de l’homme ou
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de Dieu. Nous considérons, l’un et l’autre, un rosier
qui fleurit, comme un fait naturel. Mais quandje cueille | une rose, je fais, selon la terminologie de M. Bois, un acte contraire au cours naturel des choses, tandis que, d’après ma terminologie, je fais un acte tout à fait naturel. Déchirer une feuille de papier est pour moi un acte naturel. M. Bois, par contre, dira que cela n’est pas naturel. Qu'est-ce donc ? Est-ce surnaturel? Non. . Anti-naturel ? Non plus. Mais quoi donc? C’est antispontané ; car, abandonné à lui-même, le UE ne se serait pas déchiré tout seul.
On comprend qu'avec un vocabulaire si différent, il ne soit pas facile de s’entendre, ni même de discuter. Tout s’embrouille. On est constamment arrêté par des définitions de mots, et la controverse risque de tourner à la logomachie.
Je n’examinerai pas qui de nous deux, au point de vue de la langue, est dans le vrai. Le mot naturel a bien des sens en français. M. Bois peut soutenir le sien. Je crois cependant que, lorsqu'il est question de miraracles, le terme de naturel est généralemant employé dans mon sens. « Les miracles, dit le Dictionnaire de l'Académie, sont des effets produits par la volonté de Dieu, et non par des causes naturelles. » Et Littré appelle naturel « ce qui est conforme aux lois de la nature ». C’est aussi le sens de ce mot dans le langage courant et populaire. Et quelques littérateurs distingués, que j'ai consultés, se sont prononcés, sans nulle hésitation, pour l'emploi de ce mot dans mon sens.
Comment faire pour éviter la confusion ? Voici ce que. je propose à mon honorable collègue. Puisqu'il explique lui-même son terme de « naturel » par « spontané », « spontanément », je lui demande la permission de sub-
stituer, dans sa terminologie, ce dernier mot au premier, et de conserver au mot « naturel » le sens de !« conforme aux lois de la nature ». De cette façon, nous aurons quelque chance d'éviter des malentendus, etnos lecteurs seront moins exposés à se méprendre sur nos idées.
Passons maintenant à la notion du miracle chez les auteurs sacrés, et marquons bien les points où nous sommes d'accord et les points où nous différons.
M. Bois, dans son analyse du miracle biblique, distingue trois moments :
19 « Le miracle est contraire au cours habituel des choses ».— Cela est évident. Même aux temps deJosué, le soleil n'avait pas l'habitude de s'arrêter au commandement des hommes.
20 « Le miracle n’est pas un produit spontané de la nature ». — Cela aussi ne peut faire aucun doute. L'eau ne se change pas spontanément en vin.
30 « Le miracle est une intervention libre et spéciale de Dieu ». — C'est ma thèse.
Je souscris aux trois points. Où doncest le désaccord ?
Si je ne me trompe, notre entente sur le deuxième et le troisième point est parfaite. Nous pouvons considérer ces deux points comme acquis à la discussion.
C’est dans notre interprétation du premier point que se manifeste une divergence. Il s’agit de savoir si les auteurs bibliques ont vu dans les miracles — dans les phénomènes « contraires au cours habituel des choses » — simplement des faits insolites, surprenants, mais, au fond, conformes à l’ordre de la nature, ou s'ils y ont vu des faits contraires au cours naturel des choses, nous disons aujourd'hui: contraires aux lois de la nature. Ont-ils —- pour employer un terme que me fournit mon
collègue — considéré les miracles comme des faits antinaturels ? M. Bois répond : Non. Je réponds : Oui. Voilà la question nettement posée.
Certes, les auteurs sacrés n'avaient pas nos idées modernes sur les lois de la nature. Je me suis clairement expliqué, dans ma leçon, sur ce point. J’accorde volontiers à M. Bois qu’au siècle apostolique, on n'avait encore qu'une connaissance vague et toute rudimentaire de l'ordre de la nature. Mais au lieu d'en conclure qu'à cause de cette ignorance, on était porté à confondre les phénomènes extraordinaires avec les faits de l’ordre naturel, j'en conclus inversement que, vivant en plein surnaturel, on ne mettait nulle difficulté à voir dans un phénomène étonnant, inexplicable, un fait contraire à l’ordre connu, régulier, normal. Il ne faut pas juger les anciens à notre point de vue. Is n'avaient pas nos répugnances modernes du surnaturel.
Le domaine du miracle était d'autant plus vaste que la connaissance des lois naturelles était plus restreinte. On pouvait confondre les deux domaines sur leurs limites, mais on ne les identifiait pas. On savait parfaitement distinguer un miracle d’un phénomène naturel, autrement on n'aurait pas parlé de miracles. C'est la déviation de l'ombre d’un corps, et non sa direction normale et régulière, qu'on attribuait à une action immédiate de Dieu (Il Rois 20, 9-11). Le miracle se reconnaissait à son caractère anti-naturel. C'est précisément ce caractère qui en faisait un miracle.
Cela n'est pas douteux pour les miracles païens.
Pour s'en convaincre, on n’a qu'à lire le De divinalione de Cicéron. On y verra clairement comment les hommes cultivés du siècle d’Auguste comprenaient et la nature et le miracle. La nature, c’est l’enchaînement des causes et des effets. : quum causa causæ nexa rem ex se gignil (1, 55). Le miracle est un phénomène contraire à l’ordre naturel : contra naturam (NX, 22); il est (dans l'ordre naturel) « l'impossible » : quod fieri non potest I, 22; comp. De republica I, 10). I est dû à l'intervention de la divinité, qui peut faire ce qu’elle veut : Niul est quod deus efficere non possit (I, 41). Voilà l’idée qu'on se faisait du miracle dans le monde paien au milieu duquel vivaient les Israélites du temps de Jésus-Christ. Et les documents juifs ne révèlent nulle divergence, sur ce point, entre les conceptions des Israélites et celles des autres nations.
