A MONSIEUR ANTOINE THOMAS
MEMBRE DE L INSTITUT, PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE l'uNIVERSITÉ DE PARIS
On s'accorde généralement à reconnaître pour une des œuvres les plus remarquables de notre ancienne littérature le poème que Francisque Michel, son premier éditeur, intitula Charlemagney qui, depuis, a été surtout connu en France sous le nom de Pilerinage de Charlemagney en Allemagne sous celui de Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople et qu'il nous parait préférable d'appeler le Voyage de Charlemagne en Orient^.
Son mérite littéraire suffirait déjà à le distinguer de tant d'autres productions de notre moyen âge : l'agrément du récit, le mélange piquant et inattendu du sérieux, parfois même du grandiose, avec le comique le plus populaire, la valeur éminente du style, faite de simplicité, de sobriété et de force, tout cet ensemble de qualités si rares le désignait en effet comme l'œuvre d'un de nos meilleurs trouvères. Mais sa valeur propre est de beaucoup dépassée par l'im-
I . De ces difTérents titres, le premier évidemment trop vague devait être de bonne heure abandonné. Le second ne convient qu'à une partie du poème et à la moins importante ; en outre, si comme Ton était porté à le croire, le poème actuel résultait delà fusion de deux récits antérieurs, Fun relatif au pèlerinage à Jérusalem, Tautre au voyage à Consuntinople, c'était s'exposer à des confusions que de désigner du même nom l'ensemble du récit et l'une de ses parties. Le troisième enfin a contre lui sa longueur qui en rend l'emploi malais. Mais de plus, ainsi que le montrera la suite de ces études, la légende qui fait' le fond de notre poème est caractérisée, dès l'origine, par l'union indissoluble des deux parties qui la constituent, des deux voyages qu'elle raconte. Elle n'a rien de commun avec les traditions isolées, qui ont pu se développer de façon indépendante autour des noms de Jérusalem et de Constantinople. De même qu'il nous a paru nécessaire, pour marquer ce qui en fait l'unité et l'originalité, de l'appeler la légende du Voyage en Orient, il paraîtra Intime de donner le même nom au poème qui l'a mise en œuvre. C'est ce qui justifiera la liberté que nous prenons de changer des titres que leur popularité semblait avoir consacrés.
CouLBT. — Voyage de Charlemagne en Orient. i
pée royale ou dressent en face d'elle la geste rivale de Guillaume d'Orange. Quand tout indique au xii* siècle la faveur toujours croissante des récits épiques, peut-on admettre que, dès le xi*, un jongleur se soit rencontré qui ait tourné en ridicule son art et qui surtout ait trouvé un public pour Tapplaudir ? Mais l'existence, à cette même date, d'un esprit bourgeois assez puissant pour s'opposer à l'esprit chevaleresque et féodal et pour s'exprimer dans des œuvres littéraires ne serait pas moins surprenante. Si l'on doit considérer le Voyage en Orient comme le premier essai de cette littérature bourgeoise, qui se développa si richement chez nous au xiii^ siècle, on voit quelle est son importance au point de vue même de l'histoire générale. Il intéresse ainsi non seulement l'étude de la langue et de la versification française, non seulement l'histoire d'un grand cycle épique et de notre poésie héroïque tout entière, mais encore celle de toute notre littérature et par là, tout au moins dans une certaine mesure, celle même de l'esprit français.
La valeur historique attribuée à notre poème tient donc uniquement à la nature qu'on croit être la sienne et à la date qu'on lui assigne, et à celle-ci, peut-être, plus encore qu'à celle-là. Il est certain, en effet, que les particularités qu'il présente ne sont si curieuses, que parce qu'on date de la fin du xi'' siècle cette prétendue chanson de geste. Rajeuni et reporté au siècle suivant, à une époque où s'altère déjà la pureté des traditions épique, il perdrait beaucoup de sa signification. L'histoire de la langue, celle de la versification, celle de la littérature attacheraient, semble-t-il, moins d'importance à son témoignage. Il est donc essentiel de savoir, si l'on a eu raison de le dater, comme l'on fait, de la fin du xi* siècle et aussi de le considérer comme une chanson de geste analogue au Roland ou au Couronnement de Louis.
La question est d'autant plus naturelle que, d'instinct, on serait porté à rajeunir beaucoup le Voyage en Orient^ et à le tenir pour un récit différant . essentiellement de nos vrais poèmes épiques. C'est la critique, c'est l'étude attentive et détaillée du texte, qui ont contribué à établir l'opinion contraire, aujourd'hui généralement acceptée. On est donc en droit d'examiner les raisons sur lesquelles elle est fondée. Les très nombreux travaux dont notre
poème a été l'objet, les discussions et les critiques qu'ils ont fait naître facilitent notre tâche. Il est inutile de refaire ce qui a été fait. Mais, en s'aidant des travaux antérieurs, on peut et on doit en contrôler les conclusions. Peut-être les faits constatés, sur lesquels s'appuie l'opinion courante, sont-ils susceptibles d'une autre interprétation. Peut-être, en partant des mêmes faits, arriverons-nous à la conclusion que le Voyage en Orient n'a ni l'âge, ni le caractère qu'on lui attribue généralement. Ce serait, sans doute, lui retirer en grande partie l'intérêt qu'on s'accorde à lui reconnaître. Mais, outre l'avantage qu'il y a toujours à écarter des faits ou des hypothèses reconnus inexacts, notre poème ne peut que gagner à être mieux connu et mieux compris. Ses mérites littéraires ne sauraient en souffrir, et quant à sa valeur historique, peut-être ne sera-t-elle pas moindre, si nous le replaçons à sa vraie date, et si nous lui restituons son vrai sens '.
I . On trouvera la liste de ces travaux d^ins les ouvrages généraux relatif à l'histoire ou à la bibliographie des chansons de geste, notamment dans Léon Gautier, Épopées françaises, 2« édition, t. III, pp. 27 sq., dans sa Bibliographie des chansons de geste, et dans Nyrop, Storia delTEpopea francese, traduction Gorra, pp. 477-478. Mais surtout on trouvera cités et utilisés tous les travaux dignes de quelque intérêt dans les quatre éditions du poème qu*a publiées Koschwitz et dont la dernière a paru en 1900.