‹ Publications diverses sur le fidéisme et son application à l'enseignement Chrétien traditionnelChapitre 31 sur 59 · NOUVEL ENTRETIEN SUR LE FIDÉISME · texte numérisé non relu

NOUVEL ENTRETIEN SUR LE FIDÉISME

en ayant pleine conscience de me répéter, maisen me servant de vos paroles, ajouter aux déclarations ci-dessus la suivante : « Je crois que les doctrines exercent la plus grande influence sur la repentance, la foi, la conversion, et qu’elles affectent profondément les dispositions intimes qui nous rapprochent ou nous éloignent du salut. »

J'espère que cette déclaration servira à écarter une fausse interprétation qu'il m'importe grandement de ne pas laisser s’accréditer, et à préciser la distinction que je fais entre les conditions objectives (pédagogiques) et les conditions subjectives (personnelles) du salut.

La doctrine sert à produire la foi, mais elle ne la produit pas nécessairement, fatalement. Pour que la foi se produise, — j'entends la foi salutaire : la repentance et le don du cœur à Dieu, — il faut qu'un autre facteur entre en jeu, un mouvement interne, personnel, une détermination du moi. Selon qu'un homme se décide pour ou contre Dieu, il est croyant ou incrédule, sauvé ou perdu. S'il se donne à Dieu, il est sauvé, malgré les idées erronées qu’il peut encore avoir (et c'est très heureux pour vous, Monsieur le Directeur, et pour moi), et s’il ne se donne pas à Dieu, il est condamné, quelque orthodoxe qu'il ait été.

Voilà la doctrine du fidéisme. Je suis plus que jamais convaincu qu'elle est conforme à l’enseignement de notre Seigneur Jésus-Christ.

"Veuillez agréer, etc.

(Église libre, 1897, n° 36.)

Le Christianisme a publié, dans son numéro du 3 septembre, un article de M. le pasteur Horace Monod, qui, avec une certaine insistance, me reproche d’enseigner « que la foi est indépendante de la croyance » Je ne sais où l'honorable pasteur de Lyon a puisé ce renseignement. Il lui serait sans doute difficile de fournir un texte à l'appui de son assertion. Car Jamais je n'ai nidit ni écrit rien de pareil, au moins dans le sens où l'entend mon contradicteur.

Il y a là un malentendu que je tiens à dissiper. Ce que j'ai dit et répété et ce que je crois conforme à l’enseignement de Jésus-Christ, c'est que « nous sommes sauvés par la foi, indépendamment des croyances ». Il s’agit ici des conditions subjectives du salut, c’est-à-dire de l’état d’âme dans lequel doit se trouver l’homme qui veut obtenir de Dieu la rémission des péchés et la félicité éternelle. Cet état d’âme, c'est la repentance et le don du cœur à Dieu, autrement dit la foi, au sens religieux de ce mot. Voilà la seule et unique condition subjective du salut.

Quand j'ajoute « indépendamment des croyances », je veux dire que Dieu ne nous juge pas selon nos

croyances; qu'il ne fait pas dépendre son pardon de nos idées plus ou moins justes sur les choses de la religion ; qu'il ne regarde pas à notre théologie orthodoxe ou hétérodoxe ; qu’il n’exige pas notre adhésion à telle ou telle doctrine, notre croyance à tels ou tels faits ; mais que, pour nous recevoir en grâce, il ne nous demande qu’une chose : notre cœur. « Mon fils, donnemoi ton cœur ! » Voilà l'appel qui traverse toute l'Écriture sainte de la première à la dernière page.

On se tromperait grandement si l’on voulait voir dans cette thèse du « salut par la foi, indépendamment des croyances », un jugement sur l’origine de la foi, sur les divers facteurs qui lui donnent naissance dans le cœur de l’homme. Iei, au point de vue pédagogique, la croyance joue un rôle capital. La croyance engendre la foi, et il n’y a point de foi sans croyance. Celui qui dirait que « la foi est indépendante de Ia croyance » — assertion que m attribue M. Monod — prouverait simplement qu'il manque de sens psychologique et qu’il est incapable d'analyser les faits de la conscience religieuse. La croyance et la foi sont dans la relation de la cause et de l'effet. La foi naît de l'impression que la croyance produit sur le cœur. Les deux sont donc inséparables.