Jésus et les Apôtres ont-ils partagé cette manière de voir? De nombreux indices nous permettent de l'affirmer. Non seulement Jésus n'a jamais combattu cette idée, mais elle est toujours présupposée dans ses rapports avec les païens. Le centenier de Capernaüm et la femme cananéenne ont la même notion du miracle que Jésus. Celui-ci entre entièrement dans leurs vues. Il leur accorde leur demande au sens où ils l’entendent eux-mêmes. Il n'y a pas trace d’une divergence dans leurs conceptions sous ce rapport. Quand saint Paul parle aux Corinthiens des « prodiges et des miracles » qui se sont produits au milieu d'eux, il s'adresse à d'anciens païens, dont il n’a pas songé à corriger les idées sur le miracle (I Cor. 12, 12).
Ilen est de même des assertions de Jésus en face des Juifs incrédules. Ses miracles ont le même caractère que ceux de ses adversaires. «Si je chasse les démons
par Beelzébul, dit-il aux Pharisiens, par qui vos fils les chassent-ils? » (Matth. 12, 27 ; Luc 11, 19). N’avonsnous pas fait des miracles en ton nom?» lui disent de faux partisans. Et Jésus ne les contredit pas (Matth. 7, 22, 23). Ses disciples sont scandalisés en voyant un homme qui ne suivait pas Jésus faire des exorcismes en son nom. Jésus les reprend, sans indiquer d'aucune façon que sa notion du miracle pourrait différer de celle de cet homme (Luc 9, 49. 50). Quand Jésus et les Apôtres parlent des miracles de l'Ancien Testament, nous voyons qu'ils les entendent dans le même sens que les scribes, les pharisiens, les gens du peuple. I n'y a pas la plus légère nuance entre leurs vues et celles de leurs contemporains. M. Bois n’en a signalé aucune.
Et qu'on ne nous objecte pas que Jésus rapportait, en général, tous les phénomènes de la nature, les phénomèênes ordinaires non moins que les phénomènes extraordinaires, à l’action immédiate de Dieu. Certes, Jésus attribue à Dieu la création et la conservation du monde ; mais il ne confond nullement l’activité propre et régulière dela nature avec l'intervention miraculeuse de Dieu. « La terre, dit-il, produit automatiquement des fruits » (Marc 4, 28). On voit que Jésus avait une certaine notion des lois de la nature. Et je crois être dans le vrai quand je dis que, « toutes proportions gardées, les anciens Israélites distinguaient tout aussi bien que nous ce qui est conforme aux lois de la nature et ce qui ne l’est pas. Il n’y a entre leur manière de voir et la nôtre qu’une différence de degré ». De même que leur entourage, Jésus et ses disciples ont considéré les miracles comme des faits anti-naturels. |
C’est ainsi que l'Église primitive a compris l’ensei-
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gnement des Apôtres. C’est avec cette prémisse qu'on lisait les Évangiles. Cette conception a été celle de toute l’antiquité chrétienne. Les nombreuses légendes de l'Église des premiers siècles en font foi. J'ai démontré, dans ma leçon, que ces légendes viennent à l'appui de ma thèse.
Nous en trouvons aussi la confirmation chez les grands docteurs du moyen âge. Écoutons celui dont la parole fait autorité, plus que jamais, dans le monde catholique. « Un miracle, dit saint Thomas d'Aquin, est un phénomène contraire à l’ordre de la nature », — nuüraculum proprie dicitur quum aliquid fit præter ordinem naturæ. Et pour éviter tout malentendu, il ajoute : « non seulement contre l’ordre de quelque sphère limitée, mais contre l’ordre de la création tout entière », —præter ordinem totius naturæ creatæ [Summa tot. theol., pars 1, quæst. ex, art. 4). On ne saurait être plus catégorique (1).
Les théologiens protestants ne sont pas moins explicites. L'un des plus grands dogmaticiens du xvir siècle, celui qu'on a appelé le Thomas d'Aquin luthérien, Quenstedt, dit que Dieu fait un miracle, lorsqu'il agit « contrairement à l’ordre établi par lui-même », quando Deus contra ordinem a se institutum operatur {Theol. didactlico-polemica, pars 1, cap. xx, sect. 1, thes. 27). Il précise encore cette thèse, en accentuant la différence entre les phénomènes contraires aux lois de la nature, les miracula, et les phénomènes simplement extraordinaires, les mirabilia. Dieu seul fait les nuracula, les vrais miracles. Le diable, qui est un trompeur, ne peut faire que des mirabilia, des miracles apparents,
(1) Il y a eu des hésitations chez quelques Pères, chez saint Augustin en particulier; mais l'Eglise ne les a pas suivis.
de faux miracles, dans le genre de ceux que M. Bois attribue à Dieu (pars 1, cap. xt, sect. 1, quæst. 1v).
La notion orthodoxe du miracle ressort clairement de ces citations. Le dogmaticien peut l’accepter ou la repousser. Mais l’historien doit recpnnaître que, de même qu’elle est conforme à l'Écriture sainte, elle exprime bien authentiquement les croyances de l’ancienne orthodoxie chrétienne, tant catholique que protestante.
Je sais que cette conception répugne à notre orthodoxie moderne, Nos théologiens les plus orthodoxes cherchent à l'éviter en lui enlevant ses arêtes. Mais c'est précisément là qu'apparaît leur rationalisme et leur manque de sens historique. Au lieu de voir les choses telles qu’elles sont et de reconnaître franchement qu'ils ne peuvent plus accepter les idées traditionnelles sous leur forme historique et contingente, ils altèrent la notion biblique et orthodoxe pour se l’accommoder et se donner à eux-mêmes et aux autres l'illusion de l'accord avec l’Écriture et la tradition ecclésiastique. Je ne conteste nullement la sincérité de leur effort et la loyauté de leur conviction; mais ma conscience scientifique m'oblige à constater leur erreur.
