EXAUCEMENT DE LA PRIÈRE
d’exaucement, j'entends dire que Dieu nous accorde, sur notre prière, des choses, tant spirituelles que temporelles, qu'il ne nous aurait pas données, si nous ne les lui avions pas demandées.
Voilà ce que j'ai toujours enseigné de la manière la plus explicite ; et je sais que sur ce point, mon honoré collègue, M. le doyen Sabatier, partage entièrement mes vues.
J'ai tenu à faire cette déclaration dans le Témoignage, afin que l'on ne nous prête pas, de la meilleure foi du monde, des doctrines qui sont juste le contraire de celles que nous professons.
(Témoignage, 1898, n° 14.)
Il y a des théologiens qui nient l’évolution des dogmes. J’ai vu, cependant, s’en produire une sous mes yeux. | Reportez-vous d’un peu plus de trois ans en arrière, et rappelez-vous la levée de boucliers à propos de ma lecon sur la notion biblique du miracle. C’était un cri d'indignation du nord au midi, et de l’est à l’ouest. Eh bien, si je publiais aujourd’hui cette leçon, on n’y ferait pas même attention. Pourquoi? Parce qu’on la trouverait banale, tellement les idées que j'y soutiens sont devenues courantes. L'évolution a même été assez rapide. Je l'ai suivie avec la plus grande attention. Il est intéressant d'en marquer les étapes.
Au moment où je prononçais ma lecon, la très grande majorité des pasteurs orthodoxes, fidèles à la doctrine traditionnelle, considéraient le miracle comme une suspension ou violation des lois de la nature. Ils étaient d'accord avec les idées généralement reçues, avec le dictionnaire et avec l’enseignement de leurs maîtres. M. le professeur Jalaguier, de Montauban, avait défini le miracle : « une interruption locale et temporaire des lois de la nature » ({ntroduction à la dogmatique, p. 349). Cette définition, conforme aux
conceptions du monde antique, des docteurs de l'Église et de la foi des fidèles, vivait au fond de toutes les consciences.
Je me rendais bien compte qu'en affirmant l’inviolabilité des lois de la nature, je heurterais de front les idées reçues dans notre monde orthodoxe. Aussi est-on allé jusqu'à prononcer le mot de « scandale ». J’avais beau confesser ma foi au surnaturel, à l'intervention immédiate de Dieu dans le gouvernement du monde et dans la vie des individus, à l’action absolument libre de la Providence divine, à l’exaucement de la prière au sens le plus précis de ce mot, j'avais beau déclarer qu'à mes yeux l’exaucement de la prière était l'essence du miracle, rien n’y fit: on me traita de négateur du miracle, parce que je ne croyais pas à la violation des lois de la nature.
Le directeur du Christianisme au XIX° siècle, M. Gustave Meyer, disait dans son journal : « Le miracle dont M. Ménégoz nous parle n’est pas un vrai miracle, puisqu'aucune loi naturelle n'est modifiée » (14 déc. 1894). M. le pasteur Cordey écrivait au Journal religieux, de Neuchâtel : « Je n'ai pas réussi à comprendre que l’on puisse croire à l'exaucement de la prière et en même temps nier que Dieu suspende jamais le cours des lois naturelles » (22 déc. 1894). Un de mes amis orthodoxes, de l’Église réformée, vint me voir et chercha à me démontrer qu'en niant la violation des lois de la nature, je ruinais les fondements de l'Évangile. € Si J'avais ces idées-là, me dit un autre, je donnerais ma démission de pasteur. » Les plus irrités me refusèrent le droit de m'appeler « chrétien ». Voilà où nous en étions au lendemain de ma lecon.
La polémique se prolongea pendant des mois, on
continua à m’accuser de nier le miracle ; mais — chose singulière ! — le silence le plus complet se fit sur la «violation des lois de la nature ». J'ai peut-être été seul à remarquer ce silence significatif.
Mon ami orthodoxe revint me voir après quelque temps, et non sans un peu d'embarras, il me dit qu’à la rigueur, on pouvait concevoir le miracle sans suspension des lois de la nature; que des chrétiens très orthodoxes admettaient l’inviolabilité des lois de la nature, tout en croyant fermement au miracle ; que nous ne connaissons pas assez toutes les lois de la nature pour pouvoir affirmer que les miracles en soient une-interruption ; que l'essentiel est de croire vraiment aux miracles bibliques, sans chercher à les définir. Bref : c'était une retraite en bon ordre.
Que s’était-il donc passé? Ah, voilà ! L’oracle avait parlé. Et quand l'oracle parle, les fidèles se prosternent.
Les deux grands champions de l’orthodoxie, Messieurs les professeurs Doumergue et Bois avaient permis de croire à l’inviolabilité des lois de la nature. «Il n'y à pas, s'est écrié M. Doumergue, et 1l ne peut pas y avoir de miracles contraires aux lois de la nature. » (Christianisme, 11 janv. 1895). Et M. Bois a consacré de longues pages de la Revue de théologie de Montauban à soutenir cette thèse. :
Cette autorisation venue de haut, de ne pas croire à la suspension des lois de la nature, tout en conservant l'étiquette orthodoxe, rencontra sur toute la ligne un accueil empressé, tellement on était heureux de se débarrasser de la vieille notion du miracle, à laquelle sans se l'avouer, on ne croyait peut-être pas très fermement dans les replis les plus cachés du cœur. C'était
un vrai soulagement. Et l'on peut dire que les deux professeurs montalbanais, en produisant au grand jour leur doctrine ésotérique, ont rendu unservice signalé à notre protestantisme (1).
Dans les trois années qui se sont écoulées depuis lors et dans les nombreuses controverses qui ont eu heu au sujet du surnaturel et du miracle, pas un seul de nos journaux français n’a plus parlé de suspension, d'interruption ou de violation des lois de la nature. L'évolution dogmatique est si bien achevée que M. Doumergue a pu dire récemment que la vieille explication du miracle par la suspension, ou violation des lois de la nature n’est plus employée aujourd'hui « par aucun théologien évangélique de notre connaissance » (Chrislianisme, 8 avril 1898). Cette déclaration est à retenir. Elle marque le chemin parcouru. Nous considérons tous le miracle comme une intervention libre et immédiate de Dieu, non pas contraire, mais conforme aux lois de la nature. Et voilà pourquoi ma leçon passerait aujourd'hui inaperçue. Je disais alors à mon ami : « J'espère vous gagner peu à peu à ma manière de voir. » C’est fait. Et l'Évangile est encore debout ; et nul n'a donné sa démission de pasteur.
Notre accord est-il complet ? Oui, en ce qui concerne l’idée fondamentale du miracle. Nous entendons de la méme manière l’activité miraculeuse de Dieu. Mais il y à encore entre nous des divergences touchant la conception antique du miracle et tel ou tel récit miraculeux de la Bible. Seulement ce sont là des questions d'histoire sur lesquelles il n'y a peut-être pas
(1) NOTE POSTÉRIEURE. — Les deux professeurs ont protesté contre l’assertion d’avoir enseigné une doctrine ésotérique. Il y a là une question d'appréciation où l’on peut différer d'avis.
deux théologiens qui soient entièrement d'accord, et
sur lesquelles on peut différer tout en ayant la même foi religieuse.
Ce qui est heureux et mérite d’être hautement proclamé, c’est que nous avons trouvé un large terrain d'entente, et qu'en travaillant consciencieusement sur ce terrain, nous pouvons espérer nous rapprocher de
plus en plus.
(Vie nouvelle, 1898, n° 18.)
+ ETS A ;