N° 33 À PROPOS
Mon honorable collègue, M. Doumergue, tient énormément à être orthodoxe. Il l’est, en effet, sur plus d'un point de doctrine. Mais il lui arrive aussi de nourrir dans son sein quelque douce hérésie. Pour un autre, cela pourrait être un peu gênant. M. Doumergue ne s'embarrasse pas pour si peu. Il connaît l’histoire du curé qui, un vendredi, baptisa carpe une dinde. Hardiment il baptise « orthodoxie » son hérésie. C'est ce qu'il vient de faire dans le Christianisme au XIX° siècle (6 mai) à propos de la question du miracle.
S'il y a un fait historiquement établi, c'est que, d’après la conception traditionnelle de l'Église, le miracle est une suspension, ou une interruption, ou une violation des lois de la nature, ou encore une dérogation à ces lois. Tous ces termes ont, au fond, le même sens. Or, dans l’article susdit, M. Doumergue affirme avec une assurance magnifique : « La théorie que le miracle n’est pas une violation des lois de Ja nature... est une vieille théorie orthodoxe ». Voilà le baptême administré. Ce n'est pas plus difficile que cela.
Quant à découvrir quelque vieux théologien ortho-
doxe professant cette doctrine, c'est une autre affaire. Cela ne va pas tout seul. Aussi M. Doumergue n’en cite-t-il aucun. S'il avait frappé à la porte du célèbre dogmaticien Quenstedt, celui-ci lui aurait répondu : « Dans le miracle, Dieu agit contrairement à l’ordre qu'il a lui-même établi » (contra ordinem a se institutum). Un autre grand dogmaticien, Baier, lui aurait dit : « Les miracles sont des faits contraires à l’ordre de toute la nature « (prœter ordinem tolius naturæ).
Mais mon honorable collègue m'objectera peut-être que lorsqu'il parle d’une « vieille » théorie, il n'entend pas remonter jusqu'au xvue siècle. Soit! Adressonsnous à un bon orthodoxe montalbanais, mort il y a trente et quelques années, à M. le professeur Jalaguier, qui à fait l'éducation théologique d’un grand nombre de nos meilleurs pasteurs. Il définissait le miracle : «une interruption locale et temporaire des lois de la nature ». L’orthodoxie de M. Jalaguier serait-elle encore trop vieille ?
Eh bien alors, questionnons des vivants, des représentants autorisés de l'orthodoxie contemporaine. Voici ce qu'écrit, dans son Compendium de la Dogmatique, léminent professeur de Leipzig, M. Luthardt : « Le miracle n’est pas seulement le produit d’une cause surnaturelle, il implique aussi la suspension du mode naturel de l’activité surnaturelle de Dieu » (Aufhebung der natürlichen Vermittelung). Et M. Feine, professeur à la Faculté de théologie de Vienne, a dit dans sa leçon d'ouverture de 1894 : « le miracle est une interruption de l’'enchaînement des causes et des effets dans la nature » (Durchbrechung des causalen Naturzusammenhangs).
Voilà de l’orthodoxie pure, authentique, non frelatée, de la bonne « vieille orthodoxie ».
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Nous avons prononcé, M. le professeur Feine et moi, nos discours de rentrée sur le miracle à quelques jours de distance. Comment nos thèses ont-elles été accueillies dans le camp orthodoxe? Y a-t-il eu quelque protestation contre celle de M. Feine? A-t-on seulement fait de légères réserves? Aucune, absolument aucune. C'est qu'elle répondait parfaitement aux vues des théologiens et des fidèles orthodoxes.
Il n'en fut pas de même pour ma leçon. Ceux qui ont de la mémoire se rappellent la tempête qu’elle a soulevée. Les journaux religieux en portent les traces indiscutables. La question fut vivement agitée dans deux grandes séances de la Société de théologie de Paris. Je reçus de nombreuses lettres de reproches, dont quelques-unes anonymes et pleines de fiel. Des àmes pieuses gémissaient à haute voix sur mon incrédulité. De vieux et bons amis me tournèrent le dos. La « Rédaction » d’un journal me mit à la porte. Un membre laïque du Consistoire luthérien allait même proposer de m'intenter un procès en hérésie. Heureusement le vénérable Président du Consistoire réussit à l'en dissuader, et je garde une profonde reconnaissance à ce noble et distingué chrétien de m'avoir conservé sa précieuse affection dans ces jours pénibles et difficiles, qui ont eu leur contre-coup bien au delà du domaine purement théologique.