Si, dans mon interprétation de la notion historique et traditionnelle du miracle, je m'éloigne de mon honorable collègue, je me sens par contre d'accord avec lui dans la conception religieuse.
Il est vrai qu’il fait une charge à fond contre le symbolo-fidéisme. A l'entendre, notre école de Paris, en cherchant à dégager le fond religieux et permanent des dogmes, de leur forme historique et transitoire, por-
terait la désolation dans la théologie, dans la religion, dans l’Église. Il nous attribue même, à M. Sabatier et à moi, d’étranges idées, qui n’ont jamais effleuré notre esprit. Cela nous prouve qu'il n’a pas mieux réussi à pénétrer dans notre pensée que dans celle des écrivains sacrés et des anciens docteurs de l’Église. M. Bois est un excellent philosophe et un remarquable dialecticien, mais il a bien de la peine à se transporter dans l’âme, dans l'esprit, dans les conceptions d'autrui. Il me faudrait des pages pour combattre ses interprétations erronées de mes vues, de mes intentions, de mes sentiments. J'aime mieux m'en tenir à sa notion religieuse du miracle.
Après avoir bruyammentexécuté le symbolo-fidéisme, M. Bois lui fait subrepticement des concessions si graves qu'on pourrait bien le soupconner de ne pas en être si éloigné qu'il en a l'air.
Voici ce qu'il dit : « Si les écrivains sacrés avaient envisagé les miracles comme des violations des lois de la nature (ce qui n’est pas), on aurait encore le droit de dire : ils ont fait là une théorie non pas même théologique, mais philosophique ou scientifique, ce qui n'était pas de leur compétence. La notion religieuse du miracle biblique (intervention de Dieu produisant une dérogation au cours naturel et habituel des choses) est indépendante de cette théorie sur les voies et moyens. Ce serait ici le cas d'appliquer la distinction entre le domaine proprement religieux (non pas réduit à des émotions vagues, mais comportant des idées religieuses précises et fixes) et le domaine proprement scientifique. Et l’on pourrait rejeter la théorie tout en conservant : 10 la notion, 2° l’historicité des faits miraculeux, toutes réserves faites pour la critique » (p. 174-175).
Mais nous voilà en pleines eaux symbolo-fidéistes !
Voyez la concordance de nos principes. Elle est aussi instructive qu’heureuse ; et je ne puis cacher le plaisir que j'en ai éprouvé.
M. Bois distingue dans l’enseignement de la Bible entre « le domaine proprement religieux et le domaine proprement scientifique ». C’est parfait.
Il admet qu’en principe, nous ne sommes pas liés par les «théories philosophiques ou scientifiques » des prophètes, de Jésus-Christ et des Apôtres, ces théories n'étant « pas de leur compétence ». N'est-ce pas ce que j ai soutenu ?
Il déclare que « si les écrivains sacrés avaient envisagé les miracles comme des violations des lois de la nature », nous ne serions pas tenus de partager leurs vues sur ce point. « La notion religieuse du miracle biblique est indépendante de cette théorie. » C'est précisément ma thèse. |
Il est d'accord avec moi pour admettre l’historicité des miracles bibliques, « toutes réserves faites pour la critique historique ». Aï-je jamais demandé plus que ces réserves ? |
Enfin, M. Bois retient la « notion religieuse du miracle biblique ». Et sa notion, à part les termes, se confond absolument avec la mienne. On n’a qu'à aller au fond de sa pensée pour s’en convaincre. Nous le Verrons.
Arrêtons-nous d’abord un peu aux principes énoncés ci-dessus, et constatons, non seulement notre accord, mais aussi le bien fondé de nos vues.
La distinction entre le domaine religieux et le domaine scientifique dans l’enseignement de la Bible est une conquête, certainement définitive, de la théo-
logie moderne. Sa légitimité ne saurait être douteuse, Mais le principe étant donné, quel est notre critère dans l’application de ce principe aux textes sacrés ? M. Bois ne le dit pas. J'ai cependant lieu de croire qu'il admet avec moi que uotre pensée scientifique discerne les choses de l'ordre scientifique, et notre conscience religieuse les choses de l’ordre religieux. Je ne connais pas d'autre critère. On lui reproche volontiers d’être « subjectif », et on partde là pour nous accuser de « subjectivisme ». Mais qu'on nous montre donc le critère « objectif ». Le seul que je voie, c’est le pape.
Je laisse de côté les théories « philosophiques » des auteurs sacrés — cet examen, touchant de près à la dogmatique, ne manquerait pourtant pas d'intérêt — et je ne parle que de leurs théories « scientifiques ». Je reconnais avec M. Bois que les idées scientifiques de Jésus-Christ ne sauraient faire autorité pour le chrétien, et que si Jésus-Christ a considéré les miracles comme des faits antinaturels, nous ne sommes pas tenus d'adopter sa manière de voir.
Cette thèse n’a valu les plus acerbes critiques. « Vous ruinez, m'a-t-on dit, l'autorité de la parole du Christ. » J'avais beau confesser ma foi à « l'autorité souveraine de Jésus-Christ et des Saintes Écritures en matière de foi » : on m'a explicitement demandé de reconnaitre l'autorité de Jésus-Christ « dans tous les domaines ».