Cependant, ne les confondons pas. La croyance la plus correcte ne produit pas nécessairement la foi. Celleci dépend aussi de certaines dispositions intérieures. Quand ces dispositions font défaut, la croyance reste stérile. « Les démons, dit saint Jacques, croient aussi, et ils tremblent. » Il y a donc lieu de distinguer la foi et la croyance. La bonne semence, jetée dans le cœur, ne lève pas toujours, pas plus que l’ivraie.

Les Pharisiens, ennemis de Jésus, croyaient à l'ins-

piration divine des Saintes-Écritures, aux prophéties messianiques, aux miracles, aux exorcismes des démoniaques ; leur orthodoxie était immaculée. Le Seigneur n’en à pas moins prononcé leur condamnation, à cause de leur incrédulité. La femme cananéenne, le centurion de Capernaüm, les Samaritains qui vinrent à Jésus, avaient des croyances peu correctes; cependant, le Seigneur a exalté leur foi. Il a pratiqué la doctrine du salut par la foi, indépendamment des croyances.

Cette doctrine, certes, n’est pas d'accord avec la vieille orthodoxie catholique et protestante, qui déclare solennellement que celui qui ne croit pas fermement tous les dogmes proclamés par le Symbole dit d’Athanase (Symbolum Quicunque), est irrévocablement et éternellement damné (absque dubio inælernum peribit). L’orthodoxie mitigée moderne atténue cette déclaration, mais elle en retient l'esprit et elle l’applique avec l'arbitraire et l’inconséquence qui lui est propre. Pour moi, je la rejette résolument. Et, en le faisant, J'ai l’intime conviction d’être fidèle à l'esprit et à la pratique constante du Christ.

Mais, avec Jésus-Christ aussi, je crois que c'est la vérité révélée, la parole de Dieu qui convertit et régénère les cœurs et les amène à la vraie foi salutaire. Elle est la bonne semence qui, jetée dans une bonne terre, porte de bons fruits.

Qu'il soit donc bien entendu que, d'après mon ensei-

gnement, la croyance — j'entends la croyance à la vérité évangélique — produit la foi dans les cœurs

bien disposés, et que, sous ce rapport, la foi est inséparable de la croyance; mais qu'il ne faut pas identifier la croyance et la foi ; et que l’homme, qui a donné son cœur à Dieu, peut avoir la certitude de son salut,

CROYANCE ET FOI s 293

même s'il a encore dans la tête une masse d'idées erronées.

Je tiens beaucoup à ce que l’on ne continue pas à me prêter des doctrines que je n’ai jamais professées. Je viens de publier, sur ce même sujet, deux articles dans l'Église Libre (nos 34 et 36), et je prends la liberté d'y renvoyer les lecteurs qui aimeraient avoir quelques explications complémentaires sur cette importante ques-

tion.

(Christianisme au XIXe siècle, 1897, n° 39.)

UNE FORMULE AMBIGUE

Prêter à l'adversaire une idée absurde et en prouver ensuite l’absurdité, c’est un des procédés familiers à certains avocats et polémistes, et il est rare qu'ils manquent absolument leur effet.

C’est pourquoi j'aimerais mettre hors de cours une « formule » qu'on m'a libéralement prêtée et qu'on s'obstine à m'attribuer, quoique je ne l’aie jamais employée, qu'elle ne se trouve dans aucun de mes écrits et que j'en récuse formellement la paternité. C'est la formule : « La foi est indépendante des croyances. »

M. le pasteur Horace Monod me l'a attribuée dans un article du Christianisme (n° 36). M. le professeur Doumergue la cite entre guillemets, en l'appelant la « fameuse formule » (Christianisme, n° 38). Dans sa réponse à ma protestation, M. Monod l'appelle « la formule abrégée du /idéisme, telle qu’elle est devenue courante » (Christianisme, n° 39).

Eh bien, cette formule, je la repousse absolument et je n'autorise personne à me l’imputer ou à la présenter comme la formule authentique, la « fameuse formule » ou «la formule abrégée » du fidéisme. Je prie mes

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honorables collègues, Messieurs les théologiens, de bien vouloir prendre note de cette déclaration.

