Cf. Éd. Rauschen, p. iio
imposer sa domination. Les deux empires avaient vécu côte à côte, comme des puissances égales et indépendantes. Sur ce point, plus encore que ses devanciers. Fauteur de la Descriptio ne s'inspire, pour mettre en oeuvre la légende du Voyage en Orient, que de la vraisemblance et de la vérité historiques.
Il s'efforce également de situer dans l'histoire cette expédition, qui n'y avait jamais eu de place, et, pour cela, il cherche à établir un synchronisme vraisemblable. La chose en soi était malaisée ; la vie de Charlemagne était bien connue et les chroniques rapportaient, année par année, tout ce qu'il avait fait. On ne pouvait tenter d'y insérer un fait aussi considérable que ce prétendu voyage, sans s'exposer à des contradictions faciles. Il était plus aisé de la dater du règne d'un empereur grec : l'histoire d'Orient, beaucoup moins connue, se prêtait mieux à la supercherie. En fait, on s'est contenté d'un synchronisme de ce genre pendant longtemps, et jusqu'au jour, où la légende du Voyage en Orient voulut prendre place dans les chroniques françaises.
Même il ne semble pas, que tout d'abord on se soit, sur ce point, beaucoup préoccupé de la vraisemblance. La chronique de Benoit de Saint-André plaçait la venue de Charlemagne à Jérusalem sous le règne simultané des trois empereurs Nicéphore, Michel et Léon. Le récit de la Saga^ qui en tout s'est efforcé de corriger les ini perfections de la donnée primitive, a naturellement fait disparaître ce trait trop choquant. Mais il s'est contenté d'éliminer ces trois personnages, sans les remplacer par un empereur grec déterminé. C'est avec un prince anonyme, avec « le roi grec », que Charlemagne dans ce récit se trouve en rapports, quand il vient à Constantinople. C'était aussi sans doute un roi païen quelconque qu'il avait à combattre. Mais, tandis que le compilateur norvégien trouvait dans la poésie le nom de Miran pour le donnet* à ce dernier, plus ignorant de l'histoire réelle de Constantinople, plus embarrassé de donner un nom au « roi grec », il respectait l'anonymat adopté par l'auteur du récit primitif, pour les mêmes raisons, mais non sans inconvénient pour la vraisemblance de la narration.
 se passer sous un règne quelconque, les événements racontés
l88 CHAPITRE IV
risquaient de paraître absolument imaginaires. C'est ce défaut qu'a voulu éviter Tauteur de la Descriptio, Il fixe, à peu près, la date du prétendu voyage de Charlemagne, en le plaçant sous le règne d'un empereur grec déterminé. La date et le règne choisis sont sans doute arbitraires : ils créeront une difficulté insurmontable, aux chroniqueurs, qui, en se référant à la Description voudront placer l'expédition dans les années qui suivent l'élévation de Charles à l'empire. Il est certain, en effet, que Constantin V Copronyme, le seul dont il puisse être question, et qui associa en effet de son vivant son fils Léon à l'empire, mourut en 775, quelques années à peine après le commencement du règne de Charlemagne (768). Il faudrait placer le voyage en Orient entre ces années 768 et 775, à une époque très antérieure au couronnement de Charles comme empereur. Mais, d'autre part, la Descriptio nous représente Charles, au moment de son voyage, comme un vieillard aux cheveux blancs', ce qui nous reporte aux dernières années de son règne, après l'an 800, et environ trente ans après la mort de Constantin V ^. La contradiction est évidente, mais, telle quelle, cette façon de dater le voyage de Charlemagne donne au récit une apparence de réalité, qui inanque à celui de la Saga; elle corrige l'invraisemblance qui nous choque tant dans la chronique de Benoît de Saint-André.
Elle nous permet en même temps de constater, que l'auteur a connu non seulement le récit des moines de Compiègne, mais aussi un autre état de la légende du Voyage en Orient. On dirait, que, par désir de mieux faire, il a comparé et utilisé d'autres versions, et qu'en particulier il s'est inspiré du texte de Benoît ou d'un récit assez voisin de lui. Il n'y avait aucune raison de nous montrer, au moment du voyage de Charles, le trône de Byzance occupé à la fois par Constantin V et par son fils Léon. Si l'auteur eût été entièrement libre, si rien n'avait déterminé son
1. « Et ipse senex barba prolixa, vultu decorus et statura procerus erat, eu jusque oculi fulgebant, tamquam sidéra, caput vero canis albescebat. » Éd. Rauschea, p. 106.