Et voici qu'un théologien réputé pour son orthodoxie se range à mon avis. Pas plus que moi, il n’admet l'autorité de Jésus-Christ dans le domaine des sciences naturelles. Cette thèse est indiscutable pour quiconque a fait une étude approfondie des Évangiles. Jésus n’a pas songé à s'attribuer une mission scientifique. Il nous a révélé le cœur miséricordieux de son Père céleste et
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il s’est sacrifié pour le salut des pécheurs. C'était sa sainte tâche, qu'il a fidèlement remplie jusque dans la mort. Demander à Jésus des lumières dans les sciences naturelles, c’est ne rien entendre à sa mission.
Oui, dans le domaine des choses profanes, Jésus a partagé les vues — justes ou erronées — de ses contemporains. M. Bois l’admet avec moi. J'aurais seulement aimé qu'il eût fourni quelques exemples à l'appui de sa thèse. Cela nous aurait éclairé. Mais mon hono- “able collègue s’en tient volontiers à l'énoncé des principes et, comme maint autre théologien, il semble craindre de les appliquer à des textes précis. Je comprends cette hésitation. En restant dans les généralités, on risque moins de s'exposer aux critiques et anathèmes des partisans de la vieille orthodoxie. C’est sans doute la raison pour laquelle un grand nombre de théologiens qui rejettent en principe la doctrine de l'inspiration littérale de la Bible, se gardent bien de fournir le moindre exemple à l'appui de leur point de vue.
Que, pour des raisons pédagogiques, un pasteur s'impose cette réserve, je n'oserai trop l'en blâmer. La prudence peut, à l’occasion, lui en faire un devoir. On ne donne pas de viande aux nourrissons. Mais dans une controverse théologique comme celle qui nous occupe, un professseur ne me semble pas avoir le droit d’éluder cette difficulté. J'aurais aimé, par exemple, que M. Bois se füt prononcé sur la question des démoniaques, dont j'ai longuement parlé dans ma leçon. Admet-il avec moi — et, je suis heureux de le constater, aussi avec MM. Stapfer et Bovon — que ces phénomènes pathologiques rentrent dans l'ordre des choses médicales, et que, sans compromettre la parole de Jésus et sans cesser d’être bon chrétien, on peut croire
que ces malades étaient des hystériques, commeily en a encore beaucoup de nos jours? Approuve-t-il les chrétiens qui, encore aujourd'hui, font des exorcismes, comme on en faisait au siècle apostolique, au moyen âge, et comme on en fait partout où l’on croit sincèrement aux possessions (1) ?
J'aurais aussi aimé apprendre s’il fait rentrer les guérisons instantanées des démoniaques dans la catégorie des miracles temporaires et provisoires dont il nous entretient. À son avis, tels phénomènes, qui étaient
miraculeux aux yeux des contemporains, ne le sont plus à nos yeux. Je n y objecte pas; mais un exemple de ces miracles, qu'on pourrait appeler relatifs, n'aurait pas été de trop pour illustrer la pensée.
(1) Voici ce que M. Adhémar Leclère, un délégué français au Cambodge, écrit à la Revue scientifique (1895, n° 5, p. 130), sur les possédés et les exorcismes chez les Cambodgiens :
« Les revenants pénètrent dans les corps des gens dont ils veulent se venger et s'y établissent en les rendant malades. Il faut appeler de suite les gens qui savent les chasser... Alors ils partent, mais on ena connu qui résistaient plusieurs jours... Il y en a d’autres qui refusent de sortir et qui causent la mort des gens dont ils se sont emparés.…
«Les arac ou démons sont plus terribles encore..., car leur puissance est supérieure. Ils peuvent prendre possession des corps et jeter la mort et la folie dans une famille. Alors, pour les chasser, il faut avoir recours au sorcier. Le possédé par un démon, par un arac, est, par extension, nommé arac au Cambodge, parce que, me dit un lettré, l'homme chez lequel un arac a pénétré ne s’appartient plus, son corps ne lui obéit plus, il est le corps du démon, il obéit à l’arac qu'il a dans lesventre.….
« J'ai vu plusieurs possédés depuis que je suis au Cambodge. Ils sont agités de mouvements frénétiques, parlent sans suite, ou bien se taisent et font comprendre par des signes qu’ils ne peuvent parler. J’en ai vu un qui se tordait à terre en gémissant. Ce sont des hystériques, mais des hystériques dangereux comme nos possédés du xvr et du xvie siècle. » (Comparez, pour les possédés rendus muets par les démons, Matth. 9, 32; 12, 22; Luc 11, 14; pour les démoniaques agités, Matth. 8, 28; Marc 5, 2; Luc 8, 27; pour les démoniaques se roulant à terre, Marc 9, 17-29.)
Que la culture européenne pénètre dans ce pays, et l’on verra disparaître les exorcismes avec les démoniaques.
D’après M. Bois, tous les miracles bibliques ont en théorie ce caractère relatif, car, pour autant qu'ils sont historiques, ils se sont produits conformément aux lois de la nature, et ce n'est que notre ignorance de telles de ces lois, qui nous y fait voir des prodiges. Je me rallie entièrement à ces vues de mon honorable collègue. Elles s'accordent avec les idées que j'ai émises dans ma lecon. Je voudrais seulement l’amener à reconnaître que cette théorie des miracles provisoires ou relatifs n’est pas orthodoxe et qu'on n’en trouve pas la moindre trace dans la Bible.
À mesure que le cercle de nos connaissances naturelles s’élargit, celui du miracle se rétrécit. H y a une réciprocité manifeste entre ces deux domaines. Autant le domaine du miracle était vaste autrefois, et celui des lois naturelles limité, autant le second a progressé de siècle en siècle et a diminué le premier. Ce qui, en outre, a porté au miracle un coup redoutable, c’est l'invention de l'imprimerie. La tradition orale, libre de toute entrave, était éminemment favorable à la formation et au développement des légendes. Mais aujourd'hui, dès qu'un fait est fixé par la presse, l'imagination n’a plus guère de prise sur lui, et, au besoin, il n'est pas trop difficile de lui « couper les ailes ». De là la rareté de plus en plus grande des miracles.