Je repousse la formule parce que, présentée comme elle l’a été, elle exprime tout simplement une absurdité.

Ce sont nos idées, nos convictions, nos croyances qui agissent sur notre cœur, notre esprit, notre conscience, et qui, sous l'influence dé nos dispositions personnelles, produisent la foi ou l'incrédulité. Ni la foi, ni l’incrédulité ne sont donc indépendantes de nos croyances. Et la formule : « La fot est indépendante des croyances », entendue dans ce sens, exprime une erreur psychologique qui tombe sous les sens du plus médiocre penseur. Il est facile, avec cette formule, de prouver l’'absurdité du fidéisme. Aussi, les polémistes s’en servent-ils avec une préférence marquée. C’est pour moi une raison de plus pour leur interdire de me l’attribuer. Je les défie aussi de la trouver dans les écrits de mon collègue et ami, M. le doyen Sabatier.

Ma formule est précise et elle n'a jamais varié. Elle vise, non le lien interne, psychologique, entre la croyance et la foi, mais le rapport religieux entre les conditions subjectives du salut (la repentance et le don du cœur à Dieu) et les diverses croyances que peut avoir un individu. J’enseigne — et je suis intimement convaincu que cette doctrine est conforme à l’enseignement de notre Seigneur Jésus-Christ — que « nous sommes sauvés par la Foi, indépendamment des croyances ». Voilà ma formule, la formule authentique du fidéisme. C’est la seule que j'autorise mes contradicteurs à m'attribuer.

Celle-ci n’exprime pas une absurdité. Loin de là! De même que la formule paulinienne, « nous sommes

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sauvés par la For, sans les œuvres de la loi », écarte

l'erreur judéo-chrétienne du salut par la foi et les œuvres légales ; de même que la formule luthérienne, « nous sommes sauvés par la For, et non par les bonnes œuvres », écarte l'erreur catholique du salut par la foi et les œuvres de charité, de même la formule fidéiste, «nous somunes sauvés par la FOt, indépendamment des croyances », écarte l'erreur de la vieille orthodoxie catholique et protestante, qui enseigne le salut par la foi et par les croyances orthodoxes, et la damnation éternelle de ceux qui repoussent la doctrine officielle de l'Église, comme le dit explicitement le Symbole Quicunque : « Quam /ffidem) nisi quisque integram inviolatamque servaverit, absque dubio in æternum peribit. »

Cette doctrine de la vieille orthodoxie, je la rejette résolument, non seulement sous sa forme brutale, mais aussi sous les formes plus ou moins atténuées, plus ou moins implicites ou explicites qu'elles a revêtues dans les innombrables nuances de l’orthodoxie mitigée.

L'homme qui se repent de ses péchés et qui donne. son cœur à Dieu est un croyant, quelles que soient ses erreurs doctrinales. Ses croyances erronées ne sont pas pour lui une cause de condamnation. Il est sauvé par la foi, indépendamment de ses croyances. Jésus a pratiqué cette doctrine, quand il a reçu dans son royaume des païens et des Samaritains qui, malgré leurs grossières erreurs doctrinales, lui donnaient leur cœur. [ à pratiqué le /idéisme.

Et il a prononcé la condamnation des pharisiens orthodoxes qui, malgré leurs croyances correctes dont Jésus n'hésitait pas à proclamer la vérité, lui étaient hostiles et qu'il traita d’incrédules. « Les démons aussi

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croient, dit saint Jacques, mais ils tremblent. » Ils ont la vraie croyance, mais ils n’ont pas la foi. Il est donc bien manifeste qu'il y a lieu de distinguer la foi et la croyance.

C’est la foi seule — la repentance et le don du cœur à Dieu — qui nous sauve, et non telle ou telle œuvre, non telle ou telle croyance. Voilà le vieil Évangile, l'Évangile du Christ et de ses Apôtres.

Mais cette foi qui nous sauve, d’où vient-elle? que produit-elle ?