De tous ces coups, dont je porte encore les cicatrices, M. Doumergue n’a rien senti. Par conséquent il les déclare imaginaires; j'aurais fait un mauvais rêve, un «roman ». « Imagination pure! » s’'écrie-t-il. M. Doumergue n’a pas souffert, donc il n’y a pas eu de mal. Cela me fait penser à ce dentiste qui arrachait les dents sans douleur... pour lui.
Ou bien mon honorable collègue serait-il sujet à l’autosuggestion”? Il y a des esprits qui, par un acte inconscient de volonté, parviennent à supprimer des faits qui leur déplaisent ou qui, d'après leur logique, ne doivent pas être. Ils sont capables de se faire accroire qu'il fait nuit en plein jour. En voulez-vous un exemple topique? Il y à trois ans, la notion biblique du miracle gênait M. Doumergue. Qu'a-t-il fait? Rien de plus simple : il l’a annulée. Il a déclaré solennellement : QI n'y à pas de notion biblique du miracle ! » (Christianisme, 4 janvier 1895). Et dites-vous qu'il le croyait sincèrement. Son collègue, M. Bois, a dù le ramener tout doucement au sentiment de la réalité. C'est ainsi qu'aujourd'hui, il est persuadé que la vieille orthodoxie enseignait la fixité des lois de la nature dans le miracle; que nos pasteurs orthodoxes ont tou- Jours été de cet avis; que ma leçon sur le miracle a été accueillie avec une parfaite indifférence. Cette disposition à l’autosuggestion peut avoir ses avantages pour un avocat ou un acteur; elle est fâcheuse pour un historien.
Je ne sais si M. Doumergue nie aussi que, depuis l'automne 1894, la question du miracle est de nouveau à l’ordre du jour dans notre théologie française. Le fait, en tous cas, n’est pas douteux. Or, il y a lieu pour un penseur de se demander pourquoi cette controverse a surgi et n'a pas cessé depuis lors. I doit y avoir une raison interne à cela, |
La doctrine de l’inviolabilité des lois de la nature serait-elle nouvelle dans la théologie protestante? Certes, non. Les anciens rationalistes l’ont déjà professée, et nos libéraux ont constamment et résolument nié le miracle. La question du surnaturel sommeillait
A PROPOS DE LA NOTION DU MIRACLE Shi
néanmoins depuis de longues années. Comment expliquer son réveil subit? Un observateur attentif n'a pas de peine à s’en rendre compte. Notre théologie évangélique moderne, par sa conception de l’évolution des dogmes, à introduit dans la théologie un principe nouveau et fécond, qui consiste à dégager, dans les dogmes, le fond religieux et éternel de sa forme contingente et transitoire. Je n'ai fait qu'appliquer ce principe à la question du miracle. En établissant que l'exaucéement dela prière est l'essence du miracle et que l'activité miraculeuse de Dieu est conforme aux lois de la nature, j'ai soustrait le miracle, d’une part, à la vieille négation rationaliste, et d'autre part, à l'erreur scientifique de l’ancienne orthodoxie. J'ai maintenu à la fois l'élément de vérité du rationalisme, qui affirme la fixité des lois naturelles, et l'élément de vérité de l'orthodoxie qui affirme l'intervention libre et immédiate de Dieu dans l’histoire de l'humanité et dans la vie de chaque individu. Il se peut que je me trompe en me figurant que la notion du miracle n'avait pas encore été formulée dans ces termes. M. Doumergue m'éclairera peut-être en me signalant ma conception dans quelque ouvrage théologique. Jusqu'ici mes critiques ne me l'ont signalée nulle part ; et Je ne l'ai trouvée dans aucun des écrits que j'ai consultés sur la matière.
Ce qui est certain, c’est que la notion traditionnelle du miracle est abandonnée dans nos milieux théologiques, et que la conception nouvelle, avec des nuances dans la forme, a fait la conquête des esprits. Cette évolution dogmatique est manifeste pour tout observateur clairvoyant. Elle marque un progrès heureux. Personne na le droit de s’en attribuer le mérite. De nombreux théologiens y ont apporté la contribution de
leur travail et de leurs méditations. MM. Doumergue et Boïs y ont collaboré pour leur part. En leur rendant hommage je n’ai pas cru les offenser. M. Doumergue a pris les choses de travers. Il me secoue vivement et se moque de moi avec beaucoup d'esprit et d’éloquence. Sur ce terrain, je ne suis pas de taille à lutter avec lui. Mais on fera bien de s'assurer que la verve et les beaux gestes ne suffisent pas pour faire de l'histoire. (Vie nouvelle, 1898, n° 20.)