À Lourdes et ailleurs, on parle encore de miracles physiologiques. Mais les miracles cosmologiques ont fait leur temps. L'ombre ne dévie plus, le soleil ne s'arrête plus, l’eau ne se change plus en vin. |
M. Bois constate cette pénurie de miracles de nos
Jours. Personne ne la nie. Il faut bien se rendre à l’évidence. Mais l’apologiste orthodoxe ne peut s’en tenir à la simple constatation des faits ; il faut qu’il se mette en quête d'une explication, pour justifier l'abondance des miracles d'autrefois et la rareté des miracles d’aujourd'hui.
J'ai été un peu surpris de voir mon collègue avoir recours à la vieille échappatoire, d’après laquelle les miracles auraient été nécessaires à l'époque préparatoire de la rédemption et lors de la fondation de l’Église, tandis qu'aujourd'hui nous pouvons nous en passer (p. 191). Voilà une théorie qu'il n’a certainement pas puisée dans la Bible. Loin de laisser entrevoir une époque où il n'y aurait plus de miracles, l'Écriture donne à entendre que les miracles abonderont dans le royaume messianique. Et Jésus a dit à ses disciples qu'ils feront des miracles plus grands que lui. Mon honorable collègue a dû sentir lui-même la pauvreté de cet argument. Il n'a fait flèche de ce bois qu'à défaut d'une arme meilleure. Mais si un esprit aussi distingué n’a pas su trouver mieux, c'est que la cause est bien compromise. |
Ah ! je le vois bien, ce qui embarrasse les plus convaincus de nos apologistes orthodoxes et ce qui constitue leur grande faiblesse, c’est qu'ils n'ont à nous opposer que des théories ingénieuses, de fortes affirmations, des exclamations indignées, quelquefois de vigoureux anathèmes, mais, en somme, rien que des paroles, et pas le plus petit miracle. Or, les plus belles paroles sont impuissantes contre les faits. Et les faits parlent éloquemment pour nous. Ils l'emporteront sur les meilleurs raisonnements, à plus forte raison sur des arguments d’une valeur problématique, comme celui
PR EE ES M AD NS à RE Br Se PUR NC INR ES CIE DIVIESS
que nous venons de voir, et comme le suivant, sur lequel M. Bois croit pouvoir s’appuyer.
J'avais dit que lorsque nous savons pertinemment qu'une chose est impossible, c’est-à-dire qu'elle est indubitablement contraire aux lois de la nature, nous ne la demandons pas à Dieu. « Nul ne prie Dieu de faire pousser le bras à un manchot. » M. Bois, en réponse, esquisse une curieuse théorie.
« Nous ne voyons pas, dit-il, que le Christ ait fait pousser le bras à des manchots... Il est clair qu'il y a toute une échelle dans l'extraordinaire, en partant de l'ordinaire lui-même pour aller jusqu'aux extrêmes limites de l’inouï. On peut bien avancer a priori qu'un miracle authentique ne doit probablement pas se trouver dans ces limites extrêmes ; que si Dieu a voulu surprendre assez pour frapper l'esprit de ses témoins, il n'a pas dû vouloir trop surprendre, de peur de provoquer l’incrédulité de ceux à qui le miracle serait raconté, et aussi de peur de détourner et de fixer l’attention sur le côté prodigieux au détriment de l'effet moral et spirituel; d’où il suivrait que Dieu, dans l’extraordinaire, n’a pas dû dépasser certaines bornes » (p. 155).
Pour un argument apologétique nouveau, , voilà un argument nouveau. Je ne l'avais encore rencontré nulle part, et je crois qu’on peut en faire à M. Bois l’honneur de l'invention. Confiner l’action miraculeuse de Dieu dans les limites du juste-milieu, c’est une idée vraiment originale. Je crains toutefois qu’elle n'ait pas grandes chances de succès. On n’a qu’à l’examiner de près pour s'assurer de sa fragilité.
Pourquoi Dieu, selon M. Bois, ne fait-il pas pousser le bras à un manchot? C'est parce qu’il ne veut pas
« dépasser certaines bornes dans l'extraordinaire », de peur de « trop surprendre » et de « provoquer l’incrédulité ». Soit ! Mais comment se fait-il alors qu'il ressuscite un mort? Serait-ce moins extraordinaire et surprenant de rappeler à la vie le corps de l’homme tout entier que de n’y rappeler qu’un seul membre ?
Cet argument, on le voit, ne se tient pas debout. Tels miracles de la Bible me semblent toucher d’assez près aux limites de l'extraordinaire. Les flots de la mer Rouge se séparant et s’amoncelant des deux côtés comme des murailles, les murs dela ville de Jéricho s’écroulant au son des trompettes, la farine et l'huile ne diminuant pas dans les vases de la veuve de Sarepta, les sépulcres s’ouvrant et les morts ressuscitant au moment où Jésus rend le dernier soupir, — ne sont-ce pas là des faits pour le moins aussi surprenants que le serait la restitution du bras d’un manchot ? Un ongle arraché repousse bien.
J'ai quelque peine à voir les limites que Dieu, d’après M. Bois, se serait tracées pour le champ de ses miracles. Faire pousser le bras à un manchot serait donc en dehors de ces limites. Mais ne faire pousser que la dernière phalange du petit doigt, cela s’y trouve-t-ilencore ? Saint Pierre a coupé l'oreille de Malchus,; Jésus la lui a miraculeusement remise en place. M. Bois, dans un accident de ce genre, demandera-t-il à Dieu un miracle analogue ?