Elle naît sous l'influence de la parole de Dieu, des doctrines évangéliques, des convictions religieuses, des croyances vraies, unies à l'action interne du Saint- Esprit. La connaissance de la vérité est une condition objective du salut. Elle est un moyen pédagogique de premier ordre pour amener les hommes à la repen. tance et à la foi. C'est pourquoi nous attachons une si grande importance à la pureté de la prédication de l'Évangile du Christ et que nous combattons si résolument les erreurs doctrinales.

Née sous l'influence de la vérité évangélique, la foi, à son tour, est active. Elle produit des bonnes œuvres. Les œuvres de la charité sont un fruit béni de la foi religieuse. C'est pourquoi nous déclarons, avec saint Jacques, qu'une foi sans œuvres est morte. Elle n'existe pas. Elle n’est pas la vraie foi, la foi salutaire.

Mais nous n’attribuons pas plus le salut à ces œuvres, quelque bonnes qu'elles soient, que nous ne l'attribuons aux croyances, quelle que soit leur correction. Nous sommes sauvés par la foi seule : sola fide.

Les catholiques ont bien de la peine à saisir cette doctrine du salut par la foi, indépendamment des œuvres. Leurs apologistes, très convaincus, la combat-

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tent avec des arguments d’une rare subtilité dialectique. Les protestants de la vieille école n’ont pas moins de peine à saisir la doctrine du salut par la foi, indépendamment des croyances; et leur.polémique n'est pas moins subtile. Elle n’en est pas plus fondée. Et nous avons l'assurance que, de même que le sola fide a triomphé dans l’Église primitive et aux temps de la Réforme, de même il triomphera, de nos jours, des attaques dont il est encore l’objet au sein du protestantisme.

Seulement il importe, dans l'intérêt de la vérité, qu'on s'en tienne aux formules claires et précises, et qu'on écarte toute formule ambiguë, prêtant à l’équivoque. Je me suis déjà expliqué à ce sujet dans l'Église libre (nos 34 et 36), et dans le Christianisme au XIXe siècle (no 39). J'ai tenu à le faire également dans la Vie Nouvelle, pour empêcher la diffusion d’un fâcheux malen-

tendu.

(Vie Nouvelle, 1897, no 41.)

No 18

De tous les articles qui ont paru jusqu'ici contre le fidéisme, celui que vient de publier M. le pasteur C. Soulier, dans le numéro 46 de ce journal, est, sans contredit le plus fortement pensé et, dans sa forme précise et modérée, le plus habilement écrit. Il faut une certaine habitude des discussions théologiques pour découvrir le défaut de cette argumentation si serrée. M. Soulier manie admirablement l’arme de la dialectique, et l’on sent qu'il s'applique à aller au fond des choses.

En un sens, je ne puis que me rallier à son argumentation. Voici son syllogisme : « Nous sommes sauvés par la foi seule; or, la foi n’est pas indépendante des croyances; donc, le salut n'est pas indépendant des croyances ». Rien de plus logique. C'est l’évidence/ méme. Aussi, je prie M. Soulier de croire que ce raisonnement n’est pas nouveau pour moi et que, si je m'y rallie, tout en maintenant ma doctrine du «salut par la foi, indépendamment des croyances », je dois avoir des raisons pour le faire, sans me rendre coupable d’une inconséquence flagrante.

Il faut se méfier des syllogismes. Ils ne sont valables que si l’on ne change pas, en passant d'une proposition à l’autre, le sens des termes. Si donc nous maintenons, dans les propositions ci-dessus, le sens du mot « indépendant », voici ce que dit le syllogisme : « La croyance produit la foi et la foi donne le salut; donc, il y a entre la croyance, la foi et le salut une relation de cause à effet ». Cela, je l’admets parfaitement. Et si l’on veut dire que, dans ce sens, le salut dépend de la croyance, je n’y fais pas d’objection.

Mais là n’est pas la question. La vieille orthodoxie a enseigné autre chose. Elle a attribué une vertu salutaire à la croyance elle-même et elle a solennellement déclaré que celui qui n’a pas la croyance officielle, orthodoxe, telle que l'Église l’a formulée, est éternellement damné (absque dubio in æternum peribit). C'est contre cette doctrine, dont les racines sont dans le gnosticisme, et non dans l'Évangile du Christ, que je me suis élevé. $ |

Cette doctrine catholique, reçue dans nos Confessions de foi protestantes, se trouve encore aujourd'hui, plus ou moins atténuée, dans l’enseignement orthodoxe et dans l'esprit des fidèles. Il n’est pas rare d’entendre ceux-ci nous demander si celui qui nie tel ou tel dogme traditionnel peut être sauvé. C'est que, contrairement à l'esprit de l'Évangile, on attribue une vertu justifiante, non seulement à la foi religieuse, mais aussi à la croyance correcte.