Ou bien me répondra-t-il qu'il ne tient pas l’histoire de l'oreille de Malchus pour authentique, parce qu'elle est « trop miraculeuse » ? M. Bois, en effet, mentionne ce critère, qui, entre autres, lui sert à discerner les miracles authentiques et ceux qui ne le sont pas. « Ces réflexions générales, dit-il, posant une question de
limites, ne fournissent pas à elles seules un critère objectif pour opérer infailliblement un départ entre les miracles historiques et les miracles légendaires. Mais elles doivent se joindre aux autres considérations dans la question du triage » (p. 155-156 ; comp. p. 149-150).
Nous voici donc à la « question du triage », que, bon gré mal gré, on ne peut éviter, dès qu'on a abandonné la doctrine de l'inspiration littérale. M. Bois, comme nous avons vu, admet l'historicité des miracles bibliques, «toutes réserves faites pour la critique historique ». Il reconnaît explicitement la légitimité de cette critique : « Une fois qu'on à admis a priori la possibilité et même la probabilité du miracle, rien n'empêche que, examinant les miracles de la Bible, on en admette la réalité de quelques-uns et on rejette les autres » (p. 149). Il revendique hautement le droit de conserver « tels et tels miracles comme réels à l’exclusion des autres » (p. 151). C'est la justification du triage. Nous sommes
d'accord.
La question qui se pose maintenant est celle du critère. Comment M. Bois opère-t-il dans son triage ? D'après quels principes classe-t-il tel miracle parmi les légendes, et tel autre parmi les faits historiques ? Jai étudié son exposé avec le plus grand soin, et je n'ai découvert nulle divergence entre son critère et le mien.
Il écarte d'emblée la doctrine de ceux qui font « du Christ et des Apôtres des autorités indiscutables en ma- “tière de critique » (p. 149). J'avais formulé la même thèse, et l’on sait les cris d’indignation qu'elle a provoqués. Cependant elle est vraie, et elle finira par
triompher. Pas plus que dans le domaine scientifique, Jésus et les apôtres n’ont revendiqué aucune autorité dans le domaine de la critique historique et littéraire. Là aussi, ils ont simplement adopté les opinions de leurs contemporains. Et nous avons le droit de contrôler ces opinions.
Quel sera donc notre critère ?
De même que le mien, celui de M. Bois est complexe. Il Comprend des éléments scientifiques, historiques, littéraires, moraux. Les uns sont plus objectifs, les autres plus subjectifs. Ce n’est que sur la base de tout un ensemble d'impressions convergentes que nous portons un jugement arrêté. Nous pouvons cependant distinguer dans cette opération deux facteurs principaux : un facteur scientifique et un facteur historique.
En ce qui concerne le second, qui se rapporte surtout aux documents bibliques, à leur origine, à leur authenticité, à leur intégrité, à leur sens précis, je ne pense pas qu'il puisse y avoir matière à discussion entre nous quant aux principes. Tous les théologiens, à l'exception des théopneustes, sont d'accord là-dessus.
Reste à examiner le critère scientifique.
- Un premier point où je me rencontre avec mon hono- rable collègue, c'est que je pense, comme lui, qu'il ne suffit pas qu'un fait soit extraordinaire pour que nous ayons le droit d'en contester l’historicité. Il se passe encore aujourd'hui devant nos yeux des faits inouïs, inexplicables. Nous ne connaissons pas toutes les lois de la nature. J'ai dit, dans ma leçon, que j'admettais parfaitement « la possibilité des faits conformes à des lois qui nous sont cachées », et que, pour cette raison, je suspendais mon jugement « en présence de certains récits miraculeux, quelque étranges qu'ils me paraissent ».
Je fais cependant une réserve. Il y a dans la nature des lois élémentaires, faciles à étudier, parfaitement connues et d’un caractère absolumentimmuable, comme l’est, par exemple, la loi relative à la direction de l'ombre d’un corps. Une telle loi est pour moi l'expression indiscutable de la volonté de Dieu. Je ne dis pas que Dieu ne pourrait, s'ille voulait, faire dévier l'ombre ; je dis qu'il ue le veut pas. C’est une conviction scientifique que j'ai acquise par l'observation immédiate dela volonté de Dieu dans les phénomènes de la nature. Et quand je trouve dans un écrit anonyme de l’Ancien Testament la mention, que l'ombre, au lieu de suivre sa marche normale sur un Cadran solaire, est allée en sens inverse, je ne puis m'empêcher d'attribuer ce récit à une erreur. Dans cet ordre de faits, mes connaissances scientifiques constituent un élément de mon critère. |
M. Bois semble écarter ce facteur. Maïs ce n’estqu'une apparence. Il l’introduit sous une autre forme. Nous avons vu qu'il se refuse à admettre que Dieu, dans son activité miraculeuse, « dépasse certaines bornes ». Quand un récit miraculeux lui paraît dépasser ces bornes, il le tient pour légendaire. Il élimine « ce qui s'éloigne trop décidément du cours habituel des choses, ce qui est contraire trop manifestement aux phénomènes coutumiers »,
ce qui est € {rop miraculeux » (p. 149-150, 155-156).
Trop miraculeux ! Voilà un « trop » qui ne pèche pas par excès de précision scientifique. Il dépare quelque peu un travail autrement si bien fait. À quoi M. Bois reconnaît-il qu'un phénomène est trop miraculeux?
Comment fixe-t-il les bornes qu'un récit miraculeux, sans cesser d’être historique, n’a pas le droit de dépasser ? I] ne le dit pas. Sa formule élastique me laisse un peu perplexe.
Cependant, à y regarder de près, je dois reconnaître que le vague est plutôt dans la formule que dans l’idée, et que le critère est moins arbitraire qu'il ne paraît à première vue. Qu'on se donne la peine de l’examiner attentivement, et l’on verra qu’au fond, il ne dit pas autre chose que ce que j'entendais dire moi-même quand je mettais en doute l’historicité des récits qui nous racontent des prodiges contraires aux lois dûment constatées par les sciences naturelles. Pas plus que moi, M. Bois ne croit à la violation des lois de la nature. Et quand il rencontre dans un écrit anonyme de la Bible un récit rapportant une. violation absolument manifeste des lois élémentaires et bien connues de la nature, il le considère comme légendaire. Seulement au lieu d’alléguer la violation de lois de la nature, il allègue le caractère « trop miraculeux » du récit. C’est une autre formule pour la même idée ; nous avons la même pierre de touche.
I] se peut que, sur plus d’un point, Yémploi de ce critère nous mène à des résultats différents. Je doute même qu'il y ait deux théologiens qui, dans l’applica-
tion de ces principes aux écrits si variés de l'Ancien et
du Nouveau Testament, se rencontrent sur tous les
points. L'éducation première, les connaissances théologiques, la tournure d’esprit, les expériences de la vie
exercent une grande influence sur notre jugement. ÎIlme semble cependant que l'entente doit pouvoir se faire assez facilement sur un certain nombre de faits caractéristiques. Et là, je renouvelle l'expression de mon regret, que M. Bois n'ait pas illustré sa pensée de quelques exemples.
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Quand on est d'accord sur les principes théologiques, on n’est pas loin de s’entendre sur les idées religieuses. Aussi ma notion religieuse du miracle ne s’éloigne-t-elle guère de celle de mon honorable collègue, si tant est qu'elle s’en éloigne. Je vois bien une différence dans les termes, je n'en vois pas dans l’idée.
Tout d’abord, M. Bois élimine de la notion religieuse du miracle la « dérogation au cours habituel des choses ». Une telle dérogation, dit-il, ne se produit plus dans « les miracles actuels » (p. 175). Si je comprends bien, cela veut dire que le caractère extraordinaire d'un phénomène miraculeux n’en constitue pas un élément essentiel, et que l’exaucement d’une prière peut être un miracle, sans que cet exaucement ait une apparence surprenante. N'est-ce pas là ma thèse capitale ? Et M. Bois, en bon théologien qu’il est, ne distingue-t-il pas ici — tout comme ces audacieux symbolofidéistes — le fond religieux et permanent de la forme. historique et transitoire ? Non seulement il applique notre principe, mais il arrive aussi aux mêmes résul-. tats. |
L'accord ne s'arrête pas là. Nous avons vu que, d'après M. Bois, les miracles se produisent sans nulle violation des lois de la nature. C’est là encore une de mes thèses. On m'a objecté qu’en enseignant l’immutabilité des lois de la nature, je liais Dieu à ces lois et je. limitais sa toute-puissance. On pourra adresser le même: reproche à M. Bois. Nous ne le méritons ni l’un ni l’autre.
Ceux qui formulent un tel reproche ne remarquent pas qu'il y a dans leur notion de Dieu une dose plus
ou moins grande de déisme rationaliste. [ls conçoivent les lois de la nature comme des entités relativement indépendantes, que Dieu aurait « créées », comme il a créé le monde, et qui, de même que le monde, auraient une existence propre. Dieu alors, pour faire un miracle, serait obligé de les arrêter dans leur fonctionnement, comme on arrête le pendule d’une horloge ; puis, après avoir opéré le miracle, il les remettrait de nouveau en mouvement. On trouve déjà cette représentation chez les théologiens scolastiques, qui voient dans chaque phénomène miraculeux deux miracles juxtaposés : l'un suspendant les lois de la nature, et l’autre les rétablissant, —miraculum suspensionis et mirculum restitutiontis legum naturæ. C’est logique. Après avoir arrêté le soleil, il faut le remettre en marche. L'un n’est pas plus miraculeux que l’autre. Les apologistes modernes ont tort de négliger le second moment.
Mon Dieu ne suspend pas les lois de la nature et n'a pas besoin d'en rétablir le fonctionnement, parce que ces lois n'existent pas en dehors de sa volonté, pas plus que les lois morales. Elles sont identiques à sa volonté. Elles en sont une manifestation adéquate dans l’ordre des choses naturelles. Dieu, dans cette sphère, nous révèle sa volonté par les lois de la nature, comme il nous révèle dans la Bible sa volonté au point de vue religieux et moral. Et de même que nous ne nous adressons pas aux sciences naturelles pour apprendre à connaître les sentiments de Dieu à l’égard du pécheur, de même nous ne nous adressons pas à la Bible pour y étudier les phénomènes de la nature (1).
(1) On a cru pouvoir opposer à ma thèse ce qu’on a appelé la « contingence » des lois de la nature. C’est une querelle de mots. Les hommes de science qui parlent de la contingence des lois naturelles entendent
Notre conception moderne du monde est tellement différente de celle de antiquité, que nous ne pouvons entrer dans une vraie communion spirituelle avec les auteurs sacrés aussi longtemps que nous laissons subsister entre eux et nous cette barrière intellectuelle. Mais à mesure que cette barrière s’abaisse, à mesure que nous réussissons à dégager leur vie religieuse de leur éducation scientifique et de leur conception rudimentaire du monde, notre âme se rapproche de la leur. Et quand la barrière est complètement tombée, nous sentons que leur Dieu est notre Dieu, leur foi notre foi, leur vie notre vie. Le temps et les lieux s’effacent, pour ne plus laisser subsister qu'une sainte, joyeuse et intime communion de vie religieuse.