On ne répète plus, il est vrai, la vieille thèse de la: condamnation des hétérodoxes dans sa forme brutale, mais on la retient d’une manière implicite. Lisez le dernier numéro de la Chambre haute (n°11, page 175), et vous apprendrez que les savants qui enseignent, en

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contradiction avec la « chronologie biblique », que l'humanité a plus de « 7000 ans d’existence », sont des « incrédules ». Je pense que cette qualification doit être prise au sérieux. Or, l’incrédulité étant, d’après l'Écriture, une cause de condamnation, ces savants seraient donc rejetés de Dieu à cause de leurs croyances chronologiques erronées ; et, d’autre part, la croyance à la chronologie biblique aurait une vertu salutaire.

Voilà un exemple de la vieille doctrine du salut par la foi ei les croyances, telle qu’elle a cours dans certains milieux protestants. Il est vrai qu'elle ne paraît pas partout avec les mêmes angles. Elle est très diluée dans l’enseignement d’un grand nombre de pasteurs. Mais elle est un levain qui pénètre toute la pâte. Pour moi, je la rejette absolument. C'est là ce que signifie la doctrine fidéiste du salut par la foi, indépendamment des croyances. Et nous voilà bien loin du syllogisme de M. Soulier.

En y regardant de près, on remarque que la formule « Le salut est indépendant des croyances », dont se sert M. Soulier, diffère de la formule authentique du fidéisme : « Nous sommes sauvés par la foi, indépendamment de nos croyances ». J'ai eu bien soin, dans l’article que combat mon honoré contradicteur (Vie nouvelle, n° 41; Revue chrétienne, 1 novembre), de dire et de répéter que je n’admettais pas qu'on me prêtât une autre formule que cette dernière, qui est claire et précise, tandis que d’autres formules peuvent prêter à malentendu. Je le disais à propos de Ja formule : « La foi est indépendante de la croyance ». Je dois maintenant faire la même observation au sujet de la formule : « Le salut est indépendant des croyances ».

Selon le sens qu’on donne au mot « indépendant », la

thèse, que le salut n’est pas indépendant des croyances, est juste ou fausse. Elle est juste quand on veut dire que les croyances, la foi et le salut se trouvent ensemble dans le rapport de la cause et de l'effet. En ce sens, le salut n’est pas indépendant des croyances. Mais la thèse exprime une erreur, si elle dit que Dieu nous demande telle ou telle croyance pour nous sauver ; que les croyances vraies ont une vertu justifiante qui nous rend agréables aux yeux de Dieu, et que les erreurs doctrinales sont un motif de condamnation.

Or, cette seconde interprétation est celle de la vieille orthodoxie catholique et protestante. C’est elle que je combats. Et elle n’est nullement réfutée par le syllogisme de M. Soulier. |

Ce que je soutiens, c'est que nos croyances, quelles qu'elles soient — vraies ou fausses — n'entrent nullement en ligne de compte dans le jugement que Dieu porte sur nous. Nos croyances orthodoxes ne nous valent pas plus sa faveur que nos hérésies ne nous attirent sa défaveur. Dieu ne regarde pas à nos croyances, mais à notre cœur. Celui qui lui donne son cœur, c'est-à-dire celui qui a la vraie foi, lui est agréable, quelles que soient ses erreurs doctrinales, et celui qui ne lui donne pas son cœur, c'est-à-dire qui est incrédule, sera condamné quelque orthodoxe qu'il ait été. Nous sommes sauvés par la foi seule — sola fide — indépendamment de nos croyances.

J'ai adhéré au syllogisme de M. Soulier. Voudra-t-il aussi adhérer à ma thèse? Je ne renonce pas à l'espérer, car il est trop bon théologien pour ne pas reconnaître qu’elle est conforme à l’enseignement de notre Seigneur Jésus-Christ.

(Église libre, 1897, no 48.)

La théologie évangélique moderne fait des progrès lents, mais continus. Elle se fraie sa voie, avec une grande sûreté, entre le rationalisme et l’orthodoxie traditionnelle. Elle est évangélique, parce qu'elle croit à la révélation de Dieu en Jésus-Christ. Elle est moderne, parce qu'elle accepte loyalement et applique rigoureusement les principes et la méthode, non seulement des sciences physiques et naturelles, cela va sans dire, mais aussi des sciences historiques et critiques. Et elle laisse à la philosophie pure ses spéculations transcendantes, sans s'émouvoir des exercices vertigineux de la dialectique néo-criticiste. |

De temps en temps on peut reconnaître à certains indices les étapes de cette théologie dans le monde protestant. Mentionnons deux faits significatifs et tout récents.

La Société des frères moraves avait passé jusqu'ici pour un des boulevards de la vieille orthodoxie. Or, depuis quelque temps, certaines rumeurs mettaient en suspicion la pureté de l’enseignement des professeurs de l'École de théologie où sont formés les pasteurs et

les missionnaires de la Société. On tint la chose secrète aussi longtemps que possible. Mais les dénonciations devinrent de plus en plus précises et une controverse de journaux et de brochures fit éclater publiquement ce que l’on a appelé le « scandale ».

C'était vrai. À la grande stupeur de la masse des fidèles réveillés subitement de leur confiante torpeur, on apprit que les professeurs les plus distingués et les plus influents de l’École faisaient de la critique biblique dans l'esprit de la théologie moderne et que les jeunes pasteurs qu'ils étaient chargés de former se laissaient gagner de plus en plus à leurs vues. Il y avait péril en la demeure. Que faire pour enrayer le mouvement ?

On songea naturellement à des mesures de discipline. C'est là toujours le grand remède des orthodoxies en détresse. Elles entreprennent d'arrêter le courant des fleuves au moyen de solides barrières. La question fut donc portée devant le Synode général.

C'était trop tard. Les idées nouvelles avaient déjà fait du chemin. Le Synode, après une longue discussion, vota un ordre du jour, où il déclara rester fidèle aux principes et doctrines de la Société et... maintenir sa confiance à ses professeurs de théologie. Voilà bien un signe des temps.

En voici un autre tout pareil. Les professeurs de la Faculté de théologie nationale de Lausanne ont été accusés, eux aussi, d’avoir abandonné la vieille orthodoxie et de s’être laissé gagner par la méthode et les doctrines de la critique historique. Leur enseignement ne laissant pas de faire une profonde impression sur les élèves, la Suisse romande est menacée d’être envahie par la théologie nouvelle. '

Cette question a donné lieu à un débat not

à propos du rapport sur la Faculté, dans la dernière session du Synode national. Et, de même qu’au Synode des frères moraves, on a donné aux professeurs un vote de confiance.

Voici le texte de l’ordre du jour. « Le Synode, en donnant acte de son rapport à la Faculté de théologie, et sans se prononcer sur ses doctrines, lui exprime son entière gratitude ».

Les partisans des doctrines traditionnelles font remarquer que le Synode, en témoignant sa gratitude aux professeurs, n’entend nullement approuver leurs doctrines particulières, et que le vote de l’assemblée ne touche pas aux bases doctrinales de l'Eglise. Les frères moraves attachés à la tradition ont publié des réflexions pareilles. On se console comme on peut. En attendant la théologie évangélique moderne a su conserver ses positions et elle ne songe pas à désarmer.

Nous pourrions peut-être découvrir des signes analogues dans le courant d'idées qui s'est fait jour au Synode des Églises libres de France. Là aussi l’orthodoxie traditionnelle est entamée et se débat à coups de votes. Elle peut encore disposer d’une majorité. Mais un œil exercé voit de quel côté sont les victoires spirituelles.

Tous ces faits sont bien instructifs. Ils nous prouvent que l’avenir est à ceux qui savent revêtir la vieille foi évangélique d’une forme appropriée à l’esprit de notre temps.

(Vie Nouvelle, 1897, no 48.)

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