Alors, l'accès de l'Évangile s’ouvre à l’homme cultivé qui, non moins que l’homme inculte et ignorant, a des aspirations religieuses, mais que les idées cosmologiques ou physiologiques d’un autre temps empé-
simplement affirmer que « l'esprit » n’existe pas seulement dans l’homme, mais est répandu dans toute la création, et commence déjà à se manifester, par exemple, dans la plante, dont la croissance ne suit plus la régularité du mouvement mécanique. Il n’y a rien de commun entre cette théorie, que je crois parfaitement juste (quoique je n’approuve pas l'emploi du mot contingent dans ce cas), et l'hypothèse fantaisiste d’après laquelle la loi de la direction de l’ombre d'un corps serait « contingente ». Oui, « l’esprit » intervient dans le jeu des lois naturelles. C’est précisément ce que je soutiens. Mais les lois elles-mêmes sont inviolables. Nul homme de science ne songe à le mettre en doute. Tous les progrès des sciences reposent sur cet axiome. Si, dans une controverse théologique, l’on veut se servir de la terminologie spéciale de tels savants, il faudrait au moins se donner la peine d'étudier leurs idées. C'est sur la « contingence » des lois naturelles, entendue au sens mentionné, que M. le professeur Armand Sabatier, de Montpellier, fonde ses belles déductions à l’appui de la foi à la vie éternelle. J'avais moi-même en vue cette conception quand j'écrivais dans ma leçon : «Je ne crois pas que tout meure avec l’homme ici-bas... ; il y a dans l’orga- .
nisme de l’homme un germe de vie que Dieu nr. réveiller AUAECE et comme il lui plaît. »
chaient d'arriver jusqu’au cœur de l’Écriture. Il peut, avec une entière et pieuse confiance, aller s'asseoir aux pieds de Moïse et des prophètes, du Christ et de ses apôtres et écouter leurs divins enseignements. Leur conception du monde ne le tiendra plus à l'écart. Il vivra de leur vie, en attendant qu’il meure de leur mort. |
Cette doctrine est la vraie conciliation de la science et de la foi. En la professant, nous n'avons nulle arrière-pensée diplomatique. Notre enseignement n’est pas une affaire de calcul, comme se le figurent quelques esprits superficiels, pour qui le témoignage rendu à la vérité se confond avec la politique ecclésiastique où fleurit le marchandage. Nous ne faisons ‘pas de concessions aux incrédules pour les attirer à l'Église. Nous ne songeons ni à épargner la repentance aux pécheurs, ni à leur offrir une foi au rabais. Mais nous combattons des erreurs séculaires qui encombrent le chemin de la vérité et empêchent maint esprit religieux de se rattacher à l'Évangile, parce qu’on a identifié la foi chrétienne avec des théories surannées que ses convictions scientifiques les plus intimes le mettent dans l'impossibilité d'accepter.
M. Bois a senti, comme moi, que le miracle, considéré comme une violation des lois de la nature, est un des grands achoppements pour la pensée scientifique moderne. Il a fait des efforts pour en débarrasser l'Écriture. Je ne les crois pas heureux au point de vue historique. Mais je les apprécie grandement au point de vue religieux. Il a distrait du miracle ses éléments accidentels et temporaires pour n’en retenir que la substance religieuse. Et ici, nos convictions se rencontrent.
Il poutrait sembler que M. Bois me contredit quand il soutient que le miracle est une « dérogation au cours naturel des choses ». Mais je rappelle qu'il n'y a là qu'une apparence, puisque, dans la terminologie de M. Bois, le mot « naturel» signifie «spontané ». Et il va de soi que le miracle n'est pas un produit spontané de la nature. J’exprime seulement le regret que mon honorable collègue ait cru devoir employer le terme de naturel dans un sens qui, en donnant à sa formule un: cachet d’orthodoxie, peut induire le lecteur en erreur sur sa pensée et lui faire accroire que, sur ce point, il me combat, alors que, de fait, nous sommes absolument d'accord.
Je suis, enfin, d'accord avec M. Bois quand il considère le miracle comme un exaucement de la prière, exaucement qui se produit par une intervention immédiate de Dieu dans le cours des choses. M. Bois se rallie entièrement à ce que je dis de la paternité de Dieu. Il l'avait déjà dit antérieurement. Cette conception anthropomorphique se trouve dans ses écrits et dans ceux de son honoré et regretté père. Elle est à la base de l’enseignement de Jésus-Christ.
Y'a-t-il quelque divergence entre les vues de mon honorable collègue et les miennes en ce qui concerne la conception religieuse du miracle? Je n’en vois aucune. Nous croyons au même Dieu vivant et tout-puissant, au Père céleste, qui entend les prières de ses enfants et les exauce selon sa sagesse et son amour. Et c’est cet exaucement, cette intervention immédiate et spéciale de Dieu dans le cours des choses, qui constitue, à ses yeux et aux miens, l'essence du miracle biblique, comme il constitue l'essence du miracle actuel. Nous avons, au fond, la même notion du miracle. Nous
appliquons aussi les mêmes principes et la même méthode dans notre critique historique des saintes Écritures. Je ne connais pas les conclusions de M. Bois, mais il se peut que l'écart de nos vues ne soit pas considérable. Le seul point où nous différions manifestement, c'est dans notre jugement sur ce que j'ai appelé la notion historique du miracle, c’est-à-dire sur la représentation que les auteurs sacrés se sont faite des phénomènes miraculeux. Or, il ne s'agit là que d’une question historique d'ordre secondaire. Si M. Bois est dans le vrai, je suis plus orthodoxe que je ne parais. Si c'est moi qui.suis dans le vrai, il est tout aussi hérétique que moi. C’est une divergence minime, qui ne doit pas séparer les cœurs. Je crois que nous pouvons nous donner la main et continuer jJoyeusement, avec l’aide de Dieu, à travailler ensemble à la recherche et au triomphe de la vérité.
{Revue de théologie et des questions religieuses,
de Montauban, 1895. n° 3.)